Front matter
L’ENFANCE, nouvelle (1852) | 1-188
Chapitre 1
LE PRÉCEPTEUR KARL IVANOVITCH
Le 12 août 18… juste le troisième jour après mon dixième anniversaire, pour lequel j’avais reçu de si jolis cadeaux, Karl Ivanovitch me réveilla à sept heures du matin, en frappant au-dessus de ma tête avec un chasse-mouches — en papier à pain de sucre — attaché au bout d’un bâton. Il s’y était pris si maladroitement qu’il avait accroché la petite image d’un ange, suspendue au chevet de mon lit de chêne, et que la mouche tuée m’était tombée droit sur la tête. Je sortis le nez de dessous mes couvertures, de la main j’arrêtai l’image qui continuait à se balancer, je jetai la mouche morte sur le plancher, et je regardai Karl Ivanovitch avec des yeux fâchés bien qu’endormis. Lui, dans sa robe de chambre en cotonnade bariolée, serrée par une ceinture de même étoffe, avec sa calotte de tricot rouge à gland, et chaussé de bottes souples en peau de bouc, continuait tranquillement à marcher le long de la muraille, tout en visant et en tapant.
« C’est vrai », pensais-je, « que je suis petit, mais pourquoi me dérange-t-il ? Pourquoi ne va-t-il pas tuer les mouches au-dessus du lit de Volodia ? Il y en a pourtant pas mal ! Mais non, Volodia est plus grand que moi, je suis le plus petit de tous : c’est pour cela qu’il me tourmente. Il passe toute sa vie », murmurais-je, « à chercher ce qu’il pourrait me faire de désagréable. Il voit très bien qu’il m’a réveillé et qu’il m’a fait peur, mais il fait semblant de ne pas s’en apercevoir… le méchant homme ! Et sa robe de chambre, et sa calotte avec ce gland, comme c’est laid ! »
Pendant que j’exhalais ainsi, en moi-même, mon dépit contre Karl Ivanovitch, celui-ci s’approcha de son lit, regarda la montre qui était placée au-dessus du lit dans une petite pantoufle brodée de perles, accrocha le chasse-mouches à un clou et se tourna vers nous, paraissant être d’excellente humeur.
— Auf, Kinder, auf !… s’ist Zeit. Die Mutter ist schon im Saal, — cria-t-il de sa bonne voix , puis, s’approchant de moi, il s’assit près de mes pieds et tira sa tabatière de sa poche. Je faisais semblant de dormir. Karl Ivanovitch commença par prendre une prise, puis s’essuya le nez, secoua ses doigts, et alors seulement il s’occupa de moi. Il se mit à me chatouiller la plante des pieds, et avec de petits rires : — Nun, nun, Faulenzer ! — dit-il.
Quelle que fût ma peur d’être chatouillé, je ne sortis pas de mon lit et je ne lui répondis pas, mais seulement, j’enfoncai encore davantage ma tête sous mes oreillers, j’envoyai des coups de pied de toutes mes forces, et fis tous mes efforts pour ne pas rire.
— Comme il est bon, comme il nous aime, comment ai-je pu en penser tant de mal !
J’en voulais à moi-même et à Karl Ivanovitch, à la fois je voulais rire et pleurer : mes nerfs étaient agacés.
— Ach, lassen sie, Karl Ivanovitch ! — criai-je les yeux pleins de larmes, en sortant ma tête de dessous les oreillers.
Karl Ivanovitch, étonné, laissa tranquille la plante de mes pieds et me demanda avec inquiétude ce que j’avais, si j’avais fait un mauvais rêve ?… Sa bonne figure allemande et avec lequel il cherchait à deviner la cause de mes larmes, les firent couler avec plus d’abondance. J’avais des remords, et je ne comprenais pas comment, une minute avant, j’avais pu ne pas aimer Karl Ivanovitch et trouver affreux sa robe de chambre et sa calotte à gland. Maintenant, au contraire, tout cela me paraissait charmant, et même le gland me semblait une preuve évidente de sa bonté. Je lui dis que je pleurais parce que j’avais fait un mauvais rêve… que maman était morte et qu’on allait l’enterrer. J’inventais cela, car je ne me rappelais pas du tout ce que j’avais rêvé cette nuit-là ; mais, quand Karl Ivanovitch, touché de mon récit, se mit à me consoler et à me tranquilliser, il me sembla avoir eu vraiment ce rêve affreux, et déjà mes larmes coulèrent pour une autre cause.
