01
JOURNAL DE CAMPAGNE
PRÉFACE
Je publiais, il y a quinze ans environ, un petit livre intitulé la Vie rurale, qui eut une fortune singulière pour un simple recueil de vers. Cinq mille exemplaires s’écoulèrent en quelques semaines, et, si l’éditeur n’en donna pas immédiatement d’autres éditions, c’est que, mécontent de mon œuvre, malgré son succès, je coupai court moi-même à sa publicité, afin de pouvoir, avec plus de loisir, la refondre et l’amplifier.
J’ai, depuis lors, en effet, écrit un grand nombre d’autres poésies, inspirées comme les premières par le spectacle des champs et par une vive sympathie pour le peuple qui les cultive. Je réunis aujourd’hui les nouvelles et les anciennes, et je forme de ces divers petits poëmes tout un ensemble qui a son ordre et en quelque sorte sa logique.
Ce livre, à dire vrai, n’aura guère de commun que le titre avec celui qui le précéda. Le mince volume de 1856 est devenu, en se développant sous ma plume, un recueil assez semblable à un « journal de campagne » où seraient reproduites, au jour le jour, sous une forme à la fois lyrique et familière, les impressions changeantes de la vie rustique.
Il s’ouvre avec les premiers beaux jours, se continue sous les soleils d’été, et s’achève à l’époque où recommence aux champs le grand sommeil de l’hiver. Il comprend, en un mot, toute la période annuelle que passent d’ordinaire à la campagne ceux qui ne font pas profession d’agriculture.
De cette division résulte une sorte de poëme des saisons qui n’a rien de la gravité didactique et se rapproche, au contraire, le plus possible, des libres mouvements de la nature.
Le lecteur trouvera, à la suite du Journal de campagne, les Épîtres rustiques qui en sont comme l’appendice et le complément naturels. Même fond de paysage, même inspiration familière, relevée çà et là d’un grain de morale et de philosophie.
L’heure ne me semble pas trop défavorable pour offrir au public ces petits poëmes.
Il est des époques malheureuses, soit lorsque les liens de la morale se détendent et qu’un luxe effréné se développe à l’ombre d’un despotisme aveugle et complaisant, soit au lendemain des grandes catastrophes nationales, inévitable suite de cette dissolution publique ; il est, disons-nous, des temps infortunés où la poésie aime à se réfugier aux champs. Désespérant alors de réveiller dans les cœurs les énergiques sentiments, les vieilles croyances, les saintes ou viriles passions qui en étaient la vie, elle peut du moins encore essayer d’y faire renaître l’amour des joies de la nature, des émotions paisibles de la solitude, des simples drames de la famille champêtre. Le désenchantement des esprits et leur lassitude semblent même favoriser ce retour aux contemplations et aux travaux de la vie rurale. C’est alors un besoin, c’est un devoir pour le poëte de montrer un lieu de retraite aux âmes fatiguées et désabusées, d’ouvrir un asile aux naufragés des grandes crises sociales, de dire enfin à tant d’existences agglomérées au foyer corrupteur des villes : « Sortez de cet air vicié ; venez vivre dans une atmosphère plus saine ; venez voir fleurir la terre, venez la cultiver. Le pays y gagnera, et votre corps et votre âme s’en trouveront mieux. »
Telle était la mission que s’imposait la muse latine à l’aspect des défaillances de l’antique vertu romaine. L’ancien monde tremblait encore sur ses bases, quand Virgile tailla son premier pipeau.
Ce livre, malheureusement, n’est pas celui d’un Virgile. Ce n’est, comme son titre l’annonce, qu’un journal sincère, libre et naïf des impressions de la vie aux champs.
La France, moins riche en ce genre que l’Angleterre, n’avait eu longtemps d’autre poésie rurale que celle de Saint-Lambert et de l’abbé Delille. Écrire d’après nature était un art à peu près inconnu chez nous. C’est de nos jours seulement qu’on s’est avisé de le pratiquer, et si l’auteur de ce livre avait quelque titre aux encouragements qu’il a reçus, ce serait peut-être pour avoir cherché des premiers à revenir aux sources. Il fut de ceux qui travaillèrent à ouvrir la voie où d’autres sont venus à leur tour chanter le poëme des champs.
