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ŒUVRE DU MÊME AUTEUR
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Rencontres et Entretiens
01
Un matin, quinze jours après son mariage, Jean Dubeau se réveilla, songeant à la nouvelle tâche qu’il avait assumée, à la très grande responsabilité de fonder un foyer. Joyeuses noces, fêtes de plaisir, repas succulents, visites aux parents, étaient choses du passé. Il fallait maintenant envisager la réalité, quitter le toit paternel, s’en aller commencer à deux, une vie nouvelle, inconnue, sujette au caprice de la destinée, vie toute remplie de sourires pour le moment, sans s’arrêter à chercher ce que cache l’avenir.
Après réflexion, Jean proposa à son épouse d’aller demeurer à Manchester, état du New-Hampshire, où habitait sa bonne tante Rose, de laquelle il avait gardé un bon souvenir, malgré qu’il l’eut perdue de vue depuis nombre d’années.
Le choix de Jean était des plus heureux. Manchester, la ville reine de l’État, était renommée pour sa propreté et l’ordre parfait qui régnaient dans ses murs. Enfouie dans une forêt verdoyante, elle semblait aux regards du voyageur venant au loin, un immense parterre de verdure. En entrant dans la ville, le cœur du visiteur se délectait d’aise, en respirant l’air pur, embaumé. Il admirait les belles rues larges, droites, allant du sud au nord et de l’ouest à l’est, les nombreux terrains où l’enfance prenait ses ébats. Les Canadiens-Français surtout ne pouvaient s’empêcher de remarquer avec orgueil les monuments religieux érigés par les compatriotes pour la gloire du saint nom de Dieu ; que tous ces temples canado-américains faisaient face au soleil levant, semblant chanter sous l’œil d’or, la foi, l’espérance et l’amour du « Je me souviens toujours. »
Un autre sujet de contentement pour Jean et son épouse d’avoir choisi cette ville entre beaucoup d’autres, ce fut le sympathique accueil dont ils furent l’objet et de la part de Tante Rose et des autres parents.
C’est que la chère tante était bien toujours la même, avec ses beaux yeux noirs remplis de douceur et de tendresse qui se reflétaient sur tout son entourage. Ses cheveux avaient blanchi, mais cela ajoutait un charme de plus à cette figure toute de candeur, et de prévenante bonté. Elle était toujours la même, toujours prête à rendre service et par ses bons conseils et par son encouragement à faire le bien.
Charitable, et d’une piété à toute épreuve, elle possédait aussi le don de raconter. Toujours, en toute occasion, elle savait intéresser, elle avait un bon mot de foi naïve, que dans son cœur de mère canadienne et de femme chrétienne elle savait placer pour démontrer la bonté de Dieu.
Que de bonnes et charmantes veillées, où les parents rassemblés passaient des heures entières à l’écou- ter attentivement, dans un religieux silence, raconter des histoires du temps passé.
Des histoires de naufrages suivies d’aventures extraordinaires, qui figeaient d’horreur les auditeurs, aux récits des souffrances endurées ; des récits de petits diables malfaisants qui faisaient blêmir les jeunes enfants, puis trépigner de plaisir, lorsque, rendus à la fin, ils voyaient la manière dont ils avaient été roulés par ceux qui, regrettant leurs fautes, prenaient de bonnes résolutions pour s’éloigner du mal et faire le bien : des légendes de hautes moralités parlant de la fierté nationale, et qui souvent portaient à accepter la souffrance pour la Foi de son Dieu.
Enfin, tante Rose était pour tous une véritable mère, et Jean lui avait voué une telle affection qu’il en était presque venu à oublier ses vieux parents qu’il avait quittés.
Tout marchait pour le mieux. Jean avait trouvé un emploi . La tante Rose avait justement deux chambres de libres qu’elle s’était empressée de mettre à la disposition de Jean et de son épouse, qui dans ce milieu écoulaient des jours heureux.
02
Issues de la Province de Québec, nos grand’mères se faisaient remarquer par leur dignité, leur sagesse, leurs manières simples et la haute réserve où pointait un peu de timidité, ne pouvant qu’ajouter et imprimer à leur personne un peu plus de grâce et de candeur.
