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Préface
Novembre 1865.
Ce livre est le firuit de seize ans d'études et de professorat à la Faculté des lettres de Lyon. Puissé-je obtenir de mes lecteurs l'accueil favorable auquel mes auditeurs m'ont habitué !
J'ai voulu écrire une histoire de France d'étendue moyenne, qui fût complète sans être longue. Les histoires volumineuses ne peuvent jamais dispenser de travaux spéciaux sur chaque époque oU chaque matière. Les histoires trop courtes condensent trop les faits et ne laissent pas assez de place au récit.
J'ai toujours puisé aux sources originales, en m'éclairant des nombreux travaux et des importantes publications de documents qui aident tant aujourd'hui à l'intelligence de notre passé. J'ai écrit avec assez de scrupule pour être convaincu d'avoir commis peu d'erreurs de fait. La plus grande difficulté était de choisir les événements , de les grouper dans un ordre naturel, de mettre les plus intéressants en saillie , et enfin de les juger. Mes jugements m'appartiennent; mais le lecteur devra, quoi qu'il pense,
VI PRÉFACE.
reconnaître que je ne les ai pas portés à la légère. Il y a aujourd'hui dans la manière d'apprécier notre histoire un certain nombre de points acquis, hors de contestation. Il reste sur beaucoup d'autres des opinions flottantes à fixer, des vues divergentes à concilier, quelquefois des erreurs traditionnelles à relever. C'est à quoi je me suis attaché , en tirant toujours les conclusions précises que m'a paru présenter l'étude des faits.
Reproduire la physionomie et la vie de chaque siècle, mettre en lumière l'intérêt de chacun d'eux, montrer comment ils ont concouru à former successivement la France actuelle, tel a été mon but. En racontant ce que nous avons été, je n'ai pas cessé d'avoir en vue ce que nous sommes. Puisse ce livre aider ceux qui le liront à connaître et à comprendre nos anciennes destinées, comme il faut qu'elles soient connues et comme il faut, je pense, qu'elles soient comprises !
En publiant une seconde édition, j'ai peu à ajouter à mon ancienne préface.
C'était une loi pour moi de corriger quelques erreurs qui m'ont été signalées. C'en était ime aussi de mettre à profit des travaux récents, tels que ceux dont Gerbert, Grégoire VII, les romans de chevalerie ou les états généraux ont été l'objet. Le Journal des Savants, la Revue des questions historiques, la Bibliothèque de V Ecole des chattes, d'autres recueils encore, jettent tous les jours sur notre histoire des lumières qui l'éclairent et en facilitent l'intelligence. Mon livre devait être mis au courant de ces travaux. Si je ne les ai pas tous cités,
PREFACE. VII
c'est que dans une histoire générale j'ai cru pouvoir me borner aux citations que le caractère de certaines assertions rendait absolument indispensables.
Le choix et l'appréciation des matériaux sont le préliminaire obligé de toute œuvre historique sérieuse, mais le mérite essentiel d'une pareille œuvre est dans leur emploi. Plus on attache de prix aujourd'hui à la recherche et à la discussion des textes, plus il importe aussi de s'élever à la grande et large histoire qui reproduit le passé dans la succession des événements et compose les tableaux d'ensemble. Or, composer des tableaux, c'est en trier les éléments, c'est en disposer les scènes et les personnages pour la perspective actuelle. Mon plan excluait par cela seul certains détails et certaines controverses. Je devais m'attacher à présenter les faits dans leur enchaînement général et à peindre les personnages par leurs actes historiques plus que par des biographies individuelles. " La vie humaine, a dit Villemain , est un procès dont tous les détails intéressent les contemporains, mais qu'il faut réserver pour l'avenir. L'historien doit choisir dans ce nombre infini de faits ce qui mérite de survivre, ce qui est durable, c'est-à-dire dans un rapport naturel avec la nature de l'homme, et dans un rapport anecdotique avec la nature de l'homme à telle ou telle époque. »
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
PREMIÈRES POPULATIONS.
