Introduction
« Nous ne sommes plus au temps, dit M. , où Montesquieu passionnait les esprits, où Marat concourait pour son éloge… » Il est certain que, si beaucoup de personnes connaissent le nom de l’immortel auteur de l’Esprit des Lois, il en est très peu qui aient lu ses ouvrages. Mais ce qui nous a paru curieux, c’est de savoir dans quelles circonstances Marat fut amené à prendre part à un concours ayant pour but l’Éloge de Montesquieu.
Marat ne fut pas toujours l’homme cruel et sanguinaire, qui a laissé dans l’histoire un nom justement exécré. Il s’était adonné, dans la première période de sa vie, à l’étude des lettres, des sciences et de la philosophie. Il était docteur en médecine, et a laissé des mémoires intéressants. Cependant nous ne voulons point nous mettre au nombre de ses défenseurs ; et, si nous publions un de ses travaux, c’est que, devant un jour jouer un grand rôle dans la Révolution, il est utile de connaître les causes de son admiration pour Montesquieu.
Un autre motif nous a également guidé dans cette publication : nous avons pensé que les bibliophiles, toujours à la recherche de pièces rares et curieuses, seraient heureux de joindre à l’excellente édition des Œuvres de Montesquieu, par M. Laboulaye, une appréciation nouvelle des œuvres de l’auteur de l’Esprit des Lois. Enfin, une dernière raison que nous croyons pouvoir invoquer, est l’intérêt qui s’attache à toute pièce inédite, pouvant éclairer d’un jour nouveau la période si intéressante de la fin du xviii. C’est ainsi que nous arrivons à connaître les idées qui servirent de point de départ à la Révolution.
Tels sont les motifs qui nous ont décidé à publier ce petit volume.
Marat, dans ses ouvrages, citait volontiers Montesquieu à l’appui des thèses qu’il soutenait. Il était un grand admirateur de Montesquieu et de Rousseau. Il fut même un des plus ardents défenseurs de l’auteur de l’Esprit des Lois. Dans un de ses livres, il prend ainsi sa défense : « On reproche à Montesquieu d’avoir quelquefois manqué d’énergie, et on l’oppose à Rousseau. Quelle différence entre ces deux hommes ! Rousseau n’a pas craint de soulever contre lui l’autorité, j’en conviens, mais il n’avoit rien à perdre à la persécution ; il portoit partout avec lui son génie, sa célébrité ; sa gloire ne pouvoit qu’y gagner. Mais Montesquieu avoit une grande fortune en fonds de terre ; il tenoit à une famille notable ; il avoit femme et enfans ; que de liens ! Et toutefois il ne craignoit pas d’attaquer l’autorité arbitraire, les vices du gouvernement, les prodigalités du Prince… »
En 1866, lorsque M. Félix Ducasse publia un article bibliographique sur Marat, il y ajouta un extrait d’un Éloge inédit de Montesquieu. Il en donna cent et quelques lignes qui excitèrent la curiosité des de Montesquieu et des défenseurs de Marat. Comment eut-il connaissance de ce manuscrit ? Quel pouvait en être l’heureux propriétaire ? Que devint ce manuscrit ? Telles sont les différentes questions que nous nous proposons de résoudre.
« Le manuscrit autographe, nous fait savoir l’obligeant bibliographe de Marat, M. Chévremont, dont il n’est nullement fait mention dans l’inventaire des papiers de Marat dressé par le Comité de sûreté générale de la Convention, devint la propriété d’un de ses neveux, résidant à Genève depuis longtemps. » C’est ainsi que M. Ducasse eut connaissance du manuscrit, et par curiosité en publia les cent dernières lignes.
« Cette publication, ajoute notre bienveillant correspondant, loin d’être approuvée par la famille, provoqua le mécontentement du frère de M. Marat, de Genève. » En 1866, ce manuscrit était la propriété des arrière-neveux de Marat, à l’obligeance desquels M. Ducasse en devait la communication.
