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Par un beau jour d’été de l’année 1846, la diligence d’Anvers à Turnhout roulait, selon sa coutume, sur la chaussée empierrée. Les chevaux piaffaient, les roues grinçaient, le véhicule craquait, le conducteur encourageait son attelage par des claquements de langue réitérés…, les chiens aboyaient dans le lointain, l’alouette montait des champs vers le ciel…, l’ombre dessinée par un soleil ardent courait à côté de la diligence et dansait avec des bonds étranges au milieu des arbres et des arbustes qui bordaient la route.
Tout à coup le conducteur arrêta ses chevaux près d’une auberge isolée. Il sauta de son siége, ouvrit sans mot dire la portière, abaissa le marche-pied de fer et tendit la main à un voyageur qui s’élança sur la chaussée, portant une valise de cuir.
Le conducteur, toujours muet, reploya le marchepied, referma la portière, remonta sur le siège, et donna par un sifflement le signal du départ. Les chevaux reprirent leur course, et la lourde voiture poursuivit son tranquille et monotone voyage.
Cependant le voyageur était entré dans l’auberge et s’était assis à une table devant un verre de bière. C’était un homme de haute taille et paraissant avoir environ cinquante ans. On eût même pu lui donner la soixantaine, si sa tournure toute martiale, la vivacité de son regard et le sourire qui plissait ses lèvres n’eussent annoncé qu’en lui le cœur était plus jeune que le visage. Toutefois ses cheveux étaient gris ; des rides nombreuses sillonnaient son front et ses joues, et l’ensemble de ses traits portait cette indéfinissable expression de lassitude, que le travail et le chagrin impriment sur la physionomie comme le signe d’une vieillesse anticipée. Et pourtant sa poitrine palpitait avec force, sa tête était ferme et droite, et dans ses yeux brillait l’étincelle d’une puissante virilité.
On l’eût pris, à voir son costume, pour un bourgeois à son aise, et ce costume n’eût pas attiré l’attention, si sa redingote n’eût été boutonnée jusqu’au menton, particularité qui, jointe à la grosse pipe d’écume suspendue sur sa poitrine, semblait indiquer un militaire ou un Allemand.
Après avoir servi le voyageur, les gens de la maison s’étaient remis à leurs travaux ordinaires sans s’occuper davantage de lui. Les deux filles allaient et venaient, le père jetait sur le feu du bois et des gazons, la mère remplissait la marmite du bétail, mais personne ne lui adressait un mot, bien que son œil suivit chacun de ses hôtes, avec une sorte d’affectueux intérêt et que son regard doux et souriant semblât dire : Ah ! ne me reconnaissez-vous donc pas ?
Soudain le son d’une horloge vint frapper son oreille. Ce son parut l’affecter péniblement ; une expression de surprise triste se peignit sur ses traits et chassa le sourire de ses lèvres. Il se leva, et son regard se fixa avec une sorte de colère sur l’horloge jusqu’à ce que les neuf coups eussent, un à un, retenti.
L’hôtesse avait remarqué l’incompréhensible émotion du voyageur ; elle s’approcha de lui tout étonnée, et se mit à regarder aussi l’horloge comme si elle se fût attendue à y découvrir quelque chose d’extraordinaire.
— Quel beau son a notre horloge, n’est-ce pas, Monsieur ? dit-elle. Eh bien, voilà déjà vingt ans qu’elle marche, sans que l’horloger y ait mis la main !
— Déjà vingt ans ! dit le voyageur en soupirant. Et qu’est devenue l’horloge qui se trouvait là avant celle-ci ? Où est aussi la belle sainte Vierge qui était là-haut sur la cheminée ? Partie, mise en pièces, oubliée, n’est-il pas vrai ?