Il ne faut pas être méchant, car nos mères canadiennes ont trop de mérite encore aujourd’hui, pour manquer de déférence et de respect à leur égard. Mais, je préférerais celles-là à celles de nos jours, dont un grand nombre, ayant pris contact avec des femmes de nationalités étrangères, se sont plu à copier les toilettes tapageuses et les libertés qui n’auraient pas été tolérées chez les premières. Inclinons-nous devant l’inévitable, et passons au sujet qui doit nous occuper.
Un soir, le plus âgé des garçons de la tante Rose vint annoncer à la famille qu’il était encore une fois l’heureux père d’un nouveau gros garçon. La tante, en jetant un regard vers Jean et son épouse leur dit :
« On a lieu de se réjouir et pour celui- comme pour les autres. Le parrain et la marraine ne lui feront pas défaut. » Le cousin avoua de suite avoir pensé à Jean. Celui-ci en éprouva un grand plaisir, et devant le désir exprimé de part et d’autre, il accepta la tâche avec joie et empressement.
Jean était satisfait, non pas que la chose fut nouvelle, car dans nos familles canadiennes il est rare qu’on ne remplisse le rôle de parrain, soit chez un frère, soit chez une sœur, même chez des étrangers, comme cela était arrivé à Jean.
C’était en 1880. Jean demeurait à Fall River, État du Mass. Un jour, arrive en cette dernière ville une pauvre famille du nom de Dugas, ne connaissant personne, comme cela arrivait souvent dans les premiers temps de l’émigration des Canadiens-français vers les États de la Nouvelle-Angleterre.
C’était le père St-Laurent qui avait présenté Jean à la famille Dugas. Il faut tout dire. Le père St-Laurent avait une mignonne petite demoiselle, et cela adonnait à Jean d’être « compère » avec la petite du père St-Laurent. C’était l’âge des petites émotions amoureuses.
Être parrain, mais Jean avait servi de parrain à toute une famille. Cela pourrait paraître étrange à plusieurs. Mais il n’y a rien d’extraordinaire à cela, car vers ce temps-là aux États-Unis, il n’y avait pas de prêtre et des églises à toutes les portes comme aujourd’hui. Beaucoup de petits villages, où il y avait peu de catholiques, ne voyaient pas le prêtre durant des années. En cette occasion, Jean dut servir de témoin à toute une famille. Il allait à l’école dans le temps, lorsqu’un jour le curé de la paroisse fit demander au maître d’école d’envoyer deux jeunes garçons, toutes les malices soufflées par les démons de l’enfer, à la sacristie. Jean en était. Il y avait là tout un groupe de compatriotes : le père, la mère avec leurs six enfants qui, après avoir vécu plusieurs années dans l’un de ces petits villages sans prêtre, avaient décidé de venir demeurer à Fall River.
Là, apprenant qu’il y avait des prêtres et des églises, se rappelant leur titre de catholiques, ils décidèrent de faire baptiser leurs enfants. Voilà comment, il y a plusieurs années, on pouvait servir de parrain à toute une famille, sans que cela puisse paraître extraordinaire.
Nonobstant le nombre de fois que Jean avait été parrain, ce soir-là il était vraiment satisfait. Comme il a été dit plus haut, venant de la part de tante Rose, si bonne, si remplie de délicates attentions pour lui et son épouse, ce désir exprimé lui faisait grand honneur. Le lendemain, l’enfant fut porté à l’église et baptisé sous le nom de Georges Albert.
Le petit Georges grandit, choyé, caressé par les parents, et surtout par son parrain Jean, qui n’était pas le dernier à lui prodiguer les caresses et mille et une douceurs imaginables.
Le petit Georges alors avait deux ans.
Un soir en entrant à la maison, Jean s’ qu’il y avait quelque chose d’. En effet, le petit Georges était tombé subitement malade dans l’après-midi, son état ne faisait qu’empirer et avait inspiré des craintes sérieuses, qui, hélas ! devaient trop tôt se réaliser. La science du médecin qu’on avait été quérir fut impuissante. En voyant l’enfant, l’hom- me de l’art s’était contenté de hocher la tête : mauvais présage pour les parents, qui, dans ces moments d’incertitudes, attendent anxieux l’arrêt de la science à laquelle on a recours.
On comprit de suite que l’état du petit malade était désespéré.
Le lendemain, jeudi après-midi, Jean était à son travail, un peu fatigué de la veillée, car bien entendu, il avait passé une bonne partie de la nuit précédente au chevet du petit Georges avec son cousin et les autres membres de la famille.
