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Henri IV écrivain

Eugène Yung, Yung, Eugène, 1827-1887, inscriber · 1855 · Scanned text

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Eugène Yung, Yung, Eugène, 1827-1887, inscriber
Language
French
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1855
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HENRI IV ÉCRIVAIN

HENRI IV ÉCRIVAIN

Avant-propos

DU TALENT DE HENRI IV EN MATIÈRE DE POÉSIE ET D'ÉLOQUENCE.

A côté des auteurs de profession qui s'adressent au public, il y a ceux qui ont écrit privément, sans prévoir que leurs manuscrits pourraient être imprimés. On aurait tort de les négliger. Exempts d'ambition littéraire, ils sont dans d'admirables conditions pour bien écrire ; le désintéressement leur est un précieux avantage qui laisse leurs mouvements plus libres, et la simplicité leur est cbose si facile qu'elle est à peine un mérite : ce n'est pas une conquête sur leur vanité. Heureux bommes! sua si bcna nôrint. Si le style n'a aucune prétention, s'il se contente d'exprimer les pensées et ne vaut que ce que vaut leur esprit, ouvrons ceux dont l'esprit fut éminent, le style sera naturellement remarquable. Quelques-uns même mériteront le titre d'écrivains, titre sans valeur quand on le cherche, mais bien glorieux quand on le trouve sans le chercher : et qui le refuserait à Mme de Sévigné, à Saint-Simon?

Je crois que Henri IV en est digne. Je voudrais le prouver. Mais avant d'entrer en cet examen, il en faut aborder un autre plus minutieux et plus aride, et circonscrire le champ de nos études.

De même que les rois ont des ministres qui exécutent leurs volontés, ils ont des secrétaires qui interprètent leurs sentiments, imitent le ton du maître et jusqu'à son écriture : ajoutons les rapporteurs inexacts qui changent leurs expressions. Comme écrivains ou comme princes, ils sont peu accessibles : toujours entourés de serviteurs autorisés ou officieux qu'il faut d'abord écarter.

Ainsi, dans les poésies qui lui sont attribuées, quelle est la part de Henri IV? Elle ne paraît pas avoir été fort grande ; et qui sait? il faut peut-être le rayer du nombre des poètes, et lui ôter cette partie de sa gloire. D'Aubigné raconte dans ses Mémoires (1) qu'il refusa de lui faire des vers pour Mlle deTignonville. Le roi sans doute les eût offerts non seulement à titre d'amoureux, mais à titre d'auteur : quel homme, offrant un bouquet à Chloris, avouerait qu'un autre l'a cueilli? Les vers si populaires à la charmante G abr telle, Henri IV dit lu^-même, en les envoyant, qu'il les a « dictés, non arrangés. » Qu'est-ce qu'un poëte qui se fait arranger ses vers? Dans cette alliance d'un homme qui dicte et d'un homme qui arrange, comment se divise la besogne? Si Henri IV n'est que l'au-

(l) Édition Lalanne, p. 28 et 31 ; Charpentier, 1854.

leur du sujet, il n'y a pas grand mérite à fournir ces deux idées : le regret de quitter une maîtresse, et le désir de l'épouser : la seconde même n'était pas très heureuse. S'il a indiqué des idées de détail, si le versificateur n'a ajouté que des ornements, une cadence et des rimes; comment séparer l'idée, qui à l'état d'abstraction est terne et inanimée, et l'expression qui en est comme la splendeuret la vie? Qui dira même que les idées de l'inventeur n'ont subi aucun changement entre les mains de l'ouvrier? Cet ouvrier, dit on, ce fut Bertaut. Bertaut avait assez de renom poétique pour se permettre d'importantes variations. Feuilletons ses œuvres : nous rencontrerons sans peine non-seulement des expressions, mais des idées qui se retrouvent dans la chanson : et c'est peut-être du pur Bertaut que les Français ont chanté à la plus grande gloire de Henri IV. Dans une chanson, le refrain est une grosse affaire : c'en est comme le pivot : or, Bertaut paraît avoir là quelques droits de propriété. Quand on a écrit :

