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(«liSTAVE PLANCHE
É T I D E S
LITTÉRAIRES
II
Le dernier volume publié par M. Cousin, Du Vrai, du Beau, du Bien, nous offre la réunion des leçons faites à la Sorbonne en 1818, mais sévèrement re visées et condensées, et de plus un chapitre entièrement nouveau sur l'art français au xvne siècle. 11 n'entre pas dans mon dessein, d'analyser et de discuter toutes les leçons rassemblées dans ce volume. La première et la troisième partie de ce livre, le vrai et le bien, sont du domaine de la philosophie pure, et je ne voudrais pas m'aventurer sur ce terrain périlleux. Il est très-difficile d'y marcher d'un pas sûr, lors même qu'on s'est préparé à cette épreuve par des études spéciales. L'intelligence complète des problèmes délicats, posés et résolus par M . Cousin, ne donne
VICTOR COUSIN.
4 $ pas le droit de contester les solutions qu'il présente. ïl faudrait, pour entreprendre une pareille tâche, quelque chose de plus que l'intelligence même de ces problèmes, je veux dire le souvenir fidèle des solutions présentées par toutes les grandes écoles philosophiques. A cette condition, mais à cette condition seulement, il nous serait permis, sans nous exposer aux reproches de présomption et de témérité, d'émettre un avis personnel. En comparant Tétatde la pensée humaine sur ces problèmes épineux aux différentes époques de l'histoire, nous aurions l'espérance de prononcer un jugement éclairé. Un rôle plus modeste est le seul qui nous convienne, en parlant de la première et de la troisième partie : il faut nous contenter de les caractériser sommairement.
Les leçons sur le vrai, le beau et le bien, publiées pour la première fois en 4838 par M. Adolphe Garnier, aujourd'hui professeur à la Faculté des lettres de Paris, avec autorisation de l'auteur, étaient au nombre de trente-huit; M. Cousin, en les relisant pour les réimprimer, a compris la nécessité de les présenter sous une forme plus concise. Plusieurs développements, qui lui avaient paru utiles en 1818 devant l'auditoire de la Sorbonne, lui ont semblé inutiles pour le lecteur, et il les a supprimés sans regret : c'est une preuve de discernement que je loue sans réserve. Bien qu'il n'ait jamais rien dit, rien écrit à la légère, il ne s'est pas cru obligé de respecter comme définitive la première forme de sa pensée. Dans le temps où nous vivons, cet exemple de modestie littéraire mérite d'être cité; car, parmi les écrivains les plus accrédités de nos jours, il y en a bien peu qui prennent au sérieux et mettent en pratique le conseil donné par l'ami des Pisons, il y en a bien peu qui consentent à effacer ce qu'ils ont écrit, pour chercher une expression plus transparente et
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plus précise. M. Cousin a eu le courage de remettre sur le métier les pages écrites depuis trente-cinq ans. Il n'a pas mutilé sa pensée, il n'a rien retiré de ce qu'il avait avancé, rien nié de ce qu'il avait affirmé, rien altéré dans la substance même de ses doctrines; mais il a senti que le lecteur et l'auditeur sont deux personnes très-différentes, et que le style d'un livre est obligé à plus de sobriété que le style d'un discours. Aussi ses leçons de 18 J 8, ainsi condensées, sont-elles très-supérieures aux leçons publiées par M. Adolphe Garnier.
