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Valentine de Milan, Duchesse D'Orléans. Avec un portrait

Émile Collas · 1911 · Scanned text · Free in the US

151,423 words · about 10 h 36 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Émile Collas
Language
French
Published
1911
Length
151,423 words · about 10 h 36 min
Sections
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Contents (19)

Continue:

Preface

Tout le monde connaît le nom de Valentine de Milan. Personne ou à peu près ne connaît son histoire.

On sait l'énergie indomptable avec laquelle la duchesse d'Orléans réclama le châtiment de l'assassin de son mari. On ne sait en général guère autre chose de sa vie, si ce n'est la mélancolique devise de sa dernière année : a Rien ne m'est plus ! Plus ne m'est rien ! 11

Sa beauté, ses malheurs, son courage ont ému les historiens. Tous ceux qui ont raconté les temps où elle vécut lui ont consacré quelques phrases d'admiration. Mais ils s'en sont tenus là : son histoire n'a pas été écrite.

Cette histoire que l'on n'avait pas faite, j'ai essayé de la donner en ce volume. J'ai utilisé les travaux publiés et les manuscrits conservés dans nos archives et dans nos bibliothèques, les œuvres imprimées et les documents inédits.

Je crois avoir écrit ce livre avec la conscience et l'impartialité qu'exige l'histoire et sans lesquelles elle ne serait plus rhistoire, mais la légende ou le roman.

Tout n'est pas également établi dans ce que les chroniqueurs nous ont dit de la duchesse d'Orléans ou dans ce qu'il nous est possible de conclure des documents de son époque.

a

II VALENTINE DE MILAN

J'ai indiqué, je le pense, le caractère de certitude ou de simple probabilité de chacun des faits dont j'ai eu à m'occuper.

Le temps où vécut Valentine de Milan présente un singugulier intérêt. Les lamentables catastrophes de la fin du règne de Charles VI se préparent sans doute. Mais, d'un autre côté, ce temps est comme la préface de l'histoire moderne. La fin du quatorzième siècle est aussi la fin du moyen âge. Je dirais que ce fut a une période de transition « , si ce mot ne pouvait en réalité caractériser tous les instants de la vie d'un peuple. Seulement ici, le changement est plus marqué qu'à d'autres époques. Les grands féodaux, qui avaient usurpé ou soumis par la force les provinces où s'étendit leur puissance, ont disparu. Ils ont été remplacés par les fils, les frères ou les cousins du roi auxquels ces provinces ont été concédées au simple titre d'apanages. Ces " royaux de France « essaieront vainement de reconstituer la féodalité d'autrefois. Ils échoueront dans leur tentative devant les forces nouvelles qui ont germé sur notre sol : la royauté, la bourgeoisie, le Parlement, le Chàtelet, la justice régulière, bientôt l'armée permanente... On va entrer, après l'époque confuse et agitée du moyen âge, dans les temps plus ordonnés qui précédèrent et préparèrent ceux où nous vivons.

Et par combien de caractères cependant les temps dont il s'agit en ce volume tiennent encore à ceux du moyen âge! Nous en trouverons bien des preuves au cours de ce récit. Aucune n'est plus frappante que cette croyance aux sorciers et à leurs maléfices que les emiemis de Valentine exploitèrent si étrangement contre elle.

Je n'ai pas eu, dans le cadre restreint où devait se renfermer mon travail, à étudier la transformation politique et sociale qui s'accomplit à l'époque où vécurent le duc et la

PRÉFACE m

duchesse d'Orléans. J'ai voulu seulement la signaler ici. Mais on trouvera, au cours de la vie de Valentine, plus d'un fait qui en sera la conséquence et comme une révélation.

Valentine participa d'ailleurs, presque inconsciemment sans doute, comme il arrive d'ordinaire, à cette transformation. Louis d'Orléans et elle, par la douceur de leurs mœurs, par la justice de leur autorité, par le raffinement de leurs goûts, par la culture de leur esprit, furent des temps qui venaient bien plus que de ceux qui les avaient précédés. Ils ne sont assurément pas les seuls parmi les princes du commencement du quinzième siècle, mêlés à l'évolution qui s'accomplissait dans les esprits et dans les faits; mais ils furent de ceux-là et ils aidèrent à cette évolution. Je me suis efforcé d'y reconnaître et d'y marquer leur rôle.

