Read here

Les grammairiens français depuis l'origine de la grammaire en France jusqu'aux dernières uvres connues, ouvrage servant d'introduction à l'étude générale des langues

Telle, Julien Aimable, b. 1807 · 1874 · Scanned text · Free in the US

109,784 words · about 7 h 41 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Free in the US: this text is in the public domain in the United States; it may still be in copyright elsewhere.

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Telle, Julien Aimable, b. 1807
Language
French
Published
1874
Length
109,784 words · about 7 h 41 min
Sections
8 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain in the United States · PD-US by publication date

 

Contents (8)

Continue:

Front matter

v_JLI_û5

Book.

J. TELL lu I lTJLi

Preface

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Quelques années avant sa mort, qui marqua la fin du xvne siècle, Boileau dit au Public en prenant congé de lui : Je vous remercie de la bonté que vous avez eue, d'accepter mes ouvrages. Si j'ai réussi à vous plaire, c'est probablement que je me suis attaché à toujours être vrai. Notre célèbre poëte conclut ainsi : « Tout écrivain, qui est vrai, réussira toujours à plaire, s'il sait présenter ses idées avec ordre et méthode ».

La Rochefoucauld émet une autre idée : il

Préface

prétend que pour bien juger d une affaire, il faut en connaître les détails qui sont infinis.

Un autre philosophe pense que le Lecteur, en général, s'attache surtout aux choses qu'il comprend. Si vous voulez, dit-il, qu'il apprécie bien une affaire, fournissez-lui en d'abord les moyens ; alors, pour peu qu'elle l'intéresse, il l'étudiera bien.

Tels sont les conseils qui m'ont guidé dans le livre que j'offre au Public. J'ai commencé par me procurer toutes les pièces du procès linguistique, et je les présente aujourd'hui telles qu'elles sont, en donnant sur chacune d'elles, les éclaircissements qui me paraissent nécessaires. Quelques esprits, naturellement enclins à la critique, trouveront peutêtre que ce livre contient beaucoup de citations. Est-il bien nécessaire de faire remarquer que l'œuvre qui nous occupe ne m'est pas personnelle ; c'est un résumé de ce qui a été pensé par les Grammairiens Français , dont je ne suis que l'interprète. Ma mission est simplement de reproduire tout ce qui peut venir en aide à ceux qui veulent raisonner sur la Langue française, et en connaître le mécanisme et l'histoire.

PRÉFACE. m

Si beaucoup d'auteurs de talent ne sont pas arrivés à éclairer complètement le Public, c'est que souvent ils ont voulu faire prévaloir le système qui leur était propre. J'ai suivi une autre marche : J'ai bien, comme tout le monde, mon système à moi ; mais je l'ai mis à l'écart, afin de pouvoir librement parler de tous les autres systèmes, de toutes les idées, de toutes les méthodes, de tous les principes. Il est vrai que je me suis permis d'approuver ceux-ci et de critiquer ceux-là ; voilà le seul reproche qu'on puisse m'adresser. Pourtant cette analyse générale était, me paraît-il, indispensable pour donner quelque intérêt à l'ouvrage didactique que j'offre au Public.

Mes recherches ont été longues et pénibles; cependant ces fatigues me seront légères, si le Public reconnaît à cet ouvrage quelqu utilité pour l'étude générale de la Grammaire. Un seul point m'inquiète : Suis-je arrivé à classer toutes ces pièces avec ordre et méthode ]

J'ai adopté, pour plus de clarté, l'ordre chronologique : les chiffres placés en regard des auteurs, indiquent l'année de la publication des œuvres que je cite. Une table Alpha-

IV PREFACE.

bétique des Auteurs et une table des Sujets traités, terminent cet ouvrage, dans lequel le Lecteur trouvera, du moins je l'espère, les moyens de s'éclairer sur toutes les grandes questions linguistiques.

Veut-on, par exemple, avoir l'explication du Génie, du Mécanisme, de l'Harmonie, de l'Idéologie, de la Néologie, de l'Etymologie, de la Syntaxe, de la science Alphabétique, de la puissance des Désinences, de la Grammaire artistique, comparée à la Grammaire scientifique, et de cent autres sujets; l'on, trouvera facilement les auteurs qui ont le mieux traité de ces questions.

