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Dictionnaire des synonymes de la langue française : avec une introd. sur la théorie des synonymes ... suivie d'un supplément

Benjamin Lafaye · 1857 · Scanned text · Free in the US

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About this book

Author
Benjamin Lafaye
Language
French
Published
1857
Length
1,524,913 words · about 106 h 47 min
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Contents (6)

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Front matter

Â

^1

^àNfe

Preface

11 y a plus de vingt ans que je commençai à prendre pour objet spécial de mes études la synonymie française. J'y fus amené par la découverte d'un dictionnaire de Condillac encore présentement inédit. Cet ouvrage, d'un auteur si justement renommé parmi les grammairiens philosophes, excita d'abord ma curiosité, et, à la lecture, il me parut en effet très-remarquable relativement aux définitions. Un esprit aussi droit n'avait pu ignorer combien sous ce rapport tous les dictionnaires sont défectueux et peu satisfaisants. Choqué de ce vice, il avait conçu comme Girard le moyen d'y porter remède , mais différemment la manière de l'appliquer. Suivant Girard, il doit exister dans chaque langue, indépendamment et séparément du vocabulaire , un livre des synonymes qui en soit le complément indispensable. Condillac n'est pas de cet avis. Si on l'en croit, les distinctions synonymiques ne seront point isolées des définitions qu'elles ont pour but d'éclaircir ou de justifier; mais dans le dictionnaire général, au commencement de chaque article, on comparera le mot, dont il y est question, avec tous ceux qui lui ressemblent le plus pour le sens, ou on renverra à l'article où cette comparaison a lieu, de telle sorte que la valeur du mot soit déterminée immédiatement et tout d'un coup.

Exécuté selon ce plan, le dictionnaire de Condillac se distingue oar l'originalité de sa composition. Mais ce qui me frappa le plus en le lisant et ce qu'il s'agit surtout de constater ici, c'est qu'il contient une foule de synonymes, rangés en familles et expliqués avec cette netteté qui fait le charme et le prix de tous les écrits sortis de la même plume. Mai première idée fut de mettre au jour ces richesses, enfouies jusque-

STN. FIAMÇ. a jf PRÉFACE

là , en les joignant à celles que M. Guizot avait recueillies dans son Nouveau dictionnaire des syno7iymes. Mais je ne tardai guère à étendre mes vues, à m'élever dans ma pensée au-dessus du rôle de simple éditeur. J'avais pris goût à ce genre de recherches ; je m'y adonnais avec ardeur ; je m'entourais de tous les livres qui traitent de la distinction des mots synonymes dans les langues modernes ou anciennes. Outre celui de Condillac , pour ce qui regarde la synonymie française ♦ je m'en étais procuré plusieurs, publiés depuis peu , mais sans succès ^ quoique ayant des parties estimables , et , entre autres , le Nouveau choix de synonymes français de Leroy de Flagis*. D'ailleurs, l'étude attentive des traités de synonymie étrangère , qu'aucun philologue français n'avait encore pris la peine de consulter, me démontra bientôt qu'il était possible, avec des précautions, d'en tirer le plus grand parti. Les étrangers avaient commencé par tourner au profit de leurs langues les distinctions de Girard ; il devint évident pour moi que rien n'empêche qu'ils ne nous rendent à leur tour un service analogue, pourvu que nous sachions le leur demander.

Je conçus donc une vaste entreprise , ayant pour objet d'élever à la synonymie française un véritable monument , en employant et en fondant dans une œuvre unique , selon des règles certaines , tous les essais antérieurs , tant ceux qu'avait rassemblés l'auteur du dernier recueil général, M. Guizot, que ceux qu'il n'avait pu connaître. C'était dans la circonstance , pour le bien de la science et l'utilité des lecteurs , le seul parti convenable. Fallait-il aux anciennes distinctions continuer sans fin et sans fruit à en ajouter d'autres , ou identiques ou contradictoires, qui viendraient s'entasser pêle-mêle et comme par alluvion dans une compilation indigeste? Non sans doute; c'eût été augmenter de plus en plus le désordre, la confusion et l'incertitude, qui rendent s/

PRÉFACE. 111

imparfaits et si peu profitables les dictionnaires, prétendus universels, de mes prédécesseurs immédiats.

