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Mon ami, j’aime et je cherche la vérité de tout mon cœur je me sens fait pour elle, elle m’attire irrésistiblement ; mais elle me fuit. Que dois-je faire ? Je me suis jettée entre les bras de l’Être tout-puissant, qui en est l’auteur le père et la source. Il me donne la raison comme un guide sûr pour la découvrir. L’examen et la méditation sont une prière naturelle par laquelle je l’invoque en la recherchant. Je médite donc, et examine depuis que je suis de retour en Angleterre ; mais malheureusement mes examens, mes méditations et mes recherches ne me conduisent qu’à des incertitudes, des irrésolutions qui me déchirent, et qui toucheraient un Être infiniment bon, s’il en existoit un, ou si celui qui existe s’intéressoit au sort des hommes. Mon Dieu ! que vous ai-je fait pour m’abandonner, et que faut-il donc faire pour vous découvrir ? Vous exigez, dit-on, un tel culte plutôt qu’un autre : ce culte me prescrit une telle conduite ; si je ne me conforme pas à l’un et à l’autre je serai éternellement malheureux. Que cet objet devient intéressant pour moi ! Mais qui en croirai-je, de Moyse, de Jésus-Christ, de Mahomet, ou de Spinosa ? Le premier se dit ion ami ; le second se vante d’être ton fils ; le troisième prend le titre de ton ange le quatrième prétend venger la raison, ce don précieux que tu as fait aux hommes, du joug auquel les trois premiers vouloient l’asservir : ils se détruisent réciproquement tous les quatre. Qui me guidera dans mon choix ? Ce ne peut être que la certitude ou le préjugé : le préjugé est un moyen faillible : je ne puis acquérir de certitude que par le raisonnement. Il faut donc en matière de religion, comme en toute autre raisonner. Et pourquoi la raison ne seroit-elle point admise ? Si telle religion est vraie la raison ne fera que me confirmer dans sa croyance ; si elle est fausse, quel bonheur d’en sortir et de ne pas admettre l’erreur !
Sur ce principe, qui me paroît incontestable, je médite les principaux fondemens du
je t’envoie le résultat de mes méditations :
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Mon ami, j’aime et je cherche la vérité de tout mon cœur je me sens fait pour elle, elle m’attire irrésistiblement ; mais elle me fuit. Que dois-je faire ? Je me suis jettée entre les bras de l’Être tout-puissant, qui en est l’auteur le père et la source. Il me donne la raison comme un guide sûr pour la découvrir. L’examen et la méditation sont une prière naturelle par laquelle je l’invoque en la recherchant. Je médite donc, et examine depuis que je suis de retour en Angleterre ; mais malheureusement mes examens, mes méditations et mes recherches ne me conduisent qu’à des incertitudes, des irrésolutions qui me déchirent, et qui toucheraient un Être infiniment bon, s’il en existoit un, ou si celui qui existe s’intéressoit au sort des hommes. Mon Dieu ! que vous ai-je fait pour m’abandonner, et que faut-il donc faire pour vous découvrir ? Vous exigez, dit-on, un tel culte plutôt qu’un autre : ce culte me prescrit une telle conduite ; si je ne me conforme pas à l’un et à l’autre je serai éternellement malheureux. Que cet objet devient intéressant pour moi ! Mais qui en croirai-je, de Moyse, de Jésus-Christ, de Mahomet, ou de Spinosa ? Le premier se dit ion ami ; le second se vante d’être ton fils ; le troisième prend le titre de ton ange le quatrième prétend venger la raison, ce don précieux que tu as fait aux hommes, du joug auquel les trois premiers vouloient l’asservir : ils se détruisent réciproquement tous les quatre. Qui me guidera dans mon choix ? Ce ne peut être que la certitude ou le préjugé : le préjugé est un moyen faillible : je ne puis acquérir de certitude que par le raisonnement. Il faut donc en matière de religion, comme en toute autre raisonner. Et pourquoi la raison ne seroit-elle point admise ? Si telle religion est vraie la raison ne fera que me confirmer dans sa croyance ; si elle est fausse, quel bonheur d’en sortir et de ne pas admettre l’erreur !
