Read here

Œuvres de saint Denys l’Aréopagite

Pseudo-Denys l’Aréopagite · 1845 · Free in the US

132,296 words · about 9 h 16 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1845 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Œuvres_de_saint_Denys_l’Aréopagite&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Pseudo-Denys l’Aréopagite
Language
French
Published
1845
Length
132,296 words · about 9 h 16 min
Sections
8 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (8)
  1. Front matter under 1 min
  2. Introduction about 3 min
  3. Article premier about 1 h 37 min
  4. Article deuxième about 2 h 6 min
  5. Livre de la hiérarchie céleste about 1 h 2 min
  6. Livre de la hiérarchie ecclésiastique about 1 h 29 min
  7. Livre des noms divins about 2 h 20 min
  8. Lettres about 39 min

Continue:

Front matter

FIN DE LA TABLE.

Page 16, ligne 15, au lieu de il le façonne, lisez il se façonne.

Page 25, ligne dernière, au lieu de ὑπόστσαις, lisez ὑπόστασις.

Introduction

Il faut que les livres, comme les hommes, justifient de leur origine. Lorsqu’ils ne sauraient nommer leur père, l’opinion publique les accueille avec une sorte d’humeur hostile ; et l’obscurité et le mystère, si puissants ordinairement à exciter la curiosité, ne font ici que décourager la confiance. Une réprobation anticipée fait à ces enfants perdus des destinées ingrates ; et la flétrissure qui ne les avait atteints cependant que par voie de solidarité, disparaît à peine parmi le prestige et dans l’éclat de leur réelle et propre gloire. Cette loi est empreinte de pensées hautement morales, et il ne faut pas l’abolir ; mais on doit l’appliquer avec discrétion et réserve, de peur d’être injuste. Après tout, le bâtard de Dunois valait bien un autre homme ; et quand même l’Iliade ne viendrait pas d’Homère, comme le disent en effet quelques critiques d’outre-Rhin, ce n’en serait pas moins un beau poëme.

Ces remarques sont parfaitement applicables aux livres dont on offre ici la traduction. On les connaît peu, on les étudie encore moins. Qui a entendu parler de saint Denys l’Aréopagite comme d’un philosophe distingué et d’un théologien sublime ? Je ne sais même pas si l’on vous pardonnerait d’invoquer son autorité comme antique et vénérable, quoiqu’il soit certainement impossible d’assigner à cet écrivain une date moins reculée que le quatrième siècle.

Eh bien ! quel est le principe de cette défaveur ? Est-ce la faiblesse ou le peu d’importance des écrits eux-mêmes ? Mais la philosophie n’a rien produit d’aussi élevé et d’aussi pur, l’antiquité ecclésiastique n’a guère d’ouvrages plus remarquables. N’est-ce pas plutôt le doute qu’on éleva sur leur authenticité ? Je le pense assurément. Faut-il donc admettre que ces œuvres soient apocryphes ? Il est beaucoup plus facile de faire voir qu’elles ne le sont pas. Alors pourquoi les flétrir, à raison de leur supposition qui est moins certaine, et non pas les honorer à cause de leur authenticité qui est plus probable ? Ensuite pourquoi cet anathème préventif ne reculait-il pas devant la valeur intrinsèque et le mérite réel des livres dont il s’agit ? C’est qu’en matière d’honneur et de légitimité, un soupçon est toujours chose grave, souvent chose mortelle ; et puis encore, c’est précisément un de ces cas d’injustice dont j’ai parlé plus haut.

Ainsi deux questions se présentent : les ouvrages attribués à saint Denys l’Aréopagite sont-ils véritablement de lui ? puis quelle utilité et quelle portée faut-il leur reconnaître ?

D’abord l’opinion que ces livres sont apocryphes, opinion mise à la mode par des hommes d’un catholicisme douteux, et amicalement saluée par le protestantisme en foule, est-elle la mieux fondée en raison ? Nous sommes loin de le penser. Il ne suffit pas de quelques sophismes acerbes, ni d’un peu de bel esprit, pour se dispenser d’un examen approfondi, ou pour rendre une décision sans appel.