D'un cœur triste et content en chantant je soupire, Et ne sçay si comblé de joie et de douleurs Je dois bénir l'Amour ou plutôt le maudire De me faire éprouver tant d'heur et malheur,

et ailleurs :

Est-ce un malheureux bien que l'esprit doive craindre Ou bien un heureux mal qu'il doive désirer?

il est facile de trouver cette antithèse :

Que ne suis-je sans vie, Ou sans amour I

__ 4 _ qui n'est qu'une forme plus aiguisée de cette pensée :

Et vivant je ne puis son amour délaisser.

Ces vers :

Mais sur toute la terre Vos yeux doivent régner.

paraissent l'abrégé de ceux-ci :

Pour ce qu'Amour forge dans vo beaux ye ux Les fers étincelants dont il arme ses fl esches, Il en jaillit assez d'amoureuses flamm esches Pour brûler tous les cœurs qui vivent sous les cieux.

La comparaison de l'Amour avec un grand capitaine qui met le vaincu sous ses étendards se présente souvent chez Bertaut comme partout. Là aussi l'Amour range les hommes sous son empire. Il est même une fois comparé à Alexandre :

Je meurs, mais abattu par la main d'Alexandre ;

c'est aussi le comparer par imitation à Enée : Mneœ magni dextra cadis.

Henri IV commande une pièce de vers comme il aurait commandé un bijou : tous deux sont de simples cadeaux, dont sa maîtresse se fait une double parure. Seulement, si tout le monde n'est pas joaillier, tout le monde peut essayer d'être poêle (et c'est le grand malheur de la poésie); pour l'un, il faut un long apprentissage; pour l'autre, l'apprentissage est court et fait partie de l'éducation; il ne faut plus que l'inspiration qui peut descendre à toute heure sur un rayon de lumière; et encore n'est-elle pas nécessaire. Personne ne pense qu'un roi ait fait un bijou; mais il a pu faire une chanson ; et le plaisir de donner aux Muses un serviteur couronné, l'idée que les vers d'un roi honorent la poésie, ont sacré Henri IV poëte : on a voulu le doter de toutes les qualités. Le madrigal prétentieux est devenu un pont-neuf; il a même quelque peu de cette popularité ironique qui chansonne un brave lieutenant de François Ier et le héros anglais de Malplaquet, et qui en France est peut-être la plus durable; il n'est pas un des moindres titres de Henri IV à cet éloge célèbre :

Seul roi de qui le peuple ait gardé la mémoire.

Dès que Henri IV était poëte, il n'en coûtait rien de lui faire tout un bagage poétique. On lui a trouvé des couplets à la comtesse deMoret. Henri IV va nous chanter une bergerie :

Viens, Aurore,

Je t'implore; Je suis gai quand je te voi.

La bergère

Qui m'est chère Est vermeille comme toi.

Puis les comparaisons obligées :

De rosée

Arrosée, La rose a moins de fraîcheur ;

Une hermine

Est moins fine; Le lait a moins de blancheur.

Il est convenu dans les idylles qu'une bergère chante en gardant les moutons :

Pour entendre Sa voix tendre

On déserte le hameau,

Et Tityre

Qui soupire Fait taire son chalumeau.

Nous passons à la description de la belle. Comme elle est sans seconde, elle est blonde; si elle était brune, il eût fallu peut-être la comparer, de par la rime, au pâle satellite de la Terre, elle dont chaque œil est un astre, et le plus brillant de tous :

Elle est blonde,

Sans seconde, Elle a la taille à la main.

Sa prunelle

Étincelle Comme l'astre du matin.

Pour bien finir, il faut la ranger au nombre des déesses; l'éloge ne pouvant guère monter plus haut, elle n'aura rien à reprocher à la bonne volonté de son adorateur :

D'ambroisie,

Bien choisie, Hébé la nourrit à part,

Et sa bouche

Quand j'y touche Me parfume de nectar.