Les motifs qui décidèrent l’héritier du célèbre conventionnel à en empêcher la publication, nous sont inconnus. Certainement ce travail ne portait point ombrage à la réputation du Jacobin, mais servait à nous le faire connaître d’une manière plus intime et plus particulière. Bien que l’éloge de fût une nécessité au xviii, il n’en était pas moins intéressant de connaître l’opinion d’un homme qui voulait transformer la société, après avoir étudié et admiré Montesquieu et Rousseau.
En 1775, Marat avait déjà publié une étude sur l’homme : la philosophie était une de ses grandes passions, passion bien pardonnable à une époque où l’on cherchait à améliorer le sort des hommes, et où chacun croyait avoir découvert le meilleur moyen.
Le manuscrit autographe de l’Éloge de Montesquieu n’étant point destiné à la publication, est devenu, croyons-nous, la propriété de M. le baron Charles de Montesquieu, auquel appartient aujourd’hui le château de La Brède. Acheté sur les indications d’un libraire, il a été joint à la belle bibliothèque du château. Pour des motifs qu’il ne nous est point permis d’apprécier, nous n’avons pu en prendre connaissance.
Cependant des renseignements qui nous font connaître l’importance du manuscrit, ont été publiés par M. Chévremont dans un de ses ouvrages sur Marat. Celui-ci est intitulé : Marat. — Index du Bibliophile et de l’amateur de peintures, , etc., par F. Chévremont, le bibliographe de Marat.
Dans cet ouvrage, curieux par la quantité des renseignements bibliographiques qui y sont contenus, on lit : Éloge de Montesquieu — Manuscrit de près de 100 pages, daté du 19 mars 1785, adressé à une Académie qui avait mis ce sujet au concours ; il était accompagné d’une lettre d’envoi portant cette devise : Pour peindre un Alexandre, il faudroit un Apelles.
Dans un autre de ses ouvrages, où il analyse l’Esprit politique de Marat, le bibliographe nous donne des renseignements plus détaillés : « L’Éloge de Montesquieu, par Marat, est un manuscrit de 100 pages, tout entier écrit de la main de Marat. Il est daté du 19 mars 1785, et était accompagné d’une lettre portant cette devise : Pour peindre un Alexandre, il faudroit un Apelles. La lettre était fermée par un cachet de cire rouge, représentant une tête de Sapho. Ce manuscrit était, il y a quelques années, la propriété de la famille Marat, de Genève. »
De ces renseignements sur le manuscrit autographe, il n’en est qu’un qui nous soit de quelque utilité pour notre travail. En effet, ce manuscrit, daté du 19 mars 1785, a été adressé à une Académie. Mais quelle était l’Académie qui mit ce sujet au concours ?
Il y a quelques années, M. R. Céleste, le complaisant sous-bibliothécaire de la Bibliothèque de Bordeaux, était chargé de classer les manuscrits et autres pièces qui étaient la propriété de l’ancienne Académie de cette ville. Cette collection est composée de tous les travaux qui y furent adressés ou communiqués soit par ses membres, soit par ses correspondants. Dans ces papiers se trouvent aussi les différents sujets traités par ceux qui prirent part aux concours ouverts par cette Académie.
En 1782, vingt-sept ans après la mort de Montesquieu, l’Académie songea à mettre au concours l’éloge du plus illustre de ses membres. On peut se rendre compte de l’admiration professée pour l’auteur de l’Esprit des Lois par le nombre des concurrents qui se présentèrent.
Au milieu de ces nombreux éloges, quel pouvait être celui envoyé par Marat ?
M. Chévremont avait fait don à la Bibliothèque de Bordeaux de ses travaux sur le célèbre Jacobin. M. Céleste, en s’occupant du classement des livres donnés on achetés pour cette bibliothèque, parcourut les livres envoyés par l’obligeant bibliographe de Marat. Il y trouva l’indication de l’Éloge de Montesquieu, adressé à une Académie, en 1785. Il fit alors des recherches parmi ceux que reçut l’ancienne Académie de Bordeaux.