Sur ce principe, qui me paroît incontestable, je médite les principaux fondemens du
je t’envoie le résultat de mes méditations :
ce ne sont point des vérités que je te propose, pour te convaincre de la fausseté d’une opinion à laquelle tu m’as toujours paru attaché par raison ; différent en cela de presque tous les autres chrétiens que j’ai connus, et dans lesquels je n’ai remarqué que préjugés de naissance, d’éducation, de goût, d’intérêt et d’enthousiasme : ce sont des doutes que je t’expose ; je t’en demande l’éclaircissement ; je m’adresse à toi plutôt qu’à tout autre, parce que tu m’aimes, et que tu me répondras en ami sincère et de bon sens. À toutes tes réponses, fais sur-tout présider ce grand principe, qui nous fut autrefois d’un si grand secours dans les jardins de Whitehall lorsque tu m’établissois si solidement la distinction du bien et du mal ; quoique tu ne l’ayes pas oublié sans doute, je te le rappelle ; le voici.
« Les paroles ne sont qu’un air battu, lorsqu’elles ne signifient rien : tout ce qui n’est appuyé que sur des paroles, et non sur de véritables idées, n’est d’aucune considération auprès des gens raisonnables. Quatre paroles d’un homme de bon sens valent mieux que tout ce que les scholastiques ont écrit. » Je commence par la révélation en général.
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1. S’il y avoit une révélation, cette révélation seroit nécessaire au bonheur des hommes : or aucune révélation n’est nécessaire au bonheur des hommes. Dieu l’auroit donnée à tous les hommes. Dieu ne peut exiger de nous plus que nous ne sommes capables de faire ; cela seroit manifestement injuste : or, il y a, et il y a eu des hommes dans l’impuissance réelle et effective de connoître la révélation donc il n’y a point de révélation. Au contraire, tous les hommes ont de la raison plus ou moins : c’est que l’une est nécessaire et que l’autre ne l’est point.
2. Il y a un Dieu, dit-on, donc il faut un culte ; fausse conséquence. Le monde n’est pas éternel : donc il y a un Dieu et point de culte. Les bêtes ne rendent aucun culte à Dieu : donc si l’homme n’y étoit pas, il y auroit un Dieu des créatures et point de culte.
3. Mais, insiste-t-on la créature raisonnable ne sçauroit se passer de rendre un culte à Dieu. Cela est faux ; car ce culte-là seroit, ou pour l’utilité ou pour la gloire de Dieu, ou pour l’utilité ou pour la gloire des hommes. Le premier est absurde ; Dieu n’en a besoin : il se suffit à lui-même en tout, par-tout et en tout tems. Si ce culte n’est que pour la créature, la religion ne sera plus qu’une même chose avec la société ; il n’y aura plus de péché contre Dieu ; il n’y en aura que contre les hommes : donc Dieu restera immuable dans son repos, sans punir ni récompenser ; droit qui dénote de la foiblesse dans celui qui l’a. Une vipère mord un homme ; elle ne fait ni bien ni mal par rapport à Dieu : aussi Dieu ne la punit ni ne la récompense : elle fait du mal à l’homme ; il l’écrase ; cela est dans l’ordre. Un voleur vole son voisin ; il ne fait ni bien ni mal par rapport à Dieu : il fait du mal à la société ; la société le retranche ; il n’y a rien à dire.
4. S’il y avoit un culte révélé, l’homme seroit fait pour Dieu ou Dieu pour l’homme : or, l’un et l’autre répugnent. Dieu n’est pas fait pour l’homme ; car pour lors l’homme seroit plus noble que lui. L’homme n’est pas fait non plus pour Dieu ; car Dieu n’en a pas besoin : l’homme a été fait, parce que Dieu a voulu le faire.
