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MÉMOIRIÎ
Introduction
La mission du Kiang-nan ou de Nankin compte depuis plusieurs siècles parmi les œuvres les plus chères à notre compagnie , et après une éclipse de soixante ans, la divine miséricorde la bénit de nouveau entre ses mains ; mais les ouvriers ne sont pas aussi nombreux, ni les moyens d'action aussi puissants qu'il le faudrait pour obtenir tous les résultats désirables.
On me questionne à ce sujet ; on veut que je dise si
la révolution actuelle n'est pas un motif d'attendre la
décision des événements , avant de se résoudre à de
nouveaux sacrifices et d'entreprendre des opérations
plus importantes. On sait déjà que le Ciel, dans sa
bonté pour nous et pour les populations que nous
évangélisons , féconde nos travaux, multiplie nos
chrétiens , nous fait goûter, en augmentant la piété
2 INTUODUCTION .
parmi eux, ces consolations solides qui sont le centuple promis sur la terre au dévouement. Chaque année nous enregistrons au moins un millier de catéchumènes et de néophytes , chiffre qui fut même dépassé dans nos missions de 1853 autour de Nankin. L'esprit du peuple s'améliore , les masses commencent à s'ébranler; et les Chinois de nos contrées, en se faisant catholiques, se montrent souvent capables des vertus les plus opposées aux vices originels de la nation. Tout missionnaire qui aime les âmes du même amour que notre aimable Sauveur, a cent fois admiré avec bonheur ces merveilleuses métamorphoses de la grâce. Mais on désire connaître, avec notre estimation de la crise actuelle au point de vue apostolique , quel parti nous comptons tirer des circonstances. La réponse à ces doutes et à plusieurs autres se trouvera dans les notes que nous publions sous le titre de Mémoire.
Je le déclare tout d'abord : je fonde sur cette crise l'espoir d'une époque glorieuse à nos missions. Non que je compte beaucoup sur les réformateurs insurgés : la mission de Tien-té (mission qu'il prétend avoir reçue dans une vision , et en vertu de laquelle il se dit destiné à effacer les méchants , c'est-à-dire les Tartares et les idolâtres , de la surface de la terre ) offre lnï'homxtion. S
trop de ressemblance avec le rôle de Mahomet pour que nous soyons entièrement rassurés de ce côté. Mais notre espoir ne sera pas confondu , parce qu'il repose sur Dieu qui sait tirer le bien du mal. Déjà les Kjangnanais , s'apercevant que le vieil édifice va crouler, se pressent autour de nos églises et demandent à nos écoles un asile pour leurs enfants.
Je n'hésiterais pas à formuler mon opinion en ces termes : ce L'insurrection chinoise est née des entrailles mêmes du pays ; toutes sortes de malaises et de ressentiments l'ont préparée de longue main, les sociétés secrètes de l'Asie l'ont excitée , et celles de l'Europe n'y sont pas sans doute étrangères. Mille passions , mille intérêts poussent le mouvement; les mécontents et les opprimés l'invoquent plus ou moins haut ; le peuple le voudrait avec ses avantages , mais sans ses désastres; les étrangers l'attendent, quelques-uns d'eux le secondent, le démon voudrait le diriger, mais Dieu le mène. »
Au reste , pour que nos lecteurs soient à même de prononcer en toute connaissance de cause, nous allons leur esquisser la situation , en leur faisant connaître , d'après les informations les plus récentes , les divers éléments qui sont en présence, savoir : l'empire chinois, l'insurrection et les puissances européennes.