D’ailleurs, quand même on ébranlerait nos preuves, il resterait encore à fonder l’opinion opposée ; nous ne laisserons pas à nos adversaires le droit de se livrer avec intempérance à toutes les négations imaginables, tandis que nous serons dans l’obligation de tout établir positivement. C’est pourquoi nous demandons la révision d’un procès jugé sous l’empire de préventions fausses, et peut-être même avec une partialité préméditée.

Ensuite, authentiques ou non, ces livres qui remontent au moins jusqu’au quatrième siècle, ont un mérite incontestable, soit comme monuments, et à raison de leur antiquité, soit comme corps de doctrine, et à cause de la sublimité des enseignements qu’ils renferment, soit enfin à cause de l’influence puissante qu’ils exercèrent sur les études théologiques d’Orient et d’Occident surtout. Ils furent cités avec admiration et commentés avec amour par les plus grands génies. Les plus graves questions y sont abordées sans détour, et y reçoivent une solution claire et précise. La théologie en est élevée et pleine de pieuse ferveur, la philosophie hardie et pure, les pensées profondes et pompeusement rendues. Qu’on veuille bien les étudier, et on les absoudra sans peine des injures que leur ont décernées certains protestants, et, si j’ose faire ce rapprochement, de l’injuste oubli où ils furent laissés par quelques catholiques. Nous désirons aussi montrer la légitimité de cet éloge, en nous livrant à une appréciation sommaire des doctrines qu’a professées saint Denys, et en constatant leur influence sur le génie chrétien. Cette introduction aura donc deux parties : la première où l’on dira ce qu’il faut penser touchant l’authenticité des ouvrages qui portent le nom de saint Denys l’Aréopagite ; la seconde où l’on résumera les principaux points qu’a traités l’auteur, en rapprochant l’une de l’autre les assertions qui expriment toute sa pensée, et en les comparant avec les assertions analogues ou opposées des théologiens et des philosophes.

Article premier

ARTICLE PREMIER.

Où l’on discute l’authenticité des livres attribués à saint Denys l’Aréopagite.

On doit estimer que saint Denys l’Aréopagite est l’auteur des livres connus sous son nom.

On désigne avec précision l’origine d’un grand nombre de monuments littéraires, tandis qu’on n’est pas encore fixé, si tant est qu’on doive jamais l’être, sur la véritable origine de quelques autres. Il y a donc des signes qui décèlent l’âge et le créateur des œuvres de l’esprit, et des principes qui règlent la critique dans l’appréciation de ces marques diverses et dans l’application qu’il s’agit d’en faire. En un mot, il y a une législation d’après laquelle se constate cette paternité intellectuelle ; autrement on pourrait dire avec impunité que les poëmes d’Homère furent écrits par un de nos contemporains, et que les dialogues de l’orateur nous sont venus des Chinois ; autrement encore, on ne pourrait, touchant les questions de ce genre, ni entrer dans le doute, ni acquérir la certitude.

Il existe donc des caractères distinctifs auxquels on peut reconnaître l’origine d’un ouvrage, soit que nous les trouvions empreints en lui-même, soit que des témoins nous les présentent. Car tout livre rappelle nécessairement une époque, un style, un ordre d’idées qui sont comme ses titres de naissance ; et presque toujours aussi il est cité, applaudi, ou combattu par les contemporains, ou par les générations postérieures.

Mais ces indications intrinsèques ou extrinsèques ne sont pas toutes également significatives. Elles se présentent parfois comme faits matériels, et alors on essaie moins volontiers de les combattre ; parfois comme faits moraux, et alors il est plus facile peut-être de les plier au caprice des interprétations diverses. Encore faut-il avouer que, dans l’une et l’autre espèce, on n’atteint pas, pour tous les cas, un même degré de certitude : la critique ne répand pas une égale lumière sur tous les points de son vaste domaine ; il y a, comme dans le monde physique, les ténèbres épaisses, la clarté douteuse et la splendeur éblouissante.

