Front matter
Je venais d’atteindre ma quinzième année, lorsque les Supérieurs du Collège de***, où j’étais depuis ma plus tendre enfance, me firent appeler dans leur salle d’assemblée. En arrivant, je remarquai sur tous les visages, cette expression que feignent les gens indifférens, quand ils ont à annoncer une nouvelle à laquelle ils veulent avoir l’air de prendre part. En effet, c’étoit pour me dire que l’on ne pouvoit me garder plus longtems.
Une place importante ayant appelé mon père dans l’Inde, lorsque j’étois encore en bas âge, il m’avait mis dans ce Collége, où ma pension avait toujours été payée d’avance. La suppression de sa place, causée par des changemens de principes dans l’Administration ; la mort de ma mère, arrivée presqu’en même tems ; d’autres chagrins encore lui avaient rendu odieux le séjour de l’Inde. Il avait vendu toutes ses possessions, s’était embarqué pour revenir en France ; et l’on attendoit, chaque jour, la nouvelle de son arrivée, lorsqu’on apprit qu’il avait malheureusement péri dans la traversée. Il y avait un mois échu au-delà de ce qu’il avait envoyé d’avance pour ma pension ; personne ne se présentait ; par conséquent on courait, en me gardant, le risque de n’être plus payé. — « Et notre maison est trop pauvre », ajouta le Supérieur, d’un ton faussement affectueux « pour que nous puissions suivre le desir que nous aurions de vous servir de pères ; ainsi, mon cher enfant, il faudra sortir d’ici dès demain. — Hélas ! Et pour où aller » ? répondis-je en sanglotant.
« Nous connaissons trop peu le monde », me dit l’un d’eux, pour pouvoir vous donner des conseils ; mais la Providence est grande mon enfant ; on trouve toujours assez pour ne pas mourir de faim ».
Chapitre 01
Quelque tems après, je retournai à la campagne ; mais ce fut pour aller à la terre de : et quelle différence ! Ce n’est pas qu’il ne fût beaucoup aimé, ainsi que ses deux enfans : mais la réputation de Madame d’Arleville l’y avait précédée. Cependant, comme elle n’y était pas encore venue, on lui fit les honneurs que l’on crut devoir à la nouvelle épouse d’un Seigneur que l’on chérissait. Tout le village vint au-devant d’elle : mais on n’avait pas cet air empressé qui fait tout le charme des hommages : le respect seul avait dicté la harangue du Bailli : et ce qui marquait encore plus, c’est que, dans les phrases qui s’adressaient à et à ses deux enfans, on retrouvait l’expression du sentiment. Leurs yeux disaient à l’observateur attentif : « Quel dommage que ce brave homme ait cette femme-là pour épouse ! Nous étions heureux. Il y a bien à craindre à présent que nous ne le soyons plus ». Les plus malins regardaient alternativement la Dame et l’Abbé Fallacio, (qu’elle menait par-tout) et semblaient dire : « Voilà sûrement celui dont on nous a parlé ».
Madame d’Arleville répondit à la harangue du Bailli, par deux ou trois mots qu’elle appela un remercîment : puis s’informa s’il y avait de la piété parmi ses vassaux, enjoignit au bon Curé Francir d’y tenir la main, promit sa bienveillance à ceux qui prieraient le plus : tout cela brodé de quelques phrases mystiques, et dit du ton de dignité d’un être supérieur qui veut bien descendre de sa sphère. Elle finit par donner au Curé diverses choses pour l’ornement de l’Église. Adèle était allée se mêler parmi les villageoises, qu’elle embrassoit bien cordialement, donnant aux jeunes des rubans ; aux vieilles, des croix, des boucles, des colliers…… Son frère, entouré des hommes, leur parlant avec cette affabilité si puissante sur l’inférieur, leur annonçait que, le Dimanche suivant, son père donnerait des prix pour la course, et que l’on danserait ensuite.
La joie revint animer la physionomie de ces braves gens, mais ils regardaient toujours .d’Arleville, avec l’air de dire : — « Quel dommage qu’une aussi bonne Demoiselle, qu’un aussi bon jeune homme aient une pareille belle-mère » !
