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Essais de logique, leçons faites à la Sorbonne de 1848 à 1856

Charles Waddington-Kastus · 1857 · Scanned text · Free in the US

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Author
Charles Waddington-Kastus
Language
French
Published
1857
Length
137,967 words · about 9 h 40 min
Sections
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Text
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Contents (11)

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V.

ESSAIS

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :

Avant-propos

Attaché en 1848 à la Faculté des lettres de Paris, en qualité d'agrégé de philosophie, j'y ai fait pendant six années consécutives un cours libre , gratuit , sans aucun espoir d'avancement, sans autre ambition que de faire mon devoir, en ne laissant point tomber par ma faute une institution qui était une des espérances de la philosophie, et qui avait été représentée avec tant d'éclat par des hommes tels que M. Franck, M. Jules Simon, M. Emile Saisset.

Gomme mes maîtres et mes aînés , j'ai toujours tâché dans mes leçons d'éclairer la philosophie par son histoire; mais je me suis placé, si je l'ose dire , à un point de vue particulier, qui peut se définir en peu de mots. En étudiant tour à tour l'histoire de la logique et celle de la psychologie, mon dessein a été de donner satisfaction à un petit nombre d'esprits sérieux qui souhaitent de voir succéder ces histoires spéciales de nos sciences à des généralités un peu vieillies sur les différentes époques et les différents systèmes de la philosophie. C'est avec l'intention de répondre autant qu'il était en moi à ce besoin légitime et chaque jour mieux senti de faire servir l'histoire à l'avancement de chacune des parties de la philosophie , que j'ai pris pour sujet de mes cours d'abord la logique, puis la psychologie. Le moment est peut-être venu de soumettre au public compétent les principaux résultats de cet enseignement. Les Essais dont se

Il AVANT-PROPOS, compose ce volume se rattachent tous à la logique : ils résument, en leur conservant parfois leur forme primitive, les leçons que j'ai consacrées aux études logiques en général, mais surtout à la question si essentielle de la méthode. %

Deux choses semblent nécessaires de nos joui s en philosophie: un caractère moral dans les doctrines qu'elle professe, un caractère scientifique dans la manière dont elle les établit. Telle a été la double préoccupation qui a présidé à la composition de ces Essais, et l'on en remarquera peut-être la trace dans les pages sur la méthode en psychologie ou sur la méthode du panthéisme, et dans la leçon sur le fondement de la propriété que j'ai cru pouvoir y ajouter, d'après les conseils du philosophe éminenl qui présidait le concours où. elle fut prononcée, et dont je serais fier d'obtenir encore une fois le suffrage. Partout, je l'espère, on reconnaîtra l'amour de la vérité , un inviolable attachement à la philosophie, et le désir sincère de mettre en pratique la belle parole de Gicéron qui sert d'épigraphe à ce livre, en suivant jusqu'au boni la raison, soit qu'elle affirme avec une entière assurance ce qu'elle connaît pleinement, soit qu'arrivée au terme de ses efforts légitimes , elle marque elle-même les limites de la certitude et de la science.

Strasbourg, le 21 décembre 1857.

Ch. Waddington.

ESSAI I.

DE L'UTILITÉ DES ÉTUDES LOGIQUES1.

Messieurs ,

Au moment de mêler ma faible voix à celle de tant de professeurs renommés et pleins d'autorité, j'éprouve le besoin de vous dire avec quel profond respect j'aborde cette chaire. Les souvenirs que j'y rencontre me paraissent tellement imposants , que jamais , je crois, je n'aurais osé y porter la parole, si je ne m'étais senti soutenu par la bienveillance de mes aînés, par les conseils et les encouragements de mes maîtres. Mais c'est à une source plus haute encore , si je l'ose dire , que j'ai puisé la confiance qui me manquait : c'est dans le propre sentiment de mon devoir que je trouve la force de l'accomplir. Il s'agit en effet de braver un injuste préjugé , en rappelant «à la jeunesse qui fréquente cette antique Sorbonne les titres effacés d'une science bien chère aux étudiants d'un autre âge, et que notre temps verrait peut-être utilement refleurir. Il s'agit de faire revivre dans cette Faculté des arts une étude qui a été sa gloire pendant des siècles , et qui

1 Discours prononcé à la Sorbonne, le jeudi 12 décembre 1850, pour l'ouverture du Cours complémentaire de philosophie.

2 - DE l'i/TILITÉ

n'a |>:is mérité, que je sache, l'abandon et l'oubli. Peut-êtré les amis de la philosophie me sauront-ils quelque gré d'avoir entrepris cette oeuvre difficile. Puissé-je n'être pas jugé trop inférieur à la tâche que je me suis imposée !

