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Voyage aux trois Guyanes, et aux Antilles

G. Verschuur · 1894 · Scanned text

90,763 words · about 6 h 21 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
G. Verschuur
Language
French
Published
1894
Length
90,763 words · about 6 h 21 min
Sections
20 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (20)
  1. Chapitre I about 37 min
  2. Chapitre II about 1 h 6 min
  3. Chapitre IV about 31 min
  4. Chapitre V about 38 min
  5. Chapitre VI about 39 min
  6. Chapitre VII about 38 min
  7. CHAPITRE VIII Les races de la Guyane. — Encore des écoles. — Les envi about 38 min
  8. Chapitre IX about 37 min
  9. Chapitre X about 37 min
  10. CHAPITRE XI Une mauvaise traversée. — Les ravages d’un ouragan about 17 min
  11. Chapitre I under 1 min
  12. Chapitre II under 1 min
  13. Chapitre III under 1 min
  14. Chapitre IV under 1 min
  15. Chapitre V under 1 min
  16. Chapitre VI under 1 min
  17. Chapitre VII about 1 min
  18. Chapitre IX under 1 min
  19. Chapitre X under 1 min
  20. Chapitre XI about 1 min

Continue:

Chapitre I

Le paquebot la France. — De Saint-Nazaire au Venezuela.

Passagers ennuyeux et passagers aimables. — Les Açores. La Guadeloupe. — La Martinique. — Les trigonocéphales. — Route de Saint-Pierre à Fort-de-France. — Le cyclone de 1891. — La Savane. — La Guayra. — Chemin de fer de la Guayra à Caracas.

Aucune autre gare à Paris ne présente une animation comparable à celle qui règne à la gare Saint-Lazare dans la matinée du dimanche, quand un beau soleil de Printemps invite à la promenade aux alentours de la

1. Nous donnons la relation du voyage de M. Verschuur dans l’ordre où il a été exécuté. Si le titre du volume porte en première ligne les Trois Guyanes, c'est que la description de ces régions constitue la partie la plus importante du livre. (Les Éditeurs.)

bruyante capitale et que des milliers de travailleurs, employés et ouvriers, amènent leurs familles vers l'air pur et fortifiant des champs.

Les trains sont pris d'assaut; On se compte, on s’appelle, et les figures épanouies escomptent les jouissances que le programme de la journée, tracé par le père de famille, va leur procurer dans les bosquets fleuris de la banlieue ou sur les bords rafraichissants de la Seine. Ils reviendront le soir harassés de fatigue, chargés de pâquerettes et de lilas, les enfants endormis dans leurs bras, la belle-mère n'en pouvant plus, le père constatant que l'addition de la journée a dépassé son calcul, — mais enchantés, après tout, de la somme d'exercice que peut fournir un jour de repos, et prêts à recommencer un autre dimanche quand le budget le permettra.

La matinée du 8 mai 1892 présentait cet aspect de besoin général de l'air libre, quand un commissionnaire descendit mes bagages à la gare Saint-Lazare, et m'adressa la question consacrée : Pour quelle destination ?

Au guichet qu'on me montre du doigt, les voyageurs sont peu nombreux; c’est l'aile du bâtiment qui dessert les grandes lignes. Je prends mon billet pour Saint- Nazaire, et je choisis ma place dans un compartiment, où aucun siège ne se trouve encore occupé. Et voilà que ce même quai de départ se trouve envahi en cinq minutes par une bande de gens, criant, gesticulant, s’interpellant, s’embrassant et se tapant dans le dos.

Don Luis, Señora Teresita, Julia, Carmelita, caro Ignacio, et tout un vocabulaire de tendresses et d'épanchements, auquel un paisible voyageur, qui se tient à côté de moi, ne comprend absolument rien. Il se croit

LE PAQUEBOT LA « FRANCE ». 3 transporté en Espagne, avant même que la locomotive ne soit attachée au train!

