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ABOLITION
EXAMEN CRITIQUE
Du Préjugé
Au peuple
En dédiant ce petit volume au peuple, nous n’avons pas seulement dessein de témoigner de notre respect pour lui, nous voulons encore solliciter ses sympathies pour les douleurs des esclaves. Puisse notre livre pénétrer dans les ateliers, obtenir quelques-unes de ces heures saintes qu’on y dérobe à la fatigue pour les donner à d’austères études, et gagner à la cause de l’abolition de l’esclavage les généreux esprits auxquels nous nous adressons. Le peuple français, qui marche à la conquête de tous ses droits, le peuple français, qui chaque jour prend un sentiment plus éclairé de l’égalité humaine, ne doit pas oublier plus longtemps les Noirs qui souffrent, les Noirs, qui, moins heureux que lui encore, n’ont pas la possession d’eux-mêmes.
Avant-propos
L’abbé Grégoire a laissé dans son testament un legs de 1,000 fr. pour l’écrivain qui exposerait les meilleurs moyens d’effacer le cruel et absurde préjuge qui règne parmi les blancs contre les Nègres et les hommes de couleur.
La Société française pour l’abolition de l’esclavage a été chargée, par les exécuteurs testamentaires, de décerner le prix offert par l’ancien évêque de Blois.
Deux fois elle a ouvert le concours, et deux fois aucun des concurrents n’a pu mériter les suffrages de la commission nommée pour apprécier leur travail.
L’ouvrage que nous soumettons au public est textuellement celui que nous avions envoyé.
Nous croyons devoir présenter ici le jugement que la commission en a porté :
« L’auteur du Mémoire numéro 3, ayant pour épigraphe : Toute cette polémique n’est de notre part qu’une concession faite à l’amour du bien, etc. s’est livré à des recherches pleines d’intérêt pour démontrer l’égalité intellectuelle des noirs et des blancs, et cette partie de son travail forme le complément du curieux ouvrage de M. Grégoire lui-même sur cet objet, mais la question plus directement proposée aujourd’hui aux concurrents n’est pas assez nettement abordée dans le mémoire. Les moyens indiqués par l’auteur pour arriver au but nous ont paru peu précis, et nous avons pensé que cet ouvrage, dont le mérite est réel à plusieurs égards, appelait des perfectionnements qui le rendraient plus digne encore des suffrages de la Société ; nous vous proposons d’accorder simplement à l’auteur une mention honorable. »
« Le mémoire numéro 3 est un travail étendu, consciencieux et fort inté- ressant sous divers rapports ; malheureusement l’auteur s’est trop arrêté à cette vue fondamentale, que tout consiste ici dans l’abolition même de l’esclavage ; il en est résulté que son mémoire n’est, à l’exception des dernières pages, qu’un plaidoyer en faveur de l’émancipation, que l’auteur veut immédiate et générale, sans se croire obligé à indiquer les moyens d’y arriver. Son ouvrage peut être considéré comme un fort bon résumé de recherches déjà faites, auxquelles il en a ajouté parfois de nouvelles. Ainsi, après avoir examiné la question non résolue encore de l’antériorité de la civilisation éthiopienne, il extrait des relations de voyages tous les faits, si généralement inconnus parmi nous, qui constatent l’état social assez avancé auquel sont parvenues plusieurs nations nègres de l’Afrique intérieure ; puis empruntant, trop largement peut-être, à un remarquable écrit de l’abbé Grégoire lui-même, il résume les témoignages du progrès intellectuel présenté par quelques Noirs ; il passe de là à l’étât actuel d’Haïti, des établissements de Sierra-Leone et de Libéria, et enfin des colonies anglaises depuis le grand acte d’émancipation. La commission a rendu pleinement justice au mérite de cet exposé, et elle pense sans doute que la publication en serait utile au progrès de la question générale d’af- franchissement ; mais la majorité de ses membres n’a pas cru y trouver une solution suffisante de la question proposée. L’auteur, en effet, ne l’aborde nettement que vers la fin de son travail, et les moyens qu’il indique pour arriver à l’extinction du préjugé sont toujours subordonnés dans sa pensée à l’abolition de l’esclavage ; ils deviennent ainsi, en quelque sorte, l’accessoire au lieu d’être le fond même de l’ouvrage, et ne sont par conséquent pas présentés avec toute l’importance désirable. En résumé, si la Société avait eu à décerner un prix sur la question même de l’abolition de l’esclavage, la commission n’eût pas hésité à vous proposer de l’accorder au mémoire dont il s’agit ; mais elle a dû s’abstenir, puisqu’à son avis la question proposée ne saurait être complètement confondue avec l’autre. »
Nous ne nous abusons pas sur ces éloges, où il entre sans doute beaucoup des consolations que l’on aime à donner aux vaincus, aussi n’aurions-nous point manqué de nous remettre à l’œuvre de nouveau pour nous présenter une troisième fois en lice, si nous avions espéré pouvoir satisfaire aux vues de la commission. Mais à notre sens il n’y a qu’un seul moyen de détruire le préjugé de couleur, c’est de détruire l’esclavage. Tous les concurrents, selon les rapports mêmes approuvés par la Société, ont été unanimes sur ce point, et c’est pour cela qu’aucun d’eux n’a pu être couronné.
