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Le vandalisme révolutionaire : fondations littéraires, scientifiques et artistiques de la Convention

Eugène Despois · 1868 · Scanned text

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Author
Eugène Despois
Language
French
Published
1868
Length
98,474 words · about 6 h 54 min
Sections
26 reader sections
Text
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Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (26)
  1. Avant-propos about 1 min
  2. Chapitre Premier. Enseignement Public. — Plans Généraux about 7 min
  3. II Le Plan De Condorcet about 10 min
  4. Chapitre II. L'enseignement Primaire about 25 min
  5. Chapitre III. Enseignement Secondaire about 20 min
  6. Chapitre IV. École Polytechnique. — École De Mars. — Musée D'artillerie about 16 min
  7. Chapitre V. École Normale. — Collège De France. — École Des Langues Orientales about 33 min
  8. Chapitre VII. Conservatoire Des Arts Et Métiers. — Expositions De L'industrie about 8 min
  9. Chapitre VIII. Écoles De Droit. — Écoles De Médecine about 18 min
  10. Chapitre IX. L'institut about 29 min
  11. Chapitre X. Beaux-arts about 13 min
  12. III Expositions Des Beaux-arts about 22 min
  13. Chapitre XII. Le Moyen Age Et La Révolution about 15 min
  14. Chapitre XIII. Les Tombeaux De Saint-denis about 21 min
  15. Chapitre XIV. Destructions Diverses about 14 min
  16. Chapitre XV. Rapports De Grégoire Sur Le Vandalisme about 35 min
  17. Chapitre XVII. Musée Des Monuments Français about 11 min
  18. Chapitre XVIII. Archives Nationales about 24 min
  19. Chapitre XIX. Conservatoire De Musique about 11 min
  20. Chapitre XX. Travaux Scientifiques De La Convention about 26 min
  21. Chapitre XXI. M Science Au Service De La Défense Nationale. — Créations Diverses about 7 min
  22. IV Inventions Diverses about 7 min
  23. Chapitre XXII. Les Lettres Sous La Convention about 29 min
  24. Conclusion about 7 min
  25. Section 1. Mathématiques 6 6 about 5 min
  26. CHAP. II. — Enseignement primaire 24 — III. — Enseignement secondaire, écoles centrales. 40 about 1 min

Continue:

Avant-propos

La Convention nationale, pour ses actes politiques, a été et devait être l'objet d'appréciations passionnées, de sévérités souvent contradictoires. Ce livre la montrera sur un terrain plus pacifique, où, sans le vouloir, sans le savoir, tout le monde à peu près lui a rendu justice depuis 1795. Ici, les actes de la Convention, ce sont des fondations qui subsistent encore, qui flattent notre patriotisme, et dont on peut oublier l'origine, mais non méconnaître la glorieuse utilité. Aussi de tous les gouvernements si divers, qui se sont succédés chez nous depuis la Révolution, tous sévères les uns pour les autres, plus sévères encore pour la Révolution dont ils héritaient, il n'en est pas un seul qui n'ait porté témoignage en faveur de ces créations conventionnelles, soit en les maintenant, soit en se faisant gloire de les rétablir. Une approbation

VIII AVANT-PROPOS.

si peu suspecte de complaisance ne laisse rien à dire sur le mérite de ces fondations.

Seulement, il reste à établir celui des fondateurs. C'est ce que j'ai tâché de faire avec des dates, des textes, des documents : toutes choses indispensables en pareille matière. J'ai toujours signalé les sources où j'ai puisé mes renseignements; je sais que bien des gens s'en dispensent; mais c'est un privilège que je ne saurais me reconnaître, l'usage ne l'accordant guère qu'à ceux qui calomnient la Révolution. Ces indications permettront au lecteur de vérifier ou de rectifier ce que j'avance ; elles lui prouveront aussi que je n'ai rien négligé pour atteindre à la vérité et à la justice.

LE

VANDALISME

RÉVOLUTIONNAIRE

Chapitre Premier. Enseignement Public. — Plans Généraux

I

MIRABEAU. — TALLEYRAM).

L'enseignement comprend trois degrés principaux division trop conforme à la nature des choses pour qu'on ne soit pas tenu de l'accepter : Enseignement primaire, — secondaire, — supérieur. Quel doit être ici le rôle de l'État?