A étudier la vie de Valentine de Milan, la pensée s'attache, ce me semble, avec un intérêt passionné à cette jeune fille, venue en France pour y prendre place dans la famille royale, pour y accomplir une destinée que tout annonce si enviable et si brillante et qui doit être en réalité si triste et si sombre, — à cette jeune femme qui reste pure, digne et fière au milieu des corruptions d'alentour, et à laquelle cependant la calomnie s'attaquera, que l'envie et la haine persécuteront, que le malheur poursuivra, mais dont rien, jusqu'au dernier jour, ne pourra intimider la volonté résolue, ni abattre le vaillant cœur.

Sa figure est l'une des plus séduisantes de notre histoire. J'ai simplement essayé de la faire mieux connaître.

YALENTINE DE MILAN

CHAPITRE IMIKMIKK

f/ariuvkk a pahis

Los f('tcs des 22, 23 et 24 août l.'iSl); rcnlrôe à Paris de la icmiio Isaheaii et de Valcntine Visconti; la marche du eorlèjje do Saint-Denis à Nolre-Daou!, nobles spectacles et réjouissances populaires; Cliarl(;s VI battu pur les ser- <{ents; du haut d'une tour de \otre-I)anie an pont Saint-Michel. — I,o couronnement de la reine. — Le sacre. — I{an(|uet royal; l'assaut d'!li<m; h; festin interrompu. — Les présents de la ville de l'aris à Vaienline. — Hais et joutes.

Le 22 août 1380, un dimauclu;, la population (!<; I*ari.s était en fête. Les rues de la ville étaient majpifiquemcnt décorées, tapissées, et parfois même couvertes de tentures élégantes on somptueuses. Sci^jneurs et nobles dames, maj]istrats, bourgeois de tout ran<{ et de toute fortune, pauvres jjens, pour un jour oublieux de leur misère. Français de Paris ou des provinces, étraufjers venus de contrées lointaines, bommes (;n ricbes costumes, femmes en brillants atours, pauvres couverts de l'unique vêtement qu'ils possédaient, tout ce monde disparate, animé, bruyant, se querellant parfois, s'étendait et se pressait le lon«j des mes qui, de la porte Saint-Denis conduisiîut à iVotre-Darne et, en dehors des murs, sur le cfu-min (\r l'abbaye de Saint-Denis.

(Vêtait le jour où la reine de France, Isabeau de Bavière et sa belle-Sdîur, Valentine Visconti, duchesse d(! 'l'ouraine, la jeune épouse d«i frère du roi, faisaient leur entrée solennelh; dans la bonne ville de Paris. Ensuite devaient avoir lieu le couronnement et le sacre d'Isabeau.

La cérémonie de l'entrée avait été résolue et organisée en l'honneur de toutes deux, la reine et la princesse (1).

Isabeau était mariée depuis quatre ans déjà. Si elle n'avait point été encore reçue solennellement à Paris, elle y était cependant venue et y avait séjourné à plusieurs reprises. Beaucoup de Parisiens l'avaient vue, soit dans leur ville, soit dans les environs, où elle résidait d'ordinaire, à Vincennes, à Mantes ou à Creil.

Il en était tout autrement de Valentine. Celle-ci, arrivant d'Italie, venait, cinq jours auparavant, d'épouser, à Melun, en présence de Charles VI et d' Isabeau, le duc Louis de Touraine. Valentine était belle et gracieuse, elle avait dix-huit ans, elle était inconnue de tous... La curiosité de la foule amassée le long du parcours du cortège devait se diriger vers elle, pour le moins autant que vers sa royale belle-sœur.

