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SOUVENIRS DE VOYAGE ET DE MISSION
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Chapitre 1
De Liverpool à Lagos. — Une cabine à bord de VEihiope. — Le mal de mer.
— Nègres civilisés. ■ — Ile de Madère. — M. Burton. — Les îles Canaries.
— Sainte-Marie. — Une course d’ânes à bord de VEthiope. — Une tempête.
— Sierra-Leone. — Premiers missionnaires de Sierra-Leone. — M. d’Emparanza, consul d’Espagne. — Mon premier-né en Jésus- Christ. — Un campement de nègres; leur cuisine. — Le cap des Palmes, indigènes cuivrés. — Cap-Corse. — ■ Akra. — Sa Majesté noire le roi d’Akra. — Comment les nègres boivent le vin de Champagne.
Je quittai Lyon le 19 août 1861 , et le 24 au soir de ce même mois j’arrivai à Liverpool, où se trouvait en partance le navire qui devait m’emporter au Daliomé.
Je crois inutile d’arrêter l’attention de ceux qui veulent bien me suivre dans la course dont j’entreprends le récit, sur les incidents qui ont marqué cette première étape. Autrefois c’était toute une affaire qu’un pareil voyage; aujourd’hui c’est la chose la plus simple du monde ; le premier venu , avec quelques écus et trèS”peu de courage, peut le mener à bonne fin et rentrer ensuite glorieux au foyer de ses pères.
Le lendemain de mon arrivée à Liverpool, vers neuf heures du matin, un petit vapeur me prenait à son bord, et une heure après j’étais sur VEthiope, steamer anglais qui faisait le service de la côte occidentale d’Afrique.
Dès ce moment une vie nouvelle commençait pour moi, j’entrais dans un monde à part. Après un coup d’œil rapide jeté sur le pont, je descendis dans l’intérieur du navire et me mis en quête d’une cabine. Le petit coin qui m’échut en partage pouvait avoir un mètre cinquante de long sur un mètre de large; il était éclairé par une ouverture de forme ronde où j’avais de la peine à passer ma tête; une couchette attachée le long d’une des parois, une chaise et un petit guéridon en formaient tout le mobilier. Je fis dans ce réduit toutes les dispositions que je crus nécessaires pour passer le plus commodément possible le long mois que devait durer ma traversée, et, cela fait, comme la chaleur était intense, je remontai sur le pont.
L’ancre est levée, et le steamer vogue à toute vapeur vers l’île de Madère. Le temps est superbe; la mer devient unie comme une glace; Liverpool ne forme plus qu’un point noir à l’horizon; encore quelques minutes, et l’œil ne verra plus que l’immensité du ciel et l’immensité de la mer.
Tous les passagers sont sur le pont, c’est le moment de faire connaissance avec eux; mais comment saisir leur physionomie, qui change à chaque instant ? Le mal de mer vient de commencer sa tournée. Un mal terrible et sans remède connu que le mal de mer. Sur le visage le plus frais il jette la pâleur de la mort; de l’homme le plus fort il fait un être débile et chancelant.
Voyez cet Anglais qui se promène sur le pont; il est jeune, il est fort, il essaie de lutter contre ce mal qui lui fait sentir ses premières atteintes en aspirant l’air à pleins poumons... : précautions inutiles,... il pâlit, il chancelle déjà.
Sept passagers furent seuls exempts du mal de mer, et j’eus le bonheur d’être de ce nombre.
A quatre heures , alors que les souffrances étaient plus atroces , la cloche retentit sur le pont : c’est le signal du dîner.
Jugez de l’intensité de la souffrance : à ce son si aimé des oreilles anglaises, les figures restent mornes. Quelques-uns des enfants de la gourmande Albion sortent cependant de leur stupeur et relèvent la tête, mais c’est pour la laisser retomber aussitôt; d’autres, pris d’une énergie subite à l’odeur excellente qui sort de la cuisine, font quelques pas, mais ils sont obligés de chercher un appui près du premier objet qu’ils rencontrent. Trois ou quatre plus courageux s’engagent dans l’escalier qui conduit à la salle à manger; je descends à leur suite , et me voilà à table.
Je me hâtai de dîner, car j’entendais le sifflement du vent dans les voiles , et l’on devait être à ravir sur le pont.
La chaleur étouffante du soir était, en effet, tempérée par une forte brise qui enflait gracieusement les voiles ; sous la double impulsion du vent et de la vapeur, VEthiope bondissait au milieu des vagues.