Le conducteur esquisse un léger sourire: il est habitué à cette cohue deux fois par mois, et explique à mon voisin que sur les cent personnes qui font ce vacarme, il y en aura tout au plus une douzaine qui partent. Les Américains du Sud sont toujours escortés par une avalanche de parents et d’amis, qui viennent leur dire bonjour à la gare et semblent se donner le mot pour faire le plus de tapage possible.

« Le Mans, Angers, Nantes, Saint-Nazaire — en voiture! » A cette injonction, les accolades et les embrassements deviennent fantastiques; le monsieur ahuri qui est monté dans mon compartiment se bouche les oreilles au concert qui se dégage de toutes ces poitrines en délire. Heureusement le train s’ébranle au milieu des cris, des pleurs et des mouchoirs agités en signe d'adieu ; nous voici tranquilles.

Mon compagnon me quitte au Mans, où il va marier sa fille, non sans se lamenter sur mon sort après avoir appris que je pars pour les Antilles, et devinant qu’une partie de cette société bruyante se retrouvera le lendemain sur mon bateau. Si son futur gendre avait été originaire de l'Amérique du Sud, il aurait, me dit-il, mis à temps le holà au mariage.

Le bateau sur lequel j'ai pris passage s'appelle la France; il a la réputation d’un rouleur, mais c’est un des bons paquebots de la Compagnie générale transatlantique. Le lendemain matin je vais faire une visite au commandant Viel, auquel je suis tout particulièrement recommandé par un ami commun de Paris, et qui, tout en approuvant le choix de la cabine que j'avais pu faire, m'en offre une autre qui lui est supérieure au point

P VOYAGE AUX ANTILLES. de vue de sa situation. J'accepte avec empressement, et, sûr d'y rester seul, je puis m'installer tout à mon aise,

A deux heures nous partons, et les côtes de France ne tardent pas à disparaitre à l'horizon.

Le récit d’un voyage à bord d’un grand paquebot ne peut présenter que peu de variations sur le même thème, et cependant aucune traversée ne se ressemble. J'ai pu le constater dans tous les voyages par mer où m'a conduit mon tempérament nomade, et rien que la mosaique des passagers offre chaque fois un champ d'études nouveau.

Le commissaire est une ancienne connaissance; j'ai fait auparavant une traversée avec lui à bord de la Colombie; l'agent des postes me reconnait également : nous nous sommes rencontrés jadis sur la ligne de Chine. Je ne me trouve donc pas comme un inconnu sur la nappe immense que nous aurons à franchir.

De plus, cet agent des postes, aimable causeur, jamais à défaut d’anecdotes piquantes, ayant bourlingué depuis trente ans sous toutes les latitudes et fait les études de mœurs les plus variées tant sur mer que sur terre, possède d'excellents cigares qu'il se procure facilement à chacun de-ses passages à la Havane.

M. Lumet, car je tiens à vous le présenter, lecteur, m'en offre un délicieux au moment où l'on détache les amarres. Nous nous asseyons sur un banc et passons la revue des passagers qui défilent devant nous. Ils ne sont pas nombreux heureusement, car franchement la qualité laisse à désirer.

Je revois d’abord les hurleurs de la gare Saint-Lazare : ils ne sont qu'une dizaine, mais font plus de bruit que tout l'équipage aux manœuvres. J'apprends que ce sont des Vénézuéliens retournant dans leur pays. Ils trou-

PASSAGERS ENNUYEUX ET PASSAGERS AIMABLES. 5 vent des alliés dans un lot de voyageurs pour la Colombie et l'Équateur, dont la voix mélodieuse retentit également d’un bout du pont à l’autre.

Quelle charmante société et quels amours d'enfants, jonchant l'entrée du salon de coquilles de noix et de pelures d'oranges! Une mère de famille plantureuse, dont les intonations nasillardes font penser au bruit d'une crécelle, ajoute un charme de plus au brouhaha que nous savourons en philosophes.

