Préface
L'abbé de Saint-Pierre a été présenté pour la première fois au public en 1B58 ^ par M. Goumy dans une thèse qui eut l'honneur d'être remarquée de Sainte-Beuve et de fournir au célèbre critique le thème de l'une de ses causeries et non la moins piquante. Il est permis de dire des études, qui ont paru depuis lors sur le même sujet, qu'elles ne l'ont enrichi d'aucun élément nouveau. Faut-il en conclure que la matière soit épuisée et qu'après M. Goumy, il ne reste rien à glaner dans le champ où il a moissonné ? Nous ne l'avons pas pensé.
On a fait du chemin depuis le jour où écrivait M. Goumy et, quoi que l'on augure de son résultat final, il est certain que nous assistons en ce moment à une évolution qui gagne successivement tous les organes de la machine sociale. L'humanité veut du nouveau et il semble que nous sommes dans une ornière d'où il faut sortir à tout prix. Les paradoxes les plus étranges font cortège aux principes les plus incontestables et telle proposition, qui, au point de' vue économique et financier, ne rencontrait aucun contradicteur, est aujourd'hui exclue de l'Ecole.
Etant donné cette mentalité particulière de notre époque, le nom de l'abbé de Saint-Pierre devait sortir de l'oubli. Entre nos aspirations et celles de l'homme qui voyait l'humanité marchant d'un pas toujours assuré, sans défaillance et sans recul,
1. Etude sur la vie et les écrits de Vahhé de Saint-Pierre. L'ouvrage de M. de Molinari, paru en 1857 : L'abbé de Saint-Pierre, sa vie et ses œuvres, est plutôt un recueil de morceaux choisis de l'abbé de Saint -Pierre qu'une véritable étude sur le personnage qui est du reste envisagé presque exclusivement comme économiste.
VI
PRÉFACE dans la voie du progrès indéfini, il y avait trop de points de contact pour qu'il en fût autrement. Semblable au vieillard de la fable qui plantait pour ses arrière-neveux, Fabbé de Saint-Pierre a travaillé toute sa vie — il l'a répété à satiété — pour les siècles à venir et Dumas fils, sans le savoir, n'a guère fait que s'approprier la pensée de l'abbé en écrivant dans la préface du Fils Naturel que les hommes posent les chiffres et que le temps fait la preuve.
Celui qu'on appelait sous Louis XV un rêveur et dont le nom suffisait à faire sourire de pitié les encyclopédistes et Voltaire, celui-là était qualifié il y a quelques années de contemporain égaré au XVIII^ siècle'^. Hier encore l'un de nos hommes d'Etat, allant promener sa parole primesautière dans l'Amérique du Sud, lui rendait solennellement hommage^ et un écrivain distingué le sacrait patron de la critique littéraire ^.
C'est à faire croire que nous allons assister demain à la mise en pratique de l'œuvre du bon abbé... Il serait exagéré de le soutenir, mais cependant les pacifistes ne peuvent-ils pas le regarder comme un de leurs ancêtres, les apôtres de l'impôt sur le revenu lui demander d'utiles conseils et les promoteurs de la loi d'assistance aux vieillards et aux incurables lui emprunter pour devise ces Hgnes qui contiennent en germe toute une révolution sociale : « Celui qui est dans l'extrême pauvreté a un droit réel et positif, ime action de droit naturel sur le riche. »
Cette évolution, M. Goumy n'a pu l'envisager ni même la pressentir, car elle s'est manifestée d'une façon presque soudaine et son ouvrage a devancé de plus de trente ans l'époque où il eût dû paraître, pour mettre dans tout leur relief les théories de l'abbé de Saint-Pierre et en faire voir toute la portée.