Veut-on avoir une appréciation sur un Auteur ou sur un Livre ; veut-on faire choix d'une Grammaire, d'un Dictionnaire, d'un Traité ; veut-on être renseigné sur tous les genres de travaux linguistiques? L'ouvrage « Les Grammairiens Français », répond à ces besoins divers ; non pas que j'aie la prétention, dans une étude d'un genre toutàfait nouveau, de présenter un livre irréprochable, quoique j'aie cette confiance, qu'il peut être utile aux amateurs linguistes qui veulent être renseignés.

PRÉFACE.

La question linguistique française n'intéresse pas seulement les nationaux, mais aussi les hommes éclairés du monde entier. Il est donc urgent de la présenter clairement sous toutes ses faces, afin d'en hâter la solution, dans un sens ou dans l'autre.

Pour cela, il était indispensable d'offrir aux intéressés tous les moyens d'étude, en laissant naturellement à chacun la liberté de se faire une opinion.

Et, lorsque tous les gens éclairés auront pu décider du procès qui nous occupe depuis trois cent cinquante ans, il se formera probablement dans le Public une opinion générale, qui servira à guider les générations à venir sur les véritables principes de la langue française.

Nous ne devons pas nous faire d'illusions : la science linguistique est encore peu connue. Ainsi, par exemple, voici des auteurs qui nous disent : « La Grammaire est simplement un art de mémoire; le raisonnement n'est qu'accessoire ». D'autres répondent : « Ce n'est pas cela du tout : La Grammaire est de la logique ». Il semblerait qu'on ne puisse pas mettre d'accord ces deux principes

VI PREFACE.

opposés ; et cependant on peut démontrer que chacune des deux assertions a sa raison detre ; car le bien fondé ou la valeur de ces appréciations dépend du point de vue où Ton se place.

Un auteur nous dit encore : le Français dérive du Latin, et nous devons, par conséquent, baser les principes grammaticaux français sur les principes grammaticaux latins. — Un autre prétend que le Français est une langue du sol, un dérivé du Gaulois. Ici, l'un a tort, et l'autre a raison ; c'est une question qui sera décidée par l'histoire des Origines des langues.

Un troisième affirme que le bon langage est le maître des Langues. Un quatrième déclare que, pour bien comprendre la langue française, nous devons commencer par apprendre le Latin et le Grec ; tandis que de nombreux auteurs prétendent que l'étude du Français suffit.

Les uns veulent nous donner pour principe absolu : la Nature. Les autres répondent que le principe réel des langues, est dans l'Idéologie. Ceux-ci placent ainsi leur principe : la véritable base dans l'étude des lan-

PRÉFACE. VIÎ gués, c'est l'Étymologie. Ceux-là ripostent : la première étude à laquelle on doive se livrer c'est le Génie. D'autres encore, s'écrient : vous ne comprenez pas : la base fondamentale pour le Français, c'est le Mécanisme, l'Euphonie, la Prosodie, le Bon sens ....

Comment veut-on que le Public puisse se reconnaître dans ce dédale de principes opposés, s'il n'a pas sous les yeux les débats de ce grand procès?

Et c'est justement pour cela, que je viens présenter au Public l'analyse exacte et raisonnée de quatre à cinq cents ouvrages divers, qui ont été publiés par les hommes les plus érudits. Je ne viens pas, Lecteur, vous engager à adopter ceci et à rejeter cela ; je vous dis respectueusement : voilà ce qui a été écrit de plus important sur la langue française.

Voyez et décidez.

Bruxelles, le 3 avril 1874.

AYANT-PROPOS

La première édition de notre ouvrage, avait surtout pour but de simplifier pour le Public l'étude des origines de la Grammaire française, en lui présentant une nomenclature explicative des grammairiens, depuis 1520 jusqu'à nos jours. Pour donner plus d'intérêt et de variété à une nomenclature toujours aride par elle-même, nous avions exposé brièvement les systèmes des auteurs les plus connus, en reproduisant des citations de leurs œuvres.

