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La Bibliothèque Moderne
EDMOND ROUSSEAU
MONTRÉAL
01
C’est l’abbé Ferland — croyons-nous — qui a écrit quelque part dans le « Foyer Canadien » ces paroles remarquables : « Si vous n’avez pas visité la Côte de Beaupré, vous ne connaissez ni le Canada, ni les Canadiens ! » Et plus loin : « Entrez dans ces hospitalières maisons blanchies à la chaux ; vous y trouverez le paysan normand du seizième. »
Ce qui existait à l’époque où publiait ces lignes a bien changé de nos jours. Sans aucun doute, le temps n’a pu détruire ces magnifiques paysages, dignes de la Suisse, qu’on rencontre un peu partout dans cette partie du littoral qui commence au Sault Montmorency pour se terminer au Cap Maillard La rivière Cazault et le Sault à la Puce, à Château-Richer, les sept Chûtes de la rivière Ste-Anne de Beaupré, le Petit Cap, surmonté du cap Tourmente, à St-Joachim, font encore de nos jours les délices du touriste étranger en lui offrant au regard ce que la nature peut produire de plus coquet à côté de spectacles pleins de grandeur et de majesté.
Mais, par malheur, il en est tout autrement du caractère de ses habitants. Depuis quelques années, on n’y rencontre peu ou point « ce paysan normand du seizième siècle dans les hospitalières maisons blanchies à la chaux. »
Par suite de cet esprit de jouissance et de luxe effréné qui a envahi, non-seulement la Côte de Beaupré ; mais toute la province de Québec, la maison de ville — où il ne manque pas même la sonnette argentée, sans compter les beaux meubles en crin et le piano, s’il vous plaît — la maison de ville, disons-nous, a remplacé « ces hospitalières maisons blanchies à la chaux » dont la vue réjouissait tant l’œil et le de l’abbé Ferland, et que nous regrettons aussi.
Le luxe, en y ajoutant l’ivrognerie, a changé tout cela. La tuque en laine rouge, grise ou bleue — l’antique « fourolle » de nos frères — ne se voit plus que dans de rares endroits, et le dernier vieillard qui prisait si haut, sa belle « couette » de longs cheveux qu’ornait, le dimanche et les jours de fêtes, un soyeux ruban noir, et la semaine une lanière de peau d’anguille, dort depuis plusieurs années de son dernier sommeil.
On ne se prête plus, de la main à la main, des sommes importantes ; il faut maintenant un bon papier portant hypothèque, ce qui n’empêche pas cependant — ce qui aide à les créer peut-être — les procès, cette autre plaie, cette nouvelle source de ruines parmi nos compatriotes.
Avons-nous gagné au change ? En élégance, oui ; mais si l’on consultait les de nos bureaux d’enregistrement, on constaterait avec douleur que pour se procurer ce luxe et cette élégance, le cultivateur ajoute l’hypothèque à l’hypothèque, jusqu’à qu’un bon matin, ou plutôt un jour néfaste et malheureux, ce bien-être momentané aille s’effondrer dans un désastre irréparable.
Nous avons en ce moment sous les yeux quelques statistiques d’une éloquence terrifiante à l’appui de nos affirmations. Nous en prenons une au hasard. Tout le monde sait la différen- ce du chiffre de notre population à Québec comparé à celui de la province d’Ontario. On s’accorde également à reconnaître la même différence entre la province sœur et la nôtre sous le rapport de la fortune des cultivateurs. Nous constatons, dans cette statistique officielle, qui remonte à plus de dix ans, sur un seul article, les voitures de maîtres, qu’il a été vendu à Québec 130,000 voitures de plus qu’à Ontario, c’est-à-dire qu’ici, « l’habitant » qui n’aurait pas son « quatre roues couvert » se croirait en quelque sorte déshonoré.
Mais trêve de morale et de statistiques. Aussi bien, notre intention, en écrivant ces lignes, n’est-elle pas de poser en ou en redresseur des torts : le rôle n’est pas à notre taille. Nous désirons tout simplement faire part au lecteur bienveillant d’un triste épisode de notre histoire qui remonte à plus d’un siècle et dont la Côte de Beaupré fut le théâtre…
Vers 1755 vivait à la grande rivière Ste-Anne de Beaupré, sur une ferme assez considérable pour le temps, et que l’on appelait l’« Oseraie », Bolduc, — vieillard assez vert en des années — et sa fille Marie-Louise, blondinette de 18 ans, la joie du foyer, la providence de tous les pauvres du canton.