Lorsque Karl Ivanovitch m’eut quitté, et, que m’asseyant sur le lit, je commençai à mettre mes bas à mes petites jambes, mes larmes s’apaisèrent un peu, mais les sombres pensées du rêve inventé ne me quittaient pas. Notre diatka Nikolai entra, — c’était un petit homme propret, toujours sérieux, ponctuel, respectueux et grand ami de Karl Ivanovitch. Il apportait nos habits et nos chaussures : des bottes pour Volodia, et pour moi, encore les insupportables souliers à rubans. honte de pleurer devant lui ; de plus, le soleil du matin brillait gaîment dans la fenêtre, et Volodia, devant sa cuvette, en singeant Maria Ivanovna, (la gouvernante de notre sœur), riait de si bon cœur et si haut, que même le sérieux Nikolaï, la serviette sur l’épaule, le savon d’une main, et le pot à eau de l’autre, en souriant disait :
— Assez, Vladimir Petrovitch, veuillez vous laver.
Toute ma tristesse se dissipa.
— Sind sie bald fertig ? — résonna la voix de Karl Ivanovitch, du fond de la salle de classe.
Sa voix était sévère et n’avait déjà plus cette expression de bonté qui m’avait touché jusqu’aux larmes. En classe, Karl Ivanovitch était un tout autre homme : il était précepteur. Je m’habillai vivement, je me lavai, et tenant encore à la main la brosse, en lissant mes cheveux humides, je me rendis à son appel.
Karl Ivanovitch, ses lunettes sur le nez et un livre à la main, était assis à sa place accoutumée, entre la porte et la fenêtre. À gauche de la porte, il y avait deux petites tablettes, l’une, la nôtre, celle des enfants ; l’autre — la sienne, celle de Karl Ivanovitch. Sur la nôtre se trouvaient toutes sortes de livres de classe et d’autres ; les uns debout, les autres couchés. Deux gros volumes reliés en rouge étaient seuls correctement appuyés à la muraille : l’Histoire des Voyages ; venaient ensuite des livres longs, épais, minces, des couvertures sans livres, des livres sans couvertures, le tout fourré n’importe comment, lorsqu’on nous ordonnait, avant la récréation, de ranger « la bibliothèque », comme Karl Ivanovitch appelait pompeusement cette tablette. La collection des livres, sur la sienne, si elle n’était pas si grande que la nôtre était encore plus variée. Je m’en rappelle trois : une brochure allemande, non reliée, sur l’engrais des terrains destinés à la culture des choux ; un volume de l’histoire de la guerre de Sept ans, — en parchemin dont un coin était brûlé — et un cours complet d’hydrostatique. Karl Ivanovitch passait une grande partie de son temps à lire, au point de s’abîmer les yeux, mais en dehors de ces livres et de l’Abeille du Nord, il ne lisait rien.
Parmi les objets posés sur la tablette de Karl Ivanovitch, un surtout me le rappelle le plus. C’était un rond de carton monté sur un pied de bois autour duquel il se mouvait par des ardillons. Sur le rond était collée une petite image représentant la caricature d’une dame et d’un perruquier. Karl Ivanovitch était très habile à coller et c’était lui qui avait inventé et fabriqué ce rond, afin de garantir ses yeux faibles de la lumière trop crue.