Tout ce que nous avons à dire se rapporte à ces trois chefs*
I
Quiconque a lu l'histoire clu Bas-Empire de Constantinople, se représentera aisément la décadence d'une monarchie païenne aussi vaste que l'Europe entière, et plus vieille qu'aucun de ses gouvernements. La Chine, c'est un État qui laisse tous les ferments de discorde bouillonner dans son sein, provoque les tempêtes qui s'amoncèlent sur ses côtes , repousse les secours qui le sauveraient. C'est, dans l'armée, le manque de cœur, de forces, d'armes et de discipline ; dans les académies , conservatrices jadis sévères du goût antique, une littérature vide, sonore, et si molle, que le nom même de la mort en est banni ; dans le commerce et l'agriculture, le manque de sécurité , et des impôts arbitraires substitués à l'impôt légal au gré des exacteurs ; dans la magistrature, la rapacité, l'injustice officielle , le vol effrontément pratiqué par les chefs des tribunaux à l'aide de leurs satellites.
Les côtes et les canaux sont infestés de pirates assez hardis pour attaquer les cités, tandis que de sanglantes collisions éclatent entre les paysans et les préfets ou gouverneurs. Aussi voyons-nous se succéder rapidement les révoltes locales : à Tsi-pao , près de Chang-hai, en 1849; dans le Kuam-si, en 1850; à Ning-po, dans le Tché-kiang, en 1851; à Tsim-pou , dans le Kiang-nan, en 1852; enfin, au mois de septembre 1853, Chang-hai est emporté par un hardi coup de main des résidents Fokiénois et Cantonnais.
A cette époque de décadence , la guerre de l'opium s'est faite ; cinq ports ont été ouverts aux Occidentaux ; les doctrines, les intérêts de tout genre ferment tent au cœur du pays, et les malaises longtemps contenus s'apprêtent à éclater.
Que peut , pour sauver cette société décrépite , le bouddhisme de Fô , immense variété de celui de l'Inde, avec ses bonzes corrompus et incrédules, et les masses qui n'ont faim que de riz et de sapèques ? Ni la secte des lettrés , ni les doctrines de Confucius , perverties par des interprétations superstitieuses , ni sa morale dépourvue de sanction , ne rendront la vie à ce corps malade : possédés tout entiers par l'ambition des places et des boutons , les lettrés chinois sont de la dernière indifférence en matière de religion.
D'ailleurs, cette Chine, que l'on croit immuable, est bien l'un des pays les plus secoués par les révolutions dynastiques et la guerre civile. Longtemps son terril t) INTRODUCTION.
toire fut partagé entre une multitude de royaumes ennemis ; l'un d'eux , appelé Choum-kouo ( royaume du milieu) à cause de sa position centrale, ayant enfin prévalu, imposa son nom à tout l'empire (et ce nom, par conséquent , n'a aucun rapport à la prétention d'occuper le centre de la terre). Sans parler de la conquête tartare , il est assurément peu de peuples aussi mêlés avec les étrangers , en dépit des lois qui interdisent de sortir de l'empire , lois tout aussi inefficaces que celles qui prohibent l'entrée de l'opium. On rencontre des Chinois à tous les postes du littoral et des îles de l'océan Oriental : 1,500,000 à Siam, 80,000 à Syngapour, 40,000 à Pinang , 50,000 à Manille, 400,000 a Java; je ne sais quel nombre dans les Moluques, à Amboine, à Ternate, à Timor, à Bourbon, à Maurice, en Californie, à Calcutta, à New-York. Partout où ils abordent en nombre , ils finissent par absorber à leur profit les transactions commerciales , même en des lieux où les Européens , avec leurs airs de marchands grands seigneurs, se ruinent et ruinent les autres par leurs banqueroutes. Les Hollandais ont opposé des lois barbares à cet envahissement de l'industrie et de la patience chinoises dans leur colonie de Batavia. Les Chinois commercent avec le Japon; la Corée est tributaire de leur empereur ; la Cochinchine et le Tonquin furent , à certaines époques , une continuation de la Chine ; la Tartarie appartient à leur civilisation; H y a quelques années que leur ambassadeur à Lassa dictait la loi au grand lama du Thibet. Dans toutes ces contrées le chinois se parle , ou du moins s'écrit ; et de plus les Chinois apprennent trèsfacilement les langues étrangères. Sans méconnaître que la Chine a fourni au reste du monde, en richesses et en industrie, beaucoup plus qu'elle n'a reçu, je dois noter cependant le talent d'imitation de ses habitants, leur aptitude singulière à s'approprier ce qui leur convient chez les autres nations. Faut-il s'étonner que les Chinois voyageurs aient rapporté de leurs courses des opinions, des idées qui favorisent le mouvement ? Les derniers coups de canon tirés en Chine, en élargissant les voies à l'exportation du thé , de la soie et des hommes , ont aussi aidé les doctrines bonnes et mauvaises à pénétrer plus facilement en même temps que l'opium.