Quand donc, en vertu de règles communément avouées, on s’applique à discerner les preuves d’authenticité et les preuves de supposition de quelque écrit, il arrive, ou bien qu’elles s’imposent à l’intelligence et à la bonne foi, de sorte qu’on ne peut les rejeter sans cesser d’être raisonnable et loyal ; ou bien qu’elles sollicitent l’adhésion avec plus ou moins de force, tellement qu’on peut les rejeter sans absurdité, mais non pas sans témérité.

Il était bon de rappeler ces principes dans une matière où il s’agit d’apprécier le silence et les témoignages des temps anciens, les négations et les affirmations quelquefois passionnées des partis, et nous voulons plutôt fournir au lecteur les éléments d’une solution, que proposer notre opinion d’une manière tranchante. Il nous semble donc téméraire de nier l’authenticité des œuvres de saint Denys, et nous croyons qu’on en conviendra, si l’on veut examiner les preuves, soit intrinsèques, soit extrinsèques, que nous rassemblons ici.

§ 1.

Preuves intrinsèques.

Comment un livre peut-il attester lui-même qu’il est l’œuvre de tel auteur ? C’est sans doute par les choses qu’il renferme, par le caractère des doctrines, par la couleur générale du style, par la nature des faits consignés. Ensuite quand est-ce que cette attestation d’un livre doit être réputée valable ? Sans doute encore quand il ne présente aucune contradiction soit avec lui-même, soit avec d’autres monuments du temps. Donc un écrit ne doit pas être rejeté comme apocryphe, lorsque,

Il existe une parfaite analogie entre les doctrines de l’auteur prétendu et les doctrines qu’il dut professer dans le siècle où on le place et dans la position qu’on lui fait ; lorsque,

Le style, aussi bien que le fond des choses, rappelle les études et la profession d’ailleurs connues du personnage ; lorsque,

L’écrivain signale la part qu’il a prise à des événements contemporains, et qu’il cite les hommes de son époque et les relations qui l’attachaient à eux, tellement que ces indications sont en conformité parfaite avec ce que l’histoire nous apprend de lui ; lorsque,

En attribuant l’écrit à quelque faussaire, on tombe dans des difficultés réellement insolubles, dans des impossibilités morales.

Ces indices suffisent, parce qu’en droit les adversaires ne sauraient en imaginer d’autres, et parce qu’en fait leurs observations se ramènent à ces quatre chefs. Ces indices réunis donnent au moins un haut degré de probabilité à une opinion : autrement, en droit, il faudrait abolir cette partie de la critique qui consiste à juger de l’authenticité d’un livre par les caractères qu’il présente, et en fait, jamais aucun livre n’aurait des caractères intrinsèques d’authenticité.

C’est pourquoi il reste à conclure que notre Aréopagite est l’auteur des ouvrages qu’on lui attribue. En effet :

Il existe une parfaite analogie entre les doctrines exposées en ces livres, et les doctrines que dut professer saint Denys.

D’abord, membre de l’Aréopage, comme le suppose son nom, et comme l’atteste positivement saint Luc, Denys ne dut pas rester étranger à la philosophie. Ce tribunal, dont il était président, au rapport de Michel Syngel, ne se composait que d’hommes versés dans la science des lois et de la religion, et capables d’apprécier les différents délits contre les citoyens, la patrie et les dieux. C’est là que Socrate plaida la cause de la philosophie ; c’est là que fut amené à son tour saint Paul, prédicateur d’une philosophie nouvelle. À la vérité, on pourrait dire que l’Aréopage, en cette double circonstance, n’a pas fait honneur à ses lumières ; mais il n’en serait pas moins évident que les doctrines philosophiques devaient comparaître devant ce sénat pour y être discutées et jugées. Au reste, cette objection, si c’en est une, ne nous atteindrait pas, puisque Denys, subjugué par la puissante parole de l’Apôtre, prouva la justesse de son sens philosophique, aussi bien que sa correspondance à la grâce. De plus, au premier siècle de l’ère chrétienne, connue du temps de Cicéron, et comme plus tard du temps de saint Basile et de saint Grégoire, Athènes était le sanctuaire de l’éloquence et de la philosophie.

