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Catherine Tekakwitha

Édouard Lecompte · 1927 · Free in the US

51,929 words · about 3 h 38 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Édouard Lecompte
Language
French
Published
1927
Length
51,929 words · about 3 h 38 min
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CATHERINE TEKAKWITHA En prière au bord du Saint-Laurent

0.1

OUS présentons au public une jeune Iroquoise qui, la première de sa nation et peut-être de toutes les nations sauvages, voua à Dieu sa virginité et la conserva sans tache, comme un beau lis, jusqu’à sa mort.

Des vingt-quatre années de sa vie, elle en passa vingt et une chez les Agniers, sur les bords de la rivière Mohawk, et les trois autres aux rives du Saint-Laurent, à Kahnawaké ou Sault Saint-Louis. Elle est ainsi devenue une des gloires de la Nouvelle-France, une émule en sainteté de nos admirables servantes de Dieu : Marie de l’Incarnation, Marguerite Bourgeoys, Marie-Marguerite d’Youville.

Sa cause irait-elle de concert avec la cause de ces trois Vénérables Mères ? Déjà portée à Rome par le troisième Concile de Baltimore, elle est à s’instruire aujourd’hui au diocèse d’Albany.

Que le succès couronne nos espérances, et nous verrons sur les autels, auprès des Martyrs canadiens, une Vierge iroquoise, — près des roses du martyre le lis de la virginité.

Note. — Conformément au décret d’, nous déclarons n’attribuer qu’une autorité purement humaine aux mots : sainteté, vertus héroïques, miracles, etc., employés dans ce livre, ne voulant en rien prévenir le jugement du Saint-Siège.

0.2

Les deux premiers biographes de Catherine Tekakwitha sont les Pères Pierre Cholenec et Claude Chauchetière, de la Compagnie de Jésus ; tous deux confesseurs de la servante de Dieu au Sault Saint-Louis. Nous en reparlerons au chapitre deuxième de la seconde partie.

Les travaux du P. Cholenec sont les suivants :

Vie de Catherine Tegakouita, Première Vierge Irokoise ; en manuscrit.

Un abrégé de cette Vie, paru dans les Lettres édifiantes de 1715.

Une autre Vie, écrite en latin, envoyée au P. Général de la Compagnie de Jésus, 1715.

Du P. Chauchetière :

La Vie de la B. Catherine Tekakouita, dite à présent la Saincte Sauvagesse. Manate. Presse Cramoisy, 1887.

Cette Vie, dont le manuscrit original est aux archives du collège Sainte-Marie, fut écrite en 1695.

L’année même de la mort de Catherine (1680), le P. Chauchetière avait rédigé un précis de sa vie et de sa mort. Il ne nous est pas parvenu.

Autres documents :

Remy (Abbé, P. S. S.). — Certificat de , curé de la Chine, des miracles faits en sa paroisse par l’intercession de la B. Cath. Tekakwita, 1696. Manuscrit conservé aux archives du collège Sainte-Marie.

Anonyme. — Abrégé de la Vie de Catherine Tegaskouïta. Vers l’an 1700. Copie aux arch.du coll. Ste-Marie.

La Potherie (M. Bacqueville de). — Histoire de l’Amérique Septentrionale… 1721. T. , .

Annales de l’Hôtel-Dieu de Québec, par la R.Mère Juchereau de S.Ignace, 1723. Plusieurs pages sont consacrées à Catherine Tegakouita.

Charlevoix (R. P. F.-X. de, S. J.). — Histoire générale de la Nouvelle-France. 3 vol., Paris, 1744. — Vol., .

Ferland (Abbé). — Cours d’histoire du Canada, éd., 1882, t., , s.

Burtin (R. P., O. M. I.). — Vie de Catherine Tekakwitha, 1894.

Rochemonteix (R. P. C. de, S. J.). — Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVII, 1896, t., , s.

Forbes (Abbé G.). — Almanach iroquois, 1900, .

Walworth (Ellen H.). — The Life and Times of Kateri Tekakwitha, The Lily of the Mohawks, 1893.

