Read here

Amélia et Caroline, ou L’amour et l’amitié

Louise-Félicité de Keralio · 1808 · Free in the US

269,085 words · about 18 h 51 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD-US · Published in 1808 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Amélia_et_Caroline,_ou_L’amour_et_l’amitié&action=history). · Wikisource contributors

Text from Wikisource and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Louise-Félicité de Keralio
Language
French
Published
1808
Length
269,085 words · about 18 h 51 min
Sections
22 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (22)
  1. Front matter about 2 h 2 min
  2. 01 about 8 min
  3. 02 about 20 min
  4. 03 about 20 min
  5. 04 about 31 min
  6. 05 about 37 min
  7. 06 about 18 min
  8. 07 about 27 min
  9. 08 about 32 min
  10. 09 about 38 min
  11. 10 about 28 min
  12. 11 about 41 min
  13. 12 about 40 min
  14. 13 about 21 min
  15. 14 about 24 min
  16. 15 about 29 min
  17. 15 (bis) about 14 min
  18. 16 about 24 min
  19. 17 about 45 min
  20. Dédicace about 1 min
  21. Préface about 5 min
  22. Texte entier about 8 h 25 min

Continue:

Front matter

ET

CAROLINE.

ET

01

ET

CAROLINE.

ON fils n’arrive point ! — Cette histoire, Madame, est bien intéressante. J’aime à la folie ces romans de revenants. — Ils ont je ne sais quoi qui attache, qui remue, on est là… comme si on avait peur… et pourtant je puis bien dire que je n’y crois pas du tout ; pas vrai, mon homme, que depuis trente-cinq ans que je sommes nous deux… tu sais bien que je n’y crois pas ? — Eh, là, là, not’femme, je sais bien que tu dis cela depuis trente-cinq ans, mais je sais bien aussi que tu as des peurs,… des peurs de ton ombre. — Tiens, par ce que j’ai vu par là-bas de cette belle jeune dame… — Chut ! vois-tu, Brigitte, comme Madame est concentrée dans ses réflexions ; le livre lui tombe des mains ; elle ne nous écoute pas. — Cela est vrai, mon homme ; mon Dieu, aussi pourquoi Charles ?… Madame, continuez donc, s’il vous plaît. — Je vais poursuivre, Brigitte… Mais mon fils ne revient point ! — Il reviendra, Madame ; que sait-on ? les affaires ! — Les siennes sont terminées. — Les chemins ! — Sont beaux. — Le temps ! — Il est superbe. — Madame, le chapitre des circonstances ! Il est long ; et dit toujours comme çà, qu’en fait de voyage, comme en fait de mariage, on doit rendre grâces à Dieu des malheurs qui n’arrivent pas. Car voyez-vous, Madame, il est bien vrai de dire comme lui. — Brigitte continuait de parler, sans être interrompue par son mari ; et sa maîtresse, qui ne l’écoutait pas, répétait sa triste exclamation : « Il ne revient point ! » Son livre était tombé à ses pieds ; elle ne songeait point à le relever, encore moins à continuer sa lecture. Tout à coup les pas d’un cheval et la voix de Charles se font entendre ; il Tomy avec une impatience qui ne lui était pas ordinaire ; et cette altération dans ses coutumes douces et cordiales frappe mistriss Belmour d’une sorte de terreur. Appesanti par l’âge, Tomy ne se hâtant pas assez au gré de la tendre mère, elle prend le flambeau de ses mains, et court à la porte de l’humble hermitage. Charles n’avait pu descendre, embarrassé d’un fardeau qui ne laissait à ses mouvements aucune liberté ; mistriss Belmour fit un cri en dans ses bras une fille de dix-sept à dix-huit ans, environnée en apparence des ombres de la mort. Tomy était enfin arrivé ; Brigitte et sa maîtresse soutenaient dans leurs bras celle dont l’état réclamait de prompts secours ; Charles sauta légèrement à terre, et leur aida à la transporter dans une chambre, où ils la couchèrent doucement sur un lit. — Juste ciel, s’écria mistriss Belmour ! est-elle donc morte ? — Je