L'espace restreint dont nous disposions ne nous avait pas permis de donner au Public tous les documents recueillis, et certaines parties importantes étaient restées dans l'ombre. Mais l'accueil bienveillant fait à notre ouvrage, nous engage à publier une seconde édition plus volumineuse, qui contiendra l'historique plus détaillé des Grammairiens français depuis Geoffroy Tory jusqu'à Pierre Yéron.

Nous publierons sous peu des brochures distinctes,

Avant-propos

traitant de l'application de toutes les branches de la Grammaire générale. Ces brochures seront vendues séparément; on pourra les réunir en un volume, du même format que le premier, mais distinct.

La Grammaire générale est une science qu'on a eu le tort de délaisser dans les études classiques modernes. Plus clairvoyants étaient nos aïeux qui la regardaient comme indispensable à l'étude générale des sciences et des arts. Ils croyaient, comme de Talleyrand-Périgord, qu'il existe des rapports trèsintimes entre la grammaire, la morale, la philosophie et l'histoire.

Dans l'antiquité, le titre de grammairien était en grand honneur, et les écrivains les plus illustres se glorifiaient de cette qualification, spécialement réservée aux hommes de grand savoir. Varron et Cicéron s'occupèrent de recherches grammaticales. Jules César fit un traité sur l'analogie des mots, et Charlemagne composa une grammaire germanique.

« La grammaire, nous dit Quintilien, est au fond bien au-dessus de ce qu'elle paraît être d'abord ». Il est vrai que ces illustrations ne confondaient pas, comme aujourd'hui, les grammairiens avec lesgrammatistes.

Louis XII, malgré l'ordonnance rendue en 1512, avait tenté sans succès de détruire le latin barbare usité dans les tribunaux.

Ce n'est qu'à partir de la Renaissance de la langue française, que l'enseignement linguistique prit un

AVANT-PROPOS. XI essor qui se ralentit à divers intervalles, mais qui ne devait point s'arrêter.

François Ier, plus heureux, fit descendre la langue latine de son piédestal. Le Français, protégé par le gouvernement, grâce surtout à l'influence de Marguerite de Navarre, reprit la place qui lui appartenait.

De cette époque datent les premières grammaires françaises. Un grand nombre d'esprits élevés firent de cette grammaire l'objet de leurs méditations. Mais l'intolérance, cette aveugle conseillère, jalouse du progrès de la langue nationale, veillait et poussait l'impudence jusqu'à vouloir supprimer l'invention de l'imprimerie. Clément Marot est forcé de s'exiler; François I r lui-même, laisse brûler Etienne Dolet et persécuter Robert Estienne. Ramus est déclaré par le roi « vain, impudent et téméraire, pour avoir condamné le train et l'art de logique en usage parmi toutes les nations ». Les savants * forment une ligue contre celui qui avait osé prétendre que la langue française est ((Gauloise et nullement Latine ». Ramus, représentant le bon sens contre les vieux préjugés, est maltraité, traîné dans les ruisseaux par les écoliers ameutés contre lui, et meurt à la Saint -Barthélémy, sous les yeux de Charles IX qui l'avait encouragé à ses débuts. On le traita de fou, lui qui voulait effacer la superstition, pour faire place au raisonnement et à l'expérience.

Malgré cela le progrès marche. Cependant le grand mouvement intellectuel constaté depuis François Ier

0 Savant n'est pas toujours synonyme de progressiste.

XII AVANT-PROPOS.

jusqu'à la Ligue, semble se ralentir. Henri IV, préoccupé surtout de fermer les plaies de la France, ne se laisse pas distraire par les érudits et les poètes ; et s'attire les critiques de d'Aubigné et de Malherbe qui lui reprochent de ne pas aimer les lettres.

Vers la fin du xvie siècle, les Grammairiens et les Écrivains unissent leurs efforts pour améliorer la langue française; puis l'Académie est fondée et donne un dictionnaire qui régularise un peu l'écriture. Le système de Vaugelas, mis en pratique par nos sommités linguistiques, fait progresser considérablement la langue dans son ensemble : enfin le progrès est sensible pendant le xvie et le xvne siècle.

