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Deux Hussards

Léon Tolstoï · 1903 · Free in the US

23,053 words · about 1 h 37 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1903 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Deux_Hussards&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Léon Tolstoï
Language
French
Published
1903
Length
23,053 words · about 1 h 37 min
Sections
16 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (16)
  1. Chapitre1 about 9 min
  2. Chapitre2 about 7 min
  3. Chapitre3 about 5 min
  4. Chapitre4 about 9 min
  5. Chapitre5 about 5 min
  6. Chapitre6 about 6 min
  7. Chapitre7 about 6 min
  8. Chapitre8 about 4 min
  9. Chapitre9 about 9 min
  10. Chapitre10 about 7 min
  11. Chapitre11 about 6 min
  12. Chapitre12 about 2 min
  13. Chapitre13 about 8 min
  14. Chapitre14 about 8 min
  15. Chapitre15 about 4 min
  16. Chapitre16 under 1 min

Continue:

Chapitre1

(1856)

Dans les années 1800, au temps où il n’y avait encore ni chemins de fer, ni chaussées, ni éclairage au gaz, ni bougies stéariques, ni divans bas à ressorts, ni meubles sans vernis, ni jeunes gens désillusionnés, porteurs de monocles, ni femmes libérales, philosophes, ni charmantes Dames aux Camélias comme il s’en trouve tant de nos jours — dans ce temps naïf, où l’on allait de Moscou à Pétersbourg, en chariot ou en voiture, emportant avec soi une cuisine entière de provisions, où l’on roulait pendant huit jours sur la route humide, poussiéreuse ou couverte de boue, où l’on avait confiance aux côtelettes de pojarski, aux sonnettes de Valdaï et aux boulblikï — où, durant les longues soirées d’automne brûlaient des chandelles de suif éclairant le cercle familial de vingt ou trente personnes ; où, au bal, on mettait dans les candélabres des bougies de cire ou de spermaceti, où l’on disposait les meubles symétriquement, où nos pères étaient encore jeunes non seulement par l’absence de rides et de cheveux gris, mais se battaient pour une femme et se précipitaient d’un bout à l’autre d’un salon pour ramasser un mouchoir tombé à terre par hasard ou non ; où nos mères portaient des tailles courtes et d’énormes manches et décidaient les affaires de famille à la courte paille, où les charmantes Dames aux Camélias se cachaient de la lumière du jour — au temps naïf des loges maçonniques, des martinistes, des tougenbund, au temps des Miloradovitch, des Davidov, des Pouschkine, dans le chef-lieu K***, se tenait l’assemblée des seigneurs ruraux et les élections des représentants de la noblesse touchaient à leur fin.

I

— Eh bien ! Qu’importe, même au salon — dit un jeune officier enveloppé d’une pelisse, coiffé du casque de hussard, et qui arrivait directement en traîneau de voyage dans le meilleur hôtel de la ville de K***.

— L’assemblée est si grande, mon petit père Votre Excellence, — déclarait le portier qui avait déjà réussi à savoir, par le brosseur, que le hussard s’appelait comte Tourbine, et pour cela lui disait « Votre Excellence ». — La propriétaire d’Afremov, avec ses filles, a promis de partir ce soir, alors quand la chambre sera libre, vous pourrez l’occuper, — disait-il en marchant doucement devant le comte dans le couloir et se tournant vers lui sans cesse.

Dans le salon commun, devant la petite table, près du portrait en pied, très noirci, de l’empereur Alexandre Ier, quelques messieurs, probablement des nobles du pays, étaient assis devant du champagne, et à côté d’eux se tenaient des marchands ou des voyageurs en pelisses bleues.

Le comte, en entrant dans la chambre, appela Blücher, un énorme chien mâtin gris qu’il avait avec lui, ôta son manteau dont le collet était couvert de givre, et commanda de l’eau-de-vie. Resté dans son arkhalouk de soie bleue, il s’assit près de la table et entama la conversation avec les messieurs qui étaient là, et qui, gagnés tout de suite par la physionomie belle et ouverte du voyageur, lui proposèrent une coupe de champagne. Le comte but d’abord un petit verre d’eau-de-vie, et ensuite commanda aussi une bouteille pour régaler ses nouvelles connaissances. Le postillon entra demander un pourboire.

