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1851 - 1852
La famille de l'auteur ei l'Édiieur de cet ouvrage se réservent le droit de le traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux, toutes ronlefacons ou toutes traductions faites au mépris de leurs droits.
II
Le preniiei' soi» du jeune aspirant, lorsqu'il obtint la faveur de faire sa première campagne s'u- la corvette le Berceau, est encore, avant de partir pour l'île Bourbon, de déléguer a sa famille une somme de vingt francs par mois sur ses fort modestes a}>pointements d'élève de marine. Il s'embarque et quitte la France, la conscience tranquille, le ''27) juin 1844, Suivons-le dans ce voyage et dans le séjour qu'il fit sur la côte d'Afrique.
Dans ses projets, dans ses rêves d'avenir, dans ses plans de conduite, llellot s'était bien promis de tenir un journal de chacun de ses voyages, et d'y consigner jour par jour, non-seulement tous les faits extérieurs, toutes les observations nautiques et scientifiques, mais encore ses propres pensées, ses réflexions, ses confessions, pour ainsi dire. Nous allons voir comment il s'était tenu cette promesse. Dans ce journal, qu'il a fait recopier depuis et pu revoir a loisir, je trouve, a la date des 29 et 31 octobre 1844, les pages suivantes, qu'il n'a pas jugé a propos d'en arracher, voulant sans doute les laisser, comme le reste de sa vie, a titre d'exemple et de leçon pour son jeune frère :
« 29 OCTOBRE. — Nous appareillons ce matin de Mayotte; à quatre heures, on fait le branle-bas, et nous ne sommes sous voiles qu'a huit heures. Le Crocodile part en même temps que nous.
xvi JOSt;i»lI-HEiNÉ BELLOT.
« Je suis d'une négligence et d'une apathie extrêmes; j*î n'ai pas eu le courage d'écrire chez moi : ainsi voilii une occasion que je manque par ma faute ; c'est la première, mais il faut que je me surveille, ou sans cela je tomberai dans la plus grande paresse. Malgré toutes mes belles résolutions de travail, mes récriminations contre les plaisanteries de mes camarades, je n'ai encore rien fait depuis notre départ de France; je crains également de me laisser aller a un travers dont je ne saurais trop me garder. Je ne suis pas assez aveugle pour me cacher toutes ces choses-la. et pourtant je n'ai pas la force de réprimer ces défauts; je devrais cependant prendre plus de fermeté dans la position où je suis, et songer qu'il faut nécessairement que j'arrive a quelque chose ; je trouverais déjà un motif bien suflisant dans le désir de reconnaître tout ce qui a été fait pour moi! Ne dois-je pas aussi penser que je siiis destiné a soutenir une famille nombreuse et chérie dont je suis tout l'espoir? On me croit ambitieux, j'en suis sûr", et cela est vrai; mais est-il un but plus noble que celui-lli pour l'ambiliou d'un jeune homme? Ce sentiment si louable, je le sais bien, n'est pas le seul qui me fasse ainsi envisager tous mes projets de gloire et d'avenir ; peut-élre même y a-t-il trop d'amour-propre dans toutes mes idées; mais ces deux motifs réunis doivent me faire désirer un prompt avancement ; je dois travailler h m'acquérir une bonne réputation, au lieu de m'endormir, comme je le fais, dans la mollesse et l'insouciance, convenables tout au plus a un jeune homme dont les parents ont de la fortune. J'oublie trop souvent ce que j'ai été ; je ne songe pas que mon père est un pauvre ouvrier dont la famille est nombreuse, qu'il a fait pour moi de très-gramls sacrilices. tpie tout argent que je dépense inutilement serait chez moi d'un grand secours; je devrais réfléchir que dans ces moments d'oubli où je prodigue
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mon argent comme si j'étais liabitué à l'abondance, peut-être ma pauvre mère est aux abois pour subvenir aux nécessités de la famille