On me reprochera peut-être certaines familiarités de ton, certains oublis de gravité que je me suis permis çà et là, au courant de ces pages, et particulièrement dans celles qui contiennent de simples récits. Qu’il me suffise de dire pour ma justification — si c’en est une — qu’il y a eu là propos délibéré. La familiarité, ce me semble, n’a jamais été trop ennemie de notre poésie. Les noms de nos plus glorieux maîtres sont là pour l’attester. Est-ce bien, d’ailleurs, quand le siècle tend de plus en plus à la prose qu’il conviendrait de s’isoler superbement sur les hauteurs du lyrisme ? S’il est une muse, enfin, à qui certaines franchises doivent être accordées, c’est apparemment la muse agreste, celle qui va causant avec le bûcheron à la lisière du bois, avec la faneuse au bord du pré, et qui mettrait volontiers sa gloire à être écoutée des paysans de sa vallée.
Un mot en unissant sur la contrée où se passent les principales scènes de ce livre :
Le Luberon est une montagne du midi de la France qui, par la beauté sauvage de ses pentes et par l’éclat de la lumière dont se révèlent ses flancs couverts de bois, aurait des droits à la célébrité. Si cette chaîne s’élevait dans la Phocide, dans l’Attique ou dans la Thessalie, elle figurerait sans doute parmi les montagnes aux noms immortels dont le groupe des muses fréquentait les ombrages et les fontaines.
Telle qu’elle est, elle n’a guère de chance d’attirer les yeux du monde. Les noms de l’Œta, du Pinde, de l’Hymette resteront à jamais glorieux ; celui de ma montagne ne cessera pas d’être obscur.
Paris, octobre 1872.
02
LIVRE PREMIER
PENDANT
QUE
I
CE QUE DIT L’HIRONDELLE
Faites-moi bon accueil, j’arrive ! Du soleil, de la gaîté vive Je vous ramène la saison. Jour et nuit, j’ai fendu l’espace : À la voyageuse un peu lasse, Vieux amis, laissez prendre place Sous le toit de votre maison !
C’est bien là : voici la fenêtre, La tuile, aisée à reconnaître, Où fut posé mon premier nid. Fermière, pour moi toujours bonne, Chez vous ne manque-t-il personne ?
Bien ! fêtons le jour qui rayonne Et l’heure qui nous réunit.
Depuis que, par un soir de brume, Je partis, secouant ma plume, J’ai traversé les cieux entiers ; J’ai vu bien des mers, bien des plages. Abritée ici des orages. Je vous dirai tous mes voyages, Car je babille volontiers !
De sa voix, sonore merveille, Le rossignol ravit l’oreille ; Moi, je n’ai pas d’aussi doux chants ; Je ne sais que jaser sans cesse, Jaser pour amuser l’hôtesse, Et pour écarter la tristesse De l’homme qui travaille aux champs.
Dans l’air du matin qui m’enivre, Sur le coteau j’aime à le suivre, Rasant de l’aile ses cheveux. Par quelques mots d’heureux présage, Gaîment je l’excite à l’ouvrage :
« Brave homme, lui dis-je, courage ! Les blés répondront à tes vœux. »
Aux gens dont le toit m’est propice Je rends plus d’un utile office : Abusés par un temps serein, S’ils ont laissé leurs foins à terre, Je dis à propos : « Qu’on les serre ! » Et, sans merci, je fais la guerre Aux vers qui rongent le bon grain.
Que le faucon, l’œil sur sa proie. Que l’épervier là-haut tournoie, Prompte à les voir, je pousse un cri. À mon signal, on se rassemble ; La poule et son poussin qui tremble, Et les pigeons, qui vont ensemble, S’empressent tous vers leur abri.