— Sachka ! — cria le comte, — donne-lui.

Le postillon sortit avec Sachka, et revint bientôt avec l’argent dans la main.

— Eh quoi ! mon petit père, Votre Excellence ! il me semble que j’ai peiné pour ta Grâce ! Tu m’as promis cinquante kopeks et il ne m’en donne que vingt-cinq.

— Sachka ! donne-lui un rouble.

Sachka, baissant les yeux, regarda les jambes du postillon.

— C’est assez pour lui — prononça-t-il d’une voix basse, — et du reste je n’ai plus d’argent.

Le comte tira de son portefeuille les deux seuls billets bleus qui s’y trouvaient, et en remit un au postillon qui lui baisa la main et sortit.

— Ça y est ! Je suis fini — dit le comte, — ce sont les derniers cinq roubles.

— C’est à la hussarde, comte ! — fit en souriant un des gentilshommes, évidemment un cavalier en retraite, à en juger par la moustache, la voix et l’allure énergique des jambes. — Vous avez l’intention de rester longtemps ici, comte ?

— Il faut trouver de l’argent, autrement je ne resterais pas. D’ailleurs, il n’y a pas de chambre, que le diable les emporte dans ce maudit cabaret…

— Permettez, comte, — objecta le cavalier, — ne voudriez-vous pas vous installer chez moi ? J’occupe le . Si vous voulez me faire l’honneur de passer la nuit chez moi, en attendant. Restez chez nous trois jours. Aujourd’hui il y a bal chez le chef de la noblesse. Comme il serait heureux !

— Oui, oui, comte, restez donc — ajouta un autre des interlocuteurs, un joli jeune homme, — où allez-vous si vite ? Les élections n’arrivent qu’une fois en trois ans. Vous verrez au moins nos demoiselles, comte.

— Sachka ! donne du linge : j’irai au bain, — dit le comte en se levant. — Après nous verrons, peut-être en effet irai-je chez le chef de la noblesse.

Il appela le garçon pour lui dire quelque chose, à quoi le garçon répondit en souriant : « Que tout est l’œuvre des mains humaines », et sortit.

— Alors, mon cher, je ferai transporter ma valise dans votre chambre, — cria le comte à travers la porte.

— S’il vous plaît, j’en serai heureux, — répondit le cavalier en accourant à la porte. — N’oubliez pas, numéro7. Quand ses pas cessèrent d’être perceptibles, le cavalier retourna à sa place. Il s’assit très près du fonctionnaire et le regardant en face avec des yeux souriants, il prononça :

— Mais c’est lui-même !

— Hein ?

— Je te dis que c’est ce même hussard, ce bretteur, en un mot Tourbine : il est très connu. Je parie qu’il m’a reconnu. Comment donc, à Lébédiane, quand j’étais dans la remonte, nous avons fait la noce ensemble trois semaines sans interruption. Là-bas, nous en avons fait tous les deux, ah ! ah ! Un brave gaillard, hein ?

— Un vrai gaillard. Et comme il est de relations agréables ! Comme ça, on ne remarque rien en lui, — répondit le joli jeune homme. — Comme la connaissance a été vite faite… Quoi ! il a vingt-cinq ans, pas plus ?

— Non, il paraît cet âge, mais il a plus. Ah ! il faut savoir qui c’est ! Qui a enlevé madame ? Lui. C’est lui qui a tué Sabline. C’est lui qui, prenant Matnev par les jambes, le lança par une fenêtre. C’est lui qui a gagné trois cent mille au prince Nestérov. Il faut connaître cette tête brûlée : joueur, bretteur, séducteur, mais hussard dans l’âme ; un vrai hussard. Il n’y a que des racontars sur nous, mais si l’on comprenait ce qu’est un vrai hussard ! Ah ! c’était le beau temps !

