01
I
ÉDUCATION
Que tardons-nous ? partons : sous un nuage gris, La première hirondelle arrivée à Paris M’annonçait ce matin, en messagère alerte, Que chez nous, au pays, la terre est déjà verte, Que l’on a déjà vu, sous de tièdes soleils, Fleurir la pâquerette et les boutons vermeils ! « Qu’attendez-vous ici ? partez ! » me disait-elle, Et sur ma sombre vitre elle frappait de l’aile.
Hâtons-nous donc : la ville au ciel toujours si laid Ne vaut plus maintenant les honneurs d’un délai :
D’un hiver de six mois voici bientôt le terme. Déjà plus d’un salon se dépeuple ou se ferme ; Et les Italiens, gens épuisés de voix, Donnaient hier Mosè pour la dernière fois. Faisons comme eux : soufflons nos dernières bougies ; Du rhume et de la toux cessons les élégies ; Fuyons les plafonds bas et les murs étouffants, Et partons, et surtout emmenons les enfants.
Emmenons les enfants ! Aux deux bords de la Seine, Pour eux plus que pour nous l’atmosphère est malsaine. À de si tendres cœurs, à de si doux esprits, Abrégeons par pitié la prison de Paris. Sauvons, d’un soin jaloux, sauvons ces purs organes Du tableau des laideurs mesquines ou profanes ; Sur ces premiers matins veillons pieusement ! Tout dépend ici-bas de son commencement. Le jour sera mauvais si l’aurore est obscure ; Amer sera le fruit, touché d’une piqûre ; On trouble tout le fleuve en troublant le ruisseau ; L’homme enfin tout entier se ressent du berceau ! L’enfant que l’on retient dans le cachot des villes Porte en germe un cœur lâche et des membres débiles. Qui de nous en passant n’a reconnu l’écueil,
À voir, dans un faubourg, sur quelque pauvre seuil, De ces êtres chétifs aux traits maigres et hâves, Enfants pareils aux fleurs qui poussent dans les caves ; Nourrissons de la fièvre et de l’épuisement, Sur qui la mère pleure et tremble à tout moment ! Quel homme, parmi ceux que la ville emprisonne, Même entre les puissants dont le nom brille ou sonne, Sentant croître le ver de sa prospérité, Ne s’est dit mille fois : « Que ne suis-je resté, Que n’ai-je, les pieds nus, grandi sur les collines, À travers les sentiers de cailloux et d’épines, En butte à tous les vents du ciel et de la mer ? » Moi-même, au fond du cœur, je l’ai, ce deuil amer ! Tout orphelin n’est pas celui qui, solitaire, Près d’une double tombe est resté sur la terre. D’une pitié semblable il en est que je plains : Ô nature, ô soleil, ce sont tes orphelins ! C’est vous tous qui, dans l’ombre où pas un jour ne brille, N’avez jamais connu cette heureuse famille Que le Dieu paternel fit pour l’enfant joyeux Avec les fleurs des bois et les rayons des cieux ! Tout le bonheur, hélas ! ne tient pas dans un livre. S’il est bon de savoir, il est urgent de vivre ; Et, devant tout penseur dont l’œil n’est point troublé,
Nul chef-d’œuvre ici-bas ne vaut le grain de blé ! Qu’il aille donc, ce fils qu’à veiller Dieu nous donne, Qu’il aille vivre aux lieux où l’atmosphère est bonne ; Qu’il grandisse, affranchi du poids des longs travaux, Parmi les jeunes daims et les jeunes chevaux ; Fier, la crinière au vent, qu’il mesure sa force À gravir le rocher et l’arbre à rude écorce, À chevaucher les bœufs qui vont à l’abreuvoir, À donner les bons coups comme à les recevoir ! Tel homme dont l’histoire a gardé l’ombre illustre, Longtemps, fils du vallon, ne fut qu’un joyeux rustre. Le collége en plein vent fut toujours le meilleur. « Sois libre ! » dit l’oiseau. « Reste pur ! » dit la fleur ; Et l’herbe qui fleurit, l’abeille qui bourdonne, Instruisent mieux l’enfant que toute une Sorbonne.