En me promenant sur le pont , j’avisai dans un coin un petit groupe qui n’avait pas encore fixé mon attention; il se composait de deux nègres et de deux négresses. Les deux nègres, habillés dans le dernier goût anglais, portaient avec assez de grâce leurs vêtements d’emprunt; mais les filles de la race de Cham tournaient par trop à la caricature. Leur corps servait d’étalage à tout ce que les modes d’Europe avaient alors de plus ridicule : crinoline, petite veste, chapeau rond à aigrette posée sur une chevelure crépue, etc. etc. Parmi tous les produits de la parfumerie européenne, elles avaient eu le bon goût de choisir le patchouli pour leur usage journalier; je crois même que leur provision devait être fort considérable. Encore sous l’étreinte du mal de mer, ce groupe exotique était dans l’état le plus piteux.
Quand j’aurai fait plus ample connaissance avec mes compagnons de route, j’essayerai de prendre, tantôt de profil, tantôt de face, les types curieux qui se trouvent à bord.
Deux jours après notre départ de Liverpool, le temps se mit à la pluie, la mer s’agita et le navire commença à rouler. Ses bords étaient tellement bas, que l’eau pénétrait sur le pont à chaque coup de roulis. Pour ne pas mouiller nos pieds, nous étions obligés de nous placer, qui sur un banc, qui sur une ^ caisse ; les plus timides, rangés le long de l’escalier qui descendait dans l’intérieur du navire, essayaient de prendre de là un peu de l’air vif dn dehors.
Après environ vingt-quatre heures de bourrasques entremêlées d’éclaircies, le temps se remit au beau.
L’île de Madère était notre première escale. Grande fut la joie à bord lorsque cette île parut à l’horizon. D’abord ce n’est qu’une masse de rochers et de verdure perdue dans le brouillard; peu à peu la lumière se fait, et nous jetons l’ancre devant la ville de Funchal, éclairée encore par les derniers rayons d’un beau soleil couchant.
L'île de Madère fut découverte par un Anglais en 1344; mais elle ne fut visitée qu’en 1431 par les Portugais Jean-Gonzalès Zarco et Tristan Vaz. Cette île n’était alors qu’une immense forêt, d’où lui est venu son nom de Madera, pays boisé. On raconte que le feu y fut mis par mégarde et que l’incendie dura sept ans. On attribue la fertilité extraordinaire de ce nouveau paradis terrestre à l’amas de cendres qui résulta de l’incendie. Les premiers ceps de vigne y furent apportés de l’île de Chypre. Autrefois on récoltait à Madère cent cinquante mille hectoiitres de vin. Le produit est beaucoup moindre depuis que l’oïdium a exercé ses ravages dans l’île; sur quelques points le blé a remplacé la vigne.
Des voyageurs ont écrit qu’il régnait à Madère un printemps éternel ; je crois qu’ils se sont trompés : car il y a deux saisons bien distinctes, l’une tempérée, l’autre très-chaude. Pendant la saison tempérée, les étrangers abondent, mais aux premières chaleurs ils se hâtent de regagner leur pays.
La végétation de l’île est extrêmement variée ; les fruits d’Europe et les fruits du tropique y viennent à merveille; le figuier grandit à côté du bananier; l’oranger, le châtaignier, le pêcher, la canne à sucre vivent en bonne harmonie sur la même terre.
La ville de Funchal, capitale de l’île, est bâtie en amphithéâtre et prolonge ses dernières maisons jusqu’au bord de la mer. De nombreuses villas placées sur le sommet et sur le versant des collines environnantes forment un tableau ravissant. Tous les genres de constructions y luttent de grâce, d’elégance, et parfois aussi de bizarrerie. Mais la merveille des merveilles, c’est la chapelle de Notre-Dame-du-Mont, bâtie sur le sommet de la plus haute montagne de Madère. C’est le Credo sublime de toute une population chrétienne.
La route qui y conduit est bordée de maisons et entièrement pavée jusqu’au bout. A certains endroits, la montée est presque à pic, et il ne faut pas moins de deux bonnes heures pour en faire l’ascension. Mais combien on regrette peu les fatigues de la roule lorsqu’on a atteint l’esplanade qui précède l’église! Quel coup d’œil !
