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LOUIS XIV
ET LA
Avant-propos
Opinion de la critique historique actuelle sur le rôle de Louis XIV dans les actes de son Gouvernement, — Objection décisive qu’on lui peut opposer.
Nous ne croyons pas qu'il soit jamais arrivé de lire une histoire un peu détaillée de ce qu'on nomme encore le « grand siècle », sans avoir été extrèmement surpris de l'attention toute particulière que Louis XIV, d’après les historiens, aurait accordée au développement du commerce et de l'industrie. Quant à nous, nous avouerons qu’en parcourant les lois et les ordonnances de son règne, nous sommes fréquemment resté confondu devant certaines mesures de détail, d’une ingéniosité infinie, auxquelles il avait eu recours pour favoriser telles ou telles branches de notre production; mesures de détail — car c’est justement de là que venait notre élonnement — que, depuis une soixanlaine d'années, aucun de nos hommes d'État
LV AVANT-PROPOS n'aurait certainement osé prendre, sil eût eu le ième but à atteindre : tant avec nos façons contemporaines de voir, il aurait été assuré d’être (axé par tout le monde de faiblesse intellectuelle ou d’étroitesse d'esprit, pour en avoir seulement eu la conception.
S'il en est ainsi, qu'on s’en persuade bien, c'est uniquement parcé qu'en dépit de limportance acquise en notre siècle par les choses d'ordre économique, nos sentiments n'ont pas un seul instant cessé d’être aristocratiques, et parce que, consciemment ou non, nous en sommes encore à peu près tous à considérer les commerçants et les industriels comme chargés de ce que l’on aurait appelé jadis « les œuvres serviles » de la société. De là la résistance réelle à supposer que Louis XIV ait jamais travaillé personnellement à accroître le commerce ou l'industrie de son royaume. Certes, il n’est pas douteux que dans les préoccupations de son gouvernement cette question ait tenu une grande place, et il serait d'autant plus difficile de soutenir le contraire, que l’on rencontre une foule de faits qui l’attestent. Mais ce dont chacun instinctivement se refuse à convenir au dedans de soi, c’est, nous le répétons, que le roi ait été pour quelque chose dans tout ce qui s’est fait de ce côté, ou si l’on aime mieux, qu'il y ait apporté du sien.
Évidemment, dans l’état actuel de nos préjugés, nous obéissons à l’idée qu'il y à une incompatibilité absolue entre les facultés de l’homme doué d’un certain goût ou de quelque capacité pour l'économie
AVANT-PROPOS V politique, et celles dont Louis XIV devait être en possession pour s'occuper, comme il le fit pendant toute sa vie, des lettres, des sciences, des arts, de l’hégémonie politique de notre pays. Nous avons beau faire, 11 nous est impossible de concevoir que les unes et les autres puissent coexister à la fois chez le même individu. C’est pourquoi nous sommes choqués au fond de nous quand Phistoire, ne faisant aucune distinction entre les actes du règne, vient nous présenter tout ce qui s’y est accompli relativement au commerce ou à l’industrie, comme ayant émané de l'initiative du roi.
Or, il ne faudrait point chercher ailleurs que dans ce sentiment généralisé, le secret du succès si rapidement obtenu par la thèse de M. Camille Rousset dans sa belle histoire de Louvois; à savoir que la majeure partie de la gloire communément accordée à Louis XIV aurait été usurpée, et que, depuis deux siècles, on ne l’exalte au total que pour des lois, des institutions et des mesures, qui ont été exclusivement l’œuvre de ses ministres.