Voilà un rhythme bien difficile et des vers bien courts pour un homme dont le métier n'est pas de faire des vers. Les grands vers donnent au moins plus d'espace pour courir après la rime ; mais l'attraper au bout de trois syllabes, et renouveler cet exercice dans cinq strophes qui se suivent , c'est presque un tour de force! Et pourtant le travail ne paraît pas :

il y a dans ces petits vers une aisance qui trahit l'habitude. Il y a aussi des beautés de convention qui trahissent le métier. Pour deux vers gracieux et simples :

Je suis gai quand je te voi.

Elle a la taille à la main;

que de vieux oripeaux de poésie! que d'emprunts faits à Virgile! fleurs qui languissent et se fanent loin du sol où elles sont nées, toutes desséchées à force de voyager parmi les madrigaux. Henri IV a la bouche remplie de souvenirs virgiliens; et quelle savante distinction entre l'ambroisie qui est un aliment, et le nectar, saveur exquise composée de miel et de fleurs! Henri IV, sans hésiter, se prononce pour Homère contre Anaxandride, Alcman et Sapho. Égaré par les imitations, il a l'air de ne s'adresser à personne : ces vers pourraient servir à tout le monde pour tout le monde, passer de main en main et prendre place dans un recueil de compliments à l'usage des amoureux de tous les temps. On comprend qu'un poëte de métier jette ses métaphores au hasard ; il en a une provision. La beauté qu'il célèbre est souvent imaginaire , exempte des défauts qui enlaidissent l'humanité, mais ne possédant que des qualités vagues et incertaines. Elle habite les nuages et l'on s'en aperçoit. Mais un poëte par occasion, adressant ses flatteries bucoliques à une femme vivante, qui présentait à ses yeux et à son cœur une forme déterminée, des qualités particulières et distinctes, eût, ce semble, placé quelque détail personnel. Quoi! pas un mot qui marque quel homme envoie, quelle femme reçoit l'hommage! Henri IV entre si bien dans son rôle de poëte, qu'il oublie qu'il est roi et que la comtesse de Moret existe, pour quitter du pied la terre et se perdre dans la fiction. On peut s'en étonner, et penser que, si ces vers lui appartiennent , c'est par voie d'adoption.

Quant à cette épigramme rimée qu'il écrivit, dit-on, au-dessous de ces deux vers:

Nul heur, nul bien ne me contente, Absent de ma divinité,

laissés par un amoureux sur la table de la duchesse de Condé :

N'appelez pas ainsi ma tante ; Elle aime trop l'humanité;

quelqu'un aura sans doute arrangé, après coup, un mot du roi; ou bien les deux collaborateurs du quatrain se sont d'avance distribué les rôles. Sans une entente préalable, sans de sérieuses garanties d'exécution, le premier n'aurait jamais consenti à écrire deux vers qui ne riment pas et dont les rimes pendantes auraient attendu indéfiniment leurs pareilles. Cela rappelle ce célèbre dialogue d'un roman moderne :

— Un prêtre !

— Il n'en avait que l'habit.

— Lui, pas plus ministre du ciel...

— Que je ne suis religieux !

Pour trouver ces effets-là , on se sert évidemment du procédé de Boileau qui faisait le second vers avant le premier.

On a imprimé un poëme de six cent cinquante vers, intitulé l'Amour philosophe : « Il est très certainement de notre bon Henri, » dit -on, et comme il est adressé à une religieuse, cette religieuse est très certainement l'abbesse de Montmartre. Une si grande certitude doit rassurer.

Voici le sujet : une religieuse passe sa vie dans la science et la sagesse; l'Amour veut l'enflammer; irrité par d'inutiles tentatives, il se déguise en vieux philosophe, s'introduit dans le couvent, charme la religieuse par ses doctes entretiens, et s'en fait aimer malgré son air de vieillesse et son costume de pédant :

Il rainoncelle son front ; Ses yeux plus larges se font ; Et en son menton foisonne Une grand'barbe grisonne. ..

Et sa mal peigne'e teste (11) couvre d'un bonnet à creste, En quatre coins arrondy, Jusqu'aux yeux approfondy.

