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Promenades archéologiques : Rome et Pompéi

Gaston Boissier · 1881 · Scanned text · Free in the US

122,201 words · about 8 h 33 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Gaston Boissier
Language
French
Published
1881
Length
122,201 words · about 8 h 33 min
Sections
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Text
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Contents (12)

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rCARTOLERIA^

PAOLOBALDASSARf

ViaBmcoS.SpintonO s\%i

Chapitre Premier

J'ai souvent entendu dire qu'il est dangereux de revoir après une longue absence les personnes ou les lieux qu'on a beaucoup aimés. On les retrouve rarement comme on se souvenait de les avoir vus. Le charme s'envole avec les années, les goûts et les idées changent, la faculté d'admirer s'aflaiblit; on court le risque de rester froid devant ce qui transportait quand on était jeune, et il se peut qu'au lieu d'un plaisir qu'on cherchait on ne trouve plus qu'un mécompte. Ce désenchantement est d'autant plus funeste qu'il s'étend d'ordinaire du présent au passé; quoi qu'on fasse, il finit par atteindre nos impressions anciennes, et gâte ces provisions de souvenirs qu'il faut garder fidèlement dans son cœur pour la fin de la vie.

C'est à ce péril que s'expose un voyageur qui n'a pas vu Rome depuis une dizaine d'années et qui se décide à y revenir. Que de choses se sont passées en ces dix ans! Rome a changé de maîtres ; la vieille ville des papes est devenue la capitale du royaume italien. Comment s'est-elle accommodée de ce changement? Quel effet produit sur elle ce régime nouveau, si différent de l'ancien? N'y a-t-elle rien perdu, et va-t-on la retrouver comme elle était quand on l'a quittée? Voilà la première question qu'on se pose lorsqu'on revient à Rome. Il est difficile de n'en pas être préoccupé, et, à peine le chemin de fer vous a-t-il débarqués sur cette immense place des Thermes de Dioclétien, si calme autrefois, si agitée, si bruyante aujourd'hui, qu'on ne peut s'empêcher de regarder de tous les côtés avec une curiosité inquiète.

La première impression, il faut l'avouer, n'est pas très favorable. Au sortir de la gare, on traverse un -quartier neuf qui a le tort de ressembler à tous les quartiers neufs du monde. — Rome serait-elle donc menacée de devenir une ville comme une autre ? — On y trouve de ces maisons d'une élégance banale, qu'où a vues partout; on côtoie un immense édifice, sorte de caserne sans caractère, sans style, destiné à devenir un ministère, et qui fait un piteux effet auprès des grands palais du seizième- siècle ; on traverse des rues larges et droites qu'inonde un soleil brûlant, et l'on se souvient que déjà du temps de Néron, quand il rebâtit la vieille ville sur un plus vaste plan, les badauds admiraient beaucoup la magnificence des nouvelles constructions, mais les gens sages ne pouvaient s'empêcher de regretter ces anciennes rues étroites et tortueuses où l'on trouvait toujours tant d'ombre et de frais ^ Ce début n'est guère encourageant, et le reste semble d'abord y répondre. Quand on descend du Quirinal au Corso, on trouve encore bien des changements dont on est frappé. Le Corso, avec les rues qui le traversent, depuis la place de Venise jusqu'à celle du Peuple, a toujours été l'endroit le plus animé de la ville ; il me semble qu'il est devenu plus animé encore, et que la population n'en est plus tout à fait la même. Les prêtres, les moines