La première partie, qui traite du vrai, expose les conditions fondamentales de toute connaissance, les principes qui dominent tous les ordres d'étude, depuis l'analyse de la conscience humaine et des lois qui régissent le monde extérieur, jusqu'à la notion de la Divinité et des rapports qui relient Dieu à l'homme et au monde. L'auteur passe rapidement en revue les opinions capitales qui se sont produites, sur l'origine et la légitimité de nos connaissances. Il va du platonisme et du péripatétisme à l'école écossaise, en traversant la France et l'Allemagne, avec la sécurité d'un maître consommé. Je me borne à signaler les traits distinctifs de ce voyage à travers l'histoire. M. Cousin, en partant de Socrate pour arriver à Reid, aboutit au spiritualisme le plus élevé, et j'ajouterai au spiritualisme le plus compréhensif ; car la doctrine de M. Cousin sur l'origine et le fondement de nos connaissances, soit en psychologie, soit en théodicée, n'accorde pas moins de respect au sens commun, remis en honneur par l'école écossaise, qu'aux idées pures développées avec tant de charme et d'éloquence dans les jardins d'Académus. Chemin faisant, l'auteur apprécie en quelques mots les affirmations de Locke et de Kant. Il fait dans ses affirmations la part de la vérité, la part de Vei-
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reur. Il contrôle l'école allemande et Pécole anglaise, en les opposant l'une à l'autre. Il touche à tous les points importants de l'histoire, de façon à réveiller le souvenir du passé dans tous les esprits savants, et il excite la passion de l'étude, dans tous les esprits initiés d'hier au culte de la science. Telle qu'elle est, cette première partie, dans son austère simplicité, offre une lecture salutaire et féconde. C'est, tout à la fois, un résumé de notions solidement établies, appuyées de preuves irrécusables, et un programme d'études à entreprendre : que peut-on demander de plus à des leçons sur le vrai, renfermées dans un cadre aussi étroit ?
La troisième partie, qui traite du bien, c'est-à-dire de la loi morale, plus développée que la première, s'adresse naturellement à des lecteurs plus nombreux. Bien que la psychologie et la théodicée soient les fondements obligés de toute morale qui prétend au caractère scientifique, la plupart des lecteurs n'accordent à la psychologie et à la théodicée qu'une attention languissante : c'est un tort sans doute, mais il n'est pas permis de le nier. Le but de M. Cousin, en traitant du bien, a été de flétrir sans pitié la morale de l'intérêt, de chercher et de trouver, en Dieu même, le principe de l'idée du bien. Ici encore l'histoire lui a prêté un puissant secours. Il a prouvé, victorieusement, que le sentiment du devoir ne saurait se confondre avec le sentiment de l'utile. Identifier ces deux sentiments ne va pas à moins, qu'à dégrader l'homme jusqu'à la condition de la brute. Dans la morale publique ou privée, vouloir substituer l'intérêt à l'idée du bien et à l'obligation, conséquence nécessaire de cette idée, c est, tout simplement, vouloir légitimer la violation de tous les droits, et fouler aux pieds les notions les plus simples qui sont au fond de notre conscience. Le vol caché, le vol impuni,
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n'est plus un crime, si l'intérêt sert de base à la morale. Trahir la patrie n'est plus un crime infâme, dès que la trahison est richement payée. Le sens commun se révolte contre une telle doctrine, et pourtant elle a trouvé de nombreux, souvent même d'habiles défenseurs. A vrai dire, aux yeux d'un juge inattentif, cette doctrine monstrueuse paraît gouverner le monde; mais il s'en faut, Dieu merci, que la réalité réponde à l'apparence. Parmi ceux mêmes qui professent un culte fervent, un culte exclusif pour là morale de l'intérêt, il y en a plus d'un qui se calomnie par vanité. Les fanfarons de vice sont aussi nombreux que les fanfarons de vertu. Les apôtres de l'intérêt démentent bien souvent leurs paroles par leur conduite; ils se vantent de fuir le dévouement comme un danger, et ils se dévouent secrètement pour obéir à l'instinct invincible de leur cœur. Ils cachent leurs actions les plus généreuses, pour se soustraire au reproche de niaiserie ; ils étalent, avec emphase, une sécheresse d'âme impénétrable à toutes les épreuves, et, se glorifiant dans leur mensonge, espèrent passer pour habiles. M. Cousin, a justement flétri cette doctrine insensée, dont le règne, une fois accepté sans murmure, serait la ruine de toute famille et de toute société. La lecture attentive des pages qu'il a consacrées à la réfutation de ce principe mensonger ne laisse pas debout une seule objection. Non, il n'est pas vrai qu'il y ait gloire, ou habileté, à soutenir ou à pratiquer la morale de l'intérêt ; aux yeux de toute intelligence éclairée, c'est tout simplement une sottise; pour tous les cœurs généreux c'est une honte, pour les égoïstes les plus entêtés c'est un mauvais calcul; car le mépris du droit engendre le mépris du devoir, et compromet jusqu'au bien-être matériel, jusqu'aux joies les plus grossières, dont les égoïstes veulent faire la règle suprême de la vie.