Pour la partie biographique, non seulement nous nous sommes reporté aux sources indiquées par M. Goumy, c'est-à-dire aux nombreux renseignements et documents que fournissent les œuvres de l'abbé lui-même et aux mémoires de son ami le mar-
1. S. SiÉGLER- Pascal, Les projets de Fabbé de Saint-Pierre. Paris, Rousseau, 1900.
2. Conférence de M. Clemenceau à Montevideo le l^r septembre 1910.
3. Article de M. Remy de Gourmont dans le journal La France du 1er décembre 1911.
PRÉFACE
VII quis d'Argenson ; mais encore et surtout nous avons eu la bonne fortune de rencontrer en M. Tony Genty, de Caen, un savant qui, avec un désintéressement et une obligeance dont nous tenons ici à le remercier, a bien voulu mettre à notre disposition une source de manuscrits en partie inédits et d'une incontestable authenticité.
Nous disons : incontestable, car les uns sont écrits de la main même de l'abbé de Saint-Pierre, avec cette orthographe qui lui était particulière et qui le rend parfois assez difficile à suivre, et les autres portent çà et là des additions et des corrections qui ne peuvent pas être attribuées à une main étrangère. Sans être expert en écriture, on est assuré que l'abbé n'en pourrait nier de bonne foi la paternité.
Ces manuscrits, qui remplissent toute une caisse, sont probablement ceux que l'abbé en mourant laissa au comte de Saint- Pierre, son frère et son héritier, comme l'atteste le procès-verbal d'apposition des scellés à son domicile, procès- verbal resté jusqu'ici inédit et que nous avons trouvé aux Archives Nationales. Dans les Confessions, Rousseau nous apprend que, sur la prière de ce comte de Saint-Pierre, il se chargea de faire le triage des papiers de l'abbé pour en extraire les idées et les projets intéressants, les remanier quant à la forme et les livrer au public. Il ajoute qu'il ne tarda pas à se rebuter et, après quelques essais, il déposa la plume. Ces manuscrits, jaunis par le temps et que les vers n'ont pas encore songé à attaquer, sont un jour sortis brusquement de leur obscurité, à la suite d'événements qui nous échappent, pour faire leur apparition sous le marteau du commissaire-priseur. Ce sont eux que nous avons pu consulter.
Ajoutons à ces sources un manuscrit de l'abbé de Saint-Pierre en trois volumes déposé à la bibliothèque municipale de Rouen et que l'abbé avait composé pour sa famille, ainsi qu'en témoigne une note autographe écrite sur la garde du premier volume.
Grâce à ces documents, nous avons pu reconstituer, non seulement dans les grandes lignes mais presque dans le détail, toute la vie de l'abbé de Saint-Pierre. Nous pourrons l'étudier dans sa famille ; le suivre à Paris dans sa cabane de la rue Saint-Jacques où il logeait avec Varignon et Vertot et où Fontenelle venait le voir régulièrement trois fois la semaine ; l'accompagner au Palais- Royal chez Madame, cette Allemande à peine dégrossie qui est si
VIII riiÉFACE loin de la spirituelle et jolie duchesse dont Bossuet reçut le dernier soupir. Nous le surprendrons, à l'âge de quatre-vingt trois ans, jasant avec madame Dupin dans l'allée de Sylvie. Enfin nous pénétrerons dans son appartement au lendemain de sa mort pour dresser l'inventaire de son mobilier.
Lorsqu'on a lu l'ouvrage de M. Goumy, on en retire l'impression que l'abbé de Saint-Pierre fut une contradiction vivante, un personnage unique et en quelque sorte phénoménal, dont le portrait doit être placé à part dans la galerie des hommes du xviii<^ siècle. Après avoir parcouru notre thèse, peut-être jugera-t-on l'abbé de Saint-Pierre d'une façon différente, car, selon nous,- c'est un esprit positif et terre à terre plutôt qu'un rêveur courant après les chimères. C'est un réalisateur, qui vise à mettre au point les idées d'autrui, plutôt qu'un inventeur jetant dans la circulation des idées personnelles. En un mot, c'est un personnage dont le rôle ne doit pas être exagéré, bien que les théories humanitaires et économiques, dont il s'était fait le missionnaire, commencent à entrer dans' le domaine pratique.