Cette dissolution des choses et des idées a lieu dans un pays livré à toutes les indifférences , qui n'a plus guère que des habitudes et point d'affections , où l'on brûle de l'encens devant des divinités auxquelles on ne croit pas, comme on révère l'empereur par une routine sans conviction. Autrefois on n'eût jamais osé
§ INTRODUCTION.
accuser cTinconduite le souverain du Céleste Empire : il y a 15 à 14 mois que j'ai entendu blâmer les mœurs de ce prince. C'est un progrès, bon ou mauvais, je ne juge pas , mais plus grand qu'on ne pense. Les mandarins ne portent plus seuls toutes les colères de l'honnêteté indignée. « L'empereur est bon, disait-on jadis, mais ses agents ne valent rien. » L'année dernière un indigène me disait : « Il n'est pas bon de demander si l'on désire le renversement de ce qui existe ; tout le monde veut une amélioration. »
II,
Depuis la conquête tartare et les victoires de la dynastie mantchoue , dont les mains affaiblies laissent aujourd'hui échapper le pouvoir, il se trouva des Chinois indomptés , quoique battus , qui formèrent dans tout l'empire des comités mystérieux. De génération en génération, ils renouvelèrent le serment de l'union qui avait pour but d'abattre le trône abhorré des vainqueurs. A la longue, il sortit de là des clubs, ou plutôt des bandes de brigands redoutables. La conspiration était donc en permanence, épiant et dirigeant les mouvements du pays. Les règlements de la société sont rendus en un certain argot cabalistique dont les figures presque maçonniques trompent le sens du vulgaire, Seuls les initiés ont le mot de l'énigme, et ils usent de la plus grande discrétion à l'égard des aspirants et des novices.
Les Miao-tsé forment, dit-on, au milieu de rempire, une république de Chinois qui, après la chute de la dynastie des Mings, n'accepta point la domination étrangère ; et retirés dans leurs montagnes pour attendre des temps propices , ils devinrent par leurs incursions la terreur des habitants de la plaine et des commandants militaires. Les conjurés n'ignoraient pas que ces montagnards indépendants prendraient les armes au premier signal ; ils comptaient aussi sur les nombreux mécontents de tous les corps de l'État , et sur cette formidable piraterie toujours prête à envahir les fleuves et les villes du littoral.
Quel est le contingent de l'Europe dans le mouvement insurrectionnel ? Il serait difficile de le dire au juste. Les sociétés secrètes de l'Europe viennent d'inaugurer leur loge de Hong-kong, par une procession dont le caractère public était relevé par la présence de plusieurs fonctionnaires anglais ; Garibaldi et d'autres apôtres de troubles ont pu se mettre en rapport avec les indigènes ; d'ailleurs, les villes maritimes possèdent des journaux où bon nombre de Chinois lisent, soit en anglais, soit en portugais, les discussions politiques de nos contrées; les méthodes de nos révolutions leur sont connues , et , vu la faiblesse du pouvoir actuel, il est certain qu'on ne pouvait sonner le tocsin en temps plus opportun.
