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Pierre de Coubertin
ET
DÉVELOPPEMENT
Introduction
J’ai l’honneur de vous présenter le résumé des observations que j’ai pu faire au cours de la mission que vous aviez bien voulu me confier, ainsi que les propositions qui me paraissent de nature à assurer l’organisation définitive de l’éducation physique des jeunes Français.
L’heure est propice pour obtenir du pays qu’il prête à cette question l’attention voulue. On a pu se rendre compte de ce que valait, en temps de guerre, une bonne culture musculaire. L’exemple de l’Angleterre a montré que si de magnifiques armées peuvent parfois être improvisées, c’est à la condition que les volontaires en soient recrutés au sein d’une jeunesse vigoureusement sportive. Nos soldats ont éprouvé de leur côté que l’exercice physique avantage singulièrement ses adeptes non seulement en les rendant plus résistants à la fatigue et plus rebelles à la maladie, mais en les mettant à même bien souvent d’échapper, par l’adresse et le sang-froid, au péril qu’ils ont risqué plus volontiers.
L’opinion comprend de même à quel degré les qualités développées par l’éducation physique, seront nécessaires à la génération qui va avoir pour tâche d’utiliser l’héroïsme de ses devanciers.
Un dernier point de vue est à considérer. La nation sent fortement la nécessité d’en finir avec l’alcoolisme dont les ravages ont été, et sont encore, malgré d’utiles mesures protectrices, si menaçants. J’ai toujours déploré que les sociétés antialcooliques n’aperçoivent pas dans le sport le véritable antidote auquel il convient d’avoir recours dans la lutte contre le fléau. Vingt-huit années d’expérience personnelle à cet égard m’ont convaincu que le gymnase et le champ de jeu sont seuls à même de faire une concurrence efficace au cabaret parce que, seuls, ils le remplacent. Et d’autres pays que le ont reconnu cette heureuse action du sport qui supprime le mal en écartant la tentation.
Dans le choix des solutions préconisées, vous constaterez, Monsieur le Ministre, que je me suis inspiré du constant souci de ne pas subordonner les réformes ou les améliorations à l’ouverture de crédits trop considérables, ce qui risquerait d’en entraver ou d’en retarder la mise en vigueur. Aussi bien l’intervention de l’initiative privée s’impose-t-elle ici pour des raisons plus péremptoires que celles de l’économie. Il n’est pas exagéré de dire que, depuis de longues aimées, c’est à l’initiative privée qu’ont été dus la plupart des progrès réalisés, en matière d’exercices physiques, et cela dans tous les pays du monde. Les fédérations françaises, au premier rang desquelles il convient de citer l’Union des sociétés de gymnastique, ont mérité qu’on les associe à l’œuvre pédagogique qu’il s’agit d’activer et de compléter par le canal des Comités académiques.
Dans le même esprit pratique, j’ai tenu à ne pas faire état d’une modification possible des programmes d’enseignement. Cette question et celle de physique ne sont point connexes. Une telle connexité, souvent invoquée, n’a guère été bonne qu’à servir d’oreiller de paresse aux partisans de l’inaction. Avant de réclamer une augmentation du temps pouvant être consacré à la culture corporelle, il faut commencer par faire usage de celui dont on dispose. Et c’est là ce qui n’a pas toujours été réalisé.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, le nouvel hommage de mon entier dévouement.
Texte entier
J’ai l’honneur de vous présenter le résumé des observations que j’ai pu faire au cours de la mission que vous aviez bien voulu me confier, ainsi que les propositions qui me paraissent de nature à assurer l’organisation définitive de l’éducation physique des jeunes Français.