Peut-être si l’abbé Grégoire revenait au monde, répondrait-il à la question posée, comme tous les concurrents ensemble.
Plus d’un membre de la Société d’abolition elle-même pense que le vénérable fondateur du prix ne l’a proposé contre le préjugé attaché à la couleur des Africains que par impossibilité de le proposer alors contre leur servitude. À cette époque, le droit sacré de tout homme blanc ou noir à l’indépendance n’était pas encore complètement acquis à l’humanité ; il fallait garder des ménagements, dont grâce aux immenses progrès du temps sur les hautes matières sociales, nous pouvons nous affranchir. Chaque année fait sa tâche.
Instruisons les Nègres, plaçons-les dans nos écoles et nos ateliers ; qu’importe après cela l’opinion que quelques hommes isolés pourront garder d’eux et de leur intelligence. Est-ce bien vraiment lorsque les distributions universitaires viennent de proclamer les noms de tant de jeunes gens de couleur, qu’il faut s’attacher à combattre un préjugé dont les restes doivent infailliblement tomber avec les chaînes de leurs pères les esclaves.
Notre foi est si complète, si entière, si absolue à cet égard, que tout en respectant l’avis de la Société, nous en appelons au public le juge suprême.
Après tout, de quoi s’agit-il ? d’être utile à la cause de nos frères, les hommes noirs. Si le travail que nous publions peut contribuer au soulagement de leur sort et à leur délivrance, nous n’aurons rien à regretter. Tout mauvais instinct d’amour-propre s’évanouit dans une entreprise aussi noble et quand viendra l’heure où l’un de nos rivaux gagnera la palme, nous nous réjouirons de son triomphe. Plus l’attention générale sera souvent appelée sur cette grave matière, plus il y a lieu d’espérer que la morale publique obtiendra enfin la destruction de l’esclavage des Noirs, cet exécrable legs de la barbarie antique qui déshonore la civilisation moderne.
Toute cette polémique n’est de notre part qu’une concession faite à l’amour du bien et au désir de ramener à la vérité ceux qui se trompent. Les Nègres, fussent-ils véritablement d’une espèce inférieure à l’espèce blanche, comme on le prétend ; l’Angleterre, ne dût-elle recevoir qu’une triste récompense de sa belle entreprise d’affranchissement, comme quelques intéressés l’assurent, les propriétaires d’hommes n’en seraient pas moins criminels de garder des esclaves sur les terres françaises, d’y maintenir une forme sociale que tous les bons esprits tiennent pour infâme et attentatoire à la dignité humaine.
Position
L’abbé Grégoire, cet ardent champion de la cause des Nègres, a voulu laisser un dernier témoignage de son amour pour la liberté et la justice. Il a inscrit dans son testament une somme consacrée à récompenser le meilleur mémoire sur cette question : Quels seraient les moyens d’extirper le préjugé injuste et barbare des blancs contre la couleur des Africains et des sang-mêlés ?