Sur le versant de la montagne, des maisons aux formes et aux couleurs variées, à demi cachées dans des bouquets de verdure; au bas, Funchal, dont le bruit et le mouvement arrivent à peine jusqu’à vous; plus loin, la rade, où quelques navires se balancent gracieusement sur leurs ancres; et enfin, à l'horizon, la pleine mer sillonnée par des barques de pêcheurs qui paraissent et disparaissent comme des ombres.
J’entrai dans l’église avec une joie inexprimable; mon doux Jésüs était là, et il y avait si longtemps que je ne l’avais pas visité. Je passai près de son autel et près de celui de sa divine mère une heure qui me parut une minute.
L’ornementation intérieure de l’église est très- riche, trop riche même; mais ainsi le veut le goût portugais, qui sur ce point rivalise avec le goût espagnol.
La montée avait été longue et pénible, il n’en fut pas ainsi de la descente. Je l’opérai dans un traîneau, et un quart d’heure me suffit pour atteindre le bas de la montagne. Jamais je n’ai fait une course aussi rapide; la tête me tournait et je frissonnais de froid. Quelques mots d’explication sont nécessaires pour faire comprendre ce nouveau mode de voyager. Le traîneau, fait en osier, a la forme d’un fauteuil ; sous le traîneau , dont la base est massive, sont placées deux fortes lattes de bois, revêtues de plaques de fer; deux courroies de cuir sont attachées à la naissance du dossier, elles servent de guides. Deux jeunes gens prennent ces courroies en main, donnent une forte impulsion, et vous voilà parti avec la rapidité de l’éclair. Tout leur soin consiste à retenir le traîneau et à le guider dans les courbes nombreuses qui se trouvent le long de la descente.
Aucun monument remarquable n’attire à Funchal l’attention du voyageur ; le palais du gouvernement est une masse de maçonnerie sans caractère , et là cathédrale ne mérite pas même un coup d’œil. La ville est habituellement silencieuse. Les voitures sont remplacées par de grands véhicules qui glissent sur le pavé ; ces véhicules sont traînés par des bœufs.
De Madère le vapeur mit le cap sur les îles Canaries.
La vie du bord , si monotone pour moi dès les premiers jours, allait être désormais plus agréable. Jusqu’ici, en effet, j’avais beaucoup observé, beaucoup écouté; mais c’est à peine si j'avais pu saisir des lambeaux de conversation ; je ne savais que quelques mots d’anglais.
Le soir de notre départ de Funchal, le capitaine, qui ne m’avait pas encore adressé la parole, me demanda, en trèsbon français , si je me trouvais bien à son bord. Après lui M. Burton, consul anglais de Fernando- Po, vint s’informer, aussi en français , du but de mon voyage.
Enfin j’avais trouvé à qui communiquer mes impressions de chaque jour. Ceux-là seuls qui se sont trouvés dans une position semblable à la mienne comprendront toute la joie que j’éprouvai alors.
Le capitaine avait fait une partie de ses études en France, au collège de Blois; il devait à cette première éducation des manières polies et gracieuses qui le distinguaient des autres Anglais. En fait de religion, il avait un respect égal pour toutes, mais il n’en suivait aucune.
Les idées religieuses de M. Burton pouvaient aller de pair avec celles du capitaine, avec cette différence que M. Burton pratiquait au besoin n’importe quelle religion, pourvu qu’elle l’aidât à se tirer d’affaire. Voyageur intrépide , doué d’une aptitude admirable pour l’étude des langues, il avait visité successivement l’Inde, l’Arabie, l’Amérique, quelques contrées encore inexplorées de l’Afrique et une partie de l’Europe. Parmi ses voyages le plus extraordinaire est celui qu’il fit à la Mecque et à Médine.
Depuis Burckliardt, aucun Européen n’avait pénétré dans les villes saintes, berceau de la religion de Mahomet. Pour arriver sûrement à son but, il endossa l’habit de pèlerin, et se joignit à une caravane de mahométans qui allaient visiter le tombeau du Prophète. Il joua si bien son rôle, que ses compagnons de route le prirent pour un de leurs frères les plus fervents.
Comme les heures passaient vite à écouter M. Burton racontant les incidents si variés de ses nombreux voyages !