La bonne femme regarda l’étranger avec stupéfaction et répondit :
— Notre Zanna jouait, quand elle était enfant, avec la sainte Vierge, et elle l’a cassée. Mais elle était si mal faite qu’il n’y a pas grand dommage, vu que le curé nous avait dit qu’il fallait en acheter une autre. Tenez, en voilà une neuve. N’est-elle pas bien plus belle ?
Le voyageur secoua négativement la tête.
— Quant à l’horloge, vous allez l’entendre tout à l’heure, continua l’hôtesse. C’est une laide et vieille patraque qui retarde toujours. Il y a une éternité qu’elle est pendue dans la chambre au-dessus de la cave. Écoutez ! voilà qu’elle commence !
Un cri étrange partant d’une autre pièce se faisait entendre. C’était comme une voix d’oiseau qui chantait : coucou, coucou, coucou, et ainsi jusqu’à neuf fois.
Mais le chant n’était pas à la moitié qu’un sourire heureux illumina les traits du voyageur, et qu’il courut, suivi par la bonne femme, dans la chambre voisine, où il se mit à contempler avec une joie indicible la vieille horloge, tandis que le coucou achevait son neuvième cri.
Sur ces entrefaites, les deux filles de la fermière étaient venues se placer toutes curieuses auprès de l’étranger : elles le regardaient avec étonnement, et leurs grands yeux bleus interrogeaient tour à tour leur mère et lui. Ces regards inquisiteurs rappelèrent le voyageur à lui, et, comme s’il eût été satisfait de ce qu’il avait vu, il revint dans la salle principale suivi par ses trois compagnes.
À coup sûr un profond sentiment de bonheur inondait son âme, car son visage avait une si douce expression d’amour et de contentement, ses yeux humides d’émotion étaient si brillants que les deux jeunes filles s’avancèrent avec un visible intérêt beaucoup plus près encore.
Il prit une main de chacune d’elles et dit :
— Ce que je fais est bien étrange, n’est-ce pas, mes enfants ? Vous ne pouvez comprendre pourquoi la voix du vieux coucou m’a troublé ainsi ? Ah ! c’est que moi aussi j’ai été enfant !… alors mon père, le dimanche après vêpres, venait boire sa pinte de bière ici. Quand j’avais été sage, je l’accompagnais… Je demeurais alors pendant des heures épiant le coucou bien-aimé chaque fois qu’il ouvrait sa petite porte ; je dansais, je sautais en mesure sur son chant, et dans mon imagination d’enfant j’admirais le pauvre oiseau comme un chef-d’œuvre d’art ; et la sainte Vierge que l’une de vous a brisée, je l’aimais parce qu’elle avait un si beau manteau bleu, et parce que son petit Jésus me tendait la main et souriait à mon sourire… Aujourd’hui l’enfant a près de soixante ans, ses cheveux sont blancs, ses traits flétris… Il a passé trente-quatre ans dans les déserts de la Russie… Et cependant il se souvient de la sainte Vierge et du coucou, comme si un seul jour s’était passé depuis que la main de son père l’a conduit ici pour la dernière fois.
— Êtes-vous donc de notre village ? demanda Zanna.
— Ah oui ! répondit le voyageur avec une joyeuse effusion ; mais l’effet de cet aveu ne fut pas tel qu’il l’avait attendu. Un sourire plus affable anima les traits des jeunes filles, mais ce fut tout ; elles ne parurent ni surprises ni réjouies par la révélation du voyageur.
Celui-ci s’adressa à la mère :
— Mais où donc est le vieux Baes Joostens ?
— Le Baes Jean voulez-vous dire ? répondit l’hôtesse ; il est mort depuis plus de vingt-cinq ans.
— Et sa femme, la bonne grosse Pétronille ?
— Morte aussi.
— Morts… morts… dit l’étranger en soupirant. Et le jeune berger André, qui savait tresser de si jolis paniers ?
— Mort aussi ! répondit la paysanne.
Le voyageur pencha la tête et tomba dans une triste rêverie.