Quand on y réfléchit, il est certain en effet que les conclusions de l’éminent académicien n'auraient Jamais été aussi aisément acceptées, si les esprits n°y eussent été «éjà préparés par quelque chose. Et, lors bien même qu’on eût imprimé le contenu de tous les cartons du Ministère de la guerre, 1l saute aux yeux qu’on n'aurait pas réussi à faire admettre que, dans les campagnes militaires et la politique extérieure de Louis XIV, tout devait être à peu près complétement attribué à Louvois où à de Lyonne,
VI AVANT-PROPOS si le publie, habitué depuis de longues années à entendre féliciter le roi pour tous les actes économiques au bas desquels s’étalait sa signature, n'avait pas eu maintes fois à se dire, à propos de ces mêmes actes, que Colbert seul en pouvait être l’auteur, et que Louis XIV n'avait pas dû autrement y prendre part que pour les signer,
Nous commençons par déclarer qu'il serait inexcusable de notre part de vouloir assumer la tâche de défendre Louis XIV, dans le procès en revendication de gloire qui lui est intenté depuis une trentaine d'années, par toute une pléiade d'écrivains de la plus haute valeur, parmi lesquels, en dehors de l'illustre auteur de l'Histoire de Louvois, on doit citer en première ligne le chercheur infatigable et sagace qui porte le nom de Pierre Clément. Rien, dans nos études passées, ne justifierait effectivement chez nous une pareille témérité.
Cependant, sans avoir cette prétention, les choses en sont venues à un tel point, que l'heure nous semble avoir sonné où de timides réserves peuvent être permises à tous, et où chacun sans trop d'audace, peut essayer d’opposer quelques objections à l'opinion nouvelle qu'on est presque parvenu à faire dominer de nos jours, touchant le grand roi. La plupart des auteurs en effet qui ont entrepris des études sur Louis XIV, s’y sont généralement engagés
AVANT-PROPOS vil avec des idées 4 priori, absolument discutables, qui ne sauraient résister à l'examen, et qui forcément ont dû contribuer à les égarer.
Comme exemple de ces idées à priori, nous citerons la principale, c’est-à-dire celle dont les conséquences ont été les plus fâcheuses pour la critique. Cette idée consiste en ceci: que Louis XIV a dû être incapable de se passionner pour la prospérité du commerce ct de l’industrie, ou du moins que, s’il en eût été capable, il aurait été d’un caractère à considérer comme indigne de lui de s’en mêler; et, en second lieu, que si la destinée ne lui avait pas mis sous la main, comme ministre, le fils d’un petit drapier de Reims, jamais rien de ce que son gouvernement à fait en faveur du commerce ou de l'industrie n'aurait eu lieu.
Eh bien, quelque plausibles et rationnelles qu’elles puissent paraître dès l’abord et de quelque crédit qu'on semble universellement les gratifier, il n'existe pas, à notre sens, d’assertions plus fausses que celles-là. La vérité, pour qui connaît l’histoire, est précisément au contraire qu'il aurait été tout à fait exceptionnel que Louis XIV ne fit pas des questions économiques le sujet de ses soins quotidiens, et qu’il n'y attachàât point une immense importance.
Pour qu'il s’en désintéressât ou qu’il leur témoionât seulement de la froideur, il aurait effectivement fallu que Louis XIV eût rompu avec toutes les traditions de ses prédécesseurs, ou qu’il eût manqué des aptitudes les plus communes à tous les hommes d'État et à tous les rois de son temps.
VIH AVANT-PROPOS
Or, si nous nous avisons de rechercher la raison de cette erreur, en dehors bien entendu de la tendance sentimentale dont il vient d'être question et qui sans conteste possible en a été la première source, elle tient simplement à ce qu'en dépit d’une prétendue sûreté critique dont ils mènent le plus grand bruit, la majorité de ceux qui dans ces dernières années ont écrit sur Louis XIV, ont parlé de lui et l'ont jugé absolument comme s'il eût régné au xix° siècle, et qu'ils lui ont prêté, dès lors, les idées et les sentiments d’un souverain d'aujourd'hui.
Il
Si l’on cherche, en effet, à se rendre compte des doctrines dont les gouvernements de nos jours s’inspirent en matière économique, on en rencontre deux dont il est aisé de reconnaître sur l'heure qu’elles n'ont jamais dû avoir la moindre action sur l'esprit d’un Louis XIV.