Le christianisme a-t-il contribué en quelque chose à grossir les rangs des insurgés? Expliquons-nous clairement ; oui , si Ton peut nommer christianisme cette connaissance confuse de notre foi qui a survécu , en plus d'une contrée , à la ruine des anciennes missions. Dans une lettre qui me fut adressée le 5 août 1853, on m'assure que parmi les rebelles il en est qui adorent le vrai Dieu et détruisent les idoles en haine de la superstition; qu'ils appartiennent à la tribu des Miao-tsé, et que leurs ancêtres avaient été convertis au christianisme, sous la dynastie des Mings, par trois missionnaires jésuites. « Les apôtres étant morts sans laisser de successeurs , à cause du changement de dynastie et de l'isolement de cette tribu dans les montagnes , serait-il étonnant , ajoutait le prêtre indigène Sin-œen, qu'il se fût introduit , pendant un intervalle de deux cents ans, quelques altérations dans les dogmes que professent les Miao-tsé et dans les formules qu'ils récitent? »
Et puis , les chrétiens ne sont-ils pas disséminés dans tout l'empire? et, quoique le Kuam-si (où la révolte a éclaté) n'en possède pas , ceux de ses habitants qui fréquentent les ports ouverts aux Européens ne voient-ils, n'entendent-ils rien? L'armée insurrectionnelle ne compte-t-elle pas parmi ses généraux un ancien préfet de Chang-hai? N'y a-t-il pas un grand nombre d'infidèles qui ont contracté des alliances avec les chrétiens et dont les femmes sont baptisées? Lorsque le P. Languillat, en 1847, était enfermé dans les prisons du Chang-tong, un magistrat plus humain que les autres le secourait en secret , lui adressait à mots couverts des questions sérieuses , lui parlait de sa femme , qui désirait entretenir le missionnaire, se recommandait à ses prières, etc. ; ce magistrat était tout au moins l'époux d'une chrétienne. On dit que dans le mouvement il y a beaucoup de Chinois exilés ; n'auraient-ils pas rencontré dans les mines des chrétiens victimes des persécutions? Voilà bien des manières d'expliquer ce christianisme bâtard qui s'attaque aux bonzes et aux idoles , en même temps qu'il se livre à des excès déplorables dans lesquels nos néophytes ne sont pas épargnés.
Il faut tenir compte aussi des efforts de la propagande protestante, qui, après avoir établi prudemment ses bureaux dans les ports ouverts à l'Europe , envoie de tous côtés ses émissaires chargés de livres. Cette propagande est si intrigante que je suis parfois rentré chez moi les poches pleines de papiers hérétiques, sans connaître la main généreuse à qui je les devais. Les sectes qui ont si adroitement dérobé à la confiance d'un vieillard la traduction de la Bible, composée par un ancien jésuite et conservée à la procure de la Propagande , ont bien pu profiter aussi des 800 ouvrages imprimés ou manuscrits dans lesquels les missionnaires des deux derniers siècles expliquaient la religion et les sciences ; ces sommes doctrinales ne peuvent-elles pas être un levain actif dans la masse désordonnée du paganisme ? Il est vrai que les protestants, en cherchant à s'approprier ces productions, ont souvent travesti d'une manière pitoyable le sublime langage des écrivains catholiques. Un haut fonctionnaire , qui avait sous les yeux la parodie protestante de l'ouvrage d'un jésuite, nous disait un jour : « Vous aviez des livres profonds de pensée et beaux de style, pourquoi les altérez-vous pour en faire des livres qui ne valent plus rien ? » Il croyait la contrefaçon faite par nous. Quoi qu'il en soit, il y a dans cet amalgame un élément chrétien qui pénètre dans les masses et dont les insurgés ont pu s'emparer.
