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BX 9457 .A65 H8 1864 Hugues, Jean Pierre, b
1806. ' Histoire de 1» Eglise
r e^,onee d'Anduze depuis
I
Le plus grand événement des temps modernes est sans contredit la révolution religieuse qui éclata dès les premières années du xvie siècle , et qui , dans la bouche de ses détracteurs aussi bien que dans celle de ses panégyristes , porte le nom de Réforme.
Cette révolution fut immense ! Elle transforma les idées , les mœurs , les pratiques religieuses , les institutions politiques de la plus grande partie de l'Europe ; elle créa une littérature nou- Seconde édition. 1
2 L'ÉGLISE catholique a anduze
velle, fit pénétrer un souffle rénovateur dans toutes les parties du corps social, et finalement imprima une telle secousse au trône Pontifical, que celui-ci, malgré les plus héroïques efforts, n'a pu depuis raffermir sa base ébranlée et qu'il est resté chancelant jusqu'à ce jour !
Rappeler celle grande épopée dont le monde entier a été le théâtre, dont la durée embrasse plus de trois siècles , dont quelques-uns de ses épisodes s'appellent : la Saint-Barlhélemy, la Guerre de Trente Ans, la Révocation de l'Édit de Nantes; dont les principaux personnages sont : Luther, Swingle, Calvin, Léon XI, le cardinal de Lorraine, Charles-Quint, François Ier, Gustave Vasa, Guillaume-le-Taciturne, les Guises, Coligny, Henri IV, Sully, Duplessis-Mornay, le duc de Rohan , Richelieu , Louis XIV, Claude , Bossuet ! rappeler, dis-je. une telle épopée , est l'œuvre des grands écrivains à qui Dieu a daigné accorder le rare privilège de manier le burin de l'histoire. Aux hommes marqués du sceau du génie revient une si haute mission. Nous n'avons ni le droit ni l'intention d'y prétendre. A nous à qui Dieu n'a confié qu'un seul talent, celui de rechercher et de mettre en lumière les traces du passé , à nous le rôle modeste de courir après les débris de l'Eglise Réformée de France , et d'exposer aux yeux de tous ce que nous sommes parvenu à découvrir.
Heureux de ressembler ainsi aux ouvriers chargés d'extraire les matériaux du fond des carrières, de les équarrir, de les transporter sur des chantiers , en attendant que d'autres plus habiles les polissent et les mettent sur place, nous avons passé une grande partie de notre vie à fouiller partout pour découvrir les traces du passé de l'Eglise d'Anduze. Nos investigations, poursuivies avec la passion qu'inspire toute œuvre que
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l'on aime, n'ont pas été infructueuses, et maintenant qu'elles touchent à leur terme, nous allons soumettre à l'appréciation de tous les fruits de nos recherches. Nous raconterons comment s'est formée cette Église ; comment elle s'est constituée; quelle fut sa part dans la grande lutte que la Réforme française eut à soutenir dans les xvie et xvne siècles. — Nous dirons les longues et cruelles épreuves qu'elle eut à supporter avant la révocation de l'Édit de Nantes ; sa patience héroïque , son énergique persévérance durant la rude période des églises sous la croix ; enfln sa reconstitution après la Révolution française, sous le régime du concordat de Tan x K .
1 La ville d'Anduze, située à l'une des entrées des Cévennes, est bâtie entre le Gardon et une montagne nommée Saint-Julien, sur le flanc oriental de laquelle elle s'élève en amphithéâtre. Sa population générale est de 5,400 âmes dont 800 au plus sont catholiques , et tout le reste protestant. Elle appartient au département du Gard, à l'arrondissement d'Alais et elle est chef-lieu de canton. Elle possède un Tribunal de commerce duquel ressortent les cantons voisins de Saint-Jean du Gard et de Lédignan. Elle est également le chef-lieu d'un Consistoire dans le ressort duquel on compte cinq paroisses , sept temples , six pasteurs et une population protestante de 8,000 âmes sur une population générale de 9,000 habitants.