5. S’il y avoit une révélation, elle seroit inutile ; car elle ne pourroit se perpétuer que par l’écriture ou la tradition : si les hommes n’avoient point l’art d’écrire, qu’ils ne tiennent point de Dieu, la révélation seroit tombée au même instant qu’elle auroit paru. D’ailleurs les aveugles-nés n’en auroient point été susceptibles. Reste la tradition, dira-t-on : fort bien ; mais elle se corrompt : d’ailleurs, que seroient devenus les sourds de naissance ?
6. Beaucoup de gens ignorent qu’il y ait jamais eu une révélation : parmi ceux qui ne l’ignorent pas, très-peu en ont été témoins ; ceux qui disent en avoir été témoins, disent des choses opposées entr’eux. Jésus-Christ détruit Moyse, Mahomet détruit Jésus-Christ. D’où viennent ces contradictions ? C’est qu’il n’y a jamais eu de révélation. Ce n’est pas Dieu, mais les hommes qui mentent, et qui se contredisent.
7. C’est un principe de droit naturel, qu’on ne doit pas agir dans le doute. Ainsi, quand je ne suis pas assuré que la religion de mes pères est vraie, je ne dois pas m’exposer à rendre à Dieu un culte que peut-être il abhorre.
8. Mais, dit-on, Dieu a tout fait pour sa gloire. Cela ne veut rien dire : la gloire est relative, et n’existe que dans l’imagination des autres : ainsi la gloire ne peut convenir à Dieu. Il est donc absurde de dire que Dieu récompense dans le ciel pour faire éclater sa bonté, et qu’il punit en enfer pour manifester sa justice. Quels sont donc les spectateurs dont Dieu cherche à s’attirer l’estime par ces deux actes ? Il s’estime, il s’admire, il s’aime lui-même ; cela lui suffit. Que lui font le respect et les louanges des hommes, leurs bonnes ou mauvaises actions ? Tout est bon par rapport à lui, parce que tout ce qui l’intéresse est en lui-même.
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et à ses amis, elle fait du monde entier un désert peuplé. Après avoir lu tout ce qu’on réplique à ces inconvéniens, j’ai cru, ou qu’on donnoit atteinte aux préceptes et aux conseils évangéliques, ou que l’objection restoit entière. En deux mots, la société est fondée sur notre nature telle qu’elle est. Or, la religion chrétienne détruit notre nature telle qu’elle est, sans y en substituer une meilleure pour le bien général : donc elle détruit la société. Si tous les hommes étoient de parfaits chrétiens, ils seroient tous malheureux en cette vie, pour vouloir être heureux dans l’autre ; et si tous les hommes en particulier étoient malheureux, toute la société seroit malheureuse. Donc, si le christianisme étoit observé en tous ses points, et par tous ses sectateurs, la société des chrétiens seroit toute malheureuse : aussi s’en apperçoit-on parmi les chrétiens, et la plupart ne sont pas si fous que d’observer leur religion. Jésus-Christ l’a bien prévu aussi de son côté : de-là la prédiction sur le petit nombre de ceux qui le suivroient, et que son père avoit élus.
2. Non-seulement chaque particulier peut être un fort honnête homme sans la religion chrétienne, comme il est aisé de le démontrer par l’expérience des anciens payens, qui ont connu et pratiqué une morale aussi parfaite que celle de Jésus-Christ, tels que Socrate, Platon, Cicéron, Atticus, Marc-Aurelle, Antonin, etc. ; mais j’ajoute que la confession auriculaire favorise et entretient la méchanceté. Un honnête homme sans religion, n’osera commettre un crime, qui ne coûtera rien à un chrétien, à cause de la facilité qu’il a d’en être absous. Le chrétien a des ressources pour redevenir innocent ; l’autre n’en a point. Les anciens chrétiens ne se faisoient baptiser que le plus tard qu’ils pouvoient, et souvent même à l’article de la mort.