surtout, y sont plus rares, et ceux qui restent ne paraissent pas avoir le regard aussi assuré el la contenance aussi fière : évidemment ils ne se sentent plus les maîtres. Parmi les gens qui les ont remplacés, on est fort surpris d'en voir beaucoup qui marchent vite et qui semblent avoir quelque chose à faire, ce qui ne se voyait guère autrefois. Aussi n'appartiennent-ils pas à l'ancienne population romaine : ce sont en général des employés de ministère, des commis d'administration, tous venus du dehors, et qui apportent ici des habitudes nouvelles. A l'heure même où, suivant l'ancien proverbe, on ne voyait que des chiens ou des Anglais dans les rues, on les rencontre actifs, affairés, heurtant du coude ceux qui sont sur leur route, au grand ébahissement des vieux Romains, qui ne peuvent pas comprendre qu'on sorte au moment de la sieste et qu'on se presse lorsqu'il fait chaud. Quand le soir est venu, le mouvement redouble. Il y a un moment, vers six heures, où la rue appartient aux marchands de journaux. Ils vous assourdissent de leurs cris, ils vous interpellent, ils vous poursuivent. Les journaux abondent à Rome; il y en a de tout format, de toute nuance, beaucoup plus de violents que de modérés, selon l'usage, qui sollicitent les clients par la modicité de leur prix et la vivacité de leur polémique. Que nous sommes loin du temps où l'on ne lisait que ce bon Giornale di Borna, si soigneusement expurgé parla police, si ami des gouvernements légitimes, et qui ne savait jamais les révolutions que plusieurs semaines après qu'elles s'étaient accomplies ! Faut-il donc croire que ce peuple sceptique et railleur, accoutumé et indifférent à tout, qui ne s'étonnait et ne s'indignait de rien, qui répondait aux emportés de tous les partis par un che voleté? ou un chî lo sa? soit devenu tout d'un coup enragé de politique? C'est un changement qu'on a grand'- peine à comprendre. On ne revient pas de sa surprise

4 PROMENADES ARGH E OLOG I QFI ES

lorsqu'on voit que les enseignes elles-mêmes contiennent des professions de foi, et que les coiffeurs s'intitulent pompeusement parruchiere nazionale ; lorsqu'on lit les réclames électorales et les boursouflures démocratiques qui couvrent les murailles. Yoilà certes de grandes nouveautés et qui risquent fort de n'être pas du goût de tout le monde. On ne peut s'empêcher de se demander ce qu'en penseront et ce qu'en diront ces admirateurs jaloux que Rome a possédés de tout temps, qui veulent qu'elle reste comme elle est. qui disent qu'on la gâte quand on y change la moindre chose, et qui criaient déjà que tout était perdu dès qu'un magistrat trop zélé s'avisait d'y faire un peu mieux balayer les rues ou d'y allumer sournoisement quelques réverbères.

Empressons-nous pourtant de les rassurer ; tout n'est pas aussi bouleversé qu'ils peuvent le croire, et le changement est plus à la surface qu'au fond. Les quartiers populaires ont conservé presque partout leur ancien aspect. Si, par exemple, après avoir parcouru le Corso^ on poursuit sa promenade audelà de la place de Venise, à travers les rues escarpées qui mènent au Forum, on retrouve tout à fait l'ancienne Rome. Ce sont bien les mêmes maisons qu'on a vues autrefois, aussi vieilles et aussi sales. Les madones sont restées à leur place, au-dessus de la porte d'entrée, et l'on n'a pas cessé d'allumer pieusement devant elles une lanterne tous les soirs. Si par hasard on lève un peu plus haut les yeux, vers les larges fenêtres sans rideaux, on est sûr d'y trouver assez de loques étendues pour contenter les amis les plus exigeants du pittoresque et de la couleur locale. Les cabarets, qui ressemblent à des caves, avec leurs grandes portes ouvertes, contiennent toujours ces joueurs nonchalamment accoudés sur la table, auprès d'un fiasque d'Orviète, et tenant des cartes grasses à la main. Quant aux osterie qui longent la rue,

LE FORUM.

je ne crois pas qu'elles aient beaucoup changé d'apparence depuis l'empire romain, et je songe en les voyant à ces unctœ popinœ dont l'odeur réjouissante causait tant de plaisir à l'esclave d'Horace.