Dans une théorie sur les synonymes , M. Guizot , il y a près d'un demi -siècle, invitant les grammairiens de l'époque à suivre la route qu'il se bornait à indiquer, leur recommandait de ne point s'arrêter aux détails , aux recherches particulières , mais de s'élever aux généralités et aux vues d'ensemble, afin « de ne pas perdre le fruit des lumières acquises et des matériaux amassés. » Jusqu'ici personne encore n'avait répondu à son appel; tant ces études abstraites et sévères étaient peu capables de tenter noè écrivains philosophes , au milieu d'un siècle entièrement absorbé par des occupations d'un intérêt plus sensible. Sans les encouragements de cet esprit supérieur qui a bien voulu être mon guide , jamais peut-être je ne me serais chargé de cette tâche , bien que pleinement convaincu que, avec des ressources dont personne n'avait disposé avant moi et en remaniant le sujet d'une manière générale et philosophique, je parviendrais à former de la substance de tous les ouvrages précédents du même genre un ouvrage plus métho« dique , mieux ordonné et incomparablement plus utile.

A présent que ce travail de synthèse et d'organisation est achevé, et le moment venu d'eu exposer le fruit au grand jour de la publicité, je ne puis me défendre d'un sentiment de crainte en pensant aux imperfections inévitables dans une oeuvre de si longue haleine. J'espère pourtant qu'elles seront compensées aux yeux du lecteur par des quahtés particulières. De tous les dictionnaires des synonymes français, celui-ci est le plus complet; c'est le seul qui reproduise en un corps d'ouvrage unique et sous une forme raisonnée tout ce qui jusqu'à présent avait été écrit d'essentiel sur cette matière; le seul de quelque étendue qui ne se réduise pas à une simple compilation, remplie de contradictions et de doubles emplois; le seul qui commence chaque article en marquant l'idée commune à tous les mots dont il y est question ; le seul enûn dans

IV RÉFACE.

lequel les distinctions établies se trouvent justifiées par des citations décisives empruntées à nos écrivains du xvu" siècle et du xviii" les plus purs et les plus justement estimés.

La première partie a déjà subi l'épreuve de Topinion. C'est, avec un peu moins d'appareil scientifique, le livre que j'avais publié en 1841 afin de pressentir le succès du tout par celui de ce fragment. Or , en voyant la manière dont Tlnstitut, l'Université et, dans la presse, les écrivains les plus compétents ont accueilli cet essai, je ne puis m'empêcher d'attendre avec quelque confiance le sort réservé dans le public au dictionnaire tout entier. La partie déjà connue, et que j'ai dû perfectionner aprèrs les encouragements très-flatteurs dont elle a été l'objet, se retrouve ici avec de notables améliorations : toutes les distinctions ont été revues , quelques-unes éclaircies ou réformées; le long article qui se rapporte à la synonymie des adverbes et des phrases adverbiales a été refait en entier ; de nouveaux développements et de nouveaux exemples ont augmenté de près d'un tiers l'œuvre primitive, en même temps qu'elle était purgée avec le plus grand soin des fautes qu'y avait relevées la critique. Quant à la seconde partie, à celle qui n'avait point encore vu le jour, elle se recommande par sa nature même ; elle sera vraisemblablement plus goûtée que la première, parce qu'elle est moins abstraite, moins mêlée de théorie.

Les circonstances, du reste, paraissent être favorables pour rappeler l'attention du public sur ces études si injustement négligées, pour ne pas dire totalement inconnues.

Au xviii* siècle, plusieurs écrivains philosophes, Voltaire, Condillac, d'Alembert et Diderot, imitant l'abbé Girard, s'appliquèrent à distinguer les mots synonymes, bien convaincus qu'ils étaient de l'utilité de leurs efforts pour fixer, pour rendre désormais invariable la qualité de notre langue la plus caractéristique, sa précision. Mais, au commencement de notre époque, leurs erreurs en métaphysique et en morale firent tor*.