Devine (R. P. E. J., S. J.). — Kateri Tekakwitha, 1916. — Historic Caughnawaga, 1922.

1

Nous n’avons nullement l’intention de développer ce thème. Il nous suffira d’indiquer certains traits caractéristiques qui formeront comme le cadre et l’arrière-plan de cette histoire et aideront à mieux saisir le genre de difficultés qu’eut à surmonter notre héroïne dans la pratique des vertus.

On sait que le nom Iroquois leur fut donné par les Français, parce que ces sauvages terminaient tous leurs discours par le mot Hiro (j’ai dit), en ajoutant le mot Koué, cri de joie ou de tristesse, selon qu’il était prononcé long ou court. Eux-mêmes s’appelaient Hodeno-saunee (peuple de la maison longue)..

Les Iroquois, fins diplomates autant que guerriers indomptables, ambitieux, agressifs, patients et féroces, rêvaient d’anéantir leurs trois grands ennemis, les Hurons, les Algon- quins et les Français. Ils réussirent singulièrement avec les deux premiers et mirent à deux doigts de sa perte la colonie naissante de la Nouvelle-France.

Ils formaient une vaste confédération qui comprenait cinq nations ou tribus, situées entre la rivière Hudson et le lac Erié. Allant de l’Est à l’Ouest, on avait d’abord les Agniers, puis les Onneyouts, les Onnontagués, les Goyogouins et les Tsonnontouans.

Le canton des Agniers se trouvait ainsi le plus rapproché de l’Hudson, du lac George, du lac Champlain et du Richelieu (appelé rivière des Iroquois). C’est dans ce canton que naîtra Catherine Tekakwitha.

Dans chaque canton on distinguait trois souches ou familles principales, sous des noms d’animaux, — comme nos modernes sociétés secrètes — la Tortue, le Loup, l’Ours. Chacune a son chef, ses anciens, ses guerriers. Grande est l’autorité du chef, grand le respect dont on l’entoure. Et cependant il ne commande point : sa force est dans la persuasion, l’éloge ou le blâme.

La religion des Iroquois, comme celle des autres sauvages, est un tissu de fables ridicules, de superstitions et de pratiques grossières où l’immoralité entre pour une large part. La manière dont les familles se groupent dans les cabanes n’est pas pour entraver le libertinage.

La cabane iroquoise, faite en forme de berceau ou tonnelle de jardin, est soutenue latéralement par de fortes pièces de bois et recouverte de grosses écorces de cèdre, de frêne, d’orme ou de sapin. Sa longueur variable est de cent à cent cinquante pieds, sa largeur et sa hauteur de vingt-cinq pieds. Une porte à chaque extrémité, mais pas de fenêtre ni de cheminée : un trou dans la toiture, au-dessus de chaque foyer, fait entrer la lumière et laisse échapper la fumée. Dans la cabane plusieurs feux, et quatre familles à chaque feu ; les familles sont disposées de chaque côté de la cabane, de manière à laisser un espace libre au milieu, comme un corridor, où se trouvent échelonnés les divers foyers. On s’assied par terre, on couche sur des peaux de bêtes, sur des nattes ou sur la terre nue.

Ces détails d’intérieur nous feront mieux comprendre le genre de vie de la pieuse Tekakwitha, durant ses vingt et un ans de séjour chez les Iroquois de la Mohawk.

Les Agniers (que les Anglais appellent Mohawks) avaient leurs principaux villages sur les bords de la rivière Mohawk : Gandaouagué, Gandagoron, Tionnontoguen. Le premier reviendra souvent dans notre récit.

Sur les deux mille cinq cents guerriers, que les vingt-cinq mille âmes de la confédération iroquoise pouvaient mettre en campagne, les Agniers n’en fournissaient que cinq à six cents. Mais ils étaient les plus hardis et les plus terribles. Leur supériorité sur les autres tribus venait aussi de l’usage des armes à feu qu’ils recevaient de leurs voisins, les Hollandais de Fort Orange (aujourd’hui Albany), en échange de riches pelleteries.