Nous voici donc déjà, avec un peu de complaisance, en pleine antiquité. Si nous voulons que l'illusion soit encore plus complète, s'il nousplait d'avoir un moment ce qu'on pourrait appeler la sensation véritable de Rome, celle que nos pères ont éprouvée en la visitant, celle qu'ont décrite Chateaubriand et Goethe, allons un peu plus loin, au delà des maisons et de l'enceinte : pour être sûr de la mieux comprendre, il n'est pas mauvais d'en sortir. Passons, si vous le voulez, par la porte Pia et suivons la vieille voie Nomentane. Après avoir salué en passant la basilique de Sainte-Agnès et le temple rond qui servit de sépulture à la fille de Constantin , on arrive au Teverone, qu'on passe sur un pont très original qui porte encore des constructions du moyen âge. Quelques pas plus loin, à droite, s'élève une colline d'une étendue et d'une hauteur médiocres; il faut la gravir avec respect, car elle porte un grand nom dans l'histoire : c'est le Mont-Sacré. La démocratie a remporté là, il y a plus de deux mille ans, l'une de ses premières victoires, et pour l'obtenir elle a usé d'un moyen dont elle se sert encore très volontiers, la grève. Un beau jour, l'armée romaine, c'est-à-dire toute la population valide, quittant les campements où les consuls s'obstinaient à la retenir, vint s'établir sur cette montagne, décidée à y rester tant qu'on refuserait d'accepter ses conditions. 11 lui suffit d'attendre pour vaincre. L'aristocratie, effrayée de sa solitude, se lassa de résister, et elle permit au peuple d'instituer le tribunat.

Que de souvenirs se pressent à l'esprit du haut de cette colline! Cette immense plaine ondulée qu'embrasse le regard est celle où, suivant l'expression d'un historien, les Romains firent l'apprentissage de la conquête du monde. Tous les ans, il leur fallait combattre les petits peuples énergiques qui l'habitaient, et l'on s'y livrait des batailles furieuses pour la possession d'une bicoque ou le ravage d'un champ de blé. C'est là que, dans une lutte de plusieurs siècles, ils acquirent l'expérience de la guerre, l'habitude d'obéir et le talent de commander. Quand ils franchirent ces montagnes qui encadrent de tous côtés l'horizon pour se répandre sur le reste de l'Italie, leur éducation était faite : ils possédaient déjà les vertus qui les rendirent capables de tout conquérir. Depuis lors, que d'événements glorieux ! que de fois ces grands chemins, dont on suit encore la direction à la ligne de tombeaux qui les bordent, ont vu revenir les légions triomphantes! que de noms illustres rappellent à la mémoire ces fragments d'aqueducs, ces débris de monuments qui couvrent la plaine ! — Et nous avons ici l'avantage qu'une fois ces grands souvenirs ranimés, rien n'en peut distraire. Dans les pays fertiles, habités, pleins d'agitation et de mouvement, le présenl nous arrache sans cesse au passé. Gomment continuer à rêver et à méditer, quand le spectacle de l'activité humaine sollicite à chaque instant notre attention, quand les bruits de la vie arrivent de tous côtés à notre oreille? Ici, au contraire, tout est silence et recueillement.