PREFACE. V

dans Topinion à leurs travaux et à leurs productions philologiques. Comme on réprouva les unes, on rejeta les autres, quoiqu'il n'y ait entre les unes et les autres aucune connexité. Les funestes doctrines des Encyclopédistes n'empêchent pas qu'ils n'aient possédé au plus haut degré l'esprit philosophique et qu'ils ne l'aient fort heureusement employé , sinon à rendre la langue française plus parfaite, au moins à en perpétuer l'usage, en faisant mieux connaître toutes ses perfections et son aptitude merveilleuse à servir tous les besoins de la pensée. Aujourd'hui que l'ardeur de la réaction s'est calmée et que la philosophie a repris la droite voie, nous sommes plus capables de juger sans passion le siècle dernier, nous avons moin» de peine à reconnaître les services qu'il a rendus à la langue et à estimer, comme écrivains, des hommes que nous condamnons absolument ou en partie comme philosophes. Avec ces dispositions à l'impartialité, notre temps, selon toute apparence, saura convenablement apprécier dans le présent livre une des meilleures choses que nous ait laissées la philosophie du xviii^ siècle, c'est-à-dire ses observations sur les significations exactes des mots vulgairement réputés synonymes.

Notre littérature et notre langue classiques jouissent en ce moment d'un retour de faveur signalé. Jamais on n'en a mieux senti le prix que depuis certaines tentatives d'indépendance dont on ne s'avise plus guère de vanter le succès. Jamais on n'a plus généralement reconnu notre impuissance à réussir dans les lettres autrement qu'en nous remettant sous la forte discipline des grands écrivains, qui n'y ont si merveilleusement réussi qu'à cause de la parfaite conformité de leurs idées et de leurs expressions avec notre caractère national. Le temps n'est plus où^ sous prétexte de donner l'essor au génie, on prenait plaisir à dénigrer notre passé littéraire, oii on regardait comme une marque de petitesse d'esprit d'observer des règles, de respecter la tradition et l'usage, de rechercher dans l'emploi des mots la netteté et la justesse. Pour le style

VI PRÉFACE.

en particulier, nous revenons naturellement à celui du bon sens, à celui qui se distingue avant tout par la clarté, et qu'on peut appeler proprement le style français, tant il convient à nos instincts intellectuels. En conserver les formes et les expressions essentielles, telles qu'elles ont été consacrées par les chefs-d'œuvre des deux derniers siècles, paraît être devenu désormais en littérature une obligation dont ne saurait dispenser le génie même.

LISTE DES AUTEURS

CITÉS EN ABRÉGÉ DANS CE DKlTïONNAIRB.

ÀCAD. Académie. Le dictionnaire de TAcadémie.

Barth. Barthélémy.

Bbaum. Beaumarchais.

Beauz. Beauzée.

BoiL. Boileau.

Boss. Bossu et.

BouH. Bouhours.

BouRD. Bourdaloue.

BûFF. Buffon.

Charr, Charron.

CoND. Condillac.

Corn. Corneille.

D'ag. D'Aguesseau.

D'al, D'Alembert.

Delaf. Mme de La Fayette.

Desc. Descartes.

Dest. Destouches.

DocL. Duclos.

DuDEFF. Mme du Deffand.

FÉN. Fénelon.

Fléch. Fléchier.

Font. Fontenelle.

GiR. Girard.

Guiz. Guizot.

Ham. Hamilton.

J. B. Rouss Jean-Baptiste Rousseau.

J. J. Jean-Jacques Rousseau .

LABS. Labruyère

Laf. Lafontaiue.

Lah. Laharpe.

Laroch. Larochefoucauld.

Lav. Laveaux.

Les. Lesage.

Mal. Malebranche.

Malh. Malherbe.

Marm. Marmontel.

Mass. Massiilon.

Mol. Molière.

MoNTAiGN. Montaigne.

MoNTESQ. Montesquieu.

Nie. Nicole.

P. A. Le Père André.

Pasc. Pascal.

R.\c. Racine.

Rayn. Raynal.

Regn. Regnard.

Riv. Rivarol.

RoLL. Rollin.

RouB. Roubaud.

S. -S. Le duc de Saint-Simon.

Scarr. Scarron.

SÉv. Mme de Sévigné.

Trév. Trévoux. Le dictionnaire de Trévoux.

Vaug. Vaugelas,

Vauv. Vauvenaigues.

Vert. Vertot.

Volt. Voltaire.