L’audace des Iroquois contre leurs ennemis croissait sans cesse : Hurons, Algonquins, Montagnais, Français, n’étaient en sûreté nulle part. Le P.Vimont, supérieur de Québec, écrivait en 1641 : « La Nouvelle-France se va perdre si elle n’est fortement et promptement secourue. »

Le secours viendra, mais pas toujours à temps, ni toujours suffisant. Il y faudra d’abord la semence du saint Évangile, fécondée par le sang des martyrs.

2

L’Évangile avait déjà été porté par les Pères de la Compagnie de Jésus chez les Micmacs, les Abénaquis, les Montagnais, les Attikamègues, les Hurons. Leurs regards se tournaient vers le pays des Iroquois, qui restait obstinément fermé. Ils attendaient l’heure de Dieu. L’état de guerre violent semblait devoir la remettre à un avenir lointain.

Elle sonna inopinément.

En 1642, le P. Isaac Jogues est saisi par les Iroquois avec son compagnon, le jeune Goupil, et plusieurs Français et Hurons. La première victime des Agniers (29 septembre 1642) est René Goupil, que les vœux de religion viennent d’admettre dans la Compagnie de Jésus. Après treize mois de dure captivité, où il pose les fondements d’une église nouvelle, le P. Jogues est libéré par les Hollandais, repasse en France, puis revient aussitôt à sa chère mission du Canada.

On le nomme ambassadeur pour traiter de la paix avec les Iroquois. Il réussit. Il veut y retourner une troisième fois, pour consolider l’œuvre commencée. Il tombe à son tour sous la hache du barbare. C’est le 18 octobre 1646, à Ossernenon : là-même, dix ans plus tard, naîtra Catherine Tekakwitha. Le lendemain, 19 octobre, Jean de la Lande suivait le P.Jogues dans son triomphe.

Jogues, Goupil, La Lande sont aujourd’hui sur les autels.

La mort du P.Jogues fut le signal de la rupture de la paix et de la reprise des hostilités. Les cinq cantons décrètent une guerre d’extermination contre les Hurons et les Français.

La situation de la colonie s’aggrave d’une manière effrayante. Les Iroquois sont partout. En 1651, le P.Joseph-Antoine Poncet (le fondateur de la première congrégation de la S.V. à Québec) est surpris avec un Français au Cap-Rouge, et emmené en captivité ; il subit le supplice des prisonniers ; il allait être brûlé vif, lorsqu’un traité de paix lui rendit la liberté.

Les Onnontagués avaient demandé au gouverneur, , la visite d’une Robe-Noire. Le P.Simon Le Moyne est choisi. Il remonte le fleuve Saint-Laurent, et du lac Ontario, il pénètre dans le territoire iroquois. Il est tout de suite entouré d’une bande de Hurons captifs, restés fidèles à leur foi religieuse. Le P.Jogues en avait aussi trouvé chez les Agniers, soit comme esclaves, soit comme incorporés à la tribu.

Jusqu’au bourg d’Onnontagué, le voyage du missionnaire est un vrai triomphe. On lui demande d’établir une résidence en cet endroit. Il revient à Québec, expose à son supérieur la demande des Onnontagués, et, pendant qu’il s’achemine cette fois vers les Agniers, à Ossernenon, les Pères Chaumonot et Dablon remontent la rivière Oswego et fixent leur tente à Onnontagué (1655).

Le succès couronne si bien leurs travaux, qu’un poste français est établi non loin de là, à Gannentaha, sur les bords de l’Oswego. Quatre Pères et trois Frères y sont envoyés de Québec. Les uns travaillent au fort, les autres se répandent de village en village, dans les cantons d’Onnontagué, d’Onneyout, de Goyogouin, de Tsonnontouan. Des conversions nombreuses s’opèrent. La Mère de l’Incarnation écrit que le P. Mesnard à lui seul a baptisé quatre cents personnes. Les plus grands espoirs remplissaient tous les cœurs.

À Ossernenon, le P.Le Moyne avait fondé la mission des Martyrs, dans l’espérance de la voir un jour fixe. Revenu à Montréal au mois de novembre 1655, il repart pour sa mission volante en 1656.