Le roi avait voulu que la fcte fût magnifique. Il avait fait inviter les Parisiens à décorer leurs rues d'une manière digne de la grandeur des personnages qui devaient les parcourir. Il avait envoyé par tout le royaume, et aussi en Angleterre et en Allemagne, des messagers et des hérauts annoncer les grandes journées qui se préparaient. Les bannis, les gens qui avaient fui par crainte de la justice devaient être amnistiés. On juge s'il fut répondu à ces divers appels. De France et de l'étranger vinrent des seigneurs et des dames de haut parage. Il arriva aussi une foule de malandrins, voleurs et assassins, bandits de toute espèce, enchantés de l'impunité accordée à leurs méfaits de jadis, et prêts à en accomplir de nouveaux. Jamais on ne coupa plus de bourses à Paris qu'en ces circonstances solennelles.

(1) Les comptes d'ArnouI Boicher, argentier du roi, portent que Charles Via ordonné que l'or de certains bijoux fût fondu, les pierres devant en être employées à créer d'autres bijoux et à orner des ' habis que le roy, mon dit seigneur, a ordonnez à luy estre faiz pour la feste de la venue de la Iloyne et de Madame de Thouraine. « Archives nationales, KK. 20 : 14. — V. aussi lîibl. nat. Mss. lat. 14CG9 : 101 verso et Mss. fr. Collection de Bourgogne, t. XXI ; 21 (plusieurs passages des comptes des ducs de Bourgogne). — V. encore la C iironograjyhia regum francorum, t. III, p. 96.

L'ARRIVEE A PARIS 3

Saint-Denis était le lieu choisi pour la réunion de la Cour. La reine s'y était installée le 20 août. Le lendemain et dans la matinée du dimanche, 22, les princes, les princesses, les seigneurs et les dames qui devaient l'accompagner, la rejoignirent. Tout ce monde était vêtu d'étoffes splendides, paré de joyaux du plus grand prix. Il avait été fait à cette occasion des dépenses inouïes. On était alors, du reste, au moment le plus prospère du règne de Charles VI. La France et l'Angleterre avaient conclu une trêve : la guerre de Cent ans se trouvait interrompue. Un certain ordre politique et financier régnait dans le pays. Les anciens conseillers de Charles V, rappelés au pouvoir, s'efforçaient, sans y parvenir toujours, de faire revivre dans quelque mesure la politique de ce prince.

Le cortège ne fut point formé de bonne heure. Il était midi lorsque la reine quitta l'abbaye de Saint-Denis (1). Isabeau portait un manteau de velours azur, semé de fleurs de lis d'or. Ce manteau avait été acheté par elle à la duchesse Blanche d'Orléans, veuve d'un frère du roi Jean le Bon et sans doute était d'un merveilleux travail, car la reine le paya quatre cent quatre-vingt-cinq livres parisis (2). Se trouvant enceinte, — cela lui arriva souvent : elle donna douze enfants à son époux, —

(1) Sur ces fêtes, voir : Archives nationales, KK. 20 : 6-76 et 99-111; registres du Parlement, X'" 1474 : 326; Fuoissarï, Chroniques, liv. IV, chap. i"; Chronique du religieux de Saint-Denis, liv. X, chap. vu; Jouvevel des Ursi.vs, Histoire de Charles VI, année 1389; Guillaume Coiisixot, Geste des nobles, chap. XLVi ; E. Pktit, Itinéraire des ducs de Bourgogne, p. 213 et 529-530; H. Legraxd, Paris en 1380 avec plan. — L'entrée dTsabeau et de Valcntine a été plusieurs fois racontée d'après tout ou partie de ces documents, notamment par M. Marcel Tuibault, dans son remarquable ouvrage Isabeau de Bavière, reine de France, œuvre à la fois érudite et littéraire, qui fît connaîti'e, il y a quelques années, le nom de ce jeune savant enlevé par une mort prématurée à la science historique, en 1908.

(2) Extrait du compte des dépenses relatives aux fêtes de l'entrée (Archives nationales, KK. 20 : 10 v") : " Pour paier à Mme la duchesse d'Orléans, pour une chappe de veloux azur alexandrin, brodée à fleurs de lis... achetée d'elle pour vestir la roine à la dicte feste de sa venue à Paris... « Il s'agit évidemment de la duchesse Blanche, car Valentine ne fut duchesse d'Orléans qu'à partir de 1392.