Et le cavalier se mit à narrer à son interlocuteur une telle orgie à Lébédiane avec le comte, que non seulement elle n’avait jamais eu lieu, mais qu’elle ne pouvait avoir eu lieu. Premièrement, parce que jamais auparavant il n’avait vu le comte et avait pris sa retraite deux ans avant que le comte n’entrât au service, et deuxièmement, parce que le cavalier n’avait pas servi dans la cavalerie, mais avait été, pendant quatre ans un modeste junker du régiment de Bielevsk et avait pris sa retraite aussitôt que promu lieutenant. Mais, dix années auparavant, ayant reçu un héritage, il était allé effectivement à Lébédiane, avait dépensé là, avec les remonteurs, sept cents roubles et s’était fait faire un uniforme à parements orange, afin d’entrer aux uhlans. Le désir d’entrer dans la cavalerie, et les trois semaines passées avec les remonteurs à Lébédiane, restaient la période la plus brillante et la plus heureuse de sa vie, si bien que ce désir pris d’abord pour la réalité, devenait ensuite un souvenir, et lui-même déjà commençait à croire fermement en son passé de cavalier, ce qui du reste ne l’empêchait pas d’être, par sa douceur et son honnêteté, l’homme le plus estimable.

— Oui, qui n’a pas servi dans la cavalerie ne comprendra jamais notre frère ! — Il s’assit à cheval sur la chaise et avançant la mâchoire inférieure, se mit à parler d’une voix basse. — Il lui arrivait de se promener devant l’escadron, et non sur un cheval, mais sur un diable, tout en ruades ; et assis comme ça, comme un diable.

Le commandant d’escadron s’avance à la revue. « Lieutenant ! — dit-il, — s’il vous plaît, sans vous ça n’ira pas, menez donc l’escadron à la parade ». C’est bon, et en se retournant, quand on crie sur ses moustachus… — Ah ! que le diable emporte, voilà, c’était le temps !

Le comte revenant du bain, tout rouge, les cheveux mouillés, entra tout droit au où se trouvait déjà le cavalier en robe de chambre et fumant sa pipe, en méditant avec un plaisir mêlé d’une certaine peur à ce bonheur qui lui arrivait de loger dans la même chambre que le si connu Tourbine. « Eh bien ! — lui venait-il en tête, — si tout à coup il lui prenait fantaisie de me mettre tout nu, de m’emmener hors de la ville et de me fourrer dans la neige ou… de m’enduire de goudron, ou tout simplement… non, il ne fera pas cela à un camarade », se consolait-il.

— Sachka ! donne à manger à Blücher, — cria le comte.

Parut Sachka qui après la route avait bu un verre d’eau-de-vie et était déjà un peu gris.

— Tu n’as pas pu te retenir. Tu es déjà ivre, canaille ! Donne à manger à Blücher.

— Il ne crèvera pas pour cela. Voyez comme il est gras — répondit Sachka en caressant le chien.

— Eh bien, pas de réplique ! Va et donne-lui à manger.

— Pour vous, il suffit que le chien soit nourri, et l’homme, s’il boit un petit verre, alors, vous lui faites des reproches.

— Prends garde, je te battrai ! — cria le comte d’une telle voix que les vitres tremblèrent et que le cavalier éprouva même quelque frayeur.

— Pensez-vous à demander si Sachka a mangé quelque chose aujourd’hui ? Quoi, battez ! si un chien vous est plus cher qu’un homme — prononça Sachka. Mais aussitôt il reçut un tel coup de poing dans le visage, qu’il tomba, se frappa la tête sur la cloison et, de la main protégeant son nez, sauta dans la porte et tomba sur la banquette du corridor.

— Il m’a cassé les dents — grognait Sachka en essuyant d’une main son nez ensanglanté, et de l’autre grattant le dos de Blücher qui se léchait. — Il m’a cassé les dents, Blüchka, mais quand même il est mon comte et je suis prêt à aller dans le feu pour lui. Voilà, puisqu’il est mon comte, tu comprends, Blüchka ? Veux-tu manger, hein ?