3. La religion chrétienne nous donne une fausse idée de Dieu car la justice humaine est une émanation de la justice divine, et doit être en soi de même nature. Or, suivant la justice humaine, nous devons absolument blâmer Dieu de la conduite qu’il a tenue envers son fils, envers Adam, envers les enfans qui meurent sans baptême. Aussi, anciennement, comme nous l’avons dit ci-dessus, les chrétiens sçavoient bien attraper Dieu, en se faisant baptiser le plus tard qu’ils pouvoient ; le baptême effaçant tous les péchés, ils alloient droit au ciel. Ce fait sert aussi à prouver ce qu’on a avancé dans l’article ci-dessus, que la facilité de trouver la rémission de ses fautes dans la religion chrétienne, entretenoit et favorisoit les crimes.
4. Les remords des mourans ne prouvent ni pour ni contre la religion ; ils sont l’effet de la foiblesse des organes ou des préjugés. Un turc ne sentira aucun remords d’avoir foulé aux pieds un crucifix, ni un chrétien pour avoir profané l’alcoran. Mettez ces deux objets en raison inverse des personnes, vous verrez des hommes au désespoir.
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2. Les vérités de la religion ne sont pas des vérités
innées, métaphysiques, éternelles, qu’on voit et qu’on connoît par-tout ; ce sont, au contraire, des vérités qui dépendent des faits. D’ailleurs, comme ces vérités sont nécessaires à tous les hommes, leurs preuves doivent être claires, convaincantes et faciles ; autrement Dieu ne seroit ni bon, ni sage, ni juste.
3. Tout ce qui vient de la part des hommes est sujet à l’erreur ; donc Dieu n’a pu faire dépendre la vérité de la tradition des hommes, qui sont essentiellement faillibles. Le témoignage de ma raison l’emporte sur celui de tous les hommes ensemble. D’où vient ? parce que ce témoignage vient de Dieu, qui ne veut ni ne peut me tromper ; au lieu que celui des hommes vient des hommes, qui peuvent toujours, et qui veulent souvent tromper les autres.
4. Dieu est immuable ; cependant Moyse a changé le culte d’Adam ; Salomon a augmenté celui de Moyse ; Jésus-Christ a détruit l’un et l’autre ; les Apôtres renouvellèrent les cérémonies anéanties par leur maître ; au concile de Jérusalem l’église les a détruites une seconde fois, et chaque concile a, dans la suite, ajouté quelque chose au dogme et au culte. Autrefois les chrétiens n’alloient point à la messe ; aujourd’hui ils sont damnés s’ils n’y vont pas. Autrefois il falloit des années entières d’une pénitence publique, lente et ignominieuse, pour expier crimes ; aujourd’hui il suffit de s’en accuser tout bas à l’oreille d’un prêtre. Autrefois les chrétiens ne communioient point à ; ils se communioient eux-mêmes, en emportant l’hostie chez eux ; aujourd’hui ce seroit un sacrilège, qu’on n’expieroit que par le feu. Du tems de Saint Cyprien un grand nombre d’églises, et des plus fameuses, rejettoient le baptême des hérétiques, tandis que d’autres l’admettoient ; ainsi le même homme étoit damné chez les uns, et sauvé chez les autres. Dans toutes ces variétés, il s’agit du salut et de la damnation ; ainsi, qu’on ne réponde pas que ce sont des vétilles.
5. Je demande à un chrétien de bonne foi, si la morale d’aujourd’hui est la même que l’ancienne ? Saint Paul, qui se vante d’avoir été ravi au troisième ciel, qui dans ses quatorze épîtres n’a d’autre but que de donner des règles de mœurs, parle-t-il de la fréquentation des sacremens, nous apprend-il les conditions d’une bonne confession, y voit-on un mot de la préparation à la communion ? Pas un seul. Sont-ce encore là des bagatelles ?
6. Dans le mystère je distingue deux choses : la substance, ou le quomodò sit, et le fait, ou an sit. La substance du mystère doit être inconcevable, je l’avoue ; mais le fait doit être évident, et il doit être du ressort de la raison, précisément parce que la substance n’en est point.
