Read here

Démocratie et liberté (1861-1867)

Emile Ollivier · 1867 · Scanned text

156,582 words · about 10 h 58 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · view original scans

Licence: PD · PD-US by publication date

Text from Internet Archive, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Emile Ollivier
Language
French
Published
1867
Length
156,582 words · about 10 h 58 min
Sections
7 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public domain · PD-US by publication date

 

Contents (7)

Continue:

Front matter

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject

to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books

Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the

II DE l'Équilibre du budget et de la paix

Messieurs, j'imiterai l'exemple qui vient de nous être donné par l'honorable préopinant. Je n'irai ni en Pologne ni en Russie, je resterai en France et je ne sortirai point de la question financière du budget. Le langage qui vient d'être tenu par un orateur qui parlait pour le budget m'a encouragé à prendre la parole et à vous présenter quelques réflexions. Il est évident qu'une telle critique aboutissant à un vote favorable donne une grande latitude à celui qui, comme moi, vient parler contre. (Mouvement.)

Dans la discussion de l'Adresse, toutes les questions de politique générale et la situation financière considérée dans' son ensemble ont été traitées avec ampleur, et je ne crois pas que des événements nouveaux d'une grande importance se soient produits pour qu'il paraisse nécessaire, en examinant le budget, de revenir sur des sujets déjà abordés. Je peux donc limiter les observations que je vais vous soumettre.

On nous présente un budget; ce budget est-il en équilibre ?

Le mot d'équilibre est un mot magique. Tant qu'on ne l'a pas prononcé, le pays est inquiet ; quand il a été dit, tout le monde se rassure. Qu'est-ce donc que l'équilibre d'un budget? En quoi consiste-t-il ? Beaucoup de ceux qui s'en enquièrent au dehors l'ignorent; le mot n'en produit pas

DE l'ÉQUILIBBS du BUDGET ET DE LA PAIX 11

moins son effet; c'est, dans la discussion du budget, le point sur lequel le pays a les yeux, sur lequel il nous demande, à nous ses représentants, de lui dire la Tériié.

£h bien ! messieurs, puisqu'il en est ainsi, puisque la question d'équilibre a une si grande importance, reclier» chons si l'équilibre existe.

Pour cela, demandons-nous d'abord, en laissant de côté toute érudition financière, eu nous servant du langage habituel d'un homme du monde, demandons-nous ce qu'est l'équilibre du budget.

Un budget est en équilibre lorsqu'il n'y a ni découvert ni déficit ; ce sont les seuls mots spéciaux que je me permettrai, et je les explique à l'instant même.

LâOrsque, dans le budget d'un État, les dépenses ont été déterminées, une première question se présente : A-t-on de quoi les payer? Quels sont les moyens à l'aide desquels on y subviendra? Si, examen et addition faits de toutes les ressources du pays, on arrive à cette réponse : Les dépenses, telles qu'elles ont été précisées, peuvent être payées par un certain nombre de ressources indiquées d'avance, on dit que les dépenses du budget sont couvertes. Si, au contraire, on arrive à un résultat négatif, si toutes les dépenses ne trouvent pas leur équivalent en ressources, on dit qu'il existe au budget un découvert.

Cette première question résolue, une seconde se présente, et qui est aussi d'une importance i:éelle. Il ne suffit pas, en effet, d'avoir trouvé les ressources pour payer les dépenses; il faut examiner quelle est la nature des ressources qu'on s'est procurées, et, quand cette nature de ressources a été déterminée, la rapprocher de la nature des dépenses auxquelles elles doivent faire face. Ainsi, par exemple, les dépenses ordinaires et permanentes sont-elles soldées par des ressources permanentes et ordinaires? Ou bien, au contraire, ne sont-elles soldées que par des dépenses passagères, extraordinaires, qui ne peuvent se produire que dans des cas exceptionnels? Si on répond affirmativement, c'est-à-dire si les dépenses permanentes et ordinaires sont soldées par des ressources également permanentes et ordinaires, on a non-seulement un budget qui n'a pas de découvert, mais un budget qui n'a pas de déficit budgétaire. Si, au contraire, on est obligé de recourir au crédit, aux emprunts, aux ressources extraordinaires, alors on a oh budget sans découvert, mais qui présente un déficit budgétaire.