Après être resté allongé un instant, il se leva, donna à manger au chien, et, presque dégrisé, alla servir et proposa à manger à son maître.

— Vous m’offenseriez tout simplement, — disait timidement le cavalier debout devant le comte, qui, les jambes sur le rebord du paravent, était couché sur son lit. — Je suis aussi un vieux militaire, un camarade, puis-je dire. Au lieu d’emprunter à quelqu’autre, avec joie je suis prêt à vous donner deux cents roubles. Je ne les ai pas maintenant, je n’ai ici que cent roubles, mais aujourd’hui même je les trouverai. Vous m’offenseriez tout simplement, comte.

— Merci, mon vieux — fit le comte, devinant d’un coup quelle sorte de relations devaient s’établir entre eux, et frappant le cavalier sur l’épaule. — Merci. Eh bien ! Si c’est ainsi, nous irons aussi au bal. Et maintenant, que ferons-nous ? Raconte ce qu’il y a chez vous, dans la ville. Quelles sont les belles ? Qui fait la noce ? Qui joue aux cartes ?

Le cavalier expliqua qu’une foule de jolies femmes seraient au bal, que l’ispravnik Kolkov, élu récemment, faisait la plus grande noce, mais sans la vraie audace des hussards, qu’il était seulement comme ça, un bon garçon ; que le chœur des tziganes d’Iluchka chantait ici depuis le des élections, que Stiochka entonne, et qu’aujourd’hui tous iraient chez les tziganes après le bal chez le chef de la noblesse.

— Et il y a pas mal de jeu — racontait-il, — il y a un voyageur, Loukhnov, qui joue argent comptant et Iline qui occupe le , un cornette des uhlans, qui perd aussi beaucoup. Le jeu est déjà commencé chez lui ; chaque soir ils jouent. Et quel admirable garçon, comte, est cet Iline. Ah ! il n’est pas avare, il donnerait sa dernière chemise.

— Allons chez lui, nous verrons quels sont ces gens-là — dit le comte.

— Allons, allons ! Ils seront très contents.

Chapitre2

II

Le cornette des Uhlans, Iline, venait de s’éveiller. La veille il s’était assis au jeu à huit heures du soir et avait joué pendant quinze heures de suite, jusqu’à onze heures du matin. Il avait perdu beaucoup, mais combien au juste, il ne le savait pas puisqu’il avait entre les mains trois mille à lui et quinze mille de l’État que depuis longtemps il mêlait avec le sien, et il avait peur de compter, craignant de se convaincre, de ce qu’il pressentait, qu’il manquait déjà quelque chose de l’argent d’État. Il s’endormit jusqu’à midi d’un sommeil lourd, sans rêves, comme en ont seuls les très jeunes hommes après de très grosses pertes. Il s’éveilla à six heures du soir, précisément quand le comte Tourbine arrivait à l’hôtel, et, en apercevant autour de lui, sur le parquet, les cartes, la craie, les tables maculées au milieu de la chambre, il se rappela avec horreur le jeu de la veille et la carte, le valet, qui lui avait coûté cinq cents roubles, mais ne croyant pas encore bien à la réalité, il prit l’argent sous son oreiller et se mit à le compter. Il reconnut quelques billets de banque qui, pendant le jeu, avaient passé maintes fois d’une main à l’autre, et il se rappelait toutes les péripéties du jeu. Des trois mille, il ne restait déjà rien, et deux mille cinq cents de l’argent d’État manquaient aussi.

Le Uhlan avait joué durant quatre nuits consécutives.