L'ancienne Gaule était plus grande que la France actuelle. Bornée à Toccident et au midi par les mêmes mers et les mêmes montagnes , elle s'étendait à Torient et au nord jusqu'au Rhin , qui la séparait de la Germanie. Quand les Romains en firent la conquête , il y a dix-neuf siècles, ils furent frappés de sa fertilité, de sa richesse, et du génie vigoureux de ses habitants. Gomme ils se trouvaient en face d'elle dans la situation où nous sommes aujourd'hui vis-à-vis de l'Afrique conquise, et où sont les Anglais vis-à-vis des Indes, ils se préoccupèrent d'étudier la condition matérielle, l'état social, les croyances, les origines du vaste et beau pays incorporé à leur empire. C'est donc à César et aux autres écrivains de l'époque romaine, particulièrement à Strabon, Pline et Tacite , que nous devons les matériaux propres à reconstruire notre première antiquité.
£n effet, les Gaulois n'ont pas écrit leur histoire. Les seuls monuments qu'ils nous ont laissés sont des monuments de pierre, avec un grand nombre d'armes, de médailles et d'objets antiques , débris muets d'une civilisation encore pleine de mystères, malgré le zèle infatigable qui préside aujourd'hui à leur recherche , le soin avec lequel ils sont recueillis et conservés , et l'érudition ingénieuse qui a su tirer un parti remarquable de leur étude. Les plus anciens documents que nous possédions de la langue celtique, à part quelques fragments de peu d'intérêt, ne remontent pas au delà du dixième siècle de notre ère. Les lois du pays de Galles, dont la rédaction telle que nous l'avons appartient à cette époque , ont une importance capitale , parce qu'il n'est pas 4puteux que 'd race gauloise ait conser\é dans ce pays, plus longtemps et ^^ec moins de mélange qu'ailleurs, une partie de ses caractères propres et de ses institutions primitives ; mais leur date relativement récente, et le fait qu'elles ont été écrites pour une çon- I. i a CHAPITRE PIlELIMfNAIBE.
trée étrangère, exigent une grande resene dans l'emploi qu'on en peut taire pour l'élude de notre propre histoire et l'appréciation des temps anciens.
Les Romains étaient des observateurs habiles et exercés. 11 est cependant Tàclieux que nous ayons a déplorer sur bien des points l'insuESsance des renseignements qu'ils nous ont transmis. Avec un esprit plus exclusivement pratique que le nôtre, ils n'étaient pas curieux des mêmes choses que nous, et le cercle de leurs investigations était moins étendu et moins varié.
Ils commencèrent par être frappés des différences que présentaient les populations gauloises. Elles n'avaient ni le même aspect extérieur, ni les mêmes langues, ni les mêmes institutions '. Elles ne remontaient pas non plus à la même antiquité. Celles du Midi étaient plus anciennes que celles du Nord ; la tradition était positive à cet égard. >• Les druides, dit Ammien n Marcellin, racontent qu'une partie de la pojmlation est indio gène , mais qu'une autre est étrangère et venue des fies éloi- « giiées et des pays d'outre-Rhin, fuyant devant la guerre et « les tlots de l'Océan '. »
Le peuple indigène, ou plutôt regardé comme tel, parce qu'on avait perdu le souvenir de son origine, élait les Ibères, qui occupaient de temps immémorial les contrées riveraines de In Méditerranée orientale.
Les anciens ont déterminé leur type particulier : la peau brune, les yeux noirs, la taille petite, de l'agilité, de la vij;ueur. de la patience. Durum et alt-ox geiius, dit Florus. On croit que ce peuple, venu de l'Asie, comme toutes les races du monde, l'avait quittée avant la formation des premiers empires de la vallée de l'Eupbrate , c'est-à-dire avant l'essor de lu première civilisation. On croit aussi qu'il appartenait au rameau des nations sémitiques , sa langue offrant avec celle de ces nations une certaine analogie; toutefois, te tait n'est pas prouvé. Les Ibères occupèrent la région méridionale de la Gaule, et peut-être les côtes de l'ouest. Quelques auteurs pensent qu'ils s'étendirent encore plus loin, et qu'ils formèrent la plus ancieinic couche de la population des Iles Britanniques. Ce n'est là encore qu'une conjecture. On ne connaît pas les limites où ils s'arrêtaient , et il est possible qu'ils n'en eussent aucune. Il est seulement vraisemblable qu'ils habitèrent les côtes plutôt que Vin-
PREMIERES POPULATIONS. 3
teneur des terres ; d^abord , à cause des bois qui couvraient une grande partie de la sur^Eice du sol; en second lieu, parce que c^est partout dans la région maritime qu'on a trouvé les plus anciens vestiges de la présence et du séjour de Thomme *.