Au nombre de ceux-ci, il y avait un manuscrit in-folio, sans nom d’auteur, sans date, d’une belle écriture, et portant exactement la devise indiquée. On y lit sur le premier feuillet : Éloge de Charles de Secondat : et une autre main a écrit au-dessous : Pour peindre un Alexandre, il faudroit un Apelles.
M. de Lamontaigne, qui était alors secrétaire perpétuel de l’Académie de Bordeaux, y avait ajouté au sommet du feuillet : « 5. — Reçu de Paris le 28 mars 1785, lu, examiné et rejetté du concours sur le rapport de M. Desèze, le 5 juin, pour les raisons contenues au registre. »
Était-ce bien le manuscrit envoyé par Marat « à une Académie » ? Il y avait certainement de très grandes probabilités ; car, comment supposer deux manuscrits portant la même devise et n’étant pas du même auteur ? Si nous rapprochons la date signalée par M. Chévremont, le 19 mars 1785, et celle mise sur le manuscrit par le secrétaire de l’Académie, le 28 mars 1785, évidemment la date de réception étant si proche de la date d’envoi, il y a là encore de quoi nous faire supposer de l’authenticité du manuscrit que nous publions.
Quoi qu’il en soit, M. Céleste conclut à l’authenticité, bien que ce ne fut point le manuscrit autographe. M. Brives-Cazes, vice-président du tribunal, membre de l’Académie de Bordeaux et auteur de plusieurs travaux estimés sur le Parlement de cette ville, signala à l’Académie la découverte faite par le vaillant sous-bibliothécaire « dans les 102 volumes des travaux de l’Académie qui se trouvent à la Bibliothèque ».
Cette découverte produisit une certaine sensation parmi les curieux. Quelques personnes hésitèrent à croire que l’éloge ainsi découvert fût bien authentique. C’est alors, que la publication en fut proposée à la Société des Bibliophiles de Guyenne.
Cette Société, déjà remarquable par les travaux qu’elle a publiés, ne crut pas devoir s’en charger.
Nous eûmes la bonne fortune de prendre connaissance de ce travail, remarquable par la vigueur des idées et les opinions émises sur Montesquieu. Encouragé par plusieurs personnes à faire cette publication, nous nous sommes mis à chercher les preuves nécessaires pour démontrer d’une façon irréfutable l’authenticité du manuscrit. Avant de faire connaître les motifs qui firent rejeter du concours ce travail, nous allons en donner les preuves convaincantes que nous avons pu trouver.
En comparant l’écriture de la devise placée sur le manuscrit, et les fac simile de celle-ci, on peut remarquer de nombreuses ressemblances dans la formation des lettres. Mais il est difficile, avec si peu de mots, d’arriver à une certitude complète.
La preuve la plus absolue, nous la devons à l’obligeance de M. Chévremont. Nous avons déjà dit que, grâce à lui, nous avons pu avoir une copie de l’extrait publié par M. Ducasse. À peine l’avons-nous eue en notre possession, que nous nous sommes reporté, avec empressement, à notre manuscrit. Les cent et quelques lignes publiées étaient les mêmes, sans changer un mot, que les cent dernières lignes de l’Éloge de Montesquieu envoyé à l’Académie. C’est ainsi que, sûr de l’authenticité de l’œuvre de Marat, nous nous sommes décidé à la publier. Marat avait donc réellement pris part au concours ouvert, depuis 1782, par l’Académie de Bordeaux. « Marat avait passé, paraît-il, deux ans à Bordeaux comme précepteur d’un des enfants de M. Paul Nairac, député de Bordeaux à l’Assemblée nationale, et l’un des grands amateurs de notre ville ; ce qui explique à certains égards la part prise par Marat au concours proposé par l’Académie. »
Ce n’est point là la seule raison qui fit que Marat prit part au concours : il en est une qui nous paraît plus vraie ; on la trouve, comme nous l’avons vu, dans l’admiration qu’il avait pour Montesquieu : il le cite très souvent dans ses ouvrages. À l’âge de 29 ans, il avait déjà publié des travaux de philosophie. S’il eut connaissance du concours ouvert par l’Académie dont Montesquieu fut un des membres les plus illustres, c’est grâce à la publicité qui lui fut donnée. Marat était alors âgé de quarante et un ans.