C’est en l’état des choses un problème difficile à résoudre. Détruire l’absurde préjugé qu’ont tous les colons et un petit nombre d’Européens contre les Noirs et les sangs-mêlés est impossible tant que l’esclavage subsistera, autrement dit, les moyens néces- saires pour arriver à l’extirpation de ce préjugé sont incompatibles avec l’existence de l’esclavage.
Le préjugé contre la couleur des Noirs se lie intimement au fait de la domination et de l’oppression physiques que l’homme blanc exerce sur le noir. Un préjuge analogue est inhérent à toute supériorité d’un homme sur un autre. Parmi les Européens, il existe quelque chose de cela entre nous et nos serviteurs à gages, comme autrefois entre les catholiques et les juifs, comme encore aujourd’hui entre les seigneurs russes ou polonais et leurs serfs ; mais le préjugé contre les Noirs tient surtout à l’incapacité cérébrale qu’on leur a toujours prêtée ; or, cette incapacité est devenue une certitude pour ceux qui l’admettent uniquement, parce que les uns se sont contentés de regarder les Nègres dans l’esclavage, et que les autres ont cru les maîtres sur parole. Nous ne contestons pas que l’état moral des esclaves dans les colonies ne puisse justifier cette opinion fatale à toute leur race ; nous les avons approchés, nous les connaissons, et nous savons jusqu’à quel point de dégradation ils sont descendus ; mais c’est ici qu’il faut bien distinguer l’effet de la cause.
Les Noirs ne sont pas stupides parce qu’ils sont noirs, mais parce qu’ils sont esclaves. L’infériorité intellectuelle des hommes en servitude n’est pas chose nouvelle ; les comédies antiques sont pleines de traits contre l’imbécillité des esclaves. Aristote prétend tout net qu’ils n’ont qu’une demi-âme. Les Romains, malgré leurs marchands, leurs instituteurs, leurs médecins et leurs rhéteurs esclaves, n’avaient pas plus de considération pour la classe en général. — L’atrophie de toutes facultés d’esprit est au fond de toute servitude, blanche ou noire. — Il y a longtemps qu’Homère a fait dire à Eumée : « Le jour de l’esclavage, ainsi l’a voulu le puissant Jupiter, dépouille un mortel de la moitié de sa vertu. »
On parle de l’avilissement, de la stupidité des Noirs aux colonies ; mais n’est-ce pas le produit de l’esclavage, et l’esclavage n’a-t-il pas ce résultat partout où il existe, sur quelque nature d’hommes qu’il pèse de son poids de plomb ? Les blancs même d’Europe n’en éprouvent-ils pas les mêmes effets ? — « On ne sait donc point ce que c’est qu’un serf, dit M. J. Czynski ? Croirait-on que ces malheureux, presqu’entièrement privés de leurs facultés intellectuelles, ont perdu l’usage de la parole ? Ils sont incapables de soutenir la plus simple conversation, d’échanger même quelques phrases sur des sujets domestiques. J’ai vu cent fois de pauvres serfs suer sang et eau pendant une heure pour expliquer une commission dont ils étaient chargés, et qu’un enfant libre de cinq ans aurait rendue en une minute. Le dictionnaire d’un serf est en harmonie avec ses occupations journalières, extrêmement limitées dans la monotonie d’un même cercle. — « Que la Valachie, qui compte au moins 100, 000 esclaves dans son sein, ne les abrutisse pas par de mauvais traitements et d’absurdes corrections, jusqu’à les réduire à l’état d’idiotisme, etc.. » —
Et pourtant le servage est bien moins horrible que l’esclavage il laisse à l’individu bien plus d’exercice de son intelligence. — Les fauteurs de l’esclavage vont-ils dire que les serfs russes, polonais et valaques sont des Nègres blancs, des blancs de l’espèce noire et faits pour être esclaves ? L’esclavage abrutit blancs ou noirs, voilà toute la vérité, et il faut ajouter, à la honte des Français du Nord, qu’ils n’ont jamais rien fait pour l’amélioration du sort de leurs serfs et leur acheminement nécessaire à la liberté.
