Avant-propos
OV
DE LA COVR.
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’Année mille ſix cens dix-huit, Monſieur le Landgraue de Hesse, Ayeul de Monſieur le Landgraue d’aujourd’huy, fit vn voyage aux Eaux de Spâ, qui luy auoient eſté ordonnées par les Medecins. À ſon retour, ſe trouuant ſur la frontiere de France, & ayant ſceu que Monsieur Le Duc d’Espernon eſtoit, en ſon Gouuernement de Mets, il eut enuie de voir vn Homme, dont l’Histoire luy auoit tant parlé. Il auoit appris d’elle, que la Vertu auoit eſlevé cet Homme, & que la Fortune ne l’auoit pû abbaisser ; Que ses disgraces avoient eſté plus glorieuſes & plus éclatantes que ſa faueur ; Qu’il eut la force de reſiſter à vn Parti, qui faillit à renuerser l’Eſtat ; & qu’il merita les bonnes graces d’vn Roy, auquel il ne manquoit rien que d’eſtre né, en vn meilleur Siecle.
Monſieur le Landgraue, touché de l’admiration d’vne ſi longue & ſi durable vertu, iugea cet illuſtre Vieillard, digne de ſa curiosité, & luy fit l’honneur de le venir viſiter à Metz. Par malheur, la Goutte le prit le lendemain qu’il y arriva : Et quoy qu’elle euſt accouſtumé de le traiter aſſez doucement, eſtant pluſtoſt vn repos forcé, qu’vne veritable douleur, il falloit pourtant la receuoir en malade, & garder le lit, tant qu’elle duroit. Cette attache le retint plus qu’il ne penſoit, en vn lieu, où ſans cela il ne ſe fuſt pas ennuyé. Elle nous donna auſſi le moyen de le conſiderer de plus prés.
Comme il eſtoit Prince qui aymoit les Lettres, il employoit les heures de ſon loiſir, & les interualles mesmes de ses maux, ou à lire les bons Liures, ou à s’entretenir, auec les Sçauans, qui les entendoient. Alors il y en auoit un prés de ſon Alteſſe, dont elle faiſoit vne eſtime particuliere, & qui en effet n’eſtoit pas vn homme commun. D’ordinaire elle l’appelloit Son Aristippe, & quelquefois son sage sçavant, pour expliquer le nom d’Aristippe, qu’elle luy auoit donné.
C’eſtoit un Gentilhomme de iugement exquis, & d’experience conſommée ; Catholique de Religion, François de naiſſance, & originaire d’Allemagne ; âgé de cinquante-cinq ans ou enuiron. Il auoit le don de plaire, & sçavoit l’art de perſuader. Il ſçauoit de plus, la vieille & la nouuelle Cour ; & ayant obserué dans pluſieurs voyages qu’il auoit faits, les mœurs & le naturel des Princes & de leurs Miniſtres, on trouuoit en luy vn Threſor des choſes de noſtre Temps ; outre les autres connoiſſances qu’il auoit puiſées dans l’Antiquité, & acquiſes par la Meditation.
Ie fus ſi heureux que de faire d’abord amitié aueque luy. Il me preſenta à Monſieur le Landgraue, & dit du bien de moy à toute ſa Cour. Il fit meſme trouuer bon à ſon Alteſſe, que i’aſſiſtasse aux Conuersations qu’ils auoient enſemble, à l’iſſuë de son diſné. En partant d’Allemagne, ils auoient choisi Corneille Tacite, pour eſtre le compagnon de leur voyage, & ne s’en eſtoient pas mal trouuez. Il les auoit diuertis à Spâ, & par les chemins ; & lors qu’ils arriuerent à Mets, ils en eſtoient au commencement de l’Empire de Veſpaſien.
Ariſtippe eſtoit le Lecteur & l’Interprete : Apres auoir leû, il faiſoit des reflexions ſur les choſes qu’il venoit de lire ; quelquefois en peu de mots, & paſſant legerement ſur les choſes ; quelquefois auſſi en s’y arreſtant, & par des diſcours aſſez eſtendus ; ſelon que la matiere le deſiroit, ou que Monſieur le Landgraue l’exigeoit de luy. Il y auoit plaisir à ouïr vn Philoſophe parler de la Cour ; & ſi ce Sophiste qui ſe rendit ridicule deuant Annibal n’euſt pas plus mal-parlé de la Guerre, ie m’imagine qu’Annibal ne ſe fuſt pas moqué de luy.