De 1782 à 1785, l’Académie avait reçu de nombreux éloges, mais aucun n’avait mérité le prix. Le 28 mars 1785, elle avait donc reçu celui de Marat et avait cru devoir le rejeter du concours sur le rapport de Desèze, qui était un de ses membres les plus distingués. Pour quel motif crut-elle devoir rejeter un discours qui contenait un éloge si pompeux en même temps qu’une analyse très intéressante des travaux de Montesquieu ? Malheureusement le rapport de Desèze est perdu. Qu’y aurait-il eu de plus curieux que ce document fait par un homme qui devait compter dans sa famille Raymond-Romain de Sèze, le courageux et éloquent défenseur du malheureux roi !
Cependant nous avons eu la curiosité de faire des recherches dans les registres contenant les procès-verbaux des séances de l’Académie. Bien que ceux-ci n’aient pas été régulièrement transcrits, nous avons pu prendre copie de cette séance du 8 mai, dans laquelle il fut une première fois question du travail de Marat. Nous en extrayons le passage suivant :
Paragraphe IV. — M. Desèze a rendu compte à son tour, par écrit, de l’examen dont il avait été chargé, de l’Éloge de Montesquieu, ayant ce vers pour épigraphe : Pour peindre un Alexandre, il faudroit un Apelles.
L’idée peu favorable qu’il a donnée de cet éloge a fait perdre encore cette fois à la compagnie l’espérance de trouver un panégyriste de Montesquieu, auquel elle put avoir la satisfaction de donner le prix… Cependant il a été délibéré, M. Desèze n’ayant, dans ce moment, rien lu de l’ouvrage, qu’il en sera fait lecture à la première assemblée…
Séance ordinaire… Présents : MM. de Léglise, directeur, Soret, Dudon, Baurein, Larroque, Lamothe, Chauvet, Dom Carrière, Desèze, Duchesne, La Coudraye, Leydet, et de Lamontaigne, secrétaire.
Le jugement de Desèze eût été très intéressant à connaître. Il est fort regrettable que ce rapport soit perdu. Cependant l’Académie, désireuse de trouver quelqu’un digne de recevoir le prix, ne crut pas devoir s’en rapporter au simple avis d’un de ses membres. Ayant trouvé qu’une lecture de ce travail était nécessaire, comme elle l’avait décidé, elle s’en occupa dans la séance suivante.
Paragraphe IV. — Enfin, il a été fait lecture de l’Éloge de Montesquieu, rapporté le même jour, 8 mai, par M. Desèze… et, la compagnie n’y ayant trouvé, non plus que M. Desèze, qu’un ouvrage froid et languissant, manquant également de grâces dans le style, d’énergie dans les pensées et, dans son ensemble, de ces vues philosophiques auxquelles le sujet fournissait un si vaste champ et tant d’occasions de se développer, elle l’a aussi rejetté du concours.
Présents : MM. de Léglise, directeur, Dudon, Baurein, Larroque, Desbiey, Lamothe, Guérin, Latapie, Bonfin, Desèze, Duchesne, La Coudraye, Leydet, de Lamontaigne, secrétaire.
Il est difficile, dans la lecture d’un discours dont on n’est pas l’auteur, d’en donner une idée exacte. Il est des pensées qui perdent de leur force lorsqu’elles ne sont point exprimées par celui qui les émet. La façon de lire le travail d’autrui est souvent une des causes qui aident à le trouver mal fait. On peut chercher là une des raisons qui firent rejeter cet éloge du concours.
Il est encore d’autres motifs que nous croyons trouver dans un rapport fait par Desèze, le 27 juillet 1788, sur un éloge qui porte pour devise : Ars vitæ philosophia est. L’auteur de ce discours est inconnu. Dans ce rapport où l’on semble découvrir une opinion arrêtée, on lit :
« Je ne sais si je me trompe, mais je crois que Montesquieu a trop de réputation pour être bien loué ; il est déjà jugé, apprécié par la nation, tous les secrets de son génie sont révélés. Quand on vient nous apprendre ses titres à l’immortalité, on nous trouve aux pieds de sa statue. Que dire donc à des lecteurs dont les pensées sont toujours en avant des vôtres, qui trouvent toujours dans le génie de l’homme que vous célébrés, quelque chose que vous n’y avés pas aperçu et qui, quand son éloge seroit complet, ne le croiroient pas encore fini.