Voici un type tout à fait différent : c’est un nègre de la Martinique, affublé d’un chapeau haut de forme qu'il ne quittera pas jusqu’à son arrivée à Fort-de-France. Il raconte au maître d'hôtel qu'il vient de terminer ses études à Paris. Nous le verrons peut-être député plus tard. Pour le moment il paraît se contenter de son ton d'importance et de l'effet qu'il est convaincu de produire, malgré le zézaiement propre à sa race et son horreur de la lettre r. Pauvre béjaune, que ne donnerais-tu pas pour pouvoir changer la couleur de ton épiderme ?

Heureusement j'aperçois aussi des figures plus sympathiques, qui constitueront ma société pendant la traversée. À la table du commandant, où je suis placé aux repas, se trouvent un commandant d'infanterie de marine avec sa femme, un médecin de la marine et un fonctionuaire, tous se rendant à la Guadeloupe. Voilà certainement des passagers dont je conserve le meilleur souvenir.

Un Colombien de Bogota s'est embarqué avec sa femme, quatre enfants, deux domestiques, cinq chiens et onze chevaux. Ces derniers sont casés sur le pont, chacun dans un box. Est-ce un Crésus, ou un marchand de chevaux, que ce monsieur aux belles cravates et aux épingles en diamants? J'opte pour la dernière hypothèse; dans tous les cas sa progéniture est loin de

6 VOYAGE AUX ANTILLES. porter un cachet de noblesse. Quand on à un père à onze chevaux, on ne se mouche pas dans ses doigts!

Le reste des voyageurs se compose de différents éléments : un juge se rendant à Cayenne, homme fort aimable dont le hasard m'a fait faire la connaissance quelques jours avant mon départ; un Parisien de la meilleure société qui va faire de l'élevage au Venezuela ; deux ou trois négociants partant pour le Pérou, et, parmi quelques personnages insignifiants, un jeune Suisse qui sera le souffre-douleur du bord, et dont la face rubiconde rappelle la pomme de reinette.

Cet adolescent a été engagé comme employé dans la succursale, à Arequipa, d’une maison de commerce de Paris. Il porte un veston gris avec col et ceinturon vert; sa tête est coiffée d’un bonnet à carreaux, rabattu jusqu'au nez. Gomme personne ne connait son nom, on l'a baptisé Guillaume Tell et on ne l’interpelle que sous ce titre. Le citoyen de l'Helvétie est d’un tempérament des plus accommodants et supporte avec une patience stoïque toutes les niches qu'on lui fait. Pourvu qu'il puisse siroter ses trois bouteilles de bière entre ses repas, et étudier sa grammaire espagnole dans un coin du fumoir, il sera toujours content.

Les enfants des Vénézuéliens et des Colombiens sont tout bonnement insupportables, mais nous avons la chance que, pendant une partie de la journée, ils s’amusent sur le devant avec les rejetons d’une famille des troisièmes. Par contre, un gentil petit gamin de sept ans nous amuse beaucoup. Il part pour la Pointe-à-Pitre, avec son père, un créole de la Guadeloupe.

Le petit Ernest devient bientôt le favori de tout le monde en raison de sa bonne tenue et de ses saillies ingénues. IL y à quatre mois il a été cruellement mordu

LES AÇORES. 7 à la jambe par un chien enragé, mais le traitement de M. Pasteur a pu enrayer le mal, et c'est avec une sorte de fierté qu'il montre l'énorme cicatrice résultant de l'attaque dont il a été victime.

Huit jours avant de partir pour ce voyage, il est allé se promener en catimini devant la maison paternelle, et s'égarant de plus en plus, il est venu échouer devant les baraques de foire du boulevard des Batignolles. Une idée lumineuse traverse son cerveau, il hèle un cocher de fiacre, et se fait reconduire place Pereire. Le père, éperdu, qui l’a cherché pendant deux heures, en a été pour ses deux francs de voiture, et Ernest a reçu comme châtiment de son escapade une bonne paire de claques.

Depuis notre départ de Saint-Nazaire, nous avons un temps superbe et une mer exceptionnellement calme ; jamais je n’en ai vu de plus belle dans cette partie de l'Atlantique. Pendant toute la traversée ce beau temps nous accompagnera, et nous permettra de filer nos treize à quatorze nœuds.