L'abbé de Saint-Pierre n'eut jamais dans sa vie qu'un souci : celui de faire le bien. La gloriole est un sentiment qui lui fut toujours étranger. U était de ces convives dont parle l'Evangile, qui vont s'asseoir à la seconde place, non point par modestie» mais parce qu'ils croient n'avoir droit qu'à celle-là. Il nous faudrait une autorité qui nous manque pour casser son jugement.
PREMIÈRE PARTIE
L'HOMME
Chapitre I Liîs Premières Annees
I. Les familles Castel de Saint-Pierre et Gigault de Bellefonds. — II. L'abbé de Saint-Pierre à Saint-Pierre-Eglise et au collège de Rouen. Fut-il ordonné prêtre ? — III. Ses études théologiques au collège de Caen.
I
Charles-François ^ Castel de Saint-Pierre naquit à Saint-Pierre- Eglise ^ « le mercredi 13 février 1658, sur les sept heures du matin ^ ». Il avait une sœur jumelle, Marie-Thérèse*, et leur acte
1. L'abbé de Saint-Pierre n'a jamais porté que les prénoms de Charles- Irénée. Ce dernier qui a fait dire à Sainte-Beuve : « Irénée... c'est-à-dire pacifique... il y a de ces heureux hasards de noms », ne lui fut donné que le jour de sa confirmation. A cette époque, la confirmation s'administrait très tard et il ne serait pas surprenant que le futur auteur de la Paix perpétuelle l'ait lui-même choisi. Cf. Ms. 950 de la bibliothèque de Rouen.
2. Chef -lieu de canton à 17 kilomètres est de Cherbourg, à 10 kilomètres ouest de Barfleur.
3. Mémoires (inédits) de Charles Castel, père de l'abbé de Saint-Pierre. Tous les biographes, à notre comiaissance, font naître l'abbé le 18 fé\T'ier, sauf M. Georges de Beaurepaire dans son discours de réception à l'académie de Rouen en 1902 et l'autcLir des Recherches historiques sur les vingt communes du canton de Saint-Pierre-Eglise, qui ont inséré l'acte de baptême que nous reproduisons.
4. Décédée à Fabbaye de Montivilliers en avril 1664.
de baptême existe encore aux archives de la mairie de Saint- Pierre-Eglise : « Le quatorzième jour du mois de février 1658, furent baptisés Charles-François et Marie-Thérèse, enfants du sieur baron et dame de Saint-Pierre. Ledit Charles-François tenu et nommé par le sieur de Néville ^ et ladite Marie-Thérèse par la dame de Mesnileury ^, en présence du sieur de Mesnileury. w
Le château qui dresse à deux cents mètres du bourg de Saint- Pierre-Eglise sa sévère et majestueuse façade au bout d'une longue avenue de chênes séculaires, n'est pas celui où l'abbé a vu le jour. Du manoir où il est né et qui était, croyons-nous, d'architecture et de proportions beaucoup plus modestes, il ne reste plus aujourd'hui que les communs ^.
La famille de Saint-Pierre, dont le nom patronymique était Castel, appartenait à la bonne, sinon à la meilleure noblesse de Normandie, malgré les dires de Saint-Simon qui essaie de mettre en doute la qualité de ses parchemins ^. A propos d'un frère de l'abbé, que nous rencontrerons plus tard en qualité de premier écuyer de la duchesse d'Orléans, épouse du Régent, voici ce qu'il écrit : « Saint-Pierre — c'est du premier écuyer qu'il s'agit — homme froid, se piquant de lecture et de philosophie... était un très petit gentilhomme de Basse-Normandie, si tant est qu^il le fût bien. M. le duc d'Orléans n'en- faisait pas grand cas ^. »
Si tant est qu'il le fût bien !.. En jetant là négligemment cette incidente, Saint-Simon s'est fait le complaisant écho d'une lettre anonyme adressée en 1701 au duc d'Orléans contre la noblesse des Castel. On y affirmait que le grand-père de l'abbé était tanneur, que son père avait acheté une charge pour s'exempter de la taille et que lui-même, « ayant été inquiété par le traitant
1 . Pierre Jalot, marquis de Néville.