« Montesquieu ne peut être loué que par de grands écrivains, et les grands écrivains se vouent rarement à la gloire des autres. Voilà pourquoi nous n’avons eu jusques-ici que de faibles discours, ouvrages d’écoliers ou de rhéteurs. C’est une pénible tâche que s’est imposée l’Académie, de juger toutes ces esquisses, elle s’en lassera, j’espère, quelque jour ».
Pourquoi, s’il en est ainsi, avoir mis au concours un pareil sujet ? L’Académie n’était point tout à fait de l’avis de son rapporteur puisqu’elle le prorogea jusqu’en 1789. Au bout de sept ans elle ne trouva pas un sujet digne d’obtenir ce prix ; la Révolution vint, et l’empêcha de faire connaître le grand écrivain qui l’aurait mérité.
Desèze était cependant un des admirateurs de Montesquieu. Il avait lu les œuvres de l’ancien président à mortier au Parlement de Bordeaux, et il ne craignait point de s’en faire le défenseur. Il les citait volontiers. C’est ainsi que nous lui voyons terminer son rapport en parlant de l’étude de la politique, d’après Montesquieu, par ces mots : « Déjà tous les esprits s’en occupent, et il est aisé de prévoir que quand les citoyens seront quelque chose dans la Monarchie, cette science fera de rapides progrès. Encore une génération, et les grandes vérités de l’Esprit des Lois auront produit tout leur fruit, peut-être même cette philosophie, née de l’amour des hommes, dont on trouve tant de germes heureux dans cet immortel ouvrage, sera-t-elle devenue plus populaire, car, si les droits de l’homme y sont exposés avec force, ils ne le sont pas dans toute leur étendue. Dans vingt ans, les écrivains auront à louer Montesquieu du courage avec lequel ils auront été plus loin que lui. »
Cette appréciation est d’autant plus curieuse qu’elle reflète les idées de l’époque. Elle nous fait connaître l’influence des œuvres de Montesquieu, au moment où s’opérait une transformation dans la société.
Enfin, quoi qu’il en soit, le rapport de Desèze ne nous semble pas avoir été l’œuvre d’une opinion faite pour rejeter un discours, mais une opinion établie depuis longtemps. Que peut-on reprocher à Marat dans son éloge de Montesquieu ? d’être languissant ? Est-ce parce qu’il analyse trop longuement les œuvres de celui dont il fait l’éloge ? Il répond lui-même à cette objection : « Je n’ignore point qu’en retranchant d’un éloge ces longues analyses, il ne gagne en énergie et rapidité : mais sans ces analyses comment faire connoître les ouvrages d’un auteur ?… On doit même les regarder comme la vraie pierre de touche : combien d’ouvrages préconisés s’évanouissent à cette épreuve ! »
Nous n’avons point cependant l’intention de faire une analyse de l’œuvre de Marat ; c’est en le lisant qu’on peut l’apprécier ; quant à nous, nous restons de l’avis de M. Brives-Cazes : « Le rapprochement est curieux, et il est particulièrement intéressant de lire les appréciations de Marat sur l’Esprit des Lois. »
Lorsque l’Académie, en 1782, eut mis au concours l’Éloge de Montesquieu, de nombreux de l’Esprit des Lois y prirent part. Le concours resta ouvert jusqu’en 1789. Ce fut la Révolution qui y mit fin. Avec les idées de l’Académie de Bordeaux, il eût été difficile de prévoir qui aurait eu le prix. Cependant quelques-uns sont très curieux et mériteraient certainement de sortir de leur obscurité, s’il était possible d’en connaître les auteurs. Malheureusement, selon l’usage, comme le prix n’était point décerné, le nom du candidat restait inconnu. Il n’en est qu’un dont l’auteur puisse être cité : c’est l’abbé Briquet de Lavaux, qui publia le sien.