Ce fut dans un jardin, paradis enchanté, Seul et trop court berceau de la félicité, Qu’un jour l’homme reçut, comme il venait de naître, Sa première leçon de Dieu son premier maître. Écartant les rideaux fermés à l’œil humain, Dieu parut, Dieu le prit lui-même par la main, Dieu lui fit visiter cet enclos de délices, Et partout lui montrant les fleurs aux doux calices,
Les plantes de tout germe, ornements du sentier, Les arbres, de l’hysope au cèdre, au chêne altier, Enseigna de chacun à cette âme ébauchée La secrète vertu, l’origine cachée, Et, d’après les vertus, les germes découverts, Leur fit distribuer des baptêmes divers. « Parle, dit le Très-Haut, que ta bouche les nomme ; Toute chose ici-bas attend un nom de l’homme ! » Puis, faisant devant lui défiler tour à tour Les groupes d’animaux à peine mis au jour, Tant d’êtres nouveau-nés qui sortaient de l’argile, Du serpent au lion, du tigre au cerf agile : « Parle encor, disait-il, prononce, exempt d’effroi, Les noms de ces sujets dont je te fais le roi !… » Oui, telle fut l’école offerte au premier homme. Le collége, ô douleur, ne vint qu’après la pomme !
Donc, aux jardins, aux champs, livres sans peine ouverts, Aux bois où j’ai cueilli moi-même tant de vers, Aux vallons parfumés de vents frais et salubres, Laisse partir l’oiseau loin des cages lugubres, Emmène l’écolier, l’enfant aux blonds cheveux ; Et qu’il soit tôt ou tard l’homme selon tes vœux !
Emmène aussi ta fille, enfant qui rit et pleure.
(Et saurions-nous jamais nous en sevrer une heure ?), Ta fille aux jours naissants, ta fille qui n’a pas Sur le sol fait encor l’ébauche de ses pas ! Que ce soit dans les fleurs, à l’ombre d’une haie, Qu’on aventure enfin sa marche, qu’on l’essaie À se tenir debout, et seule, sans soutien, À courir une fois de mon cœur jusqu’au tien. Croissez pour ce jour-là, verts tapis, tendres mousses ! À ces pieds nus, gazons, épargnez les secousses ! Oiseaux, enseignez-lui des mots pleins de douceur ; Lis des champs, dites-lui : « Bonjour, petite sœur ! » Je veux que, par degrés, cette âme se compose Du miel et du parfum qu’exhale toute chose ; Que du cristal de l’onde elle ait la pureté, Qu’elle ait du frais matin l’immortelle clarté ; Que toute impression, suave ou solennelle, Pénètre jour à jour et sans fin reste en elle ; Que sur le front sans cesse, exempte de tout mal, Elle garde le baume et le sel baptismal ; Et que ce monde enfin, sur qui son regard brille, Reconnaisse la mère au charme de la fille !
02
II
LA MÉTAIRIE
Tu le veux ? J’y consens ; oui, si tu veux savoir Comment j’ai retrouvé les champs, l’humble manoir, Les bois, les prés, si chers à notre adolescence, Et tout ce qu’ils m’ont dit après la longue absence, Je te le conterai sans art, cherchant plutôt La vérité du cœur que la beauté du mot, Et laissant à mon vers, dont le hasard dispose, Un peu du libre essor qu’il envie à la prose. « Sois prolixe, dis-tu ; j’aime les longs récits. » Le défaut de ce temps n’est pas d’être concis. Volontiers à sa verve un narrateur se livre,
Et la phrase allongée en courant tourne au livre. Ah ! que nous sommes loin des beaux jours d’autrefois, Alors que l’écrivain, la plume entre ses doigts, S’arrêtait, hésitait, à lui-même sévère, Et n’écrivait enfin que le mot nécessaire ! Aujourd’hui, tout est bon. Notre style est un flux. L’écluse est grande ouverte aux discours superflus, Et, comme l’arrosoir incliné sur le sable, Chacun verse à torrents son encre intarissable.