Il arrivait de Moscou où il avait reçu l’argent de la trésorerie. À K*** le maître de poste l’avait retenu sous prétexte de manque de chevaux, mais en réalité parce qu’il était de connivence avec l’hôtelier pour retenir un jour au moins chaque voyageur. Le uhlan, un garçon très jeune et très gai qui, à Moscou, avait reçu de ses parents trois mille roubles pour son équipement, était heureux de passer quelques jours à la ville de K*** pendant les élections, espérant s’y bien amuser. Il connaissait un propriétaire rural qui avait de la famille, et se promettait d’aller chez lui et de faire la cour à ses filles, quand le cavalier se présenta chez lui pour faire sa connaissance ; et le même soir, sans aucune mauvaise intention, le cavalier présentait le uhlan à ses connaissances, Loukhnov et d’autres joueurs qui se tenaient dans la salle commune. Depuis ce soir, le uhlan s’assit au jeu et non n’alla pas faire visite à sa connaissance, le propriétaire, mais ne réclama plus de chevaux et de quatre jours ne sortit pas de la chambre.

Après avoir fait sa toilette et bu du thé, il s’approcha de la fenêtre. Il voulait se promener pour chasser le souvenir obstiné du jeu. Il mit son manteau et descendit dans la rue. Le soleil était déjà caché derrière les maisons blanches aux toits rouges. Le crépuscule commençait à s’étendre. Il faisait chaud. Sur les rues malpropres, des flocons de neige fondante tombaient doucement. À l’idée qu’il avait dormi toute cette journée, bientôt complètement écoulée, il devint tout à coup profondément triste.

« Le jour passé ne se retrouve jamais, » pensa-t-il. « J’ai perdu ma jeunesse ! » se dit-il spontanément, non parce qu’en effet il pensait avoir perdu sa jeunesse, il ne pensait point du tout cela, mais parce que cette phrase lui était venue à l’esprit.

« Que ferai-je maintenant ? — se demanda-t-il, — Emprunter à quelqu’un et partir. » Une dame passait sur le trottoir. « En voilà une sotte ! — pensa-t-il sans savoir pourquoi. « Personne à qui emprunter. J’ai perdu ma jeunesse. » Il s’approcha des boutiques. Un marchand en pelisse de renard était debout sur le seuil de sa boutique et appelait les clients. « Si j’avais écarté le huit, j’aurais pu gagner. » Une vieille mendiante geignait en le

« Personne à qui emprunter ! » Un monsieur

en pelisse d’ours passe dans une voiture, un agent de police stationne : « Que faire d’extraordinaire ? Tirer sur eux ? Non, c’est ennuyeux ! J’ai perdu ma jeunesse. Ah ! que voici de beaux harnais ! Ah, s’asseoir en troïka ! Eh vous, mes chéris ! J’irai à la maison. Loukhnov viendra bientôt, nous nous mettrons à jouer. » Il rentra à la maison, compta encore une fois l’argent. Non, la première fois, il ne s’était pas trompé : il manque toujours deux mille cinq cents roubles de l’argent du trésor. « Je mettrai vingt-cinq roubles au premier jeu ; au second le double sur sept enjeux, ensuite sur quinze, sur trente, sur soixante… trois mille. J’achèterai des colliers et m’en irai. Mais non, le brigand ne me laissera pas ! J’ai perdu ma jeunesse ! » Voilà ce qui se passait dans la tête du uhlan pendant que Loukhnov en personne entrait chez lui.

— Quoi ! Êtes-vous levé depuis longtemps, Mikhaïl Vassilievitch ? — demanda Loukhnov en ôtant lentement de son nez sec les lunettes d’or et les essuyant soigneusement avec un mouchoir de soie rouge.

— Non, je viens de me lever. J’ai dormi admirablement.

— Un hussard vient d’arriver. Il s’est arrêté chez Zavalchevskï… Vous n’avez pas entendu ?

— Non. Eh bien ! Il n’y a encore personne ?

— Il me semble qu’ils sont entrés chez Priakhine. Ils viendront tout à l’heure.