L’heure est propice pour obtenir du pays qu’il prête à cette question l’attention voulue. On a pu se rendre compte de ce que valait, en temps de guerre, une bonne culture musculaire. L’exemple de l’Angleterre a montré que si de magnifiques armées peuvent parfois être improvisées, c’est à la condition que les volontaires en soient recrutés au sein d’une jeunesse vigoureusement sportive. Nos soldats ont éprouvé de leur côté que l’exercice physique avantage singulièrement ses adeptes non seulement en les rendant plus résistants à la fatigue et plus rebelles à la maladie, mais en les mettant à même bien souvent d’échapper, par l’adresse et le sang-froid, au péril qu’ils ont risqué plus volontiers.
L’opinion comprend de même à quel degré les qualités développées par l’éducation physique, seront nécessaires à la génération qui va avoir pour tâche d’utiliser l’héroïsme de ses devanciers.
Un dernier point de vue est à considérer. La nation sent fortement la nécessité d’en finir avec l’alcoolisme dont les ravages ont été, et sont encore, malgré d’utiles mesures protectrices, si menaçants. J’ai toujours déploré que les sociétés antialcooliques n’aperçoivent pas dans le sport le véritable antidote auquel il convient d’avoir recours dans la lutte contre le fléau. Vingt-huit années d’expérience personnelle à cet égard m’ont convaincu que le gymnase et le champ de jeu sont seuls à même de faire une concurrence efficace au cabaret parce que, seuls, ils le remplacent. Et d’autres pays que le ont reconnu cette heureuse action du sport qui supprime le mal en écartant la tentation.
Dans le choix des solutions préconisées, vous constaterez, Monsieur le Ministre, que je me suis inspiré du constant souci de ne pas subordonner les réformes ou les améliorations à l’ouverture de crédits trop considérables, ce qui risquerait d’en entraver ou d’en retarder la mise en vigueur. Aussi bien l’intervention de l’initiative privée s’impose-t-elle ici pour des raisons plus péremptoires que celles de l’économie. Il n’est pas exagéré de dire que, depuis de longues aimées, c’est à l’initiative privée qu’ont été dus la plupart des progrès réalisés, en matière d’exercices physiques, et cela dans tous les pays du monde. Les fédérations françaises, au premier rang desquelles il convient de citer l’Union des sociétés de gymnastique, ont mérité qu’on les associe à l’œuvre pédagogique qu’il s’agit d’activer et de compléter par le canal des Comités académiques.
Dans le même esprit pratique, j’ai tenu à ne pas faire état d’une modification possible des programmes d’enseignement. Cette question et celle de physique ne sont point connexes. Une telle connexité, souvent invoquée, n’a guère été bonne qu’à servir d’oreiller de paresse aux partisans de l’inaction. Avant de réclamer une augmentation du temps pouvant être consacré à la culture corporelle, il faut commencer par faire usage de celui dont on dispose. Et c’est là ce qui n’a pas toujours été réalisé.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, le nouvel hommage de mon entier dévouement.
. Considérations générales.
. L’instituteur et l’école.
. Lycées et collèges.
. Chez les étudiants.
. Inspection et encouragement.
L’éducation physique dans les établissements universitaires n’a pas, malgré une bonne volonté certaine, suivi la progression à laquelle on pouvait s’attendre en raison : des efforts tentés aux environs de 1888 ; des résultats obtenus depuis lors par les sociétés gymniques et sportives ; de l’importance croissante attribuée par l’opinion publique à la culture corporelle.
Ce fait paraît dû à deux causes principales qui sont : la crainte des responsabilités d’une part et, de l’autre, l’abondance et l’exclusivisme réciproque des méthodes.
La question des responsabilités.
Tout exercice physique comporte quelque risque. Nos pères le savaient et, à moins d’une négligence exceptionnellement grave et dument établie, ils n’avaient pas l’idée de s’en prendre aux surveillants et encore moins d’assigner en justice le chef d’un établissement scolaire quand un accident se produisait au gymnase ou durant les récréations.