INTRODUCTION,

I. Objet et nécessité des travaux de la lexicologie relativement aux synonymes.

Dès Tâge le plus tendre et avant toute réflexion, nous apprenons de nos parents à parler. Plus tard ce qui n'avait été qu'un jeu devient une étude ; des maîtres nous enseignent à bien parler. Bien parler, c'est, tout ensemble, parler purement, parler correctement et parler convenablement eu égard au sujet, à la situation, au temps, au lieu, aux personnes. La première condition regarde les mots pris en eux-mêmes ; comme ils sont les matériaux qui entrent ^ans la composition du discours , il faut avant tout les connaître , en savoir la nature , la valeur, les diverses acceptions , de manière à ne les point confondre. On donne le nom de lexicologie à la science qui s'occupe de déterminer les significations des mots , et celui de dictionnaires aux livres où ses décisions se trouvent consignées. Ensuite, les éléments que les dictionnaires donnent séparés doivent subir certaines modifications et certaines combinaisons d'après des règles prescrites et sanctionnées par Fusage : sur ce point , c'est la grammaire qu'il faut consulter. Elle est une espèce de code où sont recueillis les arrêts de l'usage concernant l'organisation matérielle ou le mécanisme du discours , le tour des phrases , les inflexions et la disposition des mots , suivant les rapports qu'on leur veut faire exprimer. Enfin les rhétoriques et les poétiques ont pour objet les convenances du style , les procédés et les artifices de langage nécessaires quand on veut traiter avec succès tel ou tel sujet, produire sûrement telle ou telle impression.

Entre ces trois parties de l'art de bien dire, qui se rapportent, la première à la justesse, la seconde à la correction et la troisième à l'expression, la dernière est d'une utilité moins générale. Le dictionnaire et la grammaire sont pour tous les hommes des manuels indispensables , parce que tous les hommes doivent employer les termes propres, et dans leur arrangement se conformer à la pratique commune ; mais la rhétorique et la poétique ne s'adressent qu'au petit nombre de ceux qui se proposent d'exercer par la parole une certaine influence sur l'esprit ou le cœur de leurs semblables. A celte première différence s'en joint une seconde tout aussi importante. La lexicologie et la grammaire commandent, imposent des règles; la rhétorique donne des conseils. On ne saurait désobéir aux unes ou même en néghger l'étude , sans encourir le reproche d'ignorance et de barbarie, sans aller contre le but du langage, qui est de se faire comprendre ; celui qui ne connaît ou ne suit pas les prescriptions de la rhétorique ne s'expose pas par cela seul et nécessairement à manquer l'effet qu'il attend de ses paroles. C'est que la lexicologie et la grammaire

VllI INTRODUCTION.

promulguent au nom de l'usage des lois fixes et absolues; tandis que la rhétorique indique des moyens dont le succès dépend en grande partie du génie de celui qui parle , du caractère de ceux à qui il parle et de plusieurs circonstances non moins variables au milieu desquelles il parle. Et , pour ne tenir compte que du génie de celui qui narle, on peut dire que l'éloquence cl la poésie sont plutôt des talents que des arts, et que jamais la rhétorique n'allume le feu sacré dans l'âme de celui qui ne l'a point reçu du ciel.

Puisque les déterminations de la lexicologie et les règles de la grammaire intéressent tous les membres de la nation et sont indispensablement obligatoires ; puisque, d'autre part, les préceptes de la rhétorique, destmés à quelques-uns seulement , ont une efficacité fort incertaine , ne semble-t-il pas s'ensuivre que les études lexicologiques et grammaticales ont du être de tout temps plus cultivées que la troisième partie de l'art de bien dire? Ce serait une erreur de le penser. La grammaire, il est vrai, quoique la théorie et la rédaction en soient abandonnées à des savants modestes et peu estimés , n'a jamais cessé de jouir d'un assez grand crédit : elle est l'objet de nombreux traités, et il n'y en a pas qui soient recherchés par autant de lecteurs. Mais on ne saurait imaginer toute la néghgence apportée dans les travaux de la lexicologie et combien peu de prix on attache en général à leur perfectionnement ; comme si la connaissance de la propriété des termes était chose trop facile ou trop indifférente pour mériter qu'on en fasse, ainsi que de la rhétorique, une partie essentielle de l'art de bien parler, et qu'on s'apphque à l'acquérir.