ne le crois pas, ma mère, mais je ne sais si nous pourrons la sauver. — Qui est-elle, demanda Brigitte ? — C’est, répondit la mère, un être sensible qui a besoin de nous. En même temps elle employa les eaux spiritueuses et tout ce qui est en usage dans les évanouissements : ce ne fut qu’après une demi-heure d’efforts multipliés qu’elle conçut de l’espé- rance, et qu’elle obtint un profond soupir accompagné d’un tressaillement. La malade ouvrit de très-grands yeux bleus, qui annonçaient beaucoup d’expression. Elle jeta un regard autour d’elle, reconnut Charles, et fixa d’une manière curieuse l’aimable femme à qui elle comprit tout d’un coup qu’elle devait son retour à la vie. Hélas ! l’être souffrant semble ne pas craindre la mort tant qu’elle n’est pas présente, et cependant la prudente nature, veillant tacitement à sa conservation, le fait frémir à son aspect. Brigitte, qui avait, comme les habitants de la campagne, ses recettes et ses potions, courut chercher des eaux, merveilleuses sans doute, mais dont mistriss Belmour ne fit usage qu’avec de grandes précautions. La malade ne parla point, et l’excès de la fatigue la fit tomber dans un sommeil d’accablement, souvent interrompu par des marques de frayeur et de profonds soupirs. On jugea qu’il ne fallait ni le provoquer, ni l’empêcher ; et alors mistriss Belmour s’empressa de questionner son fils sur une aussi singulière aventure. Qui est cette infortunée, dit-elle à son tour ? — Je l’ignore, ma mère, je ne sais même si elle est fille ou épouse. Je revenais de la ville : en traversant, après le coucher du soleil, l’ombre épaisse de la forêt, mon cheval a reculé avec effroi, et je n’ai pu le forcer à poursuivre sa route. Inquiet de sa résistance, et en effet quelque chose sous ses pas, je suis descendu, et mes yeux s’accoutumant à l’obscurité, j’ai pu distinguer un cheval mort, et, à quelques pas, un cavalier écrasé sous la chute de celui que probablement il montait. Le malheureux était percé de plusieurs coups, et la roideur de ses membres glacés, attestait qu’aucun secours ne pouvait lui rendre l’existence. À côté de lui était une petite malle brisée ; et ce qui semble prouver que les assassins n’étaient pas de simples voleurs, ou que peut-être ils ont perdu cet objet en se saisissant des autres, c’est que j’ai trouvé cette cassette et cette bourse. Réfléchissant alors que, si j’étais surpris auprès de ce malheureux, et saisi du reste de ses effets, je courrais quelques risques, je me suis hâté de remonter à cheval, et de m’éloigner de cette scène déso- lante. Mais je n’avais pas fait vingt pas, qu’un nouvel objet a glacé mon âme, déjà frappée de terreur. Des gémissements se sont fait entendre, et j’ai vu au travers des arbres encore dépouillés une figure blanche qui courait dans le taillis, en poussant des sons presque inarticulés ; elle est venue tomber à mes pieds, et succombant sous l’effort qu’elle venait de faire, elle y a perdu la connaissance et le sentiment. Toute idée de danger personnel s’est évanouie à la vue d’une femme mourante. Malgré la difficulté de placer sur mon cheval un être privé de sa propre assistance, j’y suis parvenu ; et, craignant alors d’être poursuivi et atteint, je me suis hâté de l’apporter ici, sans même essayer de ranimer en elle un reste de vie. Je savais bien que je la remettrais dans les bras de ma mère ; et m’étant assuré qu’elle n’avait pas été blessée, je me reposais de son salut sur sa jeunesse et sur vos soins. — Ah ! mon fils, reprit mistriss Belmour, je ne vous reproche plus mes vives inquiétudes ; la cause est trop belle, et je vois qu’il n’est pas de position dans as laquelle un homme ne puisse espé- rer d’être utile à son semblable.