La tendance à établir en toute circonstance des responsabilités, si lointaines ou complexes qu’elles soient — tendance caractéristique de la société moderne — s’est manifestée dans le domaine de la pédagogie comme dans les autres domaines. Une jurisprudence inattendue est venue justifier des revendications qui eussent semblé jusque-là irrecevables. L’intervention de certains groupements intéressés à voir, sur ce point, se multiplier les conflits n’était pas faite pour enrayer le mouvement. La conséquence a été que, dès lors, les instituteurs, directeurs d’écoles, principaux, proviseurs se sont montrés pour la plupart enclins à une prudence excessive mais parfaitement naturelle.
Il n’est pas exagéré d’affirmer que, tant que cette question n’aura pas été solutionnée soit par l’établissement d’assurances obligatoires soit, ce qui serait bien préférable, par le vote d’une loi limitant de façon raisonnable le principe de la responsabilité, l’éducation physique ne pourra prendre l’essor que réclament à la fois les intérêts de la nation et ceux de l’individu. Il paraît inadmissible notamment que lorsque les parents ont signé pour leurs fils, une autorisation de participer à tel ou tel exercice sportif, ce papier ne suffise pas devant les tribunaux à exonérer, en cas d’accident, le chef de l’établissement dont le jeune garçon suit les cours.
Les querelles de méthodes.
Après avoir longtemps négligé l’étude des exercices physiques, les physiologistes ont apporté à en scruter le mécanisme une véhémence imprévue. peut-être plus nombreux que ne le comportent les besoins sociaux, une vive émulation semble s’être établie entre eux au seuil de ce territoire nouveau. De là sont issus tant de systèmes à vrai dire assez peu variés dans le fond, mais dont l’antagonisme s’est souvent affirmé d’autant plus violent que les divergences portaient sur des points de détail. Des chefs d’écoles adverses parvinrent à tour de rôle à imposer le culte temporaire de leurs idées, encore plus préoccupés parfois de détruire l’influence d’un rival antipathique que d’assurer leur propre succès. Non seulement la direction générale se trouva de la sorte manquer de suite, mais les bonnes volontés subalternes se sentirent désorientées et se découragèrent. Les traces de cet état de choses sont nettement visibles et j’ai noté en maints endroits un désir bien affirmé de voir succéder à ce régime de vaines disputes une féconde collaboration des différentes méthodes desquelles on peut affirmer que si aucune n’est parfaite, aucune non plus n’apparaît absolument mauvaise. Elles valent par celui qui les applique. Il convient d’ajouter aussi que l’instructeur, dans les emprunts qu’il leur fait, se laisse naturellement guider par les circonstances qui s’imposent et les ressources qui s’offrent à lui.
Le principe de l’éclectisme appliqué pour la première fois au Congrès Olympique tenu en 1905 au Palais des Académies à Bruxelles sous la présidence d’honneur du roi Léopold a conquis en France de larges sympathies, depuis le Congrès d’Éducation physique de Paris qui a eu lieu au printemps de 1913. Peu après s’assemblait à Lausanne un Congrès de psychologie sportive destiné à rappeler le rôle singulièrement important que jouent les données psychologiques dans cette branche de la pédagogie. Jusqu’alors on s’était trop obstinément cantonné sur le terrain strictement physiologique.
Ainsi les horizons ont-ils été peu à peu élargis et il est permis d’espérer que les inconvénients provenant des conflits de méthodes ne se produiront plus.
Obligation de l’éducation physique.