Maintenant encore, je vois devant moi sa longue personne, avec sa robe de chambre de cotonnade, et sa calotte rouge d’où s’échappent de rares cheveux blancs. Il est assis à côté d’une petite table sur laquelle est posé, jetant une ombre sur son visage, le rond avec le perruquier. L’une de ses mains tient un livre, l’autre est appuyée sur le bras du fauteuil ; à côté de lui, la montre, sur le cadran de laquelle est dessiné un piqueur, le mouchoir à carreaux, la tabatière noire et ronde, l’étui vert de ses lunettes et les mouchettes sur leur plateau. Tout cela est rangé si méticuleusement à sa place, qu’à cet ordre seul on peut deviner que chez Karl Ivanovitch la conscience est pure et l’âme tranquille.
Parfois, las de courir en bas, dans la salle, nous nous faufilions en haut, sur la pointe du pied, dans la classe, et là, Karl Ivanovitch était seul, assis dans son fauteuil, et, avec une expression calme et solennelle, lisait un de ses livres favoris. Mais parfois, je le surprenais ne lisant pas : ses lunettes avaient glissé vers le bout de son grand nez aquilin, ses yeux bleus à demi-clos regardaient avec une expression particulière et ses lèvres souriaient tristement. Dans la chambre, le silence ; on n’entendait que sa respiration régulière et le tic-tac de la montre au piqueur.
Quelquefois il ne m’apercevait pas et moi je restais à la porte et pensais : « Pauvre, pauvre vieux ! Nous, nous sommes nombreux, nous jouons, nous nous amusons, et lui, il est tout seul et personne ne s’occupe de lui. Il dit, — et c’est la vérité, — qu’il est orphelin, et l’histoire de sa vie, comme elle est terrible ! Je me rappelle qu’un jour il l’a racontée à Nikolaï. C’est affreux d’être dans sa situation ! » Il me faisait si grand’pitié que j’allais à lui et disais en lui prenant la main : « Lieber Karl Ivanovitch !. » Il aimait que je lui parlasse ainsi, et toujours il me caressait et l’on voyait qu’il était ému.
Sur l’autre mur étaient des cartes géographiques, presque toutes déchirées, mais habilement recollées par la main de Karl Ivanovitch. Sur le troisième mur, au milieu duquel était la porte d’en bas, étaient pendues d’un côté deux règles : l’une pleine d’entailles — la nôtre ; l’autre toute neuve — la sienne qu’il employait plus à nous stimuler qu’à tracer des lignes ; de l’autre côté, il y avait un tableau noir sur lequel nos grosses fautes étaient marquées par des ronds, et les petites par des croix. À gauche du tableau était le coin, où l’on nous mettait en pénitence, à genoux.
Comme je m’en souviens de ce coin ! Je me rappelle la porte du poêle, et la bouche de chaleur qui était dans la porte, et le bruit qu’elle faisait en tournant. Parfois, je restais dans le coin si longtemps, que le dos et les genoux me faisaient mal, et je pensais : « Karl Ivanovitch m’a oublié. Pour lui naturellement, c’est agréable d’être assis dans son bon fauteuil et de lire son hydrostatique… Et pour moi ? » — Alors pour le faire penser à moi, j’ouvrais et refermais tout doucement la porte du poêle, ou bien je faisais tomber des plâtras de la muraille ; mais subitement, si le morceau était trop gros et faisait trop de bruit en tombant, rien que ma peur était vraiment pire que tout. Je regardais Karl Ivanovitch, — il restait avec son livre dans la main et semblait ne s’apercevoir de rien.