Charles était fatigué. Sa mère l’engagea à prendre du repos ; mais il n’en était point pour elle quand l’humanité réclamait des secours : elle voulut elle-même veiller sur le dépôt que le hasard lui confiait. Tomy et Brigitte se chargèrent de préparer la nourriture simple, mais saine, qu’on pouvait lui offrir à son réveil, et mistriss Belmour fut la première personne que rencontrèrent les regards errants de la malade. La modeste décoration de la chambre parut lui plaire ; elle avait dans son extrême simplicité cette élégance qui accompagne toujours la grandeur déchue, et la personne de mistriss Belmour offrait la même apparence. le peu de recherche de ses vêtements, on voyait en elle des restes de beauté, les grâces propres à son âge, et un regard où se peignait la plus vive sensibilité. Elle courut à sa jeune pupille, et lui prit une main qu’elle serra doucement dans les siennes. Ce simple attouchement fit couler des larmes, et les yeux de mistriss Belmour se mouillèrent à leur tour. Qui m’a conduite ici, demanda-t-elle d’une voix encore éteinte ? — C’est mon fils : je lui dois le bonheur de vous avoir été utile ! — D’où suis je donc venue ? — Je l’ignore, lui seul peut vous le dire ; mais vous êtes en sûreté. — Eh ! qu’est devenu ? Mistriss Belmour ne jugea pas à propos de lui apprendre le sort du malheureux qui sans doute l’accompagnait dans la forêt. Nous ne connaissons pas celui dont vous nous parlez, dit-elle, et mon fils n’a remis que vous seule entre nos mains. Elle parut se contenter de cette réponse, et ne pas se rappeler encore les événements de la veille. Mistriss Belmour lui fit prendre un bouillon, et bientôt après elle goûta la douceur d’un sommeil plus tranquille que le précédent. Une légère teinte vint colorer ses joues, et sa respiration plus douce et plus égale prouva que la nature reprenait des forces. Mais, hélas ! à quel prix ! Le souvenir d’un malheur irréparable rendit son réveil affreux ! Sa mémoire lui retraça fidèlement le coup qui venait de la priver d’un bienfaiteur adoré comme un père ; alors elle se souvint qu’il avait été attaqué par deux hommes ; qu’il s’était défendu avec courage : un domestique était avec eux ; il avait écarté sa maîtresse qu’il conduisait en croupe, et lui avait dit de se cacher dans la forêt, tandis qu’il irait seconder les efforts de son maître. Elle s’était enfoncée dans le taillis, et trouvant un fossé couvert de feuilles sèches et de branches rompues, elle s’était cachée sous ces débris de l’hiver ; les assassins avaient cherché sa trace, l’un d’eux même avait sauté le fossé, mais un léger bruit qu’ils avaient entendu avait porté la frayeur dans leur âme criminelle ; ils avaient pris la fuite, et la malheureuse fille avait long-temps entendu les pas de leurs chevaux, qui, paraissant quelquefois se rapprocher, et ensuite s’éloigner, selon les sinuosités de la route, l’avaient long-temps tenue dans un état de crainte qui la rendait incapable de faire un seul mouvement. Elle se rappelait d’avoir entendu pousser un cri lamentable à son ami, et ce cri… sans doute avait été le dernier. Peut-être elle avait distingué les pas de Charles par une route opposée à celle des assassins, et peut-être la frayeur de se trouver dans la forêt seule et dans l’obscurité, l’avait poussée à chercher l’assistance d’un être humain, mais elle ne pouvait se souvenir quand ni comment Charles l’avait trouvée ; si elle venait effectivement à lui, ou si, emportée par le sentiment de son affection, elle courait à l’endroit où était demeuré son compagnon.