Bientôt après notre départ de Madère la terre avait disparu, et de nouveau nous eûmes le loisir de contempler la mer et le ciel. Le spectacle qu’offre la mer est admirablement varié. Tantôt unie comme une glace, elle reflète l’azur du ciel; tantôt légèrement agitée, ses flots viennent se briser avec un faible bruit sur les flancs du navire; tantôt affolée, bondissante, elle creuse "dans son sein de sinueuses vallées, élève ses vagues couronnées d’écume pour se briser ensuite avec un bruit assourdissant. Le ciel est non moins beau. Le matin, alors que les premiers rayons du soleil commencent à percer les nuages, l’œil n’aperçoit de tous côtés que dessins bizarres, créations originales; ici une immense foret, là une montagne; plus loin un château flanqué de ses tourelles, une église avec ses flèches; quelques minutes après tout a changé de forme : ce sont de nouvelles figures, de nouveaux dessins, et cette revue fantastique se prolonge jusqu’à ce que le soleil, entré dans tout son éclat, chasse les nuages et reste enfin seul maître à l’horizon.
Mais, arrive le soir, le spectacle devient sublime et ne saurait être décrit. On ne peut qu’admirer en silence, et s’écrier avec le prophète royal : Cœli enarrant gloriam Dei^ et opéra manuum ejus annuntiat firmamentum.
Pauvres peintres! que de couleurs ils ont broyées pour faire un soleil couchant. Regardez leurs toiles : tous leurs efforts ont abouti à faire un soleil couché.
Les îles Canaries furent notre seconde escale. Le steamer jeta l’ancre devant Sainte-Croix de Ténériffe. Deux jours d’arrêt : c’est plus qu’il n’en faut pour visiter la ville.
Vue de la mer, la côte paraît raboteuse, tranchante, écaillée, coupée de petites criques peu profondes où le flot se brise en sillons prolongés; partout des aspérités, des pyramides de laves noires et déchirées: c’est triste et grandiose à la fois. Une masse de maisons blanchies à la chaux se détache de ce milieu noir et gris, c’est Sainte -Croix.
Si je m’étais proposé d’écrire une histoire complète de tous les lieux que j’ai visités, j’apprendrais à ceux qui l’ignorent que l’archipel des îles Canaries se compose de sept îles et de quelques îlots; que ces îles furent connues des anciens sous le nom de Fortunées; que leur climat est sain, quoique chaud; qu’on y trouve les fruits d’Europe et d’Afrique, que le vin y est délicieux, que la cochenille y abonde, etc. etc. Mais je crois qu’une nomenclature de produits ne serait généralement pas goûtée; je renvoie donc mes lecteurs au premier dictionnaire de géographie qui leur tombera sous la main.
Sainte -Croix, c’est l’Espagne, mais l’Espagne avilie, sans poésie, triste, pauvre. L’Espagnol, crasseux, déguenillé, bat le pavé des rues. Les mendiants pullulent : foule bigarrée , orgueilleuse jusque dans sa misère, se drapant dans ses haillons comme un prince dans sa pourpre : ce sont des cris , des demandes sans fin. Tous ces bras tendus vers vous, ce n’est pas le travail qui les a affaiblis , mais l’oisiveté et la débauche. Un de ces mendiants, à qui je donnais une petite aumône, me cria : Merci, Excellence. Un autre, à qui je ne donnai rien, me gratifia d’un titre qui était tout l’opposé du premier.
J’ai vu un soldat monter la garde d’une curieuse façon. On eût dit la statue de la Paix armée en guerre. Il avait choisi une position horizontale qu’il semblait apprécier beaucoup , son sac lui servait d’oreiller. Il fredonnait un petit air en attendant la soupe. Les habitants de Sainte- Croix peuvent dormir en paix avec de tels guerriers.
A Ténérifîe, Irois personnes avaient pris passage à notre bord : un nègre , une dame mulâtre et un Espagnol d’AIgésiras. Malgré toute l’habileté de son tailleur, le nègre n’avait pu se défaire de sa tournure primitive. Et puis l’enfant du désert avait adopté pour son habit la couleur blanche. Jugez de l’effet; du blanc sur un fond noir. Comme dernier sacrifice à la mode, ses larges pieds étaient emprisonnés dans de fines bottes vernies. Sur son gilet brillait une belle chaîne d’or, et je suis presque certain que la montre était au bout.
Un œil peu exercé aurait pu prendre la dame mulâtre pour une Européenne; ses manières étaient excellentes; une légère teinte jaunâtre révélait seule son origine.