Tout le monde sait la passion du peuple athénien pour le beau langage, et que ces Grecs dégénérés, qui trouvaient trop pesante l’épée des vainqueurs de Marathon et de Salamine, n’avaient plus guère d’autre occupation que de dire et d’entendre quelque chose de neuf. Or, conçoit-on que, seul, l’athénien Denys ne se soit pas laissé emporter par le tourbillon de la curiosité générale ? Conçoit-on que les nombreux auditeurs qui tour à tour inondaient le Portique, le Lycée, l’Académie, ne l’aient jamais entraîné dans leurs flots ? Quand Rome et l’Asie abordaient au Pyrée, en demandant le chemin des écoles, Denys, personnage distingué par ses richesses, sa naissance et les qualités de son esprit, ne céda point à la tentation d’étudier ce que venaient admirer et apprendre les maîtres du monde ? Voilà ce qu’on ne saurait admettre. Ce ne sont ici que des conjectures, dira-t-on. Il est vrai ; aussi je ne leur suppose pas ce caractère de force invincible, par lequel des faits nettement établis déterminent en nous une pleine conviction. Oui, ce ne sont que des conjectures ; mais je sens que la bonne foi, l’impartialité du lecteur les accueillera comme légitimes et valables dans l’espèce. D’ailleurs elles se trouvent justifiées et puissamment confirmées par les ménologes des Grecs, par l’autorité de Siméon Métaphraste, de Michel Syngel, des historiens Nicéphore, Suidas et Eusèbe de Césarée, et de saint Grégoire de Nazianze : témoignages calmes et antiques, que la postérité préférera sans doute aux négations tardives et atrabilaires de quelques critiques protestants.

Ensuite converti à la foi par saint Paul, le philosophe devint théologien éminent. Il reçut la vérité chrétienne avec cette plénitude surabondante, dont sa science philosophique et surtout sa fidélité à l’appel divin le rendaient capable. Effectivement cette intelligence qui avait demandé vainement la réalité et la vie à de faux systèmes, ne dut-elle pas saisir fortement les enseignements substantiels et pratiques de l’Apôtre ? Ce cœur, qui jusqu’alors n’avait guère pu aimer que les ténèbres, n’embrassa-t-il pas la lumière avec un indicible transport ? Quel ne fut pas le tressaillement de cette âme, lorsque, enveloppée dans le filet de la parole évangélique, elle se vit tirée du courant fangeux des opinions païennes, et amenée au grand jour d’une pure et sainte doctrine ? Après la stupeur où le plongea nécessairement une transformation si subite et si intime, le premier sentiment qui toucha l’âme du néophyte, ne fut-ce pas un sentiment de reconnaissance et de dévouement sans bornes pour la vérité connue ? Qui doute des succès d’un homme étudiant sous l’empire d’une conviction miraculeusement formée, avec toute la fécondité d’un esprit cultivé et mûr, et avec toute la chaleur d’un amour qui commence ? De plus, comme l’insinuent ses biographes, saint Denys rencontra ce que le Seigneur promet aux chrétiens de tous les temps, ce qui échut si largement aux chrétiens des premiers siècles, les souffrances et la persécution ; il lui fallut briser les liens d’amitié, de famille, de religion, et ces déchirements ne s’opèrent que parmi les railleries, les reproches et la douleur. Mais à chaque humiliation de notre esprit, correspond un rayon de lumière divine ; à chaque froissement de notre cœur, une étincelle de charité ; à chacune de nos larmes, une gloire. Il est donc permis de penser à ceux qui ont la foi, que Dieu changea les tribulations de notre saint en des trésors de science sacrée. Enfin, saint Denys fut initié à la doctrine chrétienne par le sublime Apôtre dont il était devenu la conquête : c’est ce qu’il affirme lui-même ; c’est ce qu’attestent unanimement les diverses autorités déjà citées, les ménologes, les biographes, les historiens ecclésiastiques. Si donc l’on se rappelle que saint Paul, au rapport de l’antiquité, prenait sur ses auditeurs un magique ascendant ; si l’on se rappelle la haute théologie dont il a confié le secret à ses épîtres, on avouera que le disciple d’un tel maître dut faire des progrès rapides, et pour employer un mot de saint Chrysostome, que le nourrisson de cet aigle dut prendre vers les choses divines un magnifique essor. Aussi est-il dit qu’il se distingua par sa science autant que par sa vertu, et qu’il fut choisi pour évêque de sa ville natale : Dionysius Corinthiorum Episcopus… indicat quomodo Dionysius Areopagita ab apostolo Paulo ad fidem, secundum ea quæ in actis sunt scripta, conversus, primus Atheniensis parœciæ episcopatum suscepit..