Qu'on joigne à ces diverses influences un mélange très-prononcé de mahométisme ; qu'on y joigne encore le judaïsme , qui s'est probablement introduit dès avant Jésus-Christ, et l'on aura une idée confuse, quoique fidèle , de l'esprit religieux et politique dont les insurgés sont animés. On doit comprendre toutefois que nous ne parlons ici que des masses ; les lettres que nous publions dans notre Appendice feront connaître plus à fond la pensée des chefs.
m.
Quelques mots maintenant sur le rôle des puissances européennes en présence des derniers événements.
On a pu s'étonner de leur inaction prolongée , alors surtout que la sécurité des biens et des personnes était si gravement compromise jusque dans les ports ouverts à notre commerce et surveillés par nos consuls. Nous n'avons pas mission pour justifier cette longanimité ; peut-être, néanmoins, les renseignements que nous allons produire serviront-ils à l'expliquer»
D'un côté , le caractère problématique de l'insurrection, de l'autre, les actes contradictoires du gouvernement impérial , ses tergiversations , ses détour s , tenaient en suspens les représentants de l'Europe ; et , s'ils comprenaient combien leur intervention eût été opportune pour mettre un terme à la spoliation et au carnage, ne pouvant se fier ni aux uns ni aux autres, ils hésitaient à agir, craignant toujours de faire triompher une mauvaise cause. Voici quelques faits à l'appui de cette assertion.
Le gouvernement de Pékin était loin de s'attacher la portion la plus pure de la nation , celle qui , par la religion catholique , avait des alliances au dehors. Sans doute, nos 73,000 fidèles de Nankin et ceux de toute la Chine , au nombre de 500,000 , ne conspiraient pas contre le pouvoir dont ils souhaitaient plutôt la conversion que la perte ; mais ils ne pouvaient pas non plus dire à la France : « La dynastie qui croule est digne de votre appui , à cause de la justice qu'elle rend à la religion professée et protégée par vous* » Un seul motif militait en faveur de cette dynastie lorsque la guerre s'alluma contre elle , et qu'elle se vit réduite à solliciter nos vaisseaux d'intervenir dans ses embarras : c'est qu'en prêtant secours aux troupes impériales, on couperait court à des malheurs dont la fin était irsiKoiRic j ion. 15
impossible à prévoir, et qu'on obtiendrait ainsi assez d'aseendant pour régler les conditions de la paix à l'avantage des opprimés et à la gloire du pavillon protecteur.
Quelques bacheliers chrétiens comprenaient ainsi le rôle de la France , et cet avis , conforme d'ailleurs aux convictions de notre consul , était partagé par plusieurs agents ou officiers français , anglais et américains. Un Anglais , dont la position commerciale est des plus importantes , disait tout haut : « Si M . de Montigny eût été mis à la tête des forces européennes à Chang-hai, les Chinois auraient cessé de s'entre-tuer , nos affaires et nos bénéfices se seraient accrus ; nous aurions à Pékin des ambassadeurs qui, en réformant l'administration impériale , garantiraient nos intérêts et la liberté. C'est la seule conquête utile. Ce qu'il faut en Chine , c'est la franche ouverture du pays ; l'entente des Européens est d'autant plus naturelle , qu'ici les intérêts ne se contrarient pas. »
Je ne combats pas ces calculs des lettrés chinois et des commerçants anglais ; je suis même persuadé qu'ils sont appuyés sur des raisons assez solides. La sérieuse défense de Chang-hai contre les artisans de pillage paraissait, en tout cas, un devoir d'honneur et d'humanité. Mi de Montigny et tout son consulat*
M. le commandant de Plas et tout son état-major l'acceptaient à ce titre en mai 1853; M. de Bourboulon^ notre ministre plénipotentiaire , croyait cette mesure d'honnête politique; M. Àlcock, consul d'Angleterre ^ abondait dans le même sens ; et une proclamation commune était à la veille de rassurer la ville, lorsque la Suivante , frégate à vapeur américaine, s'isolant de la convention, prit la route de Nankin et alla s'échouer sur les bancs du Yang-tsé-kiang. C'est alors que l'arrivée d'un personnage important fit rompre la convention anglo-française. Si les rivalités ne se turent pas en ces graves circonstances , ce n'est la faute ni du consul , ni du commandant français. Si l'attitude douteuse des Américains fut souvent invoquée par les Anglais comme un prétexte de s'abstenir, on vit plus tard M. Marshal, commissaire des États-Unis, se ranger à l'opinion française. Mais alors il motivait son abstention sur des raisons dont lui seul était juge. C'est son secret.