Aussi loin que l'œil peut s'étendre, il n'aperçoit qu'une plaine nue, couverte à peine d'un maigre gazon, sans arbres que quelques pins parasols disséminés, sans maisons que quelques auberges pour les chasseurs. Le paysage ne frappe que par son ensemble; c'est une monotonie, ou plutôt une harmonie générale, où tout se fond et se mêle. Rien n'attire à soi l'attention, aucun détail ne ressort et ne détonne. Je ne connais pas de lieu au monde où l'on se laisse plus entraîner à ses pensées, où l'on échappe mieux à son temps, où, selon la belle expression de Tite-Live, il soit pluâ aisé à l'âme de se faire antique et de devenir contemporaine des monuments qu'elle contemple. Ce précieux avantage, la campagne romaine l'a tout à fait gardé, et il est difficile de prévoir quand elle pourra le perdre. On fait beaucoup de projets pour l'assainir et la peupler, mais la mort est entrée si profondément dans ce sol épuisé qu'il est probable qu'elle ne sera pas dépossédée sans peine. En attendant, jouissons du privilège que ce pays conserve de nous mettre mieux qu'aucun autre en communication avec le passé. Quelque effort que fasse Rome pour s'orner et s'embellir, pour se mettre à la mode du jour, c'est l'antiquité qu'on y va surtout chercher, et, grâce à Dieu, on l'y trouve encore. Avec ces grandes ruines qui l'encombrent et ce désert qui l'entoure, elle n'a pas pu et ne pourra pas de longtemps se donner un air aussi moderne qu'elle le voudrait. 11 est heureux pour elle et pour nous qu'elle y ait si peu réussi, car on peut lui appliquer ce que disait un poète de la renaissance de la Nuit de Michel-Ange : « C'est par sa mort même qu'elle est vivante, perch' e morta, ha vita ! »

I

Importance du Forum jusqu'à la fin de l'empire. — État dans lequel il se trouvait au commencement de ce sièele. — Fouilles de M. Pietro Rosa. — Essai de restauration de M. Dutert,

Tout invite du reste les gens qui visitent Rome aujourd'hui à s'occuper de préférence de l'antiquité : c'est l'antiquité qui semble avoir le plus profité jusqu'ici des événements de 1870. Le nouveau gouvernement devait beaucoup aux souvenirs anciens ; pour affirmer que Rome méritait d'être libre et de disposer d'elle-même, que l'RaUe avait le droit de la réclamer pour sa capitale, on s'appuyait volontiers sur l'histoire de la république et de l'empire, on parlait sans cesse du Sénat, du Forum, du Gapitole, et les revendications nouvelles gagnaient beaucoup à être protégées par ces grands noms. C'était une dette que le gouvernement italien avait contractée envers le passé et qu'il se mit en mesure de payer aussitôt qu'il fut installé à Bome. Dès le 8 novembre 1870, un décret du lieutenant du roi instituait une surintendance des fouilles pour la ville et la province, et en chargeait l'habile explorateur du Palatin, M. Pietro Rosa. Huit jours plus tard, les travaux du Forum commençaient.

Il est naturel qu'on se soit d'abord porté de ce côté. Le Forum a joui de cette bonne fortune rare d'être resté en tout temps le centre et le cœur de Rome. Dans presque toutes nos capitales modernes, l'activité et la vie se déplacent avec les siècles; à Paris, elles ont passé successivement de la rive gauche à la rive droite de la Seine et d'un bout de la ville à l'autre bout. Rome s'est montrée plus fidèle à ses anciennes traditions. Depuis le jour où, selon Denys d'Halicarnasse, Romulus et Tatius, établis l'un sur le Palatin et le Célius, l'autre sur le Capitole et le Quirinal, décidèrent de se réunir, pour traiter les affaires communes, dans cette plaine humide et malsaine qui s'étendait du Capitole au Palatin*, elle n'a jamais cessé d'être le lieu des réunions et des délibérations de la cité. Dans les premières années, il n'y avait pas d'autre place publique^, et elle servait à tous les usages. Le matin on y vendait toutes sortes de denrées, dans le jour on y rendait la justice, on s'y promenait le soir. Avec le temps les places se multiplièrent; il y eut des marchés spéciaux pour les bestiaux, pour les légumes, pour le poisson {forum boarium^ olitoriuni^ piscatorium)\ mais le vieux Forum de Romulus conserva toujours sa prééminence sur tous les autres. L'empire lui-même, qui changea tant de choses, ne le déposséda pas de ce (3rivilègo. On construisit autour de lui des places plus vastes, plus régulières, plus somptueuses, mais qui ne furent jamais regardées que comme des annexes et des dépendances de ce qu'on s'obstinait à appeler par excellence « le Forum romain».