N y a quelques années déjà, un savant professeur, membre de l'Institut, a interprété dans une enceinte voisine les Analytiques d'Aristote que, grâce à lui, nous pouvons aujourd'hui lire en français. Mais lorsque ce courageux et unique exemple nous a été donné, il y avait trois siècles que la logique n'avait pas eu à Paris les honneurs de l'enseignement public. Reléguée depuis trois cents ans dans l'intérieur des collèges, et là même réduite à des proportions de plus en plus étroites , elle a eu successivement à lutter contre le mépris, la haine, le dégoût, l'indifférence.

Notre siècle lui-même, tout en reconnaissant le caractère sérieux et élevé de cette étude , l'a traitée jusqu'ici en science morte. On la respecte en général , mais de loin; on l'admire dans le passé; on en fait l'histoire, suivant le goût dominant de notre époque, mais on ne la cultive pas elle-même; on s'attache à ce qu'elle a été , sans paraître songer à ce qu'elle pourrait cire. Sans être d'humeur chagrine , on peut dire que notre génération, chaque jour plus insouciante des choses de l'esprit , s'adonne chaque jour davantage à la pratique et à la vie matérielle ; il ne nous suffît plus de savoir qu'une chose esl noble et belle; nous demandons avant tout si elle est utile et à quoi elle sert. Or, il faut bien l'avouer, entre toutes les sciences qui composent le domaine si vaste de la philosophie, il n'en est pas nne peut-être qui ait une plus grande réputation d'inutilité que la logique. De là cette injurieuse ignorance où l'on se complaît à son égard. Le grand nombre, qui ne sait de quoi il s'agit, en est encore à répéter des plaisanteries , spirituelles jadis , mais qui ont beaucoup vieilli , et qui sont aujourd'hui sans objet; néanmoins les fameux mots Barbara, Celarent, etc., sont encore en possession d'égayer la foule des personnes qui savent lire , et qui sont en général de l'avis du bourgeois gentilhomme , disant à son maître de philosophie : « Ces mots - là sont trop rébarbatifs. » D'autres , plus équitables, consentent à reconnaître que la discipline logique a pu exercer à une autre époque une bienfaisante influence, que par elle l'Université de Paris a été longtemps la capitale de l'Europe philosophique , qu'elle a entretenu la vie au moyen âge , qu'elle a formé l'esprit nouveau , et que notre langue même lui doit en grande partie sa clarté et sa précision ; mais , à leurs yeux , c'est une étude qui a fait son temps et qu'il est puéril de vouloir restaurer aujourd'hui. Enfin , l'on rencontre dans le monde quelques hommes éclairés , qui ont entendu dire et qui redisent volontiers que la logique est une science certaine , qu'elle a des parties comparables à la plus solide et à la plus subtile géométrie ; ceux-là considèrent la logique comme la science philosophique la plus autorisée ; ils l'estiment sur parole et ne demanderaient pas mieux que de la croire bonne à quelque chose.

Mais comment le public croirait-il à l'utilité d'une étude que les philosophes eux-mêmes renoncent presque tous à défendre? Que dis-je? ils semblent en ignorer l'objet et le domaine; au moins ne sont -ils pas d'accord