C’est l’année où va paraître sur les bords de la Mohawk, le lis de pureté que le Jardinier divin transplantera plus tard aux rives du Saint-Laurent.

3

Le P. de Charlevoix, historien de la Nouvelle-France, ouvre le chapitre qu’il consacre à notre sainte, par cette belle sentence :

« La Nouvelle-France a eu ses apôtres et ses martyrs, et a donné à l’Église des saints dans tous les états, et je ne crains point de dire que les uns et les autres auraient fait honneur aux premiers siècles du Christianisme. »

Et tout de suite, place, il range parmi eux, en bonne place, la jeune néophyte qui, affirme-t-il, « est, depuis plus de soixante ans, universellement regardée comme la Protectrice du Canada ».

Elle naquit en 1656, à Ossernenon, village agnier de la famille de la Tortue. Ce bourg était le plus rapproché de Fort Orange (Albany). Il avait été témoin de la mort des confesseurs de la foi, Jogues, Goupil et La Lande. C’est de ce sol ainsi consacré par le sang des martyrs que l’on vit surgir, sur les bords de la Mohawk, le très pur lis, Catherine Tekakwitha.

la rivière mohawk devant auriesville

Certains historiens la font naître à Gandaouagué (au rapide) aujourd’hui Auriesville, distant seulement d’un mille d’Ossernenon. Les deux villages ne sont, pour ainsi dire, qu’un seul et même endroit, et ils se prennent souvent l’un pour l’autre.

Le père de Tekakwitha était un Iroquois païen, sa mère une Algonquine chrétienne. Elle avait été instruite et baptisée dans la ville des Trois-Rivières. On admirait déjà sa vertu, lorsque, dans une incursion des Iroquois, elle tomba entre les mains d’un guerrier qui l’emmena captive. Elle sut gagner le cœur de son maître. Au lieu d’en faire la victime de sa cruauté ou de son libertinage, il la prit pour femme.

Cette conduite n’était point rare chez les sauvages. Le vainqueur sauvait par là de l’infamie ou de la mort celle qui avait été l’objet de son choix. De ce jour, elle était incorporée à la nation et jouissait de tous les droits.

On a pu dire de cette vertueuse femme, comme autrefois du saint homme Tobie, qu’elle conserva sa foi et la crainte de Dieu dans la terre de sa captivité. Elle priait sans cesse. Ayant eu le bonheur de mettre au monde deux enfants, un garçon et une fille, son unique désir était de les faire baptiser. L’occasion ne se présenta point.

Et pourtant, le P.Le Moyne, que nous avons vu, en 1655, fonder sa mission volante chez les Agniers, y revenait l’année suivante passer deux mois à Ossernenon. Il y retournait encore une fois en 1657, avec un petit Iroquois francisé et quelques Hurons.

Il ne put y demeurer bien longtemps. Dans les premiers mois de 1658, la hache de guerre était déterrée. Un complot se formait chez les Onnontagués pour massacrer les missionnaires et les Français du poste de Gannentaha. Avertis à temps, ils s’éloignaient pendant la nuit et échappaient au péril.

À ce moment-là même, le P.Le Moyne, par prudence, se retirait à Manhatte, chez les Hollandais, et, au mois de mai, rentrait à Québec. Et ainsi se terminait ce qu’on a appelé la première phase des missions . Elle avait duré seize ans (1642-1658), avec des intermittences prolongées, que les hostilités avaient imposées aux missionnaires.

Malgré ces va-et-vient répétés du P.Le Moyne, l’Algonquine d’Ossernenon ne le rencontra point. Fut-ce timidité de sa part ou défense de son mari ? On ne sait. Et ce sera là sa suprême douleur, lorsque la petite vérole viendra la coucher dans la tombe.

En effet, l’an 1660, le terrible fléau éclatait au pays des Agniers, courait le long de la Mohawk et se répandait au loin parmi les autres cantons. Les ravages furent d’autant plus rapides que les sauvages ignoraient l’art de se prémunir contre l’épidémie et d’en enrayer le progrès.

La chrétienne ne put l’éviter. Elle se prépara à la mort par le regret de ses fautes et la soumission à la volonté de Dieu. Soumission méritoire, en présence des deux enfants qu’elle laissait orphelins. Car il semble que le père succomba lui-même au fléau.