Au milieu de la chambre se trouvait une table recouverte d’une toile cirée noire, déchirée, sous laquelle, en maints endroits, on apercevait les bords tailladés de coups de canif. Autour de la table il y avait quelques escabeaux de bois non peints, polis par un long usage. Le dernier mur était occupé par trois fenêtres. Voici quelle vue on avait de ces fenêtres : juste au-dessous de la première — une route dont chaque ornière, chaque caillou, chaque détour m’est depuis longtemps connu et cher ; de l’autre côté du chemin — l’allée de tilleuls, taillés, derrière lesquels, par endroits, on aperçoit la palissade ; puis après la prairie avec, d’un côté, l’enclos aux meules, et en face le bois ; dans le lointain, la petite maison du garde. Par la fenêtre de droite, on apercevait un coin de la terrasse ou les grandes personnes venaient s’asseoir en attendant le dîner. Parfois, pendant que Karl Ivanovitch me corrigeait ma dictée, il m’arrivait de regarder de ce côté et d’apercevoir les cheveux noirs de maman, puis un dos, et d’entendre vaguement un bruit de voix et de rires ; j’étais bien ennuyé de ne pouvoir être là-bas et je pensais : « Quand je serai grand, je n’aurai plus de leçons, et je passerai tout mon temps, non à apprendre des dialogues, mais avec ceux que j’aime. » Mon dépit se changeait en tristesse et je devenais si absorbé, et Dieu sait pourquoi et à quoi je pensais aussi profondément, que je n’entendais pas Karl Ivanovitch se fâcher de mes fautes.
Karl Ivanovitch ôta sa robe de chambre, mit un habit bleu plissé, à hautes épaulettes, arrangea sa cravate devant le miroir et nous conduisit en bas dire bonjour à maman.
Chapitre 2
MAMAN
Maman était assise au salon et versait le thé ; d’une main elle tenait la théière, de l’autre, le robinet du samovar duquel l’eau coulait, débordant de la théière sur le plateau. Mais bien qu’elle regardât fixement, elle ne s’en apercevait pas, et ne remarqua pas non plus notre entrée.
Lorsqu’on essaye d’évoquer l’image d’un être aimé, tant de souvenirs du passé surgissent, que derrière eux, comme derrière les larmes, on la distingue à peine. Ce sont les larmes de l’imagination. Quand j’essaye de me rappeler maman telle qu’elle était à cette époque, je ne me représente que ses yeux bruns, exprimant toujours la même bonté et l’affection, le petit grain de beauté de sa joue, un peu au-dessous de l’endroit où frisottaient des cheveux, son col blanc brodé, sa main fine et maigre, qui me caressait si souvent et que je baisais si souvent ; mais l’expression générale m’échappe.
À gauche du divan, était un vieux piano anglais, à queue ; devant le piano était assise ma sœur, une petite brune, au visage basané, Lubotchka, qui, de ses petits doigts rouges, tout frais lavés à l’eau froide, avec une attention très marquée, s’évertuait sur une étude de Clémenti. Elle avait onze ans, elle portait une robe courte en guigan et des petits pantalons blancs à dentelle ; et elle ne pouvait encore prendre l’octave qu’« arpeggio ». Près d’elle, à demi-tournée, était assise Maria Ivanovna, avec son bonnet à rubans roses, sa casaque bleu-clair et son visage rouge et fâché, qui prit une expression encore plus sévère dès qu’apparut Karl Ivanovitch. Elle le regarda durement, et sans répondre à son salut, haussant la voix et d’un ton plus impératif qu’auparavant, elle continua à compter, du pied, battant la mesure : un, deux, trois ; un, deux, trois.
Karl Ivanovitch n’y fit aucune attention, et selon son habitude, alla tout droit baiser la main de maman, avec un compliment en allemand. Elle sortit de sa rêverie, secoua la tête, comme pour chasser, par ce mouvement, des idées tristes, donna sa main à Karl Ivanovitch et mit un baiser sur sa tempe ridée, pendant qu’il lui baisait la main.
— Ich danke, lieber Karl Ivanovitch ! — et continuant à parler en allemand, elle demanda : « Les enfants ont bien dormi ? »
Karl Ivanovitch était sourd d’une oreille, et de plus, en ce moment, il n’entendait rien à cause du piano. Il se courba encore plus bas vers le divan, un pied en l’air et une main appuyée sur la table, souleva sa calotte, et dit avec un sourire, qui alors me semblait la quintessence des belles manières :
— Vous permettez, Natalia Nicolaïevna ?