Les affaires publiques ſont ſouuent ſales & pleines d’ordure : On ſe gaſte pour peu qu’on les touche : Mais la ſpeculation en eſt plus honneſte que le maniment : Elle ſe fait auec innocence & pureté. La Peinture des Dragons & des Crocodiles, n’ayant point de venin qui nuiſe à la veuë, peut auoir des couleurs qui reſiouïſſent les yeux ; Et ie vous auouë que le monde qui me deſplaiſt tant en luy-meſme, me ſembloit agreable & diuertiſſant, dans la conuerſation d’Ariſtippe.
En cette conuerſation, habile & ſçauante, comme dans vne Tour voiſine du Ciel, & baſtie sur le riuage, nous regardions en ſeureté, l’agitation & les tempeſtes du Monde. Nous eſtions Spectateurs des qui ſe ioüoient par toute l’Europe : Ariſtippe nous faiſoit les Argumens de celles qui ſe deuoient ioüer, & sa Prudence tant acquiſe que naturelle, ſçachant tout le Paſſé & tout le Preſent, nous apprenoit encore quelques nouuelles de l’Auenir. I’eſtois attaché à ſa bouche, depuis le commencement de la Conuerſation iusques à la fin, & ie l’eſcoutois auec vne attention ſi peu diuertie, qu’il ne m’eſchapoit pas vn ſeul mot de ce qu’il disoit. Mais pour faire place à ce qu’il deuoit dire le lendemain ; eſtant retiré en ma chambre, i’escriuois le ſoir les Diſcours que i’auois oüis l’apreſdinée, & me déchargeois ſur le papier, d’vn fardeau de perles & de diamans, comme les appelloit le bon Monſieur Coeffeteau, à qui ie les communiquois tous les matins.
En ce temps-là, i’auois autant de ſujet de me louer de la fidelité de ma memoire, que i’ay raiſon de me plaindre des ſupercheries, qu’elle me fait auiourd’huy. Seneque le Pere conte des miracles de la ſienne, dans la Preface de ſes Controuerſes. Ie ne vay pas ſi auant que luy, & ne veux rien auancer de moy, qui ſente le Charlatan. Mais il eſt tres-vray que, l’année mesme des Conuerſations d’Ariſtippe, ayant eſté à vn Sermon qui dura deux heures, ie l’eſcriuis tout entier, à mon retour de l’Egliſe ; veritablement ſans m’aſſuiettir aux paroles aueque ſcrupule, mais auſſi ſans perdre quoy que ce ſoit de la subſtance des choſes.
Il y a encore des teſmoins de ce que ie dis : I’en puis nommer d’eminente qualité, qui ſont pleins de vie ; Et perſonne ne doit trouuer eſtrange, qu’apres vn effort de memoire, qu’on crût n’eſtre pas petit, ie me ſois ſouuenu de ſept Diſcours de mediocre grandeur, qu’Ariſtippe fit, ſept iours de ſuite. Vne ligne de l’Hiſtoire de Veſpaſien luy ſeruit de Texte pour commencer, & les prieres de Monſieur le Landgraue l’obligerent à ne pas ſinir ſi-toſt.
De parler du merite des Diſcours, je ne penſe pas qu’il soit necessaire. Ie ne veux point alleguer l’approbation qu’ils ont euë, deçà & delà les Monts. Il me ſuffira de dire qu’ils ont eſté leûs par ceux qui corrigent les Edits & les Ordonnances, & que Monſieur le Cardinal de Richelieu, les ayant portez aveque luy en Italie, me les rendit à Paris, au retour du fatal voyage de Lyon. Ce fut non ſeulement auec des paroles tres-ciuiles, mais auſſi avec des Notes tres-obligeantes, dont il borda les marges du Manuſcrit. Voilà qui me plaiſt. Il ne ſe peut rien de plus ioly. Cecy ſe peut dire beau. Ie ſçay bien de qui il entend parler, etc.
Ces ſortes de marques, qu’il auoit accouſtumé de faire ſur les Compositions d’autruy ſont connuës de ceux qui le voyoient dans la vie ſecrette, & qui eſtoient receus en ſon Cabinet, aux heures de ſes diuertiſſemens. Tant y a que ſon Eminence eut la bonté de ne rien prendre pour ſoy, de tout ce qu’elle leût dans les ſept Diſcours : Elle diſtingua les temps & les lieux ; & me fit la grace de conſiderer, que quand parloit à Mets, elle eſtoit encore Monſieur de Luçon, & que Monſieur de Luynes n’eſtoit pas encore Conneſtable.