13 mai. — En me réveillant, j'aperçois la terre à travers mon hublot. C'est l'île de San Miguel, du groupe des Açores. Par le temps exceptionnel que nous avons, le commandant passe tout près de cette côte, tandis que le plus souvent le passage se fait entre Flores et Graciosa.

Les Açores, situées à 700 milles des côtes du Portugal, dont elles dépendent, comptent neuf îles; les principales sont San Miguel et Terceira. Dans cette dernière se trouve la ville d’Angra, chef-lieu de l'archipel, dont la population totale s'élève à 250 000 habitants. Il est aisé de voir que ces îles doivent leur origine à quelque éruption sous-marine; la nature des rochers l'indique suffisamment.

VOYAGE AUX ANTILLES.

Nous passons d'abord devant Villafranca; viennent ensuite quelques bourgades disséminées entre les collines, et finalement Ponta Delgada, capitale de San Miguel, bâtie en amphithéâtre, au fond d’une large baie et défendue par une citadelle.

Une verdure fraiche et abondante couvre les coteaux ; les maisons, peintes en blanc, jaune et rose, rappellent les constructions portugaises. La culture commence au bord de la mer et continue jusqu’au sommet des mamelons. Le commandant nous raconte au déjeuner qu'à San Miguel il n’y a pas le plus petit lopin de terre qui ne soit cultivé. Le climat est sain et tempéré; le sol produit des bananes, des ignames, des oranges, des citrons, des céréales et des vins délicieux. La vie aux Açores est à très bon marché : un poulet coûte six sous : une douzaine d'œufs se paie de trois à cinq sous. Avec 5 000 francs de rente on y jouerait le rôle d'un Rothschild ; quel Éden pour les petites bourses, recherchant les délices de la vie à prix réduit! San Miguel, la plus grande des îles, est de beaucoup la plus importante. Elle porte plus que les autres les traces de soulèvements volcaniques et contient des sources thermales et plusieurs cratères éteints, qui jadis vomissaient des scories brûlantes et qu'emplissent maintenant les eaux de pluie.

L'extrémité occidentale est presque entièrement occupée par un cratère circulaire, dont l’ourlet se développe sur une circonférence de 15 kilomètres. D’après la légende, ce gouffre se serait ouvert il y a quatre siècles. L’enceinte circulaire porte le nom de « Caldeira das Sete Cidades » (la chaudière des sept villes), nom donné par les premiers habitants: c'est une merveille de San Miguel.

Le 16 mai nous franchissons le Tropique du Cancer:

LA GUADELOUPE, 9 la Croix du Sud est devenue visible, et la mer bleue charrie les sargasses. Cette plante marine, sorte de fucus, que les marins appellent familièrement raisin des tropiques, couvre souvent l’océan sur une centaine de milles détendue et a donné naissance à la dénomination de mer des Sargasses. Il commence à faire chaud, et les vêtements blancs ont fait leur apparition. La hausse du thermomètre à délié encore davantage la langue de nos bons Espagnols, mais tandis que ceux-ci deviennent de plus en plus bruyants, les onze pauvres chevaux commencent à ressembler aux coursiers d'Hippolyte.

Ils ont la tête baissée, se laissent pendre sur les sangles qu'on leur à passées sous le ventre, et trois d’entre eux souffrent de la gourme. On se demande si les malheureuses bêtes pourront aller jusqu'au bout elles ont vingt jours de séquestration dans leur étroite prison avant d'être débarquées à Savanilla, et de ce port un autre voyage de douze jours en rivière les attend avant d'arriver à destination.

Guillaume Tell, accablé de chaleur, n'arrive pas à se désaltérer avec ses trois bouteilles de bière quotidiennes; il lui faut un supplément, et l'absorption de cette masse liquide produit sur sa figure joufflue un effet des plus comiques. Parfois il gonfle comme un melon.

Un jour à table il avise un ravier rempli de poivres rouges, et demande ce que c’est. On lui explique que ce sont des carottes des Antilles, très bonnes à manger, et voilà que le négociant en perspective en prend une, et y mord à belles dents. Pour faire passer la cuisson qu'il éprouve, un autre bourreau lui verse du vin rouge à profusion, ce qui ne fait qu'aggraver, bien entendu , la situation.