A DE L'UTILITÉ

sur ce point fondamental. Les uns, historiens de la logique plutôt que logiciens , et h op enclins ;'i suivre l'opinion du vulgaire ou même de quelque grand philosophe étranger, confondent- la logique avec la scholastique , qui est un de ses abus, el prétendent, en plein xixe siècle, ramener relie science à je ne sais quelle algèbre stérile et l'utile, qu'ils se croient obligés d'appeler, d'après un certain jargon , science des lois formelles du raisonnement ou de la pensée. Les autres, fidèles à la tradition constante de Ja philosophie depuis Aristote jusqu'à Descartes, et depuis Descartes jusqu'à nos jours, persistent à définir la logique comme la définissait Port -Royal: «L'art de bien conduire sa «raison dans la connoissance des choses, tan1 pour « s'instruire soi-même que pour en instruire les autres. • Pour ces derniers , la logique n'est pas occupée à décrire la pensée, mais à la diriger; elle ne cherche pas comment on pense, mais comment on doit penser. Pour qui la comprend ainsi , son utilité ne saurait être un instant douteuse ; elle est aussi manifeste à ce second point de vue qu'elle l'était peu dans la première hypothèse. Pour ma part, je le déclare hautement, si la logique se bornait à renfermer dans des expressions générales et dans des formules sèches et abstraites les lois prétendues formelles de la pensée , ce travail me paraîtrait curieux , mais de nul profit , et je n'oserais y inviter personne. Mais bien loin de consentir à dégrader ainsi l'art de penser en n'y voyant qu'une misérable mnémonique, je crois que la logique esl une science du premier ordre, qui , après avoirmesuré les forces , déterminé les conditions et fixé les limites de l'esprit humain, lui prescrit des règles de conduite et lui enseigne la méthode qu'il doit suivre. Ayant une telle conviction , je n'hésite pas à soutenir que cette étude estime des plus utiles que l'on puisse faire. C'est sur ce point que j'appellerai aujourd'hui votre attention, Messieurs , sans me dissimuler les inconvénients d'un tel sujet qui , par un fâcheux privilège , semhle tenir à la fois du paradoxe et du lieu commun.

J'essaierai d'abord de montrer en général l'utilité de la logique ; je rechercherai ensuite de quelle manière cette science doit être entendue et traitée pour porter tous ses fruits.

I

La logique, ai-je dit, est Fart de penser ou de connaître. Cet art est-il possible? Telle est la première question qui se présente , et qui n'a rien de surprenant de nos jours , mais qui , en vérité , est nouvelle et inouïe en philosophie. Jusqu'ici tous les philosophes avaient toujours pensé qu'il existe une science qui possède le secret de toutes les autres et qui leur sert à toutes d'instrument. Il est vrai qu'ils lui ont donné des noms différents : Socrate et Platon l'appelaient dialectique ; pour Aristote , c'était l'analytique ; avec les stoïciens , le nom de logique a prévalu. Je ne parle pas de la canonique des épicuriens. Au moyen âge, la logique était appelée l'organe de la science. Chez les philosophes modernes , la question de la méthode , étudiée pour elle-même, a été souvent détachée de la logique, dont elle est cependant une partie essentielle, si même elle n'est pas la logique tout entière ; mais dans les temps modernes comme dans l'antiquité, après

0 DE L'UTILITJÉ

comme avant le Discours de la méthode } toute grande école d*1 philosophie a sa dialectique, sa méthode, son arl de penser. JJ est vrai encore que la logique s'est toujours mesurée à ceux qui la cultivaient: aux esprits paresseux, aux épicuriens anciens et modernes, il a suffi d'un petit nombre de préceptes simples et d'une application facile, tandis que les fortes générations, les penseurs vigoureux se sont toujours imposé de longs exercices et une mâle discipline. Mais qu'ils l'aient fuite sérieuse ou frivole, tous les philosophes jusqu'ici attachaient à la logique une égale importance. Si une telle étude n'est d'aucune utilité, expliquez -moi donc, je vous prie, cette longue suite de libres penseurs appliqués à une recherche sans profit. 11 n'est guère dans la nature de l'homme de poursuivre avec une telle persévérance ce qu'il croit ne devoir jamais rencontrer. Si l'on doute aujourd'hui , si l'on met en question l'existence d'un art de penser, serait-ce que l'heure du découragement serait venue? Chose singulière, c'est le siècle qui a proclamé le plus haut le progrès, qui vient le nier, là où il est le plus évident : dans la philosophie, dans la science! En effet, n'est-ce pas nier le progrès, la perfectibilité de notre intelligence et de nos sciences, que de soutenir qu'il est impossible de nous rendre meilleurs et plus parfaits? Mais c'esl apparemment que nous sommes aussi raisonnables qu'il est possible de l'être? Flatter ainsi notre faible raison, ce n'est pas la servir, c'est la trahir, en la livrant à son ennemi le pins dangereux , l'orgueil, donl l'exaltation est si voisine des précipices.