Il n’y eut que quelques vieilles femmes, dévotes aussi, mais de bonne foi, qui, sachant qu’elle allait tant à l’Église…… Il s’en faut qu’elle en rabattît dans un endroit où elle voulait donner l’exemple. Tous les jours, elle y passait trois ou quatre heures. Le Dimanche, elle y resta presque toute la journée, persuadée qu’au respect pour son rang, ses vassaux joindraient la vénération pour sa piété. Elle se trompait. Nulle part on n’est dupe long-tems de la fausse dévotion. Dès que l’office fut fini, en laissa la béate dans son banc seigneurial, et pendant qu’elle feuilletait ses livres, on était déja au château, disputant le prix de la course, et dansant sous les marronniers de la grande cour.
Chapitre 02
Au lieu de la prétention de briller qui préside aux bals de la ville, on n’avait là que le desir de s’amuser. On y dansait de tout son cœur ; le ménétrier jouait de toute sa force, et la vraie gaieté animait tout le monde. Au lieu de ces tables de jeu, auxquelles vont combattre, pendant toute une nuit, ceux qui ne dansent pas, les mères et les vieillards, assis sur des banquettes, encadraient le tableau et ajoutaient à son effet. Enfin, chacun des rubans qu’Adèle avait donnés aux jeunes villageoises, nouait une collerette et parait un chapeau… Est-il surprenant qu’au village la moindre assemblée devienne une fête ?
C’était pour moi qu’elle en était véritablement une, pour moi qui dansais avec Adèle. Chaque fois que nos mains se touchaient…… nous n’avions pas, comme à la ville, de ces gants, qui exigent un serrement décidé, auquel la pudeur se résout difficilement. Nos mains étaient nues, le moindre frémissement était senti. Et puis ce terrein inégal qui, en mettant de l’incertitude dans les pas, forçait, pour les assurer, de s’appuyer un peu sur la main du danseur…… Je ne sais si mon imagination me trompait, mais elle me rendait bien heureux, et je me livrais à tout le charme de illusions, lorsque Madame d’Arleville revint, suivie d’un laquais portant sa bibliothèque d’Église, ses carreaux, son épagneul…… Elle entend la musique, apperçoit la danse, arrive furieuse, fait renverser l’orchestre ; et, s’en prenant à tout le monde : — « Comment, Monsieur d’Arleville, vous autorisez de pareilles choses ! Et vous, Mademoiselle, c’est comme cela que vous vous respectez ! Danser comme une folle au milieu d’un tas de paysans ! Vous profitez bien des exemples que je vous donne ».
En un instant, la jolie assemblée fut dispersée.
Chapitre 03
Nous ne fûmes pas quittes aussi promptement des aigres et pieuses remontrances de Madame d’Arleville. Le Curé, qui fut mandé, ce bon , en fut le principal objet. — « Il était inconcevable qu’un homme de son âge permît des plaisirs aussi profanes ! — Madame, les malheureux, que le sort condamne à des travaux pénibles, seraient bien à plaindre, si, après une semaine entière de travail, ils n’avaient pas un jour de récréation. — Monsieur le Curé, l’Écriture dit un jour de repos. — Cela est vrai, Madame, mais, pour l’homme que l’habitude de la fatigue rend actif et robuste, un repos absolu serait une peine, au lieu d’être un dédommagement. — Comment ! Monsieur le Curé, vous mettez de la prétention dans vos réponses ! Vous feriez mieux d’en mettre à convaincre vos paroissiens, que le Dimanche est entiérement destiné à prier. — Madame, pour obtenir assez, il ne faut pas exiger trop. L’enfant qui revient de l’école, embrasse son père, lui fait quelques caresses, puis va se livrer aux amusemens de son âge. Si on exigeait que le tems qu’il leur destine, il le passât tout auprès de son père, croyez-vous qu’il mît la même ferveur dans ses caresses ? — Il est bien étonnant, , qu’à votre âge, vous un esprit de tolérance aussi dangereux dans un Pasteur. — Plus on vieillit, Madame, plus on doit devenir indulgent. L’expérience ne sert qu’à prouver les abus de l’intolérance, et j’aime mieux être entouré d’enfans qui m’aiment comme un père, que de gens qui me craindraient comme…… — Curé, finissons un verbiage inutile. Je suis trop instruite sur cet objet, pour que vos phrases puissent ébranler mes principes. Il n’y a qu’un mot qui serve. Je prétends que vous défendiez les jeux et toute espèce d’amusemens, le Dimanche. — Je suis fâché, Madame, de ne pouvoir faire ce que vous desirez : mais je n’agis jamais contre ma façon de penser. — Vous êtes bien hardi, Monsieur, de me tenir tête sur un pareil sujet. Comptez que j’en porterai des plaintes. Eh ! qui aura donc de la religion, si les Pasteurs eux-mêmes…… Cela est affreux ! Grand Dieu ! quel siècle ! quelle perversité ! Monsieur, le Curé, je vous reverrai quand vous aurez adopté d’autres principes. — Madame, ce ne serait pas ce motif-là qui m’en ferait changer ».