7. Distinguons aussi deux sortes de vérités dans la révélation : les unes de pure spéculation, et qui ne sont pas nécessaires absolument au salut ; les autres de pratique essentielle, ou qui sont absolument nécessaires au salut. Que la connoissance des premières soit difficile, peu m’importe : mais pour les autres, leur certitude doit être claire, facile et convaincante ; autrement il n’y auroit que les sçavans et les gens d’esprit qui pourroient être sauvés. Mais, dira-t-on, les simples et les ignorans doivent se laisser conduire par les sçavans : donc un payen doit se laisser conduire par le prêtre de ses faux dieux, un juif par son rabin, un turc par son muphti, un luthérien danois par son ministre, comme un pauvre catholique par son curé.
8. Descartes ne veut croire que ce qu’il voit clairement ; excepté cependant, dit-il, en matière de religion, où il faut se boucher les yeux. Plaisante expression ! S’il faut se boucher les yeux en matière de religion, laquelle embrasserai-je ? Toutes se vantent d’être la véritable. Pour choisir, il faut des preuves : si je me bouche les yeux, comment aurai-je ces preuves ? Ce raisonnement conduit à l’indifférence : aussi Descartes dit-il qu’un honnête homme doit retenir la religion dans laquelle il est né, bonne ou mauvaise.
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2. L’écriture est le langage de Dieu ; donc l’écriture doit être digne de Dieu ; or, elle ne l’est pas ; donc elle n’est pas le langage de Dieu. Mais, dira-t-on, c’est que Dieu s’accommode à notre foiblesse ; ce faux-fuyant est misérable. Qu’est-ce qui ignore que Dieu doive s’énoncer autrement que les hommes ?
3. L’écriture est la règle de la foi ; donc elle doit être incorruptible : or, elle ne l’est pas ; donc elle n’est pas règle de foi. Esdras a réformé l’ancien testament, et saint Jérôme le nouveau et l’ancien. L’écriture est sujette aux fautes des copistes ; il y a plusieurs passages corrompus, d’autres ajoutés, de l’aveu même des catholiques. Qui m’assurera que tel passage ne l’est point, puisque tel autre l’est ? elle est équivoque de sa propre nature, c’est-à-dire, de la nature de l’hébreu, langue extrêmement stérile. Les septantes ne traduisent point comme la vulgate : des sept versions principales, aucune n’est semblable à l’autre. L’écriture oblige tous les hommes ; elle devroit donc être écrite dans un langage connu de tous les hommes ; sans quoi la science d’une telle langue deviendroit une nécessité de moyens. Or, quelle absurdité !
4. Voici un fait singulier : Moyse et Mahomet ont écrit, cela est bien : mais Jésus-Christ n’a rien laissé. Un seul des livres de sa religion n’a pas été même commencé de son vivant ; il n’y a que le désespoir qui puisse faire tirer à un chrétien parti de ce silence.
5. Non-seulement Jésus-Christ devoit nous donner lui-même les livres de l’écriture sainte, et les déterminer pendant sa vie ; mais encore il falloit, pour qu’ils ne fussent pas sujets aux fautes des copistes, qu’il leur donnât un caractère qui les distinguât ; autrement un indien de bon sens ne peut les regarder que comme des livres ordinaires : un tel miracle étoit plus nécessaire et plus raisonnable que de ressusciter des morts. Ces divers prodiges, s’ils sont vrais, n’ont pu être utiles qu’à ceux qui les ont vus : celui-ci opéreroit dans tous les temps, et conserveroit aux autres miracles une vérité historique dont ils ont besoin pour faire foi ; vérité qui est d’ailleurs incompatible avec la corruptibilité des livres qui les annoncent.
6. La division des livres de l’écriture en proto-canoniques et deutéro-canoniques, ne fait-elle pas voir que c’est le caprice des hommes uniquement qui les a consacrés à son gré. Quoi donc ! c’est aux hommes à déclarer si un tel livre vient du ciel ? Dans l’espace de plusieurs siècles on n’aura regardé ce livre que comme un livre ordinaire, et tout-à-coup on le canonisera, parce qu’il contiendra un passage propre pour établir et fortifier quelque dogme ; ce qui est arrivé entre autres aux livres des Machabées, parce qu’ils contiennent un ou deux passages pour le purgatoire ? C’est un moyen de se rendre maître de tout l’univers, que d’avoir droit de se faire des titres au besoin. C’est le besoin de l’autorité qui a divinisé tant de livres dans toutes les religions. Il n’y a ici bas d’autorité incontestablement divine qu’un bon en forme.