Le peuple que les druides disaient être venu d'outre-Rhin était les Gaulois , ou Gaëls , divisés eux-mêmes en plusieurs tribus , mais ayant aussi un type distinct , très-opposé à celui des Ibères. Us avaient la peau blanche et les yeux bleus. Ils étaient grands et belliqueux, mais simples et d'une franchise qui contrastait avec le caractère rusé et défiant de leurs voisins. Ils appartenaient au rameau des nations indo-germaniques , et parlaient une langue de la même souche que le sanscrit. On a calculé qu'ils avaient dû quitter l'Orient deux mille ans environ avant l'ère chrétienne, à l'époque des sociétés patriarcales, dont ils apportèrent avec eux les institutions et les croyances. Ils s'avancèrent de l'est à l'ouest, en traversant les plaines méridionales de la Russie actuelle et celles du centre de l'Europe , jusque dans la contrée à laquelle ils devaient donner leur nom. Quand ils eurent franchi le Rhin , ils refoulèrent devant eux les Ibères , qu'ils poussèrent au midi vers les Gévennes et les Pyrénées , à l'ouest vers la péninsule armoricaine ou la Bretagne actuelle, et dont une partie sans doute émigra.
Partout où les Gaëls s'établirent , la race ibérique fut condamnée à l'infériorité. Ses descendants se mêlèrent aux nouveaux venus, et perdirent peu à peu leurs caractères distinctifs, ou s'ils les conservèrent , ce fut en se retirant dans les parties reculées du pays et dans les montagnes , asiles naturels des races primitives. Ainsi , du temps des Romains , on retrouvait leur type à peu près intact chez les montagnards de la Ligurie et chez les Yascons ou Basques des Pyrénées, particulièrement chez le petit peuple des Kuskes (latin, Ausci)^ dont la ville d'Auch a gardé le nom. Encore ce type, quelque vivace qu'il fôt, a-t-il dû s'altérer à la longue. Dans tous les cas, les Ibères sont pour nous un de ces peuples mystérieux dont l'antiquité ne nous a presque légué que le nom. Les traces de leur existence se sont effacées peu à peu de ce côté des Pyrénées. S'ils en ont laissé quelques-unes , c'est surtout en Espagne ; c'est
1 Moke (Hist, des Francs ^ t. I*^**) a discuté d*une manière particulière toutes les questions que soulèvent les premières populations de la Gaule. Je ne puis, du reste, examiner ici les différentes hypothèses que le plan de son livre autorisait.
4 CHAPITRE PRELIMINAIRE.
dans les provinces basques qu'on a recueilli d'informes mais curieux débris de leur langue , où Ton a cru remarquer quelques ressemblances avec la langue des Phéniciens.
La grande race gaélique a eu d'autres destinées. Les Romains la trouvèrent maîtresse de la Gaule et de presque toutes les contrées occidentales de l'Europe. Elle était même divisée en trois branches ou corps de peuples , savoir : les Gaëls proprement dits , les Kimris et les Belges.
Les Gaëls proprement dits, ou anciens Celtes, étaient arrivés dans la Gaule à une époque reculée, qu'on ne peut déterminer, sinon par des calculs hypothétiques. Au temps de Gés^r, ils occupaient la région située entre la Garonne et la Loire ' ; au sud de la Garonne ils étaient mêlés aux Ibères. Ils étaient aussi établis dans une partie de l'Espagne, de l'Italie et des fies Britanniques. C'est en Irlande que leur type national et leur langue paraissent s'être le mieux conservés.
Les Cimbres ou Cimmériens, que les modernes appellent ordinairement Kimris , pour les distinguer d'autres Cimmériens ou Cimbres étrangers aux contrées gaéliques', n'avaient £ait leur apparition dans ces contrées que six cents ans avant notre ère. Ils occupaient dans la Gaule la région située entre la Seine et la Loire , et dans l'fle de Bretagne presque toute la partie centrale. Ils se sont maintenus longtemps avec leurs caractères et leur idiome propres dans le pays de Galles , qu'on appelle encore aujourd'hui la Cambrie.