Cependant, ce n'est qu'à partir du commencement du xviue siècle, que la science pénètre dans les écoles; l'Académie elle-même prend part au mouvement, en donnant à son dictionnaire la forme alphabétique. Le xvme siècle voit apparaître des illustrations linguistiques en tous genres; la plupart adressent leurs œuvres à la Faculté dans l'espoir d'être secondés : vaine illusion ! Elle répond invariablement par le « non possumus » de ses statuts. Néanmoins, beaucoup de grammairiens continuent de lui adresser leurs œuvres, espérant qu'elle aura un jour un bon mouvement.

Nous n'avons pas cru devoir suivre les errements de nos prédécesseurs, et nous avons présenté « les Grammairiens français » directement au Public, qui juge en dernier ressort ; car il n'a pas, lui, de raison

AVANT-PROPOS. XIII pour se livrer pieds et poings liés à la routine. Il adopte ou rejette ce qui lui paraît bon ou mauvais.

Les sympathies qui nous ont été témoignées ont allégé les peines que nous nous étions imposées, et les journaux, par leurs critiques et leurs éloges, nous ont indiqué la route que nous devions suivre à l'avenir. Nous espérons que la seconde édition, que nous publions aujourd'hui, méritera encore la bienveillance du juge que nous avons choisi.

C'est avec plaisir que nous mentionnons ci-dessous les noms des journaux qui ont parlé des « Grammairiens français ».* Nous avons déjà réuni leurs articles dans une petite plaquette que nous avons publiée; quant aux autres articles qui nous sont parvenus depuis la publication de la première plaquette, ils sont reproduits à la fin de ce volume.

* Les Nouvelles (Bruxelles), 13 mai 1874. L'Echo du Parlement (Bruxelles), 13 mai 1874. La Chronique (Bruxelles), 16 mai 1874. L'Indépendance belge (Bruxelles). 16 mai 1874. L'Office de Publicité [ Bruxelles), 16 mai 1874. La Meuse (Liège), 23-24 mai 1874.

Le National (Paris), 31 mai 1874.

Le Progrès (Bruxelles), 31 mai 1874. Le Passe- Temps (Bruxelles), 31 mai 1874. Le Phare de la Loire (Nantes), 5 juin 1874. Le Figaro (Paris), 7 juin 1874.

Le Journal de Liège (Liège), 9 juin 1874. Le Journal de Bruxelles (Bruxelles), 9 juin 1874. La Revue des Deux-Mondes (Paris), 15 juin 1874. Le Journal de Gand (Gand), 20 juin 1874. Le Nouvelles (Bruxelles), 22 juin 1874.

XIV AVANT-PROPOS.

Nous ne saurions trouver pour ce rapide exposé de conclusion meilleure que la citation suivante empruntée à Lanjuinais :

« La conclusion qui sort, dit-il, de nos recherches sur la grammaire générale, est celle-ci : les Modernes ont infiniment surpassé les Grecs et les Romains dans la science des faits grammaticaux et dans celle de la théorie du langage. En voici, croyons-nous, la raison : l'étude de l'entendement humain, autrement dit de la nature de nos idées et de leur formation et l'étude des langues comparées, sont les deux ailes de la grammaire. Ces deux études manquaient également aux Anciens. Quand même ils eussent davantage cultivé la première, leur mépris, soi-disant patriotique, mais injuste et insensé, pour les nations qu'ils appelaient barbares, les aurait seul empêchés de s'élever jusqu'à la grammaire générale. Au contraire, les Modernes, éclairés par une métaphysique plus exacte, animés par la morale divine et toute fraternelle de l'Evangile, ont été plus sages et plus heureux dans la science des langues. Bacon leur indiqua les routes de la vraie philosophie ; leurs successeurs les ont surpassés dans le dernier siècle et dans celui-ci, tant pour la multitude des faits que pour le perfectionnement de la théorie. Cependant, il reste encore beaucoup à faire si l'on veut achever l'édifice de la science grammaticale ».