Une société libre, qui réclame de tous les citoyens l'accomplissement d'obligations souvent fort délicates, et dont la première est le devoir électoral, contracte par cela même l'obligation de mettre chaque citoyen en état de remplir ces devoirs. Elle doit donc veiller à ce que l'enfant puisse acquérir et acquière en effet les connaissances premières indispensables au citoyen. L'enseignement primaire est une obligation sociale.

L'enseignement secondaire a pour but de mettre l'enfant en mesure d'exercer un jour une profession quelconque, utile surtout et à l'individu et aux siens. C'est donc avant tout à l'individu et à la famille qu'il appartient d'y pourvoir : l'initiative privée devrait y suffire. Cela ne veut pas dire que là où des préjugés invétérés ont établi des habitudes contraires, l'État ne puisse provisoirerement prévenir, autant qu'il dépend de lui, les défaillances de l'initiative privée. Mais s'il y a là pour l'État un intérêt sérieux sans doute, ce n'est plus un devoir strict et absolu.

Quant aux sciences plus hautes dont l'étude constitue le degré supérieur de l'instruction, il est évident que leurs progrès intéressent et l'État et l'humanité tout entière ; et comme en même temps il est clair que l'initiative individuelle n'est capable ni d'en favoriser les développements, ni même d'en comprendre toujours la nécessité, il est indispensable que la société prenne ces sciences sous son patronage, et qu'elle fasse en ce cas ce que l'individu ne pourrait faire.

Or, de ces trois espèces d'enseignements, un seul sous l'ancien régime avait attiré l'attention de l'État, et c'était précisément celui où son intervention était le moins indispensable. L'instruction donnée dans les collèges, si incomplète qu'elle fût, était relativement dans une situation assez florissante. En revanche, l'instruction primaire était négligée ou abandonnée au clergé ; l'enseignement supérieur présentait d'immenses lacunes, et rien n'y correspondait à l'enseignement actuel des facultés des lettres et des sciences, non plus qu'à l'enseignement spécial de la plupart des grandes écoles, que devait instituer la Révolution.

De toutes les assemblées révolutionnaires, seule la Convention nationale a eu le mérite et de poser nette* ment les principes, et d'organiser l'enseignement public. C'est une gloire que les deux assemblées précédentes lui ont laissée tout entière.

Dans un ouvrage récent, M. Carnot divise en deux périodes l'histoire des assemblées de la Révolution : période de création, représentée par la Constituante et la Législative \ période de conservation, représentée par la Convention. En ce qui concerne l'enseignement public, cette division ne serait pas juste : la Constituante et la Législative ont détruit, la Convention seule a créé.

L'Assemblée constituante avait à peine accordé un coup d'oeil à l'instruction. Au moment où elle allait se dissoudre, le 11 septembre 1791, elle avait renvoyé à l'examen de la prochaine législature le projet présenté par Talleyrand.

L'Assemblée législative avait négligé ce devoir, et n'avait guère donné plus d'attention au projet présenté par Condorcet, le 21 avril 1792, et qui ne fut vraiment étudié que pendant la période conventionnelle.

Ainsi la discussion des plans généraux d'éducation appartient uniquement à la Convention, tout aussi bien que les fondations particulières. Si les deux premières assemblées n'ont rien fait pour l'éducation, ce n'est pas assurément qu'elles fussent plus occupées, et surtout plus pressées par les événements : seulement elles avaient de

U ENSEIGNEMENT PCBLIC.

moins que la Convention l'intrépide confiance qui, au milieu des plus tragiques épreuves, semble compter sur l'éternité; un écrivain royaliste l'a constaté : « L'histoire, dit-il, n'a pas enregistré sans une sorte d'étonnement mêlé de frayeur l'activité dévorante de la Convention. — Or, parmi les douze comités. qui la composaient, le comité de salut public seul peut être comparé pour sa terrible ardeur à celui de l'instruction publique (1). »

Le rapprochement est juste : c'est que la cause de l'instruction était pour la Révolution une affaire de salut public : de ces deux comités, le premier travaillait pour le présent, le second pour l'avenir. En fait d'enseignement comme en toutes choses, la Convention sema. D'autres récoltèrent, lui laissant avec le mérite trop méconnu de l'initiative les inconvénients et les périls des premiers tâtonnements et de l'inexpérience.