sortit, en faisant un salut si expressif, que, pendant quelques minutes, Madame d’Arleville fut comme suffoquée. — « Grand Dieu » ! dit-elle enfin, « qui pourrait croire de pareilles choses ? Et l’on s’étonne que les Seigneurs ne répandent pas le bonheur dans les campagnes ! Ce serait une si grande jouissance pour moi, que de rendre tous mes vassaux heureux ! mais non ; ils ne savent l’être que dans le péché. Et leur Pasteur encore, qui au lieu de les éclairer…… Il n’y a plus ni piété, ni vertu sur la terre ».
Chapitre 04
Ce torrent de pieuses exclamations fut interrompu par une vieille femme-de-chambre, qui vint annoncer que Pyrame (c’est le nom de l’épagneul) avait des coliques. — « Ô ciel, mon Pyrame ! Apportez-le-moi bien vite. Cette chère bête ! que peut-elle donc avoir » ? Pyrame fut apporté mollement étendu sur un coussin, que la vieille déposa sur les genoux de Madame d’Arleville. On fit chauffer des mouchoirs de batiste pour envelopper le malade. On lui présenta toutes les friandises imaginables, tout cela accompagné de caresses pour lui, de reproches pour les gens, de brusqueries contre ceux qui n’apportaient pas assez vite, ou d’un air assez chagrin, ce que l’on imaginait de lui offrir. Au milieu de ses doléances, des expressions de sa mauvaise humeur, Madame d’Arleville ne cessait de se récrier sur son extrême sensibilité, qui ne lui permettait pas de voir souffrir le plus petit être, sans partager ses maux. — « Pour vous, Mademoiselle », en s’adressant à Adèle, « rien au monde ne peut vous émouvoir. Vous verriez mourir ce pauvre animal, sans en être plus affectée. Mon cher Pyrame ! Il n’y a que moi qui compatisse à ton mal. Délicat comme tu es, il y a long-tems que tu aurais péri, si tu étais tombé en de certaines mains. On n’aurait jamais eu pour toi ces soins tendres qui exigent une sensibilité aussi vive, aussi exquise que la mienne…… Qui est-ce donc qui ouvre si brusquement cette porte ? Ce pauvre Pyrame en a tressailli ».