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Des cinq leçons consacrées par M. Cousin à l'étude du beau, la première seule appartient à la philosophie pure, les leçons suivantes ont trait à des sujets d'une nature plus généralement accessible; aussi me trouvé -je à Taise pour en parler. Voici dans quel ordre Fauteur a disposé la partie esthétique de son livre : « Du beau dans l'esprit de l'homme, du beau dans les objets, de l'art, des différents arts, et enfin de l'art français au xvir siècle. » Dans la première leçon, il détermine à la fois l'idée du beau pris en lui-même, sans acception de forme, et les facultés qui servent à la perception de cette idée. Sur le premier point, il expose une doctrine que je crois parfaitement vraie ; il démontre que l'idée du beau ne peut être confondue, dans aucun cas, avec l'idée de l'agréable. S'appuyant, tour à tour, sur la logique et sur l'histoire, il arrive, sans peine, à porter la conviction dans l'esprit du lecteur. Ce qui nous plaît, en effet, soit dans la nature inanimée, soit parmi les créatures vivantes, n'excite pas toujours en nous le sentiment de l'admiration. Or le sentiment de l'admiration atteste seul la vraie beauté ; l'agréable n'éveille en nous qu'un sentiment beaucoup moins élevé, le désir.
M. Cousin remarque avec raison que la philosophie du xvnr sièale non-seulement a négligé l'esthétique, mais ne pouvait pas ne pasla négliger. Ce n'était point de sa part un oubli involontaire, une pure étourderie, mais un aveu formel d'impuissance. Comment Locke et Condillac auraient-ils entrepris l'étude du beau? Après avoir tenté d'expliquer la génération de toutes nos idées par la seule sensation, comment auraient-ils pu analyser le sentiment désintéressé de l'admiration que la beauté suscite en nous? Pour Locke et pour Condillac, le beau se confondait et devait se confondre avec l'agréable. La doctrine spiritualiste est, seule, capable d'entreprendre et de poursuivre
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avec fruit l'étude du beau, car, seule, elle distingue nettement le trouble des sens de l'émotion de l'âme. Le désir le plus ardent et le plus impétueux, en présence d'un objet agréable qui nous charme et nous attire, n'a rien à démêler avec le sentiment de la beauté. Quelquefois, il est vrai, le même objet peut exciter tour à tour le désir et l'admiration, mais ce n'est pas une raison pour confondre l'admiration et le désir. Dès que l'admiration nous envahit et nous domine, il n'y a pas place dans notre âme pour un autre sentiment. Dès que le désir s'éveille, le rôle de l'âme n'est plus qu'un rôle secondaire, et les sens reprennent leur empire. En un mot, il peut bien y avoir entre ces deux sentiments, admiration et désir, un rapport de succession, jamais un rapport de simultanéité. C'est ce que la doctrine spiritualiste a parfaitement compris, parfaitement expliqué. Aussi, ne faut-il pas s'étonner, que Platon ait consacré tant de pages éloquentes à l'analyse du beau dans la nature et dans l'art. Celui qui avait écrit le Phédon devait écrire le Phèdre, et pouvait seul l'écrire. Les grandes pensées exprimées dans le Banquet sur le type de la beauté souveraine, qui se trouve en Dieu, ne pouvaient trouver place dans la doctrine de Locke et de Condillac. Tout ce premier point est traité par M. Cousin, dans un langage lumineux et précis. Après avoir lu ce qu'il dit sur la Conception générale du beau, il est impossible de ne pas répudier avec dédain l'opinion vulgaire qui confond et identifie le désir et l'admiration. Il n'a pas accompli moins heureusement la seconde partie de sa tâche : la détermination des facultés qui servent à la perception de la beauté.