Les deux enfants furent frappés à leur tour. Catherine échappa à la mort, mais non pas son petit frère : ce qui la laissa seule en ce monde. Elle avait quatre ans.

Elle portait les traces du terrible mal. « Son visage, dit le P.Chauchetière, qui estait bien fait auparavant, en fut tout gasté ; il s’en fallut peu qu’elle ne perdît la veue. »

Ce dernier trait est capital dans la vie de Catherine Tekakwitha. Ses yeux ne pouvaient supporter la grande lumière du jour. Elle dut se réfugier dans la cabane sombre, et, lorsqu’elle sortait, « elle se tenait, ajoute le P.Chauchetière en employant un mot qui s’est conservé parmi nous, toujours enveloppée en sa couverte ». De là, par nécessité d’abord, puis par goût, une vie absolument retirée, loin du bruit, loin des yeux, confinée aux travaux de l’intérieur. De là encore une pudeur presque ombrageuse, quasi innée en elle, mais croissant chaque jour et qui, en présence des mœurs dissolues de ses compagnes, devenait pour elle une insigne garantie de sa chasteté.

Aussi bénit-elle jusqu’à la fin de ses jours la bonne Providence, qui lui avait ménagé cette solitude pour lui parler plus sûrement au cœur. Nous verrons si elle sut en profiter.

Le nom de Tekakwitha lui fut donné, semble-t-il, vers ce temps-là. L’orthographe en a varié au cours des ans. Les premiers historiens, Cholenec et Chauchetière, écrivent Tegakouita, Charlevoix Tegahkouita, puis ce fut Tehgakwita, Tekakouita, et enfin Tekakwitha. Sa signification n’est pas moins indécise : l’ancien missionnaire de Caughnawaga, l’abbé Marcoux, l’interprète ainsi : « Celle qui met les choses en ordre ; » d’autre part, l’érudit Sulpicien indianisant, l’abbé Cuoq, lui donne ce sens : « Celle qui s’avance, qui meut quelque chose devant elle. » Comme une personne qui s’avance dans les ténèbres, les bras tendus en avant. Ce qui exprime bien la démarche hésitante de l’enfant, aux yeux si douloureusement affectés par la maladie.

Un oncle de Tekakwitha, ancien capitaine, très considéré dans le village, la recueillit sous son toit. L’intérêt est rarement absent du cœur de l’homme, d’un sauvage surtout. L’oncle n’avait pas d’enfant. Il calcula que l’orpheline lui serait vite utile.

Car il faut se rappeler que les femmes et les filles sont les plus grandes ressources d’une famille indienne. À elles toute la sollicitude des soins domestiques, les travaux les plus pénibles. La part de l’homme, c’est la guerre, la chasse ou la pêche. Le reste du temps il le passe à fumer, à causer avec les amis, à jouer, à manger et à dormir.

Même après une chasse fructueuse, il croirait déroger en rapportant le gibier qu’il a tué. De retour chez lui, il dit à sa femme : « J’ai tué. » Aussitôt, sans une plainte, elle se lève et, à la faveur des entailles que le chasseur a faites aux arbres, de ci, de là, dans l’épaisseur de la forêt, elle suit, avec une intelligence qui manque rarement son but, les traces de son homme. La proie découverte, elle la traîne après elle ou la charge sur ses épaules. Si elle est trop lourde, la femme la dépèce et n’en rapporte cette fois que ce qu’il faut pour le festin. Pendant ce temps, le chasseur étendu près du feu, insensible aux fatigues qu’il occasionne, savoure d’avance ce qui va gaver son estomac glouton.

Une autre utilité des filles, c’est leur établissement. Car, chez les sauvages, le mari suit la femme et non la femme le mari. Le mariage est tout au profit de la famille de l’épouse. Par cette union, le nouvel époux entre chez lui dans la cabane. C’est un chasseur et un guerrier de plus. Les parents âgés le regardent avec raison comme une ressource assurée pour leurs vieux jours et, s’il est brave guerrier, comme un reflet de gloire sur leur famille.