Bolduc — ou plutôt de Baulduc, puisque tel était son nom véritable — descendait de Louis Chevert de Baulduc, seigneur de St-Servais, en France, que des revers de fortune avait forcé à prendre du service et qui vint au Canada en 1665 avec le régiment de Carignan. Comme on le sait, une partie de ce régiment fut licencié au pays, et si notre mémoire est fidèle, ce qui forme aujourd’hui le district de Richelieu fut concédé aux officiers de ce régiment dont les soldats devinrent, ainsi les censitaires.
Par suite de quelles circonstances Louis Chevert de Baulduc, seigneur de St-Servais, s’établit-il dans la Côte de Beaupré ? C’est ce que nous ignorons et nous n’avons pas à le rechercher ici. Qu’il nous suffise de savoir que celui que nous désignerons désormais sous le simple nom du père Bolduc, naquit à Château-Gicher le 5 mars 1684 et se maria trois fois. Les deux premiers mariages, à son grand désespoir, furent stériles. Marie-Louise vit le jour d’une troisième union avec Marguerite de Malbeuf, fille d’un procureur du roi établi dans la colonie vers 1717.
La naissance de Marie-Louise marqua deux époques dans la vie de Bolduc, l’une de joie, d’allégresse, Dieu lui donnant un enfant, l’objet de tous ces vœux ; l’autre de douleur, parce que cet enfant coûta la vie de sa mère.
Ses deux affections se confondirent sur la tête de l’orpheline au berceau et il y mit toutes ses complaisances. Il devint l’esclave des caprices de ce petit être vagissant et plus tard le compagnon dévoué et toujours satisfait des faits et gestes de la jeune fille.
Une telle éducation devait fatalement amener des résultats déplorables. Il n’en fut rien cependant, grâce à deux circonstances que nous signalerons.
Il est des natures si heureusement bien douées, que le mal semble ne pouvoir les atteindre ; or Marie-Louise était une de ces natures-là. René Bolduc, que distinguait au moral un rare bon sens, se dit cependant avec raison que les meilleures natures finissent par se perdre, et que Marie-Louise suivrait la loi commune, s’il ne chargeait des personnes moins faibles, moins prévenues en faveur de son enfant de former son cœur à la vertu et d’orner son esprit.
À l’âge de dix ans, la fille de René Bolduc fut donc confiée aux dames Ursulines de Québec, et au moment où nous faisons sa connaissance, elle n’est de retour au foyer que depuis deux années.
Rien de pur, de suave comme cette jeune fille.
Avez-vous remarqué quelquefois, à l’époque des moissons, ces reflets dorés des épis mûrs ployant sous la brise ? Telle était la couleur de son opulente chevelure blonde. S’il lui arrive de sourire à son image se formant dans l’eau limpide du ruisseau, en jetant un regard curieux par-dessus son épaule, nous admirons deux grands yeux d’andalouse et un visage d’un pur oval.
La bouche est peut-être un peu grande ; mais le sourire est charmant et laisse deux rangées de perles d’une blancheur éclatante.
Le buste est bien proportionné et aux formes si mignonnes, si sveltes, que
Nous l’avons laissé entrevoir : Marie-Louise joignait à un physique remarquable, une intelligence vive et un jugement que l’on aurait été loin d’attendre d’une aussi jeune fille.
Depuis sa sortie du couvent, tantôt auprès de son père, que sa qualité de cultivateur n’avait pas empêché d’acquérir de grandes connaissances, tantôt auprès d’un oncle de sa mère, à la ville, ancien officier de marine en retraite, que l’on citait pour son érudition, cette existence n’avait pu que contribuer à l’ornement d’un esprit assez rare. D’un caractère rêveur et un peu mélancolique, la jeune fille faisait ses délices de longues promenades au bois, seulette, n’ayant pour unique compagnon qu’un gros , gardien fidèle et redouté, prompt à répondre au moindre appel de sa jeune maîtresse.