Pour rendre cela très-clair par un exemple vulgaire, supposez un homme qui, le P'^ janvier, établit son budget pour l'année qui va commencer, et qui se dit : J'ai besoin de dépenser 20,000 francs ! Ceci fixé, il ajoute : Avec quoi les payerai-je? Si, ses ressources additionnées, il arrive à ce résultat qu'il n'a que 15,000 francs de disponibles, son budget présentera un découvert de 5,000 francs. Mais il a un ami; il va le trouver et lui demande de lui prêter 5,000 francs. Grâce à ce prêt, le découvert disparaît : les 5,000 francs, ajoutés aux 15,000 francs, lui donnent les 20,000 francs qui lui sont nécessaires, il arrive ainsi à une balance. Mais il a un déficit produit par les 5.000 francs qu'il a été obligé d'emprunter et qu'il devra restituer.

Or, la situation d'un État doit être examinée exactement d'après les mêmes principes que ceux du particulier que je viens de citer à titre d'exemple.

Cela était utile à poser, car je n'aime pas une discussion dont les points de départ n'ont pas été mathématiquement déterminés. Je puis maintenant appliquer ces principes au budget de 1862, et me faire utilement cette double demande : Le budget de 1802 présente-t-il un découvert? présente-t-il un déficit budgétaire ?

Je réponds affirmativement aux deux questions. Le budget de 1862 est à la fois en découvert et en déficit.

Je le démontre.

D'abord le découvert.

Si l'on en croit le rapport qui vous a été présenté, bien loin de présenter un découvert, le budget de 1862 se solderait par un excédant de recettes de 10 millions et les fractions ; mettons 1 1 millions.

DE L'iQUTLIBBE DU BUDGET ET DE LA PAIX 13

Eh bien ! je soutiens qu'on n'est arrivé à ce résultat qu'en employant un double procédé qui n'est pas régulier : le premier a été de forcer les recettes, et le second a été de dissimuler les dépenses. Je pourrais entrer dans des détails infinis, car l'opération a été faite en grand ; mais je ne veux m'attacher qu'à un ou deux points, certains et saisissants, de manière à donner corps à mes reproches et à ne pas fatiguer la bienveillante attention de la Chambre.

Je dis d'abord qu'on a forcé les recettes! Vous savez mieux que moi que, dans toute espèce de budget, il est des recettes dont le chiffre n,'est pas déterminé et invariable; tels sont les revenus indirects : une année ils atteignent tel chiffre, l'année suivante ils s'élèvent ou s'abaissent. Toutefois l'observation constate qu'en général, dans une situation régulière, qui n'est troublée ni par une famine, ni par une disette, ni par aucun accident imprévu, les revenus indirects ont une tendance à s'accroître avec le bien-être de la population. Malgré cette probabilité, par un sentiment dont vous appréciez journellement la sagesse, les financiers, nos maîtres, ceux qui ont posé les principes que nous essayons de sauvegarder, ont établi cette règle : que, dans la fixation des recettes, il ne fallait jamais escompter l'avenir; qu'on devait s'en tenir aux faits accomplis, prendre pour bases des évaluations sur lesquelles on établissait le budget la réalité des faits accomplis au moment où on présente le budget, et non les espérances que l'on pouvait concevoir pour les années futures. Ainsi, il s'agit de voter le budget de 1862; il ne faut pas spéculer sur les augmentations qui peuvent se produire en 1862; il faut examiner les faits tels qu'ils existent en 1860, et les prendre comme base d'appréciation dans l'établissement du budget de 1862.

Voici, messieurs, dans quels termes excellents l'honorable M. Magne, avec cette clarté, avec cette pertinence de langage* que nous nous plaisons à reconnaître dans ses discours, voici en quels termes l'honorable M. Magne explique cette règle salutaire darfs un de ses rapports sur l'un des budgets des années précédentes : « Quant aux recettes.