2. Jeanne Jalot, dame de Mesnileury.
3. Ce manoir fut construit au début du xvii^ siècle par le grand-père de l'abbé, Nicolas Castel, dont le château « environné de fossés revêtus avec pont-levis » avait été incendié par les ligueurs en 1595. (Mercure Galant, novembre 1701, p. 354). Le château actuel n'a été bâti que vers 1758 par le neveu de l'abbé, Bon-Hervé-Castel.
4. Cf. aux Pièces justificatives, p. 351, la généalogie de Fabbé de Saint- Pierre.
5. Edition Chéruel en treize volumes. T. VII, p. 355 et t. III, p. 159 et 294.
pour sa noblesse,... avait fait faire de faux titres et qu'avec ces titres faux et un peu d'argent, on avait apaisé le traitant ^. » Pour être véridique, Saint-Simon eût dû ajouter que cette affaire « qui avait fait beaucoup de bruit à la cour, à Paris et surtout en Normandie, où la famille était fort connue et distinguée parmi la noblesse », avait été, après une minutieuse enquête, appréciée par le roi lui-même comme elle devait l'être, c'est-à-dire comme l'œuvre d'un calomniateur... et d'un calomniateur maladroit qui ne connaissait pas les archives des Saint-Pierre.
Autrement il y eût appris que les Cas tel, qui blasonnaient de gueules au chevron d'argent accompagné de trois roses d'or, remontaient au xiii^ siècle ^, — que, mis en demeure de justifier de leurs droits, ils avaient été maintenus dans leurs titres et privilèges par la cour des aides de Normandie en 1509 — et que, érigée d'abord en baronnie par lettres patentes de février 1644, la tenue de Saint-Pierre avait été élevée à l'état de marquisat trente-cinq ans plus tard, après la mort de Charles Castel, en reconnaissance des loyaux services de la famille à la cause royale ^.
Dans la famille paternelle de l'abbé, il convient de faire une place à part à sa grand'mère Jeanne de Couvert ^, femme de Nicolas Castel. N'est-ce pas un cerveau puissamment organisé et merveilleusement équilibré que celui de cette « gentilfemme )) appartenant à la réforme et « vacillant en sa créance ^ » ? Elle
1. Le Mercure Galant, novembre 1701, p. 351 et suiv... Cf. aux Pièces justificatives une partie de l'article du Mercure (p. 357).
2. Uarrest du Conseil du 21 février 1704 qui maintient messieurs Castel de Saint-Pierre dans leur ancienne noblesse fait remonter la famille à 1296. Dans les manuscrits de M. Tony Genty se trouve une liasse assez importante de papiers sur la famille Castel, qui donne la généalogie depuis 1296 jusqu'en 1700 avec les principaux faits de chaque personnage. D'après le manuscrit de Rouen (Ms. 950, p. 211), on trouve im Johaimès de Castello en 1258, ambassadeur du roi d'Angleterre vers Alphonse, roi de Cas tille, et Hugo de Castello qui se porte caution pour Philippe - Auguste « avec huit autres grands seigneurs de France. »