02
Les forts Beauséjour et Gaspareaux venaient de tomber aux mains des Anglais, grâce à l’ineptie, ou plutôt à la trahison de Vergor, créature de l’infâme Bigot ; c’était signe précurseur de la perte totale de toute la Nouvelle-France.
À Québec, un fléau des plus grands, celui de la faim, ravageait la population. On en était à quatre onces de pain par jour et les Acadiens ne se que de vieux chevaux et de viande en partie gâtée.
« Comme effet de la boucherie, dit Ferland, et de la boulangerie en général, on payait pour le pain dix sous la livre, pour le bœuf vingt sous. »
Le 18 septembre 1757, écri- vait en France les lignes suivantes : « Manque de vivres, le peuple est réduit à un quarteron de pain… Peu de poudre, point de souliers »…
Le 26 février 1758, à son tour, s’exprimait en ces termes : « Le peuple périt de misère les acadiens réfugiés ne mangent, depuis quatre mois, que du cheval et de la morue sans
« il en est déjà mort plus de trois cents. »
Le peuple canadien en est toujours réduit, ainsi nous, au quart de livre de pain par jour. À de la viande, on oblige ceux qui sont en d’en manger, de prendre moitié cheval à sous la livre. Nos soldats sont à la demi-livre de pain par jour depuis le premier novembre, trois livres de cheval, trois livres de bœuf, livres de pois et dix livres de morue par jours. « Ils prennent leur mal en patience. »
Ils prennent leur mal en patience ! Ces simples mots empruntent le caractère d’une éloquence navrante, quand l’on songe surtout que ces humbles d’une bravoure qui fit l’admiration de l’ennemi, souffraient ainsi en silence parce qu’ils le croyaient nécessaire à la conservation du pays.
D’un autre côté, on sent le sang bouillonner dans ses veines, l’indignation saisir le cœur et le dégoût monter aux lèvres, quand on lit dans l’histoire que les magasins du roi, sous la garde du traître , regorgeaient de provisions, que l’on faisait bombance et que l’on jouait des folles au palais de l’intendance.
Lisez ce qu’en dit Ferland :
« Cependant au milieu de cet état de souffrance et de gêne, les officiers trouvaient moyen de passer le temps assez agréablement. Au palais de l’intendant, les bals et les repas se succédaient ; le jeu y était si violent, qu’il arrivait quelquefois qu’un seul coup de dé y faisait perdre mille louis. « On a joué ici, écrivait , chez , jusqu’au mercredi des cendres, un jeu à faire tomber les plus déterminés joueurs, au quinze, au passe-dix, au trente-et-quarante. Heureusement pour ceux de nos officiers qui ont joué, que , qui est en état de perdre, a bien fait les honneurs de cette partie ; il lui en coûte environ deux cent mille livres. »
« Pendant que les vivres étaient si rares, ajoute Ferland, les gens de la compagnie étaient dévorés par quelques hommes rapaces, qui, au nom du roi, enlevaient les bestiaux à bas prix, et les revendaient fort cher. Pris au nom du roi, un bœuf se payait quatre-vingt livres ; mais il était revendu douze cents livres par ces mêmes hommes. Malgré ces , les braves et honnêtes canadiens se plaignaient peu. Leur modération. « Le roi peut prendre tout ce que nous avons, répondaient-ils, pourvu que le Canada soit sauvé. »
Le 24 décembre 1758, à la nouvelle que la colonie serait attaquée au printemps sur tous les points à la fois, adressa aux commandants des postes les instructions suivantes : « Tout exige, disait-il, que nous prenons les plus justes mesures pour nous mettre en état d’opposer la même résistance aux forces considérables que les ennemis emploient de tous , sitôt que la saison leur permettra d’entrer en campagne ; nous ne saurions, par conséquent, pourvoir assez tôt à des objets aussi importants, de la célérité desquels le salut de cette colonie dépend essentiellement. »
Dans cette même lettre il annonçait un recensement général, et il ordonnait aux hommes de seize à soixante ans de se tenir prêts à marcher au premier appel.
Déjà, l’été précédent, la plus grande partie des hommes valides avait été obligée de marcher à la frontière. La culture des champs, laissée aux femmes et aux vieillards, n’avait donné qu’une bien faible récolte, bonne aubaine pour Bigot, qui en profita pour taxer le blé à douze francs le minot pour le roi, de trente-six à quarante francs pour les particuliers. Pour mettre le comble à ces exactions, les habitants des campagnes furent forcés de loger et nourrir les troupes moyennant la faible rémunération de quinze francs par homme et par mois.
