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Traité pratique des maladies du système nerveux

J. Grasset · 1881 · Scanned text

456,466 words · about 31 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
J. Grasset
Language
French
Published
1881
Length
456,466 words · about 31 h 58 min
Sections
52 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (52)
  1. Front matter under 1 min
  2. Préface about 35 min
  3. II I>e la Métliode et des dassiGcations en Patbologie about 33 min
  4. Introduction about 1 h
  5. Chapitre Premier. Circulation Du Cerveau Et Liquide Céphalo-rachidien about 1 h 9 min
  6. Chapitre Premier. Hémorrhagie Cérébrale* about 45 min
  7. Chapitre II. Ramollissement Cérébral* about 29 min
  8. Chapitre Premier about 1 h 15 min
  9. Chapitre III. Hémichorée * about 15 min
  10. Chapitre IV. Lésions Corticales* about 43 min
  11. Chapitre V. Valeur Séméiologique De Quelques Autres Symptomes about 43 min
  12. Chapitre VI. Séméiologie De Quelques Parties Spéciales De L 'encéphale ^ about 22 min
  13. Chapitre Premier. Encéphalites* about 52 min
  14. Chapitre Premier. Ataxie Locomotrice Progressive about 2 h 36 min
  15. CHAPITRE VII. PARALYSIE ATROPHIQUE DE l'eXFANCE about 23 min
  16. Chapitre VIII about 17 min
  17. Chapitre Premier about 1 h 9 min
  18. Chapitre Premier. Sclérose En Plaques about 1 h 6 min
  19. Chapitre I. Congestion De La Moelle ' about 7 min
  20. Chapitre II. Anémie De La Moelle^ about 7 min
  21. Chapitre III. Hémorrhagie De La Moelle about 6 min
  22. Chapitre Premier. Hémorrhagie Bulbaire^ about 10 min
  23. Chapitre Premier. Paralysie Labio-glosso-laryngée about 49 min
  24. Chapitre Premier. Méningite Aiguë Cérébrale about 23 min
  25. Chapitre Premier about 30 min
  26. CHAPITRE PREMIER. NÉVRALGIE EN aÉNÉRAL* about 1 h 46 min
  27. Chapitre IV. Hémiatrophie Faciale Progressive' about 36 min
  28. Chapitre V. Anesthésie Du Trijumeau about 7 min
  29. Chapitre VI about 23 min
  30. Chapitre VII about 27 min
  31. Chapitre VIII. Goître Exophthalmique * about 31 min
  32. Chapitre IX. Névralgies Lombaires Et Sacrées about 24 min
  33. Chapitre X. Asphyxie Locale Et Gangrène Symétrique Des Extrémités* about 17 min
  34. Chapitre XI. Mal Plantaire Perforant* about 8 min
  35. Chapitre XII. Irritation Spinale about 25 min
  36. Chapitre Premier about 5 h 46 min
  37. Chapitre Premier. Hystérie* about 2 h 33 min
  38. Chapitre Premier. Localisations Nerveuses De La Syphilis * about 2 h 5 min
  39. Table Des Matières under 1 min
  40. CHAPITRE PREMIER. — Circulation du cerveau et liquide céphalo-rachidien 70 Artères 70 under 1 min
  41. CHAPITRE PREMIER. — Hémorrhagie cérébrale 110 Histoire anatomique, Anévrysmes miliaires 110 under 1 min
  42. CHAPITRE PREMIER. — Aphasie 1 53 Sens du mot 155 about 1 min
  43. CHAPITRE I. — Encéphalites 265 Encéphalite suppurative 265 under 1 min
  44. CHAPITRE PREMIER. — Myélites diffuses aiguës 412 Myélites non envahissantes 417 under 1 min
  45. CHAPITRE PREMIER. — Congestion de la moelle 488 under 1 min
  46. CHAPITRE PREMIER. — Paralysie labio-glosso-larykgée, ......... 507 Description symptomatique 507 about 1 min
  47. CHAPITRE PREMIER. — Méningite chroniqde cérébrale 550 DES MATIÈP.ES. 1087 under 1 min
  48. CHAPITRE PREMIER. — Névralgie en général 568 CHAPITRE II. — NÉVRALGIE DU TRIJUMEAU 595 under 1 min
  49. CHAPITRE XII. — Irritation SPLXALE (névralgie générale ; névropathie under 1 min
  50. CHAPITRE PREMIER. — Paralysies périphériqt:es en général 733 CHAPITRE II. — Paralysie du facial 747 about 2 min
  51. CHAPITRE PREMIER. — Hystérie 921 under 1 min
  52. CHAPITRE PREMIER. — Localisations nerveuses de la syphilis 1004 about 1 min

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Front matter

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HEALTH SCIENCES STANDARD

Columbia Winù}txôitv\

Préface

o

La bienveillance avec laquelle la presse et le public ont accueilli mes Leçons sur les Maladies du Système nerveux m'obligeait à revoir et à compléter, autant que possible, cette seconde édition.