Philosophe distingué, pieux et savant évêque, appelé à justifier les dogmes du christianisme devant les nombreux sectateurs de Platon, d’Aristote et de Zénon, saint Denys aborda sans doute les plus hautes questions qui tourmentaient la philosophie et leur donna une solution scientifique. La direction jusque-là imprimée à son génie et l’empire des circonstances le jetaient nécessairement dans cette voie. Si donc il a laissé quelques écrits, on devra y trouver le double caractère que revêtirent ses enseignements, les conceptions du philosophe et la foi pure du théologien. Or il suffit de lire quelques-unes des pages qui suivent, pour se convaincre que l’auteur de ces œuvres était également façonné aux spéculations philosophiques, et versé dans la science de la religion. Il disserte avec justesse et profondeur sur les plus incompréhensibles attributs de Dieu. La création, l’origine et la nature du mal sont admirablement expliquées. La hiérarchie des esprits célestes est présentée comme un reflet de la Trinité, et comme le type de notre Église terrestre. Les sacrements, canaux de la grâce, nous transmettent la charité, fleuve de feu qui jaillit du trône de l’Éternel, traverse tous les ordres des choses créées, et remonte à sa source, emportant vers leur principe tous les cœurs qu’a touchés le céleste incendie. Les mondes naturel et surnaturel sont décrits, leur différence établie, leurs rapports constatés ; et, emportée sur les ailes de la foi, la raison de l’écrivain franchit d’un vol tranquille et assuré des régions que nul regard n’a jamais contemplées qu’en tremblant. Au surplus, des hommes qui portent un beau nom dans la science et la religion, ont donné à saint Denys un brevet authentique de philosophie et de théologie. Nul ouvrage de l’antiquité ecclésiastique ne fut si fréquemment traduit ou commenté que les écrits de notre Aréopagite. Scot Érigène en offrit une version latine aux Français du temps de Charles-le-Chauve. Le moyen âge en fit ses délices, et ils conquirent l’estime des plus renommés docteurs, Hugues de Saint-Victor, Albert-le-Grand, Alexandre de Haies, saint Thomas. Marsile Ficin, que la renaissance appelait l’âme de Platon, enrichit de notes savantes plusieurs des traités de saint Denys. Enfin Bossuet leur emprunte parfois ces puissantes idées, par lesquelles son génie élargit et illumine les questions.

Puisqu’il a été prouvé d’un côté que saint Denys l’Aréopagite fut versé dans la science de la philosophie et du christianisme, et que d’autre part ses livres rappellent à la fois le philosophe et le docteur de l’Église, on doit conclure qu’ils ont ce signe intrinsèque d’authenticité que nous avons indiqué en premier lieu. Il est vrai, la concordance que nous venons de signaler n’établit pas une parfaite certitude. Mais la question ne comportant point une démonstration mathématique, on ne saurait l’exiger de nous ; tout ce qu’on peut attendre, c’est que notre opinion soit marquée au coin de la vraisemblance et même de la probabilité. Or, nous croyons que le lecteur la jugera telle. Ensuite, quoiqu’un faussaire donne sans doute à ses œuvres un semblant de légitimité, il ne faut pourtant pas traiter une œuvre comme supposée, par cela seul qu’elle a infiniment l’air d’être authentique. Si vous trouviez une charmante toile, au coloris gracieux, aux lignes harmonieuses et pures, où une Vierge serrât contre son cœur de mère un enfant qui sourit comme un Dieu, ne feriez-vous pas acte de raison et de science, en nommant Raphaël d’Urbin, lors même qu’on vous dirait que le nom du peintre n’a été peut-être inscrit au bas de la merveille que par une main frauduleuse ?