Ceci nous explique la présence d’un détachement de soldats du régiment du Berry, sous le commandement d’un jeune officier, dans la paroisse de Ste-Anne de Beaupré vers la fin de décembre 1758.
Ce soir-là, de gros flocons de neige, poussés par un vent violent de l’est, fouettaient les vitres des fenêtres de « l’Oseraie. »
Les bâtiments de la ferme de René Bolduc consistaient en un long parallélogramme en pierre blanchie à la chaux, assez étroit, divisé sur la largeur en égales moitiés par un mur de refend qu’une porte basse faisait communiquer. Le carré de la maison, peu élevé, était surmonté d’un toit très-haut et d’une forme , comme on construisait alors. On remarque encore quelques échantillons de cette architecture dans la Côte de Beaupré. Le chaume remplaçait le bardeau, inconnu à cette époque. Une large cheminée, ces bonnes cheminées où nos pères engloutissaient des arbres presque entiers, ornée de sa — on disait « une potence » en ce temps-là — ou plutôt deux cheminées, adossées l’une à l’autre, et placées au mur de refend, fournissaient par le feu de l’âtre la chaleur nécessaire au logis et servaient en même temps à la cuisson des aliments.
La partie est de la ferme était vaste. Dans un coin de la salle, un rouet à filer et un métier à tisser. En face, la huche, le traditionnel coffre bleu aux petites pattes et un immense banc lit où une demi-douzaine de garçons de labour auraient certainement trouvé place. La table était de telle sorte, qu’en renversant le dessus, arrangé en coulisse, on avait un beau fauteuil, un peu dur, il est vrai, mais si profond qu’on pouvait y coucher au besoin. N’oublions pas un grand Christ au-dessus de la porte et un long fusil, « un grenadier » disait-on à cette époque, suspendu sur deux perches au-dessus du manteau de la cheminée, en compagnie d’une paire de raquettes, de la corne à poudre et du sac à balles.
Après le repas du soir, c’est en face de ce Christ que s’agenouillaient le propriétaire de la ferme et ses employés, et que la blonde Marie-Louise demandait à Dieu, au nom de la famille réunie, la paix du cœur, le triomphe des armées du roi, la rosée qui fait germer les grains et le soleil qui dore les moissons.
En pénétrant dans la seconde partie de cette tranquille demeure, nous constaterons la présence habituelle d’une femme qui connaît les jouissances du luxe. Ainsi le parquet est recouvert d’assez beaux tapis ; quelques ouvrages de tapisserie et deux ou trois pastels sur les murs, chassent ce cachet de nudité que l’on remarque dans l’autre pièce. À côté de cette espèce de salon se trouve la chambre à coucher du père Bolduc et celle de sa fille. Le lit de celle-ci est orné de rideaux en mousseline blanche qui donne à cette pièce un cachet virginal. Nous remarquons aussi une guitare ou mandoline et plusieurs volumes sur une étagère, ce qui indique que Marie-Louise n’a pas perdu son temps chez les dames Ursulines de Québec.
Et de fait, la blondinette charme souvent les loisirs de son père en lui chantant ces naïves chansons d’autrefois en s’accompagnant sur sa mandoline. Elle n’en est pas moins simple dans ses goûts et ses aspirations.
Ce soir-là, après la prière faite comme d’habitude en commun, la vieille Gertrude — une tante pauvre recueillie à la ferme — et une fille de service tricotaient à lueur d’une lampe fumeuse au plafond de la cuisine, tandis que Marie-Louise lisait dans la seconde pièce. Le père Bolduc, entouré de ses serviteurs, fumait philosophiquement sa pipe près de l’âtre en devisant des travaux du lendemain.
On entendit crier tout à coup au dehors sur la neige durcie le pas de plusieurs hommes et quelques instants après, on frappa à la porte de la ferme. À peine le père Bolduc avait-il donné la permission d’entrer, qu’un jeune officier, portant l’uniforme du régiment du Berry se présenta sur le seuil suivi de trois ou quatre soldats.