La Neuropathologie est en effet une science en pleine évolution, et on serait vite arriéré si l'on s'immobilisait. Car dans ce domaine, comme le disait récemment Gharcot, «les parties du sol de tout temps cultivées ont été sur presque tous les points complètement remaniées ; des régions autrefois incultes ont été défrichées et promettent d'abondantes moissons; des terres inexplorées ont été découvertes , et ainsi , les anciennes richesses accumulées par la tradition se sont accrues du fruit des nouvelles conquêtes.

» Le mouvement considérable qui a conduit à ces résultats n'est certainement pas près de s'arrêter. A le produire, l'amour des nouveautés, la mode, n'ont contribué que pour une faible part. Il 'reconnaît des causes plus profondes, car sa vitalité et sa puissance semblent s'affirmer chaque jour davantage par le nombre toujours croissant de publications de bon aloi'.»

Il résulte de là qu'une seconde édition d'un livre commo celui-ci ( ne fût-elle séparée des dernières pages de la première que par un intervalle de dix-huit mois) ne peut pas être la pure et simple reproduction du premier ouvrage.

Les grandes lignes restent incontestablement; les principes et

1 Arch. de Neurologie, 1880, n» 1, pag. t.

VI PRÉFACE.

les doctrines ne se modifient pas; mais les détails se compl-ètent, et, dans une certaine limite, yarient.

Dans l'espèce, ces modifications dafondont entraîné nécessairement une transformation de la forme.

Nous avons dû abandonner la distribution en Leçons, qui avait été primitivement adoptée. On comprendra facilement pourquoi.

Les additions et les modifications se répartissent très-inégalement. Il y a tel chapitre qui n'a pour ainsi dire pas été retouché, tel autre qui a été doublé et triplé, tel autre qui est entièrement neuf.

Il en serait résulté, avec l'ancien plan, des leçons d'une longueur démesurée, d'autres gardant leurs dimensions primitives; cela ne reproduisait plus un enseignement possible : c'était monstrueux ou fictif.

J'ai préféré alors supprimer tout cela et diviser simplement en parties, articles et chapitres.

Yoici les titres des six parties:

I. Maladies de V Encéphale;

II. Maladies de la Moelle épinière ; m. Maladies de la Moelle allongée ; lY, Maladies des Méninges;

V. Maladies des Nerfs et Névroses ;

YL Manifestations nerveuses des Maladies générales.

J'ai cru, malgré le changement de plan, devoir maintenir

non-seulement les Généralités sur le Système nerveux qui

forment V Introduction, mais encore les leçons d'ouverture que

j'avais placées en tète de mes premiers volumes. On eût pu croire,

si je les avais supprimées, que j'avais changé de doctrine. Pour

PRÉFACE. VII

éviter toute erreur de ce genre, elles figurent sous le titre de: Uisco urs prélim ina ires .

Enfin j"ai résumé dans un Ajjpendice ce qui a trait à la Thermométrie dite cérébrale. C'est un sujet neuf dont je ne dis rien pendant tout le cours de l'ouvrage, parce que pendant la rédaction je n'avais pas d'opinion faite, et que je poursuivais un travail de contrôle clinique dont j'ai pu condenser les résultats tout à fait à la fin du livre .

Je dois signaler aussi un perfectionnement notable qu'a reçu cette édition par la multiplication des figures dans le texte et l'addition de planches noires ou en couleur.

Aux figures de la première édition, empruntées aux Leçons de Gharcot, j'en ai joint huit nouveJies, empruntées, soit à la Thèse de Duret {fig. 1 et 2), soit aux dernières Leçons de Gharcot {fig. 17, 18 et 19), soit au Traité d'Anatomie de Beaunis et Bouchard {fig. 33 et 34), soit à V Iconographie de la Salpêtrière [fig. 35).