U VALEXTIXE DE MILAN

Isabeau était dans une litière richement ornée. Autour de cette litière et de celles qui suivaient, s'avançaient à cheval les princes du sang de France, le duc de Touraine, frère du roi, ses oncles, les ducs de Bourbon, de Berry, et Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de la Marche, messire Pierre de Navarre. Derrière la reine, les duchesses de Touraine, de Berry, de Bourgogne, la comtesse de Nevers, belle-fille de celle-ci, la duchesse de Bar (1), Mme de Coucy (2), Mlle d'Harcourt, puis une foule de dames et de damoiselles venaient suivant leur rang et leur situation, la plupart dans des litières ou des chars élégamment peints et décorés. La d^ichesse de Touraine n'était ni en litière ni dans un char : elle montait un palefroi richement harnaché. « C'était, a écrit Froissart, pour lui différer des autres (3) . " Dans ce simple mot du chroniqueur, qui avoue un peu plus loin que d'autres dames montaient également des palefrois, on trouve déjà un indice de la façon haineuse dont il parlera toujours de Valentine.

On prend le chemin de Paris. Mais il faudra souvent s'arrêter. A peine a-t-on quitté l'abbaye que retentit l'acclamation de joie des foules de ce temps : Noël! Noël! et ce cri ne cessera désormais de saluer le passage du cortège jusqu'aux derniers moments de la journée.

A la sortie de Saint-Denis, s'élève sur la gauche la chapelle de Saint-Quentin. Un groupe considérable de seigneurs étrangers, à la tête desquels on voit le duc de Lorraine et le comte d'Ostrevan (4), présente ses hommages et se joint au cortège. Plus loin, douze cents riches bourgeois parisiens viennent offrir leiiis souhaits de bienvenue. Ils sont à cheval, « parés et vêtus tous

(1) Marie, fille du roi Jean.

(2) Isabelle de Lorraine, femme d'f.ngiierrand VU, le dernier des sires de Couey.

(3) Chroniques, liv. IV, cliap. l*'^

(i) (luillaume de Bavière, comte d'Ostrevan, plus tard comte de Hainaut et de Hollande, avait épousé en 1385 Marguerite de Bourgogne, fille de Philippe le Hardi. Le même jour, Jean de Nevers, fils de Philippe Je Hardi, avait épousé Marguerite de Hainaut, sœur de Guillaume, l'arrivée a paris 5

d'un parement de gonnes de baudequin vert et vermeil (1) » . Le baiidequin était une étoffe tissée de fils d'or et de soie. Jean Jouvcncl, garde de la prévôté des marchands, parle en leur nom. Puis voici les officiers et les serviteurs de la maison du roi : ils sont vêtus de rose; des musiciens les accompagnent et font entendre un harmonieux concert.

A mesure que l'on avance, le cortège grossit. Tous ceux qui sont venus rendre hommage à Isabeau et à Valentiue les suivent et vont pénétrer après elles dans Paris. Et ce n'est pas seulement derrière le cortège royal que la foule s'entasse et se presse. 11 en est de même en avant : les sergents d'armes, les officiers du roi ont une peine extrême à refouler le peuple des deux côtés du chemin, à maintenir une voie ouverte devant la litière de la reine, à empêcher les bousculades et les batailles.

On entre dans Paris, après avoir découvert les chars, par la porte Saint-Denis qui fait partie de l'enceinte bâtie naguère par le roi Charles V, porte fortifiée de tourelles et gardée par un double pont-levis (2). Là, un curieux spectacle attend la reine. Au-dessus d'elle sont figurés le ciel et les étoiles et, dans le ciel, une foule de jeunes enfants, représentant des auges, chantent de leurs douces voix. Puis, à côté de cet idéal, presque du réalisme : la Vierge tient l'Enfant Jésus dans ses bras, mais un Enfant Jésus qui s'épanouit fort en jouant d'un moulinet fait d'une très grosse noix.