Trois facultés sont nécessaires pour la perception complète du beau : la raison, le sentiment, l'imagination. La raison réduite à elle-même, la raison sans le secours
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du sentiment et de l'imagination, perçoit une partie de la beauté, mais non pas la beauté tout entière. Elle comprend et affirme l'ordre et l'harmonie^ mais l'ordre et l'harmonie ne sont pas les seuls éléments de la beauté. Ce que je dis de la raison, on peut le dire, avec une égale justesse, du sentiment et de l'imagination. Une sensibilité vive, une imagination ardente, nous révèlent plusieurs parties de la beauté; mais, privées du secours de la raison, elles ne perçoivent pas l'ordre et l'harmonie qui relient, étroitement, tous les éléments dont la beauté se compose. Ce n'est pas tout : les trois facultés nécessaires à la perception du beau se modifient mutuellement. La sensibilité tempère l'austérité de la raison, excite l'ardeur de l'imagination; la raison et l'imagination agissent à leur tour sur la sensibilité. Tous ces détails, purement psychologiques, sont présentés par M. Cousin avec une lucidité qui ne laisse rien à désirer.
La réunion et l'emploi simultané de la raison, du sentiment, de l'imagination, constituent ce qu'on appelle le goût. Le goût, qui a donné lieu à tant de vaines querelles, faute d'avoir été étudié dans les éléments dont il se compose, mérite pleine confiance; car les jugements qu'il prononce ne reposent pas sur le seul témoignage des sens, comme le sentiment de plaisir que produit en nous un objet purement agréable, mais sur l'idée du beau absolu conçue parla raison, et sur la conformité, plus ou moins imparfaite, des objets visibles avec cette idée. Ainsi tel objet qui nous plaît peut déplaire à d'autres; chacun de nous, en présence de cet objet, a le droit d'affirmer le plaisir ou le déplaisir qu'il éprouve; malgré leur contradiction, toutes ces affirmations sont également légitimes ; car elles reposent exclusivement sur le témoignage des sens, et ce témoignage varie selon l'âge et le climat, selon ht
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la santé ou la maladie. Il n'en est pas ainsi des jugements portés par le goût; car nous apprécions la beauté relative, c'est-à-dire la beauté des objets, d'après le type de la beauté absolue. La nature même du type que nous consultons donne, à tous les jugements prononcés par le goût, un caractère d'universalité.
Tout en maintenant ce caractère d'universalité, justement attribué par M. Cousin aux jugements du goût, nous sommes bien obligé de faire une réserve; car il est manifeste que tous les esprits ne sont pas capables de comprendre ces jugements. Puisque le goût est une faculté complexe, puisqu'il n'y a pas de goût sans la réunion et l'emploi simultané de la raison, de la sensibilité, de l'imagination, il est clair que, pour comprendre et accepter les arrêts qu'il prononce, il faut posséder soi-même, au moins dans une certaine mesure, sinon par excellence, les trois facultés dont le goût se compose. Un homme doué d'une raison confuse, d'une sensibilité tiède, d'une imagination languissante, n'est pas capable de percevoir complètement la beauté; aussi ne faut-il pas s'étonner, que les jugements du goût le plus pur rencontrent souvent une résistance obstinée dans un tel esprit. Vantezlui la beauté d'une statue grecque, de la Vénus de Milo, par exemple, il pourra très-bien ne pas partager votre admiration; car sa raison n'aura pas saisi l'harmonie des lignes. L'élégance et la souplesse du corps divin n'auront produit en lui. qu'une émotion passagère; ne soyez donc pas surpris qu'il vous écoute avec indifférence, ou avec incrédulité. La pensée la plus vraie, le jugement le plus équitable, ont besoin, pour être acceptés, de trouver dans l'intelligence qui les recueille des facultés à peu près pareilles, sinon égales, aux facultés qui les ont enfantés. C'est pourquoi le sentiment du beau, universel et absolu parmi les esprits d'une certaine classe, préparés à cette perception par leurs dons naturels, ou par une éducation intelligente et délicate, demeure à peu près inconnu parmi les esprits d'un ordre inférieur. Il n'y a là rien qui doive nous étonner: le contraire serait pour nous un sujet de surprise.