Pour les planches, la première est empruntée au Traité d'Anatomie de Sappey, la deuxième à V Atlas de Lancereaux, la quatrième à la Thèse de Pitres , la cinquième au dernier livre de Ferrier et à la Thèse de Glozel de Boyer, la sixième à V Atlas de Lancereaux, la huitième au livre de Gharcot et la neuvième à V Atlas de Lancereaux.

La troisième m'appartient ainsi que la dixième, et la septième a été composée d'après les planches de Lancereaux, sur les nouvelles figures de Gharcot.

Toutes ces planches ont du reste été faites à Montpellier. Je n'en dois pas moins de vifs remercîments à tous les auteurs et éditeurs qui ont bien voulu en autoriser gracieusement la reproduction.

La réunion de l'ouvrage en un seul volume est une idée de

VIII PRÉFACE.

l'éditeur que je me suis contenté d'accepter, la trouvant, quant à moi, indifférente.

Mais, sous ce volume en apparence moindre, je tiens à faire remarquer qu'il y a beaucoup plus de texte que dans la première édition.

Au moment où dans les différentes parties de l'Europe on éprouvait le besoin de réunir les notions acquises sur les Maladies du Système nerveux, j'ai cru utile de résumer la Neuropathologie française^ qui tient un rang si élevé dans la science générale.

C'est le but que j'ai poursuivi en commençant, il y a trois ans, la publication de cet ouvrage. Le public a semblé montrer que l'idée était opportune et m'a ainsi encouragé à persévérer.

C'est la môme œuvre que je continue en livrant aujourd'hui cette seconde édition, que je me suis efforcé de rendre le plus digne possible de la science et du pays dont elle a la prétention de refléter les incessants progrès.

Montpellier, 1^^ octobre 1880.

MALADIES DU SYSTÈME NERVEUX

I

I>e la Vîe et de la Maladie.

Mon premier devoir, Messieurs, au début de cet enseignement, est de remercier publiquement l'éminent Professeur sans la permission duquel ce cours n'aurait pu avoir lieu : M. le professeur de Pathologie médicale, qui, avec l'élévation et la libéralité d'esprit que vous lui connaissez, a bien voulu autoriser, à côté et au-dessous de son enseignement magistral, ces leçons complémentaires sur les Maladies du système nerveux.

Mon second devoir est, en inaugurant ce cours, de faire, je ne dirai pas une profession de foi, mais un exposé de principes, un résumé succinct de la doctrine médicale qui présidera à tout l'enseignement ultérieur.

Je ne suis pas en effet, Messieurs, de ceux qui croient pouvoir se passer de doctrine, qui affectent même de s'en passer. Je suis loin de partager l'enthousiasme de cet empirique qui s'écria, en apprenant la chute du système deBroussais : Tant mieux! il n'y aura plus de doctrine, ni bonne ni mauvaise. Bonne ou mauvaise, je crois au contraire que tout médecin doit avoir une doctrine ; il ne peut même pas ne pas en avoir. Le praticien, même le plus fermement décidé à dépouiller son art de toute espèce de science, est incapable de se soustraire à cette nécessité d'une doctrine.

Permettez-moi, Messieurs, de vous donner ce conseil dès le début. Ne quittez pas les bancs de l'Ecole, ne vous lancez pas dans la pratique de la vie et de la médecine sans avoir une doctrine : ce serait un grand malheur pour vous, un plus grand encore pour vos malades.

Sans doctrine, la science est impossible; ce n'est plus qu'un catalogue de faits que rien ne relie entre eux, une analyse constante , sans synthèse possible. — Sans doctrine, l'art est condamné à errer au gré de la mode du jour et de l'annonce la plus récente de la quatrième page des journaux.

Certes, une mauvaise doctrine peut faire beaucoup de mal et est chose bien dangereuse. Je crois cependant que je préférerais un médecin avec une mauvaise doctrine à un médecin sans doctrine. Ce dernier, en effet, n'est sans doctrine qu'en apparence; en réalité, il lésa toutes, et il passe de l'une à l'autre, suivant le jour etl'lieure, suivant l'impression du moment. Errant d'un système à l'autre, il n'a pas au moins cette conséquence et cette unité dans la conduite qui peuvent amener la conversion de celui qui est, de bonne foi, engagé dans une mauvaise voie.

Le sceptique, comme dit Jaumes, n'est pas indépendant, puisque, bien au contraire, il obéit à plusieurs maîtres. En médecine comme en religion, incrédulité et crédulité sont souvent synonymes.