On devina plutôt qu’on n’écouta ce récit entremêlé de pleurs, de sanglots, de toutes les expressions d’une profonde douleur. Elle avait compris que son ami n’était plus, et l’on ne pouvait le lui cacher, puisqu’elle l’avait pénétré. Charles et mistriss Belmour laissèrent un libre cours à son désespoir. Le silence, les soins, les douces caresses sont, avec le temps, l’unique remède à des maux semblables. Que peuvent les discours sur un cœur oppressé qui vous crie : « J’ai perdu, et je ne retrouverai jamais ! » Mistriss Belmour sentit rouvrir ses profondes blessures, et le hasard ne lui avait pas offert, comme à sa jeune amie, des mains bienfaisantes pour essuyer ses pleurs.

02

’habitation de mistriss Belmour était située au milieu d’une montagne des provinces méridionales de l’Écosse, depuis Jedburg jusqu’à New-Galloway. C’était une dépendance du château de l’Hermitage qui, depuis sa démolition, a donné son nom à un bourg qui existait à peine sous le règne de . À cette époque il existait encore, mais il était abandonné par ses propriétaires, et le fermier seul logeait avec sa famille dans le chétif manoir où il avait reçu mistriss Belmour et son fils. Cet homme l’avait acheté du maître du château, afin d’être sûr d’y vivre et d’y mourir en paix. Lorsqu’il termina sa carrière, Brigitte sa fille et Tomy son gendre vendirent l’habitation à mistriss Belmour, sous la condition expresse de ne l’aliéner jamais qu’en leur faveur, et de les garder toujours près d’elle, comme des amis qui veilleraient comme elle aux soins du ménage rustique. Les clauses du contrat furent acceptées ; la franchise des écossais et les principes de mistriss Belmour se réunirent pour en rendre l’exécution facile. La maison était garantie des vents du nord par une haute montagne ; le petit jardin, exposé au midi, était abondant en fruits et en légumes de toutes les saisons ; deux belles prairies fournissaient à la nourriture d’un cheval et d’une vache ; et un bouquet de bois, placé par la nature sur un des côtés du jardin, formait un ombrage agréable. Tomy et Brigitte faisaient les gros ouvrages ; Brigitte allait au marché à un bourg voisin ; mistriss Bel- mour s’était chargée du dedans de l’habitation, du soin de la cuisine, et de la culture de quelques fleurs, en faveur desquelles elle disputait le terrain avec Tomy, qui aurait préféré des turneps à toutes les tulipes de la Hollande. Les matinées se passaient donc à différents travaux utiles et nécessaires ; et le plus souvent vers le soir, mistriss Belmour, prenant un livre, faisait à nos deux villageois la lecture de quelque roman de chevalerie : c’étaient là tous les plaisirs connus dans l’étroite enceinte de l’habitation, car jamais on n’en sortait que pour les besoins de la vie, ou les devoirs de la religion ; encore mistriss Belmour se refusait-elle souvent à se rendre au village voisin, et le ministre paraissait se contenter d’une excuse de santé, dont on se servait ordinairement. Ce ministre venait quelquefois la voir, et lui témoignait de l’estime et du respect. Il y avait six ans que le père de l’avait amenée chez lui avec le jeune Charles son fils, âgé de quatorze ans ; il l’avait annoncée comme épouse d’un négociant de Leicester, ruiné par les guerres civiles, et obligée de chercher un asile contre les persécutions des Levellers. Le vieillard était aussi respecté de ses enfants que s’ils avaient encore été dans leur jeunesse, et cependant ils comptaient déjà trente années de mariage. La belle dame était conduite par lui ; elle fut accueillie avec fraternité ; Brigitte même ne montra aucune curiosité, et n’alla point au delà de ce que lui avait dit son père. Seulement elle s’ que mistriss Belmour s’absentait avec le vieillard, qu’ils allaient à Dumbar, y passaient quelques jours, et Brigitte ne concevait pas comment la femme d’un négociant de Leicester pouvait avoir des affaires à Dumbar. Mais le père l’avait dit, et les conjectures s’arrêtaient là. Depuis sa mort, mistriss Belmour avait fait une fois seulement ce voyage avec Charles, âgé alors de seize ans ; et ensuite Charles seul s’absentait à peu près tous les mois. La solitude dans laquelle il avait vécu auprès de sa mère qu’il aimait tendrement, avait de bonne heure formé son cœur et son esprit. Il se sentait meilleur, disait-il, après chaque entretien qu’il avait eu avec elle. Tomy et Brigitte ne comprenaient rien aux troubles dont l’Angleterre était alors le théâtre et la victime. Les termes de Levellers, de Covenants, d’Indépendants, et tous les autres signes de ralliement dans les factions, leur étaient inconnus ; ils savaient qu’on se déchirait autour d’eux sans en connaître la cause, et, dans cette heureuse ignorance, ils se croyaient certains que leur habitation ne tenterait la cupidité de personne, et ne serait jamais le passage des troupes parmi lesquelles ils n’auraient su reconnaître ni amis ni ennemis. Mistriss Belmour et son fils paraissaient moins tranquilles sur les événements ultérieurs ; souvent les retours de Charles donnaient lieu à de longs entretiens d’où la mère sortait avec les yeux rouges, et considérait son unique enfant avec un mélange de tendresse et de pitié qui étonnait ses agrestes amis ; et ce qui les fâchait le plus alors, c’était l’interruption des lectures du soir. Brigitte, avec toute l’innocence d’un bon naturel, faisait une question dictée par un cœur sensible à la pitié. « Le hasard, lui répondait mistriss Belmour, m’avait placée dans une grande ville, où mes relations étaient fort étendues ; et dans un temps aussi malheureux, je n’apprends pas sans peine tout ce que peuvent éprouver d’anciens amis auxquels j’ai dû m’attacher dans le temps de ma prospérité. D’ailleurs, mon époux obligé de fuir, est absent, et j’ignore quel est son sort ». Brigitte la consolait avec les lieux communs de l’ignorance ; mistriss Belmour ne l’écoutait pas, et la remerciait cependant ; Charles avait rapporté des livres ; on marquait une vive curiosité, et de nouvelles. lectures venaient abréger le temps.