Le onzième jour, nouvelle terre à l'horizon. Cette ligne indécise que nous apercevons au bout de nos lorgnettes, est la côte de la Désirade. Quelques heures après, nous passons entre cette île à tribord et Marie- Galante à bâbord, et nous jetons l’ancre dans la baie de la Pointe-à-Pitre.

Il est une heure après midi; je vais à terre avec un passager. La ville n'a pas changé depuis les escales précédentes que j'y ai faites, et la chaleur y règne comme toujours. Néanmoins, quand depuis onze jours on n'a eu comme limites de promenade que le pont d'un paquebot, on éprouve une certaine distraction à se dégourdir les jambes, füt-ce dans une petite ville qui n'offre rien de bien curieux.

On va flâner sur le marché, on fait le tour de la Grande Place, on prend une consommation glacée dans un café tout en regardant les négresses, attifées de leurs madras multicolores.

Nous partons au déclin du jour, après avoir pris une vingtaine de passagers nègres et créoles pour la Martinique. Dans le nombre il y a un fou, qui est atteint de la manie des grandeurs. Lui aussi à fait son droit à Paris, comme son congénère au chapeau haut de forme qui nous accompagne depuis Saint-Nazaire. Il adore les discours et nous amuse pendant un certain temps, mais quand à table il se lève pour commencer une nouvelle harangue, on l’expulse du salon avec tous les honneurs dus à son rang.

Trois heures après notre départ de la Pointe-à-Pitre, nous mouillons devant la Basse-Terre, et, sitôt l'ancre jetée; nous sommes entourés par de nombreux canots, et littéralement envahis par une avalanche de visiteurs et de marchands.

La Martinique. — Vue de Saint-Pierre.

C’est ici que doivent nous quitter quelques voyageurs sympathiques. La nuit est noire et la houle passablement forte, aussi ce débarquement dans les ténèbres offre peu d'agréments. Il faut bien cependant qu'on s’y soumette ; les embarcations sont solides et ne chavirent pas.

Ma cabine ce soir-là avait une température de four à plâtre, le soleil y ayant donné en plein pendant notre arrêt à la Pointe-à-Pitre. Je me mets en mauresque, et je passe la nuit dans un fauteuil sur le pont.

Aux premières lueurs de l'aube nous sommes arrivés devant la coquette ville de Saint-Pierre, capitale de la Martinique. Le jour où Christophe-Colomb découvrit cette île, en novembre 1493, était la fête de saint Martin. C'est pourquoi le célèbre navigateur lui donna le nom de la Martinique. Le bateau n'y restera que le temps strictement nécessaire pour débarquer le courrier et les passagers, et continuera sa route pour Fort-de-France, où le séjour dépasse souvent vingt-quatre heures, et où les paquebots de la compagnie renouvellent leur provision de charbon.

Le commandant Viel m'ayant informé qu'il ne partirait de Fort-de-France pour le Venezuela que dans la soirée du lendemain, je quitte le bateau, muni d’une légère valise, et je le rejoindrai le jour suivant, quand le chargement du charbon sera terminé et qu'un bon lavage aura fait disparaitre les traces de cette salissante opération. Au surplus, un projet a germé dans mon cerveau : je désire refaire la belle route par terre de Saint-Pierre à Fort-de-France.

Nous débarquons à quatre; un de mes compagnons manifeste le désir de descendre à l'Hôtel de Paris, établissement nouvellement ouvert, et supérieur, d’après les on dit, à l'Hôtel des Bains, où j'étais descendu anté-

LA MARTINIQUE. 13 rieurement. En effet, le bâtiment est plus élégant en apparence, les chambres sont plus spacieuses, mieux meublées et pourvues d’une sonnette électrique, mais la nourriture laisse à désirer.