Eh bien, la faute vient de ce qu'on s’en est tenu à ces deux doctrines, sans se demander si, en dehors d'elles, il n’en existait pas quelque autre, au xvn° siècle, qui fût alors en vigueur, et par laquelle un roi, füt-il Louis XIV, pouvait se laisser guider.
D'après la première, l’État ou le roi, vis-à-vis du pays à la tête duquel il est placé, serait, pour les choses d'ordre économique, dans la situation d’un véritable père de famille ou, si l’on aime mieux, d’un
AVANT-PROPOS IX intendant; nous entendons dire par là que les intérêts matériels de ce pays, d’après les partisans de cette doctrine, doivent faire l’objet de sa sollicitude la plus constante, et que ses efforts devraient journellement tendre à ce que les particuliers ne manquassent jamais de travail et vissent quotidiennement leur bien-être augmenter. Il peut se faire qu'à l'application, dans l'esprit de ceux qui défendent ces idées, elles puissent être soumises à de nombreuses exceptions en ce qui concerne l'intérieur du pays; mais où ils voudraient qu'elles ne cessassent jamais d'être observées, c’est dans les relations internationales. A leurs yeux, le devoir étroit d’un gouvernement, dans le commerce extérieur, devrait consister à tout mettre en œuvre pour que ses nationaux n'aient jamais le moindre dommaeg à y encourir, et pour qu'ils en retirent au contraire les plus grands bénéfices. |
C'est de cette doctrine en somme que relève par exemple la politique commerciale de l'Angleterre, de l’Allemagne, des États-Unis, etc. Aussi ne se passe-t-il pas de jour où, soit spontanément, soil parce qu'ils y sont poussés par l'opinion publique, les hommes d’État de ces contrées ne fassent tout au monde pour doter leurs concitoyens de nouveaux débouchés, et pour les mettre, à l'égard des autres peuples, dans une situation qui, commercialement parlant, soit la plus favorable.
L'autre école se caractérise, au contraire, par des principes entièrement opposés. D’après elle, ce ne x AVANT-PROPOS doit pas être les convenances particulières d’un pays, mais les maximes universelles de la liberté, de l’égalité et de la fraternité des hommes, sans acception de langue ou de lieu d’origine, qui devraient présider à toutes les choses de l’ordre économique ; — maximes, on le sait, qui constituent à la fois le fond de l’évangile et celui des aspirations de la démocratie. Seulement, en attendant l'heure de les appliquer indistinetement à tous les membres de l'espèce humaine, de manière à former une seule nation de tous les peuples, unus pastor et unum ovile, ce que demandent les adeptes de cette école, serait que ces maximes devinssent la loi des produits et des objets manufacturés.
En conséquence, pour eux, plus de ces délimitations nationales, appelées douanes, qui isolent les produits d’une contrée de ceux d’une autre : de quelque pays qu'une denrée fût apportée, libre entrée devrait lui être accordée partout. A les entendre, commerce et industrie représentent des modes d’activité d’un genre spécial, qui ne regardent que les particuliers et dans lesquels un gouvernement n’a aucunement à intervenir. La seule mission qu'un gouvernement pourrait avoir, si tant est qu'on lui en dût accorder une, en pareille matière, serait uniquement d’abolir toutes les douanes, lorsqu'il en existe, ou, si lon aime mieux, de faciliter, dans toute la mesure possible, la circulation des produits, que ces produits aient été ou non fabriqués sur son territoire. On exige même de lui qu'il pousse à cet égard limpartialité, Jusqu'à tenir la balance
AVANT-PROPOS XI absolument égale entre les produits nationaux et ceux de l'étranger, quand bien même les produits de ee dernier devraient l'emporter et qu'il dût s’ensuivre la ruine complète de la production du pays.