Chacun pourra maintenant apprécier la valeur des objections présentées par les adversaires, relativement au point que nous venons d’établir. Érasme recourt aux expédients pour faire voir que saint Denys n’était pas de l’Aréopage. Le même Érasme et Laurent Valle essayent de railler agréablement ceux qui croiraient que ce pauvre Aréopagite pouvait être autre chose qu’un idiot. Scultet jure sa foi de calviniste qu’il n’y a pas l’ombre de théologie dans les œuvres de notre écrivain, attendu qu’il ose parler des anges plus explicitement que les autres docteurs de l’Église. Enfin, une nuée de critiques plus ou moins obscurs,

Et veterem in limo ranæ cecinêre querelam,

trouvent plaisant qu’il cite des témoignages dont il n’y a pas vestige ailleurs.

Un mot de réponse à chacun de ces aristarques.

Selon Érasme, le mot de saint Luc, ἀρεοπαγίτης, signifierait non point membre de l’Aréopage, mais bien citoyen du quartier de Mars, ἄρειος πάγος. Vraiment on était en droit d’attendre d’Érasme autre chose que cette lourde espièglerie. Le spirituel littérateur qui recevait de tous les monarques de son temps des pensions ou des éloges, et que la gravité papale daigna honorer souvent d’un sourire de félicitation, n’aurait pas dû abuser de sa réputation, ou, si l’on aime mieux, de sa science d’helléniste, pour imaginer un argument qui aie double malheur d’être une fausseté et de sentir la pédagogie. D’abord le mot πάγος des Grecs n’est pas et ne peut être dit synonyme du pagus ou vicus des Latins ; les meilleurs lexicographes assignent aux deux mots une étymologie, une quantité et une signification différentes. D’ailleurs, la rue qu’habitait le néophyte Denys importe peu à l’édification des fidèles, et il est probable que saint Luc ne tint ni à savoir, ni à dire une semblable particularité. Enfin le contexte du récit des Actes ( ) appelle une autre interprétation ; et de fait, il n’y a aucun Père de l’Église, ni aucun commentateur qui n’ait pensé que l’expression critiquée désigne un membre de l’Aréopage. Or, nous mieux suivre la foule immense des écrivains catholiques que ce batave indécis dont on n’a pu constater précisément la physionomie religieuse.

Érasme et Laurent Valle, son acrimonieux contemporain, affirment que, tout aréopagite qu’on le suppose, saint Denys ne connaissait nullement la philosophie. Sans doute on pouvait faire partie de l’Aréopage, on peut même s’appeler Laurent Valle sans être éminent philosophe. Mais il faut avouer aussi que le titre d’aréopagite n’implique pas nécessairement l’idiotisme. L’antiquité tout entière admira l’Aréopage ; Cicéron dit que rien n’est plus constant, ferme et sévère que l’Aréopage ; et ailleurs, que l’Aréopage est la providence d’Athènes, comme Dieu est la providence de l’univers : Negare hunc mundum providentiâ regi, idem est ac si quis dicat Athenas sine Areopagitis regi consilio. Si donc des conjectures grandement probables faisaient conclure que le président de ce tribunal renommé laissa quelques écrits empreints des doctrines philosophiques de son temps, faudrait-il crier de suite à la supposition, et invoquer son titre de magistrat comme une fin de non-recevoir ? Cela ne semble pas logique ; et même après les critiques de la renaissance, on peut croire sans absurdité que saint Denys ne fut pas étranger à la philosophie.

Le ministre protestant Scultet s’est livré à des recherches multipliées, je ne dis pas consciencieuses, sur la question qui nous occupe. Or il a découvert

Labor improbus omnia !