Cependant l’hôtesse alla dans la grange raconter à son mari l’aventure de l’inconnu. Le fermier entra à pas lourds dans la chambre, et le bruit de ses sabots tira le voyageur de ses sombres méditations.
Celui-ci se leva, courut au paysan avec un cri de joie et en lui tendant la main. Le paysan prit froidement cette main en considérant l’étranger presque avec indifférence.
— Oh ! vous aussi, Pierre Joostens, vous ne me reconnaissez pas ? s’écria-t-il avec tristesse.
— Non, je ne sais si je vous ai jamais vu, Monsieur.
— Vous ne vous souvenez donc plus de celui qui, au péril de sa vie, plongea sous la glace dans la Veen pour vous sauver d’une mort certaine ?
Le paysan haussa les épaules.
Péniblement affecté, le voyageur reprit d’une voix presque suppliante.
— Vous avez donc oublié le jeune homme qui vous protégeait contre vos camarades, et qui vous apportait tant d’œufs d’oiseaux pour agrandir votre collier de mai ? celui qui vous a appris à faire des trompettes et des flûtes avec l’écorce du saule, et qui vous prenait avec lui lorsqu’il allait au marché dans la charrette du briquetier Pauwel ?
— Je me souviens bien, répondit le paysan indécis, que feu mon père m’a dit autrefois que j’ai manqué me noyer dans la Veen à l’âge de six ans. Mais c’est le long Jean qui m’en a retiré… et celui-là est parti du temps des Français avec la chair à canon de Napoléon ! Qui sait dans quelle terre ses os dorment sans bénédiction ? Que Dieu ait sa pauvre âme !
— Ah ! s’écria l’étranger avec joie, vous me reconnaissez maintenant ? Je suis le long Jean ou plutôt Jean Slaets.
Et, comme le paysan ne répondait pas, il ajouta d’un ton surpris :
— Ne vous souvenez-vous plus du fameux tireur de la société de tir, qui était renommé à quatre lieues à la ronde comme le chasseur par excellence, qui, à la cible ou au blanc, ne pouvait trouver son maître, et auquel tous les autres garçons portaient envie, parce que toutes les jeunes filles le voyaient d’un bon œil ? Eh bien, c’est moi, Jean Slaets…
— C’est possible, répondit le paysan avec défiance ; mais pas moins, Monsieur, je ne vous connais pas, soit dit sans vous offenser. Il n’y a pas de société de tir dans notre commune, et à la place où il y avait une cible autrefois, il y a aujourd’hui une maison de campagne qui reste inhabitée depuis l’année dernière, parce que la dame qui y demeurait est morte.
Découragé par la froideur du paysan, le voyageur ne fit plus d’efforts pour s’en faire reconnaître. Il reprit d’une voix calme, en se levant comme pour partir :
— Il y a au village bien des amis qui ne peuvent m’avoir oublié. Vous, Pierre Joostens, vous étiez beaucoup trop jeune quand tout cela est arrivé. Je suis bien sûr que le briquetier Pauwel me sautera au cou dès qu’il me verra. Demeure-t-il toujours au Marais ?
— La briqueterie est brûlée depuis longtemps, et les glaisières sont comblées. Il pousse là-dessus le plus beau foin de la commune. C’est la prairie du riche Tist…
— Et qu’est devenu Pauwel ?
— Ma foi, toute la famille s’en est allée après l’accident, et je ne sais pas ce qu’il en est… Mort sans doute ! Mais j’entends bien, Monsieur, que vous parlez du temps de mon grand-père ; il ne vous sera pas facile de trouver une bonne réponse à toutes vos questions, à moins que vous ne vouliez aller trouver notre fossoyeur. Celui-là sait sur le bout de son petit doigt ce qui s’est passé depuis cent ans et plus !
— Je le crois bien ; Jean Pierre doit avoir maintenant plus de nonante ans…
— Jean Pierre ? Ce n’est pas là le nom du fossoyeur ! Il s’appelle Laurent Stevens.