Je saisis au vol ma pâture, Je bois au vol dans une eau pure, J’y prends un bain, toujours au vol ! Je suis l’essor, l’aile rapide, Je ne me plais que dans le vide,
Et je plains l’homme, cœur timide, Qui n’ose pas quitter le sol !
Faites-moi bon accueil, j’arrive ! Du soleil, de la gaîté vive Je vous ramène la saison. Jour et nuit, j’ai fendu l’espace : À la voyageuse un peu lasse, Vieux amis, laissez prendre place Sous le toit de votre maison !
03
II
ERATO
Dans les vils pensers, dans les œuvres viles, Quand la décadence, hélas ! est partout ; Quand de plus en plus, au tableau des villes, Le cœur se soulève empli de dégoût ;
Des princes du jour quand l’impure bande Exploite au comptoir la guerre et la paix ; Que la nation, si fière et si grande, N’est plus qu’un troupeau de marchands épais ;
Quand le vieil honneur fléchit sous la honte ; Des instincts mauvais, des grossiers penchants, Quand l’invasion de toutes parts monte. Il n’est plus d’abri, si ce n’est aux champs.
Si ce n’est parmi les forêts lointaines, Sous la profondeur des arceaux fleuris ; Si ce n’est au bord des claires fontaines, Pour l’âme blessée il n’est plus d’abris.
De cœurs purs alors cherchant ce qui reste, Pour eux tu reprends tes attraits connus, Ô muse rustique, ô chanteuse agreste Qui dans nos prés verts marches les pieds nus. Tes yeux ont encor leur douce magie ; Le sourire aux pleurs s’y mêle toujours ; De la chanson folle ou de l’élégie Tu fais, à ton gré, le chant des amours.
Le front ceint d’épis, légère tu passes Le long des blés mûrs, et, comme autrefois. On voit en cortége aller sur tes traces Les pâtres mêlés au nymphes des bois.
Et tu viens l’asseoir sous les aubépines ; Et, charmant au loin bergers et troupeaux, Tu jettes au vent des tièdes collines, Tu jettes les sons de tes frais pipeaux.
04
III
AUX PAYSANS
À ceux qui vous diront la ville et ses merveilles N’ouvrez pas votre cœur, paysans, mes amis ! À l’appel des cités n’ouvrez pas vos oreilles ; Elles donnent, hélas ! moins qu’elles n’ont promis.
Laissez chanter le chœur des machines stridentes ; Laissez les noirs engins hurler à pleins ressorts. De vos sages aïeux gardez les mœurs prudentes ; Et, comme ils ont vécu, vivez — calmes et forts !
La cité pour son peuple en vain se dit féconde ; Le pain de ses enfants est rude à presque tous. Sous un luxe qui ment, tel rit aux yeux du monde Qui tout bas porte envie au dernier d’entre vous.
Paisibles et contents, la tâche terminée, À votre cher foyer vous rentrez chaque soir. Combien de citadins, au bout de leur journée, Ne rapportent chez eux qu’un morne désespoir !
De beaux enfants vermeils, une chaste compagne, Voient se pencher sur eux votre front adouci. Pour le pâle ouvrier que la misère gagne, La femme et les enfants sont un âpre souci.
À vos champs, à vos bois demeurez donc fidèles : Aimez vos doux vallons, aimez votre métier. Auguste est le travail de vos mains paternelles : C’est à votre sueur que vit le monde entier.
De l’air qui vous entoure une sagesse émane ; La plante vous conseille et le sol vous instruit : « Restez, » dit le sillon dont vous cueillez la manne ; Et le frêne du seuil : « Malheur à qui me fuit ! »
Les saisons, il est vrai, vous sont parfois cruelles ; Aux caprices des cieux vos labeurs sont soumis. Les blés, tendres encor, sont broyés par les grêles ; Les vergers sont battus par les vents ennemis.
Le désastre pourtant n’est jamais sans remède ; Avant peu, sous vos toits, la douleur s’interrompt. L’olive a fait défaut, les prés viendront en aide ; Si les blés ont manqué, les pampres donneront.