7. Autre singularité : les auteurs de ces livres, à l’exception de quelques prophêtes, ne se sont jamais vantés d’être inspirés. Saint Luc dit tout bonnement en commençant son évangile : d’autres ont fait des livres ; j’en veux faire un à mon tour ; et pour prévenir ses lecteurs, il ajoute qu’il écrit sur de bons mémoires. Il est bien digne de Dieu de voir parler le Saint-Esprit ainsi aux hommes pour s’attirer leur croyance.
8. Pourquoi dans l’écriture sainte toujours des allégories, toujours des mystères, toujours des paraboles ? Ah ! dit-on, c’est le style des orientaux. L’écriture n’est donc que pour les orientaux : or, le Saint-Esprit n’est-il que de l’Orient ?
9. L’écriture est pleine de contradictions : Dieu se donne la comédie dans le paradis terrestre en cherchant Adam ; il choisit et rejette Saul. Le miel de Jonathas n’est-il pas ridicule ? c’est le style des orientaux. Un évangeliste dit que Jésus-Christ est mort à trois heures ; l’autre dit que c’est à six. Faute de copiste, répliquera-t-on ; fort bien. Saint Mathieu fait sa généalogie d’une façon, et Saint Luc la fait d’une autre. Est-ce encore une faute de copiste ? mais si le copiste a erré sur les faits, qui l’a empêché d’errer sur les dogmes. Voilà donc ma foi à la merci d’un bénédictin du onzième siècle. Moyse dit qu’il parloit à Dieu comme à un bon ami, face à face, et non pas en énigme. Abraham, à l’age de 99 ans, crut que Dieu lui apparoissoit pour la sixième fois : or, ils se trompoient les bonnes gens ; ces entretiens ne se faisoient que par le ministère des anges.
10. Le Saint-Esprit n’a donc pas dit vrai dans l’ancien testament, ou il ment dans le nouveau. Cependant les anges qui apparoissoient à ces anciens recevoient leurs adorations comme Dieu même : cela les flattoit apparemment. Ces apparitions ne seroient-elles point du style des orientaux ? ils aiment l’allégorie.
11. N’est-il pas absurde que le moindre bachelier parle plus exactement sur la divinité de Jésus-Christ que l’écriture même ? c’est une hérésie que de dire simplement et sans distinction que Jésus-Christ est moins grand que son père : cependant Jésus-Christ dans l’écriture le dit : Pater major me est. Mais, dit-on, il dit aussi Ego et pater unum sumus. Vous distinguez major, et moi je distingue unum. N’avons-nous pas le même droit ? voilà en effet un unum qui est bien clair ; il peut signifier unité de nature, unité de personnes, unité de tout, unité morale. Mais, d’un autre côté, prenant unum dans notre sens, qui sauvera l’antilogie !
12. Il y a une chose étonnante, c’est que les chrétiens ne relèvent point l’écriture par ce qu’elle renferme de bon, si ce bon est ordinaire ; au contraire, ils n’estiment le langage de Dieu que par les paroles qui sont extraordinaires, et si extraordinaires, qu’elles paroissent ridicules à tous les autres hommes ; c’est la preuve la plus convaincante que cette estime est un préjugé. Je voudrois qu’on assemblât dans un même lieu deux hommes sensés, raisonnables et savans de chaque nation qui n’est point chrétienne, et qui n’a jamais entendu parler du christianisme, qu’on traduise l’écriture sainte dans chacune des langues de ces sçavans, pour qu’ils l’examinassent sans prévention : je mets en fait que cet examen condamneroit l’écriture sainte à la condition et à l’ignominieux état de livre humain.