En effet, bientôt entraient dans la chambre : un officier de la garnison qui accompagnait toujours Loukhnov, un marchand, d’origine grecque, brun, avec un énorme nez aquilin et des yeux noirs, enfoncés, un gros et gras propriétaire rural, un distillateur qui jouait des nuits entières, toujours par cinquante kopeks. Tous avaient hâte de commencer le jeu, mais les principaux joueurs n’exprimaient pas ce désir, et Loukhnov surtout devisait très tranquillement sur les escrocs de Moscou.

— Peut-on s’imaginer, disait-il…. Moscou, la principale ville, la capitale ! Et ils se promènent la nuit avec des bâtons à crochets, déguisés en diables, et effrayent la population bête, et dévalisent les passants, et que fait la police ? Voilà ce qui est étonnant !

Le uhlan écoutait attentivement cette histoire de brigands, mais à la fin il se leva et ordonna doucement d’apporter les cartes.

Le gros propriétaire parla le premier.

— Eh bien ! Messieurs, pourquoi perdre un temps précieux ! Les affaires sont les affaires.

— Oui, hier vous en avez gagné assez par cinquante kopeks, alors ça vous plaît, — dit le Grec.

— Oui, c’est vrai, il est temps, — dit l’officier de la garnison.

Iline regardait Loukhnov. Celui-ci, en le dans les yeux, continuait tranquillement son récit sur les voleurs déguisés en diables armés de griffes.

— Vous tiendrez la banque ? — demanda le uhlan.

— N’est-il pas trop tôt ?

— Bielov ! — cria le uhlan, rougissant on ne sait pourquoi, — apporte-moi à dîner… Je n’ai encore rien pris, messieurs… apporte du champagne et donne des cartes.

À ce moment le comte et Zavalchevskï entrèrent dans la chambre. Il se trouvait que Tourbine et Iline étaient dans la même division. Ils s’accordèrent aussitôt en trinquant et buvant le champagne, et cinq minutes après ils se tutoyaient. Iline semblait plaire beaucoup au comte.

Le comte souriait toujours en le regardant et raillait sa jeunesse.

— Quel brave uhlan ! — disait-il. — Quelle moustache ! Quelle moustache !

Chez Iline le duvet de la lèvre était même d’un blond presque blanc.

— Quoi ! on dirait que vous vous disposez à jouer, — dit le comte. — Eh bien ! Je te souhaite de gagner, Iline ! Je pense que tu es un artiste, — ajouta-t-il en souriant.

— Oui, voilà, on se prépare, — répondit Loukhnov en ouvrant le paquet de cartes. — Et vous, comte, ne daignerez-vous pas ?

— Non, aujourd’hui je ne jouerai pas, autrement je vous battrais tous. Moi, quand je m’y mets, toutes les banques sautent ! Je n’ai pas d’argent pour jouer. J’ai perdu tout à un relais près de Volotchok. Là-bas, il y avait une espèce de fantassin, chargé de bagues, un grec probablement, il m’a mis à sec.

— Es-tu resté longtemps à ce relais ? — demanda lline.

— Vingt-deux heures. Ce relais sera mémorable pour moi, le maudit ! Et le maître de poste ne m’oubliera pas non plus.

— Quoi donc ?

— J’arrive…, tu sais, le maître bondit, une physionomie de coquin, un roublard. Il n’y a pas de chevaux, dit-il ; et tu dois savoir que j’ai une habitude : aussitôt qu’on me dit qu’il n’y a pas de chevaux, je n’ôte pas ma pelisse et je vais dans la chambre du maître de poste, tu sais, pas dans la chambre officielle, mais dans son appartement particulier, et j’ordonne d’ouvrir largement toutes les fenêtres et les portes, comme s’il y avait de la fumée. Eh bien ! Ici je fis la même chose, et tu te rappelles quelles gelées il a fait le mois dernier, jusqu’à vingt degrés. Le maître voulut discuter, je lui donne un coup sur la mâchoire. Alors, une vieille quelconque, la petite fille, des femmes se mettent à pousser des cris, empoignent la marmite et veulent s’enfuir au village. Je me mets devant la porte. Donne des chevaux, dis-je, alors je m’en irai, autrement, je ne te laisserai pas sortir. Je vous ferai tous geler !