L’Espagnol répondait au nom de Ferez Petinlo; il exerçait les fonctions de vice-consul d’Espagne à Akra. Son air noble et ouvert m’attira tout d’abord vers lui, et nous ne tardâmes pas à nous lier d’une bonne et solide amitié.
De Ténériffe à Sainte- Marie la traversée est très-courte. Le 7 septembre, vers midi, nous étions devant Bathurst, chef-lieu des établissements anglais de la Gambie. Quelques barques se détachèrent immiédiatement de la rive pour venir prendre les voyageurs qui désiraient descendre à terre. Je me jetai dans la première qui accosta, tant j’avais hâte de quitter le bord.
Un aimant bien fort m’attirait à Bathurst; je voulais serrer la main aux deux missionnaires qui résidaient dans file, et qui étaient déjà maîtres dans une œuvre qui me comptait à peine comme apprenti. Je ne les connaissais pas, j’ignorais même leur nom, et cependant mon cœur battait joyeusement en approchant de leur modeste demeure. Il y avait si longtemps que je n’avais vu une figure amie, une figure qui me rappelât mon doux pays de France! J’étais fatigué de l’air presque païen que je respirais tous les jours; j’avais besoin de vivre quelques heures dans une atmosphère chrétienne; et puis, le lendemain, c’était la fête de ma mère du ciel, l’anniversaire de sa venue sur la terre; j’étais heureux à la pensée que je chanterais ses louanges au milieu de ses nouveaux enfants. J’allais enfin faire une petite halte dans une maison amie, causer un peu des choses du ciel après avoir tant causé des choses de la terre. Un négrillon que j’avais rencontré, barbotant sur la plage, me servit de guide à travers les rues de la ville, et me conduisit chez les missionnaires. Quand j’arrivai, l’un de ces messieurs se promenait dans un petit parterre planté de lauriers-roses qui précédait l’habitation. Il m’accueillit comme un frère. L’autre, qui était absent, ne tarda pas à rentrer, et nous passâmes la soirée dans une de ces causeries pleines de grâce et de laisseraller, qui ont tant de charme sur la terre étrangère. Nous parlâmes de la mission de Whydah, qui venait de s'ouvrir, de la mission de Sainte-Marie, qui leur donnait tant de consolation; et, après avoir prié ensemble notre Père qui est au ciel, nous allâmes prendre un peu de repos.
Le lendemain, je fus sur pied de bonne heure. Je me préparai d’autant mieux à célébrer la sainte messe qu’il y avait longtemps que j’étais privé de ce bonheur. A sept heures, je montais à l’autel , à l’autel du Dieu qui réjouissait ma jeunesse, et je puisais dans l’union avec mon doux Jésus un nouveau courage et de nouvelles forces. Jusqu’à présent mon voyage n’avait été qu’un enchantement continuel; mais je savais qu’il n’en serait pas toujours ainsi, et j’avais besoin de me fortifier dans Celui de qui vient toute force.
Je commençais à peine à goûter un peu de joie au milieu de mes nouveaTix amis, que le moment de la séparation arriva. Un coup de canon tiré du bord vint m’avertir qu’il était temps de dire adieu à mon bonheur d’un jour, pour reprendre ma route vers d’autres cieux.
Je ne dirai rien ici de la ville de Bathurst, je ne l’ai vue qu’en passant.
Deux voyageurs de nouvelle espèce furent hissés à bord avant notre départ. Ils n’étaient ni blancs ni noirs, et, pour classer leur couleur, il faudrait prendre une nuance entre le brun et le gris. Ils furent salués par un hourra général. En sujets bien appris, ils prennent seulement le temps de souffler, et, réunissant toute la force de leurs poumons, ils ébranlent l’air par un accord formidable.
Nos chanteurs étaient deux ânes d’une très-belle venue.
On les installa sur le pont; je me pris à les considérer quelques minutes. Tant que le vapeur ne bougea pas, ils conservèrent cette mine résignée qui est particulière à leur race ; mais quand il se mit en mouvement, surtout quand il commença à rouler, ils trouvèrent sans doute que la position n’était pas tenable; car ils dressèrent leurs oreilles toutes longues, et je vis le moment où ils allaient se mettre en colère; mais ils reprirent bientôt leur résignation naturelle.
Le lendemain, ils furent les héros d’une fête dont il n’a jamais été fait mention dans les annales maritimes. Je veux combler cette lacune. La mer était belle, on en profita pour organiser une course sur le pont; deux matelots servirent de jockeys. Les ânes partirent avec entrain ; l’un arriva premier de la longueur d’une oreille. On voulut recommencer; mais ils s’y refusèrent net, et il fallut en passer par là. Le vainqueur eut double ration de son.
