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Spuller, Eug ene, 1835 L évolution politique sociale de 1' église
L'ÉVOLUTION
POLITIQUE ET SOCL\LE
Avant-propos
I
L'évolution politique et sociale de FÉgiise romaine doit être considérée comme l'événement capital de la fin du xix'^ siècle.
A mes yeux, ce qui donne à cet événement toute son importance, c'est qu'il est la conséquence presque immédiate et, pour ainsi dire, forcée, du triomphe définitif de la République en France.
Si le principe de l'hérédité monarchique n'avait pas épuisé sa vertu parmi nous, en d'autres termes, si une restauration du trône au profit d'une dynastie quelconque eût encore paru possible, je ne fais aucun doute que l'Eglise romaine n'eût pas demandé mieux que d'attendre, avant de séparer sa cause de celle des anciens partis dont elle a été pendant si longtemps l'alliée fidèle et à qui, naguère encore, elle servait de lien dans les coalitions qu'ils nouaient, pour renverser la République et ses institutions. Mais la victoire du principe électif sur le principe héréditaire est aujourd'hui complète en France , et dès lors
Splller. Évol. de l'Égl. a
H AYA>'T-Pr,OPOS
l'Église a dû se tourner vers la démocralie qui est maintenant la source de tous les pouv^oirs.
Une telle évolution était donc inévitable, et il y a nombre d'années, depuis que Léon XIII a pris possession du gouvernement de l'Eglise romaine, qu'à de certains symptômes dont les esprits attentifs ne laissaient pas d'être frappés, l'on pouvait la prévoir et l'annoncer. Elle a commencé sous les regards surpris de la foule qui s'est longtemps refusée et se refuse peut-être encore à y croire ; elle ne s'arrêtera plus, avant d'avoir produit toutes ses conséquences, que déjà de toutes parts l'on cherche à prévoir et à signaler.
Pour nous, hommes de la fin du xix'' siècle, c'est déjà beaucoup que d'avoir été témoins du fait initial et de pouvoir, à ce titre, en déposer devant l'histoire.
Il m'a été donné d'observer ce fait initial au jour le jour , dans les circonstances mêmes où il s'est produit, et de le signaler avec une persévérance infatigable à toute l'attention du parti que je sers et qu'il intéresse à un si haut degré.
Le livre que je présente aujourd'hui au public se compose des articles que j'ai publiés pendant deux années, de 1890 à 1892, dans La République , française , sur cet important sujet . Pour me j décider à réimprimer ces articles, après les avoir , rattachés les uns aux autres, comme j'ai essayé ' de le faire, il a fallu que j'eusse la convie- i lion bien intime et bien profonde qu'ils peuvent ,j
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servir encore à l'instruction politique de mon parti : je les lui offre comme un nouveau témoignage de mon indéfectible attachement à sa cause.
En écrivant ces articles, je ne me suis jamais proposé d'autre but que d'attirer l'esprit de la démocratie et de provoquer ses réflexions sur l'une des conséquences nécessaires de sa propre victoire. J'ose dire que, ne les prévoyant pas, elle s'y est trouvée peu préparée. L'évolution de l'Eglise a déconcerté les anciens partis, mais elle n'a pas moins surpris les républicains, si bien que, dans les commencements, personne ne pouvait et ne voulait y ajouter foi. C'est une idée communément répandue, sans doute parce que la papauté romaine a de tout temps travaillé à la répandre, que l'Eglise catholique demeure immuable, et qu'elle traverse les siècles sans varier jamais. L'ensemble comme les détails de son histoire prouvent au contraire que l'Église catholique est douée des plus heureuses et des plus souples facultés de transformation et d'accommodation aux temps et aux circonstances. C'est peut être là ce que, dans son langage surnaturel, elle entend par l'assistance divine du Saint-Esprit; c'est ce que l'historien et le philosophe doivent considérer comme l'application de son génie politique et social, le plus grand qui ait pu être observé depuis que l'humanité tient des annales. Tout ce qui arrive aujourd'hui, tout ce qui se déroulera dans la suite, n'est et ne sera qu'une démonstration nouvelle de cet admirable don.
IV AVANT-PROPOS
L'Église évolue, parce qu'elle vit au sein de l'humanité, et que rien, ni clans la nature ni dans l'humanité, n'échappe à la loi universelle de révolution : il n'y a là rien de surnaturel, et c'est de ce point qu'il faut partir, pour comprendre et suivre le mouvement qui est en train de s'opérer.