Anduze est situé au nord de Nimes à une distance de 47 kilomètres, et au couchant d'Alais à une distance de 13 kilomètres. Elle possède deux industries principales, la filature de la soie et la chapellerie, qui occupent plus de 1500 ouvriers.
C'était autrefois une ville fermée formant baronnie puis marquisat, ayant au xvie siècle une population qu'on peut évaluer à 3,000 âmes. Elle était le chef-lieu d'une viguerie considérable qui portait le nom d'Anduzenque ; celle-ci se divisait en haute et basse Anduzenque, et elle embrassait dans le ressort de sa juridiction les communes suivantes : dans la haute Anduzenque, Générargues, Saint-Sébastien, Mialet , Toyras , Corbès , Saint-Jean de Gardonenque , Peyrole , Carconac, Saumane , Saint- André de Valborgne, Saint -Marcel de Fonfouillouse, Sainte -Croix de Caderle, Soudorgues, Lasalle, Colognac, Saint-Bonnet, Vabre; — Dans la basse Anduzenque, Tornac, Marsillargues, Lezan, Saint-Jean de Serres, Saint-Nazaire, Colombières et Ai-
A l'église catholique a ànduze
Mais avant de commencer notre récit, il est de noire devoir de chroniqueur de raconter ce qu'était l'Église catholique dans cette ville au moment où elle fut supplantée par la Réforme. Sans doute , il nous est impossible de peindre exactement sa physionomie ; toutefois nous pouvons en donner une idée suffisante en énumérant ses édifices religieux , son personnel clérical et les œuvres pies et de bienfaisance qu'elle avait fondées. Cette sommaire nomenclature fera comprendre quelle dut être la force de la Réformation à son début, pour qu'elle pût battre en brèche le catholicisme qui s'y était si fortement établi, et qu'elle parvînt à s'installer sur ses ruines !
II
Parlons d'abord des édifices consacrés au culte. Anduze possédait six églises :
L'église paroissiale de Saint-Étienne ;
L'église de Notre-Dame-du-Bourg ;
La chapelle de Saint-Julien ;
La chapelle Sainte-Anne ;
La chapelle de la Maladrerie ;
L'église du Couvent des Cordeliers.
Chacune d'elles était pourvue d'une ou de plusieurs cloches ; l'église paroissiale en possédait quatre 1 . L'Église Saint-
gremont, Saint-Benezet, Travignargues, Maruejols-les-Gardons, Lédignan, Ribaute, Vermeil, Cassagnoles, Legozac, Boisset, Gaujac, Geyran, Bagard.
1 La délibération qui suit, extraite du même registre, fait mention des cloches des églises d'Anduze. 3 Mai 4549,
« Semblablement, les dits consuls au nom que dessus ont baillé
la charge à sonner les cloches de la dite ville à Raymond Cabot, boucher d'icelle, qui moyennant ce que dessus est faisant la meilleure con-
AVANT LA RÉFORME.
Etienne avait également un jeu d'orgues, pour lequel les consuls, en 1537, furent autorisés à traiter avec un prêtre étranger qui était de passage1. Les croix grandes et petites, les osten-
dition pour la ville à lui délivrer à la chandelle éteinte pour le prix de 30 livres tournois avec les pactes suivants :
» Premièrement a été dit que le dit Cabot sera tenu à avoir gens suffisants pour faire sonner les dites cloches de la grande église en tout temps convenu, à charge du preneur de faire sonner la cloche appelée la Clédonne et une autre la Nadolière à branle, et les autres quand bon lui semblera.
» Ensemble, icelle de notre Dame du Bourg, faire sonner la grande, tant de jour que de nuit.
» Item a été convenu qu'il sera tenu de faire sonner les dites cloches que dessus est dit, dès aujourd'hui jusqu'à la fête de la croix de septembre prochain, et de faire tenir un homme à la chapelle de saint Julien tous les jours, qui sera tenu de demeurer depuis 5 heures du matin jusqu'à 5 heures du soir, et sera tenu de sonner la cloche de la dite chapelle incontinent qu'il verra le temps couvert et chargé de nues; et sonner celles des autres églises que dessus est dit.