La porte passée, c'est la grande rue Saint-Denis qui va jusqu'au Chàtelet, l'une des plus anciennes rues de Paris, une des plus populeuses et des plus vivantes, alors comme aujourd'hui. Une miniature qui orne un des manuscrits de Froissart nous a conservé, à côté des descriptions écrites, le souvenir de cette journée. La peinture, qui date d'ailleurs du quinzième siècle, n'est pas tout à fait conforme aux récits. On y voit, représentées avec toute la maladresse artistique de l'époque, la reine et les

(1) Froiss/vut, Chroniques, liv. IV, chap. i".

(2) Cette porte Saint-Denis était située vers l'extrémité de notre rue actuelle d'Aboukir. (Lkgraxd, Paris en 1380, p. 04.)

princesses, non pas en litière, mais à cheval. Isabcau calvalcade sous un dais que soutiennent des pages. Des cavaliers, les princes du sang royal, la précèdent. Derrière la reine, un groupe de princesses à cheval, dont Tune, celle qui marche en avant, a sans doute la prétention de représenter Valentine. La foule regarde avec avidité ce spectacle, mais elle le contemple des maisons, non pas de la rue. Celle qui encombrait toutes les voies suivies par le cortège eût sans doute gêné l'artiste et Teût empêché de donner aux princes et aux princesses, aux cavaliers et aux pages, la place en vue qu'il leur destinait. Aussi Ta-t-il purement et simplement supprimée. Dans les maisons, en revanche, les spectateurs sont nombreux. Il y en a partout. Il y a des gens aux fenêtres et des gens sur les toits. Dans toutes les petites ouvertures des logis, on voit s'encadrer des figures de femmes; un vieil homme aussi curieux qu'une jeune femme apparaît à une lucarne...

Guillebert de Metz, qui nous a laissé une description du Paris de Charles VI, prétend que cent vingt mille personnes à cheval reçurent et accompagnèrent la reine. Il y a là une des exagérations habituelles aux écrivains de ce temps quand ils veulent faire de la statistique. Mais de son dire, si invraisemblable qu'il soit, résulte bien l'indication d'une foule énorme assistant à l'entrée d'Isabeau. Des rues étroites et innombrables que renfermait Paris, de leurs maisons serrées e pressées les unes contre les autres, est descendue vers le centre une masse de gens dont le nombre a frappé l'imagination des contemporains. Il y avait assurément plus de cent vingt mille personnes, mais la plupart à pied, ne faisant point partie du cortège, l'attendant le long des rues, puis s'engouffrant à sa suite dans celles qui lui restaient à parcourir.

Dans la rue Saint-Denis, les arrêts se succèdent.

On rencontre d'abord une fontaine, couverte d'un drap d'azur, semé de fleurs de lis d'or : l'eau s'y trouve remplacée par d'excellents vins. Autour de la fontaine, des jeunes filles merveilleusement parées, leurs beaux cheveux couverts de cha-

L'ARRIVEE A PARIS 7

peaux dorés, chantent et dans des hanaps d'or — ou dorés — donnent à boire à tous ceux qui le leur demandent. Plus loin devant Thôpital de la Trinité, en face de la rue Saint-Sauveur, c'est un spectacle bien différent. Sur un échafaud s'élève un castel au bas duquel des chevaliers croisés combattent les Infidèles. Au-dessus, le roi de France siège au milieu des douze pairs. Et voici que, au moment où la reine se trouve devant l'échafaud, un personnage qui représente le roi Richard Cœur de Lion s'approche du roi de France et lui demande la permission de pourfendre les Infidèles : le roi n'a garde de refuser; Richard et ses compagnons s'élancent, les Sarrazins se défendent de leur mieux. C'est une vraie bataille qui suscite, de la part du cortège royal comme du peuple, une joie enthousiaste et bruyante. On se remet en marche. A la seconde porte Saint-Denis, celle de l'enceinte bâtie jadis par Philippe-Auguste (1), comme à la première, c'est un ciel étoile avec des anges qui chantent. Mais de plus on y voit Dieu lui-même, Père, Fils et Saint-Esprit. Et lorsque la reine passe sous ce ciel, la porte du Paradis s'ouvre au-dessus de sa tête, deux anges en sortent et en descendent. Ils tiennent en leurs mains une couronne d'or et de pierres précieuses : ils la posent avec précaution sur la tête d'Isabeau et ils chantent :