La première chose à faire consistait donc, pour bien comprendre le phénomène qu'il s'agissait d'étudier, à se dépouiller de tous préjugés et à laisser de côté les préventions qui naissent de l'esprit de parti. Il y avait à prendre l'évolution politique et sociale de l'Eglise comme un fait, en le signalant à ce titre h l'attention publique. Je me suis, pendant plus de deux ans, attaché à saisir et à montrer cette évolution, sans la discuter -dans ses causes ni dans ses effets, me bornant à dire et à répéter, au risque de lasser la patience de mes lecteurs, que la démocratie républicaine n'a pas de plus grand intérêt que de suivre avec le plus grand soin un pareil mouvement. J'ai reçu, de tant de côtés différents, des témoignages si nombreux et si certains de la sympathique attention de ceux qui me faisaient l'honneur de me lire, que je crois avoir été compris dans mon dessein et dans ma méthode. Ces adhésions multipliées qui me sont venues de tant d'amis inconnus ont contribué beaucoup à me décider, si audacieuse que semble une telle entreprise, à reprendre, pour les donner sous une forme nouvelle , des réflexions qui ont été si
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bien accueillies. En mon âme et conscience, je pense avoir fait œuvre utile à mon parti, et cette œuvre, je cherche à la continuer.
Je dirai tout d'ahord qu'en m'abstenant de toute polémique pour me tenir au rôle d'observateur et d'historien au jour le jour, je suis content d'avoir fourni la preuve qu'il est possible à un républicain de parler de l'Église, de son rôle et de ses affaires avec la plus courtoise modération, sans rien abandonner de ses convictions philosophiques ni des droits de la libre pensée. A mon avis, une telle preuve n'était pas inutile à donner. J'appartiens, depuis que j'ai appris à exercer librement ma raison, au parti de la philosophie, et ce parti, je ne crains nullement de le dire, ne m'est pas moins cher que mon autre parti, le parti de la liberté politique au sein d'une République gouvernée par les principes d'ordre et de progrès. Emancipé, après quarante années d'études incessamment poursuivies avec la plus grande bonne foi, du joug de toute religion positive, la cause de l'Eglise n'est pas la mienne. Telle est cependant la violence des passions soulevées par la guerre à soutenir contre le cléricalisme que toute modération à l'égard de l'Eglise expose celui qui en use à passer pour clérical. Il n'est pas d'un homme public de s'émouvoir des iniquités de la polémique, et je n'ai pas à me défendre ici d'être ou de n'être pas clérical. Je cherche la vérité, et je la dis : c'est là tout mon souci et tout mon devoir. Je n'en tiens pas
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moins qu'il serait avantageux à notre parti de ne point trop s'échaufTer dans les querelles religieuses, qui sont les pires de toutes. La philosophie, dont, nous républicains, nous faisons profession, a mis en dehors et au-dessus de toutes les confessions religieuses un principe supérieur, la tolérance, qui s'accommode aussi mal de la violence dans les paroles que de la persécution dans les actes. Les polémiques passionnées qui échauffent les esprits ne vaudront jamais, au point de vue des efTets utiles, les discussions paisibles qui les éclairent. Quand on s'occupe des affaires où la religion est mêlée, il convient tout d'abord de se garer de tout fanatisme : c'est le seul moyen de dominer son sujet, afm d'y voir clair. La raison philosophique, à la fois large, humaine et généreuse, ne doit pas se laisser envahir et déborder par l'esprit de secte toujours exclusif et haineux. Ce dangereux esprit n'est pas une arme de progrès ; ce n'est même pas un bon instrument de défense, dans les combats pour la justice et la vérité.
Je me suis donc attaché à ne jamais parler de l'Eglise, du pape, des évêques, du clergé et surtout de la religion que dans les termes de la plus rigoureuse impartialité. Depuis trente ans que je lutte par la parole et la plume pour la cause de la liberté républicaine et de l'affranchissement de l'esprit humain, dans la limite hélas! trop étroite de mes faibles forces, c'est une règle dont je ne me suis jamais écarté. Tout en gardant la
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libre et complète possession de mon jugement, j'ai cherché à pénétrer au fond même des affaires religieuses qui touchent à la politique, afin de les bien posséder, de les clairement exposer et de montrer comment cette confusion de la politique et de la religion, qui est tout le cléricalisme, reste, tous comptes faits, le plus grand fléau qui soit à redouter dans les sociétés modernes.