— C’est un excellent procédé ! — fit le gros propriétaire en éclatant de rire. — On procède ainsi pour faire geler les cafards.

— Seulement je n’ai pas monté la garde. Je suis sorti, et le maître et toutes les femmes s’enfuirent. Seule une vieille restait comme gage sur le poêle. Elle éternuait sans cesse et priait Dieu. Ensuite nous engageâmes les pourparlers : le maître de poste vint et de loin me pria de délivrer la vieille ; je lâchai sur lui Blücher. Il prend à merveille les maîtres de poste, Blücher. Et comme ça, la canaille ne me donna pas de chevaux jusqu’au matin suivant. Mais ici, arriva cette espèce de fantassin. Je passai dans l’autre chambre et nous nous mîmes à jouer. Vous avez vu Blücher ?… Blücher ?… Psst !

Blücher accourut. Les joueurs s’occupèrent de lui avec indulgence, bien qu’évidemment ils désirassent s’occuper d’une tout autre affaire.

— Mais, pourquoi ne jouez-vous pas, messieurs ? Je vous en prie, je ne veux pas vous déranger. Je suis un bavard, — dit Tourbine.

Chapitre3

III

Loukhnov approcha deux chandelles, tira un énorme portefeuille brun bien garni, et lentement, comme s’il accomplissait un rite, l’ouvrit sur la table, en tira deux billets de cent roubles et les mit sous les cartes.

— Comme hier il y a deux cents à la banque, — dit-il en rajustant ses lunettes et en ouvrant le paquet de cartes.

— Bon, — dit Iline sans le regarder, tout en causant avec Tourbine.

Le jeu commença. Loukhnov donnait les cartes régulièrement, comme une machine, s’arrêtait de temps en temps, inscrivait sans se presser, en regardant par-dessus ses lunettes, et prononçait d’une voix faible : « Envoyez ! » Le gros propriétaire parlait le plus haut de tous, en se faisant à haute voix diverses réflexions, et mouillait ses gros doigts épais en prenant les cartes. L’officier de la , en silence, fort habilement, inscrivait ses points sous la carte et, sous la table écornait de petits angles les autres cartes. Le Grec était assis à côté du banquier, et comme s’il attendait quelque chose, de ses yeux noirs, enfoncés, suivait attentivement le jeu. Zavalchevskï, debout près de la table, se mettait tout à coup en mouvement, tirait de la poche de son pantalon un billet rouge ou bleu, plaçait au-dessus la carte, et la frappant de sa main ouverte, prononçait : « Sept, sauve-moi ! » Il mordillait ses moustaches, se balançait d’une jambe sur l’autre, rougissait et était pris d’une agitation qui durait jusqu’à ce que la carte fût sortie. Iline mangeait du veau et du concombre, placés près de lui sur le divan de crin, et, essuyant rapidement ses mains à son veston, mettait une carte après l’autre. Tourbine, qui tout d’abord était assis sur le divan, comprit tout de suite de quoi il s’agissait. Loukhnov ne regardait pas du tout le uhlan et ne lui disait rien, mais de temps en temps ses lunettes se dirigeaient pour un moment sur les mains du uhlan ; la plupart des cartes de ce dernier perdaient.

— Ah ! ce serait bien si je battais cette carte, — disait Loukhnov en parlant de la carte du gros propriétaire qui jouait à cinquante kopeks la mise.

— Battez plutôt celle d’Iline, la mienne, la belle affaire ! — remarquait le propriétaire.

En effet, les cartes d’Iline étaient battues plus souvent que les autres. Il déchirait nerveusement sous la table la carte qui perdait et de ses mains tremblantes en choisissait une autre. Tourbine se leva du divan et demanda au Grec de le laisser asseoir près du banquier. Le Grec changea de place, le comte prit sa chaise et ne quitta pas des yeux les mains de Loukhnov.