que saint Paul, déclarant ineffables les choses qu’il avait entrevues, voulait précisément parler de la hiérarchie céleste, dont saint Denys trahit le secret dans ses livres. Ce Scultet avait une large manière d’interpréter les Écritures. Il a découvert que saint Irénée (Hæres., lib., ) condamne comme insensés tous ces historiens du royaume des anges. Ni à l’endroit cité par le fidèle dépositaire de la foi réformée, ni même ailleurs, le saint évêque des Gaules ne dit rien de semblable à ce qu’on lui fait dire. Pour être impartial, j’avouerai que saint Irénée flétrit de son blâme, et réfute Marcion qui admettait deux dieux, et les Valentiniens qui faisaient de la divinité je ne sais quel monstrueux assemblage de trente Éones, de noms et de propriétés diverses ; ce qui prouve clairement, comme chacun voit, qu’un papiste du premier siècle ne pouvait rien nous apprendre touchant les purs esprits. Au fond Scultet ne manquait pas de sens commun : la réforme qui dispense d’ajouter foi aux traditions, peut dispenser au même titre de citer exactement les témoignages écrits. Il a découvert enfin, ce qui pour cette fois est véritable, que saint Augustin éprouve quelque embarras à définir cette question de la hiérarchie angélique, et que saint Grégoire et saint Bernard ne cherchent point à classer, d’après la doctrine de saint Denys, les rangs de l’armée céleste. Un catholique concluerait de là que l’enseignement des docteurs en cette rencontre ne se présente pas comme fondant un dogme de foi : c’est effectivement ce qui ressort de leurs écrits, et ce qu’on peut constater en interrogeant les théologiens, Petau par exemple. Mais le pasteur calviniste trouve que, tous les Pères ayant usé de cette liberté d’opinion que l’Église laisse touchant les points non décidés, saint Denys dut être excepte de la loi universelle, et ne put dire son sentiment. C’est juste encore une fois : pourquoi Scultet, qui mutile les écrits des Pères, et explique les saintes lettres au bénéfice de ses préjugés, serait-il tenu de respecter la logique ?

Enfin on a voulu ériger en preuves intrinsèques de supposition les extraits que notre auteur emprunte à saint Barthélemi et aux personnages Hiérothée et Justus, et la diversité d’opinions qu’il attribue à quelques-uns de ses contemporains touchant un même texte ou un même fait. Car, d’une part, qui est-ce qui a entendu parler des livres de saint Barthélemi, de Hiérothée et de Justus ? Et de l’autre, comment croire qu’on ait pu se livrer, dès les temps apostoliques, à une telle variété d’interprétations ? Mais d’abord est-ce qu’on ne peut pas, est-ce qu’on ne doit pas admettre que nous avons perdu totalement une foule de monuments de l’antiquité chrétienne ? Plusieurs Pères et plusieurs théologiens, qui ont traité les questions d’herméneutique sacrée, n’avouent-ils pas que certains écrits, même inspirés, ont disparu sans laisser de trace ? Serait-il donc si étonnant que, chez des hommes en grande partie illettrés, à une époque où il n’y avait que de rares et difficiles moyens de reproduire les œuvres littéraires, parmi les alarmes et les difficultés d’une vie incessamment agitée, on ait fini par ne plus entendre parler d’un livre de Hiérothée ou de Justus, et d’une épître de saint Barthélemi ? Ou bien voulez-vous dire que les générations antérieures doivent à celles qui les suivront, le catalogue et l’analyse des productions que, de plein gré ou forcément, elles laissent aller à l’oubli ? Ensuite n’est-il pas certain qu’on peut trouver plusieurs raisons d’un même rit ; qu’un même texte et un même fait sont passibles d’interprétations multiples ? Les dons de l’Esprit saint ne sont-ils pas infiniment variés, soit dans leurs espèces, soit dans leurs degrés d’intensité ? Ne lit-on pas dans saint Paul que les élans spontanés d’une âme pieuse doivent être accueillis, quand ils contribuent à l’édification des fidèles ? Donc, dans les limites de l’orthodoxie et de la piété, le premier siècle, comme celui-ci, bien mieux que celui-ci, a pu présenter diverses explications des mêmes choses. Et puisque ce fait est possible, les livres qui attesteraient qu’il s’est un jour accompli, et que plusieurs hommes ont trouvé dans un même événement plus d’une instruction cachée, ne méritent pas pour cette seule raison d’être dépouillés de leur réputation d’authenticité.

Évidemment les apparences jusqu’ici sont pour nous ; et il semble difficile de nier que notre proposition n’ait été prouvée quant au premier chef. Venons au second.

Le style des écrits que nous examinons, aussi bien que le fond des choses, rappelle les études et la position d’ailleurs connues de saint Denys.