En étudiant ainsi les choses de près, je n'ai pas eu de peine à me convaincre que la démocratie républicaine aurait bien plus d intérêt à suivre avec calme révolution politique et sociale de l'Eglise qu'à se refuser d"y croire, pour se dispenser d'apprendre à la connaître. Après avoir été pendant tant de siècles la pierre angulaire de ce despotisme des princes dont les peuples ont eu tant à souffrir, l'Eglise se lève et se tourne du côté des foules; elle fait les premiers pas pour revenir à elles. C'est impossible, s'écrient certains chefs de la démocratie; un tel mouvement n'est qu'une feinte, et il suffira de l'instinct des nations nées du souffle de l'esprit moderne pour les avertir que, du côté de l'Eglise romaine, il ne peut venir que des inspirations, des préceptes et des exemples réactionnaires, aboutissant à de nouvelles formes d'esclavage. La papauté catholique ne l'at-elle pas dit elle-même par l'organe de l'infaillible Pie IX? Anathème à qui soutiendra que le Pontife romain doit se réconcilier avec la civilisation moderne! Après une telle rupture, comment l'infaillible Léon XIII peut-il espérer de
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renouer des liens quelconques entre le catholicisme romain et les nations émancipées? Le divorce a été prononcé. Il est irrévocable. Que l'Eglise aille de son côté , sur la foi des promesses divines qu'elle prétend avoir reçues, tandis que la démocratie suivra sa propre voie, sur une ligne parallèle et en marchant en sens inverse; tel est aujourd'hui le mouvement qui entraîne le monde, et il n'est plus possible que l'Eglise et la démocratie se rencontrent, pour se donner le baiser de paix et de réconciliation.
Tout cela est bel et bon, mais tout cela, ce n'est que du mysticisme; ce ne sont pas des faits, et la vraie politique ne discute et ne s'appuie que sur des faits. Yous niez l'évolution, dirai-je aux chefs de la démocratie, et pourtant si elle s'accomplit, c'est-à-dire si, contrairement à vos préventions, l'Eglise et la démocratie se rencontrent et s'embrassent, comment comptez-vous prévenir et arrêter les conséquences d'une réconciliation qu'il n'aura pas été en votre pouvoir d'empêcher? Vous qui vous prétendez les adversaires irréconciliables de l'Église, que ferez-vous contre elle et pour contenir sa puissance, quand elle vous aura repris ces foules qui sont aujourd'hui votre clientèle et qui demain redeviendront la sienne , comme autrefois, dans les temps oubliés du moyen âge? A ces questions, impossible d'obtenir une réponse. Et cependant tout l'intérêt de l'évolution politique et sociale de l'Église est là, pour ceux qui sont enrôlés dans le parti de la
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IX philosophie ou de la h'berté de l'esprit humain. Ils se demandent tous les jours si le xx*^ siècle ne verra pas la plus effroyable réaction dont nous ayons été menacés depuis la Renaissance, et cela sous le couvert même des institutions libres et républicaines, adoptées enfin par l'Eglise.
C'est à mettre la démocratie républicaine en face de ces éventualités redoutables que je me suis appliqué dans les divers articles qui composent ce livre. Je me suis gardé, comme d'un véritable péril où j'aurais risqué de laisser ma raison s'obscurcir et se troubler, de toutes considérations théologiques ou métaphysiques; je n'ai voulu voir que les événements au fur et à mesure qu'ils se déroulaient devant moi. Dès le premier jour, j'ai laissé entrevoir et fait comprendre à mes lecteurs que l'évolution politique et sociale de l'Église était décidée et qu'elle s'accomplirait; mais je n'ai pas cherché à devancer le temps, et j'ai toujours eu soin d'expliquer les traditionnelles raisons de prudence, de circonspection et de patience qui caractérisent la politique du catholicisme romain, afin de bien faire voir que l'Eglise, quand elle s'est résolue à faire un mouvement, avance toujours, à son heure et avec l'allure qu'elle a décidé de prendre, sans reculer jamais. J'ai ainsi montré certains côtés de ce grand gouvernement de l'Eglise que la démocratie ne connaît pas, et indiqué qu'il y a fort à compter avec des hommes qui, indépendamment de leur connaissance profonde de tous les ressorts de
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l'âme humaine, disposent de tant de ressources et de moyens politiques. J'ose penser que cette partie de mon livre n'est pas sans intérêt.