14 DÉMOCBATIB BT LIBERTlî

contrairement à la marche suivie dans ces derniers temps, elles ont été évaluées diaprés les résultats obtenus et d'après les prévisions de 1856, sans égard pour les accroissements ultérieurs. Ces augmentations de produits à peu près cîertaines sont réservées pour faire face aux dépenses supplémentaires que des cas de force majeure pourront occasionner. Ne pas escompter l'avenir et garder les recettes éventuelles pour couvrir les dépenses imprévues me paratt être la pratique la plus efficace pour arriver à un équilibre sérieux. »

Assurément, il est impossible de dire mieux, dans des termes plus vrais, pourquoi il faut s'en tenir à la règle des faits accomplis. Vous savez que, dès que vous serez retournés dans vos départements , les crédits extraordinaires vont fondre sur le budget et l'écraser. A l'heure où je vous parle, avant même que vous soyez partes, on vous a apporté des lois pour 9 à 10 millions de crédits extrabudgétaires. Dans cette situation, ce serait l'acte d'hommes prévoyants et sages , si vous ne pouvez arrêter par vos conseils les crédits supplémentaires, du moins, par des décisions plus impérieuses, de créer des ressources pour les payer, en maintenant les évaluations des impôts indirects d'après les règles véritables.

Or, qu'a-t-on fait cette année-ci? Je ne parle pas de ce qui est douteux, pour ne pas compliquer Targumentation; je ne parle pas des évaluations sur les sucres et de certaines recettes qu'on a grossies le plus possible : c'est tout simple, je passe là-dessus. Mais pour les vins, il y a quelque chose de certain. En 1860, les vins ont produit 175 millions. Il faudrait donc mettre au budget de- 1862, comme prévision de ce que rendra l'impôt sur les boissons, 175 millions. Mais qu'arriverait-il si l'on adoptait ce chiffre ? C'est que l'excédant se changerait en un découvert. Alors, que fait-on? On dit : c'est à cause de la mauvaise récolte que les vins n'ont produit que 175 millions en 1860 ; il est probable que cette année sera bonne, que, grâce à la chaleur, à Tabsence de la maladie de la vigne, les vins produiront

DE l'Équilibre du budget bt de la paix 15

200 millions. On porte donc 200 millions aux recettes de 1862 ; on se procure ainsi un surcroît de 25 millions, qui convertit en un excédant de 11 millions un déficit réel de 14 millions. Voilà un exemple sur lequel j'appelle des explications claires, nettes; voilà un exemple qui établit comment, en forçant les recettes, on change un découvert en un excédant.

Je passe maintenant, pour ne pas abuser de vos moments, à la seconde partie de ma démonstration : j'établis qu'après avoir forcé la recette, on a dissimulé la dépense. Ici encore, messieurs, je circonscris mon argumentation dans un seul fait, de façon à ce qu'il n'y ait pas d'échappatoire possible.

Quoique cette année, dans le budget, on nous ait demandé d^augmenter l'effectif budgétaire normal de notre armée, et de le porter à 400,000 hommes, au lieu de 380,000 hommes, la commission du budget a acquis la certitude que, au moment où nous discutons, on a sous les drapeaux, en outre de cet effectif, 67,000 hommes, 12,000 chevaux; que la marine a 110 navires et 12,000 marins qui ne sont pas compris dans le budget, dont on ne vous a pas dit un mot dans le rapport. Or, messieurs, si nous apprécions les dépenses que représentent ces dissimulations blâmables, nous arrivons, en calculant de la façon la plus étroite, à un chiffre de 110 à 120 millions. Vous comprenez dès lors pourquoi on ne vous en a rien dit dans le budget ni dans le rapport trop complaisant qui vous a été fait... (Murmures.) Messieurs, j'exprime mon opinion. Je ne crois pas le mot blessant; une appréciation de cette nature est dans mon droit. Je reprends. Il est évident que si cette vérité avait été dévoilée 9 on se réjouirait moins de l'excédant du budget.