« Je suis content d'avoir envisagé l'état de mon cœur et d'avoir eu le courage d'en sonder les replis, de mettre la main sur tous les endroits attaqués ; peut-être aurai-je celui d'en guérir toutes les plaies! J'essayerai toujours, et au bout d'un certain temps, j'en serai peut-être rendu à avoir cette estime de soi-même qui vous satisfait et vous rend beureux dans toutes les circonstances où l'on se trouve. »
« 31 OCTOBRE. — Je ne fais que penser a la France. îi ma bonne mère, h mes sœurs! Abî quand je serai officier, s'il y a moyen de n'aliser mes vœux, les portraits de ces bons amis couvriront les murailles de ma cbambre; cela me fera peut-être trouver moins grande la distance qui nous sépare. — Je n'ai pas encore trouvé la force d'exécuter mes projets d'avant-bier. Il en est un que j'ai déjh formé, c'est de copier les rôles de Ylena ; je ne sais si je le tiendrai ; je vais toujours essayer de le faire. Je voudrais travailler, et tout ce que je pourrais entreprendre me répugne, me fatigue d'avance; j'ai tant h faire, que je ne sais par quel bout commencer. Le dessin, la musique, que je tenais tant a apprendre, nie sont, juscpi'a présent, restés étrangers ; les cboses les plus utiles que je devais travailler me sont encore inconnues; je vois que toujours mes belles résolutions tombent dans l'eau; il faut cependant que je prenne garde a moi
« Je ne dois pas être très-bien avec le conmiandant , je ne sais pas trop pourquoi; car j'ai toujours ressenli la sympatbie que je pouvais inspirera quelqu'un, et. bien qu'il ait toujours été très-poli avec moi. je sui^s sûr qu'il nie met dans son alxvm JOSEPH -RENÉ BELLOT. fection bien au-dessous de X... Je suis |)eul-êli'e trop entant, et j'attache trop d'importance à des niaiseries, a de ces petits reproclies journaliers qui sont faits a tout le monde : mais, enfin, j'ai j)lus de conliance dans mes sentiments que dans ma raison ; la fin prouvera si je me suis trompé. Quelle que soit, du reste, la solution de la question, je dois m'attacher à bien faire mon service et surtout à prendre plus de gravité; car je sens que je me montre bien inférieur en raison ii tous mes camarades
Que dites-vous de la franchise, de la loyauté de cet examen de conscience fait par nu jeune homme de dix-huit ans et demi?
Les juges austères qui estiment avant tout la sagesse froide, régulière et persévérante, penseront peut-être que ces aveux sont de nature a amoindrir le caractère de Hellot ; quant a moi, je n'ai pu résister au désir de citer ces curieuses pages, parce qu'elles témoignent des luttes que cette jeune raison, que celte volonté encore inexpérimentée ont dû soutenir contre les penchants d'une imagination facile U entraîner, contre les velléités paresseuses d'un esprit |)orté a la rêverie et a la contemplation. Bellot, avec ses instincts poétiques si développés, devait être sujet à des faiblesses; il lui a fallu une volonté dont la force se retrempait aux sources vives de son excellent cceur pour qu'il [)ût se vaincre lui-même et modifier les tendances de ses facultés intellectuelles, de façon à les tourner du côté des (Hudés graves et a les appliquer presque exclusivement aux sciences positives. I^n ce qui concerne les défaillances du caractère, je n'ai qu'un motk dire : plus glorieux et plus estimable est. a mon avis, le pécheur repentant qui sait ainsi se corriger a dix-huit ans. que
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riiomnie froid et matliémalique qui n'a jamais eu ni délaillances de cœur à se reprocher, ni tentations dangereuses a combattre ; dans l'ordre moral tout aussi bien que dans l'ordre physique, on peut dire comme Voltaire, que c'est à vaincre sans péril et surtout sans combat qu'on triomphe sans gloire.
Ces pages m'ont paru d'un très-bel enseignement, et elles peuvent être utiles à méditer autant pour bon nombre d'hommes mûrs ([ue pour les jeunes gens de l'âge de Bellot.