Le prix d’une voiture pour Fort-de-France étant assez élevé, j'essaie d'embaucher mes trois compagnons pour cette excursion vraiment ravissante. L'un d'eux préfère prendre dans l'après-midi le petit vapeur côtieretretourner à bord; les deux autres acceptent ma proposition. Le propriétaire de l'hôtel nous conduit chez un loueur qui, moyennant 60 francs, met à notre disposition une voiture suffisamment confortable. Ce véhicule viendra nous prendre le lendemain matin à la pointe du jour.

La Martinique est un pays qui m'a toujours laissé les meilleurs souvenirs. Non pas que j'aimerais l'habiter, mais outre sa belle végétation, elle a un cachet d’originalité qui me plait, et sa population à l'accent bizarre a le privilège d’exciter ma gaieté. L'un de mes compagnons y aborde pour la première fois et déclare que les émanations du nègre, les odeurs de mélasse et de morue, qui sont répandues dans toute la ville, le rendent malade. Deux jours après, en pleine mer, il prétend que ses narines sont encore imprégnées de cet amalgame de parfums, complètement nouveaux pour lui.

Nous faisons nécessairement le tour du marché, promenade indispensable dans chaque colonie, et je remarque que Saint-Pierre aussi a fait des progrès. Un marché en plein air de modeste envergure a fait place à une grande construction en fer, où les négresses étalent leurs charmes et leurs poissons. Leurs costumes aux couleurs voyantes font concurrence aux tons veloutés et chatoyants des fruits que contiennent leurs corbeilles.

Notre néophyte en matière d’excursions coloniales désire acheter un cpuvre-chef, l'abritant mieux que son petit chapeau melon contre les ardeurs d’un soleil tropical. C'est un boulanger qu'on nous indique comme vendant les meilleurs casques en liège : singulier cumul de fonctions !

Pendant que notre ami essaie ses casques, et que des négresses, la pipe à la bouche, font leurs provisions de pain, je fais un tour dans la boulangerie, dont les fourneaux m'envoient des caresses brülantes. Le patron de l'établissement nous offre un cigare de la Havane : c’est encore un article faisant partie de son commerce.

Nous continuons notre promenade en ville, puis nous nous dirigeons du côté du Jardin des Plantes. Ce beau jardin me paraît moins sauvage qu'autrefois ; les sentiers plus symétriques et plus coquets qu'on y a tracés depuis ma dernière visite, ne me satisfont pas complètement, et le petit lac, qui autrefois n'existait pas, répond bien plus à l'installation d’un pare européen qu'à la nature désordonnée d’un pays tropical. Il n’est pas possible de se promener à la Martinique sans que la conversation tombe sur le serpent, ce terrible fléau de la colonie. C'est sur le bateau déjà qu'invariablemént les récits ont commencé sur les nombreux accidents qui résultent de la fréquence du trigonocéphale, trouvé dans la bouche d’un canon, dans le râtelier du cheval, sous l’oreiller du bébé à la campagne, sur la savane de Fort-de-France, même dans l’intérieur des maisons.

Il y en a beaucoup, c'est certain; mais cela ne m'empêche pas de croire à l’exagération, et pour ma part, bien qu'ayant fait plusieurs voyages à la Martinique et m'étant promené à différentes reprises dans les parties boisées, je dois à la vérité de dire que je n'en ai jamais vu un seul.

LES TRIGONOCÉPIIALES. 15

Tant que vous suivez les chemins et les sentiers tracés, il n'y à jamais aucun accident à craindre. Tout serpent, à quelque catégorie qu'il appartienne, se sauve au moindre bruit qu'il perçoit, et si par hasard il s’en trouvait un endormi au beau milieu de la route, le promeneur le distinguera à temps et pourra l’esquiver. Ge qui est dangereux, sans conteste, c'est de marcher dans les broussailles, où la bête peut se trouver en repos, cachée par les herbes. Vous mettez inconsciemment le pied dessus, ou bien le bruit de vos pas la réveille, et que ce soit la peur ou l'instinct de la défense, elle se jette sur l’imprudent, dans lequel elle voit un ennemi.