L'indifférence à la vérité est la plaie de notre époque, et c'est pire que l'erreur. L'erreur se corrige d'elle-même au contact des faits; l'indifférence décourage le savant au lieu de le guider, et le mène au scepticisme absolu quand il est conséquent avec lui-même.

Ayez donc une doctrine. Messieurs ; ne vous la laissez pas imposer par l'autorité des Maîtres, mais réflécbissez-y ; contrôlez avec les faits, et adoptez, en toute souveraineté de votre liberté et de votre raison, adoptez la doctrine médicale qui vous paraîtra la plus rationnelle et la plus conforme aux faits.

En fait de doctrine, vous n'avez malheureusement que l'embarras du choix.

Celle que je vais vous exposer ne m'appartient pas. C'est la doctrine traditionnelle de l'antique Ecole où j'ai été élevé ; c'est la doctrine que j'ai reçue de mes Maîtres et que j'ai prêté serment de transmettre fidèlement à leurs enfants.

Je voudrais, en vous la rappelant aujourd'hui, vous montrer que cette doctrine n'a pas été renversée par les progrès de la science contemporaine; qu'elle est toujours vraie ; que c'est toujours un cadre large et soHde dans lequel toutes les découvertes peuvent prendre place : en un mot, que cette doctrine est indispensable à l'étude des maladies du système nerveux, c'està-dire à la partie de la Pathologie interne qui a fait le plus de progrès à notre époque, et qui semblerait, par suite, devoir le moins bien s'accommoder des doctrines surannées du Vitalisme de Montpellier.

Je vais donc essayer de vous dire aujourd'hui ce qu'on pense, dans l'Ecole de Montpellier, de la vie et de la maladie.

Ce sont là deux notions connexes, inséparables. L'idée que l'on doit se faire de la maladie dépend rigoureusement de l'idée qu'on se fait de la vie.

Il ne faut pas en effet considérer la maladie comme un être à part, étranger à l'organisme, venant s'attaquer à l'individu vivant et lui imposant alors, pendant tout son règne, des lois nouvelles et entièrement distinctes des lois physiologiques normales. C'est là une grossière erreur.

La maladie est, comme la santé, mie manière d'être de la vie. C'est une manière d'être anormale sans doute, mais qui cependant est soumise aux mêmes lois fondamentales que la vie elle-même. Comme le dit Jaumes, il est faux d'avancer que la maladie est le contraire de la santé. « Maladie, santé, sont également la vie, et la mort seule est le contraire delà vie.»

Hippocrate avait déjà exprimé cette grande vérité qui devait frapper inévitablement les médecins observateurs de tous les temps : « Qux faciunt in homine sano actiones sanas, eadem in œgroto, morbosas » ; et ailleurs : « La même nature suffit à tout, dans l'état de santé comme dans l'état de maladie ».

Les lois fondamentales essentielles de la maladie sont donc celles de la vie elle-même. L'idée que l'on doit se faire de la maladie est étroitement liée à l'idée qu'on se fait de la vie.

Avant d'étudier la maladie, et pour la comprendre, il faut donc vous dire d'abord ce que je pense de la vie, car toute doctrine erronée de la vie a des conséquences fatales sur la conception pathologique et sur la thérapeutique elle-même. Tout se tient en Pathologie générale, et c'est pour cela que les questions en apparence les plus métaphysiques intéressent directement le praticien.

Qu'est-ce donc que la Vie ?

Je n'ai pas besoin de vous le rappeler: la doctrine que je veux vous exposer n'est pas la doctrine à la mode; en dehors de cette Ecole, elle a peu de partisans avoués. La plupart l'appliquent au lit du malade, mais peu la professent et l'avouent. Beaucoup s'en moquent; quelques-uns seulement la discutent; le plus grand nombre l'ignore et la dédaigne à cause de cela même.

Cet état de l'opinion sur le Vitalisme montpelliérain était pour moi une puissante raison de vous le résumer ici. Une doctrine bien connue de tous et partout, se trouvant dans tous les livres, n'aurait pas besoin de vous être exposée. Mais quand on professe une doctrine que la plupart dédaignent ou repoussent, il faut l'exposer soigneusement, ne fût-ce que pour préciser à ses adversaires le terrain sur lequel ils doivent attaquer.

La doctrine la plus répandue aujourd'hui est celle de l'unité des forces physiques, vitales et intellectuelles; c'est cette doctrine qui est l'expression savante du Matérialisme contemporain, et que vous entendez enseigner avec beaucoup de talent par un des éminents professeurs, je ne dirai pas de cette Ecole, mais de cette Faculté.