Les Belges, venus les derniers, environ trois siècles après les Kimris, occupèrent le nord de la Gaule jusqu'à la Seine et la Marne, et n'envoyèrent dans les autres contrées qu'un petit nombre de colonies. Cependant leur apparition remua la Gaule entière. Une de leurs tribus, celle des Tectosages, s'avança jusqu'aux Pyrénées et s'établit dans les hautes vallées de la Garonne, près de Toulouse.
César, en distinguant ces différents peuples, eut soin de
^ Les hÎAtoriens anciens, les .Grecs surtout, n*empIoient ordinairement le nom de Celtes que pour désigner les populations gaéliques au sud de la Loire. Mais ce nom , comme beaucoup d'autres , a chez eux tantôt une application restreinte et tantôt une application générique.
3 Kimri ou kimro est un terme de l'idiome cambrien signifiant un homme libre. Les historiens modernes l'ont en quelque sorte consacré par l'emploi qn*iU en ont fait, quoiqu'il ne soit pas démontré qu'ils aient eu raison de l'employer.
PREMIERES POPULATIONS. . 5
constater qu'ils appartenaient à une même famille, et que leurs idiomes étaient au fond les dialectes d'une même langue. Ces données ont été confirmées par les études faites sur les dialectes gaéliques , parlés longtemps dans plusieurs parties des lies Britanniques et dans notre Bretagne , où ils n'ont pas en* core disparu. Quant aux caractères particuliers des trois branches de la race, il est assez difficile de les déterminer. Les recherches des historiens , ou plutôt des physiologistes , n'ont abouti jusqu'ici qu'à des conjectures , en dépit de la sagacité et de l'intérêt de certaines observations.
Tout en constatant l'existence de ces divisions ethnogra* phiquesou territoriales, sur lesquelles aucun doute n'est possible, on doit ajouter que les mélanges de races étaient inévitables, ce qui crée une grande difficulté pour les recherches de ce genre. Malgré la tendance des anciens peuples à se grouper suivant leurs affinités naturelles et à ne pas altérer la pureté de leur sang par des alliances étrangères *, là même où une race acquérait la prédominance , il restait toujours quelques débris de celles qui l'avaient précédée. Nous en avons des exemples positifs. Ainsi , quand les Kimris furent chassés par les Germains du territoire qu'ils occupaient entre l'Oder et le Rhin, ils n'abandonnèrent pas le territoire tout entier, mais y laissèrent quelques tribus au fond des Garpathes et dans les montagnes qui séparent aujourd'hui la Silésie de la Bohême.
Certains usages , communs dans la haute antiquité , contribuaient à favoriser ces mélanges. Chaque peuple avait soin de conserver autour de sa frontière un espace libre pour se garantir contre les hostiUtés du dehors*. Cette raison de sécurité, jointe à l'étendue des forêts et à la prédominance des habitudes pastorales, avait pour effet de laisser une quantité considérable de territoires vacants. Or, c'étaient ces territoires vacants que les envahisseurs cherchaient d'abord à occuper ou à se faire céder de manière ou d'autre. Soit qu'ils y réussissent, soit que l'issue la plus ordinaire de ces contestations fût la guerre et l'expulsion des vaincus, il en résultait toujours une certaine confusion territoriale entre les races différentes.
' Cœsar, lib. VI /c. xziii.
6 CHAl'lTUE PRELIMINAIRE.
Constatons encore que les peuples de l'antiquité , vieux ou nouveaux, étaient plus pasteurs qu'agriculteurs; ils tenaient au sol par (les liens beaucoup moins forts que nos populations modernes, et cette circonstance favorisait leurs déplacements. Quand même les anciens habitants d'un territoire parvenaient k se défendre contre des envahisseurs étrangers , il n'était pas rare qu'une partie de leur jeunesse , entraînée par le torrent, allât, de gré ou de force, grossir le tlot des nations errantes.
C'est de cette manière qu'à l'époque des deux grandes invasions des Kimris et des Belges, toute lu race gaélique lut mise en mouvement , et que de nombreux essaims d'émigrants appartenant à chacune de ses branches particulières, se jetèrent sur les contrées voisines , l'Espagne , l'Italie et les îles Britanniques,
Les Gai'Is, différents des Ibères, ne l'étaient pas moins des Latins et des Germains, bien que ces derniers peuples fussent issus comme eux de la souche indo-germanique. Ils s'en distinguaient par quelques-uns de ces caractères physiques qui, transmis héréditairement, acquièrent après une suite de générations déterminée un certain degré de permanence. Leur taille élevée, leur peau blanche, leurs yeux bleus, leurs cheveux blonds ou bruns, n'avaient aucun rapport avec la taille courte et carrée, la peau brune, les yeux foncés, les cheveux noirs des Latins ou des Itomains. Les Germains, avec des ti-aits plus rudes et la chevelure d'un blond roux, avaient aussi un extérieur particulier, quoique la différence fût, ce semble, moins marquée ' .