Les imitations de l'antiquité abondent. Au commencement c'est de TAnacréon :

A la fin tout irrité, Ctfmme un enfant dépité, Faisant craqueter ses armes, Qu'il arrosait de ses larmes, etc.

Vient une paraphrase du discours de Junon au premier livre de l'Enéide. L'Amour s'indigne de trouver un cœur rebelle, et cite ses anciens exploits, ses plus nobles victimes, Calliope, Diane, Sapho. il va changer de face et de voix :

Ne le fis-je pas ainsi Envers Didon la peu caulte?

Aujourd'hui il se déguise en philosophe :

Ainsi qu'on vit habiller Pallas en vieil conseiller Et sage bourgeois d'Ithaque Pour conduire Télémaque.

Le discours qu'il débite à la religieuse est une traduction du discours de Silène : Namque canebat utiy surchargée d'érudition philosophique et même théologique.

Il se met sur le discours

Du soleil et de son cours ;

Il raconte l'origine

Du ciel et de sa machine...

Des formes et des matières,

Et des qualités premières,

Des éléments épurés,

Et de leurs corps altérés-,

Des idées platoniques,

Des nombres pythagoriques,

Et des atomes menus

A Démocrite connus

Sur la divinité triple,

Aux deux bouts et au milieu,

Ne représentant qu'un Dieu, etc.

Virgile fournit encore beaucoup d'autres développements ; celui-ci, par exemple, qui est d'une forme assez heureuse :

Elle aime et ne sait qu'elle aime ; Elle se figure elle-même

Quelque démon, quelque esprit

Qui déguisé la surprit.

Si elle est en un lieu sombre,

Soudain elle voit son ombre,

Comme un fantôme trompeur,

Qui lui fait plaisir et peur.

Elle-même s'imagine

Quelque flamme plus divine,

Et de telle fiction

Que l'insolent Ixion, etc.

Il est fâcheux que l'insolent Ixion se jette à la traverse.

Tout cela est bien savant pour Henri IV. D'autres parties sont bien subtiles, et d'une curiosité d'expression bien laborieuse. L'Amour dit :

Sans aimer je veux qu'elle aime Le jugement de soi-même, Ou un bien qui ne soit point, Ou un rien moindre qu'un point, Imaginé dans la niïe Ni visible ni cogniie, Comme Narcis quy aima L'ombre qui le consuma.

Les antithèses ne manquent pas :

La nouvelle amanle Se console et se tourmente, Et dessus un subject feint, Seresjouit et se plaint; Son a/nour est sans caresse, Sans serviteur, sans maîtresse.

On trouve aussi une plaisanterie d'un tour agréable, mélange comique de mythologie et de merveilleux chrétien, mais qui semble une épigramme de sceptique, où Henri IV, je crois, n e se fût pas risqué. Il s'agit de l'Amour :

Et à l'endroit de l'Église, Son corps mystiq disparut ; Et père Alesne accourut Raconter le cas étrange, Disant que c'était un ange Qu'il avait vu s'envo er De la terre dedans l'air.

Dans cette longue suite de vers, on remarque une grande sûreté de tournures, une facilité abondante, l'absence de l'effort, et I habitude du rhyt hme et de la composition poétique. On se demande aussi quel est le sens de cette allégorie : elle n'en peut avoir qu'un. Un poêle philosophe a séduit une religieuse; il lui adresse ces vers, et suppose, par une fiction à la fois présomptueuse et modeste, qu'elle s'est éprise non de lui, mais de l'Amour qui a emprunté ses traits et ses habits. Il dit en parlant de lui-même :

Car mon âge qui grisonne N'a plus ce feu qui bouillonne;

Henri IV n avait que 38 ans en 4594 ; et si sa barbe était déjà grise, il n'avait pas, par malheur, perdu le feu qui bouillonne.

L'Amour, après s'être déguisé, ne sait où mettre son arc, ses flèches, son bandeau et sa torche.