" Dame enclose entre fleur de lys, « Roine estes vous de Paris, « De France et de tous pays... u Nous en râlions en Paradis ! »

Et il s'en vont en effet, ils remontent au ciel, — grâce à un ingénieux appareil.

Voici que l'on est maintenant à la dernière partie de la rue Saint-Denis, celle qui approche du Chàtelet. On jette encore un coup d'œil sur cette grande voie, couverte de riches étoffes et

(1) Cette seconde porte Saint-Denis se trouvait près de l'impasse des Peintres, au point où se rencontrent aujourd'hui les rues aux Ours et Turbigo. (Le Roix dk Li.xcY, Paris et ses historiens, p. 228.)

8 VALENTINK DE MILAM

dont les façades des maisons disparaissent sous de somptueuses tapisseries. Le Chàtelet s'élève devant le cortège (1). Mais la vieille forteresse, le sombre tribunal où se rendent tant de rigoureux arrêts, la j)iison si redoutée du populaire et parfois des ^{enlilsbommes, le Chàtelet s'est pour un jour adouci et déguisé. On \a y donner une représentation théâtrale, quelque chose comme des tableaux vivants. A la porte, s'élève un lit « paré et ordonné et encourtiné aussi richement de toutes choses comme pour la chambre du roi (:2) '^ . C'est un « lit de justice " et, dans ce lit est couchée « Madame Sainte-Anne " . La chose paraît peut-être aujourd'hui un peu bizarre : elle ravit nos bons ancêtres de 1389. D'ailleurs, ce n'est pas tout. Autour du lit, il y a un bois, — une forêt, — où courent des lièvres et des lapins, et au-dessus duquel volettent des oisillons. Tout à coup un grand cerf blanc sort du bois. Il est poursuivi par un aigle et un lion, u faits très proprement « , assure Froissart. Ils l'approchent, ils vont le déchirer. Mais le cerf se précipite auprès du lit de justice... Et pour justifier cette heureuse inspiration, on voit sortir du bois douze jeunes « pucelles » tenant en leurs mains des épées nues : elles se jettent devant l'aigle et le lion, les menacent, défendent le cerf et le sauvent... Ainsi la justice dompte le fort et protège le faible, — ainsi du moins en doit-il être.

Vers ce moment, il advint un incident que le noble cortège ne remarqua pas, mais que l'on connut le soir. Le roi avait résolu d'aller voir passer la reine. Le moment venu, la marche commencée, il dit au sire de Savoisy, grand maître de l'hôtel de la reine : " Savoisy, il faut que tu montes sur mon bon cheval. Je monterai derrière toi. Nous nous vêtirons de telle sorte que personne ne nous reconnaîtra et nous irons voir l'entrée de la reine ma femme! » Savoisy, pensant qu'il pourrait bien dans cette aventure survenir quelque chose de fâcheux, fît ce qu'il put pour détourner le roi de son dessein. Mais il n'y parvint pas et il

(1) Aujourd'hui, place du Chàtelet et environs. On peut voir un plan du Chàtelet sur la façade du bâtiment oii est installée la chambre des notaires.

(2) FuoissAUT, Chroniques, liv. IV, chap. f^.