Il résista aux premiers désastres des invasions, et survécut à la prise de Rome par les Wisigoths et les Vandales. Après chaque bourrasque, on s'occupait à le réparer tant bien que mal, et les barbares eux-mêmes, comme Théodoric, prenaient quelquefois la peine de relever les ruines qu'ils avaient faites. La vieille place et ses édifices existaient encore au commencement du septième siècle, lorsque le sénat eut l'idée malheureuse de consacrer à l'abominable tyran Phocas cette colonne dont Grégorovius nous dit « que la Némésis de l'histoire l'a conservée comme un dernier monument de la bassesse des Romains». A partir de ce moment, les ruines s'amoncellent. Chaque guerre, chaque invasion renverse quelque ancien monument qu'on ne prend plus la peine de réparer. Les temples, les arcs de triomphe, qu'on a flanqués de tours et couronnés de créneaux comme des forteresses, attaqués tous les jours dans la lutte des partis qui divisent Rome, ébranlés par des assauts furieux, finissent par s'écrouler et couvrent le sol de leurs débris. Chaque siècle ajoute à cet entassement. Lorsqu'on 1536 Charles-Quint traversa Rome, au retour de son expédition de Tunis, le pape voulut faire passer le vengeur de la chrétienté sous les arcs de Constantin, de Titus et de Sévère; rien ne fut épargné pour lui faire un plus beau chemin : « On a démoli et abattu, dit Rabelais, qui en fut témoin, plus de deux cents maisons, et trois ou quatre églises ras-terre. » Quelques années plus tard Sixte V fit transporter, dit-on, ,^ur cette place déserte les matériaux dont il était embarrassé, et qui provenaient des constructions qu'il faisait ailleurs.

Toute l'antiquité se trouvait recouverte et perdue sous plus de dix mètres de décombres. A partir de ce moment, le Forum, devenu le champ aux bestiaux, Campo Vaccino, prit l'aspect qu'il a conservé jusqu'au commencement de ce siècle. Ce ne fut plus qu'une place poudreuse, entourée d'églises médiocres, autour de laquelle s'élevaient quelques colonnes qui sortaient à moitié du sol, un endroit mélancolique et désert, tout à fait convenable pour y venir rêver à la fragilité des grandeurs humaines et aux vicissitudes des événements. C'est ainsi que l'ont représenté Poussin, dans son petit tableau de la galerie Doria, et Claude Lorrain, dans le paysage que possède le Louvre. Il semble que ces colonnes à demi enterrées auraient dû provoquer la curiosité des savants. Comment se fait-il qu'aucun d'eux n'ait entrepris, depuis la renaissance, de fouiller jusqu'à leur base pour découvrir le sol où elles s'appuyaient? Ce sol était celui du Forum ; on savait à n'en pas douter qu'on le trouverait jonché de débris historiques, et l'on ne songea jamais sérieusement à entreprendre des travaux qui pouvaient amener les plus belles découvertes. C'est seulement dans les premières années de ce siècle que les recherches savantes commencèrent; mais elles furent trop souvent interrompues, et soulevèrent encore plus de problèmes qu'elles n'en résolurent. Les renseignements qu'on en tira étaient si incomplets que des luttes acharnées s'élevèrent entre les archéologues. Chacun donnait un nom différent aux édifices qu'on avait découverts, chacun se faisait un plan particulier du Forum; on n'en connaissait ni les limites exactes, ni même la position précise : les uns supposaient qu'il devait s'étendre de l'arc de Sévère à celui de Titus, c'est-à-dire du nord au sud S les autres le plaçaient dans la direction tout