3. Recherches historiques... par Louis Drouet, p. 87 et suiv.
4. D'hermine à la face de gueules, chargée de trois boucles d'or.
5. Comme cette « gentilfemme » vacillait en sa « créance ». elle alla trouver à Caen les ministres La Benserie et Le Bou\ ier, ainsi que Benjamin Basnage, ministre de Sainte-Mère-Eglise et de Carentan, tous les trois de la R. P. R. et, d'accord avec le -sieur de Sainte-Marie-du-Mont, elle appelle à controverser devant elle les trois plus fameux ministres normands de la R. P. R. et le P. Gontier, l'adversaire le plus redouté du parti protestant ; puis, au sortir de là, elle s'en va publiquement abjurer entre les mains de l'évêque de Coutances et passe le reste de sa vie dans l'apostolat par la plume et par l'exemple. « Elle fit abjuration publique entre les mains de M. de Briroy, évêque de Coutances, nous disent les mémoires de son fils Charles Castel, vécut depuis saintement, en convertit plusieurs autres, car elle était savante en l'écriture sainte, aux langues latine, grecque, chaldéenne et syriaque, dont elle a laissé plusieurs écrits de sa main glosés des véritables significations pour confuter les falsités que les huguenots ont glissées dans leur bible, et après avoir racheté ses crimes par des aumônes qu'on a crues miraculeuses, décéda en opinion de sainteté le 11 février 1613. »
Par sa mère, l'abbé de Saint-Pierre était encore mieux apparenté. Il descendait de Bernardin Gigault de Bellefonds ^, gouverneur de Valognes et de Caen, qui sous Henri IV était venu faire souche en Normandie en épousant Jeanne Aux Epaules ^, fille du redoutable ligueur Robert Aux Epaules, seigneur de Sainte-Marie-du-Mont ^. Les Gigault, non plus que les Castel, n'ont échapj)é à la plume acerbe de Saint-Simon. « Parenté médiocre, a-t-il écrit, on sait en Normandie quels sont les Gigault M »
arrangea une conférence où les trois ministres batailleraient contre le P. Gontier assisté d'un jacobin. Le P. Gontier était doué d" une éloquence de tribun qui lui avait procuré sur la population parisienne un véritable ascendant ; il ne se gênait pas devant le roi pour flétrir les désordres de la cour, pas plus qu'il ne se gênait pour traiter les Huguenots de vermines et de « cainailles ». La conférence eut lieu le 29 mars 1606 devant trente ou quarante gentilshommes et aboutit à la conversion au catholicisme de Jeanne de Couvert. Cf. A. Galland, Essai sur f histoire du protestantisme à Caen et en Basse- Normandie, de Védit de Nantes à la Révolution, Paris, 1898, p. 16 et 17.
1. D'azLU" au chevron d'or accompagné de trois losanges d'argent.
2. Recherche de la noblesse faite par ordre du roi en 1666 et années suivantes, par Guy Chamillart, intendant. Caen, édit. Delesques, p. 387. Los Aux Epaules étaient apparentés à la maison de France, Jeanne Aux Epaules étant la petite-fille de Madeleine de Dreux, princesse de sang royal.
3. Canton de Sainte-Mère-Eglise, arrondissement de Valognes.
4. Edition Chéruel, tome III, p. 294.
LES PREMIÈRES ANNÉES
O
Parenté médiocre ! A l'époque où Saint-Simon écrivait ces lignes, les Gigault s'étaient déjà fait dans l'histoire une place honorable avec deux des leurs : Villars ^ et Bellefonds. L'heureux vainqueur de Denain a rejeté dans l'ombre son cousin, l'infortuné témoin du désastre de la Hougue. Quelle belle figure cependant que celle de ce maréchal de Bellefonds, « homme d'esprit et de cœur, caractère intègre, préoccupé jusqu'à l'entêtement de ce qu'il croyait juste et vrai, marchant droit devant lui jusqu'à la disgrâce, tombant et se relevant avec la même dignité ^. » L'historien n'a pas le droit d'oublier qu'à Versailles, alors que tout le monde tremblait devant Louvois, un seul homme osa lui tenir tête : le maréchal de Bellefonds, plus fier dans sa pauvreté que tous les princes du sang.
Les Gigault comptaient encore dans leurs rangs un ambassadeur du roi ^, un lieutenant général ^, deux membres de l'Académie française ^ et ils étaient alliés aux La Meilleraye, aux
1. Dans les Annales Politiques, Tabbé de Saint-Pierre a dit de Villars : « C'était un capitaine digne d'être mis en balance avec le fameux prince Eugène. Je ne sais qui des deux l'emporterait. Ce que je sais, c'est qu'il avait au plus haut point cette importante qualité de général que César mettait au-dessus de toutes les autres : la célérité. C'a été un homme illustre, puisqu'il a procuré à la nation de grands bienfaits par ses grands talents poiu* la guerre et surtout par les suites de la bataille de Denain. Il ne siérait pas à moi, son cousin-germain, d'en dire davantage. »
2. Camille Rousset, Histoire de Louvois, t. I, p. 121. L'abbé de Saint- Pierre a dit de lui dans les Annales Politiques : « C'était un homme de beaucoup d'esprit et de valeur qui avait de grands talents pour la guerre et qui aurait fait une plus grande fortune, s'il n'avait pas été l'ennemi déclaré de Louvois. »
3. Le marquis de Villars, père du maréchal, « l'homme de France le mieux fait et de la meilleure mine », avait épousé une demoiselle de Belle - fonds. Ambassadeur en Danemark et en Savoie, il réussit à se faire estimer et aimer partout. Il eut ensuite une place de conseiller d'épée et, au grand scandale de l'ordre du Saint-Esprit, il fut de la promotion de 1698. Sa femme, tante du maréchal de Bellefonds et de l'abbé de Saint-Pierre, « avait de l'esprit infiniment, plaisante, salée, ordinairement méchante ; tous deux fort pauvres, toujours à la cour où ils avaient beaucoup d'amis et d'amies considérables. » (Saint-Simon, t. I, p. 17).