Le principe d’obligation de l’éducation physique n’est pas appliqué par suite d’un grand nombre d’exemptions qui sont demandées pour les leçons de gymnastique par des parents faibles ou timorés. On peut s’étonner de la facilité avec laquelle des certificats médicaux sont obtenus à cet effet. Dans un grand nombre de cas, la débilité attestée par ces certificats n’est que le prétexte invoqué par l’intéressé pour se faire dispenser d’un enseignement qui ne lui plait pas et dont ses parents devraient, à son défaut, savoir apprécier l’importance. En dehors de cas tout-à-fait exceptionnels et pour lesquels une simple attestation ne saurait suffire, personne ne doit être dispensé, ni internes ni externes. Mais il peut y avoir lieu de distinguer entre les normaux et les débiles à condition que le criterium général soit, bien entendu, basé sur l’état normal (qui est d’ailleurs dans les collèges, celui de la grande majorité) et non sur l’état débile. Exempter purement et simplement le débile de ce qui précisément tend à le fortifier n’est, à aucun point de vue, une solution raisonnable. Il est de plus à remarquer que presque tous les mouvements dont se compose une leçon de gymnastique sont susceptibles d’être exécutés sans dommage par un élève auquel sa santé permet de mener par ailleurs la vie scolaire toujours un peu rude. Ce n’est donc que dans le maniement des agrès que des différences doivent intervenir. Pratiquement il en est ainsi, car tout bon professeur sait graduer les efforts qu’il demande à ses élèves. Je suggérerai néanmoins qu’un petit peloton dit de « deuxième catégorie » soit formé pour ceux qui se trouveraient dispensés de certaines épreuves. Sans comporter une trop grande humiliation, ce titre suffirait à créer un stimulant salutaire. Il y a parmi les débiles des adolescents qui s’abandonnent et se résignent trop volontiers à leur faiblesse. Nous sommes à une époque où chacun doit priser la force corporelle et s’efforcer d’acquérir une santé robuste. C’est rendre service aux intéressés que de le leur rappeler et la leçon de gymnastique offre une bonne occasion de le faire.
Hygiène de l’exercice.
On ne saurait trop s’élever contre l’habitude de se livrer à un exercice un peu énergique et de quelque durée sans se déshabiller et sans se laver après l’exercice. Sous ce rapport il est regrettable de constater que les progrès obtenus ont été minimes. D’autre part, il faut tenir pour acquis que, provisoirement tout au moins, les écoliers et les collégiens (je ne parle pas des après-midis sportives du jeudi) ne peuvent changer de vêtements pour la leçon de gymnastique. Ils n’ont pour cela ni les locaux ni le temps nécessaires et ne sont pas encore accoutumés à se dévêtir rapidement et n’importe où pour s’exercer, demi-nus. Or l’hygiène commande qu’il ne leur soit plus permis de faire travailler leurs muscles en gardant leur chemise de toile, leur faux-col et leur gilet de sorte qu’ayant seulement enlevé le veston, ils retournent ensuite en classe plus ou moins en sueur ce qui est malpropre et malsain.
Nous souhaiterions voir tous les adolescents de France porter habituellement le costume dit cycliste qui les habille si bien et leur laisse une telle liberté de mouvements ; ce costume comporte la chemise de flanelle et mieux encore le jersey de laine qui, adhérent à la peau, écarte tout danger de prendre froid. En tous cas il faudrait que, les jours de gymnastique, le port du costume cycliste fut recommandé aux élèves avec insistance si l’on ne juge pas encore possible de l’imposer.
Un certain nombre d’établissements scolaires sont maintenant munis d’appareils de douches ; les cabines sont généralement en nombre trop restreint parce qu’on a dépensé beaucoup pour les installer de façon inutilement luxueuse. La fantaisie des architectes les a parfois aussi rendues peu accessibles. Tel vaste lycée récemment édifié l’a été de façon que, pour se rendre des dortoirs aux bains, il faut traverser trois cours. On ne saurait trop insister pour que les bains-douches qu’il est si aisé d’établir à très peu de frais le soient désormais dans des conditions permettant à chaque élève de « s’arroser » et de se savonner au moins tous les deux jours ainsi qu’au retour du football.
Les élèves devraient aussi apprendre (la diffusion du « camping » y aidera puissamment) à se laver en plein air comme les soldats à l’étape. Un seau d’eau, une éponge d’écurie et une serviette rugueuse, que faut-il de plus ? Le seul obstacle à cette virile pratique réside dans les préjugés dont on ne peut que souhaiter la prompte et définitive disparition.