Un sourire de satisfaction se peignit sur les traits du voyageur.
— Merci à Dieu, s’écria-t-il, qu’il ait du moins épargné un de mes camarades !
— Laurent était donc votre ami, Monsieur ?
— Mon ami ? dit le voyageur en secouant la tête ; que nous étions toujours en lutte et en querelle : histoire d’amour ! Je me souviens entre autres qu’un jour, en nous battant, je le jetai du haut du pont de Kalver-Moeren dans le ruisseau, et cela si bien qu’il faillit s’y noyer ; mais il y a plus de trente ans de cela. Laurent sera bien content de me revoir. Allons, père Joostens, donnez-moi une poignée de main ! Je viendrai souvent boire une pinte ici.
Il paya, prit sous le bras sa valise, et sortit. Derrière l’auberge, il s’enfonça dans un sentier qui traversait une jeune sapinière.
Quelque peu agréables que fussent les renseignements du paysan, ils avaient néanmoins consolé et réjoui le cœur du voyageur. De douces émanations des années écoulées s’élevaient autour de lui, et il se sentait revivre sous le flot de souvenirs qui surgissaient à chaque pas dans son âme. Cependant le jeune bois qui l’entourait de toutes parts ne lui disait rien. Jadis à cette même place s’étendait une haute forêt de sapins dont les branches portaient mille nids d’oiseaux, et au pied desquels mûrissaient en abondance les fruits rafraîchissants du mûrier sauvage. Mais la forêt avait eu le même sort que les habitants du village ; les vieux arbres avaient été abattus par le temps ou par la cognée ; une nouvelle génération avait déjà pris leur place. Celle-ci était donc étrangère et indifférente au voyageur. Mais le chant des oiseaux qui résonnait de tous côtés sous le feuillage était encore le même ; le murmure plaintif du vent dans les rameaux, le cri grêle du grillon, la senteur suave et embaumée des bruyères, tout cela était comme jadis : les êtres avaient changé ; l’éternelle harmonie de la nature était en tout demeurée la même ! Telles étaient les pensées qui remplissaient l’âme du voyageur ; quoiqu’il se sentît leste et joyeux, il poursuivit lentement sa route, sans détacher son regard du sol, jusqu’à ce qu’il fût sorti de la sapinière.
Sous ses yeux se déroulait un verdoyant panorama de prairies et de champs cultivés, au milieu desquels un ruisseau argenté promenait en se jouant ses méandres capricieux ; plus loin, à un quart de lieue environ, se dressait un clocher aigu au sommet duquel le coq doré étincelait comme une étoile du jour sous les feux du soleil ; plus loin encore, un beau moulin à vent faisait tourner ses ailes rouges.
Saisi d’une inexprimable émotion, le voyageur s’arrêta instantanément. Ses yeux se remplirent de larmes ; il laissa tomber par terre sa valise, et tendit les mains en avant, pendant qu’une indicible expression de bonheur et de ravissement illuminait son visage.
En ce moment la cloche du village sonna l’Angelus.
Le voyageur s’agenouilla, pencha la tête sur sa poitrine, et demeura quelques instants immobile, frémissant, abîmé dans son émotion. Une brûlante prière s’échappait de son cœur et de ses lèvres ; nul n’en eût douté à voir son regard monter vers le ciel avec une expression d’ardente reconnaissance, et ses mains jointes s’élever vers Dieu. Il reprit sa valise, et se remit à marcher précipitamment en murmurant, les yeux fixés sur le clocher :
— Toi du moins tu n’as pas changé, humble église où je fus baptisé, où des larmes de joie coulèrent lorsque je fis ma première communion, où tout me semblait si merveilleux, si splendide et si sacré ! Ah ! je reverrai la sainte Vierge avec sa robe d’or et sa couronne d’argent, saint Antoine et son gentil cochon, sainte Ursule et ce diable tout noir avec une langue rouge, dont j’ai rêvé tant de fois… J’entendrai l’orgue, dont le sacristain Sus jouait si bien, pendant que nous chantions à pleine voix : Ave, Maria, gratiá plena !