Le père Bolduc, major dans la milice de la Côte de Beaupré, le père Bolduc qui avait échangé souvent avec bravoure le coup de feu avec l’Anglais, ne pouvait que faire le meilleur accueil à des militaires. Il s’empressa de leur offrir la plus gracieuse hospitalité.
Pendant que le jeune officier fait honneur à un copieux dîner arrosé d’un vin généreux dans la « chambre de compagnie », et que tante Gertrude prend soin des soldats à la cuisine, nous allons faire plus ample connaissance avec un des personnages les plus importants de cet humble récit.
C’était un bon et beau jeune homme que Michel de la Muette, lieutenant au régiment du Berry, et allié aux premières familles du pays. Par les femmes, il comptait au nombre de ses ancêtres Alphonse de Tonty, Baron de Paludy, marié à Isabelle de Liette, qui fut commandant à Détroit en 1649.
Son grand’père, Gabriel de la Muette devait ses quartiers de noblesse à un moment de bonne humeur du roi .
Un jour de chasse à courre dans les bois de Marly, le grand roi s’étant égaré, avait mis pied à terre. Après un repos de quelques instants, il faisait en vain des efforts pour se remettre en selle, quand il aperçut à quelques pas une espèce de roturier assez bien mis accompagné d’une fillette d’une quinzaine d’années.
— Holà ! mon brave, lui cria le roi, viens me tenir l’étrier.
Jallot ne se fit pas prier et saisissant le roi par la ceinture, le remit en selle.
— Quelle pogne ! fit .
ce moment apparurent quelques courtisans qui se découvrirent et saluèrent de leur chapeau en s’inclinant respectueusement sur l’encolure de leurs chevaux. Jallot comprit qu’il avait rendu service au roi et se découvrant à son tour :
— Sire, dit-il, cette pogne sera toujours au service de Votre Majesté !…
— Tu me connais donc ?
— Qui ne reconnaîtrait les traits augustes du roi soleil, ne les eût-il jamais contemplés !
Le compliment plut à . Un sourire se dessina sur ses lèvres et s’adressant de nouveau à Jallot.
— Dis-moi ce que tu désires et je te l’accorderai.
— Sire, je voudrais être noble, répondit le roturier.
— Parole de roi ne se dédit pas. Comment t’appelles tu ?
— Gabriel Jallot.
— Le nom sonne mal ; nous en un plus ronflant. N’est-ce pas, la belle enfant ? continua-t-il en se tournant vers la jeune fille.
— Sire, ma fille est muette, fit Jallot.
— Eh ! bien, tu t’appelleras Gabriel Jallot de la Muette, fit le roi en souriant.
Et saluant de la main et du sourire avec sa grâce habituelle, le roi s’éloigna au galop, suivi de ses courtisans.
Voilà pourquoi dans les armes de notre héros figurait une tête de femme un doigt sur les lèvres.
Un peu grand, mais d’une taille si bien prise que personne ne songeait à le lui reprocher, Michel de la Muette avait une tête magnifique qui frappait dès le premier abord. Le front était haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient naturellement en arrière ; des yeux bruns d’une grande douceur, mais profondément enfoncés sous des sourcils puissants ; un nez fièrement arqué dont les ailes fines frémissaient à la moindre émotion ; une bouche un peu large et des dents charmantes ; une moustache noire, épaisse et brillante, qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher ; un teint à la fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Sa voix, au timbre musical, prenait parfois des brèves comme toutes les voix accoutumées au commandement.
D’une bravoure éprouvée, d’un commerce facile, quoique d’un esprit un peu inquiet, à vingt quatre ans, Michel de la Muette était déjà remarqué de ses chefs, de surtout dont il était le favori, et promettait un avenir plein des plus belles espérances. Ses camarades l’estimaient pour ses qualités du cœur et l’aimaient pour ses bons procédés à leur égard et son humeur égale dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Tel était le jeune officier qui venant un soir du mois de décembre 1758 demander l’hospitalité à la ferme de l’Oseraie.
— Encore un peu de ce pâté, lieutenant, disait le père Bolduc à son hôte, et ensuite, tandis que ma fille le couvert, nous causerons des affaires du pays. À cette saison de l’année, les nouvelles se font rares dans nos parages.