La négligence a l'égard de sa famille, que le jeune aspirant se reprochait si amèrement, fut, du reste, bientôt réparée ; car je trouve, ii la date du i2o novembre, une longue lettre de lui, pleine de détails curieusement observés a Bourbon, a Madagascar et a Nossi-Bé. Je remarque, dans ce récit familièrement écrit et plein d'une charmante bonne humeur, une qualité qui se développa plus lard d'une façon singulièn» chez ce jeune homme studieux, rêveur et avide du science : c'est une gaieté d'esprit vraiment française. « Quel que soit, écrit-il, ton amour pour ton fils, ma bonne mère, et quelque prétention que tu puisses avoir sur mon compte, je te dirai que ce fils a servi d'épouvantail dans |)hisieurs villages, où j'ai rem|)li le rôle important de (Iroipiemilaine; la vue seule de ma ligure a suffi (pielquefois pour faire cesser les cris et tarir les larmes d'un moutard indocile ou criard; ainsi, ma bonne mère, lu dois être heureuse de mes succès dans le monde malgache. » Une ()ersonne de sa famille, madame G , femme d un tact exquis et d'un jugement lin et éclairé, qui a eu occasion de le bien apprécier, me disait, en parlant de lui : « 11 avait le caractère triste et rélléchi et l'esprit gai. » En effet, si Bellot pensait et agissait comme un Anglais, s'il étudiait, rêvait et sentait comme
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1111 Allemand, il faut dire aussi qu'il parlait, riait et se passionnait pour le danger comme un Français.
S'il aime ardemment sa famille , Bellot sait aussi aimer et apprécier ses amis. 11 faut lire en quel langage il raconte la mort d'un de ses camarades, M. Maureau, dans une lettre du 4 mai 1845, qui serait digne d'être citée tout entière, mais dont je me bornerai a reproduire les dernières lignes :
« S'il est . dit-il , une consolation possible dans une si grande affliction , sa famille peut du moins être Hère de la conduite noble et courageuse qu'il a constamment tenue au milieu de dangers aussi grands; sacrifiant tout espoir de se sauver, tout instinct de sauvetage personnel , il reste au milieu de ces mallieureux , dont peut-être pas un n'eût écliappé a ce sinistre, sans la présence d'esprit et la fermeté qu'il déploya. Tant de vertus, tant d'abnégation, devaientelles être ainsi récompensées? 0 mon Dieu! nous bénissons les décrets immuables de votre providence , et , sans murmurer, nous nous agenouillons devant la main qui nous frappe, soutenus par l'espoir que vous ne détournerez pas vos yeux d'une vie dont tous les actes émanent des sentiments les plus généreux , les plus dignes du Fils que vous nous avez donné 'a imiter. Puissent , mon bon ami , des éloges si bien mérités avoir quelque écbo auprès des amis que lu as laissés derrière toi et adoucir un peu l'amertume de leurs regrets! »
Le sentiment religieux dont cette lettre est empreinte, on le verra souvent se manifester <lans le Journal du voyatje aux mers polaires de Bellot. Animé d'une sainte foi qui inspirait et soutenait son courage, le jeune officier de marine avait, sans être dévot, cette vraie piété, cette piété éclairée qui donne la confiance en Dieu et l'amour du bien, et sait élever l'àme vers le (Iréatour, indépendamment des croyances prê-
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chées par les différents dogmes, des pratiques commandées par les différents cultes.
Après l'amitié et le sentiment religieux , voyons se développer une autre vertu , l'intrépidité. Voici en quels termes Bellot annonce a sa famille, dans une lettre du i"'^ juillet 1845, qu'il a été blessé dans l'expédition dirigée contre Tamatave :
« Je viens encore, mes bons amis, de passer par une nouvelle épreuve dont je me suis tiré avec beaucoup de bonheur. J'ai enfin reçu le baptême du feu. Je crains que les lettres adressées par notre commandant au ministère ne soient arrivées en Europe avant les nôtres et n'aient jeté l'alarme dans nos familles. Hâtez-rvous donc de vous rassurer, et rappelez-vous que j'ai une bonne étoile qui ne m'abandonne pas. J'ai seulement payé une légère partie de ma dette- au pays , en arrosant de quelques gouttes de sang la terre ennemie de 3Iadagascar. Oui , mes bons amis , j'ai été blessé, mais trop légèrement pour que vous puissiez concevoir les moindres craintes ; j'ai reçu une balle dans la cuisse, je n'en parle que pour mémoire ; car le jour même de la bataille, l'extraction a pu avoir lieu, et dans quinze jours tout au plus je chercherai peut-être la cicatrice de ma blessure. » Il passe ensuite au récit de l'affaire de Tamatave et s'occupe surtout d'exalter la bravoure de ses camarades. Quand il arrive h ce qui le concerne personnellement, voici en quels termes il raconte le fait :
« Chargé, sous les ordres d'un oflicier, de diriger le feu de nos deux pièces de campagne , j'élais parvenu a les faire hisser sur le plateau extérieur ; presque tous les hommes qui les servaient étaient blessés; aussi pointais-je moi-même une de ces pièces quand je reçus dans la cuisse une balle que m'envoyait un individu qui , à la tête de plusieurs autres , fondait sur nous ; je pus me relever et tirer sur mon agresxxH JOSEPH -RENE BELLOT. ,