11 est nécessaire cependant, pour comprendre les discussions qui suivirent, de connaître au moins le caractère des deux plans antérieurs a celui de Condorcet. Le premier était exposé dans trois discours qu'au moment de sa mort, Mirabeau allait prononcer à la tribune; ils furent publiés par son médecin, Cabanis; le second, celui de Talleyrand, ne fut suivi que d'une très-courte discussion (2). Si nous pouvions entrer dans un examen détaillé

(i) H. de Riancey, Histoire de V instruction publique, t. I!, p. 20.

(2) Ou a souvent dit et même imprimé que le rapport signé Talleyrand n'était pas de lui et que « le célèbre diplomate n'était que l'éditeur responsable d'un spirituel et savant oratorien, Desrenaudes, célèbre dans son temps par son amour des belles-lettres et de la bonne table ». (E. Maron, Histoire littéraire de la Convention, p. 99.)

de deux ouvrages étrangers à la période où nous devons nous enfermer, nous y noterions, au milieu d'idées tout à la fois neuves et sensées, quelques-unes des idées singulières que d'habitude on attribue exclusivement à l'époque conventionnelle,, et qui semblent ici plus étranges chez deux esprits aussi positifs que Talleyrand et Mirabeau. Nous citerions par exemple l'importance exagérée attachée par l'un et par l'autre à l'institution des fêtes nationales. On s'étonnerait de voir Mirabeau proposer neuf fêtes, de dénominations parfois assez bizarres : fête de V abolition des ordres, fête du serment, fête de la régénération, etc. ; le décret proposé par lui a soin d'en écarter toute idée religieuse par cet article assez ironique, ce semble : « La sévère majesté de la religion chrétienne ne lui permettant pas de se mêler aux spectacles profanes, aux chants, aux danses, aux jeux de nos fêtes nationales, et de partager leurs bruyants transports, il n'y aura désormais aucune cérémonie religieuse dans ces fêtes. »On verrait l'évêque d'Autun reproduire l'idée de ces fêtes et en tracer un programme où l'on ne s'attendrait pas à trouver tant d'enthousiasme : « Toutes ces fêtes auront pour objet direct des événements anciens ou nouveaux, publics ou privés, les plus chers à un peuple libre; pour accessoires tous les symboles qui parlent de la liberté et rappellent avec plus de force à cette égalité précieuse, dont l'oubli a produit tous les maux des sociétés; et pour moyens ce que les beaux arts, la musique, les spectacles, les combats, les prix réservés pour ce jour brillant, offriront dans chaque lieu de plus propre à rendre heureux et meilleurs les vieillards par des souvenirs, les jeunes gens par des triomphes, les enfants par des espérances! »

Mais ce qui frappe surtout dans le remarquable rapport de Talleyrand, c'est la pensée même du siècle réalisée, c'est l'organisation vivante du corps enseignant sur le modèle de l'Encyclopédie, la savante hiérarchie des sciences, des arts, des lettres, couronnée par un institut ensei~ gnant; idée neuve et qui dominera toutes les fondations révolutionnaires en matière d'instruction publique. Chez Mirabeau, au contraire, la pensée principale est une extrême défiance à l'égard du pouvoir exécutif, défiance plus remarquable encore si l'on songe qu'au moment où ce travail allait être lu à l'assemblée, Mirabeau semblait rattaché à la cour par de tristes et honteux liens. A ses yeux, les départements seuls doivent être chargés de l'administration des écoles, obligés seulement d'établir au moins un collège par chef-lieu, une école « de lecture et d'écriture » par paroisse, la rétribution accordée par l'autorité locale tant aux professeurs des collèges qu'aux instituteurs primaires se réduisant au plus strict nécessaire, et leur aisance ne pouvant provenir que d'une rétribution payée par les élèves. C'était faire une part très-grande aux efforts individuels, une part médiocre à l'autorité locale, une part enfin à peu près nulle au pouvoir central. Car Mirabeau disait : « De toutes les vues fondamentales d'après lesquelles on doit se conduire dans cette réforme., la première et la plus importante est de ne soumettre les collèges et les académies qu'aux magistrats qui représentent véritablement le peuple, c'est-à-dire qui sont élus et fréquemment renouvelés par lui. Aucun pouvoir permanent ne doit avoir entre les mains des armes aussi redoutables. » Et il remettait, non pas la direction, mais la surveillance des établissements d'instiuction, à un comité choisi par le Corps législatif et dans son sein.