La vie de Tekakwitha se passera presque exclusivement à l’intérieur de la cabane. Aussi est-il bon de rappeler ce que nous disions plus haut sur ces sortes de logis. Cabanes longues et larges, en forme de tonnelles, où pouvaient habiter jusqu’à vingt familles divisées en groupes de quatre : deux de chaque côté de la cabane, participant à un foyer commun placé au centre du long corridor ; et ainsi des autres groupes. Au-dessus de chaque feu était pratiquée dans le toit une ouverture par où sortait la fumée et entrait la lumière. La cabane n’en restait pas moins enfumée et sombre.

Après l’épidémie, le village s’était transporté en bloc un mille plus haut, sur la même rive droite de la rivière Mohawk, à l’angle sud-ouest formé par la rivière et le ruisseau Auries. C’est aujourd’hui Auriesville. On y accourt de tous les points des États-Unis, pour y vénérer les trois Martyrs récemment béatifiés, Isaac Jogues, René Goupil et Jean de La Lande.

Le village indien était situé tout près de là, sur un plateau qui domine les grands bois et les champs d’alentour, les deux rives et la vallée de la Mohawk.

Il portait le nom de Gandaouagué (au rapide). Comme celui de Tekakwitha, il nous est venu avec plusieurs formes, entre autres, Gandawagué, mot huron en usage chez les missionnaires pour exprimer « rapide », « sault » ; Gahnawagué, du dialecte agnier, employé une fois par le P.Cholenec ; ce mot se rapproche de Kahnawaké, qui a donné naissance à la forme anglaise moderne de Caughnawaga.

L’oncle de Tekakwitha, avec sa femme, une de ses sœurs et l’orpheline, alla donc s’établir dans une des cabanes principales du nouveau village, à l’abri de la haute palissade qui le protégeait.

Et alors commença pour Tekakwitha une vie paisible, retirée, où parurent d’abord ses inclinations naturelles. Elles étaient d’une qualité rare, développées déjà pendant quatre ans par les soins attentifs de sa bonne mère. Un fin psychologue n’a-t-il pas dit qu’à trois ans l’enfant est déjà élevé…

Tekakwitha, toute jeune encore, montrait un esprit délié et un goût très vif pour le travail, ce qui n’est pas commun chez la femme sauvage. Pour elle, la grande affaire est de se débarrasser au plus tôt de la besogne indispensable de chaque jour, sans songer au lendemain, lequel, au reste, n’existe point pour le sauvage.

Cela fait, filles et femmes se livrent aux divertissements, aux visites, aux rencontres bruyantes, aux jeux, à la danse. Catherine, forcément confinée dans sa cabane, échappa tout naturellement à cette vie turbulente. L’amour de la vie silencieuse, de la vie intérieure, put dès lors germer et grandir dans ce cœur que Dieu se destinait à lui seul.

Une autre frivolité chez la femme sauvage est la coquetterie, et la coquetterie poussée parfois jusqu’aux raffinements les plus inattendus. La passion de la parure paraît dès le bas âge. Le P.Chauchetière observe que « les jeunes sauvagesses de sept à huit ans sont folles et ont une attache très grande pour la porcelaine. Les mères, qui sont plus folles qu’elles (déjà !…), passent quelquefois bien du temps à peigner et à tresser les cheveux de leurs filles ; elles ont que leurs oreilles soient bien percées et commencent à leur percer dès le berceau ; elles leur mettent de la peinture au visage et les couvrent toutes de porcelaines quand il faut qu’elles aillent danser ».

Le vêtement prêtait aussi à la vanité : la tunique était une pièce de drap ou de riche pelleterie, portant souvent au bas une large broderie d’ornements variés. Les mitasses ou guêtres étaient brodées, enrichies de dessins nombreux en rassades ou en poils de porc-épic de couleur éclatante. Pendants d’oreilles, colliers, bracelets ajoutaient encore à la parure.