Karl Ivanovitch ne se séparait jamais de sa calotte rouge, de peur de prendre froid à sa tête chauve, mais chaque fois qu’il entrait au salon, il demandait la permission de s’en coiffer.
— Couvrez-vous, Karl Ivanovitch… Je vous demande si les enfants ont bien dormi ? — dit maman en se tournant vers lui et en élevant la voix.
Mars il n’entendit encore rien, posa sur son crâne chauve sa calotte rouge et sourit encore plus gracieusement.
— Arrêtez-vous un instant, Mimi, dit maman, avec un sourire, à Maria Ivanovna. On n’entend rien.
Quand maman souriait, si beau que fût son visage, il devenait encore plus beau, et on aurait dit que la joie se répandait autour d’elle. Si je pouvais seulement entrevoir ce sourire dans les moments difficiles de la vie, je ne saurais pas ce que c’est que le chagrin. Il me semble que dans le sourire seul, réside ce qu’on appelle la beauté du visage. Si le sourire embellit, c’est que le visage est beau ; s’il ne le change pas, c’est que le visage est ordinaire, et, s’il le gâte, c’est que le visage est laid.
Après m’avoir dit bonjour, maman prit ma tête à deux mains, la pencha en arrière, me regarda attentivement et dit :
— Tu as pleuré aujourd’hui ?
Je ne répondis pas. Elle m’embrassa sur les yeux et me demanda en allemand :
— Pourquoi as-tu pleuré ?
Quand elle causait amicalement avec nous, elle parlait en cette langue qu’elle savait à la perfection.
— J’ai pleuré en rêvant, maman — dis-je en me souvenant, avec tous les détails, du rêve inventé, et tressaillant involontairement à ce souvenir.
Karl Ivanovitch confirma mes paroles mais garda le silence sur mon rêve. Après une petite conversation sur le temps, à laquelle Mimi prit part, maman posa sur le plateau six morceaux de sucre, destinés aux principaux domestiques, se leva et se dirigea vers son métier à tapisser placé près de la fenêtre.
— Eh bien ! maintenant, allez chez papa, enfants, et dites-lui qu’il vienne absolument me trouver avant d’aller à l’enclos.
Le piano, la mesure et les regards menaçants recommencèrent, et nous partîmes chez papa. En traversant la pièce qui avait gardé, du temps de mon grand-père, le nom d’office, nous entrâmes dans le cabinet.
Chapitre 3
PAPA
Il était debout, près de son bureau, et en désignant quelques enveloppes, et de petites piles d’argent, il parlait, avec animation et chaleur, à notre intendant Iakov Mikhaïlov qui, debout à sa place habituelle — entre la porte et le baromètre — les mains derrière le dos, agitait les doigts en tous sens avec une grande rapidité.
Plus papa s’échauffait, plus les doigts remuaient vite, et au contraire, dès que papa se taisait, les doigts s’arrêtaient ; mais quand Iakov se mettait lui-même à parler, ses doigts commençaient des mouvements désordonnés et des écarts désespérés, de divers côtés. D’après les mouvements de ses doigts, il me semble qu’on pouvait deviner les pensées secrètes de Iakov. Quant à son visage, il était impassible, il exprimait la conscience de sa dignité et en même temps une soumission qui semblait dire : j’ai raison, du reste je vous obéirai !
En nous apercevant, papa se borna à dire :
— Attendez, dans un instant.
Et d’un signe de tête, il montra la porte pour que l’un de nous la fermât.
— Bon Dieu, qu’as-tu aujourd’hui, Iakov ? — continua-t-il en parlant à l’intendant et en agitant les épaules (c’était son habitude). — Cette enveloppe avec 800roubles…
Iakov approcha l’abaque, marqua 800 et fixa son regard sur un point indéfini, en attendant la suite.