Cette idée était si bien alors l'idée générale, que ce fut pour ne s'y être pas conformé que Talleyrand vit son rapport écarté sur-le-champ. Talleyrand faisait nommer par le roi les commissaires chargés de surveiller l'instruction publique : quand, le 11 septembre 1791, il eut terminé la lecture de son rapport, Buzot prit immédiatement la parole et dit : t Faut-il décréter de confiance un plan qui met entre les mains du pouvoir exécutif la direction de l'instruction par la nomination des personnes qui exerceront sur cette partie une influence immédiate? Je demande l'ajournement à la prochaine législature. »

Et en effet, le projet fut ajourné, ou plutôt enterré. Condorcet fut chargé d'y substituer un plan nouveau qu'il lut à la Législative, mais qui ne fut discuté que par la Convention.

II Le Plan De Condorcet

Si Ton veut se prouver une fois de plus comment l'utopie d'un siècle peut devenir une réalité pour le siècle suivant, on s'en donnera le plaisir en parcourant avec nous ce qu'on a jadis appelé Yutopie de Condorcet.

Ce n'est point parce que ce travail est peu lu et qu'il n'a guère été cité par ceux mêmes qui se sont occupés de ces matières, qu'il semble nécessaire d'en donner une analyse détaillée. Il a servi de point de départ aux travaux de la Convention sur l'instruction publique. Elle a réalisé, en les modifiant^ surtout dans les détails, la plupart des dispositions essentielles de ce projet, et notre siècle en a complété l'application, sauf sur deux points, la gratuité à tous les degrés, et l'indépendance réelle, où, à l'imitation de Mirabeau, Gondorcet voulait placer le corps enseignant. Il en faisait une véritable république, se gouvernant elle-même par des chefs élus et annuellement renouvelés. Chacun sait que Condorcet n'avait pas attendu l'avènement de la république pour en professer les maximes et en chercher partout l'immédiate application.

Ce travail présente un ensemble complet d'instruction à tous les degrés, depuis le plus humble jusqu'au plus élevé : « 11 faut, dit Condorcet, donner à tous également l'instruction qu'il est possible d'étendre sur tous, mais ne refusera aucune portion des citoyens l'instruction plus élevée qu'il est impossible de faire partager a la masse entière des individus; établir l'une parce qu'elle est utile à ceux qui la reçoivent, et l'autre parce qu'elle l'est à ceux mêmes qui ne la reçoivent pas. »

Il y aura cinq degrés d'instruction :

1° Écoles primaires (une école par quatre cents habitants) ;

2° Écoles secondaires (une école par district ou arrondissement) ;

3° Cent dix instituts ;

U° Neuf lycées;

5° Une société nationale des sciences et des arts..

Comme pour l'intelligence de ce qui va suivre je ne puis condamner le lecteur à se familiariser avec des termes qui tous, excepté celui d' 'écoles primaires, ont un sens différent du sens adopté de nos jours, je me hâte d'en donner la traduction.

En substituant aux dénominations adoptées par Condorcet celles qui ont cours de notre temps, et en négligeant les différences qui n'altèrent en rien le fond des choses, nous trouvons là :

1° Nos écoles primaires;

2° L'enseignement primaire supérieur et l'instruction professionnelle ;

3° Nos lycées et collèges communaux;

4° Nos facultés, et en général l'enseignement supérieur;

5° Enfin, l'Institut de France.