Le", dictionnaires ont pour tâche principale de définir les mots de telle sorte qu'iU ne soient pris ni à contre-sens par celui qui parle ou écrit, non plus que par l'auditeur ou le lecteur, ni en sens divers par les uns et par les autres, ce qui occasionnerait inévitablement des méprises et des malentendus. Or, il s'en faut de beaucoup que les définifions qui s'y trouvent répondent à cette idée. A pai't un très-[)etit nombre de termes significatifs d'idées simples et claires par ellcsmèmcis, tous les mots sont susceptibles de définition, parce que tous, exprimant des collections d'idées élémentaires ou des nuances, se peuvent résoudre en termes qui représentent celles-ci d'une manière distincte et détaillée. C'est seulement à l'égard de ces mots complexes que nous prétendons crifiquer le travail des dictionnaires; il y aurait de l'injustice à exiger par rapport aux autres une rigueur reconnue impossible.

Que parmi les définitions des dicfionnaires il y en ait de fausses, c'est un mal sans doute, mais un mal de peu de conséquence ; car il est présumable qu'elles choqueront à la longue le bon sens des vocabulistes , et qu'ils sauront bien les corriger. Mais on peut reprocher aux dicfionnaires un vice tout autrement grave, parce qu'il réside dans la manière même de définir, et que leurs auteurs ne paraissent pas soupçonner combien elle est défectueuse. Ils se bornent pour l'ordinaire à traduire un mot par un autre; ce qui est en même temps ne rien exphquer et faire naître dans l'esprit du lecteur une erreur manifeste. G'çst ne rien expliquer, si le lecteur ne connaît pas le sens du mot par lequel on définit.

INTRODUCTION. IX

ou si ce mot, comme il arrive presque toujours, se trouve défini à son tour par celui même à qui il sert de définition, de sorte qu'on soit renvoyé de l'un à l'autre sans rien apprendre de l'un ni de l'autre. Ensuite, c'est induire en erreur en faisant croire à une identité absolue de signification entre le mot expliqué et le mot qui explique, identité qui a très-rarement, ou plutôt qui n'a jamais lieu. Ainsi, presque toutes les définitions des dictionnaires sont illusoires ; elles promènent le lecteur d'un volume ou d'un mot à un autre , sans repos et sans fruit , sans jamais lui rien enseigner d'essentiel qui le satisfasse et l'arrête détiniUvement, elles le font rouler dans un même cercle, cercle vicieux suivant la juste expression des logiciens; et, si on s'en rapportait aux vocabulistes, il faudrait tenir pour équivalents, c'est-à-dire pour synonymes^ car tel est le nom donné aux mots prétendus égaux pour le sens, non-seulement ceux qu'ils quafifient ainsi formellement, non-seulement ceux auxquels ils appliquent la même définition, soit sans détour , soit en ayant l'air de la varier en variant un peu les termes, mais encore tous ceux qu'ils font servir de définitions les uns aux autres, et le nombre en est fort considérable. Consultez le dictionnaire seul, vous vous imaginerez, par exemple, que la synonymie est parfaite, et qu'il n'y a jamais de choix à faire entre gourmand et glouton ; ladre et crasseux; intelligent et entendu; trouver et rencontrer; bétail et bestiaux ; enchérirai renchérir; odorant et oloriférant; étincelle et bluette; ineffaçable et indélébile ; grandeur d'âme, générosité et magnanimité; et ainsi d'une foule d'autres.

Sous ce rapport, tous les dictionnaires pèchent également et à peu près au même degré. Celui de l'Académie détermine de la même manière que les autres les significafions des mots : ou, pour parler exactement, il est à cet égard le modèle que les autres copient. L'Académie, à la vérité, a senti et déclaré dès le principe que, pour définir les termes, il ne fallait pas se contenter d'en faire connaître les synonymes; mais, dans la pratique, il lui arrive presque toujours de s'en contenter. Aussi, tout ce que nous disons ou dirons des dictionnaires s'étend à tous, bien que s'appliquant particulièrement à celui de l'Académie, le vrai régulateur de la langue française. C'est donc de celui-ci que nous emprunterons d'aljoid un exemple qui mette en évidence ce qu'il y a d'insuffisant dans ces ébauches de définitions.

Qu'on tâche de concevoir, d'après l'Académie, les sens attachés aux verbes suivants :

Blâmer : improuver, reprendre, condamner.

Improuver : désapprouver, blâmer.

Désapprouver : blâmer, condamner, trouver mauvais.

Réprouver : rejeter une chose, la désapprouver, la condamner.