» Item, quand le dit Cabot ne feroit sonner les dites cloches, les consuls y pourront commettre gens pour icelles faire sonner aux dépens du dit Cabot.
» Item, a été de pactes, moyennant que dessus, les consuls seront tenus payer la somme de 30 livres tournois dans le dit temps, ce que le ditNoguiera promis faire. — Et pour ce, les susdites parties respectivement ont obligé, les dits consuls les biens de la communauté, et le dit Cabot sa personne et biens aux cours susdites, et ont juré.
» Fait au lieu que dessus, en présence de Guillaume Noguier de Tornac, et Jean Crès du lieu de Boisset. »
1 La délibération suivante nous a révélé l'existence de ce jeu d'orgue dans l'église de Saint-Etienne.
« L'an 1537, et le vingt-huitième jour du mois d'août, a été exposé par les messieurs consuls qu'il y avoit un prêtre dans la ville qui étoit venu du dehors qui savoit toucher les orgues et icelles rebillier (racommoder); qu'ils avoient parlé avec lui pour monter les orgues de l'église paroissiale, lequel s'étoit offert, pourvu que la ville lui donna la somme de vingt livres pour une année, qu'il toucheroit les orgues pendant une année , les jours de dimanche et bonnes fêtes, en célébrant le service divin, eticeux rabilleroit à ses dépens pourvu que la ville lui fournit des peaux pour faire les souflets et autres choses nécessaires, et qu'il seroit bon de retenir le dit organiste et y adviser.
l'église catholique a anduze soirs, les reliquaires, les custodes, les patènes, les encensoirs, y abondaient 1 .
» A été conclud que si le dit organiste est homme capable à faire toucher les orgues, que les consuls lui payeront au nom de la ville la dite somme de 20 livres et fournir de peaux nécessaires aux dépens de la ville, pourvû que le dit organiste rabille les orgues, et iceux sera tenu de toucher en célébrant le service divin les jours de fêtes et dimanche, durant une année à ses dépends. »
1 Voici l'état estimatif des joyaux et ornements qui se trouvaient à cette époque dans les églises d' Anduze. Nous le copions textuellement sur l'ancien registre des délibérations de la ville.
« L'an 1548 et le dimanche 29 mai et en l'église paroissièle de Saint- Étienne d'Anduze et dans la sacristie d'icelle , Pierre André et Jean Deleuse , consuls de la dite ville , ont confessé avoir receu du sieur Marc Dumoulin et Jaques Deleuse, jadis consuls de la dite ville pour l'année passée, les joyaux et reliquaires estant en cette Esglise ci-après désignés, lesquels feurent bailhés aux susdits Dumoulin et Deleuse , l'année passée en garde et pour ce :
» 1° La clé de la sacristie ou l'on tient les susdits reliquaires et joyaux;
» 2o Plus trois clés une grande et deux petites d'un coffre enchâssé dans la muraille ou se ferment les dits joyaux;
» 3° Plus une autre clé du coffre auquel l'on tient les écritures de la dite ville;
» 4° Plus la grande croix d'argent avec son pommeau ; » 5° Plus une autre petite croix d'argent en laquelle il y a des lignes couleur dorée;
» 6° Plus une petite croix d'argent avec son pied en laiton doré;
» 7° Plus un grand calice d'argent ouvré et surdoré avec sa patène;
» 8° Plus trois autres calices d'argent garnis de leurs patères;
» 9° Plus une custode d'argent avec laquelle on porte le Corpus Christi aux malades avec une petite croix au dessus ;
» 10° Plus une coupe ou bien gobelet d'argent doré avec son couvercle au dessus, susdoré;
» 11° Plus une autre custode dorée avec laquelle on porte le Corpus devant, au jour de la fête, durant la procession;
» 12° Plus le relicataire ( reliquaire) de sainte Anne ;
» 13° Plus un autre reliquaire avec une croix d'argent;
» 14° Plus un autre reliquaire d'argent;
» 15° Plus un saint Étienne d'argent avec deux angelets d'argent, et une pierre entre les mains du dit saint Étienne et les quatre ailes des dits d'argent ;
AVANT LA RÉFORME.