Donc, ce fut l’autre jour, aux heures du couchant, Que j’arrivai. Mon cœur sentait, en approchant, Ce mélange confus de tristesse et de joie Qu’on éprouve, quand Dieu permet que l’on revoie Ces lieux où l’on vécut enfant, vierge d’ennuis, Et que, pour de longs jours, on déserta depuis. On aime à retrouver partout, à son passage, Ces sites, chers témoins des plaisirs d’un autre âge ; Mais une voix pourtant vous dit, non sans douleur, Qu’on y revient moins jeune… et rarement meilleur !
Déjà le soir jetait, des coteaux à la plaine, Sa brume qu’un doux vent frôlait de son haleine : Soir du milieu d’avril, qui descend calme et pur,
Et revient chaque fois plus tard et moins obscur ! Sous ce voile flottant, qu’un dernier rayon dore, Toute chose à mes yeux s’attendrissait encore ; Les prés et les coteaux, les bois vus à demi, Tout semblait m’accueillir d’un regard plus ami. Le long des chemins creux, marchant sous les feuillages, Les bouviers ramenaient leurs pesants attelages. Le repos s’étendait sur les sillons déserts. Tout à coup, une voix dans le calme des airs S’éleva ; du hameau la solitaire cloche Murmurait l’Angélus à la nuit qui s’approche. Te le dirai-je, ami ? l’accord lent et pieux Fit courir de mon cœur une larme à mes yeux. Au sein de ce Paris, vaste foule en démence Qui couvre toute voix de sa rumeur immense, Et parmi les conseils n’entend que les mauvais, Je l’avais désappris ce doux accord, j’avais Oublié cette voix, des vallons si connue, Qui de l’âme et de Dieu nous parle sous la nue !
La sombre nuit tombait, lorsque, doublant le pas, J’atteignis le portail, qui ne m’attendait pas, Et que le vieux gardien de la maison déserte Vint m’en ouvrir le seuil, tout surpris de l’alerte :
« Quoi, monsieur ! vous, enfin ! quel fortuné hasard !… Dieu sait qu’à ce bonheur je songeais peu, si tard !… Monsieur dînera-t-il ?… — Non, merci, mon brave homme, Je dînerai demain ; vas et reprends ton somme. » Là, dans cette maison, lieu cher et vénéré, De tous mes souvenirs je marchais entouré. Les portraits sur les murs semblaient me reconnaître, Toujours comme le fils et non comme le maître. Les fauteuils dans les coins me parlaient des absents. J’allais, je regardais au hasard, en tous sens ; Je montais l’escalier et m’arrêtais encore, Et je parlais tout haut dans ce vide sonore !
Cette première nuit qu’on passe dans les champs A pour moi des attraits singuliers et touchants. Il semble qu’une paix auguste et solennelle Vous reçoive et vous couvre au chevet sous son aile. La veille, en fugitif, on a quitté Paris : On arrive, les sens encore tout meurtris Du tonnerre orageux qui sans fin s’y prolonge ; Dans un bain de silence aussitôt on se plonge ; On savoure un bonheur mêlé d’étonnement À se sentir perdu dans cet isolement Si calme et si profond que l’on croit, solitaire,
Dormir dans une alcôve aux bornes de la terre ! Chaque fois qu’on s’éveille, on écoute… Aucun bruit ; Si ce n’est, par moments, un chien qui dans la nuit Aboie, un chant de coq d’une ferme lointaine, Ou, limpide et profond, le bruit d’une fontaine.
J’entendis cependant une plus belle voix. Au milieu de la nuit, le Roméo des bois, Le chantre qui se fait entre tous reconnaître, Vingt fois improvisa, juste sous ma fenêtre. Comme vous restez loin de ce chant des buissons, Ténors à si haut prix, que nous applaudissons ! De ma jeunesse éteinte ô voix plaintive et tendre, Est-ce toi qui là-bas venais te faire entendre ? Est-ce vous, jours passés, printemps mélodieux, Qui, dans ce chant d’oiseau, remontiez vers les cieux ?