Avant noire arrivée à Sierra-Leone, un petit grain, qui s’était formé vers le coucher du soleil, nous annonça que la nuit serait mauvaise. Je désirais depuis longtemps assister à un de ces spectacles grandioses que présente la mer lorsqu’elle est dans toute sa fureur, et je vis le moment où j’allais être déçu dans mon espérance; car, à neuf heures du soir, rien ne faisait présager encore la forte tempête qui allait suivre. Le capitaine comptait sur un peu de vent, sur un peu d’orage, et c’était tout. Je gagnai ma cabine, et, à peine installé dans mon lit, qui avait la forme d’un rayon de bibliothèque, je m’endormis d’un profond sommeil.
Je me réveillai , vers une heure du matin , avec une bosse à la tête; le navire roulait brusquement, et, comme ma couchette était placée dans le sens du roulis, je jouais à la balançoire; dans ce va-et-vient continuel, j’avais fini par me heurter contre la paroi du navire. Cette gymnastique désagréable ne tarda pas à me lasser; je m’habillai à la hâte, et, enveloppé dans une couverture, je gagnai l’escalier qui conduisait sur le pont. Je me tins prudemment sur la dernière marche, et de là je contemplai le plus magnifique spectacle qu’il soit donné à l’homme de voir.
La tempête était dans toute sa force. Lèvent, qui soufflait avec violence, bouleversait la mer jusque dans ses profondeurs et la soulevait en vagues puissantes; pressées les unes sur les autres, les vagues se combattaient avec furie; elles se brisaient, se reformaient pour se briser encore; au lieu de s’affaiblir dans cette lutte terrible, elles semblaient y puiser une nouvelle vigueur. Le ciel , la mer et le vapeur étaient dans une obscurité complète, traversée de temps à autre par la clarté livide d’un éclair. A cette clarté subite, les matelots qui amenaient les dernières voiles ressemblaient à des êtres fantastiques. UEihiope, allégée de sa voilure , plongeait dans les flots et se relevait tour à tour ; elle brisait les vagues et les dispersait au loin en des milliers d’étincelles phosphorescentes. Au bruit de la foudre dans les airs, au bruit de la mer se mêlait, par intervalles, la voix du capitaine qui commandait la manœuvre.
LE DAHOMÉ Î1
C’est dans ces moments-là que l’homme de mer se montre dans toute son énergie. On le dirait pétri d’une autre argile que le reste des hommes ; ,il joue avec les orages, la tourmente semble son élément naturel, il est à l’aise, il jouit; vous osez à peine vous tenir sur le pont, el lui grimpe dans la mâture, se suspend aux cordages, va d’un point à un autre avec une souplesse surprenante , et , son travail achevé , il se croise les bras comme s’il venait d’accomplir l’œuvre la plus simple du monde.
La tempête dura toute la nuit ; mais depuis trois heures elle allait toujours en décroissant. A sept heures, plus de trace de la tourmente ; le navire avait repris son allure habituelle. Les montagnes de Sierra-Leone ne tardèrent pas à paraître, et le capitaine nous assura que nous mouillerions devant Freetown avant la nuit, ce qui eut lieu en effet.
De tous les points de cette côte que j’avais déjà visités ou que j’allais visiter encore, Freetown était le seul qui me fût particulièrement connu avant mon départ d’Europe. Pendant mon séjour au noviciat de Lyon, j’avais entendu souvent répéter ce nom, et de bien tristes souvenirs s’y rattachaient. Freetown vit le premier à l’œuvre la société naissante des Missions-Africaines. Cette société avait pour fondateur de Marion-Brésillac, ancien vicaire apostolique de l’Inde. de Brésillac était un de ces vétérans de l’armée du Christ qui ne croient pas avoir droit au repos tant qu’il leur reste un souffle pour porter la bonne nouvelle. Le sort misérable des nègres l’avait ému; en jetant les yeux sur le vaste continent africain, il n’avait aperçu un rayon de lumière divine que sur quelques points isolés ; tout le reste n’était que ténèbres. Que pouvaient le travail et la vie d’un homme devant un champ pareil? Rien. Mais là où le travail et la vie d’un homme étaient impuissants , le travail et la vie de plusieurs hommes pouvaient amener d’immenses résultats ; quelques cœurs généreux, comme on en trouve toujours en France, se joignirent au vaillant prélat, et dès cet instant la société des Missions- Africaines fut fondée.