Je n'ai pas séparé l'évolution sociale de rÉglise de son évolution politique : selon moi, elles se confondent, ou, pour mieux dire, elles s'engendrent; c'est par l'évolution sociale que devait commencer l'évolution politique, et c'est en fait ce qui est arrivé, sinon en France, du moins dans d'autres régions de la catholicité. Je reviens d'ailleurs dans ce livre sur ce point important. Pour ce qui est plus spécialement de l'évolution politique, je crois qu'elle a été déterminée par diverses causes, dont la principale a été l'effondrement des partis de monarchie en France, après l'échec de la conspiration houlang-iste. Mais il faut ajouter que cet effondrement s'est produit à un moment où la République, rayonnant de tout son éclat, a commencé à donner à ses amis comme à ses adversaires la pleine conscience de sa force comme de sa durée, et où la France , avide de sécurité pour son travail , a manifesté la volonté de clore l'ère des discussions stériles par l'inauguration d'une politique d'apaisement et de réconciliation. Ainsi tout a concouru à précipiter un mouvement d'opinion qui d'ailleurs ne pouvait tarder. Le toast du cardinal Lavigerie, dont il est manifeste aujourd'hui que les termes avaient été concertés à Rome avec les principaux personnages de la Curie romaine, pour ne pas dire avec le Pape lui-même, est le fait
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autour duquel se sont groupés tous les événements de notre vie intérieure pendant deux ans : aussi ces événements sont de la sorte présentés dans ce livre dans leur ordre chronologique, et sous ce rapport, on peut dire que c'est un livre d'histoire, mais une histoire d'un genre nouveau, oij les faits sont discutés avec détails et dans leur intime relation avec l'état des intelligences et les passions des partis.
C'est surtout du parti conservateur dans les Chambres et dans le pays que j'ai dû m'occuper, ayant à retracer ses doutes, ses hésitations, ses atermoiements, ses tergiversations. Au moment où le cardinal-archevêque d'Alger adressait son discours aux officiers de l'escadre de la Méditerranée, il y avait, parmi les conservateurs français, non pas parmi les chefs, mais parmi les soldats, un mouvement d'opinion déjà très caractérisé, en faveur d'une reconnaissance définitive du régime républicain. Ce mouvement aurait abouti à quelque chose de plus positif que la tentative avortée de feu Raoul-Duval, mais l'Église, en se décidant à venir à la démocratie et à la République, a plus fait pour cette politique que tous les chefs de l'ancien parti conservateur; elle les a entraînés fort au delà des limites qu'ils s'étaient d'abord assignées, car à son évolution politique, il faut ajouter son évolution sociale qui, pour les conservateurs, doit avoir une tout autre importance. Le langage que tient l'Eglise dans les questions sociales est d'une extrême gravité : il ne
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AVA?{T-PROPOS faut pas s'y méprendre, car, encore une fois, nous ne sommes qu'au début de ces périlleuses « nouvelletés », comme aurait dit Montaigne. Si l'Eglise, prenant les devants, se met à exciter les foules dans ce qu'elles appellent leurs revendications, sociales , les anciens conservateurs n'ont qu'à bien se tenir; il y va, pour eux et pour leurs enfants, de tout le système économique sur lequel leur situation est assise parmi nous depuis la Révolution de 1789. Il est certain, en effet, que les principes généraux de cette Révolution sont, à l'heure qu'il est, battus en brèche avec un redoublement de vigueur par tous les socialistes. Que ce soit le socialisme prétendu scientifique de Karl Marx ou que ce soit le socialisme chrétien des hommes qui prétendent s'inspirer des enseignements de l'Église, peu importe : il y a une poussée évidente contre la liberté du travail et même contre le principe de la propriété , comme les a entendus et compris la Révolution, et l'évolution sociale de l'Eglise ne peut que donner des forces nouvelles à cette poussée.