C’était le garde-chasse amenant un paysan qu’il avait surpris tirant un coup de fusil. Ce pauvre homme courut se jeter aux genoux de . Il en fut reçu avec cette nuance de sévérité qui laisse entrevoir le pardon ; et il commençait à se rassurer, lorsque Madame d’Arleville prenant la parole : — , malheureux ! tu oses chasser malgré les défenses ? et encore c’est un Dimanche que tu choisis ! — Madame, je vous supplie de m’entendre : je ne suis point un braconnier. — Au lieu d’être à l’Église ! — C’est la première fois que j’aie chassé ; on peut s’en informer. — Aller braconner, au lieu de prier Dieu ! — Hélas ! c’était pour contenter ma pauvre femme, qui est à la veille d’accoucher, et qui, depuis je ne sais combien de tems, me tourmente pour avoir un bec-figue. — Un bec-figue ! Il sied bien à de pareils êtres d’avoir de telles envies. Allons, allons, conduisez ce drôle-là en prison. — Madame, ayez pitié de moi, de ma femme »… Elle parut au même instant, conduisant un enfant par la main, en portant un autre sur son bras, un troisième dans son sein. Comme elle allait pour embrasser les genoux de Madame d’Arleville, elle eut le malheur de toucher Pyrame, qui se mit à crier. — « Prenez donc garde ; vous êtes d’une mal-adresse ! Mon pauvre Pyrame (au garde) : Eh bien ! faut-il vous dire deux fois la même chose ? — Allons », dit le garde au paysan, « marchons en prison ». La femme suivit. Je suivais aussi, le cœur navré…… Je ne souffris pas long-tems. , qui les avait devancés, fit relâcher le paysan, défendit au garde de paraître, de plusieurs jours, devant Madame d’Arleville, pour éviter ses questions, lui prescrivit de ne jamais rendre compte qu’à lui personnellement des délits qu’il découvrirait, et donna quelqu’argent à cette pauvre famille, pour la dédommager de ce qu’elle venait d’éprouver.
En rentrant au château, je trouvai Madame d’Arleville occupée à donner l’ordre de faire cuire pour son chien, le bec-figue pour lequel elle venait d’envoyer en prison un malheureux père de famille. Pyrame mangea les deux ailes, et l’on alla se coucher un peu plus tranquille ; mais les inquiétudes se renouvellèrent pendant la nuit. On la passa presqu’entière auprès du malade, et, dès que le jour commença à poindre, on fit atteler une chaise.
L’Abbé étant incommodé, il ne put accompagner Madame d’Arleville. Je le remplaçai. Nous voilà donc elle, la vieille femme-de-chambre, moi et Pyrame, j’aurais dû dire : elle, Pyrame, la femme-de-chambre et moi ; c’était sûrement dans cet ordre que nous plaçait la considération de Madame d’Arleville.
Chapitre 05
Nous cheminions dans le silence le plus absolu, par respect pour le sommeil auquel s’était livré l’animal chéri ; mais il fut rudement interrompu par un cahot si violent, qu’une des soupentes se cassa. On juge sans peine et de l’effroi de Madame d’Arleville, et de l’aigreur avec laquelle le cocher fut traité, le tout en proportion de la tendresse qu’elle avait pour Pyrame.
Nous allâmes nous asseoir au pied d’un arbre, pendant que les gens réparaient la voiture. À peine y étions-nous, que nous vîmes au pied d’un autre arbre, un jeune homme vêtu dans le genre paysan, mais avec goût. Il était si absorbé dans ses idées, qu’il ne nous apperçut pas. Après quelques soupirs, il prit une guitare qui était à côté de lui, et chanta.
ROMANCE.
Il soupira de nouveau, détacha sa guitare… alors il nous apperçut. Il vit en même terris les soins que l’on se donnait pour réparer la voiture, et vint, avec beaucoup d’empressement, nous offrir un asyle chez lui, jusqu’à ce que nous pussions repartir. Nous acceptâmes. Il nous conduisit à une petite chaumière, dans laquelle le nécessaire se trouvait à peine. Il s’empressa de mettre dans l’âtre un fagot de sarmens ; puis essuyant les escabelles qui lui servaient de siéges… — « Est-ce là toute votre cabane » ? dit Madame d’Arleville du ton le plus dédaigneux. — « Je vous demande pardon, Madame, j’ai encore une chambre. — Voyons. Mon Pyrame y sera peut-être un peu moins mal qu’ici. — Madame, c’est qu’elle est occupée par deux soldats, dont un s’est trouvé fort indisposé, ce matin, en passant par ici. Je lui ai donné mon lit. — Peut-être qu’à présent il se porte mieux, et qu’il pourra céder la place. — Je crois qu’il dort. — Il n’y a qu’à l’éveiller. — Je ne le puis, Madame ; ce pauvre homme a besoin de repos. — Voilà bien des égards pour des gens qui sûrement vous payeront fort mal. Je ne leur demande rien, Madame ; je ne suis point aubergiste. — Aubergiste ou non, je vous paierai bien, moi. — Je suis bien fâché, Madame, de vous refuser, mais ce soldat est malade ; cela répond à tout. — Mais que savez-vous si lui-même ne serait pas bien aise de céder la place moyennant un pour-boire ? La Fleur, allez-y de ma part Le mot n’était pas fini, que la Fleur était dans la chambre voisine, faisant la proposition de la part de sa maîtresse. J’entends bientôt une voix s’élever : — ! ta maîtresse -elle la Dame de trente-six villages, elle se porte bien, et non pas mon camarade. La Fleur parla sans doute de Pyrame. La même voix s’éleva de nouveau. Comment, maraut ! c’est pour un animal que tu proposes de déplacer un homme malade ! Crois-moi débarrasses vîte le plancher, si tu ne veux pas que je te mesure les épaules avec le plat de mon sabre ».