Ce fut au retour d’un de ces voyages, que Charles introduisit la jeune voyageuse qu’il avait arrachée à la mort : il fut heureux pour mistriss Belmour que sa présence, les soins qu’exigeaient la situation de cette infortunée, détournassent un instant son attention des nouvelles fâcheuses que son fils lui rapportait. Il eut le temps de lui en adoucir l’horreur.

Tout ce que la bataille de Naseby avait présagé de funeste au parti du roi, était accompli au bout de quatre ans de combats et de misère. Mistriss Belmour apprit que , déjà captif au château de Hurst, venait d’être transféré à Windsor, et que toutes ses offres avaient été rejetées. Rien ne l’attachait à sa personne ; elle était neutre entre lui et ses ennemis, mais elle avait des intérêts bien chers, et ce coup la frappa vivement. Elle , elle craignait également d’en apprendre davantage. Elle aurait voulu aller à Dumbar, et cédait aux de son fils, qui la conjurait de ne pas se montrer en des circonstances difficiles. Elle avait un ami dans cette ville ; il avait promis à son fils de hasarder un voyage, et de l’instruire de ce qu’elle devait craindre ou espérer.

Il est des situations où l’on ne sait si l’on doit courir au devant du malheur, ou l’attendre dans l’immobilité. On n’oserait dire quel parti mistriss Belmour aurait embrassé, si la jeune fille n’eût pas réclamé des secourt pressants.