C'est pour cela qu'on vous dira toujours dans les pays infestés de ces horribles reptiles : « Ne craignez jamais le serpent que vous voyez, mais craignez celui que vous ne Voyez pas ».

Je n'ai jamais pu comprendre à quoi le serpent, surtout le venimeux, peut être utile. Il est hideux pour tout le monde, il nous a fermé l'accès du Paradis depuis le commencement du monde, et il tue des milliers de personnes par an. Les rats qu'il dévore dans les champs de canne à sucre ne peuvent pas entrer en ligne de compte à côté des ravages épouvantables qu’il fait dans le monde entier. Les statistiques de l'Inde n'’établissent-elles pas qu'il meurt en moyenne de 15 000 à 20 000 personnes par an à la suite des morsures du redoutable cobra, qui pullule dans la péninsule hindoue”?

Le venin du trigonocéphale tue généralement dans une heure de temps. On prétend que les nègres possèdent des simples dont l'application détruit l'effet de la morsure, mais le bien fondé de cette assertion me parait sujet à caution. Toujours est-il que les recherches des savants n’ont pu aboutir jusqu'aujourd’hui à la neutralisation efficace du venin absorbé. Un médecin de la marine, M. le docteur Calmette, a fait des expériences très curieuses en Cochinchine sur le venin, extirpé des glandes de cobras, sur des lapins, des cobayes, des poules, des pigeons, des singes et des chiens. Le docteur Calmette recommande l'injection interstitielle d’une solution de chlorure d'or pur à un centième. Le mélange de cette substance, même en proportion très faible, avec le venin enlèverait à celui-ci toute sa toxicité.

On à fait des expériences nombreuses sur des bêtes et également sur des hommes qui venaient d'être mordus, avec l'iode, l’'ammoniaque, l’éther, l'alcool, le chloroforme, le sulfate de cuivre, le nitrate d'argent et le bichlorure de mercure. Le permanganate de potasse avait été longtemps considéré comme le meilleur neutralisant du venin d'ophidiens. Gette substance cependant reste absolument inactive lorsque le venin a pénétré dans les tissus; mais il le précipite et le rend insoluble lorsqu'il est injecté dans la plaie en même temps ou aussitôt après l’inoculation venimeuse. Il peut alors empêcher l’envenimement de se produire.

En Californie, où le serpent à sonnettes est très fréquent, on use d’un autre moyen pour sauver la vie à l'individu mordu. On lui fait avaler une bouteille de whisky ou de cognac. Si la victime ne se grise pas, au point de tomber ivre morte, elle est irrévocablement condamnée et succombe au bout d'une heure ou deux, Le poison absorbé par la morsure l'emporte alors sur les désordres organiques qu'occasionnerait en toute autre circonstance la dose d'alcool, et l'enivrement ne se produit pas. Si, par contre, le venin, représenté par une bouteille tout entière d'alcool, domine celui absorbé par la morsure du serpent, l'individu, plongé dans une

SAINT-PIERRE. 17 ivresse profonde, n'a qu'à cuver son eau-de-vie et on peut le considérer comme sauvé. J'ai vu en 1876 dans les environs de San Francisco un jeune Chinois en parfaite santé, qui avait été mordu quinze jours auparavant par un serpent à sonnettes. On lui avait appliqué le remède en question, et après avoir subi pendant deux jours l'effet d’un enivrement complet, il s’était rétabli sans se ressentir le moins du monde de la fatale atteinte dont il avait été la victime.

Tous les auteurs qui ont entrepris des recherches sur le venin des ophidiens sont d'accord pour affirmer que celui du serpent à sonnettes et celui du cobra sont les plus actifs. Ils classent en seconde ligne celui du crotale et du trigonocéphale.

C'est égal, je m'incline devant l'efficacité du chlorure d’or, mais on n'a pas toujours cette composition dans sa poche, pas plus que la seringue devant servir à l’injection hypodermique. Dans ces conditions il faut donc se méfier du terrible reptile, et éviter de se promener dans les endroits qui en sont infestés.