Cette terminologie moderne rend assez exactement ce queCondorcet comprenait sous ces cinq modes d'instruction. Tel est le plan dont la Convention poursuivra l'accomplissement, un point seul excepté, les écoles secondaires; elle devait laisser à notre temps le mérite de les instituer. On va voir que sous cette dénomination Condorcet entendait bien ce qui vient d'être enfin accompli. Voici ce qu'on devait enseigner dans ces écoles, destinées aux enfants qui pouvaient dépasser l'enseignement primaire, sans pouvoir cependant suivre l'enseignement scientifique et littéraire de ce qu'il appelait des instituts, c'est-à-dire de nos lycées ou collèges :

a On enseignera dans les écoles secondaires :

» 1° Les notions grammaticales nécessaires pour écrire et parler correctement, l'histoire et la géographie de la France et des pays voisins;

» 2° Les principes des arts mécaniques, les éléments pratiques du commerce, du dessin ;

» 3° On y donnera des développements sur les points les plus importants de la morale et de la science sociale, avec l'explication des principales lois et les règles des conventions et des contrats ;

» k° On y donnera des leçons élémentaires de mathématiques, de physique et d'histoire naturelle, relatives aux arts, à l'agriculture et au commerce ;

» On pourra enseigner les langues étrangères les

plus utiles, suivant les localités. »

La Convention, dans son plan définitif, eut le tort, non point de négliger ce genre d'instruction secondaire, mais de le mêler à l'enseignement classique. Cette confusion a duré jusqu'à nos jours, et c'est seulement stimulé par les réclamations publiques, et surtout par d'heureux exemples dus à des efforts particuliers, que l'État vient enfin de fonder dans des écoles spéciales cet enseignement indispensable. Ainsi, il a fallu plus de soixante-dix années pour réaliser dans son ensemble le plan de Condorcet. Il nous reste à montrer dans cette organisation générale de l'instruction une idée originale, qu'aujourd'hui, sans doute, on sera peu tenté de lui emprunter : c'est le moyen dont il s'avisait pour laisser à l'enseignement public le soin de sa propre direction et lui assurer une indépendance à peu près absolue.

Il commençait par déclarer que les établissements d'instruction publique ne peuvent « dépendre que de l'Assemblée des représentants du peuple, parce que de tous les pouvoirs il est le moins corruptible, le plus éloigné d'être entraîné par des intérêts particuliers, le plus soumis à l'influence de l'opinion générale des hommes éclairés, et surtout parce qu'étant celui de qui émanent essentiellement tous les changements, il est dès lors le moins ennemi du progrès des lumières, le moins opposé aux améliorations que ce progrès doit amener. » On reconnaît dans ces derniers mots la préoccupation constante de Condorcet, celle qui lui dictait son dernier livre sur la perfectibilité humaine, son glorieux testament ; dans ce qui précède on retrouve la pensée dominante du plan de Mirabeau; mais voici le mode d'exécution, lequel appartient bien à Condorcet.

Les quatre sections formant le corps supérieur que, pour abréger, nous appellerons Y Institut, devaient nommer chaque année douze de ses membres (trois par section), pour former le directoire de l'instruction publique. C'était à ce directoire qu'appartenait la solution de toutes les questions relatives à l'enseignement, le gouvernement général de l'instruction et la nomination des professeurs de facultés, comme nous disons aujourd'hui, ou de lycées, comme les appelait Condorcet.

Chaque faculté, à son tour, devait être gouvernée par un inspecteur nommé annuellement par les professeurs de cet ordre, qui choisissaient également, parmi eux, un directoire chargé de gouverner les collèges (instituts) du ressort de cette faculté, et de nommer les professeurs de ces derniers établissements, avec le concours de l'autorité municipale pour chaque collège (1).

Un mode analogue de gouvernement et de nomination était appliqué aux instituteurs des écoles secondaires et primaires, nommés, ceux de la première catégorie, parle

(1) Ce directoire présentait une liste d'éligibles, sur lesquels le corps municipal opérait un certain nombre d'éliminations prévu par la loi.

conseil général de la commune, ceux des écoles primaires par les pères de famille, mais les uns et les autres sur une liste d'éligibles présentés par le collège de l'arrondissement.

C'était, comme oa le voit, l'élection allant de haut en bas, celle des moins instruits par les plus instruits, mais pour les trois degrés inférieurs de l'enseignement, combinant l'autorité des connaissances et des lumières avec une certaine intervention des pouvoirs municipaux ou des pères de famille dans le choix définitif.