seur deux coups de pistolet ; d'autres tirèrent en même temps que moi ; qui de nous l'ut le plus heureux '.' je n'en sais rien ; toujours est-il que le drôle tomba par terre et lut immédiatement sabré. Dans la ])Osition inclinée où je me trouvais, la balle, au lieu de pénétrer perpendiculairement, suivit la direction de la cuisse et n'attaqua que les chairs ; je n'ai souffert que pendant l'extraction . \\ cause des irrégularités et des saillies de cette balle. »
Après avoir énuméré les morts et les blessés, il ajoute :
« C'est une épreuve dont je ne crois pas m'ètre tro[) mal tiré; je savais bien que. dans le cas où j'aurais eu peur, l'amour-propre et le sentiment du devoir ne m'auraient jamais abandonné : mais je suis enchanté d'avoir passé par la . »
Dans la partie de son journal relative a cette affaire, Bellot est encore plus laconique au sujet de sa blessure . et c'est à peine s'il en dit un mot dans une charmante lettre qu'il écrivit a M. de Lescure a l'occasion de cette attaque. Je ne trouve non plus nulle part, ni dans son journal, ni dans ses lettres originales, ni dans celles dont j'ai des copies, aucune mention de l'acte de dévouement qu'il avait accompli au mois d'avril 1845, en contribuant, dans une embarcation du bord, a sauver au péril de ses jours un homme tombé a la mer. Voici pourtant ce qu'écrivait 31. le capitaine de vaisseau Romain-Desfossés , commandant la station de Bourbon , au ministre de la marine, en lui rendant compte de la belle conduite de Bellot dans cette dernière circonstance :
« Son poste est partout où il v a un bon exemple a suivre et un danger k braver: il n'a donc fait ici que son devoir! mais, néanmoins, je saisis cette occasion de le signaler particulièrement il Votre Excellence comme un élève tout a lait digne d'estime et d'intérêt. »
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Le silence de Bellot à ce sujet ne m'étonne du reste en aucune façon : ce n'est pas seulement par modestie qu'il n'en parle pas ; mais il lui a paru si simple et si naturel d'exposer sa vie pour sauver celle d'un autre homme, qu'il n'a pas cru devoir en dire un mot: c'est un trait de caractère, et voila tout.
Quant a son fait d'armes , il ne fut pas moins hautement apprécié par ses chefs; car, sur leur proposition, il fut promu élève de première classe le i" novembre 1845 et nommé chevalier de la Légion d'honneur le 2 décembre de la même année ; il n'avait pas encore vingt ans.
On sait que Bellot était embarqué sur la corvette le Berceau, destinée, hélas ! a périr corps et biens a la fin de cette campagne. Ce n'était pas la que notre cher et illustre compatriote devait trouver la mort . Dieu lui réservait encore des actes de dévouement a accomplir, des périls a braver, de la gloire à conquérir! Il quitta le Berceau pour passer à bord de la frégate commandante la Belle-Poule, où il fut attaché a la Majorité de la station . choisi en qualité d'aide de camp par M. Romain-Desfossés, et chargé spécialement du service des signaux. « Bien que très- assujetti par ce service, nous dit M. Chassériau, dans la notice qu'il a publiée dans le Moniteur. service qui commande autant de vigilance que de précision, il trouva le temps de professer a bord de la frégate un cours de géométrie et de navigation pour tous les marins qui , se destinant ii commander au commerce , auraient a satisfaire, au retour, a l'examen théorique et pratique exigé par les règlements et ordonnances de la marine. »
On voit que les avertissements et les réprimandes qu'il s'était infligés a. lui-même a la (in d'octobre 1844 avaient porté leur fruit ; la volonté avait déhnitivement triomphé de toutes les tentations, et. grâce a la constance de ses résolu-
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tions, le jeune aspirant était devenu non-seulement un olficier intrépide et exact dans son service , mais encore un homme instruit, laborieux et distingué. Reçu dans la famille de M. Bonnaudet , qui habitait la ville de Saint-Denis h l'île Bourbon , il s'était fait aimer de tous et était bientôt devenu comme un des enfants de la maison. La lettre qu'adressait M. Bonnaudet, le 25 avril 1846, à M. et à madameBellot, pour leur témoigner toute l'estime et toute l'affection que leur fils lui avait inspirées, est vraiment très-touchante, et prouve autant en faveur de celui qui l'a écrite qu'en faveur de celui qui en était l'objeL II n'y a que les honnêtes gens. que les âmes bien situées, qui se devinent ainsi réciproquement en se rencontrant sur le chemin de la vie, qui se laissent aller tout d'abord, et dès la première parole, a l'allrait sympathique et mutuel qui les entraine ; une parole suffit en effet quand on reconnaît en elle le mot d'ordre du cœur.