Redoutez seulement la misère des villes ! De quels affreux haillons ses membres sont vêtus ! Que d’opprobres en elle et de passions viles ! — La pauvreté rustique est mère des vertus.
Elle a sa dignité ; sans envie et sans haine, Elle va poursuivant le travail de ses bras. Virile et bienfaisante, elle ressemble au chêne, D’autant plus généreux sur des sols plus ingrats.
C’est elle qui revêt d’une indomptable force Vos fils, durs à la neige, insensibles au feu ; Par elle vous gardez, sous une rude écorce, Les tendresses du cœur et la croyance en Dieu.
Si la France un matin vous aligne en phalange. Fiers, vous faites honneur à votre humble berceau. Vous tous, les héritiers des gloires sans mélange, Frères de Jeanne d’Arc, de Hoche et de Marceau !
Vous allez, votre foule aux frontières se rue ; Pieds nus, vous bondissez, vous courez en sarraux ; Et le fer se transforme, et, d’un soc de charrue, Vous forgez en chemin la lance des héros !
À ceux qui vous diront la ville et ses merveilles Fermez bien votre cœur, paysans, mes amis ! À l’appel des cités fermez bien vos oreilles ; Elles ne donnent pas ce qu’elles ont promis.
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IV
AU LEVER DU JOUR
Sur la montagne errant, je vois le jour éclore, Il plonge ses rayons dans l’azur éclairci ; Les sommets sont en feu, la forêt se colore. Je pense à Dieu ; le front incliné, je l’adore ; Jour de l’âme, dans moi vas-tu renaître aussi ?
Les fleurs à la rosée ouvrent leur fine gaze ; Purs calices bercés par un vent adouci, Chacune a son rubis, sa perle ou sa topaze. Je me sens le cœur plein d’amour, de foi, d’extase ; Fleurs de l’âme, allez-vous en moi renaître aussi ?
L’alouette s’envole en chantant vers la nue ; La caille, le bouvreuil sont cachés près d’ici. Dans l’humide buisson j’entends leur voix connue. La joie est dans mon cœur, de bien loin revenue : Voix de l’âme, allez-vous en moi chanter aussi ?
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V
LES IMAGES D’UN SOU
Salut, Vierge ! — tableau qui n’es d’aucune école ; Pierre, muni des clefs que Jésus te donna ! Salut, jeune vainqueur, passant le pont d’Arcole ! Salut, bon saint Joseph ! — Salut, fier Masséna !
Je vous aime, dessins naïfs, simples ébauches, Suspendus au foyer du travailleur des champs. Dures sont vos couleurs, vos traits sont lourds et gauches ; Mais vous n’en êtes pas à mes yeux moins touchants.
Murat sous le dolman a l’épaule un peu torte Ney, devant l’ennemi, fait un saut de tremplin ; Sainte Agathe a vraiment trop de rouge. — N’importe, D’un respect attendri je me sens le cœur plein.
Le riche en son palais montre des toiles rares ; Van Dyck, Rembrandt, Corrége en décorent les murs. Le pauvre n’a que vous pour tableaux et pour lares ; Seuls vous lui souriez sous ses lambris obscurs.
Aux petits comme aux grands il fallait des ancêtres, Des exemples sacrés et de vivants blasons. Vous, aimés des petits, chers aux groupes champêtres, Vous êtes leurs aïeux, les chefs de leurs maisons !
Ils se content, le soir, près de l’âtre qui brille, Les faits par qui vos noms devinrent glorieux ; Et vous initiez la modeste famille À toutes les grandeurs de la terre et des cieux.
Dans notre vieille France il n’est pas de chaumière Où l’on ne vous retrouve au mur crépi de chaux, Symboles de foi pure ou de vertu guerrière, Apôtres et martyrs, et vous, fiers maréchaux !
De deux religions vous nourrissez les flammes ; Chacun de vous répand de sublimes leçons : Vierges, à la pudeur vous élevez les femmes ; Soldats, vous enseignez la bravoure aux garçons.