Il s'avise pour le mieux

De laisser tout dans les yeux

De sa chère Gabrielle,

Qui par sa force immortelle

Avait rangé sous sa loi

L'âme et le cœur d'un grand roi.

Quelle apparence que Henri IV ait parlé de Gabrielle d'Estrées à Marie de Beauvilliers, dans un poëme dont il dit :

Sainte, j'ai faict ce discours Pour dépeindre nos amours,

et qu'il dise en parlant de lui-même : « un grand roi ? »

M. Bascle de la Grèze, dans un ouvrage récent (4), cite un cantique composé par Henri IV après la bataille d Ivry, et tiré d'un opuscule très-rare imprimé à Lyon en 4594 ; opuscule que je n'ai pu retrouver. Ici du moins c'est le roi qui parle. Il reste à examiner s'il a trouvé ou emprunté les vers. Ce cantique est assez long, ce qui déjà éveille les doutes. Les deux premières strophes forment une période, séparée en deux parties égales qui se divisent à leur tour en deux membres, conformément aux habitudes des orateurs latins.

Puisqu'il te plaist, Seigneur, d'une heureuse poursu ite Épandre, libéral, sur moi ton serviteur Un monde de bienfaits, et qu'ore en ma faveur Tu as mis justement mes ennemis en fuite;

Je ne veux me cacher sous un ingrat silence, Ni trop fier m'élever en ma faible vertu; Je veux dire que toi ce jour as combattu Et rompu des méchants la superbe arrogance.

Ces métaphores sont bien littéraires et d'une élégance qu'on n'acquiert que par les longues études. La dernière strophe de la pièce en contient une plus

(1) Le Château de Pau, Didron, 1854.

brillante encore, et plus recherchée. Un poêle de profession a des ailes qui le portent au delà de la réalité ; mais un poète qui l'est par hasard voltige à quelques pieds au-dessus des faits et dans leur voisinage ; il ne trouve pas de comparaisons aussi lointaines que celle-ci :

Là, j'ai foulé l'orgueil de l'Espagne trop fière, Et au prix de son sang, j'ai gravé, valeureux, En tranchant coutelas sur son solpaoureux De fuite et lascheté le lasche vitupère.

Ces vers sentent l'école de Ronsard. En lisant le dernier mot, on se rappelle que Dubartas, qui grécisait et latinisait à outrance, était gentilhomme du roi, et qu'il a fait une ode sur la bataille d'Ivry. A-t-il rendu au roi à l'égard de Dieu le même service qu'un autre lui rendra plus tard à l'égard de Gabrielle? Il est vrai qu'on trouve dans ce cantique moins de folles hardiesses et de débauches philologiques que dans les autres poésies de Dubartas; mais, écrivant pour le roi, il a pu modérer son intempérance habituelle, qui l'eût fait tout d'abord reconnaître. Quoi qu'il en soit, il est douteux que Henri IV ait eu le loisir et la liberté d'esprit nécessaires pour composer avec la lenteur qu'apporte le manque d'habitude un hymne d'une pareille étendue. Le jour même de sa victoire, il établit son camp à Rosny, et fait partir des courriers vers les principaux de ses serviteurs et vers les gouverneurs des villes et des provinces. Pendant les quatre jours suivants, il reçoit à soumission la ville de Mantes, puis celle de Vernon, et fait écrire aux grands corps de l'État et aux villes importantes. Ensuite il s'occupe de réunir son conseil, et envoie de nombreuses lettres aux puissances étrangères et aux divers parlements. Toutes ces affaires le mènent au mois d'avril. On pourrait même supposer, d'après certaines apparences, la subite réunion de son conseil, où il convoque les cardinaux de Vendôme et de Lenoncourt, le prolongement de son séjour à Mantes, et le retard obstiné qu'il met à annoncer sa victoire à sa fidèle alliée Elisabeth, tandis qu'il en informe de petits princes étrangers et de petits cantons suisses; on pourrait croire que, satisfait de l'éclatant succès de ses armes à Ivry, il songe un moment à donner des gages aux catholiques par quelque promesse solennelle, peut-être même par une abjuration immédiate que la récente victoire eût fait paraître volontaire. Ce sont là, en tous cas, des signes non équivoques de secrètes préoccupations, qu'il est difficile de pénétrer, mais qu'il faut reconnaître, et qui n'ont pas dû lui permettre d'écrire laborieusement un dithyrambe, même en l'honneur du Dieu des armées. Et quand il fut délivré de ces soucis, sa pieuse reconnaissance avait eu le temps de vieillir ; l'enthousiasme était refroidi, et l'espoir de nouvelles faveurs devait faire tort au souvenir des anciennes.