« Tout cet enseignement sera gratuit. » Condorcet insiste sur ce point, et là il se sépare nettement de Mirabeau ; selon ce dernier, la gratuité ne devait être qu'exceptionnelle, même pour l'enseignement primaire : Condorcet la réclame a tous les degrés, au nom de l'égalité. Une note, rédigée par Romme, et annexée à ce rapport, évalue les dépenses probables pour l'État ; dépenses assez faciles à déterminer, puisque les frais de premier établissement étaient à la charge des communes, que le local devait être fourni par elles, et que, Yintemat restant une question ajournée, il s'agissait uniquement des frais d'instruction. Homme fait monter la dépense pour l'instruction primaire (31 000 écoles) à 15 millions, et le total à près de 25 millions.

L'ancien régime, pour les frais de l'instruction publique, ne dépassait guère k millions.

C'est encore au nom de l'égalité, comme aussi au nom de l'intérêt public qui exige que toute capacité utile à l'État puisse se faire jour, que Condorcet propose, sous le titre d'élèves de la patrie, un système de bourses accordées uniquement aux enfants qui se seront distingués dans le premier degré d'enseignement par leurs talents et leur conduite, et qui seront admis aux bienfaits de renseignement supérieur. 1 300 000 francs sont réservés dans la dépense totale pour subvenir aux frais de cette institution.

Ce qui était une véritable innovation, c'était l'établissement d'écoles primaires pour les filles (une institutrice dans toute ville de 1500 habitants). Talleyrand s'était borné à recommander aux parents l'éducation des filles. Condorcet allait plus loin.

L'enseignement primaire sera-t-il obligatoire? Condorcet n'en dit pas un mot ; il se contente de dire vaguement qu'il doit être universel, et il est à croire qu'il reculait devant les difficultés pratiques qu'aurait rencontrées une mesure aussi nouvelle. C'était sans doute son vœu secret; mais nous verrons plus tard que, quand, à la Convention, un des girondins proposa le premier l'enseignement obligatoire, il le proposa comme une opinion aventureuse et qui avait peu de chance d'être adoptée.

Ai-je besoin d'ajouter que, pour Condorcet comme pour tous les hommes de cette époque, à côté de l'enseignement fondé par l'État, mais indépendant du pouvoir exécutif, la liberté subsistait pleine et entière ? Cette conviction était si profonde, que Condorcet en parle incidemment, comme d'une chose toute simple et qui va de soi: « Tout citoyen, dit-il, pouvant former librement des établissements d'instruction, il en résulte encore pour les écoles nationales l'invincible nécessité de se tenir au niveau de ces institutions privées (1). »

(1) Œuvres de Condorcet (publiées par Arago), t. VII, p. 519.

Mais le projet ne se contentait pas d'assurer ainsi le bienfait de l'instruction aux générations naissantes : il prétendait l'étendre à tous les âges, et donner, parmi les adultes, aux uns les moyens d'apprendre ce qu'ils ignoraient, aux autres de conserver les connaissances acquises.

« Nous n'avons pas voulu, disait-il, qu'un seul homme dans l'empire pût dire désormais : « La loi m'assurait )> une entière égalité de droits, mais on me refuse les » moyens de les connaître. Je ne dois dépendre que de la » loi, mais mon ignorance me rend dépendant de tout ce » qui m'entoure. On m'a bien appris dans mon enfance » ce que j'avais besoin de savoir; mais, forcé de travailler » pour vivre, ces premières notions se sont bientôt effa- » cées, et il ne m'en reste que la douleur de sentir, dans » mon ignorance, non la volonté de la nature, mais l'in- » justice de la société.

» Nous avons cru que la puissance publique devait dire aux citoyens pauvres :

» La fortune de vos parents n'a pu vous procurer que » les connaissances les plus indispensables ; mais on vous » assure des moyens faciles de les conserver et de les )> étendre. Si la nature vous a donné des talents, vous » pouvez les développer, et ils ne seront perdus ni pour » vous, ni pour la patrie. »

C'était dans ce but que Condorcet obligeait les instituteurs et professeurs à faire, une fois par semaine, des leçons publiques ou conférences destinées aux adultes. Il voulait même que, dans les villes de garnison, le professeur d'art militaire fût chargé de faire aux soldats une conférence hebdomadaire, dont le principal objet devait être l'explication des lois militaires, le soin de leur en développer l'esprit et les motifs : a car l'obéissance du soldat à la discipline ne doit plus se distinguer de la soumission du citoyen à la loi; elle doit être égalemen éclairée et commandée par la raison et par l'amour de la patrie, avant de l'être par la force ou la crainte de la peine » (1).