Cependant l'insurrection commençait à prendre un caractère menaçant , et les espérances que l'on avait conçues d'abord faisaient place à la crainte. Dans les premiers mois de la révolte du Kuam-si , et même après l'invasion du Hou-kuang , le peuple du Kiang-nan avait répété les bruits répandus, presque tous favorables au mouvement, et s'était persuadé que Tordre et la joie régnaient dans les départements conquis. Il avait méprisé les proclamations des vice-rois , qui, prodiguant aux insurgés les qualifications de rebelles, de pirates et de brigands, les peignaient comme des hommes intrépides dans les combats , entêtés comme les adorateurs de Tien-Chu ( maître du ciel), prêts à mourir plutôt que de renier Jésus-Christ. D'ailleurs , les émissaires secrets de la révolution préconisaient le mouvement par les titres de restauration nationale , d'allégement des contribuables , de retour aux lois de la Chine , d'expulsion des étrangers. Le coup d'œil que nous avons jeté sur les douleurs du pays fera comprendre qu'on accueillait volontiers ces espérances. Telle était la disposition générale des esprits , quand des nouvelles de sang et de pillage arrivèrent des provinces traversées par le torrent insurrectionnel. A la fin de 1852, on apprend que l'armée des rebelles est à Kieou-kiang, aux frontières du Hou-pé, du Kiang-si et du Kiang-nan; et au mois d'avril 1853, qu'elle s'est emparée de Nankin, de Tchen-kiang et Yang-tcheou-fou. On connaissait assez la lâcheté des troupes impériales pour savoir qu'elles n'opposeraient à l'invasion qu'une barrière nominale.
Aussi croyait-on voir à chaque instant les hommes du Kuam-si entrer dans Sou-tcheou, dans Soinkiang et jusque dans Chang-hai , et avec eux le pillage, le viol et l'assassinat. Car mille bruits sinistres étaient venus grossir l'effroi causé par leur approche : on avait rencontré des barques chargées de prisonnières , et les habitants de Tsom-ming et de Hai-men avaient vu des cadavres roulés par le fleuve jusque sur leurs côtes. Chacun mettait en lieu sùr ce qu'il avait de plus précieux ; les femmes et les trésors étaient transportés au fond des campagnes.
L'alarme fut à son comble lorsqu'on apprit en détail les horreurs qui avaient accompagné l'occupation des trois villes kiang-nanaises. Bornons-nous à rappeler en peu de mots ce qui s'était passé à Nankin.
Dans cette ville désolée , les ïartares , et avec eux une multitude dont on porte le chiffre au delà de 50,000, périrent par le glaive , par le feu ou sous les décombres des maisons incendiées. De ce nombre furent trente personnes de la plus noble de nos familles chrétiennes ; une autre famille périt en défendant sa porte contre l'invasion. Plus de 150 chrétiens priaient ensemble dans la chapelle , lorsqu'une troupe turbulente entre les armes à la main et somme la pieuse assemblée de s'affilier à la nouvelle religion, de chanter les hymnes et de prendre parti pour
Tien— té. Sur l'article de la foi et des hymnes, les serviteurs de Dieu se montrèrent inflexibles. Les solliciteurs se présentaient de trois en trois jours , menaçant chaque fois de mettre à mort à leur prochaine visite les réfractaires. Dans l'intervalle, des tentatrices païennes eurent charge de faire mollir la constance des chrétiennes, et les trouvèrent inébranlables. Des libertins mirent en œuvre d'infâmes procédés dont triompha la vigoureuse indignation des chastes néophytes.