— … pour les dépenses de l’exploitation en mon absence. Tu comprends ? Tu recevras 1.000roubles du moulin… oui ou non ? Tu dois recevoir 8.000 pour les hypothèques du trésor ; quant au foin, selon ton propre calcul, on peut en vendre pouds — je compte quarante-cinq kopeks par poud — tu recevras 3.000 ; alors combien auras-tu en tout ?… 12.000, oui ou non ?
— Oui, certainement, — répondit Iakov.
Mais à la rapidité des doigts, je vis qu’il allait faire des objections ; papa ne lui en laissa pas le temps.
— Tiens, de cet argent tu enverras 10.000 au Conseil de Tutelle, pour la campagne Pétrovskoié. Maintenant tu m’apporteras l’argent qui est dans le bureau — continua papa (Iakov mêla sur l’abaque les anciens 12.000 et marqua 21.000 — et tu le mettras à la date d’aujourd’hui à l’article dépenses. (Iakov mélangea les boules et renversa l’abaque, pour montrer sans doute que ces 21.000 disparaîtraient ainsi.) — Et cette enveloppe avec l’argent, tu la remettras à son adresse.
J’étais près de la table, je jetai un coup d’œil sur l’enveloppe.
Il y avait : « À Karl Ivanovitch Mayer. »
Papa, s’apercevant sans doute que je lisais ce qui ne me regardait pas, posa la main sur mon épaule, et par une légère pression, m’indiqua la direction opposée à la table. Je ne compris pas si c’était une caresse ou une observation, et à tout hasard, je baisai la grande main, sillonnée de veines, qui s’appuyait sur mon épaule.
— C’est bon — dit Iakov. — Et pour l’argent de Khabarovka, quel ordre voulez-vous donner ?
Khabarovka était la propriété de maman.
— Laisse-le dans mon bureau et n’y touche pas sans mon ordre.
Iakov se tut quelques secondes ; tout à coup ses doigts s’agitèrent avec un redoublement de rapidité et quittant l’expression de soumission naïve avec laquelle il écoutait les ordres du maître, il prit l’expression de ruse qui était la sienne, et approchant l’abaque il commença à parler.
— Permettez-moi de vous exposer, Piotr Alexandritch ; comme il vous plaira, mais au Conseil, nous ne pourrons pas payer au terme. Vous avez bien voulu dire — continua-t-il méthodiquement — que nous recevrions de l’argent des hypothèques, du moulin et du foin (en énumérant ces noms, il marquait sur l’abaque.) Alors j’ai peur que nous ne nous trompions dans nos calculs, — ajouta-t-il, et se taisant, il regarda papa d’un air profond.
— Pourquoi ?
— Permettez. Quant au moulin, on est déjà venu deux fois pour demander du temps. Le meunier jure par Dieu qu’il n’a pas d’argent. Il est là maintenant, voulez-vous lui parler à lui-même ?
— Que dit-il donc ? — demanda papa en faisant de la tête le signe qu’il ne voulait pas parler au meunier.
— Mais c’est connu ! Il dit qu’il n’a pas eu à moudre, et que tout son argent, il l’a dépensé pour l’écluse. Alors quoi, si nous le chassons, maître, trouverons-nous ici notre compte ? — Quant aux hypothèques, comme vous avez bien voulu parler, alors il me semble que je vous ai déjà exposé que notre argent est solidement enterré là-bas et que bientôt, nous ne recevrons rien. Récemment, j’ai envoyé à la ville, chez Ivan Afanasitch, un chariot de farine et un billet sur cette affaire : alors, il m’a de nouveau répondu qu’il serait heureux de faire quelque chose pour Piotr Alexandritch, mais que l’affaire n’est pas entre ses mains, et comme on le voit par maints indices, il est peu probable que votre reçu vienne avant deux mois. — Le foin, vous l’avez dit vous-même, on en tirera peut-être 3.000…
Il marqua sur l’abaque 3.000, se tut un instant, en regardant tantôt le boulier, tantôt les yeux de papa, avec une expression qui voulait dire : « Vous voyez comme c’est peu ! Et sur le foin nous perdrons aussi, si nous le vendons maintenant, vous le savez vous-même… »
Il était visible qu’il tenait une foule d’arguments en réserve, c’est peut-être pour cela que papa se hâta de l’interrompre.