Je n'exagère pas, Messieurs: depuis deux siècles, mais surtout de nos jours, on élève sans cesse contre la logique cette objection qu'elle n'apprend pas, qu'elle ne peut pas apprendre à raisonner. Ce n'est pas un art ou une science , dit-on , c'est la nature elle-même qui fait de nous des êtres pensants. C'est donc une prétention ridicule de vouloir nous rendre raisonnables.

La réponse ëst fort simple. On ne prétend pas donner à l'homme le raisonnement , mais lui enseigner à le bien employer. La logique ne tente donc pas l'impossible , comme on l'insinue pour la couvrir de ridicule ; mais de même que la géométrie ne redresse que les esprits droits, de même la logique ne rend raisonnables que ceux qui ont des dispositions à le devenir. Or, à mon avis , ce n'est pas se montrer fort raisonnable que de croire qu'on l'est assez. Aussi les plus grands hommes se sont-ils bien gardés d'ordinaire d'exprimer un pareil sentiment ; c'est dans le vulgaire seulement que l'on rencontre cette outrecuidance. 11 semblerait pourtant que les esprits d'élite pourraient, plus que d'autres , se passer de culture.

Dira-t-on que la multitude des hommes fait toujours de sa raison le meilleur usage? Voici ce qu'on lit à ce sujet dans la Logique de Port Royal : « Il est étrange combien c'est une qualité rare que cette exactitude de jugement Il n'y a point d'absurdités si insupportables qui ne trouvent des approbateurs. Quiconque a dessein de piper le monde est assuré de trouver des personnes qui seront bien aises d'être pipées ; et les plus ridicules sottises rencontrent toujours des esprits auxquels elles sont proportionnées.... Cette fausseté d'esprit n'est pas seulement cause des erreurs que l'on mêle dans les sciences , mais aussi de la plupart des fautes que l'on commet dans la vie civile, des querelles

(S DE L- UTILITÉ

injustes, des procès ma] fondés, des avis téméraires, des entreprises mal concertées. » Jé ne sais si de uns jours les jugements faux et les erreurs de but genre se rencontrent moins souvent qu'au XVIIe siècle ; mais j'avoue que je suis prêt à répéter avec Arnauld et Nicole que « le sens commun n'est pas chose si com- « mune qu'on le pënse. »

Supposons cependant que tout le monde soit pourvu de bon sens, que même cette précieuse qualité soit également partagée entre tous les hommes , ainsi que l'assure Descartes ; peut-être avec une secrète ironie. Est-ce un motif pour nous enorgueillir, pour négliger toute discipline et renoncer à tout progrès? Le même Descartes nous donne à tous cette leçon: «Ce n'est « pas assez d'avoir l'esprit bon , le principal est de « l'appliquer bien.» Mais voici un autre témoin : Pascal, qui s'est tant moqué des baroco , Pascal entend si peu proscrire la logique elle-même que , dans le passage le plus célèbre de ses écrits , il fait du bien penser le premier et le plus essentiel de nos devoirs : « Travail- « Ions donc à bien penser, dit- il ; voilà le principe de «la morale. » Ainsi Descartes et. Pascal, ces deux adversaires de la scbolastique, reconnaissent tous deux l'existence d'un art de penser; il est vrai qu'ils le conçoivent autrement que les scholastiques , et ils ont bien raison. Ils ne blâment que l'abus de ces formules qui chargent la mémoire sans rien dire à l'esprit ; ce qu'ils veulent, ce qu'on doit vouloir avec eux, c'esl que par une étude profonde et pratique de nos facultés intellectuelles , nous soyons mis en état de les régler, de faire à chacune sa part et de nous rendre propres à toute science et à toute bonne vérité.

Pour faire comprendre la possibilité et l'utilité cle cette étude , il suffit d'invoquer l'exemple de la rhétorique et de la morale. Osera -t- on soutenir que les préceptes soient inutiles pour bien parler ou pour bien écrire ? Par eux , il est vrai , on n'acquiert pas l'éloquence , qui est un don naturel ; mais on peut cultiver, polir, perfectionner les dispositions que l'on tient de la nature. Vous ne pouvez nier la rhétorique, sans nier la supériorité d'un orateur accompli sur le paysan du Danube. De même vous ne pouvez nier la -morale, sans nier du même coup que l'homme puisse devenir meilleur et croître de vertu en vertu. Sans doute on n'invente pas la distinction du bien et du mal , et il est même fort heureux que chacun la possède et la conserve gravée au fond du cœur, en dépit des passions et des systèmes ; mais une éducation morale bien entendue et bien conduite peut nous habituer à mettre le bien où il est véritablement, et à voir le mal tel qu'il est.