4. Le lieutenant -général de Villars, frère cadet du maréchal.
5. Le maréchal de Villars fit partie de l'académie française en même temps que l'abbé de Saint-Pierre, aux démêlés duquel il ne paraît pas d'ailleurs qu'il ait pris la moindre part.
La Porte, aux Mazarin ^, aux Ventadour et aux Rohan ^.
L'histoire de la Fronde a enregistré le rôle joué par Charles Castel, père de l'abbé, alors que le duc de Longue ville et le comte de Matignon, lieutenant-général en Basse-Normandie, menaient ouvertement la révolte contre la reine-mère et contre Mazarin. Au nom du marquis de Bellefonds, son neveu ^, dont il était le tuteur, il gouvernait la ville et le château de Valognes. A la tête d'une garnison de cent hommes seulement, secondé par son beau-frère de Sébeville, il avait soutenu contre Matignon et l'armée de six mille hommes placés sous ses ordres un siège de plus de quinze jours ; il n'avait capitulé qu'après avoir vu ses remparts démantelés par l'artillerie et à la condition que la garnison sortirait tambours battant, avec armes, bagages et munitions pour se retirer à Saint-Pierre-Eglise.
Cette belle conduite lui avait valu la charge de gouverneur de Valognes et de grand bailli du Cotentin. Il a mérité qu'un contemporain * traçât de lui le portrait suivant : « M. Charles Castel. était un gentilhomme né sage, brave, libéral, attaché dès ses plus tendres années au service de son prince, sans autre vue que de faire son devoir et d'acquérir de la gloire ; fidèle dans des
1. Louis -Christophe Gigault de Bellefonds, gouverneur de Vincennes, fils du maréchal, avait épousé Marie-Olympe de La Porte Mazarin, petitenièce du cardinal, fille du duc de la Porte et d'Hortense Mancini et petite-fille du maréchal de la Meilleraye. Peu de femmes ont fait, à la fin du xvii^ siècle, plus de bruit que cette duchesse de La Porte Mazarin, qui était la plus jolie et la plus intelligente des nièces du cardinal. Après avoir refusé quatre prétendants, dont Charles II, roi d'Angleterre, alors sans couronne, Turenne et Pierre II, futur roi de Portugal, elle épousa Armand de La Porte, marquis de La Meilleraye, qui prit en se mariant le titre de duc de Mazarin ; espèce de fou qui voulait un jour arracher les dents de ses filles, belles comme leur mère, pour qu'elles fissent naître moins de tentations. L'un des moindres incidents de la vie de la duchesse fut le siège de l'abbaye de Chelles, qu'elle soutint contre son mari avec les religieuses qui en avaient fermé les portes et haussé les ponts-levis.
2. La duchesse de Ventadour, née Aux Epaules, tante à la mode de Bretagne de l'abbé de Saint-Pierre, eut l'honneur de tenir sur les fonts baptismaux l'im des enfants de Franco. Sa fille épousa le prince de Rohan. ( Motifs pour donner à M. l'abbé de Saint-Pierre, abbé de Tiron et à M. Vabbé de Crèvecœur, son neveu, abbé d'Evron, chacun un induit pour les prieurés de ces deux abbayes. Ms. fr. 12453 de la Bibliothèque nationale, j
3. Le futur maréchal.
4. Le P. BouHOURS S. J., dans La vie de madame de Bellefonds, supérieure et fondatrice du monastère des religieuses bénédictines de N.~D. des Anges établi à Rouen. Paris, chez Mabre Cramoisi, 1686.