A. la préparation de l’instituteur.
À primaire, la valeur de l’éducation physique dépend exclusivement de la préparation de l’instituteur. Lui seul, en effet, est à même d’assurer comme il convient le développement corporel de ses élèves. Or ce n’est pas suffisant, dans ce domaine, qu’il ait appris ce qu’il doit enseigner. Il faut encore lui fournir les moyens de s’entretenir lui-même dans la pratique des exercices physiques et lui procurer l’aide et les encouragements dont il a besoin.
La formation de l’instituteur doit naturellement s’opérer pendant son séjour à l’École normale. Elle s’achèverait utilement à l’occasion de son service militaire.
Cours physique.
Il importe qu’au programme d’études des normales d’instituteurs soit ajouté un cours d’Éducation physique obligatoire, composé de deux parties : une partie théorique et une partie pratique. De la partie pratique nous parlerons tout à l’heure.
La partie théorique comprendrait : la physiologie et la psychologie sportives élémentaires ; l’anatomie et l’hygiène élémentaires ; l’histoire de l’éducation physique ; la technique des exercices physiques.
Il n’y a pas à s’alarmer de l’apparente surcharge résultant de l’introduction de ces matières nouvelles dans un programme d’études déjà complexe. Il s’agit en effet ici, d’un enseignement d’ordre tout spécial qui n’a pas besoin d’être très approfondi et dont une portion peut être donnée en manière de récréation. Ces quatre ordres de questions n’en sont pas moins indispensables, fut ce à titre embryonnaire, dès qu’il s’agit de former de futurs éducateurs. Si le surmenage n’est pas à redouter de ce chef, plus délicate est l’objection tirée de l’absence immédiate de professeurs compétents. Mais il y a lieu de distinguer entre les quatre parties du cours. Les leçons d’anatomie et d’hygiène trouveront aisément un titulaire parmi le personnel enseignant de l’École où de la localité. La technique des exercices physiques concerne principalement le professeur de gymnastique et s’apprend d’ailleurs surtout en les pratiquant. Pour la physiologie et la psychologie sportives ainsi que pour l’histoire de l’éducation physique, il suffirait de rédiger un manuel précis et complet que les élèves étudieraient sous le contrôle de leurs maîtres et dont ils se développeraient à eux-mêmes les chapitres, en de petites conférences très propres à les préparer à leur mission à venir. Ce sont là, sans doute, des procédés de fortune. Ces procédés ne sont pas toujours les plus mauvais. Ils permettront d’attendre le moment où la diffusion de l’éducation physique sera assez complète pour que le cours dont nous suggérons la création soit pourvu de toutes les ressources nécessaires.
Gymnastique quotidienne : rôle des moniteurs.
Une heure d’exercices musculaires par jour, telle est la place que réclame au minimum l’éducation physique dans les horaires des normales. L’innovation peut-être réalisée sans bouleverser les dits horaires, ni nuire aucunement aux études. La meilleure preuve en est que plusieurs directeurs d’écoles ont déjà tenté l’aventure et n’ont pas eu à s’en repentir.
La véritable difficulté provient du surcroit de besogne que cette réforme généralisée imposerait aux professeurs de gymnastique. Il est à souhaiter, ainsi que nous l’indiquerons plus loin, que le nombre des professeurs soit augmenté et qu’ils reçoivent aussi des traitements améliorés, mais ce souhait vise surtout les lycées où leur action ne saurait guère être suppléée. Les normales sont des internats peuplés de grands garçons. Nul terrain n’est plus propice à l’utilisation de moniteurs choisis parmi les élèves de 3 année (au besoin de 2 en cas d’aptitudes exceptionnelles). Spécialement dirigés par le professeur, ils apporteraient rapidement l’aide la plus précieuse. Je me permets d’insister sur ce point parce que des expériences antérieures se sont trouvées confirmées pour moi, au cours de la période actuelle et que s’il est un terrain sur lequel l’enseignement mutuel (qui a été l’objet naguère de tentatives plutôt malheureuses) paraît devoir réussir, c’est précisément celui de l’éducation physique.