Ais il n’eſt pas temps de raconter les Auantures des Diſcours, puis qu’elles ne ſont pas encore finies, & qu’il leur reste vn voyage à faire, aux dernieres parties du Septentrion. Leur Eloge, non plus, ne doit pas eſtre tiré du teſmoignage qu’on a rendu d’eux, en France & en Italie : Il faut l’attendre du iugement qu’en fera la Reine, à laquelle ie les enuoye en Suede. Eſtant eclairée au point qu’elle l’eſt, elle les connoiſtra mieux par leur monſtre que par le rapport d’autruy ; & preſuppoſé qu’elle les deſire, il vaut mieux contenter d’abord ſa curioſité, que de laſſer ſa patience dans vne longue Preface.
N’apportons point tant de façon à noſtre Preſent, & faiſons paroiſtre Ariſtippe deuant elle, le pluſtoſt que nous pourrons. Ne nous amuſons point à l’Inutile des Dialogues : Le plus ſouuent il embaraſſe le Necessaire. Il ſe pert trop de temps aux ciuilitez & aux complimens ; aux bons iours et aux bons ſoirs. I’ay crû qu’il ſeroit bon de retrancher toutes ces ſuperfluitez, & d’apporter icy les choſes pures & ſimples, comme ie les conseruay auec ſoin, dans mes papiers, apres les auoir recueillies, auec plaiſir, de la bouche d’Ariſtippe.
Mais auant que de paſſer outre, il n’y aura point de mal de faire ce que feroit Ariſtippe, s’il eſtoit au Monde, & qu’il fuſt luy meſme ſon Hiſtorien. Ayant commencé par vn nom, qui portera bonheur à noſtre Volume ; ſans differer dauantage, rendons luy les hommages qui luy ſont deûs. La vertu de Christine merite quelque choſe d’extraordinaire : Mais le Temps present eſt pauure, pour vne telle reconnoiſſance : Il faut luy chercher des honneurs dans la vieille Rome, & au Païs des Triomphes. Et pourquoy ne renouuellerons nous pas en cet endroit l’ancien vsage des Acclamations, qui eſtoient des Triomphes de tous les iours ? Ils ne point de pompe, comme les autres, & la deſpense s’en peut faire par la Pauureté.
Qu’on loüe donc, qv’on benisse la Fille dv grand Gvstave, la grande l’incomparable Christine ; povr les bons exemples qv’elle donne a vn mavvais Siecle ; pour avoir acheveˈ la guerre, et pour avoir fait la paix, pour sçavoir regner, et pour n’ignorer rien de ce qui merite d’estre scev. C’est Christine qvi s’est opposeˈe a la barbarie, qvi revenoit, et qvi a retenv les Muses, qui s’enfuyoient. C’est elle qvi connoist sovverainement des Sciences et des Arts. Elle met le prix avx ovvrages de l’esprit. Comme elle reçoit des applavdissemens de tovs les pevples, elle rend des Oracles en tovtes les Langves. On ne pevt point appeller de ses opinions non pas mesme a la Posteriteˈ.
Si cela eſt, & ſi elle approuue mon Liure, où il ſera aſſeuré de l’approbation publique, où il n’en aura pas beſoin. Mais il ne faut pas faire ce tort au Public, de croire qu’il puiſſe eſtre d’un autre auis que Christine. Le Monde ne voudroit pas deſplaire à vne Perſonne, qui luy fait tant d’honneur, & qui l’embellit ſi fort ; en contrediſant la meſme Perſonne, qui iuge ſi ſainement, & qui opine ſi bien.
Texte entier
OV
DE LA COVR.
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’Année mille ſix cens dix-huit, Monſieur le Landgraue de Hesse, Ayeul de Monſieur le Landgraue d’aujourd’huy, fit vn voyage aux Eaux de Spâ, qui luy auoient eſté ordonnées par les Medecins. À ſon retour, ſe trouuant ſur la frontiere de France, & ayant ſceu que Monsieur Le Duc d’Espernon eſtoit, en ſon Gouuernement de Mets, il eut enuie de voir vn Homme, dont l’Histoire luy auoit tant parlé. Il auoit appris d’elle, que la Vertu auoit eſlevé cet Homme, & que la Fortune ne l’auoit pû abbaisser ; Que ses disgraces avoient eſté plus glorieuſes & plus éclatantes que ſa faueur ; Qu’il eut la force de reſiſter à vn Parti, qui faillit à renuerser l’Eſtat ; & qu’il merita les bonnes graces d’vn Roy, auquel il ne manquoit rien que d’eſtre né, en vn meilleur Siecle.
