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illes Labarthe
EXISTENCES ET SOCIÉTÉ
Que sont la société et la culture, sinon ces fils impalpables et multiples qui relient et enserrent les êtres humains? Comment se manifestent cette société et cette culture, sinon dans le foisonnement des expériences quotidiennes, des relations interpersonnelles, des biographies individuelles? Où n’apparaissent-elles pas? Elles sont présentes dans les structures et les institutions, qui conditionnent — et parfois broient — les destinées et les trajectoires des individus et des collectifs; mais elles surgissent aussi dans les situations les plus menues, les plus anodines en apparence. L'objectif de la collection « Existences et Société» est de témoigner de la diversité des vies quotidiennes, des sensations, des sensibilités, tout en les rapportant à Phistoire et à la collectivité. Ouverte à une pluralité d’approches, «Existences et Société» recueille des textes qui visent à éclairer des pans de la vie sociale, dissimulés sous les voiles de la pensée commune ou des intérêts particuliers.
Avant-propos
À ma connaissance, au moment d'entamer ces travaux, la situation mouvante et précaire du journalisme d’investigation en Suisse romande n'avait encore jamais été étudiée et documentée de manière approfondie, en suivant une démarche scientifique. Il s'agissait donc de l’explorer à la fois en tirant parti de mon expérience et de mes connaissances en tant que praticien, mais aussi en dépassant mes préjugés et en n'efforçant de décentrer le regard, comme lorsque l’on aborde un continent nouveau.
Au manque de littérature scientifique s’ajoutait un manque de ressources professionnelles. À l'automne 2013, au moment où je déposais mon «canevas de thèse» en vue de commencer la présente recherche, les savoir-faire de l’investigation journalistique et ses méthodes d'enquête restaient peu enseignés en Suisse romande. Cette lacune m'avait déjà interpellé durant ma formation professionnelle de journaliste au tournant des années 2000. Lors des cours suivis à Lausanne au Centre romand de formation des journalistes (CRFJ, aujourd'hui CFJM), notre unique référence était celle d’un des premiers «manuels» français consacrés à l’investigation journalistique, publié en 1994. L'auteur, le journaliste d'i investigation
et formateur Jacques Mouriquand, apportait cette précision en fin d'ouvrage: «Lors du travail de préparation du présent document, nous avons cherché en vain des livres qui aient été consacrés à la technique même de l’enquête journalistique. Il en existe par contre de nombreux, fort arides, consacrés à l'enquête en sociologie. [...] Le journaliste doit donc se contenter de chasser le propos professionnel dans les ouvrages que ses confrères ont consacrés à leurs grandes enquêtes.» !! L'auteur n’y faisait aucune mention de manuels d'investigation anglosaxons préexistants.
Le manque de manuels disponibles en français ou de supports de cours servant de cadre de référence m'a aussi convaincu qu'il y avait une importante dimension implicite dans les pratiques journalistiques de l’investigation, qui méritait d’être étudiée dans une perspective académique. Jai alors porté de plus en plus un regard de chercheur sur ces questions, et notamment sur les rares initiatives régionales qui ont progressivement contribué à structurer ces dix dernières années le milieu professionnel en matière d'investigation. Désormais, il s'agissait pour moi de privilégier les occasions de mener des observations participantes et des entretiens approfondis.
Les chapitres présentés ici rendent compte de ce long processus de recherche, qui a consisté en une approche socio-ethnographique et compréhensive de discours de légitimation, pratiques implicites et explicites des journalistes d’investigation en Suisse romande.
Le but premier de ce travail est d’apporter une contribution au développement des connaissances scientifiques dans le champ des Journalism Studies.
Mon second objectif vise à proposer une description et analyse des méthodes d'enquête journalistique, comme contribution à des objectifs de formation professionnelle. J'espère que les lecteurs trouveront là aussi un intérêt à parcourir les textes qui suivent et qu'ils se sentiront libres de sauter la partie introductive, plus théorique (Chapitre I), pour entrer plus rapidement en matière (Chapitre II).
Il me semble enfin que les textes qui suivent peuvent encore être lus comme une incitation à effectuer un exercice de recadrage pour nous interroger plus globalement sur notre rapport au pouvoir, à l'information, à la connaissance, et en particulier à la connaissance de l’histoire contemporaine suisse: les témoignages recueillis au fil de ces pages participent au travail de mémoire collective, apportant d’autres points de vue et d’autres discours, débordant les versions officielles.
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The end
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