Le voyageur chantait tout haut ces dernières paroles, et ce souvenir devait le toucher bien profondément, car deux grosses larmes brillantes s’échappèrent de ses yeux. Il reprit sa route en silence et comme oublieux de tout, jusqu’à ce qu’il atteignit un petit pont jeté sur le ruisseau et au delà duquel s’étendait une prairie humide et marécageuse.
Il sourit d’un indéfinissable sourire, d’un sourire tel qu’on eût dit que son âme elle-même apparaissait sur son visage transfiguré.
— C’est ici, dit-il d’une voix émue, que j’ai, pour la première fois, touché la main de Rosa ; ici que, pour la première fois, nos yeux se sont dit ces choses qui donnent sur la terre les joies des bienheureux et ouvrent le ciel aux jeunes cœurs ; alors comme maintenant les iris d’or brillaient au soleil, alors aussi l’alouette chantait sur nos têtes…
Il franchit le pont et entra dans la prairie ; il murmurait :
— Hélas ! les fleurs d’autrefois sont mortes ! L’alouette qui chantait notre amour est morte ! Leurs enfants saluent seuls le vieillard qui revient comme une ombre des temps qui ne sont plus ! Et Rosa, ma bien-aimée Rosa ! vit-elle encore ? Peut-être ! Elle doit être mariée : elle a des enfants sans, doute. Ceux qui demeurent oublient toujours le malheureux qui va souffrir loin de la terre natale…
Un sourire ironique plissa ses lèvres.
— Pauvre pèlerin, la jalousie s’éveille en toi comme si ton cœur était encore dans son printemps ! Le temps des amours est pourtant passé depuis longtemps ! Bah ! ce n’est rien… Si seulement elle me reconnaît, si elle se souvient encore de notre ardente affection, alors, ô mon Dieu, je ne regretterai pas mon voyage de six cents lieues et je descendrai consolé dans la tombe, au milieu de mes parents et de mes amis…
Un peu plus loin et aux approches du village, il entra dans une auberge qui portait pour enseigne une charrue, et demanda à l’hôtesse un verre de bière.
Au coin du foyer, près de la grande marmite du bétail, était assis un homme très-âgé qui, immobile comme une statue de pierre, semblait contempler le feu.
Le voyageur reconnut le vieillard avant que la femme ne fût revenue de la cave. Il rapprocha précipitamment sa chaise, et lui prit la main en disant d’une voix joyeuse :
— Que Dieu soit béni de vous avoir laissé vivre aussi longtemps, Baes Joris ! Vous êtes encore du bon vieux temps, vous ! Ne me reconnaissez-vous pas ? Non ? Vous ne vous souvenez pas de ce jeune polisson qui grimpait toujours par-dessus votre haie et mangeait vos pommes avant qu’elles fussent mûres ?…
— Nonante-six ans ! grommela le vieillard sans bouger.
— C’est vrai ! dit le voyageur avec un soupir… Mais dites-moi donc, Baes Joris, si Rosa, la fille du charron, vit encore ?
— Nonante-six ans ! répéta le vieillard d’une voix creuse.
L’hôtesse reparaissait avec la bière et dit au voyageur :
— Il est aveugle et sourd, Monsieur. Ne lui parlez pas davantage ; il ne vous entend pas.
— Aveugle et sourd ! murmura tristement le voyageur. Que de ravages le temps implacable a faits en trente ans ! Je marche ici au milieu des ruines d’une génération entière !
— Vous demandez des nouvelles d’une Rosa, fille du charron, Monsieur ? reprit la femme. Notre charron a cinq filles, mais aucune ne s’appelle Rosa : l’aînée se nomme Beth : elle a épousé le porteur de lettres ; le nom de la seconde est Gonde : elle est faiseuse de bonnets ; la troisième est Nele ; la plus petite s’appelle Annette, et elle est idiote, la pauvre enfant !