La conviction des hommes imbus de cette doctrine est tellement entière sur ce point, que lorsqu'on les pressent trop sur Îles résultats désastreux que la concurrence extérieure est quelquefois susceptible d'entrainer.ils ripostent par une réponse toute prête : affirmant avec une assurance inébranlable qu'au point de vue économique tous les individus quels qu'ils soient et tous les peuples se valent, et que tout finit à un moment donné par s’équilibrer; c’est-à-dire qu'en abandonnant un pays à la concurrence internationale, 1l arrive toujours une heure où le mal que cette concurrence a pu lui porter est fatalement réparé.
En principe, pour eux, jamais donc de protection de quelque nom qu'elle se couvre ; elle ne saurait être qu'un expédient contre nature, qu'une prime et un encouragement à l'esprit de paresse et de routine, qu'un empêchement au progrès.
Si le désir d’être bref n’a pas obscurei notre pensée, tels sont en résumé les deux courants d'idées entre lesquels de nos jours se partage la science, pour ce qui a trait au rôle de PÉtat dans le domaine économique.
Or, pour en revenir maintenant à Louis XIV, une chose indiscutable est qu'aucune de ces deux manières de voir n'aurait été conforme aux idées qui
XII AVANT-PROPOS avaient cours au xvi° et au xvn° siècle. Et 1l est même probable que si quelqu'un les eût produites alors, ni l’une ni l’autre n'auraient été admises, ni même comprises des gouvernements de ce temps.
Quel est celui d’entre eux, nous le demandons en effet, qui aurait consenti à rester les bras croisés devant l’état industriel ou commercial de son pays, et à ne pas tout tenter au monde, sans se soucier des doctrines, pour le rendre le plus prospère possible ? On peut certifier qu'il ne s’en serait (trouvé aucun assez entiché de nos préceptes modernes de cosmopolitisme économique, pour vouloir livrer son commerce ou son industrie aux hasards de la concurrence extérieure,
IT
On aurait cependant le plus grand tort de supposer, qu'en s’arrogeant le droit d'intervenir dans le domaine économique, ces gouvernements fussent préoccupés, comme le seraient ceux d'aujourd'hui, du bonheur matériel ou de laisance de leurs sujets. En aucune manière. Peut-être quelques-uns se seraient-ils laissé conduire par quelque considération de ce genre, mais ce n'aurait été qu'en second lieu. Car la plupart obéissaient avant tout à des mobiles d'une tout autre sorte,
A cette époque, en effet, aux yeux de tous les hommes vraiment politiques, un royaume n'était pas autre chose que ce qu'est de nos jours une ferme
AVANT-PROPOS XIII pour un propriétare intelligent, c'est-à-dire un capital qu’il fallait travailler à rendre le plus productif possible et dont, sans porter dommage au fond, on devait chercher à retirer le plus possible de revenus.
“Or, il était admis alors par toute la science que, du moment où le commerce et l'industrie gagnaient en prospérité dans un pays et qu'aucun homme n'y manquait d'ouvrage, c'était, pour employer le vocable actuellement en usage, les « facultés » de ce pays augmentant, les impôts rentrant mieux, devenant moins lourds, pouvant être surélevés sans faire crier davantage le contribuable ; et par conséquent, la possibilité pour l'État ou le roi d’entretenirde plus nombreuses troupes, et en politique, le moyen pour lui de faire plus grande figure au dehors et d'y Jouer un rôle plus prépondérant.
De là le nom d'économie politique donné à ce moment à la science économique, et qu'en dépit de leurs définitions laborieuses, les économistes du xix° siècle n'ont jamais pu faire concorder avec l’objet que, dans leurs théories, ils attribuent de nos jours à cette dernière. À cette époque, 1l n’y avait pas de désignation qui pût mieux lui convenir, vu qu'en réalité la science économique était alors inséparable de la politique proprement dite, et qu’elle en formait même la branche principale.