L’aube parut bientôt, riante, pavoisée, Et, d’un premier sourire, égayant ma croisée : Aube d’avril, salut ! J’entendis dans la cour Les hommes s’appelant pour le travail du jour, Et hâtant leurs apprêts. De la fenêtre ouverte, Je voulus contempler les bois, la plaine verte, Toute image encor chère à mon cœur, à mes yeux,
Et ce réveil confus des champs laborieux. De cet agile pas que l’air natal excite, Je sortis, courant faire au dehors ma visite ; Sous les toits attenants, pressé de voir d’abord Nos serviteurs anciens dont j’ignorais le sort. Hélas ! pour transformer leurs plaisirs et leurs peines, Que peu de temps suffit aux familles humaines ! Ce chef de la tribu, ce fermier des vieux jours (Il me semble l’entendre), homme aux graves discours, Qui marchait répandant la sagesse en proverbes, Depuis trois ans il dort sous une touffe d’herbes. La fille du berger, cette brune Clairon, Tu sais, belle à treize ans, et d’un bras déjà rond Épanchant de sa cruche un lait pur à nos lèvres, Mère, elle a trois enfants, dont un garde les chèvres. En revanche, Marcel, dans sa forte maigreur, Est toujours l’homme austère et le fier laboureur. Comme nous parcourions au matin la campagne, Observant les taillis où la verdure gagne, Et le blé des sillons qui commence à grandir : « Ah ! dit-il, dans un mois la plaine va bondir !… » Docteurs, que pensez-vous de cette poésie ? Cet homme, à son insu, parlait comme Isaïe.
Je quittai le prophète et j’allai visiter Les vergers, le jardin que j’avais vu planter, Les coteaux où le bois librement se ressème. De ces arbres, jadis plus petits que moi-même, Et que je protégeais de mon ombre en passant, La plupart se dressaient d’un essor florissant, Et, secouant sur moi leur cime épaisse et verte, Me rendaient aujourd’hui l’ombre autrefois offerte. Puis un tour au cellier, un coup d’œil au pressoir ; Voilà donc un beau jour qui s’écoule ; bonsoir !
Hélas ! tu le connais, l’aphorisme vulgaire : Les jours suivent les jours, ne se ressemblant guère. Salomon l’avait dit, ce sage entre les rois ! Après lui, Petit-Jean l’a dit aussi, je crois. Bref, dès le lendemain ma chronique s’attriste. À tous mes sentiments, toi, dont le cœur assiste, Écoute cette histoire, et dis, cher compagnon, Dis-moi si mon ennui fut légitime ou non :
Sur le sentier qui mène au clos de la Tourache, Et qu’adoucit au pied la mousse qui le cache, Un chêne était debout depuis les temps anciens, Beau, superbe, touffu, royal ; tu t’en souviens !
Un troupeau tout entier s’assemblait sous ses branches ; Le peuple d’un village y dansait les dimanches ; Seul enfin, dans nos champs de son ombre couverts, Il s’élevait plus haut qu’un phare au bord des mers ! Le temps, qui l’assiégeait sans entamer sa force, Le temps avait creusé sous sa noueuse écorce Une ouverture, un antre arrondi comme un four, Une étroite caverne où n’entrait pas le jour. Que de fois, écoliers rebelles à l’étude, Nous vînmes nous blottir dans cette fente rude, Et nous vîmes passer, au versant du ravin, Le vieux maître grondeur qui nous cherchait en vain ! Combien de fois encor, quand la pluie en novembre Tombait, ce cher abri, meilleur que notre chambre, Nous reçut l’un et l’autre, et, longtemps à couvert, Nous endormit au bruit des rafales d’hiver !
Hier donc, curieux de revoir notre chêne, J’allais, quand tout à coup, aux confins de la plaine, Un spectacle m’arrête, et, saisi de pitié, Je ne vois qu’un débris de l’arbre incendié. La flamme avait rongé, de la racine au faîte, Ce chêne hospitalier, notre orgueil, notre fête, Consumé la couronne à son front souverain,
Brûlé ses bras, mordu son écorce d’airain, Et, sous le vert colosse outragé dans sa gloire, Amoncelé partout des tas de cendre noire. On eût dit le tronçon d’un temple vénéré Que le feu, dans un jour impie, a dévoré.