Toutes ces questions, et beaucoup d'autres avec elles, sont indiquées plutôt que posées dans ce livre. C'est pourquoi il m'a paru qu'il y avait un intérêt permanent et durable à le publier. Dans la vie publique, il est toujours bon de marquer les dates et de prendre rang. La question de l'évolution politique et sociale de l'Eglise est tout autre chose qu'une question électorale. Il s'agit bien de savoir si les conservateurs « ralliés » plus
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OU moins sincèrement à la République gagneront ou perdront à ce ralliement tardif et intéressé un plus ou moins grand nombre de sièges à la Chambre des députés ou au Sénat! Il s'agit bien de savoir si les prétendants, Victor Bonaparte ou Philippe d'Orléans, sont contraints par la force des choses à renoncer définitivement à restaurer, celui-ci la Royauté, et celui-là l'Empire! Il s'agit bien de savoir si, parmi les républicains, les radicaux réussiront à devenir assez nombreux dans les assemblées de la nation pour exercer publiquement ce pouvoir qu'on exerce déjà depuis de longues années, sauf à de rares intervalles , pour leur compte , avec leur appui et d'une façon quelque peu occulte, ou bien si les républicains qualifiés de modérés reprendront effectivement la direction des affaires ! Ce ne sont là que des questions secondaires, quand on les compare à celles qui naissent de l'évolution politique et sociale de l'Eglise. Cette évolution qui n'est pas exclusivement propre à la France, mais qui est catholique, c'est-à-dire universelle comme l'Eglise elle-même, est appelée à décider de toute une orientation nouvelle des sociétés humaines. Comment et à la faveur de quelles circonstances a pris naissance un si grand mouvement?
C'est ce qu'il faut dire ici, en quelques pages, car c'est à peine s'il en est parlé dans le livre qu'on va lire.
XIV
AVANT-PROPOS
II
Le 20 février 1878, le cardinal Joachim Pecci, archevêque de Pérouse, camerlingue de la sainte Église romaine, a été proclamé Pape régnant, en remplacement de Pie IX, de glorieuse mémoire, par le conclave des cardinaux réunis dans le palais du Vatican, à Rome, sous la protection bruyamment affichée de Tltalie monarchique, M. Crispi étant premier ministre de Sa Majesté le roi Humbert, de la maison de Savoie.
L'élection avait eu lieu par acclamation.
Il semble que les cardinaux aient eu hâte d'en finir, et leur choix s'arrêta sur leur collègue Pecci d'un consentement aussi unanime que rapide.
Entre l'ancien et le nouveau pape, il n'y avait aucun trait de ressemblance, et pourtant on attendait d'eux la même politique. Pour la catholicité, toute politique pontificale paraissait devoir se borner aux questions qui touchent à l'existence côte à côte, dans la même ville, de la papauté dépossédée de son domaine temporel et de la royauté piémontaise, personnifiant l'Italie régénérée et unifiée. Tel avait été le caractère exclusif de la politique du pape Pie IX, surtout depuis que l'armée italienne était entrée dans Rome par la brèche de la Porta Pia, le 20 septembre 1870, à la faveur de la guerre qui avait
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mis aux prises la France et TAUemagne ; tel devait être le caractère de la politique à suivre par son successeur, quel qu'il fut.
De tous les pontifes romains, le pape Pie IX avait eu le règne le plus long par les années comme le plus important par les actes.
Il doit être permis de dire que ce pontificat extraordinaire a vraiment tout bouleversé dans rÉglise, aussi bien dans l'ordre spirituel que dans l'ordre temporel. Après avoir débuté par des effusions libérales qui ont excité dans toute Tltalie comme un premier réveil national, Pie IX, rentrant dans la capitale des États de TÉglise à la suite de son exil à Gaète, s'était mis à la tète de l'effroyable réaction dont l'Europe entière eut tant à souffrir pendant près de dix ans. Il était devenu aussi impopulaire dans les dernières années de sa vie, bien qu'il fût entouré de l'auréole de la persécution, qu'il avait été adoré de l'Italie, au temps où, de toutes les contrées du monde catholique, on l'encourageait avec un profond et tendre respect à prendre l'initiative de la régénération de l'Eglise.
Pourtant cette Eglise qu'il a gouvernée pendant près de trente-deux ans (1846-1878) avec une si étonnante vigueur, il la laissait déjà toute transformée; mais, ce qui est plus curieux, il la laissait toute prête et toute préparée à des transformations plus extraordinaires encore. Nul pape n'a plus fait que Pie IX pour que l'unité catholique devînt une vivante et puissante réalité :
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c'est ainsi qu'il a travaillé à rapprocher les sectes dissidentes, à rattacher par des liens plus étroits les Églises nationales au Saint-Siège, à mettre au-dessus du corps des évêques et de l'Eglise elle-même le pontificat romain, la Papauté, en sorte que Rome est maintenant, sans contestation possible, suivant l'ambitieuse inscription de Saint-Jean de Latran, la mère et la tète des Eglises de tout l'univers, ecclesiarum omnium mater et cajntt.