Reprendre : blâmer, censurer, critiquer, trouver à redire.

Condamner : blâmer, désapprouver, rejeter.

Désavouer (fig.) : désapprouver, condamner, réprouver.

Censurer : blâmer, critiquer, reprendre.

Critiquer : censurer, trouver à redire.

X INTRODUCTION.

Redire {trouver à) : reprendre, blâmer, censurer.

Contrôler : reprendre, critiquer, censurer.

Fronder : blâmer, condamner, ciiiiquer.

Épiloguer : censurer, trouver à redire.

Au lieu d'instruire le lecteur, ne semble-t-on pas se jouer de lui ? Et que sait il de plus après qu'avant, sinon que tous ces verbes sont synonymes et qu'o» peut indistinctement dans tous les cas employer celui-ci ou celui-là* ? Du reste ces définitions ne sont point rares dans les dictionnaires; elles s'y rencontrent par centaines, par milliers; et ce sont elles apparemment qui ont fait dire à Rivarol que l'Académie avait manqué la presque totalité de ses définitions.

Eu somme, les dictionnaires ne définissent point, ou ils définissent d'une ma nière incomplète, en même temps qu'ils accréditent une erreur. Ils désignent d'une manière générale et approchante l'ordre d*idées exprimé parle mot donné, sans insister sur la place qu'il y occupe, sur le caractère particulier qui le distingue comme espèce dans le genre. Ils mettent sans plus de rigueur chaque mot à côté d'un autre ou d'autres mots qui lui ressemblent à peu près. Indication insuffisante qui ne fait pas connaître, qui laisse flotter dans le vague la propriété des termes, qui n'apprend rien sur le choix qu'il convient d'en faire dans les diverses circonstances, et qui n'a d'autre résultat positif que de former une masse énorme de mots qui surchargent la langue en l'appauvrissant d'idées. Les Dictionnaires des synonymes ont pour objet de remédier à cette double imperfection. Ce sont, en ce qui regarde les définitions, des compléments des dictionnaires ordinaires. Posant en principe qu'il ne saurait y avoir de synonymes parfaits, surtout dans la langue usuelle d'un peuple avancé en civihsation, ils réunissent en familles les mots qui expressément ou implicitement sont tenus pour tels , et ils assignent à chacun une idée nette et qui lui convient exclusivement.

Synonyme vient de deux mots grecs aùv, avec, ensemble, et ovofxa, nom, pour marquer que les termes ainsi qualifiés nomment ou désignent ensemble, ou les uns comme les autres, les mêmes choses, les mêmes idées. Il y a effectivement des mots regardés comme tout à fait équivalents par les poètes, par les mauvais surtout, qui ne consultent en les employant que le besoin de la mesure et celui de la rime. Ce qui a fait dire à Port-Royal : « Combien la rime n'a-t-elle pas engagé de gens à mentir? » Ainsi, dans nos collèges, les élèves, pour s'aider à versifier en latin, ont entre les mains un dictionnaire intitulé : Gradus ad Pamassum, et dans lequel à côté de chaque mot se trouve l'indication de ses synonymes. Parmi ces derniers, qu'il y en ait un qui consente à entrer dans le vers, il est immanquablement préféré, dût-il former un contre-sens ou faire dire un mensonge.

Cependant, il n'y a jamais identité de significafion entre les mots réputés synonymes. Ils ont entre eux le même rapport que les variétés d'une même couleur principale. Au premier coup d'oeil et à distance, ils semblent tous se confondre, tant les nuances qui les séparent sont légères. Mais, en y regardant de

1. Pour leurs différences, voy. Blâmer, désapprouver , etc., p. 401 et suiv.

INTRODUCTION. XI

près, on aperçoit ce qu'il y a de particulier dans chacune de ces nuances, ou, pour parler sans figure , on s'aperçoit que chaque mot est marqué de traits distinclifs qui le rendent seul propre à exprimer dans certaines circonstances l'idée générale qu'ils représentent tous.