Ah ! sur cet humble mur, que rien ne vous remplace. Devant nos paysans restez, naïfs dessins : Faites vivre à jamais chez cette forte race Le culte des héros et le culte des saints !
Entre le lit de serge et l’indigente armoire, Que la mère toujours les montre à ses enfants, Et que, chaque printemps, l’héroïsme et la gloire Croissent dans nos pays avec les fleurs des champs !
07
VI
JOURNAL DE CAMPAGNE
À UN JOURNALISTE
Tu demandes, cher indiscret, Ce que je fais du temps qui passe ? J’écris au bord de ma forêt. Et j’ai toute la plaine en face ;
J’écris le journal du printemps, Dont l’arbre me fournit les feuilles, Et les zéphyrs seront contents Si, par eux offert, tu l’accueilles !
Parmi la verveine et le thym, Parure de mon frais pupitre, Nous le fondâmes un matin, Dès que j’en eus trouvé le titre.
Journal des prés, journal des bois, Courrier de la saison nouvelle, Pour récrire, un oiseau parfois Donne une plume de son aile.
Quoique riche en morceaux fleuris, C’est un journal modeste et sage ; Il n’a pas de premier-Paris, Mais il a son premier-village.
On y travaille à prix divers : Nous payons faiblement la prose, Et ne donnons rien pour les vers. Chez vous, comment fait-on la chose ?
Il a pourtant vingt rédacteurs, L’arbre, l’oiseau, le vent lui-même. Aura-t-il autant de lecteurs ? Ah ! voilà l’éternel problème.
Nous l’écrivons, quoi qu’il en soit, L’espoir nous soutenant encore, Et, de bonne heure, on le reçoit Tout mouillé des pleurs de l’aurore.
Est-ce un journal officiel ? Quelle est sa couleur et sa ligne ? Il est de la couleur du ciel, Malgré plus d’un qui s’en indigne.
Comme il n’a jamais dit de mal Du Dieu, père de la nature, On l’a traité de clérical, Mais il a ri de cette injure.
La franchise est dans ses penchants. Il est pour tout dire et bien faire. La vieille liberté… des champs Est l’ancien parti qu’il préfère.
Aussi, là-haut, présentement, Lui cherche-t-on parfois querelle. Il eut un avertissement En avril, sous forme de grêle.
On a parlé de la prison, Ce qui nous a rendus très-sages. Notre gérant est un pinson Qui n’aime pas encor les cages.
Donc, les sujets trop palpitants, En quarantaine on les renvoie ; Mais de la pluie et du beau temps, On peut s’en donner à cœur joie.
Nous adorons les faits divers ; Tout nous est bon… surtout le crime. Car il convient à l’univers Qu’on le réprime… et qu’on l’imprime !
On trouve encore à chaque pas Des faits de nature émouvante, Et ceux que l’on ne trouve pas, Ma foi, tant pis, on les invente.
Le scandale étant recherché, Nous l’admettons : si quelque rose A commis dans l’ombre un péché, Vite, nous divulguons la chose.
Un roitelet, à l’entre-sol, Écrit chez nous : c’est le critique. Il n’entend pas un rossignol Sans le trouver faible en musique.
« Tout s’en va, dit-il, de travers, Avril exhale une odeur rance. Les arbres jadis étaient verts ; Aujourd’hui, quelle différence ! »
Nos feuilletons de main en main Sont enlevés, ils font merveille, Remettant sans cesse à demain Ce qu’ils pourraient dire la veille.
L’annonce avant eux fait son bruit. Nous préparons un vrai modèle, Avec ce titre qui séduit : « L’Enlèvement d’une hirondelle. »
Bref, nos efforts sont redoublés. Le journal puise à chaque source. Il dit comment poussent nos blés, Ce sont ses hausses de la Bourse.
Et puis les eaux, et puis les fleurs, Et puis la mode et ses caprices. Il est bon d’avoir des lecteurs, Il est mieux d’avoir des lectrices.