Chapitre 06
La Fleur sortit au plus vite. En sortant, il laissa la porte ouverte : j’étais devant cette porte : le lit était en face ; le jour d’une fenêtre portait précisément sur le visage de celui qui occupait le lit, et ce jour me fit reconnaître Bernard. Le reconnaître et m’élancer vers lui, fut l’ouvrage d’un seul instant. Son camarade, celui qui avait si bien accueilli la Fleur, c’était notre cher Sans-Regret, qui, après les premiers momens d’effusion, voulait absolument aller au village voisin célébrer la rencontre avec une ou deux bouteilles. Je refusai, donnant pour excuse, qu’il me faudrait partir dès que la voiture serait raccommodée. — « Est-ce que vous êtes avec cette…… » ? Je lui mis la main sur la bouche, en lui disant qu’il pourrait me faire beaucoup de tort.
Bernard lui prescrivit de se taire, et voulut même, à ma considération, faire une politesse à Madame d’Arleville, en se levant tout de suite pour céder la chambre. Sans-Regret ne le lui permit qu’après bien des assurances qu’il nétait plus malade.
C’était une colique que Bernard avait eue. — « C’est bien étonnant », dit Sans-Regret, quand nous fûmes dans le jardin, où nous allâmes pour laisser toute la chaumière à la disposition de Madame d’Arleville, « c’est bien étonnant qu’il ait eu cette colique-là ! Dans l’endroit où nous avons couché cette nuit, il n’y avait que de la mauvaise bière, de la mauvaise eau : il n’a pas voulu se résigner, comme moi, à ne boire que de l’eau-de-vie. Il est vrai que je m’étais bien conditionné ; mais lui, il souffrait comme une malédiction. Heureusement qu’nous avons trouvé cet honnête jeune homme qui nous a amenés chez lui, et qui a eu bien soin de Bernard ; car, moi, faut en convenir, je n’étais pas en état d’çà ; mais c’est égal ; j’ai fait un somme, y n’y paraît plus, sinon que je suis bien altéré ».
Je l’interrompis, pour lui demander par quel hasard je les rencontrais-là. — « Tiens » ! dit-il, « est-ce qu’il ne le sait pas » ? — Bernard m’apprit que Julie avait donné à Lisbeth de quoi lui acheter son congé, pour qu’il pût l’épouser. En comparant les dates, je vis que c’était le premier usage qu’elle avait fait des bienfaits de Sermeuil.
« Pour moi », dit Sans-Regret, je n’ai obtenu qu’un petit campos pour accompagner Bernard. C’est ici qu’il faut nous quitter ; mais je n’veux pas le laisser malade, et, avant que nous nous séparions, faut réchauffer avec du bon vin ces maudits glaçons qu’il a bus hier. Moi-même j’ai soif comme une canicule…
On vint me chercher pour partir. La dévote n’était pas patiente : je n’eus que le tems de les embrasser.