Un moniteur ou un sous-moniteur par dix élèves avec deux moniteurs-chefs pour l’ensemble de l’école, tel est l’effectif à prévoir pour un établissement d’une centaine d’élèves. Il y aura en effet trois catégories dans ce monitorat. Le sous-moniteur est celui qu’on trouve capable de surveiller et de faire exécuter par son escouade deux au trois mouvements bien connus de lui et que le professeur lui a indiqués. Le moniteur est celui qui est en état d’en faire autant pour la presque totalité d’une leçon. Le moniteur-chef est celui qui possède les qualités et l’acquis nécessaires pour remplacer à l’occasion le professeur.
Un professeur compétent, actif et zélé, saura bien trouver dans une normale en proportion du nombre des élèves, de 4 à 12 jeunes gens susceptibles de l’aider de la sorte à assurer l’éducation physique.
La gymnastique quotidienne doit comprendre des exercices d’ensemble ainsi que la course, le saut, le grimper, le lancer, etc… Ce serait une grave erreur que de vouloir établir, comme on a essayé de le faire parfois, des leçons rigides dans lesquels la nature, l’ordre et la durée des mouvements soient étroitement règlementés. Qu’on laisse au professeur la faculté de composer ses leçons en tenant compte des locaux et terrains dont il dispose, du climat et des circonstances diverses qui peuvent influer sur ses élèves, de la variété aussi qui est si nécessaire pour entretenir l’ardeur générale. C’est du reste enlever à sa tâche tout l’intérêt qu’elle comporte que de faire de lui le simple exécuteur de décisions théoriques prises en dehors de lui et qui ne seront pas toujours justifiées à ses yeux.
Une des séances quotidiennes devrait être, chaque semaine consacrée aux exercices militaires, maniements d’armes, etc… et une au tir ; les trois autres à la gymnastique. Inutile d’ajouter que le travail en plein air est à recommander autant que possible.
L’emploi du jeudi.
Depuis qu’à la promenade règlementaire du jeudi a été substituée dans les normales ce qu’on a appelé la « promenade libre », cette après midi a cessé d’être utilisée dans un trop grand nombre de ces établissements. Nous estimons qu’elle devrait être obligatoirement et totalement consacrée aux sports et notamment, en automne et en hiver, au football et au cross-country, ces deux bases excellentes de l’éducation virile. Rien n’est plus pédagogique que le cross-country ni plus simple à établir et à conduire. Inutile de chercher la complication et surtout l’excès ; des distances moyennes, avec des pistes qui demandent, pour être suivies, de l’observation et de la réflexion et qui soient coupées d’obstacles naturels bien choisis.
La natation et l’aviron, partout où ces sports se peuvent pratiquer sont, bien entendu, à introduire dans le programme des normales ; la natation en à défaut de piscines les cours d’eau voisins et en luttant contre ce ridicule préjugé qui limite le bain, en rivière, à la saison d’été ; l’aviron en ayant recours aux sociétés existantes qui n’ont jamais, en France, été suffisamment encouragées et dont les offres de service n’ont pas reçu jusqu’ici des autorités scolaires l’accueil qu’elles méritaient.
Il y faudrait aussi des sports de combat ; la boxe et la canne paraissent indiquées pour différentes raisons. Si les escrimes du sabre, de l’épée, du fleuret sont un peu coûteuses, d’une organisation malaisée, d’un enseignement délicat, la canne devenue dans son style nouveau une sorte de préface du sabre, se présente dans de meilleures conditions. En ce qui concerne la boxe, je me bornerai à évoquer ce sobriquet expressif et suggestif que l’on donne dans les collèges anglais aux gants de boxe. On les appelle les gardiens de la paix.