Ce n’est pas mon dessein de parler ici longuement de cette société qui m’a compté au nombre de ses enfants, et à laquelle me rattachent tant de doux souvenirs qui seront l’éternelle joie de mon cœur et le constant honneur de ma vie. J’en fais mémoire dans cette partie de mon voyage, parce que Freetown fut le premier, et, hélas! aussi le dernier théâtre du zèle de de Brésillac et de ses compagnons. Ils commençaient à peine à défricher ce nouveau champ du père de famille, lorsqu’une épidémie les enleva tous, à quelques jours d’intervalle les uns des autres; ils étaient déjà mûrs pour le ciel. Depuis lors Sierra -Leone ne vit plus de missionnaires, et c’est à Whydah que fut établie la nouvelle mission.
Le gouvernement de Sierra-Leone , — montagne aux lions, — comprend les colonies que les Anglais possèdent sur une partie de la côte de la Guinée supérieure. Granville Sharp et quelques philanthropes fondèrent ces colonies, et y établirent des nègres libres. Le but principal de cet établissement était l’abolition de la traite , plaie hideuse qui décimait chaque année les populations africaines. Je reviendrai plus tard sur cet intéressant sujet; pendant près de trois années passées au milieu des négriers, j’ai recueilli sur ce commerce de l’homme par riiomme des documents curieux, instructifs et entièrement inédits.
La ville de Freetown, chef-lieu du gouvernement de Sierra- Leone, est le point le plus important de la Guinée; grâce à son port, le plus beau de toute cette côte, elle est devenue le centre d’un commerce très-actif. La population, qui est considérable, est non moins variée; blancs, noirs, cuivrés, mulâtres, vivent sur le même sol ; et du mélange de tous ces sangs divers est sortie une variété de couleurs auxquelles on ne sait quel nom donner. Je serais fort en peine aussi s’il me fallait donner un nom à chacun des cultes religieux qui sont en honneur dans cette colonie. Les catholiques y sont en très- petit nombre, et la plupart sont venus de Saint- Louis. Un évêque anglican y représente la religion oflicielle du gouvernement britannique, et compte au nombre de ses adhérents les employés de l’administration, les officiers et les soldats de l’armée. Quelques ministres wesleyens, anabaptistes et autres, cherchent à attirer lesnègresautourdeleurschaires , ety réussissent plus ou moins.
Plusieurs maisons bien bâties et habitées par des blancs donnent à Freetown l’aspect d’une ville d’Europe.
La relâche devait durer trois jours. Tout d’abord, un arrêt si long n’était guère de mon goût; je devais changer d’avis plus tard, et voici pourquoi. J’avais à Freetown un ami inconnu ; cet ami inconnu alors, et dont le souvenir m’est aujourd’hui si précieux, était M, Pio d’Emparanza, consul général d’Espagne. J’étais parti sans lettre de recommandation pour lui, parce que je ne comptais pas m’arrêter à Sierra-Leone.
M. Petinto, mon nouveau com-pagnon de route depuis Ténériffe^ descendit à terre le soir même de notre arrivée; je le priai d’annoncer ma visite pour le lendemain matin au consulat espagnol.
Je n’ai jamais autant souffert de la chaleur qu'au mouillage de Sierra-Leone ; ma cabine était changée en étuve. Je passai la nuit sur le pont. A six heures du matin j’allais descendre dans une petite barque qui venait d’accoster, lorsque j’aperçus un canot, portant pavillon espagnol, qui nageait à force de rames vers le vapeur. 11 me vint à l’esprit que cette embarcation pourrait être à mon adresse; je retardai mon départ. L’embarcation m’était destinée, en effet, et M. le consul d’Espagne m’attendait sur la jetée. Dès que j’eus touché terre, M. d’Emparanza me tendit la main avec cet air gracieux et digne à la fois qui est un des traits distinctifs des fiis de noble race. Petit de taille, vif dans ses mouvements, sa figure était cachée par une barbe longue et fournie ; on ne voyait que son front et ses yeux. Après quelques paroles , nous laissâmes de côté toutes ces formules de convention qui sont la monnaie courante du jour, et nous causâmes comme auraient fait de vieux amis.
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