III
Un clergé nombreux, dont le personnel nous paraîtrait aujourd'hui hors de proportion avec les nécessités du service , était attaché à ces différentes églises. En tête des « Capélans »
» 16° Plus un autre reliquaire de cuivre avec un verre;
» 17° Plus deux chandeliers d'argent;
a 18° Plus un encensoir pendant à trois chaînes;
«19° Plus deux orphelins (?) d'argent; 20° Plus une croix d'argent ;
» 21° Plus deux cueillers et deux patènes d'argent que l'on a coutume de bailler au diacre pour le sacre de la dite Eglise;
» 22° Plus une autre croix d'argent que l'on porte la procession et que l'on a coutume de bailler au diacre;
» 23° Plus le reliquaire de saint Julien garni d'argent en deux pièces ;
» 24° Plus un passel de perles menues ;
» 25° Plus un petit coffre d'ivoire, et dans icelui il y a d'autres reliquaires ; » 26° Plus un anneau d'or ;
» 27° Plus deux petites croix d'argent avec leurs Évangiles d'argent;
» 28° Plus une petite croix d'argent doré pour porter au Corpus qui est dans le coffre d'ivoire ;
» 29° Plus une petite caisse avec son couvert tout couvert d'argent;
» 30° Plus deux couronnes d'argent doré ;
» 31° Plus deux coffres de bois petits ;
» 32» Plus un petit coffre couvert de fer blanc ;
» 33° Plus deux pièces de taffetas qui sont dans le dit coffre ;
» 34° Plus une petite croix en laquelle il faut le pommeau et pieds enchâssés en verre;
» 35° Plus un coffre garni de velour vert avec deux roses faites de perles et une croix de fils d'or au milieu;
» 36° Plus un petit pater de coural (corail) avec un gros pater noir au bout.
» 37° Plus une grande pierre blanche non garnie ;
» 38° Plus une autre pierre garnie et enchâssée ;
»39° Plus deux autres petites blanches non enchâssées;
»40° Plus une autre petite blanche garnie et enchâssée;
» 41° Plus une bourse dans laquelle il y a quelques reliquaires ;
» 42° Plus un petit coffre de plomb.
8 l'église catholique a anduze
(c'est ainsi qu'on appelait alors les membres du clergé séculier) se trouvait un prieur ; en sous-ordre il y avait un vicaire et douze prêtres d'un rang inférieur.
Les capèlans habitaient la maison du prieur, vulgairement appelée la Clastra.
Les dispositions intérieures de cette demeure presbytérale permettaient à tous ces prêtres de loger sous le même toit.
Au-devant du prieuré et au milieu du cimetière s'élevait l'église paroissiale de Saint-Étienne.
Les legs, les offrandes des fidèles, les redevances, les dîmes, les propriétés appartenant à l'université du clergé d'Anduze , suffisaient , et au-delà , aux besoins de tous ses membres.
IV
Nous venons de dire que l'église paroissiale était construite au milieu du cimetière de la ville. Ce champ de repos offrait cette particularité qu'il contenait dans son enceinte un assez grand nombre de chapellenies (capellaniês , dans la langue du pays). Elles appartenaient toutes à des particuliers. On les avait construites probablement sur des tombeaux, et elles étaient disposées de telle sorte que le culte divin , au besoin , pouvait y être célébré. Au reste, il en existait d'autres dans divers
» Lesquels joyaux, clés, reliquaires, les susdits les dits consuls en ont tenu quittes les susdits Dumoulin et Deleuse, et les ont fait tenir quittes de vers la communauté de la dite ville, et iceux bien et duement garder et entretenir jusqu'à la fin de l'année de leur consulat, ou bien quand ils en seront requis par les habitants de la dite ville, et pour ce ont obligé leurs personnes et biens aux cours présidiales et conventions royaux de Nismes, ordinaires du dit Anduze, et ainsi l'ont juré sur les saints Evangiles de Dieu, par eux et chacun d'eux touchés.