J’eus un frisson. Comment s’était fait ce ravage ? Quel homme de ce crime était l’auteur sauvage ? Malheur à lui, malheur ! La colère et le deuil Se partageaient mes sens. Je regagnai mon seuil ; J’ordonnai qu’on cherchât, prenant le ton du maître, Le meurtrier. Je crus que j’allais voir paraître Un noir bandit, un homme au sourcil odieux, Portant écrit au front l’anathème des dieux. Celui qu’on m’amena n’était qu’un jeune pâtre, Enfant de quatorze ans, à l’œil doux et bleuâtre, Aux blonds cheveux de femme. Il tremblait, il pleurait. À sa douleur, enfin, j’arrachai le secret : Un jour qu’il descendait de la berge prochaine, Cherchant pour y dormir la mousse au pied du chêne, Il avait vu, dans l’arbre au profond soupirail, Un essaim bourdonnant d’abeilles au travail, Dont le miel exhalait son parfum d’herbe tendre.
Ce miel l’avait tenté. Que faire pour le prendre ? Avec leurs aiguillons ces mouches piquent fort. Il avait donc cherché quelques brins d’osier mort, Et, pour avoir le miel des abeilles chassées, Mis le feu, sous le chêne, aux ronces entassées… C’était toute sa faute : — Hélas ! ajoutait-il, Ce malheur s’était fait le premier jour d’avril !
Que répondre à cette âme ignorante et confuse ? Voilà donc ce que fait le sort, quand il s’amuse : La nature a construit, au bord de nos chemins, Un ouvrage où s’est mis tout l’effort de ses mains, Un arbre qui, de loin, colonne centenaire, Voyait venir sans peur le vent et le tonnerre. Les siècles sur son front, amoncelés en vain, Pesaient sans le courber. Que faudra-t-il enfin Pour que le dur colosse en poudre se réduise ? Qu’un jeune pâtre vienne, aimant la friandise !
Oublions, oublions ; d’un désastre accompli Le plus sage remède est encore l’oubli. Je veux gagner ce soir, afin de m’en distraire, De nos derniers coteaux la hauteur solitaire…
Tandis que je serai dans cet agreste lieu, Admirant la campagne immense, priant Dieu, M’enivrant du désert et de l’heure tranquille, Où seras-tu, Raoul ?… Peut-être au Vaudeville.
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III
LES TRISTESSES DU TEMPS
— 186Ô —
Donc, si j’en juge, ami, par tes derniers aveux, Toute chose, là-bas, n’est point selon tes vœux : Il est dans ce Paris, qui pourtant vous enivre, Plus d’une ombre au tableau, plus d’une tache au livre. On peut, à certains jours, en sondant cette mer, Être pris d’ennui sombre et de dégoût amer !… C’est dans un jour pareil que ta dernière prose Coula sur le papier ; ton style n’est pas rose. « Hélas ! hélas ! dis-tu, les signes sont mauvais ! » (Et moi je te réponds : « Hélas ! je le savais ! » )
Hélas ! hélas ! tu vois jusques à l’évidence Partout l’abaissement, partout la décadence ; Dans l’honneur, dans la foi, dans les cultes divers, Dans les arts, dans les mœurs, et jusque dans les vers !