Objectera-t-on ceci : Nous ne sommes encore qu'au mois de juin; il est possible que, d'ici à la fin de Tannée, nous ayons le bonheur de pouvoir congédier ces 67,000 hommes ; nous n'avons pas voulu les mettre dans le budget pour ne pas nous imposer en quelque sorte l'obligation de les garder?

16 BÉMOCBATIB ET LIBERTÉ

Je réponds qu'en fait le Gouvernement, qui est au courant de la politique étrangère mieux que moi» sait quMl ne peut et qu'il ne veut pas congédier ces hommes avant la fin de Tannée. J'ajoute qu'il ne faut pas oublier quel est le caractère d'un budget. Un budget est une prévision. On doit y tenir compte des faits probables autant que des faits certains. Quand vous inscrivez des ressources au chapitre des recettes, vous les mettez en présumant qu'elles auront lieu, parce que le passé vous dit qu'elles ont eu lieu jusque-là. n serait étrange, messieurs, que pour les dépenses on suivit un système diamétralement opposé , et qu'on vînt dire : Tandis que nous comptons les recettes probables, nous ne voulons inscrire que les dépenses certaines. Dans tous les cas, quand on expliquait au pays sa situation financière, il y avait là un fait capital sur lequel il était nécessaire d'appeler son attention et qui ne pouvait être omis dans un examen sincère.

Je n'en dis pas davantage : je crois être arrivé, sur ce second point comme sur le premier, à la même conclusion et à la même évidence, et avoir établi que le budget se présente en découvert, non pas en équilibre, et encore moins en excédant.

Ai-je besoin d'insister sur ma seconde proposition? Ai-je besoin de prouver, en admettant même que l'excédant fantastique qu'on nous a montré existât, qu'il y aurait cependant un déficit budgétaire? Mais vous venez d'entendre l'honorable M. Kolb-Bernard, vous avez entendu M. Koenigswarter, les discours de M. Devinck et de M. Gouin ne sont pas sortis de vos mémoires. Que vous ont-ils dit tous avec l'autorité de leur parole, de leur expérience, de leur modération, de leur dévouement au pouvoir? Que vous ont-ils dit? Ils vous ont dit que vous ne couvrez vos dépenses ordinaires que par l'emprunt, que par des impôts nouveaux, que parla suspension de l'amortissement, que par le décime de guerre, continué d'année en année malgré l'état de paix, que par la surtaxe sur l'alcool, en un mot, par des ressources qui sont extraordinaires ou transitoires. Consé-

DB l'ÉQUILIBRB du BUDGET BT DE LA PAIX 17

qnemment, le déficit existe aussi bien que le découvert; il faut avoir le courage de le voir et de le dire.

Pour moi, messieurs, j'ai considéré comme de mon devoir de le faire; je ne jetterai pas pour cela un cri de détresse ni un cri d'alarme ; je ne viendrai pas annoncer au pays qu'il est perdu, parce que ses budgets sont en découvert et en déficit. Non, un pays comme la France ne se perd pas aussi facilement; et il est certain qu'il a une telle puissance que, la paix durant, il pourrait, pendant de longues années encore, supporter une administration financière encore plus mauvaise. (Interruptions et rumeurs.) Mais, messieurs, notre devoir est d'avertir à temps, de rechercher le mieux, de l'indiquer au Gouvernement, et de le contraindre, s'il résiste à nos désirs. Quand nous parlons de politique étrangère, nous donnons des conseils : quand nous parlons du budget, nous prenons des décisions. Il dépend de vous, par Tine décision très-énergique, de notifier au Gouvernement que vous entendez que les règles financières soient observées. Je fais la part des circonstances; je sais qu'on vient de faire un traité de commerce qui augmentera, j'en suis convaincii, la prospérité du pays, ^mais qui produit un trouble momentané dans nos finances; je sais aussi que quand on va en Chine, en Cochinchine, en Syrie, que quand on parcourt le monde, on se crée une cause de dépenses très-sérieuse. Aussi je considérerais l'expression de mon opinion comme incomplète si, après avoir insisté sur la nécessité pour le Gouvernement d'entrer dans les règles financières, je n'insistais pas avec la même énergie sur la nécessité de rentrer dans les voies de la paix.