» Fait au lieu susdit en présence de Bernard Daublan, prêtre, et Pierre de la Salle du dit Anduze. »
AVANT LA RÉFORME. 9
quartiers de la ville. Selon la coutume du temps , à chacune d'elles étaient attachés des bénéfices réservés aux prêtres qui étaient appelés à y officier.
V
A côté des membres du clergé séculier, Anduze possédait des moines de divers ordres. Les uns étaient soumis à la règle de saint François et portaient le nom de Cordeliers. Leur couvent était situé aux portes de la ville. Le nom des autres nous est inconnu ; nous savons seulement que leur monastère se trouvait assez loin de la ville, dans un quartier appelé Montaigu. A quelle époque remontait la fondation de ces cloîtres? S'il faut en croire l'historien de l'église de Nimes (tom. I, pag. 322) , les Cordeliers vinrent s'établir à Anduze dans le courant du xme siècle. Impossible de trouver la date précise de la création de leur couvent. Toutefois , il est positif qu'il existait en l'année 1427, car nous avons découvert dans les archives de la ville le testament d'un nommé Jean Vidal , qui avait fait , dans le courant de cette même année , un legs assez important « à l'église du couvent de Saint-François. »
Ce legs ne fut pas le dernier, pas plus qu'il n'était le premier. Les testaments , à cette époque , en contenaient souvent de pareils; aussi le monastère des Cordeliers possédait-il terres, vignes, olivettes, censives et redevances. Il comptait douze religieux , dont six pères et six frères , qui figurent avec leurs noms propres dans le testament d'un Bertrand d'Airebaudouze, à la date du 7 octobre 1477.
VI
Au moyen âge , à cette époque de ferveur religieuse , les monastères , malgré leur multiplicité , n'étaient pas suffisants
10 l'église catholique a anduze
pour satisfaire aux besoins de dévotion. On se rattachait à l'Église sous le costume civil, à défaut de soutane et de froc. De là, dans toute la France, la création de confréries. Il en existait six à Nimes ; Anduze en avait cinq :
La confrérie de Saint-Étienne ;
La confrérie de Dieu ;
La confrériejle Notre-Seigneur ;
La confrérie de Notre-Dame ;
La confrérie de l'Hostie, ou corps du Seigneur.
Elles dataient au moins du commencement du xve siècle , car il en est fait mention dans le compoix de la ville dressé en 1428. Elles jouissaient toutes de certains revenus. C'étaient des associations libres auxquelles les laïques s'affiliaient et qui avaient été instituées en vue de la bienfaisance et de l'assistance mutuelle. Malheureusement elles avaient fini par s'écarter du but de leur fondation , et elles ne servaient , au moment où la Réforme éclata , que de point d'appui à l'autorité du clergé et de décoration aux cérémonies religieuses , où elles venaient parader bannière au vent et recteur en tête.
VII
II est regrettable que ces associations eussent ainsi dégénéré ; car en ces temps de guerres intestines, de violences, de pillages, de maladies contagieuses , de misères de toutes sortes , les habitants d'une même ville étaient obligés de se rapprocher les uns des autres sous l'égide de la religion, et de se prêter un mutuel secours. Et même de pareilles institutions ne suffisaient pas. Les iléaux qui désolaient nos contrées étaient si nombreux, qu'ils réclamaient impérieusement la fondation d'asiles hospitaliers. Anduze avait les siens; c'étaient :
AVANT LA RÉFORME. li
La Charité ;
La Maladrerie, ou maison de Saint-Lazare ; L'Hôpital.
La Charité donnait aux nécessiteux des secours en nature, tels que : vêtements , pain , aliments de toutes sortes ; elle correspondait par son institution à nos bureaux actuels de bienfaisance.