Nous voulons donc établir que la prétendue pauvreté intellectuelle des Nègres est une erreur créée, entretenue, perpétuée par l’esclavage ; conséquemment ce n’est point leur couleur mais la servitude qu’il faut haïr.
De cette façon, nous sommes amenés à diviser notre travail à-peu-près comme les orateurs sacrés divisent leurs discours. Dans une première partie nous irons avec les voyageurs en Afrique étudier les Nègres chez eux ; nous rapporterons des récits textuels, et nous examinerons si les Africains sont aussi barbares qu’on le croit. Dans la seconde, nous les verrons transportés en Amérique et trouvant assez de force au fond de leur âme pour soulever quelquefois leurs chaînes. Si nous parvenons ainsi à démontrer que la nature les a doués de facultés semblables aux nôtres, nous aurons, selon notre avis, fort avancé la question ; nous aurons répondu presque complètement à la pensée de M. Grégoire.
Pour ce qui est d’extirper présentement le préjugé, nous exposerons dans une troisième partie que le principal, le meilleur moyen entre tous, ce serait d’émanciper nos esclaves pour les mettre à même d’égaler leurs maîtres.
Antériorité
Antériorité de la civilisation éthiopienne.
Avant de passer outre, il y aurait peut-être une première question à soulever, celle de savoir si les Africains, au lieu d’être un peuple encore dans l’enfance, ne seraient pas, au contraire, un peuple tombé en décadence si les Nègres, après avoir été la souche de toute société policée, n’auraient point vu, antérieurement à l’histoire connue, le sceptre du monde aller en d’autres mains, comme depuis l’histoire connue on a vu l’Inde, l’Égypte, l’Arabie, la Grèce, autrefois
si lumineuses, s’obscurcir, s’éteindre et nous laisser à nous autres barbares d’Occident la tâche de l’avenir.
Fabre d’Olivet est de cet avis : « La race noire existait dans toute la pompe de l’état social ; elle couvrait l’Afrique entière de nations puissantes émanées d’elle ; elle connaissait la science de la politique et savait écrire. » La race blanche était alors, selon cet auteur, « à l’état sauvage ».
« Quel sujet de méditation, dit Volney, de penser que cette race d’hommes noirs, aujourd’hui notre esclave, est celle-là même à laquelle nous devons nos arts, nos sciences et jusqu’à l’usage de la parole ! »
La couleur noire étant, selon le philosophe Knight, l’attribut de la race primitive dans tous les animaux, il penche à croire que le Nègre est le type originel de l’espèce humaine.
Hérodote et Diodore de Sicile, de tous les anciens qui avaient écrit l’histoire de l’Égypte les deux seuls qui nous aient été conservés ; Hérodote et Diodore, qui avaient puisé les éléments de leur narration aux sources vives, aux traditions sacerdotales, s’accordent à voir dans quelqu’émigration éthiopienne le principe de la vieille civilisation de Thèbes. Hérodote, lorsqu’il parle des Colchidiens, les suppose de race égyptienne, par la raison qu’ils ont la peau noire et les cheveux crépus, et de plus qu’ils sont avec les Éthiopiens et les Égyptiens les seuls peuples qui pratiquent la circoncision. Diodore est, par les mêmes motifs, du même sentiment sur l’origine égyptienne des habitants de la Colchide. C’est, à son avis, dans la grande expédition de guerre poussée par Sésostris à travers l’Inde et l’Asie, que ce conquérant aurait laissé quelques-uns de ses Égyptiens aux environs du Palu Méotide. Diodore nous dit d’une manière formelle « que les Éthiopiens regardaient les Égyptiens comme une de leurs colonies. » Et le fait est que les Égyptiens ressemblaient considérablement aux noirs. La figure des sphinx a le type nègre ; les têtes des momies de la collection du Louvre sont tout-à-fait des têtes de nègres, grosses lèvres, nez épaté, bas de visage fort et carré. Hérodote, qui avait voyagé en Égypte, revient sur la couleur des Égyptiens dans l’exégèse qu’il fournit de la fable des Dodonéens : ceux-ci voulaient que leur fameux oracle eût été établi par des colombes noires ; Hérodote explique très-ingénieusement que ces colombes étaient des femmes, « car, dit-il, les Dodonéens, en ajoutant que ces prétendues colombes étaient noires, désignent clairement que les femmes étaient d’origine égyptienne. »