— Je ne parle pas de ces gens-là ! s’écria l’étranger avec impatience ; je parle de la famille de Kob Meulinckx.
— Oh ! ceux-là sont tous morts depuis longtemps, Monsieur ! répondit la femme.
Frappé d’une émotion subite et profonde, le voyageur s’élança hors de l’auberge avec une précipitation fébrile. Il couvrit ses yeux des deux mains et s’écria avec désespoir :
— Elle aussi, ô mon Dieu ! Ma pauvre Rosa, morte ! Toujours, toujours cet impitoyable mot : mort ! mort ! Personne sur la terre ne me reconnaîtra donc ? Pas un seul regard ami ne se fixera sur moi !
Chancelant comme un homme ivre, il s’enfuit sous un bouquet de sapins, et là, accablé de douleur, il demeura la tête appuyée contre un arbre jusqu’à ce que sa déchirante émotion se fût peu à peu calmée. Il entra alors dans le village à pas lents et alourdis. Sa route le mena au cimetière isolé, où il s’arrêta, la tête nue, au pied de la croix, et dit :
— C’est ici, devant l’image du Dieu crucifié, que Rosa m’a promis de me rester fidèle et d’attendre mon retour. Nous étions suffoqués de douleur, nos larmes tombaient sur ce banc, et, presque évanouie de chagrin, elle reçut la croix d’or, gage d’amour chèrement acheté… Pauvre amie, peut-être foulé-je aux pieds tes restes mortels ?
Brisé par cette douloureuse pensée, il se laissa glisser sur le banc et y demeura longtemps assis comme sans connaissance. Son regard accablé parcourait lentement le sol du cimetière, où de petits monticules indiquaient les tombes les plus récentes. Il souffrait de voir comme les petites croix de bois tombaient de vétusté sans qu’une main d’enfant songeât à relever ce signe de souvenir sur la tombe d’un père ou d’une mère. Ses parents à lui dormaient aussi dans cette terre ! Mais qui pourrait lui dire où se trouvaient leurs tombes ?
Il resta longtemps absorbé dans ces amères et pénibles réflexions ; la pensée de l’éternité pesait sur son âme, lourde comme une pierre sépulcrale, lorsque des pas d’homme vinrent tout à coup l’éveiller au milieu de son rêve funèbre.
Le long du mur du cimetière, le vieux fossoyeur s’avançait la bêche sur l’épaule. Son extérieur portait les traces évidentes de la souffrance et de la pauvreté ; son dos s’était courbé par l’incessant travail de la bêche. Ses cheveux étaient blancs et sa face creusée de rides profondes ; pourtant une lueur d’énergie brillait encore dans son regard.
Au premier coup d’œil, le voyageur reconnut Laurent, son ancien rival, et fut sur le point de courir à lui ; mais les cruelles déceptions qu’il avait rencontrées jusque-là le retinrent et le décidèrent à se taire et à essayer si Laurent le reconnaîtrait encore.
Le fossoyeur s’arrêta à quelques pas, et après l’avoir examiné avec une visible curiosité, il se mit à tracer dans le gazon un carré long, afin de creuser en cet endroit une nouvelle fosse. Toutefois il ne cessait d’observer par un regard oblique celui qui était assis devant lui ; bientôt une maligne joie brilla dans ses yeux.
Le voyageur, se méprenant sur l’expression qu’avait prise la figure du fossoyeur, sentit battre son cœur en attendant que Laurent vint à lui et prononçât son nom.
Mais le fossoyeur lui jeta de nouveau un regard railleur, plongea la main dans la poche de sa misérable veste et en retira un vieux calepin enveloppé de sale parchemin et auquel était suspendu un crayon par un cordon de cuir. Il se détourna et parut écrire sur le calepin.