On conçoit après cela les déterminatifs dont les rois et les grands politiques d'avant le xvin® siècle étaient travaillés, lorsque l’histoire nous les dépeint s'intéressant au plus haut degré à tout ce qui était de nature à développer le commerce et l’industrie.
XIV AVANT-PROPOS
Aussi, les eût-on bien fait rire, si lon se fût avisé de leur demander de pratiquer les axiomes dont nous sommes si fiers aujourd'hui, du « laissez-faire » et du « laissez-passer », ete., à moins, bien entendu. que leur pays, c’est-à-dire eux-mêmes, n'eussent dû y trouver leur compte ; ou si l’on eût essayé de leur insinuer, qu'ils étaient simplement à la tête de leur pays pour faire le bonheur individuel de chacun de leurs sujets.
Ils n'avaient devant les yeux et dans lesprit qu'un seul objectif, l'État et la grandeur de l'État. Pour l'État et la grandeur de l'État, rien ne leur aurait coûté, comme rien ne leur coûtait. C'était uniquement à cause de l'État et de la grandeur de l'État qu'ils voulaient leur royaume riche. Et si, pour que leur royaume fût riche, ils étaient gens à imaginer des combinaisons ou des expédients dont lingéniosité nous dépasse aujourd’hui, c’est parce que largent, selon lexpression favorite du temps, étant le nerf de la guerre, plus leur royaume serait riche, plus l'État serait à même d'entreprendre de grandes choses et de les mener à bonne fin.
Dans ces conditions, nous laissons à deviner quelles merveilleuses facultés d'ordre économique de pareils mobiles et un semblable excitant devaient nécessairement faire naître ou développer en eux.
IV
Ne traitant qu'incidemment cette question, on
RES RE 1
AVANT-PROPOS XV comprendra que nous ne nous y arrètions point davantage. Nous en avons dit assez toutefois pour qu'on sente en quel anachronisme on tomberait, si l’on prétendait juger de la compétence économique de Louis XIV d’après nos idées modernes, c’est-à-dire si partant de ses aspirations vers le beau, le grand, l'idéal, le majestueux, dont on a fait la faculté maitresse de son génie, on en concluait qu'il dût forcément manquer de cet'e aptitude aux caleuls terre à terre et de ces vues positives, qui constituent de nos Jours la marque distinctive de léconomiste,
Au xvi°, au xvu et même dans la première moitié du xvure siècle, tout cela au contraire allait très bien de pair chez la même personne, surtout si cette personne était un grand homme d’État ou un grand roi.
Cela étant, ne serait-il pas de prime abord incompréhensible qu'il en eût été autrement pour Louis XIV, le monarque de France chez qui l'idée de l'État atteignit le plus de hauteur, et celui dont la soif de gloire, ou en d’autres termes le besoin d'argent, fut tellement insatiable, qu'il s'en suivit des malheurs sans nombre pour son peuple.
V
Certes nous sommes les premiers à reconnaitre qu'au regard des esprits prévenus, une seule chose peut ressortir de ce qui précède, c’est que Louis XIV n'aurait peut-être pas été en matière économique aussi incompétent qu'on à pu Je croire jusqu'ici, et e
XVI AVANT-PROPOS
qu'il pourrait très bien se faire qu'il n’eût pas vécu dans une insouciance complète de la prospérité industrielle et commerciale de son royaume. A tout prendre, 1] leur serait donc encore possible de soutenir, que la question n’en continue pas moins pour eux à rester pendante de savoir si Louis XIV: s’est, personnellement ou non, mêlé en quelque chose de la politique économique de son gouvernement.
Eh bien, c’est précisément en grande partie dans le but de projeter quelque lumière sur ce point, que nous avons entrepris l'étude qui va suivre. Nous avons voulu faire voir qu'on se méprendrait étrangement, si l’on se figurait qu'en tout ce qui a trait à cette politique, Louis XIV n'a été qu'une «€ machine à signer » aux mains de Colbert.