Au surplus, les relations de métropole à colonies étaient perdues depuis longs siècles ; mais bien que l’Éthiopie se fût déjà isolée du mouvement humain, l’histoire cependant nous la montre de loin en loin manifestant sa force et son intelligence ; ainsi l’on voit, dans Diodore, un Actisanes, roi d’Éthiopie, déclarer la guerre au roi Amasys, le vaincre et faire tomber l’Égypte au pouvoir des Éthiopiens. Actisanes traita favorablement ses nouveaux sujets ; il adoucit la pénalité des codes et abolit la peine de mort que les lois prononçaient contre les simples voleurs : il se contenta de leur faire couper le nez. C’était le supplice des femmes adultères. Bien que la modification ne soit pas de notre goût, cette différence du nez à la tête tout entière nous semble passablement avancée pour un législateur nègre. — Ce ne fut qu’après la mort d’Actisanes que les Égyptiens purent recouvrer la liberté, et élurent un roi de leur nation, Mendès. Plusieurs siècles après, une nouvelle guerre met encore un Éthiopien, Sabacos, sur le trône d’Égypte. Hérodote et Diodore s’accordent à dire qu’il se distingua par la douceur de son règne : chose remarquable il va plus loin qu’Actisanes ; il abolit tout-à-fait la peine de mort, et ordonne que le dernier supplice soit remplacé par des condamnations aux travaux publics ; « il jugea, selon Diodore, qu’en sauvant la vie à ces misérables, il changerait une cruauté infructueuse en une punition dont l’Égypte tirerait de grands avantages. » Ces idées de haute économie politique qu’apportent des rois éthiopiens sur des trônes conquis n’indiquent-elles pas que les spéculations sociales étaient poussées dans leur pays à de grandes profondeurs ? Avons-nous besoin de faire remarquer que la majorité des parlements européens n’a pas encore atteint l’élévation de principes du roi noir Sabacos, qui ne remonte pas à plus de 740 ans avant notre ère. Après un règne de 50 ans, il abdiqua volontairement et quitta l’Égypte avec ses Éthiopiens.
Diodore consacre une bonne partie des livres II et III de son Histoire universelle à retrouver les traces déjà perdues alors de l’antique civilisation éthiopienne. Il s’étend volontiers sur ce sujet, qui l’intéresse évidemment par sa difficulté même. « Quelques auteurs originaires d’Égypte ont examiné la question dont il s’agit et s’accordent presque en tout. Pour moi, dans les temps que je voyageais en Égypte, je me suis rencontré avec des prêtres égyptiens et des ambassadeurs éthiopiens, et ayant recueilli avec soin ce que je leur entendais dire, sans manquer d’ajouter ce que j’ai trouvé dans les meilleurs historiens, j’ai composé cette partie de mon ouvrage de ce qui m’a paru le plus généralement avoué par les uns et par les autres. » Les Éthiopiens se disent les premiers de tous les hommes, et ils en donnent des preuves qu’ils jugent évidentes. Il est vraisemblable qu’étant situés directement sous la route du soleil, ils sont sortis de la terre avant les autres hommes. » — Ce vraisemblable, qui effarouche un peu d’abord, tient à des croyances cosmogoniques venues de l’Inde et que partagèrent plusieurs des premiers philosophes grecs : excusons Diodore le Sicilien. Quoiqu’il en soit, on voit que les conjectures des savants modernes peuvent s’appuyer au moins sur l’opinion que les anciens Éthiopiens avaient d’eux-mêmes. « Ils disent aussi que ce sont eux qui ont institué le culte des Dieux, les fêtes, les assemblées solennelles, les sacrifices, en un mot, toutes les pratiques par lesquelles nous honorons la Divinité. » Leurs offrandes passaient pour être les plus agréables aux Dieux. Ceux-ci ne manquaient jamais d’aller tous à de certains sacrifices annuels que leur faisaient les hommes noirs. Diodore, pour preuve, cite Homère :
Jupiter aujourd’hui, suivi de tous les Dieux, Des Éthiopiens reçoit les sacrifices.