C’était une de ces journées sombres et pluvieuses du mois de novembre, qui porte naturellement à la tristesse, il songeait souvent au petit Georges et aux illusions brisées de ses bons parents ; à la joie d’hier, à l’anxiété du moment et surtout au malheur qui devait certainement arriver sous peu.
Il en était là de ses , lorsqu’arriva un jeune garçon envoyé par la tante Rose, faisant dire à Jean de se rendre en toute hâte à la maison. Allons ! se dit-il, il est probable que la fin est proche ; le temps de se rendre à la maison fut pour Jean l’affaire d’un instant. Bien ! lui dit tante Rose en le voyant entrer. Et lui désignant un fauteuil près du berceau, elle l’invita à y prendre place l’état de l’enfant lui parut critique. Le petit ouvrit les yeux et regarda son parrain un instant, puis regarda longuement son père et sa mère, essaya un dernier sourire et ce fut tout. Sa petite âme angélique s’était envolée vers les cieux.
Il est inutile d’entreprendre de décrire le désespoir et la peine des parents. Seuls, ceux qui passent par ces épreuves, peuvent dire le chagrin et le vide qu’ils ressentent dans le cœur et l’âme, dans ces moments de douleurs amers.
Jean était là silencieux, immobile, n’osant troubler ce profond chagrin, il songeait à la joie d’hier, à la tristesse du moment, à l’espoir envolé.
Tout-à-coup, il fut tiré de sa pénible rêverie ; il venait de sentir une main se poser sur son épaule. Il leva la tête ; tante Rose était près de lui et elle lui dit : « Jean, tout est fini ! Tu peux retourner à ton travail à présent, le petit n’attendait que la présence de son parrain pour mourir. Souvent Dieu le veut ainsi. Tu as bien fait de venir pour abréger ses souffrances. »
03
Ces données de foi naïve n’avaient pas lieu d’étonner Jean, et il aurait manqué au doux devoir du souvenir d’enfance, si jamais il en était venu à oublier les heures charmantes où, accoudé au buffet de la curiosité juvénile il « buvait avidement les délicieuses légendes et les jolis contes dans lesquels il y avait presque toujours un gai refrain, que la jeunesse est si avide d’entendre, car l’imagination avide des jeunes est toujours ouverte aux choses de l’inconnu et du merveilleux. »
Je le répète : de nos jours l’on ne raconte plus d’histoires comme autrefois. Cependant ces réunions où toute la famille était groupée autour d’un aïeul, d’un vieillard ou d’une bonne tante comme tante Rose étaient bonnes. Bonnes parce qu’elles cimentaient l’union entre les membres de la famille ; bonnes aussi parce qu’il y avait toujours dans ces légendes et ces contes une leçon de morale.
De nos jours, surtout dans les grandes villes, après le repas du soir, les parents chassent les enfants dans la rue, où ils entendent des histoires d’un autre genre où leur morale ne trouve pas une occasion de se hausser. C’est un malheur.
Mais revenons au temps de la jeunesse de Jean : durant deux semaines Jean avait été laissé en pension chez tante Rose, pendant que sa mère se rendait au Canada assister aux funérailles d’un parent.
Quelquefois tante Rose chargeait Jean d’une commission et lui disait : « Si tu fais bien cette commission, ce soir je te conterai un conte. » La commission se faisait sans oublier le moindre détail, c’est que Jean y tenait énormément au conte, surtout celui de Brigolet. Oh ! le brigand de Brigolet ! Jean en avait souvent rêvé.
Un soir donc, qu’une commission faite à la perfection exigeait récompense et qu’une d’enfants aux joues roses, aux yeux clairs et rieurs étaient réunis chez tante Rose, Jean rappela la promesse du matin, « Tante Rose, et mon conte ? »
Alors la bonne tante s’assit et autour d’elle toute la phalange des bambins et bambines.
« Allons mes petits, quel conte voulez-vous ? »
« Celui de Brigolet » s’écria Jean. « Brigolet, Brigolet », répétèrent les autres en chœur.
« Eh bien, écoutez ! » Cette invitation était bien superflue parce qu’on aurait pu entendre respirer une mouche.