Faut-il citer encore ce que]\l. Romain-Desfossés , au moment où il quittait la station pour rentrer en France, écrivait au ministre . en signalant Bellol h son attention ? « C'est l'élève le plus distingué de la station par sa haute intelligence , son caractère , sa tenue ; il est bon 'a tout et plein d'ardeur a tout faire ; supérieur de tous points U son âge et a sa position. »
Bellot ne resta que fort peu de temps a Bourbon après le ilj'part de son commandant; il revint en France pour passer son examen et être promu presque aussitôt , c'est-'a-dire le 1" novembre 1847, au grade d'enseigne de vaisseau ; il avait vingt ans et demi.
C'est en cette qualité qu'il embarqua d'abord sur la Pandore pendant quelques semaines, puis sur la corvette la Tr'wm\:hante, qui, le 25 juillet 1848, appareilla pour la Plata et rOcéanie.
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Je ne saurais mieux taire, en ce qui concerne cette campagne, que de citer textuellement l'excellente notice de M. Chassériau. Le journal que Bellot doit avoir tenu a celte époque ne faisait point partie des papiers que j'ai eus entre les mains, et les lettres adressées a ses parents sont exclusivement relatives a des affaires de famille.
« Pour la première fois, dit 31. Chassériau, il eut a commander le quart, c'est-a-dire à diriger, pendant un temps le bâtiment, d'après la route donnée par le capitaine. Si son expérience laissait d'abord a désirer, il ne tarda pas à inspirer toute confiance au commandant aussi bien qu'a l'équipage, toujours si prompt a juger la main qui dirige et la voix qui commande.
« Pendant la campagne, Bellot fut successivement chargé de commander la compagnie de débarquement et la batterie de la corvette. S'appliquant avec l'ardeur la plus soutenue h l'étude de tout ce qui se rattache a ces importants détails, il mit aussi le soin le plus scrupuleux à bien former ses subordonnés, alin d'être plus sûr de s'en faire toujours comprendre et obéir.
« Le l*' janvier 1850, 3L le capitaine de frégate Sochei, commandant la Diomphante, après avoir loué le caractère et la conduite de Bellot, disait au ministre : « H travaille toutes « les matières qui se rapportent h la marine. Il a une intel- « ligence qui fait espérer dès aujourd'hui un officier distin- « gué. »
« 3LM. les amiraux Vaillant et Laplace, qui ont successivement exercé les fonctions de préfet maritime dans le troisième arrondissement (a Rochefort), se sont plu a donner à ce jeune officier de tant d'espérance les notes les plus favorables et les mieux méritées.
« La Triomphante opéra son retour a Rochefort le 25
XXVI JOSEPH-REjNÉ bellot.
août 1850, et, Ui'iO septembre, Bellot, débarqué de la corvette, fut atlacbé k la compagnie de dépôt. »
C'est dans ce voyage de retour, en revenant de Montevideo, que Bellot se trouva a bord avec M. Xavier Marmier. Ces deux esprits distingués et éclairés se comprirent bientôt, et l'on verra plus loin, dans le fragment que M. Marmier a bien voulu me communiquer, quel souvenir l'écrivain voyageur a conservé de son jeune ami.