Chapitre 07
« Vous connaissez ces gens-là » ! me dit Madame d’Arleville, en plaçant à la fin de sa phrase le même point que l’on met après le mot fi ! — « Oui, Madame. L’un des deux est mon meilleur, mon plus cher ami ». J’ajoutai le récit des preuves que Bernard m’avait données de l’excellence de son cœur. — « C’est bien », me dit-elle, « de ne point oublier ces choses-là. Il faut le rembourser. — Il y a long-tems, Madame, que la dette d’argent est payée ; mais celle de la reconnaissance, rien au monde ne pourra jamais l’acquitter. — À la bonne heure ; mais vous voilà dans une autre sphère. Vous ne pouvez plus avouer de pareilles gens. — Dans quelque rang que la fortune me place, je me ferai toujours honneur d’un ami comme Bernard. — Songez qu’en voyant des gens au-dessous de soi, on peut se faire beaucoup de tort. — Je ne peux le craindre que vis-à-vis de personnes dont l’opinion, dès ce moment-là, me deviendrait indifférente ». En prononçant ces derniers mots, je serrai un peu le ton. Un mouvement d’inquiétude que fit Pyrame, fixa, ou du moins eut l’air de fixer l’attention de .d’Arleville.
instans après, l’ennui me faisant desirer que le tems avançât, je voulus savoir quelle heure il était. « Est-ce-là », me dit-elle, « cette fameuse montre ? — Oui, Madame » ; Elle la prit, l’examina avec un sourire dédaigneux ; puis me la rendant — « n’était pas fastueux dans ses présens ».
J’ouvris la bouche pour répondre. J’eus la prudence de me retenir, et je fis bien. J’aurais fâché sans corriger. À quoi bon ?
Je m’empressai de remettre la montre à sa place, me reprochant comme un sacrilége de l’avoir exposée au mépris d’une profane.
Chapitre 08
Arrivé à Paris, je laissai Madame d’Arleville déployer toute sa sensibilité pour son Pyrame, et pendant qu’elle consultait les Médecins, je courus chez ma bonne mère Simplet. Comme j’allais ouvrir sa porte, je l’entendis chanter, et distinguant, dès les premiers mots, qu’elle improvisait air et paroles, je m’arrêtai pour écouter ; voici ce que j’entendis : La basse n’est pas, comme on pourrait le croire, une addition subséquente ; elle était formée par le sourd et chevroté du rouet qui s’alliait assez bien avec la voix tremblante et cassée de la chanteuse.
Nota. Cette basse étant faite pour un clavecin, si l’on veut la jouer avec un instrument qui ait de la tenue comme le violoncelle, il faut ne prendre que les notes de la basse fondamentale. On les a marquées ici, les noires par des points, les blanches par un signe qui leur ressemble.
« Oui, ma bonne mère, oui, vous allez être heureuse. Ce soir, sans faute, vous le verrez, ce cher Bernard. — Ô ciel ! c’est vous, mon cher enfant ! que je vous embrasse donc. Par quel hasard ?… Mais comment savez-vous que Bernard ?… — Je l’ai rencontré sur la route. — Cette pauvre Lisbeth ! comme elle va être contente ! Et sa maîtresse donc ! C’est elle qui a acheté le congé de Bernard, et c’est bien autant pour me rendre mon cher fils, que pour donner à Lisbeth le mari qu’elle aime. Allons vîte leur faire part… Laissez-moi donc passer ; je veux être la première à leur annoncer cette bonne nouvelle. » Et la voilà arri- vant de toute la vitesse de ses jambes chez Julie, qui, avertie par le bruit précipité de sa béquille…… Mais elle n’a pas le tems de lui demander ce qui lui fait tant hâter sa marche… — « Il l’a vu. Il vient… Il n’a plus que six lieues…… Ce soir, sans faute, nous le verrons ». On se doutait bien que c’était de Bernard qu’il s’agissait ; mais ses idées étaient si bouleversées par l’excès de la joie, qu’on aurait pu être long-tems sans en être sûr, si je n’avais été son interprête.