C’est qu’effectivement, à en croire les Éthiopiens, ils auraient envoyé à Priam un corps de 10,000 soldats sous la conduite de Memnon. « Ces barbares assurent que cela est ainsi raconté dans les annales de leurs rois. Ils soutiennent aussi que l’Égypte leur doit la plus grande partie de ses lois et la coutume de garder les corps de leurs parents dans l’endroit le plus apparent de leur maison. Ils font remarquer que dans l’une et l’autre nation les prêtres observent les mêmes coutumes et que les rois portent un sceptre semblable. » Et comme si Diodore craignait que les ennemis des Nègres nous voulussent refuser aujourd’hui de voir leurs ancêtres dans ces Éthiopiens si ambitieux de toute civilisation, il termine en disant : « Presque tous les Éthiopiens ont la peau noire, le nez camus et les cheveux crépus. » Il a du reste rencontré des marchands éthiopiens qui, forcés en traversant la mer Rouge de relâcher sur les côtes, « y avaient vu un peuple qui n’avait jamais soif et ne savait ce que c’était que de boire. » — Encore un trait de similitude entre les Nègres et nous ; ceux qui viennent de loin mentent toujours.
Le chevalier Bruce, qui explorait en 1768 les lieux où fut autrefois la grandeur civilisatrice des Éthiopiens, confirme tout-à-fait les récits et les opinions que nous venons de rapporter.
« Les Abyssiniens conservent une tradition qu’ils disent avoir eue de temps immémorial ; c’est que, peu après le déluge, Cush, petit-fils de Noé et ses enfants passèrent en Afrique, où, encore épouvantés par le souvenir du déluge et ne voulant pas habiter les plaines, ils se creusèrent des demeures dans la roche des montagnes. Cependant à la fin ils commencèrent par bâtir au pied de leurs cavernes la ville d’Axum, avant même la naissance d’Abraham. Bientôt après ils étendirent leurs colonies jusqu’à Atbara (la Nubie actuelle), où nous savons, par le témoignage d’Hérodote, qu’ils cultivèrent les sciences très-anciennement et avec beaucoup de succès. (Hérod., liv. II, chap. 29.) De là ils allèrent plus loin fonder Meroé (aujourd’hui Gerri), et ne perdirent pas de temps pour s’avancer jusqu’à Thèbes, que nous savons bâtie par une colonie d’Éthiopiens. Partout ils s’occupaient d’astronomie avec ardeur. » « Les noirs éthiopiens qui s’établirent au-dessus de Thèbes consacrèrent beaucoup de soins aux lettres, ils réformèrent les caractères hiéroglyphiques, et, n’en doutons pas, ils inventèrent l’alphabet syllabique dont on se sert jusqu’à présent en Abyssinie. » Bruce a vu à Axum, en Abyssinie, « de prodigieux fragments de statues colossales, » et à Gerri des ruines qu’il n’hésite pas à leur attribuer. « Pour moi, je pense qu’Axum fut la superbe métropole de ce peuple commerçant, de ces Troglodites éthiopiens, appelés avec plus de propriété Cushites, parce que, comme je l’ai déjà expliquée les Abyssiniens ne bâtissaient point anciennement de cités ; et on n’en trouve aucunes ruines dans toute l’étendue de leurs pays. Mais les Nègres, les Troglodites, que l’Écriture désigne sous le nom de Cushs, ont élevé en beaucoup d’endroits des édifices très grands, très-magnifiques et très-coûteux. Par exemple, à Azab, les monuments de ce peuple semblent avoir été dignes des richesses d’un pays qui fut, dès les premiers âges, le centre du commerce de