Depuis l'époque de son débarquement jusqu'à celle de son premierdépart pour les mers polaires, Bellot n'eut qu'une seule occasion de naviguer : il fut chargé de conduire des troupes à Cherbourg, sur un petit bâtiment de transport qu'il commanda pendant un mois. Cette mission, qu'il accomplit de la façon le plus satisfaisante, et un congé d'un mois qu'il vint passer a Paris, en décembre 1850, furent les seuls faits notables de sa vie, jusqu'au 19 mars 1851, date de la lettre qu'il écrivit a M. le capitaine de frégate Sochet, pour le prier de solliciter pour lui, du ministre de la marine, l'autorisation de faire partie de l'expédition nouvelle que lady Franklin se préparait a envoyer à la recherche de son mari.
III
(]e ne fut point, comme on pourrait le croire, une sorte de coup de tête que fit Bellot en prenant la détermination d'aller, après avoir fait ses premières armes nautiques dans des contrées voisines de l'équateur, explorer les mers glaciales sur une petite goélette anglaise. Une lettre assez ca-
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ractéristique qu'il écrivait a un de ses amis les plus intimes, M. Luneau, quelque temps avant ses premières démarches. <Hai)lit d'une manière bien positive que cette pensée d'excui-- sion hyperboréenne, loin d'être une improvisation soudaine, avait dû mûrir dans son cerveau. Il lui disait en effet que, dans la prévision de son voyage dans les pays arctiques, il avait voulu habituer îi l'avance son corps a supporter le froid, et que, pour ce faire, il avait couché tout l'hiver sans couverture. Du reste, il ne s'était point borné h préparer son corps à ce voyage, il y avait aussi préparé son esprit. Les observations et les citations contenues dans son Journal prouvent suffisamment qu'il s'était familiarisé dès longtemps avec les régions arctiques, par de nombreuses lectures préliminaires des relations de voyages aux mers polaires, écrites parles navigateurs anglais, et par l'étude des caries. 11 y a même tout lieu de croire que son voyage a Paris, en décembre 4850, avait eu pour but l'achat des ouvrages et des documents relatifs a ces contrées.
Plusieurs motifs se réunirent pour décider Bellot h prendre ce parti. Certes, le sentiment de la gloire, une légitime ambition, une sorte de conscience de sa valeur exposée à être méconnue s'il se bornait a rester h son rang et à faire simplement son service comme un officier ordinaire, entin cet attrait, cette sorte de fascination qu'exercent les dangers sur certaines âmes fortement trempées, pour lesquelles tout péril semble une sorte de défi porté a l'homme par la nature et par les éléments ; certes, dis-je, tous ces sentiments eurent une grande part dans sa détermination. Mais, si l'on considère la position et le caractère du jeune officier, on reconnaîtra que la nécessité de venir en aide d'une façon efficace h une famille nombreuse et tendrement chérie, et l'impossibilité presque absolue de s'endormir dans la vie sédentaire d'une xxviii JOSEPH -RENÉ BELLOT.
ville de province, contribuèrent surtout a le jeter dans cette . périlleuse entreprise.
Il y avait, à l'époque où Bellot eut l'idée de partir pour les mers polaires, vingt et un officiers de son grade ( enseigne de vaisseau) sans emploi; il ne voyait guère de chances de prendre la mer avant un assez long espace de temps, car il était primé par treize autres enseignes sur la liste d'embarquement. Ses sœurs et son frère grandissaient, le temps n'était pas éloigné où les faibles appointements de son grade ne suffiraient pas pour pourvoir a l'éducation de ces enfants aimés, dont il se regardait comme le second père, pour subvenir surtout a l'instruction de ce frère à qui il voulait non-seulement laisser de bons exemples U suivre, mais encore fournir par de bonnes études le moyen de se préparer à une profession libérale et considérée. Il fallait donc chercher un moyen de se distinguer, d'attirer sur sou nom une attention qui se porte sur ceux-l'a seulement qui la sollicitent activement, ne pas attendre son avancement de l'ancienneté et forcer une fois au moins le choix a être l'arrêt de la plus éclatante justice.