— Je ne changerai pas mes ordres — dit-il ; — pourtant, si l’argent ne rentrait pas tout de suite, il n’y aurait rien, rien à faire, tu prendrais ce qui serait nécessaire sur celui de Khabarovka.
— C’est bon.
Par le visage et les doigts de Iakov, on voyait que ce dernier ordre lui faisait un vif plaisir.
Iakov était serf, c’était un homme très zélé et très dévoué ; comme tous les bons intendants, il était avare jusqu’à l’extrême pour son maître et avait, sur les intérêts de celui-ci, les notions les plus étranges. Il se souciait toujours d’enrichir Monsieur aux dépens de Madame, et tâchait de prouver la nécessité de dépenser tous les revenus des propriétés de Madame pour Petrovskoié (la campagne que nous habitions).
En ce moment, il triomphait d’avoir complètement réussi.
Après nous avoir dit bonjour, papa nous déclara que nous avions mené assez longtemps, à la campagne, une vie de paresseux, que nous avions cessé d’être petits, et qu’il était temps de travailler sérieusement.
— Vous savez déjà, je pense, que je pars cette nuit pour Moscou et que je vous emmène — poursuivit-il. — Vous habiterez chez votre grand’mère, et maman restera ici avec les fillettes. N’oubliez pas que sa seule consolation sera de savoir que vous travaillez bien et qu’on est content de vous.
Bien que nous nous attendions à quelque chose d’extraordinaire, à cause des préparatifs que nous voyions faire depuis quelques jours, néanmoins cette nouvelle nous frappa. Volodia rougit et, la voix tremblante, il fit la commission de maman. « Allons, voilà ce qu’annonçait mon rêve ! » pensai-je en moi-même ; « Dieu veuille que ce ne soit pas encore pire. »
J’avais beaucoup de chagrin pour maman, et en même temps, la pensée que nous commencions réellement à être grands, me réjouissait.
« Si nous partons aujourd’hui, nous n’aurons bien sûr pas classe — pensais-je. — Quelle chance ! Pourtant je regrette Karl Ivanovitch. On le renvoie sûrement, sans cela, il n’y aurait pas cette enveloppe pour lui… J’aimerais mieux faire des leçons toute ma vie, ne pas partir, ne pas quitter maman et ne pas faire de peine à ce pauvre Karl Ivanovitch. Il est déjà si malheureux ! »
Toutes ces pensées traversaient ma tête : mais je ne bougeais pas et regardais fixement les rubans noirs de mes souliers.
Papa échangea avec Karl Ivanovitch quelques mots sur le baromètre qui avait baissé, et recommanda à Iakov de ne pas donner à manger aux chiens, parce qu’il voulait sortir une dernière fois, après le dîner, avec les jeunes chiens courants, et, contre mon attente, il nous envoya travailler ; cependant il nous consola par la promesse de nous emmener à la chasse.
En allant en haut, je courus à la terrasse. Milka, le lévrier favori de mon père, était couché au soleil, devant la porte, les yeux mi-clos.
— Milotchka — lui dis-je en le caressant et en lui embrassant le museau — nous partons aujourd’hui ; adieu ! nous ne nous reverrons plus jamais.
Je m’attendris et fondis en larmes.