C’était une fois un homme et une femme : Pierre et Madeleine, qui sans être très fortunés n’en vivaient pas moins dans une certaine aisance. Un jour de printemps, avant le temps des semailles, Pierre s’en était allé bûcher sa provision de bois de chauffage pour le prochain hiver, Madeleine, restée seule à la maison, préparait le repas de son Pierre, qui reviendrait vers les quatre heures de l’après-midi. Tout en remplissant ses devoirs de maîtresse de maison, Madeleine jetait souvent ses regards dans la direction d’une chambre attenante à la cuisine. Dans cette chambre, il y avait une énorme quantité de laine fraîchement tondue. Pierre, avant de partir le matin, lui avait fortement recommandé de se débarrasser de ce travail aussitôt que possible. Ah ! murmurait-elle, quelle triste chose que d’être obligée de carder et de filer tous les jours de l’année ! Pierre ne songe qu’à économiser pour nos vieux jours, comme si nous étions pauvres. Nous n’avons pas d’enfants ; à qui donc vont aller tous nos biens. Ah ! si du moins je pouvais me faire aider, mais Pierre ne l’entend pas ainsi, l’imbécile ! et Madeleine, rongée et tenaillée par le désir de l’oisiveté, murmurait des propos acerbes contre son mari ; de dépit elle passa à la colère outrée, invectiva outrageusement le mari absent, se laissa emporter dans un grand découragement, et aveuglée par la colère, elle s’oublia jusqu’à demander au diable de venir lui aider, de la débarrasser de son ouvrage.
À peine avait-elle formulé son coupable désir, que le sable de l’allée, près de la maison, cria sous les pas de quelqu’un qui s’approchait. Presque aussitôt, on frappa des coups secs à la porte. Entrez, dit Madeleine, cherchant à se remettre de son trouble. La porte s’ouvre, et un homme à l’aspect étrange fait son apparition. Ses yeux étaient noirs et perçants, ses sourcils relevés en forme d’accent circonflexe, et la barbiche du menton ramenée en pointe. Les ongles de ses doigts étaient longs et effilés, ses pieds chaussés de souliers longs et pointus. Eh ! dit-il : Je suis celui que vous venez d’invoquer ; je veux bien me charger de faire votre ouvrage, filer et carder votre laine, mais à une condition, une seule : C’est que vous allez signer ce papier, par lequel je m’engage à carder et filer votre laine ; quant à vous, à l’expiration du délai d’un an et un jour, lorsque je me présenterai de nouveau, vous aurez à deviner mon nom, sans quoi vous m’appartiendrez. Madeleine, encore sous l’effet de la colère, de l’émotion éprouvée, remplie de crainte par la présence de cet être aux manières étranges, sans plus réfléchir, signa l’engagement et le diable partit, emportant la laine avec lui. Devenue plus calme, la pauvre femme ne tarda pas à comprendre la gravité de l’action qu’elle venait de commettre, mais il n’y avait plus moyen d’y revenir, et petit à petit elle s’en consola en pensant qu’elle était délivrée de sa tâche et que durant l’année elle aurait le temps d’apprendre tous les noms qui se trouvaient dans le calendrier.
Le lendemain soir, Pierre s’en revenait à son logis. Il lui prit fantaisie de passer par un petit sentier foulé jadis, et qui, de détours en détours, aboutissait à une clairière dans l’intérieur de la forêt. Après avoir marché pendant quelque temps, il s’arrêta soudain, surpris : N’avait-il pas entendu un son, une voix chantant tout près de là. Il écoute, il avance tout doucement. Plus de doute possible, quelqu’un est là dans la clairière, et la voix se fait entendre plus dis- tincte et gouailleuse au fur et à mesure qu’il approche. Bientôt Pierre distingue facilement l’étrange, l’incompréhensible tableau qui se présente à ses regards étonnés. Là, dans la petite clairière, un personnage fantastique faisait tourner un rouet. À côté de lui un amas déjà assez considérable de laine filée ; dans les yeux de l’être étrange passaient des éclairs sinistres, sa voix remplie de railleries et de persiflages chantait sans cesse, le curieux refrain que voici :
Pierre, tout interdit, s’arrête, écoute quelque temps cet être singulier à qui il prenait fantaisie de venir filer en pleine futaie, cet être fantastique entouré d’un cercle de fumée, dont les yeux lançaient des éclairs, et dont la bouche laissait échapper des décharges d’étincelles mêlées de fumée noire, chaque fois qu’il commençait ou achevait de chanter son refrain bizarre. Sous l’effet de la sensation éprouvée à cette apparition fantasmagorique, Pierre, avec mille précautions, s’éloigne en toute hâte de ce lieu maudit.