Ce peuple qui jadis, tu t’en souviens peut-être, N’apprenait à ses fils que la haine du maître ; Qui, farouche, au soupçon du joug le plus clément, Épouvantait les cieux de son rugissement ; Maintenant moins sauvage et pris d’un autre zèle Tu le vois caresser quiconque le musèle ; Il était las enfin de son règne orageux ; Il ne demande plus que du pain et des jeux. Au soleil de ce siècle, à ses vents délétères, Où sont, hélas ! hélas ! les fermes caractères ? Ô vieux sol généreux, ô patrie, ô berceau Des Molé, des Bayard, des graves Daguesseau ; Ô terre qui donnais jadis, fière marraine, Bossuet à l’Église, à la guerre Turenne, Qu’as-tu fait des grands cœurs et des fronts radieux ? Olympe dévasté, qu’as-tu fait de tes dieux ? Par quels hôtes nouveaux, sous tes sacrés portiques, Mère, as-tu remplacé les possesseurs antiques ? Si parfois, d’un regard, j’explore tes palais,
J’y vois peu de héros, mais combien de valets ! Dernier luxe qui reste à tes jours d’indigence, Chaque jour, chaque règne en propage l’engeance ; Avides héritiers des preux, des monseigneurs, À défaut des vertus ils en ont les honneurs. Ils osent habiter leurs vieilles résidences ; Ils ont dans nos conseils toutes les présidences ; Ils marchent revêtus, au mépris des vieux droits, De tous les majorats et de toutes les croix. Faut-il porter la toge et l’hermine à l’épaule, Ils sont là ; ce costume entre aussi dans le rôle ; Et, leur expérience un jour prise en défaut, S’ils tombent par hasard, c’est pour monter plus haut ! Hélas ! toutes les fleurs se fanent sur leurs tiges ; Hélas ! tous les blasons perdent de leurs prestiges ; Ces noms, ces anciens noms qui brillaient autrefois Comme autant de joyaux dignes du front des rois, Démentant chaque jour un passé magnifique, Tombent dans le commerce et le monde en trafique. N’en avons-nous pas vu, de ces fiers paladins, À qui nos lâchetés n’inspiraient que dédains, Qui soutinrent vingt ans, beaux parleurs de tribune, La foi dans un autel malgré toute fortune, Vendre contre un peu d’or, aux mains des nouveaux dieux,
Trois générations de martyrs et d’aïeux !
Hélas ! en haut, en bas, que l’œil descende ou monte, Il retrouve, dis-tu, ces images de honte. En fait d’âme servile, en fait d’honneur caduc, Le plus épais bourgeois vaut le plus noble duc. Tu vois, le long des quais, gagnant l’aréopage, Le vieux Caton qui roule en brillant équipage. Est-ce lui ? C’est lui-même ; oui, Caton le censeur, Des stoïques vertus ce rude professeur, Qui, jadis, au Château venait, les jours de fête, Montrer sa toge courte et sa barbe mal faite. Où va-t-il aujourd’hui, plus souple à manier ? Il va de ses serments prêter l’avant-dernier.
Telles sont des vieillards les vertus exemplaires. Verra-t-on que les fils vaillent mieux que les pères ? Ô jeunesse ! ô printemps ! premières floraisons ! Tu les vois, ces enfants, espoir de nos maisons, Tu les vois désormais, à l’envi l’un de l’autre, Déserter chaque autel qui fut jadis le nôtre. Qu’on ne leur parle plus — fastidieux discours — De fière liberté, d’idéales amours, D’un nom qui dans le cœur se voile de mystères !
Sublimes dévoûments, sacrifices austères, Poésie, art sacré : qu’on ne leur parle plus De ces flambeaux éteints, de ces dieux vermoulus ! Leur âme et leur encens vont à d’autres idoles, Et leurs pires amours ne sont pas les frivoles ! C’en est fait, tout s’en va, tout meurt de jour en jour ; Toute religion décline, tout amour S’éteint, toute vertu suit la pente suprême ; Tout s’abaisse et décroît, jusqu’au vice lui-même !
Ce vice d’autrefois, démon presque charmant, De la séve des cœurs fiévreux débordement, Qui, même au regard froid du sage qui l’accuse, Dans ses propres excès trouvait comme une excuse ; Ce vice des beaux jours, aimable aventurier, Gentilhomme souvent et jamais roturier, Qui, de joyeux duels mêlant ses mascarades, Payait toujours fort cher ses moindres algarades ; Qui, le jour, s’entourait de chiens et de faucons, Qui, la nuit, gravissait l’échelle des balcons, Et d’un palais ou deux, royal en son ivresse, Achetait le baiser d’une folle maîtresse ; Tu le vois désormais, dernier surcroît d’ennui. Prudent comme un notaire et rangé comme lui ;
Il serre d’un festin le reste en son armoire, Et jamais sans rognure il n’acquitte un mémoire.