1. Quoique ces désignations ne soient pas tout à fait exactes, j'appelle côté nord du Forum celui qui est situé au pied du Capilole, et à fait opposée, de saint Adrien à saint Théodore, et tous croyaient trouver dans les écrivains anciens des textes formels qui appuyaient leur opinion. Pour que cette confusion pût être dissipée, de nouvelles fouilles étaient indispensables. Elles furent entreprises avec la pensée de faire cette fois une œuvre définitive. Il ne suffisait plus d'essayer quelques sondages pour toucher çà et là le sol antique, on était décidé à le débarrasser entièrement des décombres qui le couvraient et à le mettre partout à nu : c'était le moyen de savoir enfin la vérité sur les énigmes du Forum. M. Rosa continua d'abord à fouiller la basilique Julienne, qui avait été déblayée en partie sous l'ancien gouvernement, et en même temps il acheva de débarrasser les temples qui l'entourent. Ce travail terminé, on se trouvait connaître et posséder tout un côté du Forum, celui qui s'étend à l'ouest, depuis la rampe du Gapitole jusqu'aux premières arêtes du Palatin. On poussa alors les ouvriers en avant, vers le côté de l'est, et l'on ne s'arrêta qu'au bord des églises de Sainte-Martine et de Saint-Adrien. Le Conseil municipal de Rome ne permettait pas d'aller plus loin: il ne voulait pas laisser détruire les rues par lesquelles communiquent les divers quartiers de la ville moderne. Quelque pénible que fut ce contre-temps, on devait être satisfait de ce qu'on avait pu faire. On doit rendre cette justice à M. Rosa que les travaux qu'il a dirigés ont été vigoureusement conduits. Il a fallu enlever plus de 120 000 mètres cubes de terre, mais, sous ces décombres, on a retrouvé beaucoup de monuments anciens qu'on ne connaissait que de nom, et sur plusieurs points la topographie du Forum a été fixée.

côté sud celui qui va de S. Lorenzo in miranda (temple d'Antonin) à Sainte Marie-Libératrice. Le côté de l'est est celui que bordent les églises de Sainte-Martine et de Saint-Adrien; le côté de l'ouest, celui qui s'étend de la rue de la Consolation au Palatin.

i2 PROMENADES ARCHÉOLOGIQUES.

Il est regrettable que l'administration romaine n'ait pas cru devoir publier un journal détaillé de ces fouilles intéressantes; mais cette lacune est heureusement comblée en partie par l'ouvrage qu'un jeune pensionnaire de notre école de Rome, M. Ferdinand Dutert, a publié sur le Forum, et dont je vais beaucoup me servir ^ M. Dutert fut témoin des travaux de M. Rosa; il en suivit jour par jour les progrès, marchant derrière les ouvriers, recLfeillant et copiant les moindres débris d'ornements, les plus petits fragments de sculpture à mesure qu'ils les rencontraient sur leur route. Non seulement son ouvrage peut apprendre à ceux qui ne l'ont pas vu et rappeler à ceux qui l'ont visité l'état actuel du Forum, mais il a essayé de nous en faire connaître l'état ancien. Il répare ces temples en ruines, il relève ces colonnes renversées, il replace ces statues sur leurs bases et remet sous nos yeux toutes ces magnificences dont il reste à peine quelques débris. Je sais qu'il entre toujours beaucoup de conjectures dans les travaux de ce genre, mais la restauration de M. Dutert, qui s'appuie d'ordinaire sur des indications exactes, est en général très vraisemblable. On y a seulement signalé quelques lacunes et quelques erreurs que, dans l'état actuel de nos connaissances, il était fort difficile d'éviter^.

i. Le Forum romain, par M. Ferd. Dutert, architecte, ancien pensionnaire de France à Rome. Paris, chez A. Lévy. — 2, Voyez un article de M. Jordan dans le Jahresbericht de 1876, p. 171. Le reproche le plus grave qu'on ait adressé à M. Dutert, c'est d'être resté trop étranger aux questions d'érudition que le Forum soulève. Par exemple, il écorche sans pitié les noms propres; il donne le nom de Lepidius au triumvir Lépide, et Varcus fabianus devient chez lui l'arc de Fabien. Je ne relèverais pas cette faute, si on ne pouvait en tirer une leçon utile. On n'est pas assez persuadé à l'Académie de France qu'il ne suffit pas que la restauration d'un monument antique soit élégante et agréable à l'œil, qu'il faut aussi qu'elle soit exacte, et qu'elle ne peut l'être que si l'arcliitecte qui l'entreprend a d'abord étudié les témoignages de l'antiquité à propos du monument qu'il restaure. Pour-