LES

GRAMMAIRIENS FRANÇAIS

CHAPITRE PREMIER. LES GRAMMAIRIENS FRANÇAIS DU XVIe SIÈCLE

Excepté ce qui est essentiellement vrai, légal et rationnel, tout passe, tout casse, tout lasse. Voilà qui est une vérité pour ceux qui ont quelque expérience, quelque instruction; pour ceux enfin qui ont beaucoup vu ou beaucoup lu. Au contraire, les enfants, les gens sans instruction, sans expérience, s'imaginent que ce qu'ils voient a toujours été, et subsistera toujours. Dans leur esprit, le changement dans les usages n'est pas possible.

Quand un enfant entendait autrefois, chez ses parents quelques docteurs parler Latin, au sujet de la

i

INTRODUCTION maladie du père, il ne supposait pas que cette coutume puisse changer/ Je n'ai aucun commentaire à faire. Il me suffit de constater ce fait.

Eh bien ! il y a trois cent cinquante ans, lorsqu'on entrait dans une école en France, ou dans un tribunal, ou dans une salle de délibérations, on y entendait aussi parler en Latin. Si bien que le peuple, qui a toujours parlé le Français, ne comprenait pas plus les maîtres d'école, les avocats, les administrateurs, qu'il comprend aujourd'hui les médecins dans leurs consultations. C'est alors qu'un nommé Geofroy Tory, protesta contre cet abus de parler une langue étrangère, dans l'administration, les tribunaux et les écoles, au lieu de la langue nationale, le Français. Et si Ton songe que cette langue nationale était, comme langue officielle, complètement abandonnée depuis quinze cent cinquante ans, c'està-dire depuis l'invasion des Romains dans les Gaules, nous comprenons le fou rire qui s'empara des esprits, quand notre novateur disait à qui voulait l'entendre : « Il est impossible que l'on conserve longtemps la sotte, la stupide, l'inconcevable habitude de parler, dans l'administration générale, les tribunaux et les écoles, un langage qui nous rappelle constamment la voix du vainqueur ». — De cette idée est née la Renaissance de la langue française, et avec cette Renaissance, les milliers d'ouvrages qui ont servi à expliquer, au moins en partie, le mécanisme de cette langue.

Il n'y a pas d'Effet sans Cause apparente ou cachée;

POUR LE XVIe SIÈCLE.

la Science n'est que l'explication, la découverte des Causes. Malheureusement le vulgaire confond souvent la Cause avec l'Effet. C'est surtout dans l'étude des langues que cette ignorance est flagrante. Nous aurons souvent l'occasion de démontrer qu'elle est une des Causes principales des turpitudes de toutes espèces qu'on rencontre dans l'enseignement. Dans les innombrables travaux, entrepris pour expliquer la langue française, il convient, avant tout, nous paraît-il, de savoir distinguer la Cause d'avec l'Effet, et l'Effet d'avec la Cause. Il est vrai que cette distinction exige quelque intelligence.

Donnons un seul exemple : Quelle est la Cause et l'Effet dans l'écriture et la grammaire? Doit-on baser l'écriture sur les règles de grammaire, ou bien baser la grammaire sur l'écriture ? Où est la Cause, où est l'Effet ?

Si l'on considère que nos littérateurs français ont écrit pendant quatre cents ans, avant que l'on parle de grammaire; que nos premiers ouvrages didactiques ne sont que l'explication, la démonstration des formes orthographiques et phraséologiques des travaux littéraires du xie au xvie siècle ; on comprendra facilement que la littérature est la Cause, et que nos livres de règles ne sont qu'un Effet de cette littérature; du moins voilà ce que disent tous les grammairiens de mérite.— C'est ainsi que les grammaires se modifient depuis trois cent cinquante ans, à mesure que l'écriture s'améliore. De même que les grammaires d'aujourd'hui ne ressemblent plus à

INTRODUCTION POUR LE XVlfi SIÈCLE.

celles du commencement du xvie siècle, les grammaires du xxe siècle seront tout différentes de celles du xixe.

Cela dit, nous pouvons, je pense, revenir au novateur de notre langue, comme langue officielle ; nous ne devons jamais perdre de vue que le peuple, dans tous les siècles, a toujours parlé la langue du sol, qui s'appelait Gauloise à l'invasion des Romains, puis Romane du ive au xie siècle, puis Vieux Français du xie au xvie siècle, et enfin Français, tout court, depuis la Renaissance de cette langue, le 10 août 1539.

DOMINATION LATINE.