Ces Éloges de Montesquieu se trouvent compris dans deux volumes portant les numéros 96 et 97, sur les 102 qui forment la collection des manuscrits de l’Académie. Les formats en sont variés, et l’écriture n’en est pas toujours très belle. Cependant nous donnerons la devise de chacun, dans l’ordre où il se trouve placé. Nous espérons ainsi faciliter aux chercheurs les moyens de connaître les auteurs de ces discours. Peut-être quelque personnage, devenu plus tard un homme remarquable, soit par sa science soit par ses fonctions, figure-t-il parmi les inconnus ? Dans tous les cas, ils sont ainsi classés :
volume 96
N 1. Il porte pour devise :
Ille est omnibus optimis, in sua cujusque laude præstantior. (1782)
N 2
Louer les grands hommes, c’est un devoir. (1782)
L’abbé Briquet de Lavaux, l’auteur de cet éloge, l’a fait imprimer.
N 3
(1783)
N 4
Te veniente die, Te fugiente canam… (1783)
N 5
Pour peindre un Alexandre, il faudroit un Apelles. (1785)
C’est l’éloge dont Marat est l’auteur, et que nous publions.
N 6
(1785)
N 7
Montesquieu parut, et l’horizon du génie fut agrandi.
(Raynal, Hist. phil. et pol.) (1787)
N 8
N’a pas de devise.
(1788)
N 9
Ce n’est point aux esclaves à louer les grands hommes. (1788)
volume 97
N 1
Ses vertus ont fait honneur à la nature. (Chesterfield. Papiers anglais, sur la mort de Montesquieu.) (1782)
N 2
Pour louer un Auguste, il faut être un Virgile. (1783)
N 3
Homo cadit, opera manent. (1783)
N 5
Dans les livres de raisonnement, on ne tient rien, si on ne tient toute la chaîne. (Défense de l’Esprit des lois.) (1785)
N 6
Videbit et irascetur, dentibus fremet et tabescit. (1785)
N 7
Prolem ex matre creatam. (1785)
N 9
In magnis voluisse sat est. (1786)
N 10
Speruit humum, et udam fugiente pennâ. (Horace.) (1787)
N 11
Pour louer un grand homme, il faut l’être soi-même. (1788)
N 13
Ars vitæ, philosophia est. (Cicér. Quæst. acad.) (1788)
N 17
Si la louange s’attache à la renommée des Rois, la vérité est faite pour célébrer les grands hommes. (1789)
Il y eut donc ainsi vingt discours envoyés à l’Académie, et aucun ne mérita le prix. Si nous n’ajoutons pas à ceux-ci une bibliographie des Éloges de Montesquieu, c’est que M. L. Vian a déjà publié, dans son Histoire de Montesquieu, tout ce qui a pu être écrit sur cet homme illustre. Il nous a paru inutile de rééditer ce travail.
En terminant, nous tenons à remercier tous ceux qui nous encourageront dans nos débuts. Nous remercions surtout le complaisant bibliographe de Marat, M. F. Chévremont, qui nous a donné de si curieux renseignements, ainsi que M. A. Raymond Céleste, l’aimable sous-bibliothécaire de la ville de Bordeaux, et M. Roborel de Climens, le bienveillant président de la Société des Bibliophiles de Guienne.
Éloge
La place marquée à Montesquieu dans les fastes de la renommée, l’est irrévocablement. Il n’eut de détracteurs que ceux que fait l’envie ou la superstition ; mais il eut pour admirateurs tous ceux que font les vertus éminentes, les talens sublimes.
La génération passée et la génération présente l’ont mis, de concert, au nombre des grands hommes, des génies du premier ordre, des bienfaiteurs de l’humanité, et il ne reste à la postérité que l’honneur de ratifier cet arrêt.