Hélas ! tout a changé d’allures et de nom : Don Juan n’est plus don Juan, Ninon n’est plus Ninon ; C’est une fille adroite et savante en lésine, Qui sait, de son boudoir, surveiller sa cuisine. Chaque perle qu’Amour vient suspendre à son sein, Elle l’estime au poids, encor mieux que Fossin ; Et ce qu’un diamant en gros sous peut produire, Elle vous le dira, rien qu’à le voir reluire. Elle-même au marché va seule en tapinois ; Se nourrit à huis clos de fromage et de noix ; Revend ses oripeaux à sa meilleure amie ; Et, quand vient le moment, sage dans l’infamie, Pour ouvrir à Shylock, son nouveau bien-aimé, Évince Roméo qu’elle-même a plumé !
Hélas ! hélas ! enfin, que fait au gynécée, Que fait, le plus souvent, la femme délaissée ? Pudique, et le cœur gros d’un deuil silencieux, À ces tableaux impurs voile-t-elle ses yeux ? Ainsi que la prêtresse, aux saints autels de l’âme Entretient-elle encore une dernière flamme ?
Fait-elle tout son soin de la sagesse ? Non ; Elle n’a qu’un souci : voir de près la Ninon. Quelle est de ses amants la plus récente liste ? Où loge son coiffeur, lequel vaut un artiste ?… De ces menus détails, scabreux à raconter, Qu’un auteur fasse un livre, elle court l’acheter ; Qu’en drame pathétique il arrange la chose, Elle y court la première et de larmes l’arrose. Que dis-je ! autre scandale à tes yeux familier, Que Ninon à l’encan mette son mobilier, Qu’on annonce à grand bruit cette vente, l’épouse Y court encor, fiévreuse, et de tout voir jalouse ; Et la plus vile aiguière, instrument de mépris, À ses yeux se transforme en relique sans prix !
Oui, telles sont, ami, les mœurs que tu contemples. Je ne m’étonne plus, devant de tels exemples, Que la plume s’attriste et pleure sous tes doigts. Or, pendant ce temps-là, sais-tu ce que je vois ? Belle autant que jamais, je vois fleurir la terre ; Je vois briller aux cieux l’azur que rien n’altère ; Ainsi qu’aux plus beaux jours, de tendresse enivré, L’oiseau chante, et les lis n’ont pas dégénéré !
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IV
SIMPLE BILLET
Quatre mots seulement, s’il se peut moins encore : C’est demain que l’on part sans attendre l’aurore. De ce rude pays coureurs aventureux, Nous allons voir là-haut un cloître de Chartreux Dont la ruine pend au bord du précipice. Rien n’est beau, nous dit-on, comme ce vieil hospice Qui de son toit croulant domine l’horizon. Charlemagne y passa trois jours en oraison. Quand, avec tous ses preux, dans les gorges voisines, Il vint exterminer les bandes sarrasines. La cascade qui pleut d’une cime d’azur Éclabousse à jamais les restes du saint mur.
Une forêt l’entoure, une forêt profonde, Que le tonnerre seul de temps en temps émonde. L’ours y fait sa demeure, et, dans les épaisseurs Farouches, se dérobe aux balles des chasseurs. En revanche, une fleur y croît, mince et légère, Trésor de l’herboriste, espèce de fougère, Qui ne montre que là sa forme et sa couleur. Ceux qui ne cherchent pas les ours cherchent la fleur, Bref, terrible et charmant, c’est un site à connaître. On fait au bord du gouffre un déjeuner champêtre, On y mange un pain dur comme ciment romain ; On boit l’eau du torrent dans le creux de sa main ; Après quoi l’on revient. Vous êtes avertie ; Maintenant, voulez-vous être de la partie ? De la grande nature avez-vous cet amour Qui fait que l’on se lève avant le point du jour, Qu’à demi réveillée, et peut-être encor lasse, On ne prend pas le temps de consulter sa glace, Qu’on néglige le rouge et la poudre de riz, Qu’on joint au rendez-vous ses compagnons surpris, Et que sur le chemin, quoiqu’un peu chiffonnée, On montre une rivale à l’Aurore étonnée ?