LES PREMIÈRES ANNÉES occasions délicates où le bien public sert de prétexte aux révoltes ; ne pouvant souffrir ce qui blessait tant soit peu l'autorité royale et faisant son affaire du bonheur de l'état, même aux dépens de sa fortune ; du reste ne ménageant rien pour rendre service à ses amis malheureux qui disposaient absolument de son bien et de sa personne ; si zélé pour l'utilité du peuple qu'il entreprit un gro« procès contre des personnes puissantes dans le seul dessein de soutenir la cause publique et si désintéressé que, l'ayant gagné après beaucoup de peines et de dépenses, il en remit les intérêts au jugement de ses amis, se contentant du plaisir et de la gloire d'avoir servi sa province ; non seulement charitable, mais magnifique envers les pauvres dont il était le protecteur et le père. »
Le baron de Saint-Pierre avait épousé Madeleine Gigault de Bellefonds ^, dont le caractère nous a été décrit par Saint-Evremond sous le titre de : Idée de la femme qui ne se trouve point et qui ne se trouvera jamais ^. Charles de Hennot a fait sa biographie ^. On y lit que le baron et sa femme avaient fait reconstruire l'église de Saint- Pierre qu'ils avaient fondé une école gratuite
1. Dans ses mémoires, Charles Castel raconte son mariage de la façon suivante : « Et le 2 mars, un lundi gras, pressé par des amis de me marier avant que de retourner à la campagne, j'épousai Madeleine Gigault de Bellefonds par préférence à deux autres maîtresses, l'une fille de M. de Vertammond, mon rapporteur au conseil, qui avait 150.000 livres, l'autre de madame de Préans qui en avait 200.000, et la mienne n'eut que 25.000, mais la préférai pour sa vertu comme fille de madame de Bellefonds, décédée en opinion de sainteté. »
2. Œuvres de Saint- Evremond avec la vie de Vaiiteur, par Monsieur des Maizeaux, 1753, tome III, p. 103-112. C'est l'abbé de Saint-Pierre qui nous donne cette clef dans Plotine, publiée par le comte de Villeneuve - Guibert. (Le portefeuille de madame Dupin, p. 241.^ « Saint-Evremond, parent de mon père, dit-il, un peu touché du mérite de ma mère, en fît le portrait sous le nom d'Emilie, en 1648, lorsqu'elle avait vingt-trois ou vingt-quatre ans. La marquise de Sébeville, sœur de ma mère, me montra ce portrait en manuscrit que Saint-Evremond lui-même lui avait donné. On dit que, pour plaire à une dame qui était plus belle que vertueuse, il fît imprimer parmi ses ouvrages ce même portrait sous ce titre : Idée de la femme qui ne se trouve point.
3. La mort et les funérailles de très illustre et très excellente dame Magdeleine Gigault de Bellefonds, baronne de Saint-Pierre, par Ch. de Hennot. Rouen, chez Viret, 1665.
4. « La construction et l'ameublement de l'église de Saint -Pierre lui coûtèrent (à Charles Castel) personnellement plus de 30.000 livres. La preuve de cette générosité princière se trouve dans un dociunent authenpour l'instruction de tous les pauvres de Saint-Pierre-Eglise ? Cosqueville, Clitourps, Varouville, tant qu'il en voudra aller ^ et même un hôpital où madame de Saint-Pierre allait soigner les malades, panser leurs plaies et les ensevelir après leur mort ^. Cette femme, admirable par sa charité, « au cœur droit et généreux )), à « l'esprit solide, pénétrant et délicat », à « l'humeur gaie et toujours égale )> mourut à l'âge de trente-neuf ans. Elle avait eu treize enfants ^.