Dès 1520, un nommé Geofroy Tory, un simple imprimeur, eut cette idée de chasser le Latin, et de ramener le Français. Il ne prétendait pas qu'on n'apprenne plus la langue latine, il voulait seulement qu'elle ne fût plus la langue officielle. Il y aurait un volume à écrire sur Tory et son « Champ-Fleury » ; cependant la traite est longue à faire, comme dit Lafontaine, et nous devons marcher à grande vapeur, si nous voulons rapporter, dans un seul volume, ce que les grammairiens ont écrit sur la langue française.

Le grand mérite de Tory est dans son amour pour la langue nationale. Dix auteurs vous rappelleront, lecteur, le génie de cet écrivain. L'essentiel est de

TORY, PALSGRAVE.

savoir qu'avant lui, on n'avait vu aucun ouvrage didactique, écrit en Français, sur les principes de cette langue.

Après avoir déjà obtenu son privilège, quelques années avant, il publia son « Champ-Fleury ■ en 1529. Ami intime de Jean Groslier, secrétaire du Roi, le Maître au Pot cassé (c'est ainsi qu'on nommait le célèbre graveur) avait ses entrées franches à la Cour, où il lisait aux dames d'honneur les aventures amoureuses des siècles passés, inscrites sur des manuscrits que lui seul avait le talent de déchiffrer. Il avait profité de cette circonstance pour développer cette grande pensée : ramener la langue nationale en chassant le Latin. Cette idée approuvée par le Souverain avait pris beaucoup de consistance dans les esprits ; aussi s'attendait-on à cette époque à voir bientôt apparaître une ordonnance royale à ce sujet. C'est alors que les esprits se portèrent sur les principes à admettre dans la langue française, et qu'on s'étudia à confectionner une grammaire quelconque.

1530. On nous parle alors de John Palsgrave, auteur anglais, comme ayant publié la première grammaire française. Ne nous étonnons pas trop; Palsgrave avait fait ses études à Paris, ce qui explique sa parfaite connaissance de notre langue. Son livre, un gros in-folio, a pour titre : « Eclaircissements de la langue française » ; c'est un ouvrage fort cher, comme ceux de cette époque, toutefois

SYLVIUS, PALSGRAVE.

peu utile; il ne peut servir qu'aux curieux, qui veulent se rendre compte de ce qui a eu lieu à toutes les époques.

1531. Ici arrive Jacques Dubois (Sylvius), qui a été un grand médecin, un novateur alphabétiste et un grammairien sur lequel les opinions sont partagées; ainsi, c'est Sylvius qui, le premier, a proposé qu'on emploie deux signes distincts pour figurer 1' « i et le j ». De ce temps-là ils étaient confondus. C'est encore Sylvius qui réclama une distinction pour 1' « u et le v ». Il demanda aussi qu'on établît une différence entre Y « e muet, l'é fermé et l'ê ouvert » qui étaient également confondus. Ces réformes furent adoptées en Hollande en 1620, en Saxe en 1640, en France en 1680. L'Académie française les sanctionna dans son Dictionnaire de 1762 (4e édition).

Ceci peut nous donner une idée de la marche que suit le progrès en France : les réformes les plus sages, proposées par les linguistes, ne sont sanctionnées par l'Académie française que lorsque toute l'Europe, y compris la France, les a mises en pratique, et qu'il s'est écoulé un ou deux siècles. — Sylvius n'a pas seulement travaillé en orthographie, il a posé des principes grammaticaux; il nous dit que la langue française, découlant de la langue latine, nous devons baser sur ses principes la grammaire latine. Quoique ces principes soient contestés par nos meilleurs linguistes, ils sont encore appli-

SYLYIUS, FABRY, DUWÈS.

qués dans les écoles françaises, au moins en partie. La grammaire de Sylvius est en Latin, et, sans être excessivement rare, il faut encore quarante à cinquante francs pour se la procurer. En effet, c'est un livre fort curieux et fort important, puisqu'on y voit l'origine Jes principes grammaticaux suivis dans les écoles, principes sur lesquels on discute depuis plusieurs siècles et sans résultat positif.