Notre conviction est, au contraire, que, de ce côté, son rôle a été des plus actifs. Et pour le démontrer, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, nous w’aurons pas besoin de nous lancer dans de longues conjectures ou de profonds raisonnements. Il nous suffira de mettre en lumière des documents d'une authenticité absolue, devant lesquels il n’y a qu'à s'incliner. Nous voulons parler des papiers de la Compagnie des Indes orientales de 1664,
VI
Üne heureuse chañee à voulu que les papiers de cette Compagnie aient été à peu près intégralement conservés, Une partic dans laquelle se trouvent
AVANT-PROPOS XVII des pièces très intéressantes, a été imprimée en 1665 par l'écrivain qui fut chargé de présenter Ja création de cette Compagnie au public, et de faire valoir tous les beaux côtés de « l'affaire » 1. Il en existe également un certain nombre à la Bibliothèque nationale? et dans les archives de Lorient.
Mais les plus précieux, à notre avis, — et nous devons remercier en passant M. lamiral Peyron d'avoir bien voulu durant son dernier ministère nous autoriser à en prendre connaissance, — sont aux Archives coloniales du Ministère de la marine et des colonies ?. Disons que ces derniers papiers sont restés jusqu'aujourd'hui si profondément inconnus, qu'ils nous paraissent pour la plupart avoir complètement échappé aux recherches de Pierre Clément lui-même ; et l’on sait pourtant si ce fureteur émérite a remué les archives de France pour ses nombreuses publications sur ladministration de Colbert et le règne de Louis XIV.
1. Relation de l'Establissement de la Compagnie françvise pour le commerce des Indes orientales, par CHARPENTIER, académicien.— 11 y a eu des éditions successives de ce petit opuscule, en 1665, 1666 et 1668,
2. Voir le fonds dit des Volumes verts.
3. Archives coloniales du Ministère de la marine: fonds MaDAGascAR, Correspondance générale (1642-1754). carton C.. — Fonds COMPAGNIË DES INDES ORIENTALES, administration en France (1640-168b); Registres 2 C3, 3 C3, 4 C:, 5 C3. — Fonds INDES ORIENTALES, Correspondance générale, registre 62 C;. — REGISTRES DES ORDRES DU ROY ET AUTRES EXPÉDITIONS POUR LES COMPAGNIES DES INDES ORIENTALES ET OCCIDENTALES DE FRANE, de l’année 1663 à l'année 1675, B,, B,, B,, B;, B,. — INDES
ORIENTALES, Correspondance générale, (1664-1710), carton 1, C,.
XVII AVANT-PROPOS
Or, dès que l’on prend la peine de feuilleter ces documents, on a sur-le-champ la vision d’un Louis XIV sans le moindre rapport avec le roi sorti des recherches contemporaines.
Là, nulle trace de ce souverain tout à ses maitresses, à ses plaisirs, à l’ostentation, au soin de sa gloire, qu'on est porté à regarder comme ayant été incapable de se plier aux fatigues comme aux tracas journaliers d’un gouvernement. On se trouve au contraire devant un homme d’un esprit précis. méthodique, possédant au dernier point le sens et le goût des affaires, non seulement dans leur conception, mais encore dans leur exécution, ct ne semblant nullement avoir besoin de faire effort, qu'on nous pardonne cette expression familière, pour « mettre la main à la pâte » et payer de sa personne.
Dans ces papiers effectivement apparait un Louis XIV brûlant d’une ardeur incroyable pour l'établissement de cette Compagnie des Indes orientales de 1664. Et l’on est stupéfait de le voir user aussi largement de son prestige et de toute son influence de roi en faveur de cette entreprise, écrivant aux villes de France, et faisant agir toutes les classes de la société pour le placement des actions, présidant des assemblées d'actionnaires, exerçant une pression ouverte afin d'avoir des « directeurs » ou,
AVANT-PROPOS XIX comme nous dirions aujourd'hui un « Conseil d’administration », de son choix. En un mot, on a un Louis XIV tellement emporté dans son idée, que ces papiers donnent le spectacle du roi Soleil, descendant pour arriver à ses fins, à des intrigues de détail et à des pratiques d’une moralité douteuse, qu'on ne trouve de nos jours que chez les lanceurs d’affaires peu scrupuleux.