Il n’est pas besoin de dire quelle fut la joie de Lisbeth. On se promit bien d’aller à la rencontre de Bernard. Je m’en faisais une fête ; mais Madame d’Arleville ne me permit point d’être de cette agréable partie.
À force d’argent, elle avait engagé un Médecin à venir soigner Pyrame, à la campagne, où cette pauvre bête serait plus tranquille, respirerait un air plus pur, etc. etc. Il fallut donc repartir tout de suite.
Je le rencontrai bien, ce cher Bernard ; mais la voiture dans laquelle je me trouvais n’était pas à mes ordres. Je ne pouvais seulement pas demander qu’elle allât moins vite et je n’eus que le tems de faire signe à Bernard par la portière. Mon meilleur ami retournait auprès d’une mère respectable, devenue aussi la mienne par ses bienfaits ? il allait unir sa destinée à celle de son amante : ma présence aurait mis, j’en suis sûr le comble à son bonheur, et je m’éloignais ! Cruelle nécessité d’engager sa liberté pour assurer son existence, à combien de sacrifices tu nous forces !
Chapitre 09
À quelque tems de là, Madame d’Arleville retourna bien encore à Paris, mais, cette fois, l’Abbé n’était pas malade. D’ailleurs l’objet de ce voyage était exclusivement de son ressort.
À deux ou trois époques de l’année, Madame d’Arleville faisant divorce avec le monde, allait s’enfermer, pendant plusieurs semaines, dans une Communauté. Là, un régime doux une vie tranquille, de longues nuits un dégagement absolu de toutes les choses de la terre, calmaient l’âcreté que son sang avait pu contracter dans la société des profanes mondains, et rétablissaient dans toute sa fraîcheur ce teint calme et reposé qui prolonge la jeunesse des dévotes. Uniquement occupée du ciel, la terre entière se serait bouleversée, pourvu que le lieu de sa retraite eût été excepté de ce bouleversement général, la tranquillité de la béate n’en aurait pas été troublée. Pour ôter jusqu’à la possibilité de venir la distraire, elle changeait chaque fois de Communauté et l’on ignorait toujours celle qu’elle avait choisie. Exceptons-en cependant l’Abbé ; mais il était si discret, si fidèle au plan de solitude absolue, qu’il n’y eut seulement pas moyen d’informer sa recluse que son mari était malade, et même très-dangereusement.
Chapitre 10
Le jour même du départ de la dévote pour sa retraite, une tante avait emmené le jeune d’Arleville et sa sœur, pour passer quelque tems dans son château. avait pris le parti de choisir ce même tems pour faire avec moi une tournée que ses affaires exigeaient. Nous partîmes à cheval, sans aucune suite. En passant devant une petite maison de campagne isolée, le cheval de fut effrayé par un chien qui sortit à l’improviste. fut désarçonné, et blessé à la tête. Le jardinier de la maison accourut. Ce ne fut qu’avec bien de la peine, et à l’aide d’une civière, que nous parvînmes à l’y transporter. Les maîtres étaient absens. Ce pauvre homme, désolé du malheur dont son chien était la cause, donna au blessé la meilleur chambre de la maison. Un chirurgien, que j’envoyai chercher dans une ville voisine, déclara qu’il n’y avait aucun danger ; mais qu’il pourrait y en avoir, si l’on risquait le moindre déplacement. Il fallut donc rester dans cette maison étrangère, où, le jardinier excepté, j’étais seul pour soigner . Je ne le fus pas long-tems.
J’avais mandé à la mère Simplet l’accident arrivé à . Un jour qu’il sommeillait, j’étais, depuis un instant, sur un perron à côté de sa chambre ; j’apperçois venir une femme couverte de sueur et de poussière, la tête nue, ses cheveux développés au gré du vent, précipitant sa marche, ne suivant aucun sentier, tendant vers la maison par la ligne la plus droite ; sans plus s’inquiéter des récoltes qu’elle traversait, que des ronces qui la déchiraient. Bientôt elle arrive toute haletante ; elle est près de moi…… Nous nous reconnaissons…… C’était Justine…… Elle tombe exténuée de fatigue. Un long-tems s’écoule sans qu’elle puisse proférer une seule parole. Enfin elle me demande des nouvelles de M. d’Arleville, me prie de la cacher quelque part…… Mais lorsqu’elle m’entend dire que la chambre est si peu éclairée, à cause de la faiblesse du malade, qu’à peine peut-on y distinguer les objets, elle se précipite à mes genoux, sans que je puisse l’en empêcher, pour me conjurer de l’y introduire. Elle ne se releva que quand j’y eus consenti.