Monſieur le Landgraue, touché de l’admiration d’vne ſi longue & ſi durable vertu, iugea cet illuſtre Vieillard, digne de ſa curiosité, & luy fit l’honneur de le venir viſiter à Metz. Par malheur, la Goutte le prit le lendemain qu’il y arriva : Et quoy qu’elle euſt accouſtumé de le traiter aſſez doucement, eſtant pluſtoſt vn repos forcé, qu’vne veritable douleur, il falloit pourtant la receuoir en malade, & garder le lit, tant qu’elle duroit. Cette attache le retint plus qu’il ne penſoit, en vn lieu, où ſans cela il ne ſe fuſt pas ennuyé. Elle nous donna auſſi le moyen de le conſiderer de plus prés.
Comme il eſtoit Prince qui aymoit les Lettres, il employoit les heures de ſon loiſir, & les interualles mesmes de ses maux, ou à lire les bons Liures, ou à s’entretenir, auec les Sçauans, qui les entendoient. Alors il y en auoit un prés de ſon Alteſſe, dont elle faiſoit vne eſtime particuliere, & qui en effet n’eſtoit pas vn homme commun. D’ordinaire elle l’appelloit Son Aristippe, & quelquefois son sage sçavant, pour expliquer le nom d’Aristippe, qu’elle luy auoit donné.
C’eſtoit un Gentilhomme de iugement exquis, & d’experience conſommée ; Catholique de Religion, François de naiſſance, & originaire d’Allemagne ; âgé de cinquante-cinq ans ou enuiron. Il auoit le don de plaire, & sçavoit l’art de perſuader. Il ſçauoit de plus, la vieille & la nouuelle Cour ; & ayant obserué dans pluſieurs voyages qu’il auoit faits, les mœurs & le naturel des Princes & de leurs Miniſtres, on trouuoit en luy vn Threſor des choſes de noſtre Temps ; outre les autres connoiſſances qu’il auoit puiſées dans l’Antiquité, & acquiſes par la Meditation.
Ie fus ſi heureux que de faire d’abord amitié aueque luy. Il me preſenta à Monſieur le Landgraue, & dit du bien de moy à toute ſa Cour. Il fit meſme trouuer bon à ſon Alteſſe, que i’aſſiſtasse aux Conuersations qu’ils auoient enſemble, à l’iſſuë de son diſné. En partant d’Allemagne, ils auoient choisi Corneille Tacite, pour eſtre le compagnon de leur voyage, & ne s’en eſtoient pas mal trouuez. Il les auoit diuertis à Spâ, & par les chemins ; & lors qu’ils arriuerent à Mets, ils en eſtoient au commencement de l’Empire de Veſpaſien.
Ariſtippe eſtoit le Lecteur & l’Interprete : Apres auoir leû, il faiſoit des reflexions ſur les choſes qu’il venoit de lire ; quelquefois en peu de mots, & paſſant legerement ſur les choſes ; quelquefois auſſi en s’y arreſtant, & par des diſcours aſſez eſtendus ; ſelon que la matiere le deſiroit, ou que Monſieur le Landgraue l’exigeoit de luy. Il y auoit plaisir à ouïr vn Philoſophe parler de la Cour ; & ſi ce Sophiste qui ſe rendit ridicule deuant Annibal n’euſt pas plus mal-parlé de la Guerre, ie m’imagine qu’Annibal ne ſe fuſt pas moqué de luy.
Les affaires publiques ſont ſouuent ſales & pleines d’ordure : On ſe gaſte pour peu qu’on les touche : Mais la ſpeculation en eſt plus honneſte que le maniment : Elle ſe fait auec innocence & pureté. La Peinture des Dragons & des Crocodiles, n’ayant point de venin qui nuiſe à la veuë, peut auoir des couleurs qui reſiouïſſent les yeux ; Et ie vous auouë que le monde qui me deſplaiſt tant en luy-meſme, me ſembloit agreable & diuertiſſant, dans la conuerſation d’Ariſtippe.