L'ARRIVÉE A PARIS 9

lui fallut en passer par la fantaisie de son maître. Tous deux se déguisèrent donc du mieux qu'ils purent et ils enfourchèrent le bon cheval du roi, Savoisy devant et Ghailes derrière lui. Il c'iait assez de mode en ce temps de monter ainsi à deux, lis allèrent voir le cortège en divers endroits et enfin au Chàtelet où la foule était plus compacte que nulle part ailleurs pour contempler sainte Anne dans son lit, le cerf, le lion et les pucelles. Xaturellement Savoisy essaya de fendre cette foule et de s'avancer le plus possihle vers le cortège. Mais il y avait tout juste à cet endroit d'innombrables sergents armés de petits bâtons dont ils frappaient de côté et d'autre, quelquefois très fort, pour défendre le chemin du cortège. Et Savoisy et le roi s'avancèrent tant et si près que les sergents, ne les connaissant pas, les frappèrent à leur tour. Charles reçut des coups sur les épaules et supporta force horions. Il ne s'en fâcha point, étant venu les chercher. Le soir, la chose était connue, contée par le roi lui-même et, devant les dames et les demoiselles de la Cour, il en lit le sujet de mille plaisanteries (1).

Cependant on allait arriver au but de cette marche à travers la ville, à Notre-Dame où devait avoir lieu le couronnement. On est au Grand-Pont — notre Pont-au-Change — si vivant, si populaire dans le Paris d'autrefois. On disait vers 1400 qu'il était si fréquenté qu'à aucun moment de la journée, on ne manquait d'y trouver à la fois un moine, une fille et un cheval. Là, un troisième ciel orné d'étoiles... C'est décidément la mode et le •joût du temps. Ces ciels figurés purent rappeler à Valentine un souvenir de Pavie où elle avait vécu ses premières années : les historiens d'Italie rapportent qu'au fameux château de cette ville, liabité par elle jusqu'à son mariage, " la voûte de la chapelle, peinte de bleu d'outremer, figurait le firmament tout parsemé d'étoiles d'or (2) » .

Enfin, avant d'entrer à l'église, le cortège a encore la vue d'un

(1) .loMENEL DES Ursixs, ouvr cit.

(2] C. Mage.xta, / Visconti e gli Sforza nel castello di Pavia, liv. II, cap. 7.

spectacle qui n'est pas banal. Un Genevois, d'une extraordinaire audace, a imaginé de faire partir du sommet de la haute tour de Notre-Dame, une corde qui, passant bien au-dessus des maisons voisines, vient s'attacher à la plus haute maison du pont Saint- Michel. Lorsque la reine fut dans la grande rue Notre-Dame, on vit ce personnage sortir d'un échafaud qu'il avait fait dresset sur la tour. Il portait deux cierges allumés. Il s'avança sur la corde tout en chantant, le long et au-dessus des rues, et tenant toujours les deux cierges et toujours sur sa corde, il se livra à toute sorte d'exercices extraordinaires. Depuis un mois, on travaillait à construire l'échafaud, à tendre la corde et à établir toute la machinerie nécessaire à une opération de cette espèce. On pense si le peuple parisien, toujours friand d'émotions, applaudit le Genevois qui réussit à mener à bien sa périlleuse entreprise (1).

Ce fut la dernière attraction avant l'arrivée à Notre-Dame. Sur la place du Parvis, Pierre d'Orgemont, évêque de Paris, et son clergé attendaient la reine. Elle descendit de sa litière avec l'aide des quatre ducs ; les princesses et les autres dames descendirent aussi et le cortège entra dans l'église. Isabeau offrit au trésor dé Notre-Dame, avec d'autres présents, la couronne qu'à la seconde porte Saint-Denis, les anges avaient déposée sur sa tête. On en avait préparé pour la cérémonie une autre, plus brillante encore et plus riche. Deux des personnages importants du royaume, Jean Le Mercier et Bureau de la Rivière vinrent la lui présenter solennellement. L'évêque, aidé des quatre ducs, la lui plaça sur la tête.

Et le cortège se reforma. On avait marché si lentement, on s'était arrêté si souvent qu'il était nuit. A la lumière des torches, on vint au Palais du roi. — le Palais de Justice d'aujourd'hui

(1) Jouvenel des Ursins donne de ce fait un récit un peu différent de celui de Froissart. Le Genevois serait arrivé de la tour de Notre-Dame au grand pont « par engins bien faits ^ . Il aurait passé par une ouverture pratiquée dans les draperies qui couvraient le pont et aurait mis une couronne sur la tête d'Isabeau. Puis il serait reparti à l'aide des mêmes engins « comme s'il s'en fut retourné de soi-même au Ciel » .