Les tantes de Tekakwitha, pas plus sages que les autres, exercèrent une telle pression sur l’enfant, qu’elle se laissa faire et porta un temps les livrées de la vanité. Elle se ressaisit vite toutefois et regretta d’avoir cédé. Ce remords ne la quitta plus. Vingt ans après elle pleurait encore ce qu’elle considérait comme un de ses plus graves égarements. N’est-ce pas merveilleux de voir cette jeune païenne faire exactement ce qu’avait fait, un siècle plus tôt, un saint Louis de Gonzague, pleurant les pincées de poudre que tout enfant il avait dérobées aux soldats de son père.

En peu de temps, Tekakwitha put rendre dans la cabane tous les services domestiques. Ses tantes ne demandaient pas mieux que de s’en décharger sur elle. On la voyait occupée, des heures entières, à écraser entre deux pierres le blé d’Inde pour la sagamité. Elle allait ensuite puiser de l’eau à la rivière, dans des auges de bois creusées à l’aide du feu et de pierres tranchantes. Le repas achevé, c’était à elle à préparer dans la forêt le bois du foyer et à l’apporter à la cabane sur ses épaules. Avait-elle quelques moments de loisir, elle les employait à confectionner les petits meubles domestiques, en jonc ou en écorce, à disposer les pelleteries destinées au commerce.

Ce qui rehaussait le prix de tous ces bons offices, c’était l’aimable complaisance qu’elle y mettait. Son empressement, sa douceur, son heureux caractère, quoiqu’il advint, ne se démentaient pas. Le P.Chauchetière, qui a le plus longuement parlé de l’enfance de Tekakwitha, dit qu’elle était « douce, patiente, chaste et innocente. Sage, ajoute-t-il en résumant son panégyrique, sage comme une fille française bien élevée ».

Ses historiens relèvent ici un don spécial que Dieu lui avait départi, à savoir, sa très grande adresse pour tous les ouvrages d’art et de luxe ; ce qui, la retenant à l’intérieur, servait admirablement son goût de la vie solitaire. Elle savait teindre en rouge, avec un rare bonheur, les peaux d’anguilles et les filaments de racines ou d’écorces si souvent en usage chez les Indiens ; sous ses doigts habiles, la porcelaine et les coquillages aux mille nuances, le poil d’orignal, les piquants de porc-épic divisés en filets très déliés et teints de diverses couleurs, formaient une variété de dessins et de figures qui embellissaient le sac à tabac du guerrier, les mitasses et les

mocassins du chasseur, le berceau du nouveau-né, les bracelets des femmes, la ceinture des hommes, et surtout les colliers ou wampums, appelés alors à un si grand rôle dans les relations commerciales ou dans les négociations politiques.

Ce bonheur continu dans les divers travaux qu'elle entreprenait, mettait de plus en plus en évidence la jeune Tekakwitha. Ses tantes résolurent d'exécuter le projet qu'elles nourrissaient depuis quelque temps. Leur action va déclencher une série d'épreuves pour la pauvre orpheline. Ses vertus en sortiront comme d'un creuset, plus brillantes et plus fortes.

4

Il existait, en ce temps-là, une curieuse coutume au pays des Iroquois.

Les familles nouaient entre elles des liens d’amitié en s’offrant mutuellement un petit garçon ou une petite fille, qui souvent était encore au berceau. Ils appelaient mariage cette simple rencontre.

À l’âge de huit ans, Tekakwitha avait été ainsi présentée à un garçonnet, guère plus âgé qu’elle. Ce qui leur parut un jeu d’enfants ne les émut guère, et chacun s’en alla de son côté, comme si de rien n’était.

Les tantes, elles, désireuses d’accroître le bien-être de la famille, y virent le gage d’un établissement futur. Elles n’attendaient que l’âge nubile de leur nièce pour accomplir leur dessein.

Nous allons constater en l’occurrence la vérité de cette réflexion du P. Cholenec, dans sa Vie latine de la bienheureuse : Dumque crescebat aetate, crescebat et prudentia, pendant qu’elle croissait en âge, elle croissait aussi en prudence.

La prudence est la première des quatre grandes vertus qui donnent naissance aux autres vertus morales. Elle ordonne les choses à leur fin. Elle atteint sa perfection, ajoute saint Thomas, lorsque le Saint-Esprit, par le don de Conseil, la règle et la meut.