Prends cette feuille de bon ton, Je ne la vends pas, je la donne ; Et pour tout dire… un hanneton De temps en temps s’y désabonne !
08
VII
CLAIRON
Sur sa mule au pied sûr, qui marche empanachée, Regardez-la venir souriante et penchée. Collier d’or, blanche robe et longs rubans au front, La reconnaissez-vous ? C’est elle, c’est Clairon. Dans ses nouveaux atours elle est vraiment si belle, Que chacun dit tout haut : « C’est une demoiselle ! Où prend-elle cet air délicat et discret ? Fille de paysans, comment, par quel secret A-t-elle ce teint blanc qu’on ne voit chez aucune ? Sort-elle seulement la nuit, au clair de lune ? Ou bien, pour s’y baigner, connaît-elle un ruisseau, Quelque source enchantée ? Ah ! sans doute au berceau
Elle reçut les dons d’une fée ou d’un ange ! » Telle est, sur son chemin, l’unanime louange. De parents et d’amis un cortége la suit, Tous joyeux, tous riant au frais matin qui luit, Tous en habits de fête, ayant aux boutonnières, Aux corsages lacés, mille fleurs printanières. Sur sa mule fringante, au grelot argentin, Regardez-la passer. Elle vient, ce matin, D’épouser, à l’autel de son humble paroisse, Cyrille, dont l’amour fut longtemps une angoisse. De tous les alentours, Cyrille était pourtant Le plus riche parti. Quand, troublé, palpitant, Il osa demander cette fille à son père : « Je te donne, lui dit le fermier débonnaire, Je te donne avec elle un arpent de terrain Où tu recueilleras cent épis pour un grain. Cinq figuiers sont autour, dont les branches prodigues S’inclinent sous le fruit, et Dieu sait quelles figues ! En outre, mon enfant, tu seras possesseur D’une vache qui joint la force à la douceur. Enfin, pour compléter la dot, j’offre une mule Qui ne sait pas broncher, qui jamais ne recule ; Elle a l’air d’un cheval et vaut mieux, à mon gré. Rare bête ! je l’aime et la regretterai.
— Père, lui répondit le fortuné Cyrille, Vos cinq figuiers sont beaux, votre arpent est fertile, Votre vache a le flanc lustré comme un émail ; Elle est féconde en lait, vigoureuse au travail. Gardez les cinq figuiers, gardez l’arpent de terre, Gardez la vache aussi ; je suis propriétaire. J’ai d’ailleurs mes deux mains, elles travailleront. Ce n’est pas une dot que je veux, c’est Clairon ! » Puis il balbutia cette courte formule : « Pour promener Clairon, j’accepterai la mule. » Au beau-père attendri le gendre ainsi parla. Regardez maintenant la belle, admirez-la : Le long des prés, dont l’herbe au soleil étincelle, Comme elle a l’air heureux, et qu’elle est bien en selle !
09
VIII
BULLETIN
à madame ***.
Vous plaît-il, ce matin, de savoir, noble dame, Ce que devient chez moi votre sublime époux ? Ce mortel glorieux, refait de corps et d’âme. Passerait pour heureux s’il n’était loin de vous.
À mon tiède vallon, à ma sûre hygiène, Quand vous l’avez remis au nom de l’amitié, En ferai-je l’aveu ? je n’ai pas vu sans peine Le malade à guérir qui m’était confié.
Hélas ! il est de ceux que brûle trop de flamme. Invalide de l’art, peut-être de l’amour, C’est un de ces fourreaux fatigués par la lame, Qui, faute de repos, se décousent un jour.
Quand il vint, la pâleur accusait l’insomnie ; La ride sur le front se dessinait trop tôt, Et le débile corps, charpente dégarnie, Reprochait son ampleur au large paletot.
Aujourd’hui, tout revient ; le jarret est plus ferme, La peau brune reprend son coloris ancien. Après quelques soleils encor sur l’épiderme, Je vous le renverrai signé par Titien.