En cette conuerſation, habile & ſçauante, comme dans vne Tour voiſine du Ciel, & baſtie sur le riuage, nous regardions en ſeureté, l’agitation & les tempeſtes du Monde. Nous eſtions Spectateurs des qui ſe ioüoient par toute l’Europe : Ariſtippe nous faiſoit les Argumens de celles qui ſe deuoient ioüer, & sa Prudence tant acquiſe que naturelle, ſçachant tout le Paſſé & tout le Preſent, nous apprenoit encore quelques nouuelles de l’Auenir. I’eſtois attaché à ſa bouche, depuis le commencement de la Conuerſation iusques à la fin, & ie l’eſcoutois auec vne attention ſi peu diuertie, qu’il ne m’eſchapoit pas vn ſeul mot de ce qu’il disoit. Mais pour faire place à ce qu’il deuoit dire le lendemain ; eſtant retiré en ma chambre, i’escriuois le ſoir les Diſcours que i’auois oüis l’apreſdinée, & me déchargeois ſur le papier, d’vn fardeau de perles & de diamans, comme les appelloit le bon Monſieur Coeffeteau, à qui ie les communiquois tous les matins.
En ce temps-là, i’auois autant de ſujet de me louer de la fidelité de ma memoire, que i’ay raiſon de me plaindre des ſupercheries, qu’elle me fait auiourd’huy. Seneque le Pere conte des miracles de la ſienne, dans la Preface de ſes Controuerſes. Ie ne vay pas ſi auant que luy, & ne veux rien auancer de moy, qui ſente le Charlatan. Mais il eſt tres-vray que, l’année mesme des Conuerſations d’Ariſtippe, ayant eſté à vn Sermon qui dura deux heures, ie l’eſcriuis tout entier, à mon retour de l’Egliſe ; veritablement ſans m’aſſuiettir aux paroles aueque ſcrupule, mais auſſi ſans perdre quoy que ce ſoit de la subſtance des choſes.
Il y a encore des teſmoins de ce que ie dis : I’en puis nommer d’eminente qualité, qui ſont pleins de vie ; Et perſonne ne doit trouuer eſtrange, qu’apres vn effort de memoire, qu’on crût n’eſtre pas petit, ie me ſois ſouuenu de ſept Diſcours de mediocre grandeur, qu’Ariſtippe fit, ſept iours de ſuite. Vne ligne de l’Hiſtoire de Veſpaſien luy ſeruit de Texte pour commencer, & les prieres de Monſieur le Landgraue l’obligerent à ne pas ſinir ſi-toſt.
De parler du merite des Diſcours, je ne penſe pas qu’il soit necessaire. Ie ne veux point alleguer l’approbation qu’ils ont euë, deçà & delà les Monts. Il me ſuffira de dire qu’ils ont eſté leûs par ceux qui corrigent les Edits & les Ordonnances, & que Monſieur le Cardinal de Richelieu, les ayant portez aveque luy en Italie, me les rendit à Paris, au retour du fatal voyage de Lyon. Ce fut non ſeulement auec des paroles tres-ciuiles, mais auſſi avec des Notes tres-obligeantes, dont il borda les marges du Manuſcrit. Voilà qui me plaiſt. Il ne ſe peut rien de plus ioly. Cecy ſe peut dire beau. Ie ſçay bien de qui il entend parler, etc.
Ces ſortes de marques, qu’il auoit accouſtumé de faire ſur les Compositions d’autruy ſont connuës de ceux qui le voyoient dans la vie ſecrette, & qui eſtoient receus en ſon Cabinet, aux heures de ſes diuertiſſemens. Tant y a que ſon Eminence eut la bonté de ne rien prendre pour ſoy, de tout ce qu’elle leût dans les ſept Diſcours : Elle diſtingua les temps & les lieux ; & me fit la grace de conſiderer, que quand parloit à Mets, elle eſtoit encore Monſieur de Luçon, & que Monſieur de Luynes n’eſtoit pas encore Conneſtable.
Ais il n’eſt pas temps de raconter les Auantures des Diſcours, puis qu’elles ne ſont pas encore finies, & qu’il leur reste vn voyage à faire, aux dernieres parties du Septentrion. Leur Eloge, non plus, ne doit pas eſtre tiré du teſmoignage qu’on a rendu d’eux, en France & en Italie : Il faut l’attendre du iugement qu’en fera la Reine, à laquelle ie les enuoye en Suede. Eſtant eclairée au point qu’elle l’eſt, elle les connoiſtra mieux par leur monſtre que par le rapport d’autruy ; & preſuppoſé qu’elle les deſire, il vaut mieux contenter d’abord ſa curioſité, que de laſſer ſa patience dans vne longue Preface.