Les travaux du Forum continuent, et rien n'y est entièrement achevé. Les ouvriers sont occupés à en fouiller les alentours; la place elle-même n'a pas pu être encore tout à fait déblayée. Aussi le moment n'est-il pas très propice pour essayer d'en connaître la topographie générale. On doit s'attendre que les découvertes qu'on fera plus tard éclaireront des problèmes qui semblent aujourd'hui insolubles, et montreront la fausseté d'opinions que tout le monde regarde comme certaines. Il faut donc ne s'avancer qu'avec beaucoup de prudence sur un terrain si mal assuré, éviter d'être trop affirmatif, s'en tenir aux probabilités, et se résigner d'avance de bonne grâce aux démentis que l'avenir nous réserve.

II

La Voie sacrée. — Discussioits sur sa dircclion. — Point? où l'on est sur de la retrouver. — Le Forum des rois et de la républiiue. — Emplacement du comitium et de la curie. — La première tribune aux harangues. — Les boutiques vieilles et les boutiques nouvelles. — Construction des basiliques.

Peut-être sera-t-il utile, pour l'étude difficile que nous allons faire, de ne pas nous établir du premier coup au centre du Forum. Explorons-en d'abord les environs, et tâchons d'y pénétrer par le chemin que suivait ordinairement la foule. Je suppose que nous venions du Golisée et de l'arc de Constantin ; nous trouvons en face de nous une grande rue antique, qui a conservé ses larges dalles, sur lesquelles roulent encore les voitures de la ville moderne. Elle monte droit devant elle, et gravit une

quoi les jeunes artistes de la villa Médicis n'ont-ils pas plus souvent recours à leurs amis du palais Farnèse? L'Académie de France et l'Rcole archéologique de Rome peuvent beaucoup s'aider l'une l'antre. C'est une bonne fortune pour l'art, cemme pour la science, qu'on les ait ainsi rapprochées : il ne faut pas qu'elles perdent les fruits de cet heureux voisinage.

rampe assez raide qui la mène sous l'arc de Titus. — Nous sommes sur la Voie sacrée.

Ce nom rappelle aussitôt les plus grands souvenirs de Rome. On l'avait donné, dit-on, à cette rue, à cause des cérémonies religieuses dont, à certains jours, elle était le théâtre^; il ne nous rappelle plus aujourd'hui que des fêtes patriotiques. C'est par là que les triomphes allaient au Capitole ; c'est là que s'entassait surtout la foule pour voir défiler le cortège, pour admirer le butin, et applandir le victorieux ^. Nous foulons avec respect ce sol où tant de grands personnages ont passé; nous voudrions pouvoir le parcourir tout entier et suivre ce chemin triomphal jusqu'au bout : malheureusement il n'est pas possible aujourd'hui de le faire. A peine a-t-on découvert la Voie sacrée sous l'arc de Titus, qu'on en perd aussitôt la trace. Les archéologues discutent avec acharnement pour savoir de quel côté elle se dirigeait. Chacun a son système et combat le tracé des autres : nous ne sommes • pas encore entrés dans le Forum, et déjà les obscurités commencent.

C'est pour les dissiper que Ton s'est décidé, l'année dernière, à déblayer tout l'espace qui s'étend entre la basilique de Constantin et le chemin qui longe le palais des Césars. On y a fait des découvertes qui ne sont pas sans importance. Arrivée sous l'arc de Titus, la rue, que nous venons de suivre depuis le Colisée, tourne brusquement à droite; elle suit une vaste terrasse, élevée au-dessus d'elle par quelques marches ; c'est sur cette terrasse qu'Hadrien avait bâti son temple de Rome et de Vénus dont il reste de si beaux débris. Près de la basilique de Constantin, la rue tourne à gauche; elle passe le long de la basilique et du temple de Romulus (église