Tekakwitha avait sans doute, malgré son très jeune âge, profité jusqu’à un certain point des leçons de sa mère. Mais on peut dire que, arrivée à l’époque où nous sommes, elle n’a eu pour maître que l’Esprit-Saint.

Et nous avons là un exemple vraiment remarquable de l’intervention de Dieu dans l’âme des infidèles.

On sait le problème angoissant que suscite le sort de tant d’infidèles qui n’ont jamais entendu la prédication de l’Évangile. Comment parviendront-ils à ce minimum de croyance, nécessaire de nécessité de moyen pour le salut, et que résume saint Paul dans ce texte célèbre de son Épître aux Hébreux (c. , v. 6) : « Sans la foi il est impossible de plaire à Dieu ; car il faut que celui qui s’approche de Dieu croie qu’il existe, et qu’il est le rémunérateur de ceux qui le cherchent ? »

Avant sa justification (s’il y parvient), l’infidèle peut sans doute produire des actes moralement bons, par ses seules forces naturelles et dans les choses faciles. De plus, s’il est fidèle à faire son possible, Dieu ne lui manquera pas, facienti quod in se est, Deus non denegat gratiam(saint Thomas) : placé devant une tentation plus forte, Dieu communiquera à son intelligence un secours spécial capable d’aider la volonté à vaincre, ou directement à la volonté elle-même une énergie victorieuse. Ces bonnes actions préparent l’âme à faire l’acte de foi et de charité qui produit la justification.

Quels secours la Providence ménage-t-elle à l’âme pour accomplir cet acte surnaturel ?

Ou bien Dieu, la prédication évangélique faisant défaut, rappelle certaines notions sur Dieu souverain Maître entendues autrefois, comme en sa petite enfance Catherine Tekakwitha, ou encore pour elle la vue et les conversations de Hurons baptisés ; ou bien — selon une opinion probable — à défaut de ces suppléances, l’Esprit-Saint, par une révélation immédiate faite à l’âme, l’éclaire assez pour l’amener à l’acte de foi stricte au Dieu véritable, au Dieu rémunérateur. Acte libre, essentiellement surnaturel, soumission de l’âme à Dieu, qui fait éclore l’amour au cœur. À l’instant même, cet amour devient charité parfaite, la grâce efface le péché originel. C’est la divine justification. L’âme devient enfant de Dieu, en attendant le baptême, implicitement désiré jusque-là, qui l’incorpore à l’Église de Jésus-Christ.

Ce travail secret, divin, s’opère en moins de temps qu’on ne met à le dire, lorsque le Saint-Esprit veut prévenir une âme de sa grâce. Quand le fait-il au juste ? Nous ne savons. L’Esprit souffle où il veut et quand il veut. Aux uns, c’est à l’éveil même de la raison, à d’autres plus tard ; pour plusieurs, au dire des missionnaires, il semble que ce soit à l’article de la mort.

La jeune Tekakwitha, visiblement, fut une enfant privilégiée. Dieu lui avait donné une âme que Tertullien dirait « naturellement chrétienne ». Elle correspondit si bien aux premières touches de l’Esprit, que la révélation finale ne dut pas tarder. Ce jour-là, la grâce sanctifiante — qui est l’inhabitation en nous de la très sainte Trinité, suivant cette sublime et consolante promesse de Jésus : « Nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure » (Joan. , 23) — la grâce vint en elle avec son cortège royal des vertus infuses et des dons du Saint-Esprit. De ce jour, en attendant le baptême, elle posséda, par la grâce et les vertus infuses, le pouvoir de faire des actes surnaturels, et par les dons la facilité de les accomplir. (Nous reviendrons sur ce sujet au chap. de la seconde Partie).

Nous saisissons là le secret de sa conduite étonnamment vertueuse pendant les longues années qui précédèrent son baptême, au milieu de la corruption de son entourage, et parfois sous le coup de luttes pénibles et de persécutions. Le projet de mariage, mentionné plus haut, va nous le faire toucher du doigt.

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