Permettez-moi quelques explications.

Assurément, l'opinion à laquelle j'appartiens n'est pas suspecte de marchander quand il s'agit de l'honneur du pays... (Interruption.)

Voix diverses. Ni nous non plus ! Personne ! Personne !

Je suis convaincu qu'en cela nous sommes tous de la même opinion. Seulement, ce que je considère comme néfaste pour le pays, pour sa prospérité, pour son repos inté-

18 DÉMOCBATIB ET LIBERTE

rieur, c'est cette paix indécise et sans sécurité, c'est cette paix d*où Ton craint toujours de voir sortir la guerre, qui cependant n'est pas la guerre ; cette paix qui ressemble aux temps orageux où les nuages, chargés de tempête et d'électricité, passent au-dessus de notre tête sans éclater, mais eu fatiguant, en énervant, en ôtant les forces. Je demande donc au Gouvernement, et je puis le faire sans être chimérique, car dans les questions européennes (j'ai cet orgueil pour lui comme pour mon pays), il a une telle influence que lorsqu'il veut résolument une chose, il y a une grande espérance que cette chose soit,.. Je demande au Gouvernement qu'après avoir conclu des traités de commerce, il pose nettement à l'Europe la question des traités de désarmement. Que la France sache quelle est sa situation! S'il y a des questions d'honneur, des questions de liberté à vider par les armes, nous sommes prêts à les soutenir; le pays fera des efiforts énergiques, vigoureux. Si, au contraire, nous devons, grâce au respect des principes de non-intervention, grâce à une politique expansive, libérale, mais non armée, si nous devons surtout songer à développer la puissance, la liberté, la sécurité intérieures, eh bien! alors, après avoir fait les traités de commerce, faites les traités de désarmement.

Je considère comme d'une importance égal^ qu'on s'arrête enfin dans cette voie de constructions à outrance qui convertit la France en un vaste atelier de maçonnerie. (On rit.) Certainement, quand on nous propose des travaux productifs, des chemins de fer, nous les accueillons avec empressement. Faire passer dans un pays un chemin de fer, c'est comme si dans le désert de Sahara on faisait subitement couler un beau fleuve ; tout aussitôt la richesse, l'abondance se développent et produisent la prospérité. (Approbation.) Lorsqu'au contraire, animé par le fanatisme sans mesure de la ligne droite (Rires), on ne songe qu'à élever des constructions que les motifs d'hygiène publique ne justifient même plus, alors, messieurs, on crée un danger sérieux pour les finances d'un pays.

DE l'Équilibre du budget et de là paix 19

Vous savez tous les malheurs qui ont terminé le règne de Louis XIV. Ce monarque, véritablement grand à sa dernière heure, sentant s'approcher le moment suprême, fit appeler son jeune successeur auprès de lui; en présence de quelques familiers, il le fit mettre sur son lit , l'embrassa, leva les mains et les yeux au ciel, le bénit, et, les larmes dans les yeux, raconte Saint-Simon, lui dit : «« Mon fils, vous allez être un grand roi ; ne m'imitez pas dans le goût que j'ai eu pour les bâtiments ni dans celui que j'ai eu pour la guerre ; tâchez de soulager vos peuples, ce que j'ai été assez malheureux pour n'avoir pu faire. »»

Je recommande ces conseils au Gouvernement.

Sur quelques bancs. Très-bien! très-bien!

III Sur La Revolution

Messieurs, en entendant notre honorable collègue M, Kel- 1er, j'avais demandé la parole. La réflexion n'a fait que me montrer plus évidente la nécessité de répondre au discours qu'il a prononcé devant vous.