Après avoir défini ridée du beau et déterminé les facultés qui perçoivent cette idée, M. Cousin aborde les objets qui l'expriment, ou la réfléchissent d'une façon plus ou moins imparfaite. Parti de la conscience humaine, il arrive au monde extérieur, au monde des sens. Placé sur ce terrain nouveau, il cherche, dans tous les objets qui tombent sous la prise de nos sens, en quoi consiste la beauté de ceux qui excitent notre admiration. Il démontre sans peine que ni l'utilité, ni la convenance, pas plus que l'agréable, ne saurait se confondre et s'identifier avec la beauté. Il emprunte à l'industrie, à la vie usuelle, des arguments familiers qui élèvent cette démonstration au dernier degré d'évidence. Si le beau se distingue nettement de l'agréable, de l'utile et du convenable, si le sentiment qu'il excite en nous est toujours le sentiment de l'admiration, il reste à trouver la source même du sentiment que nous éprouvons. Or, en comparant tous les objets capables d'éveiller en nous cette émotion qui n'a rien à démêler avec le trouble des sens, nous voyons qu'ils possèdent deux caractères communs : l'unité, la variété, ou, si l'on veut, l'ordre et le mouvement. Depuis la fleur humide de rosée jusqu'au chêne séculaire à l'ombre duquel peut s'abriter un troupeau tout entier, depuis la jeune fille au regard voilé, aux lèvres souriantes, jusqu'au guerrier dont le regard étincelant respire la passion du danger, tout ce qui excite notre admiration nous offre l'alliance de l'ordre et du mouvement, l'unité dans la va*
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riété. Supprimez l'unité, l'admiration s'évanouit et fait place à Tétonnement ; au lieu d'un objet vraiment beau, nous n'avons plus devant nous qu'un objet bizarre, pareil à ceux qu'enfante le caprice. Supprimez la variété, l'admiration n'est pas moins promptement réduite à néant; la vie a disparu. L'unité sans la variété, c'est-à-dire l'ordre sans le mouvement, se réduit à la pure symétrie, et ne produit jamais en nous une émotion profonde.
Mais si la beauté du monde extérieur est la seule qui tombe sous la prise de nos sens, ce n'est pourtant pas la seule qui excite en nous le sentiment de l'admiration. Une série d'idées enchaînées par une raison puissante, exprimées dans une langue que l'imagination colore, n'est pas moins belle assurément qu'un champ dont les épis dorés frémissent au souffle de la brise. La peinture des passions humaines n'est pas moins émouvante que les plus grands spectacles de la nature. Homère et Newton nous offrent, dans leurs œuvres immortelles, un ordre de beauté tout aussi réel, tout aussi incontestable que la beauté des objets visibles. Priam aux pieds d'Achille, redemandant le corps d'Hector, n'éveille pas en nous une admiration moins vive que le paysage le plus sublime. Quel nom donner à cet ordre de beauté ? C'est la beauté intellectuelle. Tci encore se vérifie la présence des deux caractères signalés dans la beauté physique : la réunion de l'ordre et du mouvement. Prenez à votre choix le système du monde exposé par le géomètre anglais, ou la colère d'Achille racontée par le poëte grec ; vous trouverez, d'une part, l'unité de principe et la variété des conséquences, l'attraction expliquant le mouvement des corps célestes, et, d'autre part, l'unité d'action et la variété des épisodes. Ainsi la beauté intellectuelle est régie par les mêmes lois que la beauté physique. L'ordre et le mouvement que
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5>£> nous admirons, dans la fleur à demi épanouie, se retrouvent dans l'Iliade.