Trois armes principales, ou, si l'on aime mieux, trois moyens politiques principaux ont servi au pape Pie IX pour atteindre à ce grand but : le rétablissement de l'unité liturgique; la création si nombreuse des vicariats apostoliques dans des pays où jusqu'à nos jours l'Église catholique n'envoyait que des missionnaires sans aucun lien. hiérarchique avec le Saint-Siège; et enfin la presse dite religieuse, le journalisme catholique, qui a pris dans la catholicité une si grande influence qu'elle y a balancé parfois l'autorité même de l'épiscopat.
Pour couronner cette œuvre d'unité, Pie IX, qui n'avait pas craint, en promulguant, de son autorité propre et personnelle, en dehors du consentement de l'Église, la définition du dogme de l'Immaculée Conception, de devancer en fait la proclamation dogmatique de l'Infaillibilité du pontife romain, s'est déclaré lui-même au-dessus du corps entier des évêques et de l'Eglise.
Le monde stupéfait a été témoin de cette pro-
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digieuse apothéose le 18 juillet 1870, le jour même où éclatait la guerre qui devait mettre fin au pouvoir temporel des papes.
L'Italie ayant pris possession de Rome, sa capitale géographique, historique et politique, Pie IX ne put supporter la vue de la royauté usurpatrice. Il s'enferma dans le palais du Vatican et s'abstint même de descendre dans la basilique de Saint-Pierre. Il se dit prisonnier, et tout en multipliant les protestations et les anathèmes, les gémissements et les plaintes, il attendit les événements. Une première fois, en 1848, il avait quitté Rome, fuyant devant la Révolution triomphante, et s'était réfugié dans les états monarchiques du roi des Deux-Siciles, Ferdinand de Bourbon, qui gardera dans l'histoire le surnom sinistre de roi Bomba. Mais, en 1870, ce n'était plus la Révolution qui était entrée à Rome, c'était l'Italie elle-même. Dès lors, il n'y avait plus à fuir, mais à se résigner. Les destins s'accomplissaient. « Ci siamo, ci resteremo », avait dit Victor- Emmanuel, qui ne fut pas seulement le premier roi, mais le premier soldat de l'Italie nouvelle. Quand de telles paroles sont prononcées, malheur à qui ne les entend pas! La papauté catholique a fait mieux que de les entendre ; elle les a comprises. Elle est encore trop italienne pour défaire ce que l'Italie a fait; elle proleste, mais elle subit et s'incline. N'a-t-elle pas pour elle le temps et la patience, sans parler des promesses divines? La France étant momentanément frappée d'impuis-
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sance, Pie IX n'attendait plus rien des puissances temporelles. Un seul prince, s'il eût été sur le trône de ses pères avec leur pouvoir et leur prestig-e d'autrefois, eût peut-être tenté de rétablir le principat sacré : c'était Henri de France, comte de Cliambord. Non seulement, il ne régna point, mais il ne voulut jamais rien faire pour régner. Il est mort sur la terre d'Autriche, loin de son pays, dans sa royauté fictive de Frohsdorfî, enveloppé dans les plis du drapeau blanc des Bourbons. Le jour où il devint clair pour les politiques avisés de la curie romaine que la « monarchie chrétienne » ne serait pas rétablie en France, Rome, ne pouvant plus compter sur le dernier des rois selon le cœur de Dieu, eut la pensée de se tourner du côté des peuples. La vérité est qu'en 1878, quand mourut Pie IX, ce vieillard aussi obstiné qu'intrépide, le Saint-Siège et l'Église romaine étaient dans les relations les plus difficiles avec tous les princes comme avec tous les cabinets de l'Europe. Seules, les communautés catholiques, disséminées aux quatre coins du monde, dans les pays où domine le principe électif et où règne la liberté politique, consolaient par leur fidèle amour la papauté dans ses épreuves.
Une telle situation était des plus dangereuses.
Les cardinaux réunis en conclave après la mort de Pie IX n'hésitèrent pas : ils lui donnèrent pour successeur un homme d'un esprit et d'un tempérament tout différents, avec la confiance
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qu'il suivrait la même politique et qu'il tendrait au même but, le triomphe de l'Eglise, mais par des voies tout opposées.