— Vous me gâtez, mon cher , répondit le jeune officier. Me voilà repu et tout prêt à vous donner la réplique. Malheureusement les nouvelles que je vous apporte ne sont pas gaies. Ma présence ici, et la dispersion de nos troupes chez les habitants de nos campagnes vous prouvent que la misère ne saurait augmenter davantage et qu’elle en est rendue à son paroxysme.
— La lettre de , dont vous êtes l’heureux porteur, m’en dit un mot. Il ne me cache pas non plus la cause principale de tant de détresse.
— ? fit Michel d’un ton interrogatif.
— On ne nous délivrera donc pas de ce vampire ? s’écria le père Bolduc en frappant sur la table.
Le silence, un silence de tristesse, régna pendant quelques instants entre les deux interlocuteurs. Ce fut Michel qui le rompit.
— Vous me paraissez au mieux avec notre brave général de Montcalm, dit-il, du moins si j’en juge par le ton de sa lettre.
— Vous savez, répondit le père Bolduc en s’arrachant à ses pénibles réflexions, que le qui portait à son arrivée au pays, fut retenu par le calme plusieurs jours à quelques lieues en bas d’ici. Anxieux d’arriver à Québec, notre général décida de s’y rendre en chaloupe. Un fort vent de l’ouest le força à se réfugier dans la grande rivière Ste-Anne. C’était à l’époque de l’année où les chemins sont presque impraticables. J’eus l’honneur de lui accorder l’hospitalité pendant quelques heures et de le conduire ensuite à Québec avec ma voiture. On ne compte que neuf lieues d’ici à la ville. Malgré cette courte distance, nous fûmes forcés de coucher au Château-Gicher, chez , le curé de l’endroit, qui nous fit les honneurs de son presbytère avec sa grâce accoutumée. À une du gouverneur, où je conduisais ma fille, je le rencontrai de nouveau et sur ma pressante invitation, je le reçus une deuxième fois à la ferme, en compagnie de Bourlamaque, quelques jours avant son départ pour le pays qui a été le théâtre du combat de Carillon.
— Vous portez le bel uniforme de Berry, , fit Marie-Louise d’une voix timide ; votre régiment s’est distingué à cette bataille, m’a-t-on dit, y étiez-vous donc ?
— J’ai eu ce bonheur, mademoiselle, répliqua le jeune homme. J’ai combattu ce jour-là sous les ordres immédiats de en qualité d’aide-de-camp.
— Enfin ! s’écria le père Bolduc, je vais donc avoir un récit circonstancié de ce beau fait d’armes de la bouche même d’une personne qui y a pris part.
— Mon Dieu, répliqua Michel, je vous avoue candidement que je suis un piètre conteur et…
— Oh ! monsieur, je vous en prie ! interrompit la jeune fille avec un empressement qui la fit . Puis se reprenant : Mon père et moi nous vous en prions…
— Enfin, puisque vous semblez y tenir beaucoup, mademoiselle, dit le jeune officier en s’adressant à Marie-Louise, je vais m’exécuter le mieux qu’il me sera possible.
03
(Le drapeau de Carillon.)
— Je n’ai pas besoin de vous faire connaître l’état de nos affaires au printemps dernier, reprit le jeune homme après s’être recueilli quelques instants et vous savez quelle rage a créé à Londres et à Boston nos succès de , notamment la prise des forts Oswego et William-Henry.
« Mais si ces victoires ont été glorieuses pour nos armes, il ne faut pas se dissimuler, d’un autre côté, combien elles furent épuisantes, la mère-patrie restant sourde à tous nos appels de secours.
« Et cependant nous avions à faire face dans un avenir prochain à trois à la fois, plus formidables les unes que les : invasion contre Louisbourg, invasion du côté du fort Duquesne, la plus redoutable peut-être, invasion contre Carillon.
« Je passe sous silence, la prise de par une flotte de vingt vaisseaux portant une armée de quatorze mille soldats, sous le commandement de l’amiral Boscawen et du général Amherst ; la marche du général Forbes, à la tête de six mille hommes, chargé de prendre le fort Duquesne. Je m’arrêterai à l’expédition du général Abercromby sur Carillon, à la tête d’une armée de quinze mille quatre cents hommes pris dans les meilleures troupes.
« Le jour de notre arrivée à Carillon, le 30 juin au soir, le général de Montcalm, que j’accompagnais en qualité d’aide-de-camp, je crois vous l’avoir dit, n’avait pas 3,000 hommes pour repousser cette terrible invasion.