Trois jours s’étaient écoulés depuis son arrivée à l’hermitage ; elle était encore plongée dans la douleur la plus amère ; cette douleur était concentrée dans la perte qu’elle avait faite ; le nom de Melvil, accompagné du tendre nom de père et de bienfaiteur, était sans cesse dans sa bouche, et le sien était encore inconnu. Enfin mistriss Belmour osa lui demander si elle ne désirerait pas qu’on informât ses parents de son séjour. — Des parents, je ne m’en connais pas. — Quoi, vous n’en avez plus ? les fureurs des partis… est le seul qui se soit jamais intéressé à mon sort : je l’ai perdu, je suis seule au monde. — Quel est votre nom ? — Caroline. — Que -vous actuellement ? — Hélas ! Madame, un asile et du travail. — Ce souhait vous honore, il est digne d’une âme vertueuse et fière. — Il convient à ma misère, j’ai tout perdu. — Acceptez l’asile où mon fils vous a placée ; quant au travail, nous vivons tous du nôtre ; vous partagerez nos occupations. Caroline, restez avec moi, je veux vous tenir lieu de mère… — Une mère ! s’écria la jeune fille, en se jetant dans les bras de mistriss Belmour. Ah ! jamais je n’ai reposé sur le sein d’une mère…… ! C’est vous, monsieur Charles, ajouta-t-elle en lui tendant la main avec un regard enchanteur, qui m’avez procuré ce bonheur inattendu ; je ne l’oublierai jamais. Charles ne l’avait presque pas considérée ; mais cette fois, l’expression de ses yeux vint pénétrer son cœur d’un feu jusqu’alors inconnu. « Oui, vous serez sa mère, s’écria-t-il en embrassant mistriss Belmour ; elle connaîtra ce que c’est qu’une mère ; elle sera ma sœur, nous serons vos enfants. » Mistriss Belmour, étonnée de ce mouvement impétueux, se garda cependant d’y mettre obstacle par une indiscrète sévérité ; le cœur de son fils lui était ouvert ; pourquoi se le serait-elle fermé au premier éclair d’une passion turbulente par sa nature, et qui repousse les obstacles avant de songer à les vaincre ou à les écarter. Oui, répondit-elle, je lui promets de lui servir de mère, de guide dans la carrière orageuse de la vie, du moins autant que le permettra ma situation. Que sais-je, bon Dieu, ce que je puis devenir moi-même ! — Vous serez heureuse, ma mère, heureuse de notre amour, de nos soins, de nos services… — Charles, Charles, est-ce à nous à prétendre au bonheur ! Après cette réflexion déchirante, mistriss Belmour serra tendrement Caroline dans ses bras, s’assit près de son lit, et lui expliqua quelles étaient leurs occupations dans leur solitude, ajoutant que peut-être cette solitude, commandée par d’impérieuses circonstances, pouvait lui paraître désagréable, aussi bien que les travaux d’une simple ménagère des champs.

» Vous seriez dans l’erreur, Madame, reprit Caroline, si vous croyiez que je puis désirer un monde que je ne connais pas. J’ignore qui je suis, j’ignore même le lieu de ma naissance ; je ne sais de l’Écosse ou de l’Angleterre, quelle est ma patrie. Autant que ma mé- moire peut encore me le retracer, il me semble qu’en commençant à distinguer les objets qui m’ont environnée, je me suis vue entourée de quelques personnes qui, ce me semble, étaient destinées à me servir ; que j’habitais alors un lieu vaste, et qu’il y avait autour de moi un appareil de richesse ; mais ces circonstances ne se retracent à mes yeux que comme un songe fugitif perdu dans l’ombre de la nuit.

» Mes idées commençaient à peine à prendre leur place dans mon faible cerveau, que les pre- mières s’effacèrent ; et ma plus tendre enfance s’est passée, ainsi que ma jeunesse, dans la simple maison de , qui m’a élevée avec une tendresse extrême.