Ce discours contient des attaques contre le Gouvernement (Bruit), des invectives contre la révolution, des insinuations contre nous et nos anfis du dehors.

Aux attaques contre le Gouvernement, c'est à MM, les ministres d'État qu'il appartient de répondre : ils ont entendu et recueilli les faits; nous jugerons leurs explications.

Quant à moi, messieurs, il m'a paru impossible de garder le silence en présence du système et du parti pris d'injurier la révolution, et de nous représenter, nous ses défenseurs, comme les ennemis éternels de l'ordre et de la société. Je serai modéré, la délicatesse- du sujet Texige, et je serai bref.

La révolution!... Demandons-nous, avant tout, très-paisiblement, demandons-nous ce que signifie ce mot, puisqu*!! excite chez les uns tant de terreur, et tant d'amour chez les autres. On l'a dit depuis longtemps : dans ce monde, le plus souvent, on ne combat que pour des mots. Il est dono essentiel, afin que les coups ne soient pas donnés dans

8UB LA BIBVOLUTION 21

Tombre, de bien préciser le sujet du différend avant d*en venir aux mains.

Qu'entend-on par la révolution? Veut-on dire par là un système politique et social qui glorifie le désordre, le bouleversement, Tinjustice, la spoliation? Dans ce sens, je n'hésite pas à le déclarer, je ne connais pas dans ce pays de parti de la révolution (Très-bien! très-bien!); et s'il est quelques cerveaux troublés ou quelques cœurs corrompus qui puissent obéir à des mobiles de cette nature, ils appartiennent à la cour d'assises et non pas à la politique. (Vive approbation.)

Veut-on, par révolution, entendre la glorification exaltée des erreurs, des entraînements , des excès de la révolution française? Je dis encore que cette signification est inacceptable ; ma première parole en me levant dans cette enceinte a été, en parlant du tribunal révolutionnaire, de l'appeler le tribunal révolutionnaire d'exécrable mémoire. (Très-bien!) Et en cela je n'exprimais pas une pensée isolée, je répondais aux sentiments de ceux qui m'ont envoyé ici.

Ah! messieurs, voyez, voyez où nous serions entraînés s'il pouvait être légitime de juger une doctrine quelconque par les excès qui l'ont déshonorée !

Est-ce que la révolution française seule a présenté ce spectacle affligeant d'actes odieux ou blâmables se mêlant à des vérités admirables ? Est-ce que dans tous les mouvements qui ont été^l'œuvre des hommes ne se rencpntrent pas, à côté des inspirations sublimes qu'excitent les principes généreux, des actes honteux qui naissent des passions basses de l'humanité égarée? Est-ce que dans l'histoire du christianisme nous ne comptons pas, je ne dirai pas cinq années, six années, sept années, dix années de trouble comme dans la révolution française, mais trois longs siècles de désordre, d'incertitude, de douleur et d'agonie ? Est-ce qu'alors on n'a pas vu un monde entier s'écrouler sous les coups des chrétiens, les temples abattus, les cités détniites, les païens persécutés, les barbares appelés et se répandant sur le monde comme un torrent dévastateur qui entraîne

22 DÉMOCBATIB BT LIBERTÉ

tout devant lui? Est-ce que, pour citer un fait spécial, Chateaubriand, avec cette poésie qui immortalise tout ce qu'elle touche, n'a pas raconté l'histoire d'Hypathie, de cette belle et noble jeune fille qui, dans la ville d'Alexandrie, enseignait la philosophie de Platon? Elle était si belle qu'elle était obligée de cacher par un voile la splendeur de son visage, afin que ses auditeurs enthousiasmés n'oubliassent pas le philosophe pour la femme. Une telle propagande excita la fureur des chrétiens : un jour, elle fut saisie, écartelée, portée dans un temple et déchiquetée avec des coquilles de noix. Est-ce que j'en fais un crime au chris* tiaoisme? Est-ce que je lui dis anathème parce qu'à son origine je rencontre de pareils actes? Non; je n'accuse que la passion humaine. C'est ce qu'exigent l'équité et l'impartiale histoire.