N’apportons point tant de façon à noſtre Preſent, & faiſons paroiſtre Ariſtippe deuant elle, le pluſtoſt que nous pourrons. Ne nous amuſons point à l’Inutile des Dialogues : Le plus ſouuent il embaraſſe le Necessaire. Il ſe pert trop de temps aux ciuilitez & aux complimens ; aux bons iours et aux bons ſoirs. I’ay crû qu’il ſeroit bon de retrancher toutes ces ſuperfluitez, & d’apporter icy les choſes pures & ſimples, comme ie les conseruay auec ſoin, dans mes papiers, apres les auoir recueillies, auec plaiſir, de la bouche d’Ariſtippe.
Mais auant que de paſſer outre, il n’y aura point de mal de faire ce que feroit Ariſtippe, s’il eſtoit au Monde, & qu’il fuſt luy meſme ſon Hiſtorien. Ayant commencé par vn nom, qui portera bonheur à noſtre Volume ; ſans differer dauantage, rendons luy les hommages qui luy ſont deûs. La vertu de Christine merite quelque choſe d’extraordinaire : Mais le Temps present eſt pauure, pour vne telle reconnoiſſance : Il faut luy chercher des honneurs dans la vieille Rome, & au Païs des Triomphes. Et pourquoy ne renouuellerons nous pas en cet endroit l’ancien vsage des Acclamations, qui eſtoient des Triomphes de tous les iours ? Ils ne point de pompe, comme les autres, & la deſpense s’en peut faire par la Pauureté.
Qu’on loüe donc, qv’on benisse la Fille dv grand Gvstave, la grande l’incomparable Christine ; povr les bons exemples qv’elle donne a vn mavvais Siecle ; pour avoir acheveˈ la guerre, et pour avoir fait la paix, pour sçavoir regner, et pour n’ignorer rien de ce qui merite d’estre scev. C’est Christine qvi s’est opposeˈe a la barbarie, qvi revenoit, et qvi a retenv les Muses, qui s’enfuyoient. C’est elle qvi connoist sovverainement des Sciences et des Arts. Elle met le prix avx ovvrages de l’esprit. Comme elle reçoit des applavdissemens de tovs les pevples, elle rend des Oracles en tovtes les Langves. On ne pevt point appeller de ses opinions non pas mesme a la Posteriteˈ.
Si cela eſt, & ſi elle approuue mon Liure, où il ſera aſſeuré de l’approbation publique, où il n’en aura pas beſoin. Mais il ne faut pas faire ce tort au Public, de croire qu’il puiſſe eſtre d’un autre auis que Christine. Le Monde ne voudroit pas deſplaire à vne Perſonne, qui luy fait tant d’honneur, & qui l’embellit ſi fort ; en contrediſant la meſme Perſonne, qui iuge ſi ſainement, & qui opine ſi bien.
PREMIER
’Est une opinion ſinguliere de certains Philoſophes affirmatifs, Que le Sage n’a beſoin de perſonne, & que tout ce qui eſt ſeparé de luy, ne luy ſert de rien. Par là ils oſtent l’Amitié du nombre des choſes neceſſaires, & luy donnent rang ſimplement, parmi celles qui sont agreables. Et neantmoins de plus honneſtes gens qu’eux, ie veux dire les Philoſophes de la Famille de Platon & de celle d’Ariſtote, ont crû que ſans l’Amitié, la Felicité eſtoit imparfaite & defectueuſe, & la Vertu foible & Ils ont dit que les Amis eſtoient les plus vtiles, & les plus deſirables des Biens eſtrangers. Ils les ont conſiderez, non pas comme les ioüets & les amuſemens d’vn Sage en peinture, mais comme les aides & les appuis d’vn homme du Monde.