Campement, service d’incendie, travaux manuels.
Nous demanderons que chaque normale soit munie d’un matériel de campement. La dépense ne sera pas excessive. Il n’est pas besoin en effet d’un matériel de choix mais de ce qui est exactement nécessaire pour passer une ou deux nuits en plein air et préparer une cuisine rudimentaire. Aucun sport, aucune théorie, enseignement ne vaudrait pour le futur instituteur, les leçons de débrouillage prises en campant. Rien ne développera mieux son ingéniosité et son équilibre. Les expéditions peuvent se faire en partant le samedi soir par exemple, et par escouades de façon que chaque élève ait participé au moins à trois ou quatre campements par an. Ainsi quelques tentes en servant à tour de rôle pourront suffire à toute une école.
Une autre innovation également recommandable consisterait à doter chaque normale d’une pompe à incendie, en les élèves à s’en servir avec célérité et efficacité. Ceci existe dans la plupart des collèges anglais et la « Fire brigade » a été maintes fois appelée à rendre des services au voisinage. En limitant l’imitation de cette institution aux écoles normales nous tenterons l’expérience en France, là elle a le plus de chances d’aboutir utilement.
De même que l’éducation physique fournit, à normale, un terrain propice à l’introduction de l’enseignement mutuel, elle se prête fort bien à l’organisation du travail manuel. Non pas que l’alliance possible d’une culture intellectuelle du rang de celle qui y est donnée avec l’apprentissage d’un métier déterminé, n’ait été reconnue depuis longtemps utopique, mais quand il s’agit de sports et d’exercices physiques, tout le monde sera d’accord pour estimer qu’un bon « débrouillard » doit être en mesure de réparer et d’entretenir les instruments, engins, etc., dont il a appris à se servir : la menuiserie et la corderie, jouent ici un rôle essentiel, sans parler de tout ce que le campement nécessite d’interventions de tout genre.
L’instituteur à l’armée.
Ce serait une erreur de ne point profiter du passage du futur instituteur au régiment pour parachever ce qui s’est fait à normale. À l’autorité académique d’étudier avec l’autorité militaire la façon dont ce résultat serait le mieux atteint, non seulement en facilitant à ceux qui le désirent, le stage à l’école de Joinville, mais en prenant soin que les autres reçoivent l’affectation la plus apte à perfectionner en eux, les qualités d’éducateurs et principalement d’éducateurs physiques dont ils auraient à faire l’application au cours de leur carrière. Leur perfectionnement comme tireurs doit particulièrement attirer l’attention des pouvoirs publics. L’insuffisant et maussade appui donné pendant si longtemps aux sociétés de tir est aujourd’hui l’objet du regret général. La guerre a montré combien cette économie fut maladroite. Il n’est pas de mon de réclamer l’établissement dans chaque chef-lieu de canton, d’un stand complet et je n’ose en demander un pour chaque normale. Mais si l’on veut que le tir progresse comme il le faut, que du moins les mesures soient prises pour faire de l’instituteur-soldat un tireur expert capable d’aider efficacement à l’entraînement des générations suivantes.
L’instituteur au Collège d’athlètes.
L’initiative du marquis de Polignac a doté la France d’une formule nouvelle d’établissements de culture physique. Le magnifique Collège d’athlètes de Reims a déjà suscité sur plusieurs points du territoire, des imitations plus modestes, mais non moins excellentes. Une ligue s’est créée pour propager la formule et il est à espérer que cette fois, les pitoyables rivalités et les jalousies qui ont exercé trop souvent leur action négative en entravant les progrès de l’éducation physique permettront à une œuvre aussi salutaire de se développer librement. S’il en est ainsi, il existera bientôt en France, les dix ou douze collèges d’athlètes nécessaires aux besoins provinciaux. L’administration de ces collèges s’inspirant du bien public ne se refusera certainement pas à en faciliter l’accès aux instituteurs pour des stages de vacances, d’une à trois semaines, qui permettront à ceux-ci de faire à la fois de ces « cures d’exercices physiques » dont l’usage bienfaisant va se répandre de plus en plus comme diversion au surmenage de la vie moderne, et d’entretenir en eux-mêmes les qualités et les connaissances indispensables à bien remplir leur mission.
