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DES JESUITES
EN RUSSIE
ET DANS L'ARCHIPEL GREC.
II Le Père De Grivel A L'un De Ses Amis, A Paris
Des bords du Volga, le 5 avril 1805*.
Mon cher ami,
Vous croyez peut-être que les missions de Saratow sont des missions à la saint François Xavier , qu'il y a ici : Pericula (luminum , pericula latronum. Il en est bien quelque chose; mais elles ne leur ressemblent que très-peu sous ce rapport. Nous habitons un pays civilisé, mais seulement depuis trente-huit ans. Auparavant il n'était habité que par des hordes de Tartares, qui se retirèrent lorsque Catherine II y plaça des colons allemands, qui ont apporté ici leur industrie, leurs mœurs, leur civilisation. Il est bien vrai qu'ils sont devenus un peu Russes, un peu Cosaques, un peu Kalmouks, à cause du voisinage. Au reste, ce sont de bonnes gens, c'est le bon fonds, la bonne pâte allemande. Ils n'ont plus cependant toute la simplicité et l'in-
(1) En tête de cette lettre se trouve l'indication suivante : Lettre écrite des bords du Volga, par M. Cabbé de Grivel, fils d'un ancien officier général, et actuellement missionnaire- jésuite en liussie, à un de ses amis, à Paris.
nocence germaines, mais ils sont forts dans la foi. Le défaut de secours spirituels avait fait tort à leur moral; mais comme ils sont dociles et que l'esprit de nouveauté n'a pas pénétré jusqu'ici, il ne sera pas difficile d'en faire de fervents chrétiens. Il n'y a que vingt mois que la Compagnie est chargée de ces missions, et déjà il y a un changement notable. Les cabaretiers et les musiciens se plaignent qu'on ne boit et qu'on ne danse plus tant; c'est bon signe. Une seule chose nous met dans l'embarras : c'est l'extrême pénurie des livres d'école et de piété, et la presque impossibilité d'en avoir. On en a cependant imprimé un bon nombre à Polocz et nous en attendons d'Augsbourg, où un de nos confrères fait une collecte ; mais qu'est-ce pour cent mille catholiques répandus dans le gouvernement de Saratow? Ils sont divisés en dix missions, dont six sur la rive gauche , et quatre sur la rive droite du Volga. Chaque mission est composée de deux, trois, quatre ou cinq colonies ou villages. Les maisons sont de bois, les colons sont assez aisés. Le missionnaire habite une des colonies de sa mission; il a une bonne maison de bois avec un jardin.
Nous sommes icï"comme des curés qui ont des succursales à soigner, seuls et éloignés les uns des autres. Ma mission est à Rrasnopolie sur la rive gauche. J'ai neuf-cent-soixante-deux communiants,
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en quatre colonies, dont la plus éloignée est à sept lieues. Chacune a une assez jolie église de bois. Nous sommes ici tranquilles et en sûreté, quoiqu'à soixante-dix ou quatre-vingts lieues d'une horde de Tartares voleurs, pires que les Arabes. On les appelle Kirguis. Il y a trois ans qu'ils emmenèrent en captivité plus de trois cents personnes; mais à présent un cordon de troupes borde la frontière et rend le passage impossible.
Notre rive gauche est une plaine immense : il n'y a d'inégalités que celles produites par l'écoulement des eaux. Cette plaine s'étend jusqu'aux monts Ourals, c'est-à-dire l'espace de cent -cinquante ou deux cents lieues dans sa largeur. Sa longueur est depuis la mer Caspienne jusqu'à la Mer glaciale. On ne peut pas la regarder comme interrompue par l'existence de quelques collines parsemées çà et là , auxquelles on a fait l'honneur de les appeler montagnes. Nous sommes ici au 50° de latitude. La terre y est, pendant cinq mois de l'année, couverte de neige; l'été pourtant est aussi chaud qu'en Lombardie, puisque nous cultivons des melons en pleine terre. Il pleut rarement , mais la fonte des neiges y supplée en humectant la terre à une grande profondeur. Nous n'avons ici pas une pierre, pas un caillou, peu ou point d'arbres fruitiers, un peu de bois sur les bords du Volga.
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En revanche, le pays produit une grande quantité de grains, dont le commerce fait subsister les colons : des prés et des champs sont presque les seuls objets que l'œil découvre. Somme totale , notre pays ne vaut pas l'Allemagne ; les anciens colons la regrettent; les jeunes croient qu'il n'y a rien de plus beau que la vaste plaine où ils ont vu le jour. Quant à moi, qui ai habité de beaux et de bons pays, je suis très-content de celui-ci; et je pense qu'ici-bas, aride ou marécageux, beau ou laid, chaud ou froid, c'est toujours une vallée des larmes et un lieu d'exil. Ce n'est pas ici un Japon ni un pays des Hurons ; ce n'est pas non plus un Paraguay : c'est un diminutif de l'Allemagne, quant au moral; et jusqu'ici, il n'y a pas d'apparence que nous mourions martyrs. Nos occupations nous laissent peu de repos : il faut tous les jours courir d'une colonie à l'autre. Il est vrai que nos braves colons ne laissent pas manquer leurs missionnaires de chariots; mais ces voitures agrestes et conduites assez lestement, secouent et fatiguent terriblement les voyageurs. Heureusement, les traîneaux qui circulent cinq mois de l'année nous offrent une manière de vovager plus douce, et remplacent les cahots par une espèce de balancement continuel, d'un côté du chemin à l'autre; mais ces voitures rapides culbutent au moindre obstacle qu'elles rencontrent
Je suis très-heureux, et disposé à rester ici bien volontiers le reste de ma vie.
Agréez , etc.
F. de Grivel.
Nota. — Quand le P. de Grivel manifestait à ses amis de Paris la joie qu'il éprouvait au service de Dieu sur les bords du Volga , il avait déjà trentesix ans et partant il avait passé l'âge de l'enthousiasme; mais il avait apporté du noviciat de Polocz cet entrain merveilleux que donne l'abnégation religieuse et qu'il conserva toute sa vie. Le P. Kohlmann nous a transmis dans le Post-scriptum d'une de ses lettres , écrite le 17 juin 1864 de Georgetown (Amérique) , le plus bel éloge du noviciat de Polocz : « Le P. de Grivel, dit le P. Kohlmann, nous écrit ce qui suit : La ferveur qui règne dans le noviciat est admirable; mon bonheur est trop grand. Je suis parmi les anges, dans un pays de bénédiction; venite et videte. Nous voyons toujours avec une nouvelle joie arriver de nouveaux compagnons pour s'associer à nous et à nos travaux futurs. La gaîté, la modestie, la simplicité, l'exactitude à observer la règle, l'union des cœurs, la charité, l'esprit de Jésus-Christ, voilà ce qu'on trouve dans notre noviciat et ce qu'on v admire » (1).
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The end
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