13. Mais, repliquera-t-on peut-être, vingt conciles ou environ ont décidé le contraire : or, ces assemblées là valoient bien celle de vos différens sçavans : point du tout : ces vingt conciles étoient intéressés à diviniser l’écriture sainte ; il n’est point de l’intérêt des pasteurs que l’écriture sainte soit un livre humain : or, dans les causes communes, tout juge intéressé est récusable. N’y aura-t-il donc que dans la cause où il s’agit du bonheur ou du malheur éternel, qu’on n’aura aucun égard aux premières règles du droit et du bon sens !
14. Je serai damné si je n’observe pas les commandemens de Dieu ; mais puis-je les observer ? oui, avec la grace… Mais l’aurai-je quand je voudrai, cette grace ? non ; il faut la demander… Mais puis-je la demander quand j’en aurai besoin ? non ; il faut que Dieu vous donne cette grace pour lui demander ce dont vous aurez besoin. Le don de la prière est une grace. Chrétien qui me réponds ainsi, as-tu puisé tes réponses dans l’écriture sainte ? oui. Eh bien ! ce livre là se moque de toi et de tous les hommes. Comment accorder ces deux textes ; Sine me nihil facere potestis ; et perditio tua ex te Israel ? car pour peu qu’Israël ait d’esprit, et sçache se défendre, il peut repliquer, ma damnation n’est pas ex me : car, pourquoi suis-je damné, mon Dieu ? parce que je ne vous ai pas demandé des graces ? or, pouvois-je vous demander des graces ? ne m’avez vous pas dit que sine te, je ne pouvois rien faire ? si j’avois osé vous en demander j’aurois été pélagien, et vous m’auriez également damné. Après cela, vous avez bonne grace de me venir faire ces tendres reproches : Quid potui facere vinia mea, et non feci. Ce que vous avez pu faire et n’avez pas fait, le voici : me donner le don de la prière.
15. Les théologiens répondront peut-être pour Dieu ; j’ai fait tout ce que j’ai pu pour toi, Israël, puisque je t’ai donné des secours suffisans, et que je n’étois obligé qu’à cela. Israël répondra : sans examiner ce que vous étiez obligé de faire pour moi, et si m’ayant créé pour votre gloire, pour vous aimer, pour vous servir et vous adorer, vous n’étiez point en conséquence obligé de me donner des secours efficaces ; puisque dépourvu de ces secours efficaces, je ne vous ai ni aimé, ni glorifié, ni servi, but que vous aviez en vue : cependant je vous le répète, sans examiner cela, parce que j’y reviendrai après ; qu’appellez-vous des secours suffisans, des secours qui n’ont pas suffi ? Mais, mon Dieu, vous me bernez ; une livre de pain m’est nécessaire tous les jours pour vivre : vous ne m’en donnez qu’une demie ; je meurs de faim je m’en plains, et vous vous justifiez en disant que c’est moi qui me suis tué moi-même, parce que vous, de votre côté, vous m’avez donné des secours suffisans. Allons, mon Dieu, un peu plus de bonne foi que les livres et les docteurs qui se vantent d’être inspirés de vous ; car vous voyez bien. que vous avez tort : en conscience vous me deviez une livre de pain, vous ne me l’avez pas donnée, vous m’avez tué.
16. Ces secours suffisans, poursuivent les théologiens, n’ont été insuffisans que parce que je les ai négligés, mais le cercle revient toujours ; je ne les ai négligés que parce que je ne les ai pas employés ; je ne les ai pas employés parce que je n’ai pas eu la grace de leur emploi, grace qui ne dépendoit pas de moi.
17. Quand Dieu s’est proposé un but, il doit faire tout ce qui est nécessaire pour l’exécution de son dessin : or, Dieu en me créant a eu mon salut en vue et pour but : je ne sçaurois être sauvé sans la grace efficace : Dieu est donc obligé de me donner la grace efficace.