Trois des filles prirent le voile chez les bénédictines au couvent de Rouen, dont madame de Bellefonds, leur tante, était abbesse. Leurs frères fournirent tous une carrière deS plus honorables. L'aîné, Bon-Thomas, devenu par droit d'aînesse d'abord baron puis marquis de Saint-Pierre, remplit avec distinction, comme son père, la charge de grand bailli du Cotentin, à laquelle il ajouta celle de subdélégué des maréchaux de France dans l'étendue de
tique : le compte de gestion du baron de Saint-Pierre comme trésorier, de 1643 à 1661, vérifié et approuvé par le clergé et les paroissiens. » (Louis Drouet, op. cit., p. 30.) La baronne de Saint-Pierre ne montra pas moins de zèle que son mari -et le P. Bouhours raconte « qu'elle ne portait aucune étoffe précieuse, nul passement d'or ou d'argent, ni même de dentelles de fil. Mais elle fournissait les églises de ses paroisses de très riches ornements et de très beau linge, surtout celle de Saint-Pierre que monsieiu" son mari avait fait bâtir et où-^le service divin se faisait avec une magnificence qui ne sentait point la campagne, jusque-là on y entretenait un clergé nombreux et une musique réglée. » [Op. cit., p. 123.)
1. Par contrat du 29 septembre 1643, devant M*^ Hervieu, notaire à Saint-Pierre-Eglise, le baron de Saint-Pierre « désirant pourvoir à l'instruction de la jeunesse en la crainte de Dieu premièrement et aux bonnes mœurs, donna la somme de cent livres de rente, payables par quartiers, à commencer de ce jour, pour gages et entretien d'un maître d'école, homme de probité et de bon exemple, qui avira sous lui un sous-maître pour les A. B. C. D. et sera obligé, ledit maître d'école, d'instruire gratuitement les pauvres dudit lieu de Saint-Pierre-Eglise, Cosqueville,Clitourps, Varouville, et tant qu'il en voudra aller, les catéchiser en leur foi et leur montrer et enseigner comme aux fils de laboureurs et artisans qui ont moyen de donner le salaire ordinaire ; ouvrira l'école depuis le vingtième jour de septembre jusqu'au quinzième jour d'août, où il donnera vacances. »
2. Dans ce même hôpital, le baron et sa femme créèrent une « école chrétienne pour enseigner les articles de foi aux ignorants de tout âge et de tout sexe, pour les exhorter à bien vivre, pour apprendre divers ouvrages aux jeunes filles et les moyens de gagner leiu* vie ». (Bouhours, op. cit., p. 69.)
3. Cf. aux Pièces justificatives, p. 354, un extrait des Mémoires de Charles Castel sur se^ enfants.
son bailliage. Le deuxième, Bernardin, entra chez les jésuites et devint confesseur de" la duchesse d'Orléans, mère du Régent. Le troisième, Louis-Charles-Hyacinthe, plus connu sous le nom de comte de Saint-Pierre ou de marquis de Crèvecœur et de Kersilis, passa de la marine, où il s'était élevé jusqu'au grade de capitaine de vaisseau, au service de la duchesse d'Orléans, épouse du Régent. C'est contre lui que s'est déchaînée la plume de Saint-Simon ^. Le dernier enfin, Antoine- François, chevalier de Saint-Pierre, de l'ordre de Malte, mourut avec les titres de lièutenant-général des vaisseaux et de grand commandeur du Piéton en Flandre ^.
N'est-ce pas plus qu'il n'en faut pour faire justice de la diatribe dédaigneuse, ou plutôt mensongère du célèbre annaliste et montrer que l'abbé et sa famille faisaient assez bonne figure à la cour de Versailles ?
II
Le jeune de Saint-Pierre avait six ans quand sa mère mourut le 2 juin 1664. « Je ne mourrai contente, dit-elle à son mari, que
1. Cf. p. 2. « Le comte de Saint-Pierre étant capitaine de vaisseau avait été cassé, quoique bon marin, dit Saint-Simon, pour avoir mis la sédition dans la marine, lorsque le roi y voulut établir l'école du petit Renault. » (T. m, p. 159.)
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