Ah ! ça, dit-il à sa femme en entrant : « Je viens d’être le témoin de la chose la plus incroyable, la plus surprenante que l’on puisse imaginer ». Et Pierre raconte à Madeleine tout ce qu’il venait de voir et d’entendre, n’omettant aucun détail de cette aventure extraordinaire, et il finit par lui chanter le refrain déjà connu :
Dès les premiers mots de Pierre, Madeleine avait prêté une grande attention au récit de son mari. Ce fut une véritable révélation et une grande joie pour elle, qui n’avait encore rien laissé voir de sa préoccupation intérieure, car elle avait soigneusement dissimulé à son mari le marché infâme conclu avec Satan. Plus de doute possible, l’étranger fileur de la forêt était son visiteur inconnu des jours passés ; son nom, Brigolet, elle le savait maintenant. Qui aurait jamais deviné nom semblable. À la pensée qu’elle n’aurait jamais pu arriver à trouver ce nom, Madeleine sentait des frissons qui lui faisaient trembler de la tête aux pieds. Une nuit, au milieu d’une tempête d’éclairs et de tonnerre, le diable vint rapporter la laine sans éveiller l’attention autrement que par une certaine odeur de soufre brûlé qui, le matin, au réveil, caressa désagréablement les narines de la femme et du mari. Pierre partit à ses travaux, Madeleine vaquant aux soins du ménage en chantonnant sans cesse le refrain du diable, « le nom précieux » de Brigolet, afin de ne pas l’oublier.
La pauvre Madeleine regrettait amèrement ce moment d’oubli, qui avait failli lui coûter le bonheur éternel. Le reste de l’année s’écoula donc sans trop d’inquiétude.
L’année et un jour écoulés, de bonne heure dans l’avant-midi, le diable se présenta sans cérémonie, en véritable conquérant, sûr de son fait, et somma Madeleine de lui dire son nom.
Madeleine commence par jouer l’étonnement : semblant se consulter, elle dit au cornu : Votre nom. vous me surprenez, je n’y pensais pas, attendez donc, c’est peut-être Lucifer lui-même que j’ai devant moi. Non, reprend le diable, mais un de ses nombreux serviteurs. Belzébuth, sans doute, non ce n’est pas cela. Gripet. Non, dit le diable, dont la figure s’épanouissait en un rictus démesuré et infernal. Auroch. Non, non pas cela, et le diable avance d’un pas en ricanant. Hurluberlu, dit Madeleine qui, comme on s’en aperçoit, avait emmagasiné une suite de noms grotesques et ridicules. Non, non, mille fois non ! et tu es à moi, s’écrie le diable, qui cette fois s’avance et veut s’emparer de Madeleine pour l’entraîner avec lui dans son royaume ténébreux. Mais Madeleine affolée s’écrie :
Retire-toi, Brigolet de malheur ! retourne seul avec tes semblables et essaie d’aller ailleurs chercher à faire des dupes, car moi je me repens, je suis guérie de mes défauts, de mes sottes colères, de ma paresse, que les autres diables t’emportent, Brigolet ! À ce nom de Brigolet lancé par Madeleine, sur le corps du diable passe un tremblement de rage, les traits de sa figure se convulsent, de tout son corps se dégagent une fumée et une senteur insupportables. Pivotant sur ses talons, il lance un cri de rage assourdissant : Brigolet, dans sa fuite, enlève le chambranle de la porte et une partie du mur y attenant, laissant partout des traces de bois brûlé, calciné par son passage et son attouchement de maudit. Madeleine, à ce fracas, s’était évanouie… En arrivant à sa maison, le midi, Pierre fut fort étonné de voir ce dégât et très surpris de trouver sa femme évanouie. Quel malheur avait donc passé chez lui durant son absence. Il s’empressa de donner les soins voulus à son épouse. Madeleine ouvrit les yeux et bientôt elle fut complètement remise de son évanouissement causé par la scène et la disparition du gripet.
Elle put alors raconter à Pierre l’épouvantable histoire du fileur de la forêt, et se jetant à genoux toute en larmes, elle implora le pardon de son mari ; la voix remplie de supplications, elle lui dit combien elle est punie de ses défauts de paresse, de colère et de bouderie ; comment elle sera sage à l’avenir, promettant surtout de ne plus avoir rien à faire avec les Brigolets infernaux qui rôdent sur la terre pour faire commettre des bêtises aux humains qui écoutent trop volontiers leurs mauvais penchants.