L’éloge que vous lui décernés, Messieurs, doit être un monument consacré à sa gloire. Dans ces lieux, témoins tant de fois des grâces de son esprit, de la grandeur de son génie, de l’élévation de son âme, quelle voix assez éloquente pourra le louer dignement. Ah ! s’il suffisoit de l’enthousiasme, de l’admiration ! Mais il faut ces heureux dons de la nature, qu’elle n’accorde qu’à ses favoris ; et je me fais justice. N’osant aspirer au bonheur d’être l’interprète avoué des sentimens de la patrie et des hommages qu’elle rend aujourd’huy, par votre ministère, à la mémoire de l’illustre citoïen qui l’honora le plus ; je vais me perdre dans la foule, pour entrer dans le temple dont vous venés d’ouvrir les portes ; et tandis que l’encens fumera à l’honneur de ce génie bienfaisant, recueilli dans un respectueux silence, je traceroi quelques lignes au pied de ses autels.
Charles de Secondat, baron de Montesquieu, ancien président à mortier au Parlement de Guyenne, de l’Académie des sciences et belles-lettres de Bordeaux, de l’Académie françoise, de l’Académie des sciences et belles-lettres de Berlin, de la société royale de Londres, etc., naquit au château de La Brède, le 18 janvier 1689. Je ne diray rien ici de la noblesse de sa famille, quelqu’eût été l’illustration de ses ayeux, ce mérite étranger n’ajouteroit rien à l’éloge d’un sage qui fut tout par lui-même.
Les présages de l’enfance, ordinairement si trompeurs, ne le furent point dans Charles de Secondât ; il fit connoître de bonne heure ce qu’il seroit un jour.
Sa jeunesse fut consacrée à la jurisprudence, science obscure et aride, où il sut porter le flambeau de la raison et les vues de la philosophie : mais elle ne suffit pas longtemps à l’activité de son esprit. Bientôt il joignit à l’étude des lois civiles et criminelles, l’étude du droit naturel et du droit public.
Dans le choix de ses premières études, son goût n’avoit pas été consulté ; heureusement elles se trouvèrent analogues à ses talens, et docile à l’impulsion qu’il avoit reçue, il continua longtemps à la suivre. Avant de s’élancer dans la carrière qu’il a parcourue avec tant d’éclat, il semble même n’avoir jamais éprouvé cette effervescence, d’un génie naissant, livré à lui-même, qui s’enflamme à la vue des brillans succès, parcourt d’un regard curieux les divers chefs-d’œuvre consacrés par l’admiration, cherche avec inquiétude un genre où des esprits supérieurs ne se soient pas encore exercés, s’essaye dans plusieurs et s’agite sans cesse, jusqu’à ce qu’il ait trouvé son objet. Mais ce qu’on prendroit en lui pour une suite des premières impressions, étoit le fruit d’un discernement précoce.
Des différens objets que la nature offre à l’examen du sage, il n’en vit point de plus grand, de plus noble, de plus intéressant que l’homme ; peu content de ce qu’en avoient dit la plupart de ceux qui l’avoient précédé, il entreprit de remanier ce beau sujet, et il sut l’approfondir en maître. Jamais plan ne fut plus vaste que le sien. D’abord il examine l’homme abstraitement, puis sous chacun de ses différens rapports ; et après l’avoir envisagé un instant dans l’état de la nature, il ne le considère plus que dans l’état de société.
C’est principalement sur le grand théâtre du monde politique qu’il s’attache à le suivre. Avec quel soin il l’observe dans les différens rôles qu’il y joue, et avec quelle adresse il lui arrache son masque, pour le montrer à découvert dans ces terribles scènes où figurent l’ambition, l’astuce, la fourbe, l’imposture et la force. Mais ce n’est point assez à ses yeux d’éclairer les hommes, il veut encore défendre leurs droits, et assurer leur bonheur sous l’Empire sacré des loix.
Livré à la méditation dans le silence du cabinet, à peine touchoit-il à son cinquième lustre que déjà il dévoiloit les ressorts cachés du cœur humain, et jettoit les fondemens des ouvrages qui l’ont rendu immortel.