Je "VOUS la résumerai d'abord dans sa séduisante simplicité.

Autrefois les physiciens admettaient autant de forces distinctes qu'il y avait de phénomènes différents : les phénomènes de chaleur, de lumière, d'électricité, étaient rapportés à autant de forces séparées.

Les magnifiques progrès de la physique moderne ont montré que ces divers agents pouvaient se transformer les uns dans les autres : la chaleur, la lumière, l'électricité, peuvent se remplacer mutuellement, être produits par le mouvement et produire le mouvement. Puis, on a vu que dans ces transformations successives des forces il y a un rapport constant entre la force qui disparaît et celle qui apparaît : quand le mouvement se transforme en chaleur, une quantité de mouvement donnée est toujours l'équivalent de la même quantité de chaleur. De là est sortie cette grande théorie de la corrélation des forces physiques, admise aujourd'hui partout.

La chaleur, la lumière, l'électricité, ne sont que des modalités différentes d'une même force, ou, pour mieux dire, du mouvement. Ce sont des mouvements dont les éléments varient, voilà tout. Et l'on peut appliquer à la transformation réciproque de tous ces mouvements la grande loi énoncée par Lavoisier pour la matière : Rien ne se perd, rien ne se crée. Il y a dans la nature une somme de mouvement constante, comme il y a une somme de matière constante, et tous les phénomènes que nous observons sont des modifications dans la quahté de ces mouvements ou de cette matière, sans que la quantité totale en soit jamais altérée.

L'esprit humain est avide de généralisation. C'est même là une des tendances les plus heureuses et les plus fécondes de l'intelligence.

Éblouis par cette magnifique synthèse des forces physiques, les physiologistes ont voulu aller plus loin et réaliser une unité plus grande et plus complète encore: l'unité de toutes les forces de l'univers.

Les phénomènes vitaux sont devenus alors une nouvelle modalité de ce même mouvement extérieur; toute la vie a été identifiée aux réactions physicochimiques, l'accroissement et la génération assimilés à la cristallisation.

Allant plus loin encore, on a enveloppé dans la même synthèse les phénomènes intellectuels et moraux eux-mêmes. La pensée et la liberté, comme le plaisir et la douleur, sont devenues des transformations de la force physique, des modalités du mouvement.

La personne, l'individu, ont disparu dans cette immense matière en mouvement qui constitue l'univers tout entier. La spontanéité de l'être vivant, la liberté de l'homme, ne sont que des phénomènes de force emmagasinée, analogues à la chaleur latente ou à l'électricité de tension.

Si la simplicité fait la grandeur d'une doctrine, il est impossible d'en concevoir de plus grande. Tout est réductible à la matière et au mouvement : rien ne se perd, rien ne se crée ; tout ce que vous voyez et comprenez partout n'est que la transformation de cette matière et de ce mouvement. Ajoutez l'éternité à cette matière et à ce mouvement, afin de supprimer tout Créateur, et vous avez dans un seul principe, dans une seule science, la physique, synthétisé toutes ces anciennes sciences que nos pères distinguaient .'la physiologie, la psychologie et la métaphysique; vous avez la science du monde entier.

VIE ET MAI-ADIE. 5

C'est là une magnifique hypothèse. L'extension de la loi delà corrélation des forces à l'explication des phénomènes vitaux et des phénomènes intellectuels n'est absolument qu'une hypothèse. Les savants qui l'admettent le plus complètement ne lui reconnaissent pas un autre caractère.

Ce n'est du reste pas là une raison pour repousser cette doctrine. Il faut des hypothèses dans la science, comme théories provisoires ; seulement , pour que l'hypothèse soit utile, il faut qu'elle s'accommode bien à tous les faits connus , qu'elle constitue un cadre dans lequel on puisse faire entrer tous les faits sans les violenter. Dans le cas contraire, loin d'être utile, l'hypothèse devient une erreur et un danger.

Eh bien ! je dois vous le dire dès maintenant, je crois qu'il faut violenter et fausser les faits psychiques et les faits vitaux pour les faire rentrer dans la théorie de la corrélation des forces. Je ne puis pas admettre que la pensée et la vie soient des modalités de mouvement au même titre que la chaleur ou la lumière. Pour la vie, c'est inadmissible dans l'état actuel de la science; pour la pensée, ce sera toujours inadmissible, quels que soient les progrès de la science.