l’Inde et de l’Afrique, et dont, quoique païenne, la souveraine fut donnée comme un modèle aux autres nations, et choisie pour contribuer à l’édification du premier temple que l’homme ait élevé au vrai Dieu. » « On ignore d’où dérivent les noms de leurs mois, mais il est certain qu’ils n’ont de signification dans aucune des langues qu’on parle en Abys- sinie. Ces noms qu’ils ont conservés sont peut-être plus anciens encore que ceux des Égyptiens ; ils furent vraisemblablement employés par les Cushs avant les calendriers de Thèbes et de Meroé. » (Liv. , ch. 12.) « Toute cette chaine de montagnes qui va de l’est à l’ouest, renfermant Derkim et Atbara au sud, et où commencent les contrées montueuses de l’Abyssinie (c’est l’Éthiopie ancienne), est habitée par les Nègres cushites, aux cheveux laineux, qui, après avoir été le peuple le plus cultivé de l’univers, est tombé par un destin étrange dans une ignorance brutale, et se voit maintenant chassé par ses voisins au fond de ces mêmes forêts, où il vivait jadis au sein de la liberté, de la magnificence et du luxe. » (Liv. , ch. 1.) Ces Nègres troglodites (Troglodites, habitants des cavernes), qui fondèrent les premières écoles de sciences, pénétrèrent, pour échapper aux pluies des tropiques qui les empêchaient une partie de l’année de faire des observations correspondantes à celles de leurs frères de Thèbes et de Meroé, pénétrèrent au-delà des tropiques du sud et s’établirent dans de hau- tes montagnes appelées Sofala, qui recélaient beaucoup de mines d’or et d’argent, et qui devinrent la source de leurs richesses. (Liv. , ch. 3.)
Les montagnes de Sofala sont enfermées dans cette partie prolongée de l’Afrique que l’on nomme aujourd’hui Cafrerie. Le moine dominicain Juan dos Santos, qui a vu les mines de Sofala en 1586, dit qu’elles paraissent avoir été exploitées depuis les premiers siècles. Près de ces excavations, il subsiste encore des restes considérables de bâtiments construits avec des pierres et de la chaux, et tous les Cafres gardent parmi eux la mémoire que ces ouvrages ont appartenu autrefois à la reine de Saba, et qu’ils furent bâtis dans le temps du commerce de la mer Rouge et pour ce commerce.
Nous ne pousserons pas plus loin la proposition de la civilisation antérieure des Africains ; elle ne serait point en son lieu, et nous ne possédons pas d’ailleurs toute la science qu’exigerait une telle question. Nous avons voulu seulement l’indiquer, afin de montrer que si les colons ne tarissent point sur la stupidité native des Noirs, il est de très-savants hommes qui ont trouvé ces Noirs assez bons pour en faire les éclaireurs de l’humanité. — Encore un mot : quand nous parlons de l’illustration de l’Éthiopie nous ne prétendons pas l’étendre à toute l’Afrique ; nous avons en vue de démontrer qu’une race nègre a été civilisée, ce qui ne prouve pas, cela est clair, que la race entière l’ait été, mais bien qu’elle est susceptible de l’être, et ce dernier point est le seul auquel tendent nos recherches.
Chapitre I
C’est une chose importante pour notre thèse que la grande majorité des voyageurs qui ont visité l’Afrique ; Hollandais, Français, Anglais en sont revenus avec des idées favorables aux Nègres. Mungo Park, le premier, nous fournit de précieux renseignements de toute nature.