» Vous êtes, me dit-il (j’étais bien jeune encore), vous êtes entre deux points extrêmes : vous serez un jour élevée dans une haute sphère, ou plongée dans l’obscurité. Il ne faut pas moins fortifier votre âme contre la fortune que contre l’adversité. La première peut corrompre vos mœurs, changer votre caractère, vous rendre le fléau de votre famille et de vos amis. La seconde est un poison qui flétrit l’âme, aigrit le noble orgueil d’un être qui s’honore par sa propre valeur, éteint l’amour propre, et rend incapable de tout effort généreux. La vertu seule peut armer contre ces deux excès d’un aveugle hasard, et faire supporter avec constance les dons ou les refus de ce même hasard. Fidèle à ce principe, s’est donc occupé sans relâche à me former un cœur capable de résister au torrent du malheur, comme aux faveurs du sort. Je ne sais s’il y a réussi, mais il n’avait pas cru sans doute me préparer à souffrir sans désespoir le mal irréparable d’une perte dont le temps ne saura jamais effacer le souvenir. » À ces mots, Caroline, étouffée par ses sanglots, interrompit son discours. Mistriss Belmour baissa les yeux, et parut réfléchir profondément. Charles appuya ses lèvres sur une des mains de sa mère, tandis qu’il serrait celle de la jeune personne et ce ne fut qu’après quelques moments qu’ils reprirent le fil de leurs idées.

» J’ai donc passé ma vie, reprit Caroline, dans un heureux éloignement du monde et de sa dissi- pation ; tout mon temps a été employé à cultiver mon esprit ; à fixer les heures par d’agréables occupations ; à méditer sur mes fréquents entretiens avec , dont la sagesse aimable savait embellir le devoir par des formes douces, et lui assigner pour récompense la satisfaction de soi-même. Nulle espèce de travail de mon sexe ne m’est étranger, depuis ceux qu’exige la pauvreté, jusqu’à ceux qui occupent les loisirs de l’opulence. Le travail a donné de la force et de la souplesse à mes membres d’abord très-délicats ; je puis cultiver un jardin, monter à cheval, et vous dispenser de tout ce que votre santé, votre âge et vos habitudes vous rendent pénible ; je puis charmer vos ennuis par les accents d’une voix assez juste ; je puis travailler à l’aiguille, et m’occuper pour vous, et pour Charles, Brigitte et Tomy. Tout ce que je peux vous sera consacré ; heureuse de vous rendre à peine le prix de vos bienfaits, heureuse surtout de sentir que mon existence n’est pas un fardeau qui pèse sur la terre sans but et sans utilité.

» Excellente file ! s’écria mistriss Belmour. Bonne Caroline ! répéta Charles ; et la mère la pressa sur son cœur. Mais, reprit cette femme sensible, si ce n’est pas réveiller en vous un sentiment trop douloureux, dites-moi quel était l’objet de votre voyage. Ah ! répondit Caroline, je ne me soustrairai jamais volontairement à parler de cet affreux événement : mes paroles seront l’expression de la pensée qui existera toujours là, car cette image déchirante ne s’en effacera jamais. Un jour, me dit en m’embrassant, Caroline, préparez-vous à passer en Angle- terre avec moi ; quelques circonstances me semblent favorables à votre sort futur ; dans les malheurs publics il est quelques heureux ; vous pouvez être du nombre. Je touche à la vieillesse, elle n’est pas exempte d’infirmités ; si l’impuissance de vous servir personnellement se joignait aux difficultés que je prévois, que deviendriez-vous ? si la mort me surprenait, que deviendriez-vous encore ? Je vous ai assuré le peu dont je puis disposer avec justice, mais je vous dois compte de votre état, et je veux vous rendre ce compte avant de mourir : si mes efforts sont inutiles, j’aurai fait mon devoir.

» Il semble, Madame, que quelques pressentiments avertissent l’homme des malheurs dont il est menacé ; ou plutôt, l’homme qui réfléchit se représente tous les dangers qui l’environnent ; il s’en fait tout à la fois un tableau qui l’effraye ; quand le mal est arrivé, il croit avoir éprouvé un mouvement inexplicable, et qui n’est, sans doute, qu’une opération vague et indéterminée de l’esprit.

Je fis tous mes efforts pour engager à renoncer à ce dessein au milieu des guerres civiles, des troubles publics, des fureurs de parti. Tout fut inutile. Il me dit qu’il connaissait dans les montagnes des chemins détournés ; des routes plus longues, mais sûres, et par lesquelles nous éviterions les armées et les camps.