Que reste-t-il donc à Henri IV de tous les vers qu'on lui attribue? Peut-être ces deux strophes adressées à la marquise de Verneuil :

Le cœur blessé, les yeux en larmes, Ce cœur ne songe qu'à vos charmes , Vous êtes mon unique amour.

— 1(5 —

Jour et nuit pour vous je soupire; Si vous m'aimez à votre tour, J'aurai tout ce que je désire.

Je vous offre sceptre et couronne; Mon sincère amour vous les donne : A qui puis-je mieux les donner?

Roi trop heureux sous votre empire, Je croirai doublement régner, Si j'obtiens ce que je désire.

L'absence d'images, le tour vulgaire et prosaïque de quelques vers, la construction vicieuse et gauche des deux premiers, tout annonce l'inexpérience; l'auteur s'est même aidé , comme d'un appui, de la chanson à Gabrielle. Mais on sent quelque émotion et quelque chaleur. Un habile versificateur eût mis plus d'élégance ; un faiseur médiocre, travaillant pour un autre, n'aurait pas rencontré la vérité du sentiment. Henri IV a pu faire un effort galant pour cette Henriette d'Entragues qu'il a si violemment aimée. Il n'est pas « percé de mille dards; » mais il a

Le cœur blessé, les yeux en larmes;

il offre simplement sa couronne, sans accompagner le cadeau de celte antithèse déclamatoire, où il songeait plus à exalter son courage que son amour :

Je la tiens deBellone; Tenez-la de mon cœur.

Il regrettait de n'avoir gagné qu'un royaume tandis que les yeux de sa maîtresse « devaient régner sur toute la terre; » ici il dit lourdement, mais sans prétention :

A qui puis-je mieux les donner?

Ce n'est pas d'un grand poëte; mais c'est d'un homme qui donne de bon cœur.

Qu'il ait aimé la poésie, rien d'étonnant dans un siècle qui se passionnait pour les vers au point d'en lire de mauvais, et où les rois François Ier, Henri II, Cbarles IX en faisaient tant bien que mal. Mais il Ta peu cultivée. Il guerroyait et administrait au lieu de pâlir sur des rimes rebelles; il gagnait et conservait sa couronne royale sans se soucier de la couronne de lierre du poëte : cela valait peut-être mieux pour la France et pour la poésie. D'ailleurs il a d'autres qualités, et, privé de celle-là, il ne perd qu'une bagatelle : Charles IX y perdrait davantage.

A côté du poëte se présente l'orateur. Les historiens nous donnent deux discours militaires prononcés en face de l'ennemi , à Coutras et à Ivry ; l'éloquence y est vive et entraînante, familière et un peu fanfaronne, et pleine d'une gaieté belliqueuse. D'Aubigné cite la réponse qu'il lit à ses partisans catholiques, quand, au jour même de son avènement, ils le pressaient impérieusement de changer de religion : Me prendre à la gorge, etc. Sa parole est fîère et ardente, énergique et mâle, hardie et noble. Mais on ne peut rien dire de plus ; les habitudes connues des historiens du temps, et leur souci d'imiter servilement les anciens, le's invraisemblances du discours rapporté par Legrain font craindre des changements arbitraires ; quelques apparences d'art oratoire et de science des effets semblent nous avertir que les négligences de l'improvisation, tournées et retournées dans des mains intermédiaires, ont disparu dans des phrases arrondies et sans aspérité, comme ces cailloux que les flots polissent en les roulant. Le jugement doit rester vague et peu précis, pour ne pas être faux; et s'engager dans l'analyse serait entrer dans des routés incertaines et trompeuses. Mais on trouve dans le fonds bupuy le brouillon du discours aux notables, de la main même du roi. En lisant ses propres paroles nous l'entendons parler, comme si nous étions au 4 novembre 4 596, assis dans la grand'- salle du parlement de Rouen Que dis-je? nous surprenons ce que les notables n'ont pu voir, le travail de la composition, la formation des idées.