— Iline ! — dit-il tout à coup de sa voix ordinaire, qui, malgré lui, étouffait toutes les autres ; — Pourquoi tiens-tu à ces cartes ? Tu ne sais pas jouer.

— Qu’on joue d’une façon ou de l’autre, c’est la même chose.

— Comme ça, tu perdras certainement. Donne, je jouerai pour toi.

— Non, excuse-moi, s’il te plaît, mais je joue toujours moi-même. Joue pour toi si tu veux.

— Non, je ne jouerai pas pour moi, mais je jouerai pour toi. J’enrage de te voir perdre.

— C’est évidemment mon sort !

Le comte se tut.

Appuyé sur le coude, de nouveau il se mit à fixer les mains du banquier.

— Mal ! prononça-t-il tout à coup très haut, et lentement.

Loukhnov se tourna vers lui.

— Mal ! mal ! — répéta-t-il encore plus haut en regardant droit dans les yeux de Loukhnov.

Le jeu continuait.

— Ce-n’est-pas-bien ! — prononça de nouveau Tourbine dès que Loukhnov eût battu une des fortes cartes d’Iline.

— Qu’est-ce qui vous déplaît, comte ? — demanda le banquier poliment et d’un ton indifférent.

— C’est que vous laissez à Iline les simples et battez les doubles. Voilà ce qui est mal.

Loukhnov fit des épaules et des sourcils un léger mouvement qui exprimait le conseil de s’abandonner entièrement au sort et de continuer à jouer.

— Blücher ! Psst… — cria le comte, se levant.

— Prends-le ! — ajouta-t-il rapidement.

Blücher, qui frottait son dos au divan, bondit en manquant de renverser l’officier de la garnison, accourut vers son maître, grogna en les regardant tous, et, agitant la queue, semblait demander : « Qui dit ici des injures, hein ? »

Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise en côté.

— On ne peut jouer ainsi, — dit-il. — Je déteste les chiens. Comment jouer quand on amène une meute entière ?

— Surtout ces chiens. Je crois qu’on les appelle des sangsues — confirma l’officier de la garnison.

— Eh quoi ! Nous jouons ou non, Mikhaïl Vassilievitch ! — demanda Loukhnov au maître du logis.

— Ne nous dérange pas. Je t’en prie, comte, — dit Iline à Tourbine.

— Viens ici pour un moment, — fit celui-ci en prenant lline par le bras, et il l’entraîna derrière la cloison.

Or, là, on entendit nettement les paroles du comte qui parlait de sa voix ordinaire. Cette voix était chez lui telle qu’on l’entendait toujours à travers trois chambres.

— Quoi ! Es-tu devenu fou ? Ne vois-tu pas que ce monsieur à lunettes est un grec de premier ordre ?

— Hé, laisse ! Que dis-tu ?

— Non, je ne laisserai pas, et cesse de jouer, te dis-je. Pour moi, ce me serait tout à fait égal. Dans une autre occasion, je t’eusse dévalisé moi-même, mais je ne sais pourquoi, j’ai pitié de toi, je crains que tu ne te perdes. N’as-tu pas près de toi l’argent du trésor ?

— Non, où as-tu pris cela ?

— Vois-tu, frère, j’ai glissé cette même pente. Je connais tous les procédés des coquins. Je te dis que l’homme aux lunettes est un grec. Cesse, je t’en prie, je te le demande comme à un camarade.

— Oh ! Eh bien, encore une partie, et ce sera fini.

— C’est connu, une partie… Enfin, nous verrons.

Ils rentrèrent. Dans une partie, lline posa tant de cartes et tant furent battues, qu’il perdit beaucoup.

Tourbine posa la main au milieu de la table.

— Eh bien ! Assez maintenant, allons.

— Non, je ne puis pas. Laisse-moi, s’il te plaît, — dit avec dépit Iline en battant les cartes jouées et sans regarder Tourbine.

— Eh bien ! Que le diable t’emporte ! Perds assurément si tu en as envie. Moi je m’en vais, il est temps. Zavalchevski, allons chez le chef de la noblesse.

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