En nous rapprochant des temps qui nous touchent, est-ce que vous croyez, mon honorable adversaire, vous qui avez écrit l'histoire de France, est-ce que vous croyez que les abominables journées de septembre aient quelque chose à envier à la Saint-Barthélémy? Est-ce que vous pensez que Maillard, qui se tenait à la porte de la prison pour juger les prisonniers, soit plus odieux que ce Thomas qui fit horreur à Charles IX lui-même en se vantant d'avoir, dans une nuit, tué quatre-vingts huguenots? ou que cet abominable Coconnas (ce nom doit être conservé) qui avait acheté du peuple trente huguenots, et qui, après lélir avoir promis la vie s'ils abjuraient, les tuait à petits coups de poignard ? Est-ce qu'on peut juger le catholicisme par ces faits? Est-ce que, pour prononcer sur le concile de Trente, sur Bossuet, Fénelon, Grégoire VII, j'aurais le droit d'invoquer les souvenirs de Thomas et de Coconnas ? Non, l'équité et l'impartiale histoire me le défendent.

J'en finis avec ces accusations contre la révolution, toujours reproduites et toujours injustes, en vous lisant quelques paroles de Napoléon I«^; de Napoléon I*', non pas dans ses années de jeunesse et d'entraînement, alors que les impressions sont faciles, quelquefois étourdies, mais de-

SUR LA RÉVOLUTION 23

Napoléon en 1808, au moment oii il préparait l'expédition d'Espagne, alors qu'il avait expérimenté les hommes, et les choses, et la vie. Il avait été frappé, depuis plusieurs aimées, de la nécessité d'avoir une histoire de France de laquelle pût résulter une réconciliation des partis; mais dans un premier essai, il avait eu la main malheureuse. En 1804, il s'était adressé à M. de Montlosier, qui, contre ce qu'on attendait ae lui, arriva à cette conclusion : que, sur le sol de notre patrie, il y avait deux peuples qui devaient, quoi qu'on fit, rester éternellement hostiles. Présenté en 1807, le livre fut refusé. Alors l'empereur ordonna à un de ses ministres de diriger la continuation de l'histoire de Vély et de celle du président Hénault. A cet eflFet, il dicta tme note de laquelle j'extrais ceci :

•« On doit être juste envers Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, mais sans être adulateur. On doit peindre les massacres de septembre et les horreurs de la révolution du même pinceau que l'inquisition et le massacre des Seize. Il faut avoir soin d'éviter toute réaction en parlant de la révolution : aucun homme ne pouvait s'y opposer. Le blâme n'appartient ni à ceux qui ont péri ni à ceux qui ont survécu. Il n'était pas de force individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les événements qui naissaient de la nature des choses et des circonstances, t»

Après ces paroles, je m'adresse à l'honorable contradicteur, dont je respecte les convictions et le courage, et je lui dis : Nous sommes jeunes tous les deux ; tous les deux nous sommes probablement appelés à voir encore notre pays traversant de sérieuses difficultés ou engagé dans d'ardentes luttes politiques. Eh bien, qu'il m'en croie : s'il veut honorer la cause à laquelle il appartient, qu'il abandonne à tout jamais le système des récriminations misérables. Que l'histoire scrute le passé, qu'elle burine la condamnation des coupables avec une plume d'airain, à la bonne heure! Sans cela, elle cesserait d'être la maîtresse de la vie humaine, et l'on ne pourrait plus aller chercher des

24 DÉMOCRATIE BT LIBERTE

enseignements pour le présent dans le passé qu'elle raconte. Mais dans nos débats actuels renonçons à ces arguments surannés. Nous ne sommes séparés, nous les lutteurs du jour, que par trop de causes nées des événements qui se produisent, n'allons pas joindre à Tamertume de nos divisions présentes celle de nos haines passées. (Très -bien! très-bien !)