L'ARRIVEE A PARIS 41

— où l'on soupa. Un bal termina cette journée de plaisirs ou de fatigue, suivant le goût de chacun.

*

Le lendemain Isabeau fut sacrée dans la chapelle du Palais,

— la Sainte Chapelle. Puis eut lieu dans la grande salle un banquet solennel, troublé cependant par un fâcheux incident. Cinq cents dames et damoiselles y assistaient. La reine était assise entre son époux et le roi d'Arménie, un souverain détrôné

— il y en avait déjà — qui avait su se faire bienvenir et pensionner de Charles VI. Valentine figurait naturellement à la table royale. Autour des convives, circulaient une foule de gens de toute condition, admis à voir manger ces grands personnages. Ce fut la cause d'un terrible désordre. Il y avait tant de monde dans la salle du festin qu'aucun service ne fut bientôt possible. Les curieux n'étaient pas seuls à s'y presser. On y voyait des musiciens, des ménestrels, des jongleurs, chacun montrant du mieux qu'il pouvait ses talents particuliers. Puis, on avait pré- ])aré la représentation d'un combat de la guerre de Troie, avec le palais d'Ilion, une tente simulant le camp des Grecs, et un \ aisseau, leur flotte. Tout cela se mouvait à l'aide d'ingénieux mécanismes. Par malheur, au moment où les Grecs donnèrent l'assaut à Ilion, tout le monde voulut voir de plus près. On se précipita, on s'écrasa. La chaleur était épouvantable. Une table, autour de laquelle beaucoup de dames étaient assises, fut jetée à terre. Tout le monde se leva. Des cris se firent entendre. Un effroyable tumulte emplit la salle. Des femmes se trouvaient mal. La reine faillit avoir ce désagrément et il fallut briser une verrière derrière elle pour lui donner de l'air. Enfin, on abattit les tables, ce qui fit un peu de place, et l'on parvint à sortir de la salle. Mais les dames, fussent-elles princesses, avaient eu de très mauvais moments à passer.

Vers le soir, le roi et la reine s'en allèrent à l'hôtel Saint-Pol où Charles VI habitait quand il était à Paris. La reine y alla par un long tr.ajet à travers les rues, escortée de plus de mille cavaliers; le roi y vint modestement par la Seine. Ou soupa, puis on dansa, et l'on « s'esbattit ^ jusqu'au point du jour.

liC mardi, la troisième journée des létes, la ville de Paris olfrit des présents de bienvenue au roi, à la reine et à Valentine. Des bourgeois escortaient les présents qui étaient installés dans tiois élégantes litières. Celle du roi était portée par deux hommes sauvages, celle de la reine par un ours et une licorne, celle de Valentine par deux Maures, le visage noirci comme il convenait, richement vêtus à la mode orientale et la tcte enveloppée de linges blancs « comme si ce fussent Sarrazins ou Tartares ^ . Les cadeaux que renfermait cette litière n'étaient point de minime valeur. En voici l'énumération : un hanap et une aiguière d'or; une grande nef en argent doré (1); un drageoir, douze plats, deux douzaines d'écuelles, six pots, six aiguières, douze hanaps, une salière, le tout en argent doré ; de plus, en quantité de la vaiselle « vérée v et de la vaisselle blanche (2) . " Le présent, dit Froissart, réjouit grandement la duchesse de Touraine et ce fut raison, car il était beau et riche. » Aux bourgeois qui lui offraient les présents, le roi avait répondu : « Grand merci, bonnes gens, ils sont beaux et riches. » La reine paraît n'avoir rien dit, ce qui n'est pas étonnant, parce qu'à cette époque il semble qu'elle parlât encore difficilement le français. Quant à Valentine, le chroniqueur mentionne qu'elle « remercia grandement, et sagement ceux qui présenté l'avaient et la bonne ville de Paris de qui le profit venait » .

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