L'ile de Sainte-Lucie, située à proximité de la Martinique, cache comme elle sous sa puissante végétation des milliers de trigonocéphales. La Guadeloupe, au contraire, n’en a pas un seul, et les tentatives qui y ont été faites pour l'introduire dans les champs de canne dâns le but de voir disparaître les rats qui portent de grands préjudices aux cultures, n’ont jamais pu réussir, Le reptile ne tarde pas à mourir sur ce sol volcanique.

Le propriétaire de notre hôtel déclare que nous serions sans excuse en ne visitant pas le plus grand

dépôt de tafa de Saint-Pierre, qui se trouve au bout

de la ville. Il tient absolument à nous y conduire, mais

je crois bien qu'il nous promène en manière de réclame 9 pour son hôtel, tout récemment ouvert, comme j'ai eu l’occasion de le dire.

Le dépôt de tafia peut être très intéressant pour son propriétaire, mais il.ne nous ménage aucune surprise ; aussi nous nous méfions d'une autre excursion à l'extrémité opposée de la ville, et préférons jouir de la brise du soir sur l’appontement qui s'avance dans la mer.

Une promenade après-diner à Saint-Pierre, où la seule illumination des rues consiste en quelques rares lanternes suspendues par des cordes ou des fils de fer, offre peu d'agrément. Les magasins sont fermés, et par ce fait l'odeur de la mélasse et de la morue nous monte un peu moins au nez, mais en revanche les nègres et en majeure partie les négresses remplissent les rues de leurs émanations peu parfumées : on tombe de Charybde en Scylla. Ce que nous avons de mieux à faire, c’est d'aller nous coucher de bonne heure, en prévision surtout du réveil matinal forcé.

Il ne fait pas encore tout à fait jour le lendemain matin, quand nous prenons place dans la voiture, Au fur et à mesure que nous nous éloignons de la ville et que nous suivons la route qui ne cesse de monter pendant les premiers kilomètres, la vue devient ravissante. Bientôt Saint-Pierre s'étale coquettement à quelques centaines de mètres au-dessous du chemin que gravissent lentement nos mules, et, plus loin, la mer bleue, à peine ridée, calme comme un lac, s'étend à perte de vue.

Le soleil levant dore la crête des nombreux mamelons et pitons dont l'ile est couverte ; une végétation vigoureuse recouvre dans toutes les directions cette terre enchanteresse et nous envoie ses effluves embaumés.

P

Les bananiers et les balisiers alternent avec le bambou; de splendides fougères arborescentes atteignent en certains endroits une hauteur prodigieuse. Sur les flancs des collines s'étendent des cultures variées, des champs de cannes à sucre, et plus près de nous des cocotiers aux panaches élégants et de gracieux bouquets de palmiers. Parfois sous les verts rameaux murmure un ruisseau cristallin qui, descendant du sommet de la montagne, traverse la route et va se perdre dans le précipice que nous côtoyons.

Le chemin est assez bon; une seule fois nous devons mettre pied à terre à un endroit où un éboulement s’est produit. Si le nègre qui conduit la voiture roule dans le ravin, il y aura un électeur de moins, mais au moins nous aurons la vie sauve!

Sur plusieurs points les effets du terrible cyclone qui a dévasté la Martinique en 1891 sont encore visibles, Nous apercevons des arbres renversés, tordus et dégarnis de leur ramure; nous voyons aussi des maisonnettes en ruines, complètement renversées. D’autres ont déjà été reconstruites ou bien touchent à leur achèvement,

Ce fut le 18 août que le sinistre eut lieu. Dès le matin, des symptômes inquiétants, une dépression barométrique effrayante, avaient été les signes précurseurs du cyclone, qui s’est abattu sur l'ile vers les cinq heures du soir pour ne cesser qu'à neuf heures. D’après les détails que m'en ont donnés des témoins oculaires, l'ouragan était terrible. A partir du moment où son premier anneau traversait la colonie, les habitations se trouvant dans les endroits les plus exposés furent renversées ; le vent coucha les récoltes, arracha des édifices les toitures et jusqu'aux plaques de tôle qui les recouvraient, Au camp de Balata, les maisons volaient

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