Ce fait, accompagné de l’expression triomphante des traits du fossoyeur, frappa tellement le voyageur qu’il se leva, s’approcha et demanda d’une voix étonnée :
— Qu’écrivez-vous donc dans votre calepin ?
— Ce sont mes affaires ! répondit Laurent Stevens ; il y a terriblement longtemps que vous êtes sur ma liste : Je fais une croix à votre nom.
— Ah ! vous me reconnaissez donc ? s’écria avec joie le voyageur.
— Vous reconnaître ? dit en ricanant le fossoyeur ; je ne sais pas ; mais je me souviens, comme si c’était d’hier, qu’un méchant jaloux me jeta un jour à l’eau et manqua m’y noyer parce que j’étais aimé de Rosa, la fille du charron ! Depuis lors pourtant on a béni bien des cierges pascaux…
— Vous, aimé de Rosa ? interrompit l’étranger ; ce n’est pas vrai, c’est moi qui vous le dis !
— Ah ! vous le savez trop bien, jaloux que vous étiez ! N’a-t-elle pas porté, pendant toute une année, l’anneau d’argent bénit que j’avais rapporté pour elle de Scherpenheuvel ? Et n’est-ce pas vous qui le lui avez pris de force et l’avez jeté dans le ruisseau ?
Le voyageur sourit tristement :
— Laurent, Laurent, s’écria-t-il, nous nous égarons ! Nous redevenons enfants par les souvenirs ! Croyez-moi, Rosa ne vous a pas aimé comme vous le pensez ; elle a accepté votre anneau par amitié et parce qu’il était bénit. J’étais brusque et hautain dans ma jeunesse, et je n’ai pas toujours agi généreusement envers mes camarades ; mais faut-il que trente-quatre années, qui ont brisé tant d’hommes et de choses, aient laissé sans les calmer nos plus mauvaises passions ? Ah ! Laurent, le seul homme qui ne m’ait pas oublié est-il et restera-t-il un ennemi ? Allons ! tendez-moi votre main : soyons amis ; je vous rendrai heureux pour le reste de votre vie !
Le fossoyeur retira brusquement sa main et dit d’une voix sombre :
— Oublier ? Moi vous oublier ? Il est trop tard : vous avez empoisonné ma vie ! Il ne s’est pas passé un jour que je n’aie pensé à vous. Était-ce pour bénir votre nom ? Ah ! jugez-en vous-même, vous qui avez fait mon malheur !
Le voyageur joignit ses mains tremblantes, leva les yeux au ciel et s’écria avec désespoir :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! la haine seule me reconnaît ! La haine seule n’oublie pas !
— Vous avez bien fait, reprit le fossoyeur avec un rire méchant, de revenir vous coucher auprès de vos parents morts. Je vous ai gardé une bonne tombe ; je placerai le long Jean si hautain sous la gouttière de l’église : l’eau du ciel lavera la méchanceté de son corps !
Un tremblement soudain secoua les membres du voyageur, et un éclair d’indignation et de colère jaillit de ses yeux. Mais cette violente émotion disparut aussitôt pour faire place à un sentiment d’abattement et de pitié.
— Vous repoussez la main d’un frère qui revient après trente-quatre ans d’absence, dit-il en soupirant. Le premier salut que vous adressez à votre vieux camarade est une amère raillerie ? Laurent, ce n’est pas bien… Mais soit ! n’en parlons plus. Dites-moi seulement où reposent mes parents ?
— Je ne le sais pas, grommela le fossoyeur. Il y a bien vingt-cinq ans qu’ils sont morts… Depuis ce temps-là, j’ai creusé au moins trois fois des fosses à la même place…
Ces paroles firent sur le voyageur une impression si pénible que sa tête s’inclina sur sa poitrine, son regard s’attacha fixement sur la terre, et il demeura plongé dans un navrant désespoir.