Il en est de la logique comme cle la morale et de la rhétorique , avec lesquelles elle offre les analogies les plus frappantes : c'est la même cause, la même utilité, les mêmes avantages. Elle ne crée pas l'homme intellectuel ; mais elle peut le fortifier et le perfectionner par le moyen de certains préceptes d'une solidité incontestable, et que l'expérience des siècles et la sagacité des plus grands esprits ont éprouvés et vérifiés. Ces règles 1 sont puisées dans le spectacle même des erreurs et des progrès de l'esprit humain. Gomme en effet il nous arrive de penser, tantôt bien, tantôt mal, on peut, par une observation patiente , retrouver la marche

1 Sur la nature de ces règles, voir plus loin. Essai 11, fin.

Il) DE L'UTILITÉ

légitime de l'esprit , et l'on pont aussi découvrir les causes des erreurs que l'on a commises, soil dans la vie, soit dans la science, soit dans le raisonnement, soit dans l'appréciation des faits , soit enfin flans les généralisations appuyées sur ces faits. On pont donc établir, d'après une expérience certaine, dus règles dont personne, ne saurait révoquer en doute la parfaite justesse. Ces règles et ces préceptes une fois connus, on peut, en les appliquant assidûment, les faire passer en habitude -et en nature; et c'est par une telle pratique et par de telles habitudes qu'on se rend en quelque sorte incapable de déloyauté, de sophisme et d'erreur. On ne sait pas tout encore; mais du moins on m'affirme pas le faux, et l'on n'en sait que mieux ce que l'on sait. Pour prétendre se passer de la logique, il faut posséder la science parfaite , ou n'aimer point la vérité.

On se fait en général l'idée la plus inexacte dos règles de la logique , ou plutôt de la manière de les appliquer. A entendre ceux qui les attaquent et même quelques-uns de ceux qui les défendent, il semble qu'on soit obligé de les retenir par la mémoire et de les avoir toujours présentes à l'esprit , rangées en ordre comme des livres dans les rayons d'une bibliothèque , de telle sorte qu'au besoin on puisse aisément retrouver la règle que l'on a occasion d'appliquer. Rien n'est plus faux : ce n'est pas ainsi que l'entendent les logiciens ; leur art n'exige pas ce prodigieux exercice de mémoire, ni cette attention impossible à tout objet de notre pensée, à tout jugement de notre esprit, mais il exerce l'intelligence tout entière et entréprend la réforme des habitudes ou des instincts vicieux qui s'y rencontrent. Il n'y a pour cela qu'une méthode,

DES ÉTUDES LOGIQUES. H

mais. elle est infaillible: c'est de substituer à l'habitude mauvaise une autre habitude , et cela par un moyen très-simple , par la répétition fréquente de l'acte meilleur auquel on veut s'accoutumer. C'est ainsi , c'est en procédant pour les actes de l'intelligence comme nous le faisons tous les jours pour certains mouvements du corps , que l'on parvient à former ces habitudes logiques si justement. vantées , qui étendent la capacité de l'esprit , en même temps qu'elles le fortifient et le préservent des faux pas.

Toutes les générations qui ont honoré et cultivé les études logiques , ont reconnu qu'elles contribuaient au progrès de l'intelligence , et que , par exemple , elles introduisaient dans nos idées et dans notre langage l'ordre , la clarté , la précision , la solidité , la justesse. A vrai dire , il n'y a pas une qualité intellectuelle que ces études ne puissent entretenir et développer chez ceux qui en ont le germe. De sages préceptes, si l'on y joint une pratique assidue , peuvent nous inculquer profondément toutes ces vertus scientifiques : l'exactitude des définitions , la rigueur du raisonnement considéré soit dans sa forme , soit dans les objets sur lesquels il porte , l'emploi régulier de la méthode inductive, une juste et exacte mesure de liberté et de déférence à l'autorité du témoignage , la clarté des idées , la précision des termes , la subtilité pour démêler les difficultés de tout genre, la sagacité pour inventer des arguments, etc., etc. Je m'arrête: il serait trop long d'énumérer tous les avantages que l'on peut retirer d'une bonne discipline logique. Aussi bien n'ai-je pas la prétention d'épuiser ce sujet ; je ne puis qu'en indiquer les points principaux.