Si de la distinction des caractères physiques on veut s'élever à celle des cai-actères moraux, la difHoulté est plus grande encore, car le caractère d'un peuple se forme, se développe et se modifie sous l'influence de circonstances qui font l'éducation même de la race. D'où il résulte que l'élude des races et la délerniination de leurs types primitifs, quelque intéressantes qu'elles soient, n'ont pas l'importance un peu exclusive qu'on leur a souvent prêtée. Le développement de la civilisation a d'autres éléments d'une nature moins mystérieuse, et ajoutonsle, d'un ordre plus élevé. Les destinées particulières de chaque groupe de peuples, comme celles de chaque peuple pris isolément, tiennent surtout aux conditions économiques et mo-
PREMIERES POPULATIONS. 7
raies <laD$ lesquelles il a vécu. Nous quittons ici le domaine de la physiologie pour entrer dans celui de Thistoire proprement dite.
Lia première chose qui frappe dans Thistoire des grandes familles européennes, c'est qu'elles se présentent au début avec des traits identiques. Sorties de la même souche , elles sont originaires également du plateau de TAsie centrale ; elles ont opéré leur migration d'Orient en Occident dans des conditions semblables , bien qu'à des époques différentes ; elles comptent dans leurs langues un grand nombre de racines primitives ou de formes grammaticales qui appartiennent à une langue mère. On peut même affirmer qu'elles ont un fonds commun de tra* ditions religieuses , quoique le voile qui couvre ces traditions soit assez épais. Dès lors, il ne faut pas s'étonner que les anciens n'aient pas toujours établi entre ces races une ligne de démarcation rigoureuse, et que nous éprouvions à notre tour une difficulté réelle à distinguer ce qui appartient en propre , dans les institutions ou dans les langues, aux Gaulois, aux Latins ou aux Germains.
Mais la configuration des lieux et la nature du sol où chaque nation s'est établie, les conditions de son industrie, les ressources dont elle a disposé , la sécurité plus ou moins grande dont elle a joui, les rapports qu'elle a entretenus avec les nations voisines, les révolutions enfin qui l'ont troublée, sont autant d'éléments divers qui en ont constitué peu à peu le caractère propre et la physionomie distinctive. La civilisation n'étant autre chose que l'ensemble de tous ces éléments , a dû à son tour être diverse comme eux.
Cette diversité s'est fait surtout remarquer chez les peuples de la Gaule. Ceux du Nord, plus récents, plus éloignés des rivages de la Méditerranée, qui fut le premier berceau de la civilisation européenne, en contact perpétuel et à peu près unique avec les barbares d'outre-Rhin, restèrent longtemps fidèles à leurs institutions primitives. Au contraire, ceux du Midi, étabUs plus anciennement, modifièrent de très-bonne heure ces mêmes institutions par leurs rapports journaliers avec des peuples industrieux comme les Phéniciens, ou doués, comme les Grecs et les Romains , du génie de la colonisation et de la cbnquéte. Chose remarquable, la Gaule a été de tout temps le point de l'Europe où les influences du Nord et du Midi se sont le mieux rencontrées pour se combattre ou pour se confondre.
8 CHAPITRE PRELIMINAIRE.
et c'est peut-être y vanité nationale à part, une des raisons qui font de notre histoire une des plus intéressantes pour le monde entier. Dans Tantiquité, ces influences étaient de natures bien différentes. C'était au Nord la barbarie pure et simple. Au Midi, c'étaient le commerce, Tagriculture , la civilisation enfin, sous toutes ses formes matérielles et intellectuelles et avec Taurore de toutes ses grandeurs. De là , entre les différentes parties du pays que l'uniformité de nos institutions modernes nous a habitués à considérer en bloc et sous un même aspect, de fortes disparates et des contrastes puissants.
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