4. Festus , p. 290. —2. Properce, m, 4, 22 : Mi sat erit sacra plandere posse via.

de Saint-Cosme et Saint-Damien) , puis descend vers le Forum, dans lequel elle entre près du temple d'Antonin et de Faustine. Cette rue est grossièrement pavée ; tout le monde s'accorde à reconnaître qu'elle appartient à une basse époque, et que ce sont les papes qui l'ont construite ou réparée; mais elle en recouvre une autre plus ancienne, et qui remonte véritablement aux Romains. Nous venons de voir que d'un côté elle côtoyait des monuments publics; de l'autre, elle était bordée par des maisons particulières. Les fouilles ont mis à découvert tout un ancien quartier, composé de maisons serrées les unes contre les autres et qui paraissent remonter aux premiers siècles de l'empire. Elles sont traversées par de grands murs de soutènement sur lesquels étaient construits des édifices d'un âge peut-être antérieur. Ce quartier, comme on voit, a dû être très bouleversé dans l'antiquité même. Les princes, bons ou mauvais, Auguste et Néron, Domitien et Trajan, étaient possédés de la manie de bâtir. Ils tenaient tous à attacher leur nom à quelque monument célèbre; et, pour que leur munificence eût plus d'éclat, ils voulaient le construire dans un des endroits les plus visités de la foule. C'est pour cela que le Forum et ses environs ont si souvent changé d'aspect.

Cette rue, que nous venons de suivre de l'arc de Titus jusqu'au Forum, est-elle véritablement la continuation de la Voie sacrée ? Quelques savants refusent de le croire. Ils ne veulent pas admettre qu'elle ait pu faire tous ces détours, et supposent qu'elle se dirigeait vers le Forum par un chemin plus direct. Nous possédons pourtant des textes précis qui, en parlant de la basilique de Constantin et du temple de Romulus, disent en termes exprès qu'ils sont situés « le long de la Voie sacrée* ». A la vé-

1. De Rossi, Bull, d'archeol. crist., 1867, p. 67.

1C PROMENADES A IICIIÉO LO GI QUES.

rite, CCS textes sont seulement des premières années du moyen âge, mais ils reproduisent l'opinion des dernières années de l'empire, que la tradition avait fidèlement conservée. Il est donc sûr qu'on donnait alors le nom de Voie sacrée à la rue que les dernières fouilles ont fait découvrir.

Mais en était-il ainsi dans les temps plus anciens ? c'est ce qu'il n'est pas aisé de dire : la question est devenue d'autant plus obscure aujourd'hui que, dans l'antiquité même, à ce qu'il parait, elle n'était pas très claire. L'exemple de Pompéi prouve que les rues alors ne portaient pas de plaques ; le nom qu'on leur donnait ne se répandant que par l'usage, il pouvait y avoir beaucoup d'incertitude et d'obscurité dans la façon de les désigner. C'est ainsi que Varron et Festus nous disent que le peuple ne savait pas très bien ce qu'on devait appeler « la Voie sacrée^ ». Naturellement nous le savons bien moins encore de nos jours. Il y a, à ce propos, trois opinions diverses qui ont été soutenues avec ardeur par des archéologues distingués. Les uns veulent que la Voie sacrée, depuis l'arc de Titus jusqu'aux rampes du Capitole, se soit dirigée droit devant elle, le long du Palatin^ du temple de Castor et de la basilique Julienne. Dans cette hypothèse, il en resterait encore une partie à découvrir, celle qui est cachée sous la route poudreuse qui mène au palais des Césars. Les autres, au contraire, croient la re- :onnaître dans cette rue dont je viens de parler et qui suit la basilique de Constantin et le temple de Romulus ; mais, arrivés à l'endroit où elle entre dans le Forum, c'est-à-dire vers le temple d'Antonin, ils se divisent. Il y en a qui pensent qu'elle continuait tout droit et qu'elle allait passer sous l'arc de Sévère; d'autres supposent

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