Un jour, c'était, je crois, le vendredi saint, les prisonniers (car l'église était devenue prison) adoraient les cinq plaies de Notre - Seigneur ; les persécuteurs se présentèrent, et cette fois encore leurs manœuvres n'aboutirent à rien. Cet échec met la troupe en fureur, et elle rappelle aux chrétiens qu'à Wou-cham-fou tous leurs frères ont été mis à mort ; elle leur déclare qu'un sort semblable leur est réservé, qu'ils l'auraient déjà subi sans le voisinage de Chang-hai et des navires français, mais que le jour de l'extermination ne tardera pas à luire. Les intrépides confesseurs ne sont point émus de ces menaces. « Le Dieu que nous servons, s'écrient -ils, se nomme Tien -chu, et son fils est Notre - Seigneur Jésus- Christ. Nous ne saurions profaner ces noms adorables en rendant hommage à ceux que vous leur avez substitués. » A l'instant une main sacrilège arrache de l'autel le crucifix, et un vil scélérat le foule aux pieds. Un catéchiste, à qui les insurgés offraient leurs livres de prières , les repoussa avec constance ; et , ouvrant à son tour un livre catholique, il en expliqua quelques lignes. « Vos livres sont bons , lui dit-on , et plus profonds que les nôtres ; mais il faut , sous peine de mort , adopter nos formules : telle est la volonté du vainqueur! » Las de commander en vain, les soldats chargent de fers les fidèles, qui s'exhortent les uns les autres à tout souffrir pour la défense de leur foi. Des femmes , des enfants encouragent les hommes , et s'efforcent, en irritant les persécuteurs, de se faire enchaîner pour la sainte cause de la religion.
Conduits d'abord au palais du ministre Toungwang , puis vers la porte occidentale , ils attendaient une mort glorieuse ; mais on se contenta de les maltraiter avec la dernière brutalité : un vieillard expira en chemin , un autre fut décapité. L'ancienne église de Nankin avait été convertie en grenier public ; on les y introduisit, et l'on employa de nouveau pour les vaincre la séduction et la barbarie ; mais on n'obtint d'eux que cette réponse : « Nous sommes chrétiens. »
La fête de Pâques venue , ils espéraient la célébrer au ciel. « Gardons-nous de les tuer, dit un de leurs bourreaux, ce serait leur procurer ce qu'ils désirent, et nous n'aurions pour nous que le péché. » Pour triompher plus facilement des hommes, on renvoya les femmes et les enfants , qui , s'étant réfugiés de nouveau dans la chapelle d'où on les avait arrachés, y passaient en prière les jours et les nuits. Attachés à des colonnes , serrés plus cruellement par leurs liens , les hommes persévérèrent dans leur résolution. Seuls vingt-deux jeunes gens se persuadèrent qu'ils pouvaient obéir, en protestant toutefois de leur fidélité au catholicisme, et ils furent élargis sur-le-champ. Les autres , cruellement battus , furent enrôlés dans les rangs des soldats ou des travailleurs dirigés sur Tchen-kiang, et plusieurs d'entre eux parvinrent à s'échapper le 14 avril.
Nous tenons ces détails d'un catéchiste envoyé par nous à Nankin après la prise de cette ville, et la pièce où il a consigné le résultat de ses recherches est en ce moment sous nos yeux. Nous avons d'ailleurs pour garants de sa véracité cinq néophytes qu'il nous amena et qui avaient souffert cette persécution. Deux d'entre eux ont un titre singulier à être crus dans l'aveu fait à Mgr Maresca de la lâcheté qu'ils avaient eue de céder aux tourments. Ils se jetèrent à ses pieds, le suppliant de les absoudre et de leur infliger la pénitence canonique. « Les femmes et les enfants, disaient-ils en pleurant , ont plus de courage que nous. » D'autres malheureux , échappés de la même manière, vinrent quelques jours après corroborer leur témoignage. Depuis, les courriers de Yang-tcheou nous apprirent que deux catéchistes, refusant d'apostasier, avaient été condamnés aux verges. On ignorait s'ils avaient succombé à la violence du supplice.