La Maladrerie, ou maison de Saint-Lazare, était destinée à recevoir les lépreux, si nombreux à cette époque, les pestiférés et les autres malheureux atteints de maladies contagieuses. Elle était située à une assez longue distance des murs d'enceinte, non loin des rives du Gardon.
L'Hôpital était ouvert aux vieillards et aux autres malades ; il n'était pas éloigné de la ville. Chacun de ces établissements possédait des revenus importants.
Il est juste de ranger dans la catégorie des œuvres pies ou de bienfaisance qui existaient à Anduze jusqu'à la dernière moitié du xvie siècle :
Le bassin pour les âmes du purgatoire ;
Le bassin pour le luminaire de Notre-Dame (la candèla dé Nostra-Dona );
Le bassin des pauvres à vêtir ;
Le bassin de Saint-Etienne ;
Le bassin de Saint-Julien ;
Le bassin de Notre-Seigneur.
Tels étaient les édifices religieux, les institutions ecclésiastiques, les fondations de charité et de piété dont le catholicisme avait doté la ville d'Anduze. Ces œuvres , consacrées par le temps, enracinées par les traditions, les croyances, les intérêts, les besoins de la population entière, semblaient assurer
42 l'église catholique a anduze, avant la réforme.
à l'Église romaine dans notre ville cévenole une domination
inébranlable.
Et néanmoins cette Église romaine était attaquée, dès l'année 1548, du haut de la chaire, par un moine, aux applaudissements d'un grand nombre de ses membres ; et dès l'année 1560 elle était publiquement abandonnée par la population enlière, entraînant dans sa chute la ruine de toutes les institutions qu'elle avait créées : tant étaient minés les fondements du catholicisme à cette époque, tant étaient vermoulus ses appuis, et tant était fort et irrésistible le souffle de l'esprit régénérateur qui agitait le vieux monde Chrétien et lui promettait une entière transformation 1 !
1 Les lecteurs trouveront en tête des Pièces justificatives, des détails très-circonstanciés sur l'emplacement, les biens-fonds, les redevances des divers édifices religieux et des associations dont nous venons de faire l'énumération.
DES CAUSES QUI ONT FAVORISÉ DANS ANDUZE L'ÉTABLISSEMENT DE LA RÉFORME.
SOMMAIRE.
Le mouvement général. — La situation topographique. — Les Colporteurs. — La famille d'Airebaudouze. — Les premiers prédicateurs. — La vue des souffrances des martyrs. — Les mœurs du clergé.
I.
Vers le milieu du xvie siècle, l'heure de la rénovation religieuse avait sonné pour la France. La traduction des Livres Saints en langue vulgaire, l'étude des auteurs sacrés, les écrits polémiques de Luther que l'imprimerie multipliait et faisait arriver en tous lieux, les désordres du clergé, les souffrances du peuple, avaient préparé lentement le mouvement immense qui allait éclater sous le nom de Réforme Française. Dès que ce mouvement se fit sentir, il obtint l'approbation des savants dans les Universités ; il électrisa la jeunesse de toutes les écoles; il pénétra dans les palais du roi et gagna beaucoup de princes et de grands seigneurs ; il renversa les barrières des cloîtres et en arracha une foule de moines et de religieuses; il attira les artisans du Nord , les laboureurs du Midi , la bourgeoisie et la noblesse de presque tout le royaume. En vain François Ier et ses successeurs voulurent-ils par les supplices et les persécutions arrêter le torrent ; celui-ci, grossissant en dépit des obstacles, vint fondre comme une mer en courroux sur l'Église romaine'et déchaîna sur elle sa puissance. Le catholicisme, étourdi du coup, parut presque anéanti. Que les guerres de religion n'eussent pas éclaté ; que la Société de Jésus et autres sociétés analogues n'eussent pas été appelées à fonctionner en toute hâte, comme des machines de sauvetage; que Henri IV, résistant aux inspirations de son intérêt propre, n'eût pas acheté par une honteuse apostasie son entrée dans la capitale , et la France, qui sous les trois avant-derniers Valois se jetait résolument dans les bras de la Réforme, serait à cette heure entièrement protestante !