Disons d'abord un mot des faits intellectuels et moraux : les grands phénomènes psychiques, la sensation, la pensée, la volonté, peuvent-ils être identifiés aux phénomènes physiques et considérés comme de simples modalités du mouvement ?

La sensation diffère du phénomène physique par une foule de caractères importants qui empêchent de les identifier ; ainsi, pour ne citer qu'une différence capitale, la sensation varie en qualité quand le mouvement physique qui lui a donné naissance varie en quantité.

Je m'expHque. Quand le mouvement se transforme en chaleur, si la quantité de mouvement disparu augmente ou diminue, la quantité de chaleur développée augmente ou diminue, et il y a un rapport constant entre ces deux quantités. C'est là le principe même sur lequel est édifiée l'idée de la corrélation du mouvement et de la chaleur.

Rien de semblable ne se produit pour la sensation. Un corps sonore vibrant produit une certaine sensation sur notre oreille. Faites-le vibrer deux fois plus vite : il donnera l'octave. Croyez-vous que la sensation nouvelle sera le double, le triple, la moitié de la précédente, dans un rapport quelconque avec la précédente ? Pas le moins du monde. Il est absolument impossible de comparer ces deux sensations comme quantité, de leur trouver une commune mesure ; tout ce que vous pouvez dire, c'est qu'elles sont différentes. Faites l'expérience : faites donner sur un violon une note et puis l'octave, et dites-moi si rien dans la sensation peut vous montrer que la corde a vibré deux fois plus vite dans le second cas que dans le premier.

Supposez, pour prendre un autre exemple qui ne m'appartient pas, qu'on ait retrouvé les bras de la Vénus de Milo : la sensation que vous éprouverez à la vue de la statue complète ne sera nullement la somme des sensations que vous auriez séparément éprouvées en regardant successivement la statue sans bras et les bras isolés.

Vous voyez donc, sans que j'aie besoin d'insister davantage, que l'on ne peut en rien comparer la sensation aux phénomènes physiques de transformation des forces, que rien n'autorise à appliquer aux sensations les lois des phénomènes physiques ; rien n'autorise par suite à mettre la sensation parmi les phénomènes physiques, les transformations de mouvement; tout l'en sépare au contraire.

Pour la pensée, l'opposition est peut-être plus nette encore. Si la pensée n'était que le mouvement extérieur transformé, toutes nos idées viendraient de l'extérieur ; c'est par les sens que naîtraient toutes nos idées.

Eh bien ! il y a des idées dont il est impossible de rapporter l'origine à l'expérience. Vous connaissez tous ce grand principe, admis par toutes les intelligences, que tout changement a une cause, que tout a sa raison d'être. C'est là un principe, absolu, universel, que l'expérience est absolument incapable de donner.

Les lois expérimentales auxquelles vous arrivez par l'induction sont générales, sans doute; mais comment y arriverez-vous ? Vous voyez tomber un corps une série de fois, et vous concluez que dans les mêmes conditions tous les corps soulevés tomberont. C'est là une des lois expérimentales les plus générales. Mais de quel droit avez-vous conclu delà chute de quelques pierres à la chute de tous les corps pesants ? Vous avez conclu du particulier au général, parce que vous êtes parti de ce principe que, dans tous les cas, les mêmes causes ont les mêmes effets, que tout changement a une cause, que tout a sa raison d'être.

Ce principe ne vient donc pas des sens ; c'est là une idée qui ne nous vient pas de l'extérieur, qui n'est pas une transformation du mouvement extérieur.

Réfléchissez, je vous prie, à cet argument, qui vous paraîtra un peu abstrait au début, mais auquel, je crois, vous aurez quelque peine à répondre.

La pensée ne peut donc, pas plus que la sensation, être considérée comme une transformation du mouvement vibratoire, comme un phénomène physico-chimique. Pascal l'a dit, lui qui sut être à la fois si grand philosophe et si grand physicien : « De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible et d'un autre ordre ».

Et enfin, Messieurs, où trouverez-vous, dans le monde physique, l'analogue de la volonté humaine avec ses magnifiques attributs de liberté et de responsabilité morale?

i'out est fatal, tout est mathématique et inconscient dans les transformalions de mouvement, et cette fatalité est la condition môme qui fait de la physique une science telle qu'elle est, une science exacte et mathématique sur bien des points.

L'homme, au contraire, agit à sa guise ; il a la notion du bien et du mal ; il se détermine librement à faire l'un ou l'autre, il a la responsabilité de sa détermination.

Quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise. Messieurs; quels que soient les progrès que fasse la science, jamais on ne me démontrera que vous n'êtes pas plus libres que les pierres de ces murs, et que vous n'avez pas plus de mérite à être venus m'entendre que les bancs sur lesquels vous êtes assis !

Je m'arrête, Messieurs : il n'est pas de ma compétence d'approfondir davantage ces questions; c'est affaire aux philosophes. J'ai voulu seulement vous montrer, par quelques traits saillants, que l'hypothèse de la corrélation des forces physiques est absolument inapplicable aux phénomènes intellectuels et moraux.

Tout n'est donc pas réductible à la matière et au mouvement. De même que derrière les phénomènes physiques vous admettez une force, qui est la force physique, le mouvement; de même, derrière les phénomènes psychiques, il faut admettre une autre force absolument distincte de la première par nature et par essence ; c'est cette force psychique, force personnelle, libre et immortelle, que les spiritualistes appellent l'âme. Car « l'âme, comme le dit Bossuet, est ce qui nous fait sentir, raisonner, vouloir ».

Passons aux phénomènes vitaux. Sont-ils réductibles aux phénomènes physiques; sont-ils réductibles aux phénomènes psychiques; sont-ils indépendants? Voyons d'abord si on peut les identifier avec les phénomènes purement physiques.

Et d'abord, il faut bien poser la question.

La matière qui constitue les corps vivants n'a rien de spécifique quant à sa nature : c'est du carbone, de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote, La matière .organique ne diffère pas essentiellement de la matière minérale. De même les agents physiques, en pénétrant dans un organisme vivant, ne changent pas de nature : la chaleur animale, qui fait monter le thermomètre placé sous l'aisselle, est une vibration moléculaire comme la chaleur solaire.

Il suit de là que le grand principe de Lavoisier : rien ne se perd, rien ne se crée, généralisé môme aux mouvements, est toujours vrai, même quand il s'agit d'un être vivant. Il n'y a qu'une cliimie et il n'y a qu'une physique. Dès-lors on comprend que l'on puisse établir l'équilibre des recettes et des dépenses faites par le corps vivant pour la matière qui le constitue, et aussi ré({uilibre des mouvements disparus et transformés, et démontrer expérimentalement que dans les phénomènes vitaux il n'y a ni création ni perte de mouvement, comme il n'y a ni création ni perte de matière.

C'est là un fait acquis; mais la question est de savoir s'il n'y a pas néanmoins intervention d'une nouvelle force dans les transformations de matière ou de mouvement qui constituent les phénomènes vitaux.

Le chimiste peut produire, par spthèse, des composés aussi complexes qu'un corps vivant; il peut faire la matière d'une cellule, d'un tissu; mais, entre ce produit de la synthèse chimique et le même tissu vivant, il y a un abîme que le savant ne peut jamais combler, et qui est la vie elle-même. Sans répéter l'expressive grossièreté de Malgaigne, qui rappelle trop la courageuse réponse de Waterloo, on peut mettre les chimistes au défi de faire une pauvre petite cellule vivante, malgré les magnifiques progrès de leur science.

De même les physiciens peu vent manier la chaleur, l'électricité dans tous les sens ; ils ne peuvent pas faire artificiellement réaliser à ces agents les véritables phénomènes de la vie.

Quels sont donc les grands caractères qui séparent les phénomènes vitaux des phénomènes physiques?

Le premier, le principal, c'est l'unité. L'être vivant est un; c'est un individu.

Quand vous considérez un bloc de pierre ou une masse cristallisée homogène, chaque partie a les mêmes propriétés que l'ensemble, et, par la juxtaposition des diverses parties, le tout n'acquiert aucune propriété nouvelle.

Dans l'être vivant, au contraire, aucune partie ne peut remplacer le tout, ne peut même donner l'idée du tout. Rien n'est indépendant; tout concorde, tout marche ensemble, tout s'harmonise vers un seul et même but : la conservation de l'individu et de l'espèce. C'est là une vérité fondamentale, sans laquelle vous ne pourrez comprendre ni la physiologie, ni la pathologie. Il faut être bien pénétré de cette solidarité des organes, de cette unité de la vie qui avait déjà frappé Hippocrate : consensus unus, etc.

La vie est cependant divisible. Quelques auteurs ont voulu voir dans la divisibilité de la vie une objection au Vitalisme. Ainsi, Vulpian cite les expériences de Trembley sur les polypes d'eau douce, et il ajoute : « Pour nous, dire que le principe vital est divisible, c'est dire qu'il n'existe pas ».