N'y a-t-il pas un ordre de beauté supérieur à la beauté intellectuelle, comme la beauté intellectuelle est supérieure elle-même à la beauté physique ? Une grande action, un dévouement héroïque n'excitent-ils pas, en nous, une admiration encore plus vive et plus profonde que les plus belles œuvres de l'intelligence ? Léonidas aux Thermopyles, Socrate buvant la ciguë, nous émeuvent-ils moins puissamment que YOEdipe roi ou Hamlei? Qui oserait le dire ? Or Léonidas se dévouant pour le salut de sa patrie, Socrate donnant sa vie pour la vérité, représentent l'héroïsme du caractère. C'est donc un ordre de beauté qui n'a rien de commun avec le précédent ; c'est la beauté morale. Et comme Dieu représente l'intelligence et la justice souveraines, c'est en Dieu même qu'il faut chercher l'idéal de la beauté. La beauté physique, la beauté intellectuelle, la beauté morale, sont trois manifestations d'une même idée. Ne comprendre et n'accepter que la première de ces manifestations, c'est ne posséder qu'une notion évidemment incomplète de la beauté. Ne pas saisir en quoi la seconde est supérieure à la première, et la troisième à la seconde, c'est avouer, tout simplement, qu'on ne conçoit pas la supériorité de la pensée sur la forme visible, la supériorité de la volonté sur la pensée.
Toutes les idées que j e viens de résumer sont présentées, par M. Cousin, dans un admirable enchaînement. Le principe de l'unité dans la variété une fois posé, il en déduit clairement toutes les conséquences. S'il n'a pas l'honneur d'avoir découvert ce principe, il a du moins le mérite de l'avoir choisi, entre tous les principes proposés pour expliquer la beauté. Si l'école sensualiste était incapable de déterminer les facultés qui servent à la perception du
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beau, elle n'eût pas été moins inhabile à définir les trois formes sous lesquelles il se manifeste, dans le monde des sens, dans le tëionde intellectuel, dans le monde moral. Il appartenait au spiritualisme, seul, de saisir et d'expliquer le beau dans ses expressions les plus diverses ; c'est une tâche laborieuse qu'il a pleinement accomplie.
La vérité une fois aperçue, il ne suffisait pas de la montrer telle qu'elle s'était révélée aux yeux, à l'intelligence, au cœur ; il fallait la montrer sous une forme vive et attrayante, il fallait concilier la rigueur de la démonstration avec le charme du langage. Heureusement l'auteur a compris ce double devoir. L'enchaînement des preuves n'enlève rien à l'élégance de sa parole. Il s'adresse à l'imagination en même temps qu'à la raison ; il ne se contente pas de convaincre, il veut persuader. Évidente comme un théorème, son argumentation intéresse comme un récit. Il n'enseigne pas seulement ce qu'il sait : ému au spectacle de la vérité, il nous associe à son émotion. En un mot, c'est la pensée d'un philosophe exprimée par un poète. Ici se présentait un écueil facile à signaler, mais difficile à éviter. En essayant de nous offrir la vérité sous une forme éclatante, il courait le risque de sacrifier plus d'une fois l'évidence au charme du langage. Le lecteur exercé reconnaîtra, sans peine, qu'il ne s'est pas heurté contre l'écueil qu'il avait aperçu. Appelant, tour à tour, à son aide le témoignage de l'histoire et le spectacle de la nature, il enchaîne l'attention tour à tour par la puissance des arguments, par la délicatesse ou la splendeur des images. Il ne vise jamais à l'éloquence, et la rencontre sur sa route comme la compagne obligée de la vérité. C'est un bonheur qui n'appartient qu'aux esprits naturellement élevés et fortifiés par de longues études. M. Cousin expose d'abord sa pensée toute nue, comme s'il voulait
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ne s'adresser qu'aux intelligences d'élite ; puis, prévoyant qu'il y aura, parmi ses lecteurs, plus d'une intelligence paresseuse ou rétive, il vient au secours de cette foule qui voudrait bien savoir, mais qui se laisse décourager par les formes sévères de la science. Il tend la main à la faiblesse et il l'élève jusqu'à lui. Son langage, qui tout à l'heure semblait presque impérieux, tant il s'appliquait à dédaigner tout ornement, attire et séduit, peu à peu, les esprits les moins empressés à recueillir la vérité. La pensée, qui d'abord s'offrait au lecteur avec fierté, se donnant pour ce qu'elle vaut et voulant être acceptée pour elle-même, s'humanise et se résigne à tous les artifices d'un orateur résolu à sauver son client. Il s'agit ici de rendre la philosophie attrayante, sans rien enlever à la solidité de l'enseignement.