Tout Chang-hai était donc informé que les trois villes conquises dans le Kiang-nan avaient nagé plusieurs fois dans le sang. En outre , les troupes impériales , licencieuses et lâches , n'étaient pas soldées ; autant étaient-elles promptes à fuir à l'approche des bataillons révolutionnaires, autant se montraient-elles avides de butin dans les campements , et sanguinaires dans les places reconquises sur les Ruamsiniens. Des deux côtés il y avait d'impudiques et sauvages représailles. Les brigands de la contrée étaient plus à craindre encore; car il existait, entre les murs de la cité et les habitations des Européens , une colonie de Cantonnais et de Fokiénois coutumiers d'émeutes, les mêmes qui, en 1851 , avaient placardé sur toutes les portes des affiches incendiaires où il s'excitaient à massacrer les Occidentaux.
Chang-hai espéra qtie douze ans de relations pacifiques et loyales toucheraient les Européens. Cette ville désolée ne demandait rien pour ou contre la dynastie ; elle se bornait à invoquer la religion de nos diplomates pour préserver ses magasins du pillage et ses filles de l'infamie. Les notables prièrent les missionnaires de se faire les interprètes de leurs vœux auprès du consul et du commandant français, ainsi que des agents anglais et américains. La cause était claire, l'intérêt des Européens non équivoque ; tout le monde prévoyait que , la cité chinoise une fois bouleversée , les établissements étrangers échapperaient difficilement au feu et au carnage. Nous l'avons déjà dit, M. de Montigny, M. de Plas, la plupart des Anglais et des Américains , pensaient que la pétition des habitants de Chang-hai devait être exaucée. De rares personnes furent d'un avis contraire , l'équivoque des actes s'ensuivit.
Pour ceux qui savent que, le 7 septembre 1855, un port dans lequel les Européens avaient, l'année précédente, chargé de la soie et du thé pour 25 millions de piastres , a été révolutionné par une poignée de portefaix; que, le 10 novembre, les pirates, sous prétexte d'assiéger la ville au nom de l'empereur, ont incendié
11,000 appartements dont la conservation importait au commerce européen , tandis que le moindre brick de guerre pouvait , s'il le voulait , empêcher tous ces maux : il est impossible de ne pas regretter l'inutilité des négociations entamées par les agents français , en vue de convaincre certains personnages que la neutralité politique ne force d'abjurer ni le devoir, ni les sentiments d'humanité. Nous remercions ceux qui, plus tard, aidèrent M. Edan, notre consul intérimaire, à couvrir Zi-ka-wei d'une protection respectée ; nous devons toute notre reconnaissance au Cassini et au Colbert, qui arrêtèrent l'incendie avant qu'il eût gagné notre cathédrale : mais je suis persuadé que les commandants des deux corvettes déplorent, comme M. de Montigny, comme M. Edan et comme nous, que la tenue des Occidentaux à Chang-hai n'ait pas prévenu ces désastres. Encore une fois , quiconque eût su les Européens décidés à ne pas permettre l'émeute à Chang-hai , n'aurait jamais osé troubler l'ordre. Tien-té lui-même , à la tête de son armée , n'est fier qu'en présence de la neutralité. 11 y avait là une conquête morale facile à faire. Les Français furent assez généralement regardés comme sympathiques au parti de l'ordre, et c'est en leur absence que les conjurés fokiénois s'emparèrent de la ville. Les vœux les plus respectables du pays réclamaient leur retour; leur absence fut un malheur, peut-être une faute.
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