On néglige aujourd'hui, on dédaigne ce que Ton prisait tant jadis. En est-on plus sage, ou même plus savant? Les théories aventureuses, dans la soiewee ou dans la vie pratique , sont-elles devenues plus rares , cl le bon sens plus commun qu'à d'autres époques? La suite clans les idées, la justesse des appréciations , La profondeur des vues, la rigueur et la solidité du raisonnement, sont-elles des habitudes de peu de prix, ou pensons- nous les posséder à leur" degré le plus éminent?Or, comment nier que ces habitudes puissent être entretenues et confirmées, sinon créées, par celte éducation logique dont je tâchais tout à l'heure d'exposer les principes? Chacun des procédés naturels de l'intelligence est susceptible d'être observé , dirigé , perfectionné, réformé s'il y a lieu, depuis le raisonnement jusqu'à l'imagination, depuis les sens et la mémoire jusqu'à la raison elle-même , dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus pur.

La plus sublime de nos conceptions, celle qui est la règle et la loi suprême de notre intelligence , la notion de Dieu elle-même, est susceptible de progrès. Je n'entends pas seulement parler ici des progrès de l'idée abstraite, mais bien de la croyance en Dieu. Combien d'hommes relèguent dans les régions froides et stériles de l'abstraction une conviction qui devrait leur descendre au cœur et les posséder tout entiers! Une logique bien faite ne saurait -elle donc nous apprendre comment s'opère une si excellente transformation? Quel est ee merveilleux travail de l'esprit qui change l'idée en croyance , je veux dire en une croyance aussi raisonnable qu'ardente? Pourquoi a-t-on pu dire avec raison que e les grandes pensées viennent du cœur,» et comment est-il vrai aussi de dire que certaines pensées , au lieu d'effleurer seulement l'esprit , le pénètrent tout entier, s'y établissent souverainement , et deviennent la source féconde de nos sentiments, de nos affections et de notre vie morale?

En agitant ces graves et délicates questions , la logique nous élève jusque dans le domaine de la religion naturelle. Mais c'est à la morale qu'elle est surtout liée d'une manière étroite. La solution des grands problèmes de la morale dépend en effet de la logique, non pas seulement comme une science dépend de sa méthode, mais d'une autre manière encore, parce que sous toutes les questions logiques se cache la grande question de notre destinée intellectuelle, qui n'est qu'un fragment de notre destinée totale. L'homme est surtout un être moral , mais à la condition d'être intelligent. Privé de toute connaissance , la vertu elle-même lui serait inaccessible. Voilà sans doute ce qui faisait dire à Pascal que travailler à bien penser était le principe de la morale.

Ce caractère moral de la logique est surtout remarquable lorsqu'elle entreprend de montrer que l'esprit humain est capable de la vérité. En nous enseignant à nous servir du doute pour nous en délivrer, en faisant la guerre au scepticisme, elle nous rend, pour la vie même, le plus signalé service; car, il en faut convenir, le doute nous dispose assez mal à l'action; pour être brave et forte, la volonté a besoin d'être soutenue par la certitude. Sans une conviction profonde, sans ardeur pour s'en former une, l'esprit est comme paralysé. Tout le reste s'en ressent. Les idées flottent; la volonté indécise perd toute énergie. L'âme s'affaisse;