Si nous parlons des temps écoulés, essayons enfin de trouver des paroles de paix et de conciliation sur des hommes qui se sont combattus, méconnus, mais qui n'en sont pas moins les enfants d'une même patrie; et tout au moins, quand nous rappelons leurs crimes, n'oublions Jamais les grandeurs qui s y sont mêlées !

Ainsi, la révolution, pour nous, ce ne sont pas des excès. Ce sont des vérités, ce sont les sublimes principes de 89, ces principes qui sont pour tout établissement politique et pour toute constitution ce que l'àme est au corps : la raison d'être, la flamme vive sans laquelle rien ne dure; ces principes de 89 qui ont donné à notre pays morcelé l'unité, qui ont fait d'une nation divisée en castes une nation d'égaux; ces principes de 89 qui ont proclamé que les nations n'appartiennent pas à quelques hommes pouvant en disposer comme de troupeaux, mais que, maîtresses d'elles-mêmes, elles choisissent et élèvent elles-mêmes ceux qui sont chargés de conduire leurs destinées; ces principes que •Joseph de Maistre, votre maître peut-être, a eu le tort d'appeler sataniques, et que j'appelle, moi, providentiels; ces principes qui font le tour du monde et qui, par un miracle des événements par lequel notre foi serait raffermie si elle avait pu être ébranlée, nous montrent en un même jour l'Italie victorieuse et l'Autriche vaincue allant chercher l'une la consolidation de ses victoires, l'autre la consolation de sa défaite dans la liberté que ces principes de 89 ont donnée au monde. (Très-bien! très-bien!) Voilà ce qu'est pour nous la révolution ! Maintenant l'assemblée comprend quel sentiment de surprise et de douleur nous éprouvons quand nous l'entendons attaquer.

SUR LA. b£volution . 25

Avant de terminer, mon honorable contradicteur, votre sincérité m'oblige à vous indiquer quels sont les deux points radicaux qui nous séparent, et pourquoi nous nous trouvons si souvent opposés dans notre conduite politique, quoique nous ayons Tair de prononcer les mêmes mots. D'abord, nous ne sommes pas arrivés ici, nous, comme des candidats du Gouvernement. (On rit.) Après notre entrée, nous avons compris que notre présence dans cette assemblée impliquait l'abandon de cette doctrine d'impuissance et de fatigue qu'on appelle l'abstention. Ayant abandonné l'abstention, nous aurions cru manquer à notre devoir d'honnêtes gens si nous nous étions réfugiés dans une opposition systématique qui est la forme dernière et la plus honteuse de l'abstention. (Très-bien! très-bien!) Aussi, oubliant nos douleurs, nos blessures, nos ressentiments, les yeux uniquement fixés sur les principes, nous avons approuvé le Gouvernement quand il s'y est conformé; nous l'avons blâmé quand il s'en est éloigné. Il en a été autrement de vous. Philippe de Comines raconte que, visitant la Chartreuse de Pavie, il se trouva en présence du tombeau de Jean Galéas, le premier des ducs de Milan. Il était tout absorbé par la splendeur de ce monument funèbre, lorsque le chartreux qui l'accompagnait prononça plusieurs fois devant lui le nom de saint, en l'appliquant au duc défunt. Philippe de Comines se pencha vers lui et lui dit à l'oreille : *< Pourquoi l'appelez-vous saint? Il me semble que je vois autour de son nom les armes de plusieurs villes qui ne lui appartenaient pas et qu'il a usurpées; ceci n'est pas d'un saint! >» « Que voulez-vous! répondit tout bas le chartreux, dans ce pays-ci nous appelons saints tous ceux qui nous font du bien. »» (Rires.) Vous voilà, mon honorable collègue, peints au vif vous et votre parti. Quand i/n gouvernement vous fait du bien, c'està-dire quand il reste entre vos mains un instrument docile, vous trouvez de sa part tout saint; le jour, au contraire, où il résiste à ce désir de domination qu'au nom du ciel vous voulez exercer sur la terre, alors vous trouvez tout mal.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…