Dès l’âge de vingt-cinq ans, conseiller au Parlement de Bordeaux, à l’âge de vingt-sept ans, il en devint président à mortier. Peu de temps après, chargé par sa compagnie de présenter des remontrances au sujet d’un nouvel impôt, il remplit avec zèle le noble emploi de porter au pied du trône les plaintes des malheureux ; leur cause fut plaidée avec autant d’énergie que de sagesse, et ils obtinrent le soulagement qu’on leur devoit :
Soulagement trop passager sans doute, et dont le seul avantage fut d’avoir fait connoître l’habileté du vertueux magistrat qui l’avoit sollicité.
L’Académie de Bordeaux venoit de se former, Montesquieu y fut reçu le 3 avril 1716.
Le désir de cultiver les talens agréables, en avoit réuni les membres : mais les ouvrages de goût ne souffrant point de médiocrité, il sentit combien on avoit de peine à rassembler un assez grand nombre de plumes capables d’illustrer cette société naissante. Persuadé d’ailleurs qu’une expérience bien faite est préférable à un poëme médiocre, à un faible discours, il crut que les talens de ses confrères s’exerceroient avec plus de fruit sur des objets de physique et d’histoire naturelle que sur des objets de poésie et de littérature : des vües aussi sages furent secondées, et Bordeaux eut une Académie des sciences.
Cependant Montesquieu cultivoit en silence les muses. Il auroit pu plutôt jouir de sa gloire ; mais il attendoit un âge mûr, avant de s’exposer à la critique.
Ce ne fut qu’à trente-deux ans qu’il mit au jour les Lettres persanes, espèce de roman philosophique où la peinture des mœurs orientales sert de cadre à une satyre très fine des mœurs européennes. À côté de ces morceaux légers où l’esprit se joue, on est surpris de trouver des morceaux d’une philosophie profonde, et des discussions importantes sur différens points d’histoire, de morale, de politique, amenées avec art pour varier la scène.
La trame de ce roman est aussi simple que bien ourdie. Deux Persans sous les noms de Rica et d’Usbec, voyagent en Europe pour s’instruire ; et durant leur long séjour en France, ils entretiennent une correspondance soutenue ; l’un avec quelques amis, quelques Dervis, les principales femmes et les premiers eunuques de son sérail ; l’autre avec quelques amis et quelques Dervis seulement. Le choix des personnages est relatif aux matières que l'auteur avoit à traiter ; et à l’aide de ce simple rapport ils se trouvent tous placés dans une chaîne qui les lie.
Des nouvelles qu’ils se donnent, et de l’épanchement de leurs cœurs dans ce commerce intime de l’amitié, de la nécessité ou du devoir, résulte un tableau enchanteur aussi amusant qu’instructif.
On y voit la diverse destinée des sexes en Orient, l’empire tyrannique de l’un, la cruelle servitude de l’autre. On y voit ces tristes demeures où gémissent les beautés captives destinées aux fantaisies d’un maître superbe ; ces lieux où la méchanceté et l’artifice règnent dans le silence et se couvrent d’une épaisse nuit.
On y voit ces malheureuses victimes d’une froide jalousie prodiguant leurs soins empressés pour réveiller un amour languissant, toujours prévenu, et bientôt détruit par lui-même. Les tourmens qu’elles endurent à leur tour par l’ardeur d’une passion si souvent enflammée, si rarement satisfaite ; les sombres accès de l’envie qui dévore les rivales ; l’affreux désespoir des misérables gardiens de la chasteté sans cesse irrité par le sentiment même de leur impuissance ; le choc violent de tant d’intérêts divers, de tant de passions opposées ; tout y est peint avec énergie. De ce choc devoit nécessairement naître le désordre. Il éclatte dès que nos Persans ont quitté le sérail ; bientôt il s’accroît, chaque jour il augmente, enfin il est à son comble. Pour rétablir la règle, des ordres sanguinaires , les grilles sont multipliées, les châtimens sont redoublés, le sang coule de toute part. Que d’infortunés pour faire un heureux ! À la vue de tant de victimes lâchement sacrifiées, la raison se révolte et le lecteur indigné du différent partage des humains, maudit en frémissant les caprices de la fortune et les arrêts du sort.
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