On voit que, jusqu'aux conférences, introduites récemment dans l'enseignement de l'État, et toujours à l'imitation d'heureux exemples donnés par des particuliers, rien n'a été inventé depuis Gondorcet (2).

Quant à l'enseignement de la religion, il devait se faire dans les temples de chaque culte. La constitution consacrant la liberté des cultes, l'État devait rester à cet égard absolument neutre (ce qui était aisé surtout, si comme tout porte à le croire, Gondorcet n'admettait pas d'élèves internes) ; « les parents, ajoutait-il, quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou telle religion, pourront sans répugnance envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux, et la puissance publique n'aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l'éclairer et de la conduire » (3).

Quelles que fussent à l'égard de ces cultes divers les opinions très-arrêtées de l'ancien ami de Voltaire et de d'Alembert, il est certain que cette neutralité absolue était la marque d'un esprit sincèrement libéral. Gondorcet

(2) C'est en 1860 que M. Albert Leroy et Lissagaray ont ouvert spontanément, rue de la Paix, des conférences dont le succès a éveillé l'émulation de l'autorité ; aussi en a-t-elle fait faire par les professeurs de l'Université, en interdisant, il est vrai, à M. Leroy de continuer les siennes.

était-il bien sûr pourtant de ne pas y manquer, quand dans une note il indiquait, comme des sujets propres à être traités, non dans les écoles, il est vrai, mais dans les conférences hebdomadaires faites aux adultes par les instituteurs primaires, certaines expériences de physique propres « à préserver des sorciers et des fabricateurs ou raconteurs de miracles » ? Et, parmi ces expériences à faire, il recommandait particulièrement les miracles d'Élie ou de saint Janvier, <* et mille autres de cette espèce, qui ne seraient ni coûteux, ni difficiles à répéter ».

Tel est ce plan, remarquable à plus d'un titre, dont les parties diverses furent modifiées ou adoptées successivement dans des discussions poursuivies toutes les semaines pendant trois années à travers les crises les plus formidables, et qui vinrent se coordonner enfin et se fondre dans la loi générale de l'instruction publique, votée par la Convention la veille môme du jour où elle se sépara, déclarant sa mission accomplie. Cette loi, dont nous allons étudier la formation partielle et dont la lente et scrupuleuse élaboration mesure la vie même de la Convention nationale, avait dans cet espace de trois années subi successivement en quelques détails les influences diverses qu'elle avait traversées; mais dès le début de ces discussions jusqu'au 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), la loi de l'enseignement s'est inspirée du même esprit, du sentiment profond et universel qui animait l'assemblée, celui de la nécessité de l'instruction donnée à tous, joint à une confiance illimitée dans la puissance de la raison et des lumières. La pensée constante de cette époque est l'héroïque ambition du x\me siècle, celle qu'à la tribune de la Convention, un prêtre, un évêque exprimait en ces termes:

« Reconstituons la nature humaine en lui donnant une nouvelle trempe! Il faut que l'éducation publique s'empare de la génération qui naît (1). »

(1) Discours de Grégoire, 9 pluviôse an II (28 janvier 1794),

Chapitre II. L'enseignement Primaire

« On ne verra plus dans l'intelligence d'une grande nation de très-petits espaces cultivés avec un soin extrême et de vastes déserts en friche. »

(Lakanal, Rapport sur l'École normale.)

La première discussion publique qui se soit élevée en France, sur la question sacrée de l'enseignement du peuple, s'ouvrit à la Convention nationale le 12 décembre 1792. Il n'y avait guère plus de deux mois que l'Assemblée était réunie : la guerre était aux frontières, la France se levait pour repousser l'étranger, le procès du roi commençait ; c'est au milieu de ces circonstances tragiques que fut posée la première pierre de l'édifice. Cette date est mémorable ; plus que celle des batailles, elle vaut la peine d'être retenue.