\k . DE L'UTILITÉ

incapable de croire, elle l'est bientôt même de douter, et tombe dans l'indifférence, c'est-à-dire dans une apathie qui est une anticipation de la mort, ou plutél une mort continuelle de l'âme, pire que la mort véritable qui ne frappe que le corps et ne dore qu'un moment. On s'imagine encore vivre, quand on est plongé dans les faits et mêlé à leur mobilité qui se détruit elle-même ; mais ce n'est qu'une illusion. On se dit positif et l'on se vante d'échapper à l'inconstance, alors qu'on s'attache à ce qui passe et qu'on néglige les choses intelligibles qui ne passent point ; mais ce n'est qu'une inconséquence et une folie. La logique, qui sait ce que peut donner la réflexion, appuyée sur le sens commun et éclairée par l'histoire, la logique qui connaît les ressources de l'esprit humain et qui en mesure la capacité, peut aussi le guérir de la maladie du doute, el lui inculquer de nouveau le besoin et l'amour de l'idée, de la croyance, de la vie intellectuelle. En retrempant ainsi la foi dans sa vraie source, elle rend l'homme capable du progrès moral pour lequel il est né, pour lequel il doit combattre. En nous restituant la faculté de croire, elle nous démontre que le sentiment inné, universel, qui nous pousse vers la vérité, n'est pas une funeste illusion de notre part ni une affreuse ironie du Créateur, mais une sainte et légitime espérance. Elle accroît ainsi. notre confiance en Dieu et en notre raison, sans toutefois lui permettre de franchir ses justes limites.

Le passage de l'adolescence à la jeunesse réfléchie est un temps d'exubérantes aspirations; le jeune homme livré à lui-même accueille avidement toute doctrine qui se présente à lui; plus curieux d'abord de nouveauté que de vérité, il n'est pas d'idée fausse ou exagérée qu'il ne soit exposé à recevoir comme bonne et excellente. Une étude suffisamment prolongée de la logique peut prévenir un tel danger, en réglant cette première ambition, et en mettant à la place d'une inconstante curiosité l'amour patient et courageux de la science. Celui qui sait les conditions et la valeur du savoir humain, sent tout le prix d'une conviction raisonnable, et s'il ne possède pas encore la vérité, il la cherche du moins dans la voie où elle se trouve. Il est en état, mieux que personne, de procéder régulièrement à cette recherche: il connaît ses puissances, il saura donc s'en servir; il connaît les obstacles, il saura les vaincre.

Une connaissance complète et pratique de tout l'esprit humain nous met aussi en garde contre un défaut bien commun à toute époque, mais surtout de nos jours, où chaque homme se renferme de plus en plus dans l'étude exclusive d'un art ou d'une science. Chacun s'habitue si bien à la méthode spéciale dont le mécanisme lui est familier, qu'il prétend l'appliquer à toutes choses, s'exposant ainsi aux erreurs les plus grossières et les plus ridicules. Il y a bien des siècles déjà que cette maladie est connue et que le remède en a été indiqué. «Il nous semble, dit Aristote, que tout doit être enseigné de la manière à laquelle nous

sommes accoutumés Quelques-uns, trop habitués

aux études mathématiques , ne veulent rien admettre que ce qui est démontré à la manière des mathématiciens ; d'autres , ayant cultivé exclusivement le raisonnement analogique, ne veulent que des exemples; pour d'autres, dont l'imagination a été exercée aux

16 D! L'UTILITÉ

dépens du jugement, il faut le témoignage d'un poëté. Il en esl qui veulent qu'on lèur explique h qu'oïl leur développe tout; tandis que d'autres, soit par légèreté, soit par impuissance de suivre un long raisonnement ,

trouvent tout développement, ennuyeux 11 est d'un

homme raisonnable de ne demander en chaque matière que le degré d'exactitude dont elle est susceptible; il serait également absurde de vouloir qu'un mathématicien fit de la rhétorique et d'exiger d'un orateur des démonstrations en forme C'est pourquoi, dit encore le même Aristote, nous devons nous exercer et habituer à différentes sortes et degrés d'évidence, suivant la nature de chaque objet1.» Or, Messieurs, nulle étude n'est plus propre que celle de la logique à donner cette précieuse habitude, puisqu'elle n'est renfermée exclusivement dans aueune méthode particulière, et qu'elle traite de tout procédé de connaissance, nous montrant à quels objets il s'applique, dans quelle mesure et à quel moment on doit l'employer.

Cette étude si générale, qui cultive et nous apprend à cultiver harmonieusement toutes nos facultés intellectuelles, est d'une utilité chaque jour plus manifeste, en présence de ce débordement d'éducations professionnelles de toutes sortes qui semblent prendre a tâche de nous isoler de plus en plus les uns des autres, en faisant de nous des instruments appropriés à certains usages, au lieu de nous traiter en hommes capables de toute œuvre humaine. Aujourd'hui comme autrefois, et plus qu'autrefois, on tombe dans ee dc-

! Métaph., II, 3, 44; Moï. à Nie, I, I , trad. de M. Peisse.

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