La conclusion ne me paraît pas rigoureuse. Chaque individu vivant est un ; mais la vie peut se multiplier, et les êtres nouveaux auxquels elle donne naissance constituent toujours des individus.

Dans un organisme vivant très-compliqué, dans l'homme même, toutes les parties sont vivantes : les cellules prises en elles-mêmes sont vivantes; les granulations moléculaires sont vivantes et peuvent vivre indépendamment. Mais la possibilité de l'existence indépendante de ces parties n'empêche nullement l'unité du tout. Dans l'être vivant, ces existences isolées ne sont plus indépendantes, elles sont absorbées dans la grande unité de l'ensemble.

Prenez des granulations moléculaires isolées ; elles vivront chacune d'une vie indépendante. Faites-en des cellules ; les conditions de la vie sont changées : chaque granulation ne vit plus à part ; c'est cet assemblage que vous appelez cellule qui vit et qui a son unité vitale. Détruisez cette unité, et vous voyez disparaître cette vie cellulaire en même temps que reparaissent les vies individuelles des nouvelles unités élémentaires, les granulations moléculaires.

Quand l'homme meurt, ses éléments recouvrent leur indépendance ; l'unité de l'homme est que la vie de l'homme n'existe plus, et le cadavre se putréfie, c'est-à-dire que les éléments constituants se mettent à vivre à leur manière et en toute indépendance ; car la putréfraction, comme les fermentations, n'est que la vie indépendante des organismes élémentaires.

Vous le voyez, la formule de Virchow : L'homme est une somme d'unités vitales, est fausse si on la prend dans son sens absolu. La vie est une ; dès qu'elle n'est plus une, elle n'existe plus. Mais cela n'empêche pas qu'elle puisse se diviser. Seulement, dès qu'elle se divise, elle se multiplie par là même. Il y a toujours autant de vies qu'il y a d'unités. Après la division du tout, ce sont les parties qui ont pris naissance qui vivent parce qu'elles sont unes.

Il n'y a donc, dans les découvertes modernes sur la vie des éléments des tissus, aucun principe contradictoire à la doctrine de l'unité de la vie.

Vulpian a encore objecté les faits de greffe animale: la queue d'un rat, insérée par P. Bert sous la peau d'un autre rat, s'y greffe et y vit. Je ne .vois là au contraire qu'une preuve nouvelle de ce grand fait, à savoir : que les vies individuelles des tissus du premier rat sont absorbées dans la grande unité vitale qui domine tout l'organisme du second, et dès-lors ces tissus font partie intégrante de l'animal sur lequel on les a greffés.

Il en est de même des expériences dans lesquelles Ollier montre le périoste faisant de l'os quand, il est inséré dans du tissu cellulaire sous-cutané. Je ne vois rien, dans tous ces faits-là, de contradictoire à l'unité de la vie ; au contraire.

L'unité, l'individualité, voilà donc un grand caractère que présentent les êtres vivants et qui n'est à aucun degré dans la matière brute. Et notez que cette unité apparaît dès le début même de l'existence, dès l'ovule, c'est-àdire avant que le système nerveux, que l'appareil circulatoire, se soient développés. C'est donc une propriété inhérente à la vie elle-même et non à tel ou tel organe ou tissu.

En second lieu, l'unité vivante, l'individu, a une évolution ; il a un commencement, un développement, une décroissance et une fin ; il naît et il meurt.

C'est là un caractère complètement étranger à la nature inorganisée. Un cristal, maintenu dans des conditions données, se conservera ou s'accroîtra éternellement, s'il est dans d'autres conditions ; rien ne rappellera chez lui, même de loin, cette évolution si remarquable de la vie, qui commence à la naissance et finit à la mort.

Et cet individu vivant possède encore la singulière propriété d'engendrer d'autres individus vivants. Sans s'amoindrir elle-même, la vie se multiplie. Où trouverez-vous, dans les transformations de mouvements physiques, quelque chose qui ressemble à la génération?

En réponse à Descartes, qui assimilait les animaux à des machines, Fontenelle faisait remarquer qu'en mettant ensemble une machine chien et une machine chienne, il en naissait une autre petite machine; tandis qu'en mettant deux montres à côté l'une de l'autre on ne les avait jamais vues se multiplier. C'est peut-être plus spirituel que profond; mais il n'en est pas moins vrai que rien dans le monde minéral ne peut être raisonnablement comparé à la génération, fût-ce même la cristallisation.

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