Le style, forme sensible de l’idée, porte l’empreinte du caractère personnel, et des études antérieures de l’homme qui parle ou qui écrit ; il le façonne à la ressemblance, et, si j’osais le dire, à la taille des pensées qu’il exprime et revêt ; il subit l’influence de l’école et du temps auxquels un auteur appartient. Car à tous les peuples, à toutes les époques, à tous les esprits, n’échoit pas une égale part dans le patrimoine de la vérité, ni une égale justesse de sentiment dans l’appréciation du beau, ni un égal génie pour le reproduire. Chaque siècle, chaque homme a sa physionomie littéraire. Cette diversité prodigieuse semblerait, au premier coup d’œil, rendre parfaitement arbitraire le classement chronologique d’un livre, d’après les seules données que fournissent le style, et, comme on dit en peinture, le faire d’un auteur. Toutefois, si l’on observe que les phases subies par un même idiome sont en général bien tranchées, et qu’il est réellement impossible qu’une génération s’applique d’une part à renier ses idées, ses sentiments, son caractère propres, et de l’autre, à dérober aux générations antérieures le secret de leur littérature, et à ne créer que des pastiches ; on avouera que la forme artistique d’un monument littéraire est une assez sûre indication de sa date, et qu’un ouvrage porte dans le style dont il est écrit, comme un extrait de naissance.

Or, dans l’espèce, et en appliquant ces remarques aux livres dont nous recherchons l’origine, quel sera le résultat probable de nos investigations ? Arriverons-nous à conclure qu’ils sont authentiques ? Je le pense, parce que la forme littéraire qu’ils affectent est précisément celle que pouvait prendre l’ouvrage composé par un philosophe converti du premier siècle. Effectivement, et sous ce point de vue particulier, quelle idée laisse dans l’esprit la lecture de saint Denys ? Était-il possible d’écrire ainsi à l’origine du christianisme ? Double question qu’on peut résoudre par les considérations suivantes.

En lisant ces livres, on y reconnaît sans peine le philosophe accommodant à la pensée chrétienne les formules du platonisme antique ; le néophyte essayant de traduire le sentiment religieux dont il est obsédé ; le docteur des temps primitifs se débattant dans les entraves d’une langue inhabile encore à exprimer des idées nouvelles, et enfin l’écrivain d’un siècle où le goût n’était pas sans pureté, ni la littérature sans gloire.

Ainsi, qu’on parcoure, par exemple, le traité des noms divins, où les questions discutées déjà par les anciens trouvaient naturellement leur place, et appelaient une solution philosophique, n’est-il pas vrai que les théories platoniciennes y apparaissent ramenées à l’orthodoxie, et sous le vêtement de la religion nouvelle, tellement que, comme on avait dit de Platon, que c’était Moïse parlant grec, on pourrait dire de saint Denys que c’est Platon parlant chrétien ? Même on doit tenir compte de cette observation, si l’on veut comprendre parfaitement la doctrine de notre auteur : c’est ce qu’insinuent Nicolas de Cusa, saint Thomas et Marsile Ficin. Et il y a plus : cet air de famille est si prononcé, qu’on a voulu en faire contre saint Denys le texte d’un reproche, soit pour l’accuser de paganisme, soit pour contester l’authenticité que nous défendons. Or, il ne serait pas étonnant que saint Denys eût été platonicien. Celui que les païens eux-mêmes , pour l’élévation et la pureté de sa doctrine, le dieu des philosophes, a bien pu entraîner et ravir les âmes qu’une sagesse et une droiture naturelles préparaient au christianisme. Les anciens Pères ont signalé la glorieuse analogie qui rapproche en quelques points la doctrine de Platon de celle de l’Évangile, et la plupart de nos docteurs sont passés de l’école du premier à la sainte discipline du second. On peut facilement croire que l’aréopagite Denys a parcouru les mêmes phases. Au moins c’est une manière très-naturelle d’expliquer la tournure platonicienne de ses conceptions, et rien absolument ne rend cette interprétation improbable ou illégitime. Il y a donc ici plutôt un préjugé en notre faveur qu’une arme contre nous.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…