Elle entra aussi tremblante que la feuille, s’approcha sur la pointe du pied, puis allant se placer auprès du lit, elle entr’ouvrit le rideau, et ses yeux ne quittèrent plus . Le moment de prendre une boisson étant venu, je la préparai. Justine, joignant les mains, me conjura par signes de permettre que ce fût elle… Je lui donnai le verre que je tenais. Elle le prit avec transport, se glissa le long du lit, en se faisant suivre du rideau, de manière à en être cachée…… Elle était si agitée, qu’à peine restait-il la moitié de la boisson dans le verre, quand elle le présenta au malade.
Lorsque le jardinier vint, j’annonçai Justine comme une garde que j’avais fait venir de Paris.
Elle me seconda, en modérant devant lui la tendresse de ses soins ! mais combien elle s’en dédommageait lorsqu’il n’y avait qu’elle et moi ! sur-tout lorsque venait à s’endormir ! Un jour entr’autres qu’il sommeillait, ayant une main hors du lit, après l’avoir considéré long-tems pour s’assurer qu’il était endormi, elle se baissa sur sa main la baisa ; puis me sautant au cou : « Ah mon ami » ! me dit-elle en me serrant de toute sa force, « quel bonheur je vous dois » !
Cependant le jeune d’Arleville et sa sœur, à qui j’avais écrit, étaient sur le point d’arriver. La dévote, dont la retraite allait finir, ne devait pas tarder non plus. Il fallait que Justine s’éloignât. Le malade était hors de tout danger ; d’ailleurs, je lui promis de lui en donner tous les jours des nouvelles…… En s’en allant, elle emporta dans un sachet qu’elle plaça sur son cœur, les cheveux qu’il avait fallu couper à , pour faciliter le pansement.
Bientôt tout le monde arriva. Bientôt le malade fut en état d’être transporté à son château. On lui conseilla, pour recouvrer entièrement la santé, d’aller prendre les eaux d’Aix-la-Chapelle.
Chapitre 11
Quelques affaires me fournissaient un prétexte pour ne pas être du voyage. Je les fis valoir avec toute l’adresse d’un amant qui craint de s’éloigner…… Jamais, non, jamais je n’aurais eu le courage de quitter Adèle. L’absence qu’elle venait de faire m’avait appris combien son existence était nécessaire à mon bonheur. À son départ, son frère et moi nous nous étions embrassés : la tante, qui les emmenait, et qui était de ces femmes du bon vieux-tems, en avait fait de même. Adèle était là ; j’avais osé faire un mouvement vers elle…… La bonne tante n’avait rien trouvé de si simple au moment d’un départ ; le père ne s’y était pas opposé ; mais Adèle avait paru craindre que je ne profitasse de l’occasion. J’avais deviné cette crainte, respecté sa rigueur, et trouvé dans son embarras un dédommagement auquel j’attachais le plus grand prix. À son retour, dans l’ivresse de sa reconnaissance pour tous les soins que j’avais eus de son père, elle avait fait vers moi un mouvement que la pudeur avait arrêté aussi-tôt ; mais j’avais apperçu l’intention, et mon cœur s’était livré plus que jamais à toutes les illusions de l’amour. En vain la raison m’offrir son miroir. — « En quoi suis-je coupable » ? me disais-je. Seul je souffrirai de cette passion. Jamais Adèle ne saura…… ». Insensé que j’étais ! mes yeux lui disaient à chaque instant ce que ma bouche n’aurait jamais osé prononcer. Les siens… j’osais croire… Amour ! Amour ! comme tu te joues des faibles mortels ?
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Blançay.