Qu'on songe enlhi a la vie qu'était obligé de mener a Rochefort cet ardent jeune homme, a l'esprit actif, a l'imagination vive et féconde, a l'âme impressionnable et aussi accessible à l'ennui du désœuvrement qu'a l'enthousiasme du péril. Or, que peut faire un jeune officier de marine célibataire employé dans un port? Quand il a lini son service, qui lui prend généralement un petit nombre d'heures chaque jour, assisté aux repas de la famille, il lui reste encore un temps fort long a dépenser, soit au travail, soit dans les salons des quelques personnes de la ville qui reçoivent, soit au cercle, soit enlin au café. Le travail souriait assurément beaucoup à Rellot, a cet esprit curieux, a cette intelligence
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facile qui ne trouvait rien de trop ardu ; mais l'étude calme, réfléchie des sciences connues, dans le silence et dans la solitude de la chambre, ne convenait pas h l'homme d'irtiagination, avide de mouvement et d'inconnu; les breuvages tièdes de l'enseignement des livres devaient paraître insipides a ces lèvres ardentes, dont la soif s'était d'abord abreuvée des liqueurs les plus âpres de l'étude , en puisant aux sources vives de la nature! (Combien devaient lui sembler froides les descriptions des voyageurs, a lui qui avait vu de près l'admirable spectacle que présentent le ciel et les paysages de l'Afrique et de l'Amérique méridionale ! (Combien de secrets cet univers si vaste et si varié ne lui cachait-il pas encore ! Un seul travail eut été possible pour Bellot, la science a transmettre à son jeune frère, si celui-ci eût été d'âge h recevoir cet enseignement. Alors il y a tout lieu de croire que, trouvant Ta une occupation pour tous ses loisirs, un moyen de dépenser son activité, il n'eût pas cherché d'autre emploi de cette surabondance de vie qui débordait.
Bellot n'était point un homme de salons ; il allait peu dans le monde, où, pourtant, le charme de sa conversation eût pu lui valoir des succès, pour peu qu'on se fût donné la peine de l'apprécier. Le seul plaisir qu'il aimât avec passion, c'était la danse ; mais il ne s'y trouvait pas lui-même suflisamment habile ; la petitesse de sa taille semblait le gêner, comme s'il eût craint qu'elle ne ressortît trop dans un quadrille. Du reste, les occasions de danser n'étaient pas trèsnombreuses, et souvent il les laissait échapper par timidité. Car, il faut l'avouer, cet homme si intrépide en présence du danger, cet homme k la pensée hardie, a la parole facile, â l'esprit prompt et toujours présent devant des hommes assemblés, était d'une modestie excessive en ce qui concernait
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sa renommée, et d'une timidité pleine de réserve auprès des femmes, pour lesquelles il professait aussi une admiration et un respect vraiment chevaleresques.
Quant a la fréquentation des cercles et des cafés, il faisait tous ses efforts pour l'éviter. Son bon sens et le sentiment de ses devoirs envers sa famille, envers lui-même, envers la Tille qui l'avait adopté et que, du reste, il aimait et tenait surtout a honorer, li illustrer par sa conduite et ses travaux, tout se réunissait pour lui faire comprendre les dangers de cette vie de café, véritable fléau des villes de province. On <îst d'abord attiré au café par le plaisir d'y rencontrer quelques amis, des camarades dont on aime la conversation. Les premières fois, on y reste une heure ; on boit un verre de bière, on cause. Puis insensiblement on prolonge ses séances; on remplace la conversation par le jeu, la bière par les liqueurs ; ce qui n'était d'abord qu'un passe-temps devient bientôt une habitude, puis un besoin, souvent une passion irrésistible. L'argent qu'on y perd, qu'on y dépense, est de peu d'importance , si on le compare au prix du temps et de l'intelligence qu'on dissipe. « Le temps est de l'argent, » disent les Anglais, dans leur langage positif; mais l'esprit, les facultés intellectuelles, ne sont-ils pas aussi un capital pour ceux-là qui, après avoir eu la peine de naître, comme dit Figaro, ont encore celle de gagner leur vie par leur travail? Car cette vie de café dans laquelle s'abrutissent les trois quarts de la population intelligente ou soi-disant telle des villes de province, cette vie de quatre a cinq heures par jour au milieu d'une atmosphère malsaine et d'une température <le trente-cinq degrés, est encore plus nuisible h la santé dé l'intelligence qu'a celle du corps : si le corps s'énerve, la pensée s'obscurcit, le cerveau devient stérile, l'esprit s'abêtit, le cœur s'émousse, la sensibilité se perd dans ce milieu où
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