La ville d'Anduze obéit à l'impulsion générale. Fut-elle entraînée à son insu et contrairement à sa volonté? Assurément non. Elle savait bien ce qu'elle faisait quand elle suivit le torrent ; car il existait pour elle des causes empruntées aux circonstances locales, qui lui conseillaient de céder spontanément au mouvement dont la force se faisait sentir dans toutes les provinces du royaume.
IL
Théodore de Bèze, tout en se réjouissant de la faveur signalée avec laquelle les doctrines évangéliques furent reçues dans les Cévennes, et particulièrement à Anduze, semble s'en étonner. «Ce fut en ce même temps (1560), dit-il, que ceux des montagnes des Cevènes ( un pays aspre et dur, s'il y en a un en France, et qui pourroit sembler des moins capables à recevoir l'Évangile par la rudesse de l'esprit des habitants), receurent néanmoins avec une merveilleuse ardeur la vérité de l'Évangile, auxquels s'adjoignirent non seulement quasi tout le commun, mais aussi les gentilhommes et les grands seigneurs ; tellement que quasi en un instant furent dressées plusieurs Eglises; à savoir celle de Mellet (Mialet) , par Robert Maillard ; celle d'Anduze , par Pasquier Boust , qui est l'entrée des Cevènes.du coté de Nismes , et dont les seigneurs faisoient telle profession de l'Evangile que l'un d'iceulx s'étant retiré à Genève y a exercé longtemps le ministère , et depuis est mort ministre à Nismes en très grande réputation; celle de Sauve, par un nomme Tartas; celle de Saint-Jean, par un nommé Tardieu; celle de Saint-Germain-de-Camberte (Calberte), par un auparavant libraire à Genève; le labeur duquel conjoint avec un singulier exemple de bonne vie profita tellement, qu'en peu de temps il acquit au Seigneur ceux de Saint-Etienne de Ville Francesque , du Pont de Montvert , Saint-Privat , Gabriac et autres lieux circonvoisins. » (Histoire ecelésiastique des Eglises réformées au royaume de Franee; Anvers, 1580, tom, I, pag. 218. )
Assurément, l'illustre compagnon d'oeuvre de Calvin n'aurait pas été dans la surprise, s'il avait vécu au milieu des populations de nos contrées et s'il en avait étudié les dispositions naturelles. Il aurait bien vite compris que le caractère de ces populations les devait amener à embrasser, dès le début , les idées favorites du moment.
En effet , la race cévenole est naturellement portée à s'enflammer pour toutes les3 innovations. Ardente, impétueuse, semblable par sa vivacité aux autres races méridionales , elle subit promptement les impressions du dehors, et elle laisse éclater avec enthousiasme les sentiments qu'elle éprouve. Elle accueille avec une joie expansivetout ce qui lui paraît être une conquête dans le domaine des intérêts matériels et religieux. Fière, elle méprise les bassesses; indépendante , elle s'insurge contre tout homme et toute institution qui pourraient enchaîner sa liberté. On conçoit dès-lors sans peine que la population anduzienne, avec sa nature passionnée, se soit élevée comme un seul homme contre l'Église romaine et son clergé dont elle avait beaucoup à se plaindre, et qu'elle ait été si prompte à accueillir les propagateurs de la Réforme , venant à elle avec le prestige de nouveaux apôtres de l'Evangile.
m.
D'ailleurs , cette population si impressionnable souffrait depuis longtemps. La peste, la guerre, la misère semblaient à l'envi vouloir l'étouffer dans leurs terribles étreintes. La peste sévissait à Anduze presqu'à l'état permanent. Les guerres ruineuses de François Ier faisaient peser journellement sur les habitants des charges accablantes. Nous en avons trouvé la preuve dans un registre des délibérations de la communauté. Le relevé des taxes extraordinaires imposées sur la ville pendant un très-court espace de temps (deux ou trois années au plus, de 1536 à 1537), nous a fait éprouver un véritable serrement de cœur.