04
Un autre conte dit Jean, celui-là n’est pas assez long.
Et Tante Rose reprit tout aussitôt :
C’était, il y a bien longtemps, dans le pays de la Nouvelle-France, l’on commençait à jeter les fondations de petits villages primitifs, bien pauvres, et malgré la tâche ingrate du défrichement des grands bois, des premiers petits lopins de terre à ensemencer, malgré la crainte des sauvages habitants qui, sans cesse rôdaient aux alentours, toujours à l’affût de faire du mal, l’œuvre de l’établissement des magnifiques paroisses, qui, aujourd’hui échelonnent la rive Nord du grand fleuve Saint-Laurent, progressait avec un résultat assez satisfaisant.
Dans la vieille paroisse de Yamachiche, une des belles paroisses du Nord, les habitants se redisent encore aujourd’hui les durs labeurs livrés en ces lieux, par les premiers colons, l’on raconte les émotions ressenties au contact des grands bois silencieux, des du vent les soirs d’automne dans les têtes des arbres, et les soirs d’hiver lorsque le vent mugit et que la poudrerie fait danser la neige, près d’un bon feu, à la veillée, souvent l’histoire du « Petit homme rouge » au pied de la petite montagne tout près de là, fait le sujet des conversations par les vieux de la famille assemblée. L’histoire du petit homme rouge ou l’antre du diable. D’aucun dans les premiers temps n’avait osé s’aventurer près de ce lieu durant le jour, encore moins la nuit, car les premiers qui en avaient fait la découverte, s’en étaient à la mort.
Ils avaient rapporté les cris lamentables, les plaintes sinistres entendus. Plus tard les plus braves, les moins crédules avaient poussé une pointe à l’entrée de l’antre, ils en étaient revenus, convaincus à leur tour qu’il y avait là quelque chose d’infernal, hors de compréhension.
Une autre fois, les plus robustes d’entre les jeunes, étaient allés avec intention de boucher l’entrée de cet antre maudit. Ils avaient roulé et entassé d’énormes billots et pièces de gros bois sur l’ouverture béante du souterrain, mais l’on constata avec surprise et effroi, le lendemain que, billots et le reste avaient été soufflés comme des fétus de paille et gisaient éparpillés ici et là dans les champs y attenant. Il n’y avait plus de doute possible, c’était bien l’œuvre du méchant esprit, bientôt l’incertain se changea en certitude.
Un jour, un des colons qui demeurait près de cet endroit redouté, était occupé à faire du labour d’automne, fut très surpris de voir soudain apparaître un tout petit homme rouge, qui tout en s’avançant vers lui, se tenait la tête penchée vers le sol, semblait occupé à chercher quelque chose. Tenant toujours cette position de chercheur, s’avançant lentement, s’attendait-il d’être questionné ?
En effet, le colon comme cloué sur place, le regardant faire quelque temps, très intrigué de cette apparition soudaine et de ce manège étrange, se décida enfin à l’interroger :
« Oh ! là vous ! avez-vous perdu quelque chose dans ce champ qui vous tient à tant chercher ?
C’est ce qu’attendait le petit homme rouge, car il leva la tête, ricana et répondit :
« Je cherche à faire des sujets nouveaux, demain à pareille heure tu reviendras ici à ce même endroit et te ferai connaître tout ce que je veux de toi. Prends bien garde de me tromper, de ne pas venir, car malheur sur toi et à tous ceux de ta famille ! » Sur ces derniers mots, le diable, car ça ne pouvait être que le diable, s’en retourna et alla disparaître dans la gueule de l’antre du trou infernal.
Le brave colon laissa là son labeur commencé et s’en retourna à sa maison songeur, inquiet de ce qui venait d’arriver, surtout de ce qui pouvait survenir par la suite, la menace était évidente, et rempli de sombres pensées il entra chez lui et raconta à sa femme l’aventure du petit homme rouge sans rien omettre.