1531. Maître Jacques Fabry publie un premier « Traité de Rhétorique » qui a dû être excessivement utile, à une époque où les livres didactiques faisaient complètement défaut. En effet, du temps de Fabry, il n'y avait ni dictionnaires, ni grammaires, ni aucune espèce de traités linguistiques. Voici un fait qui n'échappera pas au lecteur : à l'époque où parut le livre de Fabry, la grammaire française était totalement inconnue. Il n'en était pas de même de la Rhétorique, qui, après avoir été pratiquée à Rome et à Athènes, nous a été enseignée par les traducteurs d'ouvrages latins et grecs.

1532. Giles Duwès ou DuGuez, est encore un professeur anglais, qui enseignait la langue française à la Cour d'Angleterre ; sa mission était surtout d'initier les jeunes princes et les jeunes princesses à comprendre les ambassadeurs français et à leur débiter des phrases « parfumées ». On le dit d'origine française. Lorsqu'il publia ses « Dialogues », c'était déjà un vieillard rhumatisé, qui donnait ses leçons dans un fauteuil. Si son livre n'a pas l'importance

DUWES, SALMON.

de ceux de Sylvius, de Tory et même de Palsgrave, on ne peut pas cependant laisser ignorer que c'est un des premiers ouvrages qui parlent de grammaire française. Afin de donner une idée de récriture française, au commencement du xvie siècle, nous reproduisons textuellement à la page suivante un acrostiche de Duwès dans lequel il prend en termes énergiques la défense des correcteurs.

APOLOGIE AUX CORRECTEURS DE TOUTES OEUVRES.

Q rosses gens de rudes affections

w vrongnes bannis de vray sentement

H n leur gueulee prenant réfections,

G iront de moy comme ilz font d'autre gent. Ci oyès icy, quel facteur bel et gent ! ^ ray et pour certain que suis ignorant ; ^ ouloir je ne doy pas laisser pour tant H mprendre chose qui fait a priser 0} ans garde prendre a leur despriser.

1833. L'ouvrage de Jean Salmon, « Briève doctrine pour duement écrire selon la propriété du langage français » parut après celui de Duwès ; il a pour but d'enseigner le langage et l'écriture. Nous ne voyons dans cet auteur qu'un objet qui mérite d'être cité ; il met en pratique une réforme proposée par Tory; la cédille sous le « ç » doux.

Si le lecteur a la patience de nous suivre, il verra

RENAISSANCE DE LA LANGUE FRANÇAISE. 9

Tune après l'autre toutes les améliorations qui ont été introduites dans l'écriture française.

RENAISSANCE DE LA LANGUE FRANÇAISE,

C'est le 10 août 1539, que François Ier, d'illustre mémoire, lança de Yillcrs-Cotterets ce fameux édit: « A dater d'aujourd'hui, les actes du gouvernement seront écrits en Français; on enseignera en Français, on plaidera en Français ». Ce jour-là, le fou Tory (c'est ainsi qu'on l'appelait; fut récompensé de ses travaux. L'édit « de la Renaissance » a donné un tout autre cours à l'enseignement linguistique français. — A partir de cette époque, on a publié des livres classiques, ayant pour bases grammaticales les seules règles connues, celles de Sylvius. Et c'est ainsi que nous retrouvons encore les mêmes principes dans beaucoup de grammaires françaises.

1540. — Etienne Dolet. Nous ne devons jamais perdre de vue, qu'une langue quelconque a deux subdivisions : la littérature et la grammaire. Nous entendons par littérateurs les praticiens, ceux qui publient simplement leurs idées; ainsi les penseurs, les historiens, les poètes, les romanciers, sont ce qu'on appelle les littérateurs. Quant aux théoriciens (les grammairiens), leur mission est d'expliquer le mécanisme du langage et de l'écriture. On peut être un excellent grammairien et ne pas posséder un style séduisant ; comme on peut écrire à la façon de dO DOLET, MEYGRET.

Rousseau ou de Dumas, et ne pas comprendre la moindre chose en grammaire. Ce sont deux branches distinctes; il est vrai que quelques hommes, par exemple Du Bellay, l'abbé Girard, Duclos, Voltaire, Mercier, et de nos jours, Henricy et Cassagnac, ont été en même temps littérateurs et grammairiens.