En matière de critique historique, nos exigences sont trop rigoureuses pour prétendre que, du fait particulier sur lequel nous allons nous appuyer, on doive tirer cette conclusion générale, que, dans tous les autres actes de son gouvernement, Louis XIV ait apporté la même énergie et la même initiative qu’en cette affaire de la Compagnie des Indes orientales de 1664. Non.
Cependant, quand nos lecteurs auront considéré ce que Louis XIV fit pour la fondation et le maintien de cette Compagnie, quand ils auront suivi pas à pas la conduite qu'il tint en cette circonstance, et qu'ils se seront soigneusement rendu compte que le beau feu, dont il fut animé à cette occasion, persista des années sans se ralentir jamais, il y a une concession que nous leur demanderons et qu'il leur sera bien difficile de ne pas nous faire : c’est que pour les affaires d'ordre économique, Louis XIV devait disposer de facultés, d’aptitudes, d’une force de conti-
I
XX AVANT-PROPOS nuité et d’une puissance d'application extraordinairement remarquables, et que toutes les probabilités, à moins de preuves contraires, sont que durant son règne 1l a nécessairement dû les utiliser.
Peut-être quelques-uns croiront-ils devoir aller plus loin ; peut-être, après nous avoir lu, s’en trouvera-t-il qui se regardent comme suffisamment fondés, pour soutenir qu'avec le Louis XIV que nous. leur aurons fait entrevoir, Colbert n'a jamais dû être autre chose que l'instrument et le commis du grand roi. Mais pour nous, nous en demandons si peu autant, que nous nous considérerions comme amplement satisfait, sr nos documents avaient pour effet d'amener les critiques qui ne veulent accorder aucune part au roi dans l’œuvre de Colbert, si nos documents avaient pour effet. disons-nous, de les amener à convenir d'eux-mêmes, qu'en somme et tout bien pesé, Louis XIV a dû au moins être pour son surintendant des finances, un de ses collaborateurs les plus infatigables et les plus intelligents.
Inutile d'ajouter que, le jour où l’on reconnaitra à Louis XIV une part vraiment personnelle dans les actes de ladministration de Colbert, il sera impossible de penser qu'il soit resté étranger au détail de ce que firent Louvois ou de Lyonne ; car il est clair qu'en raison précisément des conquêtes, de la gloire et des batailles qui étaient en jeu dans l'administration de ces deux derniers ministres, l'esprit, le goût et le tempérament de Louis XIV avaient tout particulièrement dû le porter à travailler avec eux.
AVANT-PROPOS XXI
IX
Ne terminons pas cet avant-propos sans exprimer le vœu, que les documents dont nous venons de parler soient repris quelque jour et intégralement publiés par un écrivain de loisir, désireux de remettre la figure de Louis XIV dans tout son relief.
Qu'on n'aille pas croire que nous ayons épuisé même ceux des Archives coloniales du Ministère de de la marine et des colonies ; à peine ont-ils été déflorés dans cette étude. Et le motif, c’est que, tout en voulant montrer un Louis XIV inédit, notre intention a également été d'accorder une large place à des pièces qui nous permettaient de retracer, avec preuves à l'appui, un épisode encore imparfaitement connu de l’histoire de la colonisation française à Madagascar. Nous voulons parler de ce que la Compagnie des Indes orientales de 166% entreprit dans cette île, où lon sait qu'au début elle concentra ses efforts, et dont elle s’était proposé de faire ce que la Compagnie hollandaise des Indes avait elle-même fait de Java, son entrepôt principal et son centre de ravitaillement.