Il fait ses cinq repas gaîment. Dieu lui pardonne. À peine a-t-il fini son second déjeuner, Il adresse un regard à l’horloge, et s’étonne Qu’elle ne sonne pas encore le dîner.
À chaque heure du jour, promeneur sans faiblesse, « Il va du lac au pic et de la grotte au pont. » Ce vers n’est pas de moi ; si son accent vous blesse, Il est de Jocelyn qui sans doute en répond.
Le médecin qui fit une cure si belle, Marquise, croyez-moi, n’a rien de triste à voir. Il n’a ni l’air profond, ni la voix solennelle, Il n’est pas du tout fier de son vaste savoir.
Il soigne également, dans sa bonté suprême, Tout être endolori qu’il rencontre en chemin. Riche ou pauvre, et la plante, et l’insecte lui-même Attendent les bienfaits qu’il verse à pleine main.
Il porte un habit vert avec des bandes roses ; Il a dans les cheveux des papillons flottants. Il ne dit en entrant que d’agréables choses ; Je vous le recommande, il s’appelle Printemps.
Il marche dans le thym, il se coiffe de lierre. S’ils avaient pu se voir sous l’orme et le bouleau, Celui-là, je le crois, eût désarmé Molière, Dans le jardin d’Auteuil de son ami Boileau.
Le grand air du matin, sans rhubarbe ni mauve, Est l’unique julep qu’il revienne ordonner. Pas un mot de latin débité dans l’alcôve ; Il n’a qu’une formule : « Allez vous promener ! »
Il sourit au client, il l’attire et l’emmène, Et le couche à midi dans un lit de gazon. Souvent il ne lui faut pas plus d’une semaine Pour transformer, gratis, la fièvre en guérison.
Bref, quand vous reverrez l’ami sur qui je veille, Vaillant, la main plus ferme et le regard plus doux, Il vous racontera de sa lèvre vermeille Ce que Dieu fit pour lui, c’est-à-dire pour vous.
Et peut-être qu’un jour, — faut-il qu’on vous en prie ? Si jamais l’air vital manquait à votre sein. Vous viendrez au vallon, sur la pente fleurie, Vous confier vous-même à ce grand médecin.
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IX
L’INCONNU
Petit sentier de mousse Qu’ombrage l’églantier, Par une pente douce, Où vas-tu, vert sentier ?
Le long de la charmille, Tu suis, au bruit des eaux, Une onde qui babille À travers les roseaux.
De tremblante lumière Et d’ombres revêtu, Sans bruit et sans poussière, Où donc me mènes-tu ?
Vas-tu vers la vallée Où l’œil aime à revoir Le lac, nappe isolée, Immobile miroir ?
De clairière en clairière, Vas-tu, par le coteau, Vers l’aimable chaumière Ou le sombre château ?
Vas-tu vers la colline Où surplombe, au levant, Le vieux cloître en ruine Qui penche sous le vent ?
Tracé par le caprice, Vas-tu, chemin fleuri, Vers le noir précipice Ou le tranquille abri ?
Après tout, que m’importe ? À ta guise j’irai. J’aime tout ce qui porte Vers un but ignoré.
À la banale route Que foulent tous les pieds, Je préfère le doute Des sentiers non frayés.
Par la montagne ardue Ou par les gazons gras, Va donc, route perdue, Va donc où tu voudras.
Dans la peine et la joie Et l’espoir ingénu, Ici-bas, toute voie Nous mène à l’inconnu !