Le fossoyeur reprit son travail ; mais ses mouvements étaient lents, et lui-même semblait tout à coup saisi d’une préoccupation profonde. Il vit et pénétra l’amère douleur du voyageur, et s’effraya intérieurement du désir de vengeance qui s’était éveillé en lui et l’avait poussé à torturer un homme aussi impitoyablement. La transformation de sentiments qui s’opérait en lui se reflétait aussi sur son visage ; le sourire railleur disparut de ses lèvres, il contempla quelques instants son compagnon affligé avec une pitié croissante, puis il s’approcha lentement de lui, saisit sa main et lui dit d’une voix calme, mais pénétrante :
— Jean, mon ami, pardonnez-moi ce que j’ai fait et dit ! J’ai mal et cruellement agi ; mais, Jean, savez-vous ce que j’ai souffert par vous ?
— Laurent, s’écria le voyageur en lui saisissant les mains avec effusion, ce sont des fautes de jeunesse. Et voyez combien peu je songe à notre inimitié ! rien que d’entendre prononcer mon nom par vous j’ai éprouvé un inexprimable bonheur… Eh bien ! je vous en suis tout reconnaissant ; bien que vous m’ayez brisé le cœur par vos lugubres railleries… Et maintenant, Laurent, dites-moi où Rosa est enterrée ? Elle se réjouira dans le ciel si elle nous voit réconciliés et devenus frères près de sa dernière demeure !
— Enterrée ? reprit le fossoyeur ; plût à Dieu qu’elle fût enterrée, la pauvre femme !
— Qu’est-ce ? que voulez-vous dire ? s’écria le voyageur ; Rosa vit-elle encore ?
— Oui, elle vit, répondit Laurent, si on peut appeler vivre l’affreuse existence qu’elle a à supporter !
— Vous me faites trembler. Pour l’amour de Dieu, parlez ! Quel malheur l’a frappée ?
— Elle est aveugle.
— Aveugle ? Rosa aveugle ! Elle n’a plus d’yeux pour me revoir ! Hélas ! hélas !
Éperdu de douleur, il tomba défaillant sur le banc. Le fossoyeur vint se placer devant lui et ajouta :
— Depuis dix ans elle est aveugle et elle mendie son pain de chaque jour… ; toutes les semaines je lui donne quelques sous, et lorsque nous cuisons il y a toujours un petit pain pour elle.
Le voyageur bondit et pressa énergiquement la main du fossoyeur :
— Merci, merci, dit-il. Dieu vous bénisse pour votre affection envers elle ! Je me charge, en son saint nom, de vous récompenser. Je suis riche, très-riche. Dès aujourd’hui, nous nous reverrons. Mais dites-moi sans retard où est Rosa ; chaque instant lui apporte une misère… En disant ces mots, il entraînait par la main le fossoyeur, et se dirigeait vers la porte du cimetière.
Laurent montra du doigt devant lui :
— Voyez-vous là-bas, près du bois, fumer cette petite cheminée ? C’est la chaumière du faiseur de balais, Nélis Ooms. C’est là qu’elle demeure…
Sans attendre de nouvelles explications, le voyageur traversa le village et se dirigea vers le point indiqué. Il atteignit bientôt la cabane isolée.
C’était une humble habitation construite de bois de bouleau maçonné avec l’argile, mais proprement blanchie à l’extérieur d’une couche de chaux.
À quelques pas du seuil, quatre petits enfants s’amusaient, sous les chauds rayons du soleil, à creuser la terre et à planter un jardin éphémère de bluets et de coquelicots. Ils étaient pieds nus et à peine vêtus. L’aîné, petit garçon de six ans environ, ne portait qu’une courte chemise de toile. Tandis que ses trois jeunes sœurs, toutes confuses, contemplaient timidement l’inconnu, le petit garçon fixait au contraire sur lui un regard plein d’assurance où pouvaient se lire à la fois la surprise et la curiosité.
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The end
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