Chapitre 4
LA CLASSE
Karl Ivanovitch était de très mauvaise humeur. On s’en apercevait à ses sourcils froncés, à la manière dont il jeta son habit sur la commode, à l’air furieux avec lequel il noua la ceinture de sa robe de chambre, et à la grosse marque d’ongle qu’il fit sur le livre de dialogues pour indiquer jusqu’où nous devions apprendre par cœur. Volodia apprit assez bien sa leçon, moi j’étais si troublé que je ne pouvais absolument rien faire. Je regardai longtemps, sans rien comprendre, dans le livre des dialogues, mais les larmes qui emplissaient mes yeux, à l’idée de la séparation prochaine, m’empêchaient de lire. Quand vint le moment de réciter ma leçon à Karl Ivanovitch, qui cligna des yeux pour m’écouter (c’était mauvais signe), arrivé à l’endroit où l’on dit : Wo kommen sie her ? et où l’autre répond : Ich komme vom Kaffee-Hause, je ne pus retenir davantage mes larmes, et des sanglots m’empêchèrent de dire : Haben sie die Zeitung nicht gelesen ? Et quand la leçon arriva à l’écriture, mes larmes, en tombant sur le papier, produisaient de tels pâtés, que j’avais l’air d’avoir écrit avec de l’eau sur du papier d’emballage.
Karl Ivanovitch se fâcha, il me mit à genoux — prétendant que c’était de l’entêtement, une comédie de marionnettes (c’était son expression favorite) — me menaça avec sa règle, et exigea que je demandasse pardon, alors que je ne pouvais prononcer un seul mot à cause des larmes. À la fin, sentant probablement son injustice, il s’en alla dans la chambre de Nikolaï et claqua la porte.
De la classe, nous entendîmes une conversation dans la chambre du diatka.
— As-tu entendu dire, Nikolaï, que les enfants s’en vont à Moscou ? — dit Karl Ivanovitch en entrant dans la chambre.
— Certes, je l’ai entendu.
Nikolaï voulait probablement se lever, puisque Karl Ivanovitch lui dit : « Reste assis, Nikolaï ! » — C’est là-dessus qu’il ferma la porte. Je quittai mon coin et j’allai écouter à la porte.
— On a beau rendre des services aux gens – disait avec émotion Karl Ivanovitch, — on a beau leur être dévoué, il est clair qu’il ne faut pas attendre de reconnaissance, Nikolaï ?
Nikolaï, qui était assis près de la fenêtre et cousait une botte, fit un signe affirmatif de la tête.
— Il y a douze ans que je suis dans cette maison, continua Karl Ivanovitch, en levant ses yeux et sa tabatière vers le plafond — et je puis dire devant Dieu, Nikolaï, que je les aime et que je me suis donné pour eux plus de peine que s’ils eussent été mes propres enfants. Tu te rappelles, Nikolaï, quand Volodenka a eu la typhoïde, tu te rappelles, j’ai passé neuf jours à son chevet, sans fermer l’œil. Oui ! dans ce temps j’étais le bon Karl Ivanovitch, le cher Karl Ivanovitch ; on avait besoin de moi ; à présent, — ajoutait-il en souriant ironiquement – les enfants sont devenus grands ; il est temps de travailler sérieusement. Comme s’ils n’apprenaient rien ici, Nikolaï ?
— Comment apprendre mieux, bien sûr ? — dit Nikolaï en posant son alène et en tirant à deux mains sur le ligneul.
— Oui, à présent qu’on n’a plus besoin de moi, il faut me mettre à la porte ; que sont devenues les promesses ? et la reconnaissance ? Je respecte et j’aime Natalia Nicolaïevna — en posant la main sur son cœur. — Mais Nikolaï, qu’est-elle ici… Sa volonté, dans cette maison, c’est la même chose que ça ! — en disant ces mots, d’un geste expressif, il envoyait par terre les rognures de cuir. — Je sais qui m’a joué ce tour et pourquoi je suis devenu inutile ; c’est parce que je ne flatte pas et que je ne dis pas Amen à tout, comme certaines personnes. J’ai l’habitude de dire toujours et devant tout le monde la vérité — continuait-il fièrement — que Dieu leur pardonne ! Ils ne s’enrichiront pas parce que je ne serai plus là, et moi, grâce à Dieu, je trouverai toujours à gagner un morceau de pain…, n’est-ce pas, Nikolaï ?
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Enfance (trad. Bienstock).