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X
UN JOUR DE VACANCE
Le vieux maître d’école est mort, un homme austère : Il est mort aujourd’hui, c’est demain qu’on l’enterre. La nouvelle a déjà du pays fait le tour. La classe, en attendant, a congé tout le jour. Les petits écoliers, que ce trépas délivre, Jettent là, dans un coin, le cahier et le livre ; Sur le coteau voisin ils courent, réunis. Et ce sont des clameurs et des jeux infinis. Il s’agit de gravir, du côté de l’aurore, Un rapide versant qui monte et monte encore, Magnifique tapis de gazons drus et courts, Qui s’élève en talus comme un mur de velours. Puis, quand de cette pente on a touché le faîte,
Il faut la redescendre avec des cris de fête, Et, pour en revenir par des moyens moins longs, On s’assied sur le drap des pauvres pantalons. Et cela continue, et cela recommence : Querelles et défis, triomphe, joie immense. « Tiens, me voilà parti, je glisse mieux que toi. — Non ! — Je suis le plus fort. — Ce n’est pas vrai, c’est moi ! » C’est gai, c’est amusant, c’est hardi, c’est superbe ! Si les chausses, hélas ! se verdissent dans l’herbe, Si la chemise en sort, déchirée en lambeau, Si les mères, le soir, près d’un humble flambeau, Après les mots amers des premières surprises, Auront dans les tissus à faire des reprises, Tant pis ; l’air du matin provoque aux vifs ébats. La pelouse est glissante, et puis, ne faut-il pas, Puisque la vie est triste et si rapide en somme, Se consoler un peu de la mort du digne homme !
Au village prochain, bâti sur le rocher, La cloche cependant tinte dans le clocher. Plaintive, elle gémit sous le battant qui pèse ; Et je ne connais rien de mieux, pour l’antithèse, Que ce rapprochement, singulier à l’esprit, De la cloche qui pleure à la bande qui rit !
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XI
CONTRE LE VULGAIRE
Taisez-vous, oiseaux, taisez-vous ! Je demande un instant de trêve. Moineaux tapageurs, laissez-nous Recueillir ce chant qui s’élève.
C’est la plus belle des chansons, C’est l’hymne pur, c’est la merveille Que le poëte des buissons Jette à l’aurore qui s’éveille !
Aussitôt qu’un soleil a lui, Vous faites, vous, un grand tumulte. Pourquoi ces cris poussés vers lui ? Est-ce un hommage, est-ce une insulte ?
De nos rameaux et de nos toits Partez, fuyez, troupe honnie ! Je prends en horreur ce patois, Lorsque j’entends cette harmonie.
J’arrive et je suspends le pas, Mon âme à ce chant s’éprend toute : Bavards, si vous n’écoutez pas, Permettez du moins qu’on écoute.
Je ne demande qu’un moment Pour me livrer au divin charme ; Après, vous pourrez librement Recommencer votre vacarme.
Alors, il vous sera permis De tout oser et de tout faire, De vous jeter en ennemis Sur mes sillons et sur mon aire.
Vous pourrez, sans honte et sans frein, Piller le champ, piller la grange, Et dans ma vigne, grain à grain, Faire d’avance ma vendange.
Dans le parc, moineaux odieux, Au scandale des bois augustes, Vous irez insulter les dieux Dont je vous livre les vieux bustes.
Enfin, par mes volets ouverts, Vous entrerez, si bon vous semble, Et sur la table où sont mes vers Vous irez sautiller ensemble.
Oui, tu pourras effrontément, Sans avoir peur que je sévisse, Peuple railleur, lascif, gourmand, Te promener de vice en vice.
Mais à cette heure, au nom des bois, Au nom des lys, au nom des roses, De grâce, écoutons cette voix Du plus charmant des virtuoses ! —
Eh bien, non, je supplie en vain ; L’aurore rentre sous la nue, Le chant se tait, l’hymne divin… Et le vacarme continue !
13
XII
TOUT EST ROMPU
Savez-vous la nouvelle, une grande nouvelle ? La petite Margot, celle que l’on appelle Fleur de lys, pour l’éclat singulier de sa peau, Et qui n’a qu’un mouton pour unique troupeau ; Margot, que l’ami Jean courtisait au village, En est pour son espoir de brillant mariage. Tout est rompu, dit-on. Au suprême moment, L’ami Jean s’est conduit comme un piteux amant. Une évolution triste, et qui n’est pas neuve, A fait pencher son cœur vers une riche veuve. Margot n’a qu’un mouton broutant sur le coteau. La veuve a six arpents près de l’ancien château ;
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The end
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