18. Si Dieu a parlé aux hommes, ç’a été uniquement pour leur apprendre ce qu’ils ne pouvoient pas sçavoir par eux-mêmes, et ce qui est nécessaire au salut : donc tous les livres ne sont point révélés ; ce qu’ils contiennent ayant pu nous être transmis par le canal de l’histoire, et étant inutile au salut.
19. Si Dieu a parlé, il a bien parlé, et mieux que les hommes ne feroient : or, l’écriture est obscure et a besoin de commentaire ; donc elle n’est point la parole de Dieu.
20. Ce n’est point à l’écriture que les chrétiens croyent ; qu’on y fasse attention ; c’est à l’explication que les hommes en donnent. Donc ce n’est pas à Dieu qu’ils croyent, mais aux hommes ; ce sont les hommes, et non Dieu, qui les instruisent.
Expliquer l’écriture, la commenter, c’est faire à Dieu l’injure la plus atroce.
21. Dieu se détruit lui-même dans l’écriture : il est aveugle lorsqu’il demande à Adam où il est ; il est , lorsqu’il s’entretient avec le diable sur le chapitre de Job ; il est corporel lorsqu’il a des bras, en quoi il a trompé Tertullien, qui, sur sa parole, le croit réellement ; il est gausseur lorsqu’il gronde Adam ; il est toujours en querelle avec le diable, qu’il ne sauroit dompter : Lucifer commence d’abord par lui débaucher une partie de sa cour ; il escamote ensuite l’homme à mesure qu’il peuploit la terre : il fut question entre eux deux à qui auroit le plus d’autels ; le diable en eut incomparablement plus que Dieu ; jusques-là que de rage il noya tous les hommes pour les punir de la supériorité que son antagoniste avoit sur lui : il réserve une famille, comptant qu’elle le dédommageroit ; point du tout, le diable revient à la charge, et tous les hommes se rangent de son côté, jusqu’au peuple que Dieu avoit appellé, son peuple chéri, bien aimé, favori, enfin, son mignon. La tendresse n’y fit rien ; tout se déclare contre lui : Omnes usque ad unum, dit l’écriture, excepté cependant un corps de reserve de quatre mille hommes, Enfin, Dieu, piqué au vif : Dolore cordis tactus intrinsecus ; dit : parbleu ! j’aurai le dessus, car j’enverrai mon fils : ce fils vient, et alors Dieu dit : Princeps mundi hujus ejicietur foras, me voilà enfin maître du champ de bataille. Autre erreur ; car il est certain que la catholicité n’occupe pas la quatrième partie du monde : il est certain encore qu’il n’y a pas le quart des chrétiens de sauvés : il est certain aussi que ce petit nombre ne vient que de ce que le diable tente les autres. Dieu n’a donc pour lui que la seizième partie des hommes : le diable est resté maître d’une moitie entière et des trois quarts et demi de l’autre. Sur toutes ces batailles, je dis : ou cette manœuvre divertissoit Dieu, ou l’ennuyoit : si elle l’ennuyoit, comme il parut du tems du déluge, puisqu’il s’écria dans son dépit : je me repens d’avoir fait l’homme ; que n’anéantissoit-il le diable, ou que ne l’enchaînoit-il si bien qu’il ne pût remuer ; ces moyens étoient plus simples, au lieu de perdre son tems à envoyer de la pluie pendant quarante jours, et son fils pendant trente-trois ans pour ne rien faire qui vaille. Notez encore que Dieu prévoyoit bien que la façon dont il s’y prenoit ne réussiroit point. Si Dieu à voir toutes les escarmouches de Lucifer contre lui, comme il paroît qu’il fit dans le combat singulier de celui-ci avec Job, cet amusement étoit un peu cruel, puisque les hommes en sont la victime ; d’ailleurs, de quel front Dieu ose-t-il me punir d’avoir servi à ses plaisirs ? Les princes de la terre recompensent leurs bouffons ; les romains donnoient des pensions aux gladiateurs qui couroient le risque de la mort pour les amuser. Mais cessons une histoire extraite fidélement de l’écriture ; elle déshonore le souverain être, elle ne vient donc pas de lui.
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