La ville de Sego, capitale de Bambara, consiste, nous apprend-il, en quatre grandes divisions ou quartiers, que traverse la rivière Joliba ou Niger. Les mosquées, les maisons de deux étages, construites en argile, les bateaux couvrant le fleuve, la population, qu’il estime d’environ 30,000 âmes ; les campagnes cultivées des environs, tout lui présenta un aspect de civilisation qu’il ne s’attendait pas, dit-il, à voir au centre de l’Afrique. Dans tout le pays des Mandingues il a trouvé des étoffes de coton tissées et teintes sur les lieux, puis converties en vêtements cousus avec des aiguilles de fabrique indigène. Il a vu exercer des industries de toutes espèces. « Les Nègres composent avec un de leurs grains une bière excellente, en faisant fermenter la semence à-peu-près comme on traite l’orge en Angleterre. Ils font de la poudre, manufacturent des poteries d’une grande solidité, tannent les peaux de bœufs, de moutons ou de chèvres, et ont acquis l’art de les teindre en jaune et en rouge d’une manière inaltérable. L’intérieur du pays des Mandingues abonde en riches mines de fer, que les habitants savent exploiter ; les fourneaux dont ils se servent pour la fonte du minerai sont d’une construction simple et parfaitement adaptée à l’objet. » — « Pendant mon séjour à Kamalia, je sus qu’il y avait un fourneau non loin de la hutte ou je logeais ; le propriétaire et les ouvriers ne firent aucune difficulté de me laisser voir leurs travaux. Avec ce fer d’une trempe un peu molle, ils fabriquent des lances, des boues, toutes les armes, tous les ustensiles dont ils ont besoin. Ils travaillent de même leur or natif ; non-seulement ils le savent fondre avec un sel alcali qu’ils préparent, mais ils en font des bijoux, tels que bracelets, colliers, pendants d’oreille. Ils tirent aussi l’or en fil et en fabriquent plusieurs ornements avec beaucoup d’intelligence et de goût. »
Dans le cours de sa marche à travers le royaume de Bambara, le voyageur anglais fut plusieurs fois redevable de ses moyens d’existence aux doutys des villes par lesquelles il passait. Les doutys possèdent en quelque façon l’autorité des maires chez nous. Leurs fonctions consistent à entretenir l’ordre, à percevoir les droits du fisc, ceux qu’on impose aux voyageurs, et à présider toutes les assemblées qui ont pour but l’administration de la justice. Les jugements ont lieu en plein air avec une solennité convenable. Le tribunal, appelé palaver, est composé des anciens du village ; les deux parties discutent contradictoirement et librement ; les témoins sont entendus avec attention, et tout cela est public ; « les avocats égalent dans l’art de la chicane les plus habiles plaideurs d’Europe. »
Voilà le peuple qu’on nous représente comme grossier et absolument sauvage ; voilà les hommes pour lesquels un ancien délégué des Colons de la Guadeloupe dit « que l’esclavage est un moyen de perfectionnement social, une initiation aux bienfaits de la civilisation ». Le bâton de créole élément de civilisation !!
L’amour de la vérité est une des premières leçons qu’une mère mandingue donne à son enfant. Mungo Park rencontra une vieille femme qui suivait le corps de son fils blessé mortellement, elle pleurait beaucoup, et la seule consolation qu’avait cette infortunée était de s’écrier : « Jamais il ne dit un mensonge, jamais, jamais. »
Mungo Park éprouva plusieurs fois la charité des Nègres. Il raconte entre autres une aventure pleine de grâce et d’un charme austère. « Je fus obligé, c’était près de Ségo, de m’asseoir au pied d’un arbre sans avoir rien à manger. Vers le soir, une femme revenant des travaux de la campagne s’arrêta pour m’observer, et, remarquant mon air fatigué, elle s’informa de ma situation. Je l’en instruisis en peu de mots ; alors elle prit la bride de mon cheval que j’avais déjà dessellé, et d’un air de bonté me dit de la suivre. Elle me conduisit dans sa hutte, alluma une lampe, étendit une natte, m’engagea à me coucher et sortit. Elle revint bientôt avec un poisson à la main, le fit griller légèrement sur des cendres, et me le donna à manger. Après avoir ainsi accompli les devoirs de l’hospitalité, ma respectable hôtesse me montra la natte du doigt et me dit que je pouvais dormir là en toute sécurité. Puis s’adressant aux autres femmes de sa famille qui étaient venues et s’occupaient à me regarder avec étonnement, elle leur dit de prendre leur ouvrage habituel qui consistait à filer du coton. Elles se livrèrent à cette tâche une partie de la nuit. Elles entremêlaient leur travail de chansons. J’en remarquai une qu’elles improvisèrent et dont j’étais moi-même le sujet. Une jeune fille chantait seule, et de temps en temps ses compagnes joignaient leurs voix à la sienne en forme de chœur. Ce chant était modulé sur un air doux et plaintif ; j’en ai retenu les paroles dont voici la traduction littérale :
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