Il n’y a que Dieu ſeul, qui ſoit pleinement content de ſoy-meſme, & de qui il faille parler en termes ſi hauts & ſi magnifiques : Il n’y a que luy, qui, eſtant riche de ſa propre eſſence, iouïſſe d’vne Solitude bienheureuſe, & abondante en toutes ſortes de biens ; luy qui puiſſe operer ſans inſtrumens, comme il agit ſans trauail ; luy qui tire tout du dedans de ſa nature, parce que les choſes en ſont ſorties de telle façon, qu’elles ne laiſſent pas d’y demeurer. Les Hommes au contraire ne peuuent, ni viure, ni bien viure ; ni eſtre hommes, ni eſtre heureux, les vns ſans les autres. Ils ſont attachez enſemble, par vne commune neceſſité de commerce. Chaque Particulier n’eſt pas aſſez de n’eſtre qu’vn, s’il n’eſſaye de ſe multiplier en quelque ſorte, par le ſecours de pluſieurs ; Et à nous conſiderer tous en general, il ſemble que nous ne ſoyons pas tant des Corps entiers, que des Parties couppées que la Societé reünit.
Les Offenſez demandent iuſtice ; les Foibles ont beſoin de ſupport, les affligez de conſolation ; mais tous ont vniuerſellement beſoin de conſeil. C’est le grand Element de la Vie ciuile : Il n’est gueres moins neceſſaire que l’eau & le feu : & les deux moyens d’agir, que la Nature nous a fournis, ſe rapportent à cette fin ; la raison et la parole nous ayant eſté données principalement, pour le conseil. Les beſtes ſont emportées, par la ſubite impetuoſité de leur naturel, & par la preſence du premier objet. Les Hommes ſe conduiſent par la deliberation, & par le diſcours. Ayant le don de chercher, & de choiſir, ils peuuent paſſer d’abord du Preſent à l’Auenir, & du Premier au Second, pour s’y arreſter, s’ils s’y trouuent bien.
Les Pyrates ſe ſeruent de Conſeil : Le Conſeil eſt en vsage parmi les Sauuages ; À plus forte raiſon parmi les Peuples ciuiliſez. Mais par tout, il faut que les Sages l’empruntent d’autruy, parce que leur Sageſſe leur doit eſtre ſuſpecte, aux choſes qui les regardent. L’Homme eſt ſi proche de ſoy-mesme, qu’il ne peut trouuer d’entre-deux, ni d’eſpace libre, pour le debit du conſeil qu’il ſe veut donner : il ne ſçauroit empeſcher que les deux Raiſons, qui deliberent en luy, ne ſe confondent dans la communication, celle qui propoſe eſtant trop meslée, auec celle qui conclut.
Il faut donc que celuy qui conſeille, soit vne perſonne à part, & diſtincte de celuy qui eſt conseillé. Il faut qu’il y ait vne diſtance proportionnée, entre les objets, & les facultez qui en iugent ; Et comme les yeux les plus aigus ne ſe peuuent voir eux-mesmes, auſſi les jugemens les plus vifs manquent de clarté, en leurs propres intereſts. Quelque connoiſſance naturelle que nous ayons, & quelque lumiere qui nous vienne de plus haut, nous ne deuons point reietter les moyens humains, ni meſpriſer ce ſurcroiſt de raiſon, & ce plus grand eſclairciſſement de verité, qui ſe tire de la Conference.
Reconnoiſſons l’imperfection de l’Homme, ſeparé de l’Homme, & l’auantage qu’a la Societé, ſur la Solitude. Puis que l’Amy de Dieu, & le Conducteur du Peuple de Dieu, bien qu’vne Nuée miraculeuſe marchaſt le iour deuant luy ; bien que la nuit vne Colonne de feu fiſt la meſme chose, & qu’elles ſe posaſſent au lieu où il falloit camper, ne laiſſa pas de prendre vn Guide, pour s’en ſeruir aux autres difficultez qui pouuoient ſuruenir en ſon voyage ; y aura-t’il quelqu’vn, apres cela, qui ne demande des guides, & qui ne cherche des aides ? Qui ſe fiera de telle ſorte aux auantages de ſa naiſſance ? qui s’endormira ſi negligemment ſur les faueurs qu’il attend du Ciel, que de s’imaginer que l’aſſistance d’autruy luy soit inutile, que de croire que ſa ſeule fortune, & ſa ſeule ſageſſe luy ſuffiſent, pour bien gouuerner, & pour bien conduire ?