Revenons à Dolet, qui était imprimeur à Lyon; il a payé son tribut à la science linguistique, en publiant: « La manière de bien traduire d'une langue en l'autre, de la Ponctuation et des Accents d'icelle ». Ainsi, c'est Dolet qui, le premier, eut l'idée de ponctuer méthodiquement, et de donner un traité de traduction pour le Latin et le Grec. C'est encore Dolet qui proposa la distinction de Y « a verbe avec l'a préposition » ; de « la article avec là adverbe » . Pour le récompenser de ses beaux travaux, on le brûla vif à la Place Maubert, le 18 mars 1546, sous prétexte qu'il était libre penseur.

1542. Il paraît qu'au milieu du xvie siècle, Lyon était la ville la plus progressive en science linguistique. Plusieurs linguistes de grand mérite sont de Lyon, beaucoup d'ouvrages importants sont imprimés à Lyon; c'est ainsi qu'un de nos plus ardents propagateurs des réformes orthographiques est de cette ville ; il s'appelle Louis Meygret. Ce linguiste très-distingué a publié beaucoup d'ouvrages ; il a même proposé différentes réformes grammaticales ; enfin, il a fait école. Il y avait les Meygrettistes et les anti-Meygrettistes. Voici le titre de son principal

DES AUTELZ, PELLETIER. 41

ouvrage : « Traité touchant le commun usage de récriture française ; auquel est débattu des fautes et abus en la vraie et ancienne puissance des lettres* ». Il supprime beaucoup de lettres inutiles, comme dans c advis qu'il écrit avis, advocat qu'il écrit avocat ». Sa réforme la plus importante, qui n'a été admise qu'à la fin du xvme siècle et sanctionnée par l'Académie en 1835, consiste dans la suppression des Déclinaisons. Toute la vie de Meygret fut consacrée à des luttes de toutes espèces ; ses travaux ont eu pour résultat une amélioration importante dans l'orthographie française.

1543. Guillaume Des Altelz, soutint contre Meygret une polémique dans laquelle, sans émettre des principes entièrement contraires aux siens, il semble prendre plaisir à le piquer, à le harceler. Voici le titre de son ouvrage : « Traité touchant l'ancienne orthographie française et écriture de la langue française, contre l'orthographie des Meygrettistes ». — Ce qu'il y a de précieux dans les discussions provoquées par Meygret, c'est qu'elles ont occupé les esprits en France et même à l'Étranger.

1547. Jacques Pelletier, du Mans, célèbre mathématicien, ne pouvait manquer de prendre part à la grande discussion orthographique du milieu du

* Nous avons conservé, dans nos citations, la phraséologie des auteurs cités ; cependant comme leur orthographie pourrait être un obstacle aune lecture courante, nous avons adopté celle d'aujourd'hui.

12 DU BELLAY.

xvie siècle. Pelletier a publié vingt ouvrages sur différents objets ; son « Art poétique d'Horace»; « l'Art poétique français»; «les amours des Amours », des traités d'arithmétique, d'algèbre et de géométrie. Son « Dialogue de l'orthographie et de la prononciation françaises » a été publié à Poitiers. Pelletier n'est pas l'adversaire de Meygret ; seulement il lui recommande le calme et la conciliation. C'est un des littérateurs les plus sages que nous ayons rencontré. Il est aussi l'auteur d'une écriture figurative de la parole, c'est-à-dire qu'il eut sa manière particulière d'écrire, qui ne fut pas bien accueillie du public : en effet, elle n'est pas heureuse.

1849. A cette date apparaît un des plus grands grammairiens français, Joachim Du Bellay, qui fait ressortir, dans sa « Défense et illustration de la langue française », toute la richesse, tout le génie de notre langue. — Jusqu'à cette époque, notre langue n'était encore considérée que comme un jargon. Du Bellay nous annonce qu'elle deviendra la première langue du monde Son œuvre est de celles qui ne meurent pas, et Du Bellay a sa place marquée dans les bibliothèques les plus précieuses. On n'est pas encore parvenu à imiter notre auteur du xvie siècle. Citons quelques lignes de cet homme remarquable :

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…