Ils se seraient peut-être méfié des flatteries royales, s'ils avaient su que le roi n'avait ajouté qu'après réflexion le mot Messieurs^ terme de respect, au commencement, et Mes chers sujets, terme d'affection, au milieu. Ils auraient peut-être moins cru à ses protestations de dévouement, s'ils avaient su que l'amour qu'il porte à ses sujets ne devient une violente amour, et l'envie qu'il a d'être libérateur de la France une extrême envie, que par correction. Enfin nous admirerons plus qu'eux lhabileté de ce discours, parce que nous savons mieux à quoi il tendait. La Ligue était abattue ; mais on bâtit malaisément sur des ruines. Les meilleures réformes n'amènent que des succès tardifs et incertains. Les espérances d'une nation, aux premiers jours d'un nouveau gouvernement, sont vives et impatientes; si les effets ne répondent pas à l'attente publique, Henri IV n'en veut pas être comptable devant la France. Il faut que les notables proposent les mesures; de la sorte, la popularité du roi ne court aucun péril. Si les mesures sont oppressives, le roi n'est que l'exécuteur; si elles sont tout à fait mauvaises, un jour viendra où les inconvénients apparaîtront; et le roi pourra dire après d'utiles expériences : « Voyez la besogne que font vos assemblées; laissez-moi vous gouverner à ma guise. Pour peu que mon administration soit tolérable, elle sera meilleureque celle que vos notablesont voulu fonder.» Cependant il ne veut pas s'abstenir, s'effacer, et leur laisser une liberté qui pourrait compromettre ses intérêts ou contredire ses idées. Le mieux serait que, dans l'adoption des mesures, le roi fût l'auteur véritable, et les notables les auteurs présumés.

Il commence par celle ironie agréable et cette affectation de bonhomie qui lui sont habituelles : « Si je voulais acquérir le titre d'orateur, j'aurais appris quelque longue et belle harangue, et la vous prononcerais avec assez de gravité. » Il rappelle les malheurs de la France : si elle est encore debout, c'est grâce au dévouement de ses serviteurs ; et il cite d'abord les hommes de robe, avant la noblesse et les princes du sang même. Enfin : « Je ne vous ai point appelés comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés; je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre. »

Que devaient faire ces notables, sinon lutter d'abnégation avec un monarque si confiant, et exercer selon ses vœux la puissance qu'il leur offrait? Ils se croient libres; mais que Sully leur apporte des observations au nom du roi , ils les accueilleront, amenderont, obéiront, en paraissant les maîtres. Les décrets seront votés en toute indépendance ; mais, comme il est plus aisé de résister à un roi qui commande qu'à un roi qui demande, ils auront cédé de bonne grâce à la pression de cette flatterie qui les chatouille, et de cette soumission qui les enorgueillit. Ce serait ingratitude que de contrarier cette barbe grise , ce victorieux, qui n'a reconquis ses États que pour les mettre, avec sa personne, en tutelle dans leurs mains.

Les fonds Dupuy, Bétbune et Fontette, et les Archives du royaume nous ont conservé quelques autres discours, dont le texte mérite toute confiance, sinon pour chaque mot en particulier, du moins pour les idées, le tour, le mouvement et les images. M. Berger de Xivrey a eu soin de les insérer dans le recueil des Lettres missives de Henri IV. L'allocution au parlement de Paris, du 21 mai 1597, nous arrive écrite par le secrétairedu cabinet en imitation de l'écriture royale (Dupuy, 407, fol. 25. — Lettres miss. , IV, 764). La copie qui nous représente la harangue du \ 9 avril! 597, à ce même parlement, a un titre de la main du roi (Dupuy, 407, fol. 22. — Lettres missives, IV, 745). Les autres offrent de grandes garanties d'authenticité et de fidélité, parce qu'elles sont contemporaines, écrites par des secrétaires du roi , ou déposées dans des recueils qui font foi, comme les Mémoriaux de la Chambre des comptes.