L'homme ne saurait se contenter de la perception du beau; pour peu qu'il soit doué d'une imagination vive, il éprouve le besoin de le reproduire : il sort du domaine de la psychologie pour entrer dans le domaine de l'art. A quelle condition peut-il tenter de reproduire le beau ? Ici se présente une question souvent agitée et encore mal comprise, non-seulement par la foule, mais souvent même par ceux qui veulent se livrer à la pratique de l'art. La reproduction du beau doit-elle et peut-elle être une imitation littérale de la réalité? Il suffit de bien peser tous les termes de la question, ainsi formulée, pour en trouver la solution précise. Le devoir de l'art ne saurait dépasser sa puissance. Si l'art ne peut atteindre à l'imitation littérale, à la reproduction complète de la réalité, il doit évidemment se proposer une autre tâche. Qu'il s'agisse d'une rose ou d'une gazelle, il aura beau faire, il n'arrivera jamais à les copier fidèlement; il manquera toujours à la copie, si habile qu'elle soit, un caractère que la nature
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seule possède : la vie. Il faut donc chercher hors de l'imitation le but de l'art. S'il n'est pas donné à l'homme de copier la réalité et de lui donner l'apparence de la vie, il lui est permis du moins de saisir, de dégager l'idée exprimée par la réalité, et de rendre cette idée plus sensible en la transportant dans le domaine de Fart : telle est en effet la tâche du génie. Depuis Homère jusqu'à Shakspeare, depuis Phidias jusqu'à Michel-Ange, depuis Raphaël jusqu'à Rubens, tous les grands artistes ont ainsi compris leur mission. Ils ont vu d'un œil pénétrant ce qu'ils voulaient reproduire, mais ils n'ont jamais essayé de le copier littéralement. L'attribut distinctif du génie n'est-il pas la puissance créatrice, et le génie n'est-il pas la condition indispensable de toute œuvre d'art^ capable de traverser plusieurs générations, sans rien perdre de sa renommée ? Appliquez cette théorie à l'histoire de la peinture ou de la statuaire, et vous la verrez se vérifier de point en point, quel que soit le siècle que vous aurez choisi pour l'éprouver. Que fait la peinture Florentine à ses débuts? Elle se propose d'exprimer le sentiment religieux. En possession d'une science incomplète, elle comprend cependant la nature intime de sa tâche ; * elle ne s'arrête pas à la réalité, elle essaye de la franchir et réussit dans son entreprise. Où trouver dans la réalité des têtes aussi pieuses, aussi ferventes, une expression aussi évangélique, aussi céleste que les têtes de Giotto et de fra Giovanni ? Qu'ont-ils fait pour enchaîner l'admiration de leurs contemporains, à bon escient ou à leur insu, peu importe? Ils ont dégagé le sentiment religieux, exprimé par les têtes qui s'offraient à leurs yeux, et l'ont exagéré volontairement dans leurs œuvres, pour lui donner plus de relief et d'évidence. Désespérant, à bon droit, de pouvoir lutter avec la nature, ils ont renoncé à la copier pour l'interpréter.