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V
LE PRIX D’UN LIVRE
Dans un vallon sauvage, où parmi les yeuses Circule un ruisseau pur aux eaux silencieuses, Où l’ébénier fleuri se mêle avec le houx, Hier, au jour tombant, il fut parlé de vous. Au coin le plus tranquille, accoudé sur la terre, Un homme, que mon pas surprit dans son mystère, Lisait tout bas un livre ouvert sur le gazon. Cet homme est un berger, depuis longtemps grison, Dont j’ai décrit ailleurs l’air solennel et rude. À son front, à son geste, à sa fière attitude,
On sent que ce pasteur, apte à d’autres emplois, N’a pas toujours mené des moutons par les bois ; Qu’au printemps de ce siècle, aube déjà lointaine, Enfant, il a dû voir l’immortel capitaine ; Qu’au bruit de ses clairons il a réglé son pas, Et qu’il fut des premiers et des derniers combats !
Donc, sur le gazon vert, couché comme Tityre, Il épelait son livre, — heureux de savoir lire ! Son avide regard, sans quitter le feuillet, D’un éclair de plaisir de temps en temps brillait ; Et sa bouche parfois, d’un accent militaire, Lançait un de ces mots qu’une Muse doit taire. Que pouvait-il donc lire ainsi de tout son cœur ? Il lisait ce volume où, vaillant chroniqueur, Tu contes si gaîment à la France étourdie Nos batailles d’hier en pleine Lombardie, Guerre qu’un jour ou l’autre il faudra regretter, Héroïque pourtant et bonne à raconter, Où l’on voit nos soldats, devant qui fuit l’Autriche, Ensemencer de gloire un sol déjà si riche, Et, de Gêne à Milan, réveiller, fils joyeux, L’écho des grands combats livrés par leurs aïeux !
« Ah ! dit le vieux berger, me voyant apparaître, Voilà certe un auteur qu’il fait bon de connaître ! — Eh bien, je le connais et lui parle souvent, » Répondis-je au bonhomme ; et lui, se relevant : « Dites-lui donc, monsieur, chargé de ma louange, Qu’entre mes bons amis dès ce soir je le range ; Et que, s’il passe un jour à travers mon chemin, La main d’un vétéran voudra serrer sa main !
« — Il sera du propos très-flatté, je présume, Repris-je ; mais de qui tenez-vous ce volume ? — Du petit colporteur qui passe chaque mois, Dit-il ; et, court d’argent que j’étais cette fois (Car pour nous, pauvres gens, les temps sont durs à vivre), Je vendis un mouton pour acheter ce livre ! »
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VI
TERRE À VENDRE
Un jour que nous errions, tous deux, aux boulevards, Où vers toi se tournaient tant d’avides regards, « Cherchez-moi, disais-tu, sous votre ciel que j’aime, Et non loin des sillons cultivés par vous-même, Un rustique domaine, où, désertant Paris, Tôt ou tard, j’aille enfin recueillir mes esprits ! Choisissez au hasard ; soit villa, soit chaumière, Il n’importe ; pourvu qu’une chaude lumière Baigne de toutes parts les champs et la maison, Et que l’on puisse voir, au prochain horizon,
La mer, chère toujours à mon œil comme au vôtre, Cette mer où jadis, tant de fois, l’un et l’autre, Nous allions, aux fraîcheurs du soir, nous ranimer, Payant le batelier pour nous laisser ramer ! »
Ainsi, près du Gymnase, où l’affiche ordinaire Annonçait pour le soir ton drame centenaire, Tu me parlais, ami dès longtemps éprouvé. Eh bien, selon tes vœux, ce champ, je l’ai trouvé ! En voici le tableau que j’apporte à son maître, Car, avant d’acheter, il est bon de connaître. Primo, la vaste mer en forme l’horizon. On la voit largement du toit de la maison ; Et de là, mon ami, comme d’un promontoire, Tu pourras chaque jour l’admirer dans sa gloire. Secundo, la demeure, au penchant du coteau, N’est pas une chaumière et n’est pas un château. C’est un de ces logis de forme bien française, Comme on en bâtissait du temps de Louis Seize, Dont le bon possesseur à l’heureux invité Vante moins les grands airs que la commodité. Si tu ne la jugeais pas assez solennelle, Tu pourrais l’enrichir d’une tour ou d’une aile, Où ta main placerait, sous un jour fait pour eux,
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The end
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