Le rapport fut présenté par Lanthenas, au nom du comité de l'instruction publique (1).

(1) Lanthenas est surtout connu par les écrits de Mme Roland. Tout girondin qu'il fût, il trouva au 31 mai un défenseur inafe-

Lanthenas déclarait que le comité avait pris pour base de son travail le plan de Condorcet, imprimé par ordre de la Convention, mais que, sans s'occuper de la question de l'instruction publique en général, il avait dû aller au plus pressé et proposer d'abord l'organisation des écoles primaires. Il reproduisait à cet égard quelques-unes des considérations énoncées par Condorcet, et insistait surtout sur l'utilité des lectures publiques, dont les instituteurs primaires devaient être chargés. Le rapport était suivi d'un projet de décret, conforme aux idées présentées par Condorcet; nous n'y insisterons pas, les principales dispositions en ayant élé reproduites et légèrement modifiées par les décrets suivants.

Un point mérite d'être signalé en passant.

Dans ce rapport de Lanthenas est formellement stipulée une de ces réformes, dont on oublie naturellement les bienfaits, parce qu'elles ne sont qu'une suppression, et que les générations nouvelles ne remarquent point l'absence d'un abus, dont elles n'ont pas eu l'expérience. Je veux parler des châtiments corporels, si prodigués dans les écoles d'autrefois : usage ignoble et odieux tendu chez Marat; quand il s'agit de l'arrestation des députés de la Gironde, Marat prit la parole et dit : « J'ai déjà témoigné mon étonnement aux pétitionnaires d'avoir vu sur leur liste Dussaulx, vieillard radoteur, incapable d'être chef de parti ; Lanthenas, pauvre d'esprit, qui ne mérite pas qu'on songe à lui; et Ducos, qui, n'ayant eu que quelques opinions erronées dont on ne saurait lui faire un crime, ne peut être regardé comme un chef contre-révolutionnaire. » Il paraît que Lanthenas, médecin comme Marat, était lié avec lui; la protection dédaigneuse de celui-ci le sauva. Lanthenas resta fidèle à ses convictions, et reprit ses fonctions de médecin sous l'Empire. Il fut exilé en 1816.

contre lequel le premier siècle révolutionnaire — le seizième — avait protesté par la voix de Rabelais et de Montaigne. « Les châtiments d'esclaves, dit Lanthenas, qui ont déshonoré nos anciennes écoles et n'en ont pas été le moindre vice, disparaîtront. . . On obtiendra tout de la jeunesse en intéressant son cœur ; et sa fierté naturelle, si intéressante à conserver intacte pour la liberté, lui restera sans flétrissure. »

La discussion qui suivit, et à laquelle prirent part des orateurs appartenant aux diverses fractions de l'Assemblée, suffirait pour prouver combien sont souvent illusoires les classifications absolues, que, pour plus de commodité, nous établissons dans l'histoire de la Révolution. Les idées les plus hardies, les plus singulières même qui furent présentées dans cette discussion, appartiennent à un discours du girondin Ducos.

Fort hostile aux prêtres, comme presque tous les Girondins, il les excluait absolument de l'enseignement primaire, et se trouvait peu touché des raisons d'économie qu'on faisait valoir pour les admettre. On prétendait qu'on aurait à meilleur marché les frères, «■ vulgairement dits Ignorantins », auxquels l'Empire devait livrer plus tard l'instruction primaire. « Pour moi, répondait Ducos, pour moi, je l'avoue, j'aimerais mieux ruiner le trésor public que de pervertir et de corrompre l'esprit public. C'est par raison, non par économie, que je suis peu disposé en faveur des prêtres; et je me rappelle à leur sujet l'histoire de ce joueur de flûte ancien, qu'on payait simple pour jouer et double pour se taire, car il jouait faux. »

Cette antipathie pour le clergé n'était pas personnelle à Ducos ; mais ce qui lui appartient, c'est le mérite d'avoir le premier proposé renseignement primaire obligatoire; el il allait même jusqu'à exiger qu'il fût non-seulement obligatoire, mais commun; il refusait au père de famille la faculté de faire instruire chez lui son enfant.

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