Ceux qui ſe ſont eſleuez au delà de la commune condition des hommes, y ſont montez par quelques degrez : Ce n’est pas le Hazard qui les a iettez, au deſſus des autres ; Ce n’est pas auſſi leur Vertu qui a tout fait ; Les Seruices de quelqu’un ſe rencontrent ordinairement, parmi les Merueilles de leur vie ; & il eſt visible par la ſuite de tous les temps, que les Princes qui ont le plus gaigné, ſont ceux qui ont eſté le mieux ſecondez. De tant d’exemples, dont il y a foule dans les Hiſtoires, ie ne veux que celuy, ſur lequel nous nous arreſtaſmes hier, & qui obligea ſon Alteſſe à me faire parler auiourd’huy.
Eſpaſien avoit veſcu ſous la Tyrannie, & s’eſtoit ſauué par miracle des mains de Neron. Mais il ne ſe contenta pas de ſon propre ſalut, apres la mort de ce Monſtre : Il prit du cœur, & entreprit dauantage, pour le Bien Public. Voyant que d’autres Nerons menaçoient le Monde, & que de nouueaux Monſtres ſe , il ſe hazarda de conſeruer le Monde, en ſe ſaiſiſſant de l’Empire. Il embraſſa la protection du Peuple Romain, dont la fleur eſtoit presque toute tombée, par le glaiue, ou par le poiſon ; & le demeurant s’eſpuiſoit chaque jour, à remplir les Iſles et les Cachots. Il en fuſt pourtant demeuré à ſa bonne volonté, & à ſes bonnes intentions : Il euſt veû acheuer d’eſteindre toutes les lumieres du Senat, & perir la Republique deuant ſes yeux, ſans les puiſſantes ſollicitations, & les viues pourſuites de Mucien, qui luy mit, comme par force, la Couronne sur la teſte, et le fit Empereur, en deſpit de luy.
Il eſbranla premierement l’eſprit de Veſpaſien, qui ſe tenoit aux choſes preſentes, bien qu’il ne les approuuaſt pas, & n’oſoit eſtre autheur du changement qu’il deſiroit. Et apres l’auoir ietté dans l’irreſolution, il le preſſa de tant de raiſons, & le combatit de tant d’eloquence, qu’il fut à la fin contraint de faire le reſte du chemin, & de s’engager, dans la Cauſe par vne ouuerte declaration.
Or il est beſoin de ſçauoir, que ce Mucien n’eſtoit pas homme à n’apporter dans vn Parti, que de belles paroles, & de bons deſirs. D’abord il fortifia Veſpaſien d’hommes & d’argent ; Il luy acquit des Prouinces, & luy amena des Legions. Il n’eſpargna point ſa perſonne, quand il crut qu’il faloit payer de la vie, & voulut eſtre l’Executeur de la pluſpart des choſes, dont il avoit eſté le Conseiller.
Les Princes à faire ne peuuent ſe passer de ces gens-là, & les Princes faits en ont grand beſoin. Il n’y en a iamais eu de ſi fort, qui de ſa ſeule force ait pû porter le faix de tout le Gouuernement ; Iamais eu de ſi jaloux de ſon authorité, qui ait pû regner tout ſeul, & eſtre veritablement Monarque, à prendre le mot, dans la rigueur de ſa ſignification. Auſſi eſt-ce vn ieu & vne inuention des Platoniciens, pour flater la Royauté, & la mettre au deſſus de la condition humaine, de dire que Dieu donnoit deux eſprits aux Rois, pour bien gouuerner. Platon ſe iouë souvent de la sorte : Il philoſophe poëtiquement, & meſle la Fable dans la Theologie. Ce double Eſprit eſt de ſa façon ; Et il vaut encore mieux l’expliquer de l’Eſprit du Roy, & de celuy de ſon Confident, que d’auoir recours aux Miracles, qu’il ne faut employer qu’en cas de neceſſité, non pas meſme pour l’honneur & pour la gloire des Rois.
Il eſt certain qu’ils ont vn fardeau ſi diſproportionné à la foibleſſe d’vn Seul, que s’ils ne s’appuyoient sur pluſieurs, ils feroient vne cheute, des le premier pas qu’ils voudroient faire. S’ils n’appelloient leurs Amis à leur secours, & s’ils ne diuiſoient la maſſe du Monde, ils seroient bien-toſt punis de la temerité de leur ambition, & accablez de la peſanteur de leur fortune. La multitude des ſoins qui leur viennent de toutes parts, ne leur laiſſeroit pas la respiration libre : la foule des affaires les eſtoufferoit, à la premiere audience qu’ils voudroient donner.
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The end
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