— Mon ami, interrompit le père Bolduc, avant d’entrer dans les détails de la bataille, afin que je saisisse les péripéties de la lutte, faites-moi donc connaître la topographie des lieux.
— C’est ce que j’allais faire, répliqua le jeune officier.
— Notre position paraissait sans issue, continua-t-il, et vous en jugerez par vous-même tout à l’heure.
« Carillon est un petit fort peu redoutable si- tué à la tête du lac Champlain. Celui-ci porte à cet endroit le nom de rivière St-Frédéric, et reçoit la décharge d’un autre lac, plus au sud, que nous appelons le lac St-Sacrement et que les Anglais désignent sous le nom de lac George. Cette décharge s’appelle la rivière à la . Le fort a été construit sur une pointe de terre, au confluent de la rivière à la et de cette partie du lac Champlain qu’on appelle rivière St-Frédéric, ainsi nommée parce qu’elle conduit au fort de ce nom, situé à cinq lieues plus haut que Carillon.
« Afin d’être plus intelligible dans mon récit, au lieu de rivière « St-Frédéric », je dirai tout simplement le lac « Champlain ». »
« La péninsule de Carillon est un rocher plat entouré de bas terrains qui côtoient, à gauche, le lac Champlain, à droite, la rivière à la . Le fort, bâti à l’extrémité de la péninsule, dont la pointe regarde le sud-est, chose étrange et qui dénote chez ceux qui ont présidé à sa construction peu de connaissances de la stratégie, n’occupe point la partie la plus élevée du plateau. À l’ouest, en avant du fort, le terrain, après une légère déclivité, remonte graduellement et atteint sa plus grande hauteur, à un demi-mille de la place environ ; puis il s’abaisse , de sorte que le plateau est couronné d’une crête qui le traverse entièrement entre les deux pentes très raides conduisant aux terrains bas.
« J’ajouterai que ce fort, comme tous les forts du Canada, est mal construit et peu résistable. Les murs n’ont que deux pieds d’épaisseur, sans terre plein, ni fossés, ni chemin couvert, ce qui est suffisant à la rigueur lorsqu’on fait la guerre contre des sauvages ou des partis sans artillerie ; aujourd’hui les nombreuses l’ennemi et ses canons nous obligent à changer de système et par conséquent la défense de nos frontières..
« La position peut donc se résumer ainsi. Le général de Montcalm avec trois mille hommes environ sous les murs délabrés de Carillon. Devant lui, la rivière à la Chute, longue de quatre milles descendant du lac George. Plus loin, le lac George lui-même, d’une longueur de 36 milles, étendant ses eaux jusqu’aux ruines de William-Henry, où se dressaient les tentes des quinze mille hommes du général Abercromby, avec son artillerie et ses nombreux bateaux.
« Si nous ne pouvons arrêter l’ennemi, c’est l’invasion complète du pays, c’est la marche sans coup-férir des troupes du général anglais jusqu’à Montréal, c’est-à-dire au cœur même de la colonie. Mais le marquis de Montcalm sera à la hauteur du péril.
— Et je vois déjà les mesures extrêmes qu’il va prendre, dignes de son génie militaire, interrom- pit le père Bolduc dont les yeux lancent des éclairs ; au lieu de rester sur la défensive, il va marcher tout droit au danger ?
— Du moins en apparence, reprit Michel de la Muette. À l’endroit où la rivière à la cesse d’être navigable, à deux milles du fort, Français avaient construit un moulin à scie. C’est là, le premier juillet, que Montcalm établit son camp, ne laissait à Carillon que le second bataillon de mon régiment, sous de .
« Le bataillon de Royal-Roussillon et le troisième du Berry sont placés à la droite de la rivière et les bataillons de la Sarre et de Languedoc, à la gauche ; la tête du Portage — car la rivière redevient navigable jusqu’au lac George, à un mille à peu près — la tête du Portage, , sera confiée aux bataillons de la Reine, de Béarn et de Guyenne, sous le commandement du général Bourlamaque.
« Cette manœuvre eût pour conséquence de retarder la marche de l’ennemi en lui laissant croire que Montcalm disposait de forces beaucoup plus considérables qu’il en avait en réalité.
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