Nous nous préparâmes au départ ; et en plaçant sur son cheval la cassette que a trouvée ouverte, il me dit : Caroline, votre sort est là tout entier, gardez ce dépôt avec autant de soin que moi. Le reste, vous le savez, Madame, vous le savez mieux que la triste Caroline, et vous savez si elle n’est pas condamnée à des regrets éternels, et au désespoir d’avoir été la cause innocente de la mort du meilleur des hommes, Mais, répondit mistriss Belmour, par quels hommes avez-vous été attaqués ? combien étaient-ils ? étaient-ce des brigands ou des soldats ? — Ils étaient trois, enveloppés de manteaux, la tête couverte de grands chapeaux, bizarrement ornés de plumes ; ils feignirent de passer auprès de nous, mais ils nous enveloppèrent, et commencèrent par blesser le cheval de Melvil, qui s’abattit et entraîna son maître dans sa chute. Je n’ai rien vu depuis ce moment ; je ne songeais sans doute qu’à fuir, lorsque, à côté d’eux, à peine cachée par quelques feuilles, je les entendis parler ; leur langue n’était pas la mienne, et je ne pus la comprendre. — avait-il des ennemis ? — Je ne lui en connus jamais. — Ces hommes ne l’ont pas dépouillé, poursuivit mistriss Belmour ? ce n’étaient pas des voleurs ; je comprends que cette importante cassette dont vous parlez, devait contenir des papiers qui doivent vous rendre un état et un nom. — Comment le savez-vous ? — Mon fils a trouvé cette cassette brisée ; parmi ses fragments, il en a découvert une plus petite tout à fait intacte, et une bourse qui contient, je pense, quelques pièces d’or. — J’ignore ce que ce peut être, répondit Caroline, mais le ciel m’est témoin que les conjectures que vous formez me touchent peu, quoi-qu’elles me paraissent justes, et que je ne regrette au monde que . Pourquoi faut-il qu’il ait voulu m’assurer un état que je ne pas ? contente de ses dons paternels, j’aurais vécu dans la médiocrité ; mes mains auraient fermé les yeux de mon bienfaiteur ! — Ne vous a-t-il pas dit, mistriss Belmour, qu’il vous avait assuré un sort après lui ? — Oui. — Ne pourrait-on pas savoir seulement, si dans le lieu de sa résidence on est informé de sa mort ? En allant à Barwick, mon fils peut en parler à un ami sûr que nous avons dans cette ville. — Ah ! du moins, qu’on ne sache pas quel est le lieu de ma retraite ; ne m’avez-vous pas promis un asile ? vous en repentiriez-vous ? — Non, en l’embrassant, mais ma situation est précaire aussi ; elle dépend… » Ici mistriss Belmour s’arrêta, et, absorbée par des souvenirs mélancoliques, elle ne s’ point que Charles était entré dans la chambre et la considérait avec tristesse. Elle sortit enfin de sa rêverie, et le pria de faire voir à Caroline ce qu’il avait recueilli autour du malheureux Melvil. La petite cassette ouverte par force sous les yeux de Caroline, contenait des bagues, des pendants d’oreilles, des bracelets et un collier, tous effets d’un grand prix ; au milieu de l’écrin était une boîte d’un bois précieux, et fermée d’un secret que nul ne put pénétrer, et qu’on n’osa briser. La bourse contenait cinquante guinées. Caroline assura ne l’avoir jamais vue entre les mains de son tuteur. « Cela vous appartient, dit mistriss Belmour à Caroline. — Qu’en pourrai-je faire, dit-elle ? si jamais cela peut m’être utile, vous me le rendrez : je n’ai nuls besoins, nulle curiosité, et j’ignore si j’ai des droits à ce qui reste de . Ce peut n’être qu’un dépôt entre mes mains. — Je le crois à vous, ma chère enfant, puisque cela s’être trouvé dans cette cassette si précieuse. Je le garderai, puisque vous le voulez, et les événements pourront nous apprendre à en faire usage. »

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…