Ce serait au génie politique de l'Église qu'il appartiendrait d'y pourvoir.
Pie IX, avec sa belle et pleine figure, sa voix grave et pénétrante, son éloquence enflammée, passant tour à tour de l'indignation la plus virulente à l'onction la plus noble, se plaignant sans cesse, tout en se redressant avec majesté de toute la hauteur de sa chute, apparaissait, dans son extrême vieillesse, comme l'Edise elle-même, persécutée à la fois et sûre de vaincre. 11 inspirait une sorte de culte. Si ses ennemis prétendaient qu'il avait l'œil d'un jettatore. et conjuraient par des signes irrespectueux les redoutés effets de sa présence, ses admirateurs, poussant la dévotion jusqu'au fanatisme, le considéraient comme un saint, touchaient ses vêtements comme pour en attendre des miracles, et le mettaient de son vivant, par une sorte de canonisation anticipée, en dehors et au-dessus de l'humanité.
Léon XIII, au contraire, pâle, maigre, ayant à peine le souffle, mais fin, souple, réservé dans ses paroles, capable de tout écouter pour tout comprendre, semblait mieux fait pour se mêler aux hommes, pour se rapprocher d'eux afin d'entreprendre les négociations délicates qui s'imposaient désormais à l'Eglise. Au temps de sa jeunesse, il avait servi la papauté dans divers postes diplomatiques, à Bruxelles notamment, où
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il avait noué, en sa qualité de nonce apostolique, des rapports personnels avec un prince d'une expérience et d'une sag-esse consommées, le roi Léopold P^, qui lui avait appris la triture des affaires et le maniement des hommes. A son retour en Italie, Pie IX qui, sans méconnaître ses qualités, ne l'aimait guère, l'avait nommé à l'archevêché de Pérouse où il s'était confiné dans l'élude des sciences sacrées et des lettres classiques, passant de la théologie de saint Thomas aux traités d'économie politique et de droit public moderne, l'esprit incessamment tourné vers les solutions amiables et pratiques, l'âme ouverte aux inspirations de la bonté la plus humaine et de la piété la moins agressive, cherchant partout la conciliation, et se résumant lui-même en quelque sorte dans cette expression que l'on rencontre à chaque ligne dans ses écrits, et qui est comme la devise même de son intelligence, Tharmonie. Dans l'année qui a précédé son exaltation, son mandement pour le carême de 1877 avait roulé sur les harmonies de la civilisation avec les enseignements de la foi : ce n'est, dira-t-on, qu'une thèse de séminaire, mais encore faut-il choisir les sujets des thèses que l'on veut défendre, et il est tel sujet qu'un prélat de combat ne traitera jamais.
Pie IX était un pontife de combat, un tribun religieux, un prophète irrité qui, vers la fin de sa vie, ne pouvait plus guère que maudire. Léon XIII, homme de sens plus calme, non pas moins pas-
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sionné mais plus rassis, est un politique de réflexion et de calcul qui sait observer, un temporisateur qui sait négocier, avant de prendre un parti, mais un caractère d'une inflexible fermeté, qui, sa résolution une fois arrêtée, s'est donné une tout autre tâche.
Il y était merveilleusement disposé.
Diplomate par éducation professionnelle, il commença par essayer de se rapprocher des chancelleries et des princes. C'était d'abord ce qu'il y avait à faire, pour bien montrer, par des procédés opposés, que le nouveau pape ne renonçait nullement aux revendications de son prédécesseur.
Mais Léon XIII, moins que personne, n'était homme à se méprendre sur l'insuccès certain de toutes démarches ayant pour objet de rétablir le principat temporel de la papauté.
La petite monarchie pontificale, « le dernier survivant des gouvernements d'ancien régime », comme a si bien dit le P. Lacordaire, est tombée pour ne plus se relever. La première en date des principautés ecclésiastiques comme la première en importance et en dignité, elle s'est écroulée à son tour sous les coups inévitables du temps qui détruit et transforme tout. Si les différents domaines temporels que l'Église a possédés dans les diverses contrées de l'Europe, depuis le haut moyen âge, jusqu'à la Révolution française, ont successivement disparu , c'est qu'ils se sont trouvés exposés à la force toute-puissante et victorieuse du principe supérieur qui dirige la poli-
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