Indépendamment de ce qui concernait Louis XIV, nous avons effectivement tenu à exposer avec détails ce que la France tenta alors pour la colonisation de Madagascar, à raconter les préparatifs des armements destinés à cette île et à mettre sous les yeux du public les appels qui furent adressés
XXII AVANT-PROPOS
An aux colons de bonne volonté ou aux entrepreneurs d'émigration, ainsi que les avantages faits aux gens qui consentaient à s'y transporter. Nos lecteurs se formeront ainsi une idée de l'importance que l’ancien régime accordait à ces questions de politique coloniale, dont le réveil aujourd’hui rencontre trop de dédain chez la plupart de nos hommes politiques.
Quant à ceux qui, vainement après deux siècles, s'interrogent encore sur les causes réelles de la fameuse guerre de Hollande de 1672, nous serions fort déçus si leur curiosité ne trouvait pas une ample satisfaction dans notre travail. Car ils y verront aussi clair que le Jour, que cette guerre, dont la durée fut de sept années, n’eut pas d’autre cause au début, que le désir chez le grand roi de faire passer aux mains de la Compagnie fondée en 1664 toutes les possessions que les Hollandais avaient aux Indes.
PREMIÈRE PARTIE
GE QU'ÉTAIENT LES ANCIENNES COMPAGNIES DES INDES ÉTAT DU COMMERCE DE LA FRANCE | _ AVEC LES INDES ORIENTALES EN 1664
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Avant de voir ce que fit Louis XIV pour la Compagnie des Indes orientales de 1664, nécessité de deux aperçus préliminaires, l’un sur les anciennes Compagnies des Indes, l’autre sur l’état du commerce de la France en 1664 avec les Indes orientales,
Avant d'aborder le fond même de cette étude, deux aperçus, on en conviendra tout à l’heure, sont absolument indispensables, car sans eux on serait dans l'impossibilité de se faire une idée juste des raisons auxquelles obéit Louis XIV, en s’occupant de la création d’une Compagnie des Indes orientales en 1664, et surtout en s’en occupant avec la passion et l'énergie que nous venons d'indiquer.
En premier lieu, il y a à exposer ce qu'était, à cette époque, pour les nations et les gouvernements d'Europe, l'importance du commerce des Indes, et en quoi consistaient les relations commerciales que la France avait alors dans ces contrées.
On comprend en outre que des explications soient absolument nécessaires sur ces grandes compagnies de commerce que l’on appelait, au xvn* et au xvirre siècle, les Compagnies des Indes.
A chaque instant, en effet, les historiens nous en parlent. On sent même confusément à leurs récits que, dans la plupart des événements européens dont ils nous entretiennent, 1l s'agissait souvent beaucoup plus des intérêts de quelqu'une de ces Compagnies que de questions continentales proprement dites. Néanmoins, aucun d’eux n’a jamais eu la pensée de nous donner à leur sujet des renseignements pouvant permettre de savoir exactement quelle était leur raison d’être et sur quoi reposait leur organisation.
Aussi l'ignorance du public est-elle à peu près générale sur ce point, et parmi les publicistes conemporains qui écrivent sur la politique coloniale, peut-être s’en trouverait-il beaucoup qui seraient fort embarrassés de faire un exposé précis de ce que ces Compagnies étaient.
Il
Quels étaient les principes économiques des gouvernements d'Europe, quand on découvrit l'Amérique et le passage du cap de Bonne-Espérance pour aller aux Indes. — Compagnies des Indes occidentales et des Indes orientales, — Caractères distinctifs de ces diverses Compagnies,
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The end
You’ve reached the end of Madagascar sous Louis XIV. : Louis XIV et la Compagnie des Indes Orientales de 1664, d'après des documents inédits tirés des archives coloniales du Ministère de la marine et des colonies.