Tantôt c'étaient des charretées de blé ou de farine que la ville d'Anduze avait été obligée de fournir et d'envoyer au camp qui était près d'Avignon.
Tantôt c'étaient des réparations à faire aux murailles de la ville, afin de se tenir en état de défense contre l'ennemi (Charles- Quint) , qui se trouvait alors en Provence.
Tantôt c'étaient des soldats qu'il fallait équiper et envoyer à l'armée du roi.
Tantôt c'étaient des compagnies d'hommes de guerre qu'il fallait recevoir, loger et nourrir.
Tantôt c'étaient des compagnies de gascons dont on re-
DE LA RÉFORME A ANDUZE. il
doutait le passage, et auxquelles il fallait faire prendre une autre route, en essayant de corrompre les chefs avec de l'argent.
Tantôt c'étaient des provisions de guerre, blé, farine, avoine, châtaignes, qu'il fallait acheter en prévision d'un siège.
Tantôt c'étaient des munitions et des armes (poudre, plomb, boulets, canons) qu'il fallait se procurer.
Tantôt c'étaient des compagnies qu'il fallait organiser par chaque quartier de la ville, des chefs à nommer, un service militaire à établir 1 .
Et tout cela pour résister à un ennemi qui avait presque toujours été vainqueur de François Ier, qui était maître en ce moment d'une des provinces voisines, et que les généraux français ne croyaient pouvoir arrêter qu'en ravageant eux-mêmes la contrée et en faisant le vide devant lui ! Quelles humiliations, quelles charges pour la population anduzienne, si misérable et en même temps si fière ! Comme elle devait maudire ce roi dont les fautes et l'orgueilleuse ambition l'exposaient à de si grandes infortunes ! M. Michelet affirme, dans son volume intitulé La Réforme, pag. 349, que le protestantisme en France eut sa principale source dans les grandes et cruelles circonstances de 1521, quand nos populations du Nord, délaissées sans défense par le roi, levèrent les mains et les, yeux au ciel. «Nos ouvriers en laine, s'écrie-t-il, tisseurs, cardeurs de Meaux, prêchèrent , lurent, chantèrent aux marchés pour leurs frères encore plus malheureux, les paysans fugitifs, que les horribles ravages de l'armée impériale faisaient fuir jusqu'en Brie, comme un pauvre troupeau sans berger et sans chien.» L'illustre écri-
1 Pour toutes ces impositions de guerre, voyez les détails aux Pièces justificatives.
vain a raison ! Plus les peuples sont malheureux par la faute de ceux qui les gouvernent^, et plus^ ils se jettent avec empressement dans les bras de Dieu, ne serait-ce que pour protester avec plus d'éclat. Ne soyons donc pas surpris si les tisserands, les laboureurs, les petits marchands d'Anduze, aussi humiliés, aussi écrasés, aussi menacés que les cardeurs de Meaux, mais plus impatients, plus impétueux, se mirent à maudire le roi avec plus d'exécration, chanter, lire, prier avec plus d'ardeur, et accueillir avec un empressement plus grand encore les doctrines capitales de la Réforme , qui ont la vertu de relever l'homme abattu et de le remplir de confiance, en le plaçant sous l'égide impénétrable de la Providence divine.
IV.
Deux circonstances géographiques, particulières à Anduze, contribuèrent encore puissamment à faire pénétrer au sein de sa population les principes et les prédicateurs de la Réforme. Comme le dit Théodore de Bèze, celte ville est à l'entrée des Cévennes du côté de Nimes. On ne peut se rendre de la région de la plaine dans celle de la montagne sans traverser ses murs. Il arrivait donc que les nombreux colporteurs, missionnaires partis de Genève ou d'ailleurs pour distribuer les écrits des Réformateurs, passaient forcément dans Anduze, y répandaient les livres dont ils étaient porteurs, et propageaient les doctrines nouvelles 1 .
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