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C'est à ces termes, en effet, qu'il faut ramener toutes les créations du génie humain. Les plus belles, les plus grandes, les plus puissantes, ne sont qu'une interprétation de la réalité. Si la nature possède seule le secret de la vie, le génie à son tour possède seul le secret de l'interprétation. La philosophie peut bien expliquer en quoi consiste le rôle du génie dans le domaine de Fart, mais elle ignore, et ne peut enseigner, les procédés du génie. La transformation poétique de la réalité est soumise à des lois mystérieuses que les artistes inspirés n'ont jamais révélées, et qu'ils n'ont peut être jamais songé à découvrir. La volonté n'intervient pas dans cette métamorphose, ou lorsqu'elle essaye d'intervenir, elle est presque toujours obligée d'avouer son impuissance; l'étude, la méditation, peuvent la préparer, mais ne la rendent jamais infaillible et nécessaire. Le génie est un don de Dieu, comme la force et la beauté : c'est une faculté privilégiée, dont la source ne sera jamais connue.
Si l'imitation n'est pas le but de l'art, comme l'a très-bien démontré M. Cousin par le raisonnement et par l'histoire, l'illusionne saurait être pour l'artiste, quel qu'il soit, un moyen d'assurer le succès. Depuis trente ans, on a fait grand bruit en France de la vérité locale et historique; les poètes qui se donnaient, et se donnent encore aujourd'hui, pour les disciples de Shakspeare et de Schiller, ont cherché dans la vérité locale et historique le but suprême de la poésie dramatique. Les décorateurs et les costumiers se sont mis à l'œuvre, avec une ardeur qui ne s'est pas ralentie. Nous avons eu des copies très-habiles de palais et de cathédrales, d'armures et de pourpoints. Les poètes qui prétendaient renouveler la scène française, doués d'ailleurs de qualités brillantes, habiles à combiner les incidents, rompus au maniement du langage, n'avaient oublié qu'une chose : c'était de dérober à Shakspeare et à Schiller le secret de leur génie. Prenez à votre gré Roméo ou le Roi Léar, don Carlos ou Wallenstein, étudiez en tous sens ces œuvres puissantes et inspirées : vous n'y trouverez jamais la réalité pure, mais la réalité transformée, agrandie, embellie par l'imagination. Le décorateur et le costumier, qui offrent aux yeux du spectateur la vérité locale et historique, ne dispensent pas le poëte de sa tâche principale, de l'interprétation des faits qui s'accomplissent devant nous, ou qui nous ont été transmis par l'histoire. Si telle n'était pas en effet la tâche principale du poëte, la mémoire se confondrait avec l'imagination, ne formerait avec elle qu'une seule et même faculté; inventer ne serait plus qu'un mot vide de sens, puisqu'il signifierait se souvenir.
L'enseignement explicite des vérités morales et religieuses est-il, pour l'art, un moyen de succès plus sûr que l'illusion? M. Cousin ne le croit pas, et je pense qu'il a raison. Toutes les fois que l'art, au lieu de se proposer l'interprétation de la réalité, a pris un caractère dogmatique et s'est mis au service de la morale ou de la religion, il a perdu sa puissance. La philosophie et la foi se suffisent à elles-mêmes et vivent par elles-mêmes; il faut que l'art possède, et garde à son tour, une vie indépendante, et relève d'un sentiment unique, le sentiment de la beauté. Les partisans de l'art dogmatique, c'est-à-dire de l'art servile, ont invoqué, bien à tort, l'exemple de la Grèce et de l'Italie. Eschyle, Sophocle et Euripide interprétaient librement l'histoire et la religion même de leur pays. Les œuvres tragiques, représentées devant le peuple d'Athènes, n'étaient rien moins qu'orthodoxes, au point de vue du polythéisme. Je ne parle pas d'Aristophane, dont l'ironie mordante ne respectait pas plus les dieux que les
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