La femme alarmée à ce récit, dit : « Tu n’iras pas à ce rendez-vous avec l’esprit du mal, car je craindrais qu’il ne t’arrive un malheur. »
« Je n’aurais pas dû interroger ce vilain, dit le colon, mais trop tard à présent, il faut me rendre à ce rendez-vous, ou sinon je craindrais les pires malheurs, non seulement pour moi-même, mais encore, sur ceux qui me sont chers. »
Après avoir discuté longuement, ne pouvant avoir l’avis du prêtre missionnaire absent de la place en ce moment, on décida finalement, que le père se rendrait au rendez-vous à l’heure désignée tenant dans ses bras son dernier né. « Prends ton enfant, lui avait dit son épouse, je suis convaincue qu’avec ce petit ange , cet emblème d’innocence dans tes bras, jamais l’esprit infernal n’aura aucun pouvoir de te faire du mal. »
Le lendemain à l’heure convenue, le colon se rend, tenant dans ses bras son dernier né, à l’endroit redouté, tandis que sa femme se met en prière, implorant le secours du ciel sur ces êtres chers et aimés.
Le diable ne se fit pas attendre longtemps, il tout à coup dans un tourbillon de fumée âcre, accompagné d’un grand bruit assourdissant. Il n’avait pas sans doute prévu la décision du père, car en l’apercevant avec son enfant dans ses bras, il fut secoué par un frisson de rage et ce fut par des imprécations accompagnées de menaces qu’il aborda le hardi colon et lui dit :
« Pourquoi as-tu apporté cet enfant ? Dépose-le par terre à tes pieds et te ferai connaître la réponse à ton interrogation d’hier, de ce que je cherche sur la terre. Fais ce que je te dis, abandonne cet enfant et tu y trouveras grand profit, car je peux te procurer de grandes richesses, du bien-être et du plaisir de jouir plutôt que de te condamner à peiner et souffrir toute ta vie . Oui, abandonne cet enfant à son sort dans ce et je te dirai tout le secret pour parvenir. »
« Si c’est tout ce que tu as à me proposer, répondit le brave colon, rien à faire avec moi aujourd’hui. Cet enfant que le bon Dieu m’a donné, je le garde et rien au monde ne pourra me séduire pour me le faire abandonner. C’est le plus grand bien que je désire, ni les richesses, ni le bien-être, les plaisirs ou les grandeurs ne peuvent m’influencer. »
Devant cette décision arrêtée du bon père à l’égard de son enfant, le diable fit à nouveau une scène de colère outrée et ce fut encore en proférant et redoublant ses menaces et ses imprécations qu’il pirouetta sur ses talons et s’en retourna dans son séjour de réprouvé.
Parvenu à la maison, toujours pressant son cher enfant dans ses bras, le brave colon s’empresse de raconter à sa femme ce qui venait d’avoir lieu. Ces honnêtes gens étaient de braves chrétiens, ils adressèrent de suite une fervente prière de et de remerciement à Dieu pour sa visible protection, ils s’empressèrent de raconter l’événement aux amis et connaissances, la nouvelle se répandit partout dans les villages environnants et tous à l’unisson les braves colons décidèrent d’avoir beaucoup d’enfants, beaucoup de ces chers petits enfants roses, emblème de candeur et d’innocence, prière vivante et continuelle vers le ciel, pour protéger contre les embûches et l’entraînement au mal.
Point n’est besoin d’ajouter que cette promesse et cet engagement furent exécutés à la lettre, et que depuis ce temps les petits enfants ne manquèrent pas dans nos foyers Canadiens. Espérons qu’il en sera toujours ainsi.
À quelques années de là, un prêtre missionnaire s’étant arrêté à la demeure du brave colon, le même soir avait conféré le sacrement de baptême au dernier né, le douzième de la famille. Vers le milieu de la cérémonie l’on entendit au dehors le bruit d’une explosion formidable. La cérémonie du baptême terminée, l’on s’empressa de sortir de la maison, afin de s’enquérir de la raison de ce bruit étrange.
Là-bas, au pied de la petite montagne, dans la direction de l’antre infernal, connu depuis sous le nom du « trou du diable » l’on vit une fumée noire frôlant la terre, se dirigeant vers le nord, elle semblait être entraînée dans le du passage précipité de quelqu’un en fuite.
Le démon furieux, perdant courage devant l’arrivée de tant de beaux petits enfants chrétiens qui, tous les ans arrivaient chez ces honnêtes et braves colons du Nord, avait décidé d’aller faire œuvre malfaisante en d’autres lieux plus propices à ces idées de réprouvé.
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The end
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