Ces discours sont au nombre de douze. Huit sont adressés aux parlements de Paris, de Bordeaux ou de Toulouse, ou à leurs présidents ; un autre à la Chambre des comptes ; au Corps de ville ; deux aux députés du clergé.

Six ont trait à l'administration financière ; un à une affaire de justice; deux aux choses ecclésiastiques, et les trois autres à l'enregistrement de l'édit de Nantes.

Les rhétoriques placent au premier rang, parmi les mœurs que l'orateur doit montrer, la simplicité et la modestie. Henri IV affecte la simplicité; mais il s'en faut qu'il soit modeste; il se vante de tout, et sa simplicité même lui fournit des prétextes à se décerner des éloges : « Mes prédécesseurs vous ont donné des paroles avec beaucoup d'apparat; et moi, avec jaquette grise, je vous donnerai les effets. Je n'ai qu'une jaquette grise ; je suis gris par le dehors, mais tout doré au dedans * (Lettres miss., V, 53). Et quand les députés de Bordeaux le surprennent jouant avec ses enfants : « Ne trouvez point étrange de me voir ici folâtrer avec ces petits enfants. Je sais faire les enfants et défaire les hommes. Je viens de faire le fol avec mes enfants; je m'en vais maintenant faire le sage avec vous, et vous donner audience » (Lettres ?niss.,Y, 480). 11 fait sonner ses vertus, son courage, son dévouement à la France : « J'espère dans ce temps-là voir les ennemis... Si je fais mal, je ne vous en apporterai point de nouvelles; car j'y demeurerai » (Lettres m/s.s., IV, 416). — *« Si on me donne une armée, j'apporterai gaiement ma vie pour vous sauver et relever l'Etat ; sinon, il faudra que je recherche des occasions, en me perdant, de donner ma vie avechonneur, aimant mieux faillir à 1 État que si l'Etat me faillait. J'ai assez de courage et pour l'un et pour l'autre » (Lett. miss., IV, 744). — «Faudra-t-il laisser dissiper l'Etat et l'assujettir aux étrangers ? Je m'assure que nul de nous n'a le cœur si lâche que de l'endurer. Pour mon regard je souffr rais plutôt mille morts, et espère vous laisser des enfants pour rois qui n'auront point moindre courage » (Lettres miss., VI, 205).

Mais il veut inspirer la modestie aux autres. Qu'ils ne se figurent pas qu'ils l'égalent en intelligence : « Cet édit a été vu en mon conseil et par moi qui avons assez de jugement pour connaître ce qui est pour le bien de cet État » (Lettres miss., IV, 4io). Il ne souffre même pas qu'ils se croient plus éloquents que lui : « Je pensais que ne fussiez venus que pour prendre congé de moi, comme vous m'avez dit. C'est pourquoi je ne suis préparé à vous répondre ; ce que j'eusse fait en aussi bons termes que ceux que vous m'avez dits » (Ibid., 414). Il leur rappelle ce qu'ils lui doivent : « Je vous ai remis en vos maisons ; vous n'étiez que dans de sales et petites chambres , je vous ai remis dans mon palais» (Ibld.). Enfin il se moque d'eux : « Si vous me faisiez offre de deux ou trois mille écus chacun, ou me donniez avis de prendre vos gages ou ceux des trésoriers de France, ce serait un moyen pour ne point faire des édits; mais vous voulez être bien payés, et pensez avoir beaucoup fait quand vous m'avez fait des remontrances pleines de beaux discours et de belles paroles ; et puis vous allez chauffer et faire tout à votre commodité » (Ibid., 41 5).

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