B. les exercices physiques à l’école primaire.
L’instituteur français à la tête de son école primaire se trouve, au point de vue du développement physique de ses élèves, en face d’une tâche qui varie entre ces deux termes : débourrer et assouplir ou bien fortifier et endurcir. Dans les milieux ruraux, en général, le premier terme prédomine ; dans les milieux urbains c’est le second qui s’impose. Cela ne modifie guère les exercices mais très sensiblement la façon dont ils sont pratiqués.
On devrait attirer l’attention de l’instituteur sur la nécessité de varier beaucoup ses leçons afin de les rendre attrayantes à l’élève et d’obtenir de celui-ci cette collaboration éveillée sans laquelle il n’y a point d’éducation physique efficace. De brèves et fréquentes séances coupant les classes parfois à l’improviste et ayant lieu autant que possible en plein air ou sous un préau, les gammes de la gymnastique utilitaire : courir, sauter, grimper, lancer… souvent répétées dans des tons différents, l’alphabet du football ou du rallye enseigné en manière de récompense aux plus dégourdis… et tout cela s’accomplissant avec la prudence extrême qui s’impose vis-à-vis de familles encore murées pour la plupart dans leur routine méfiante. L’instituteur devrait insister sur les pratiques d’hygiène mais en se gardant là aussi d’empiéter sur les droits des parents dont il est si aisé de surexciter la jalousie.
En somme, c’est l’ambition de la perfection corporelle, c’est le goût de la force et de l’adresse dont il faudrait arriver à déposer le germe dans ces natures issues de générations fermées à la conception qu’une telle culture soit utile et même possible. Donc assez longtemps encore, l’instituteur se trouvera sur ce terrain placé en face de populations plus ou moins hostiles à ses initiatives. Or cette situation risque de le conduire au découragement. Il faut qu’il puisse compter sur quelque appui en dehors de l’école. Les œuvres post-scolaires constituent un domaine qui se trouve à sa portée et lui réserve des satisfactions. On ne doit pas perdre de vue que l’instituteur, surtout dans les petites communes rurales, demeure isolé à bien des égards. Il n’est donc pas surprenant qu’on le voie épouser la politique et apporter dans ce mariage des passions exclusives. Là du moins, il trouve des soutiens, des amitiés, de la camaraderie. Ces avantages, l’instituteur les trouverait plus complets encore et plus en rapport avec son rôle dans le développement de la pédagogie post-scolaire et notamment de la culture physique puisque c’est là une des tendances caractéristiques du temps présent.
Il est donc désirable qu’on l’aide à grouper ses anciens élèves. Dans les villes, des efforts heureux ont déjà été tentés dans cette voie. Telle école de quartier d’une cité fameuse du midi qui passe pour endormie sous le poids de son prestigieux passé pourrait servir d’exemple à bien des agglomérations actives. L’association des anciens élèves y publie un petit bulletin et les cours de gymnastique que le directeur a su installer y ramènent nombre de jeunes gens et d’adultes hebdomadairement. Tous les instituteurs n’auront pas sans doute l’énergie et la persévérance de celui-là, mais si ils se sentent incités et encouragés par leurs chefs, si les éléments sportifs du voisinage s’intéressent à eux, de bons résultats seront vite obtenus.
Dans les campagnes, une organisation cantonale pourrait seule réussir jusqu’à nouvel ordre. Dans chaque école on formerait de petits groupes qui se syndiqueraient au chef-lieu du canton ; là fonctionneraient la direction et la caisse. Ces associations cantonales pourraient jouer un rôle très efficace dans le développement de l’éducation physique.
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The end
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