Conforinément à ces deux manières de voir, celle du vulgaire et des versificateurs, suggérée ou entretenue par les vocabulistes, et celle des grammairiens philosophes partagée par tous les bons écrivains, les synonymes sont devenus le sujet de deux sortes d'ouvrages également appelés Dictionnaires des synonymes. Dans les uns, comme dans le Gradus, n'ayant égard qu'à leur ressemblance et les prenant pour ce que les donnent les dictionnaires ordinaires , on les a rassemblés par groupes afin que le lecteur pût à son gré se servir de celui-ci ou de celui-là, mais sans lui indiquer de choix. Tels sont le Dictionnaire de Timothée de Livoy, augmenté par Beauzée, en français, et celui de Rabbi, en italien ; tel fut chez les Grecs YOnomastictm de Julius Pollux. Dans les autres, les mots synonymes, c'est-à-dire en partie synonymes, car on n'en reconnaît point qui le soient entièrement, se trouvent aussi rangés en famille, en raison de leur ressemblance; mais à chacun est assignée une nuance propre qui le caractérise et ne permet pas d'en employer un autre dans certaines occasions. Là, on dirait des livres d'histoire, de mathématiques, de morale, jetés pêle-mêle sur les. rayons d'une bibhothèque; ici, des échantillons de minéraux réguUèrement classés dans un cabinet d'histoire naturelle. Nous entendons exclusivement par Dictionnaires des synomjïnes des ouvrages *lu second genre, quoique cette dénomination convienne mieux à ceux du premier, où l'on ne tient pas compte des différences, où l'on ne semble pas y croire.

Tel est le sens du mot synonyme; tel est celui de Fexpression Dictionnaire des synonymes. Si l'usage n'avait consacré cette dernière, il faudrait la remplacer par celle de Dictionnaire anti-synonymique ; car l'espèce d'ouvrage qu'elle désigne est destinée à dissiper l'apparente synonymie à la faveur de laquelle les dictionnaires ordinaites, sans avoir l'air d'abandonner leur tâche, se dispensent réellement de définir les mots.

Un pareil ouvrage est une nécessité pour tout esprit droit et judicieux qui ayant à cœur la clarté et la précision du discours ne se contfente pas d'une idée telle quelle des choses. Les dictionnaires ne donnent sur les acceptions des mots que des à peu près. Mais leurs définitions ne seraient ni inexactes, ni incomplètes, ni évasives, qu'elles ne satisferaient point encore, parce qu'elles sont arbitraires et dogmatiquement imposées. Et fussent-elles justifiées, en même temps qu'elles marqueraient fidèlement tous les traits caractéristiques de l'idée dont le mot est le signe, elles ne peuvent obtenir assez de développement dans le dictionnaire général pour être nettement et distinctement entendues. Voilà poiu*- quoi un dictionnaire parfait sous ce rapport ne rendrait pas inutile l'usage du dictionnaire des synonymes. Il ne suffit pas de définitions irréprochables pour mettre en état de discerner toujours et sûrement la propriété des termes ; il faut de plus en raonrochanl les définitions de ceux dont le sens se touche, faire res-

XII INTRODUCTION.

sortir leurs nuances distinclives, et pour cela ce n'est pas trop la plupart du temps d'une longue comparaison où on les oppose les uns aux autres sous toutes l^s faces, au moyen de phrases faites à dessein ou d'exemples empruntés aux écrivains les plus considérables. Voilà pourquoi les dictionnaires des synonymes, abrégés de Girard, que Boiste et Laveaux ont joints à leurs grands dictionnaires augmentent le volume de ceux-ci sans rien ajouter à leur valeur. Le fait est qu'une foule de distinctions ne s'y comprennent plus, faute d'explications et de détails. De là vient aussi en partie que les Synonymes latins de Gardin Dumesnil, imitation écourtée de Girard, .sont si insignifiants et si peu utiles à étudier*. Voilà pourquoi enfin on ne saurait donner du travail d'un synonymiste une analyse fidèle et claire, surtout quand on s'attache, ainsi que l'a fait M. Guizot par rapport à Roubaud, non pas à résumer sa pensée, mais à transcrire quelques phrases avec les termes mêmes dont l'auteur s'est servi.

Les dictionnaires ordinaires ont pour inconvénients de laisser dans l'incertitude touchant la signification propre des mots, et, en ce qui concerne le choix de ceux-ci , de favoriser la paresse et Tindiflérence , de fournir au verbiage un aliment et un encouragement. En combattant deux effets si déplorables, le dictionnaire des synonymes rend un double service. 11 y a plus : sans les lumières qu'il prêle , on ne saisirait pas toujours dans les auteurs classiques des finesses qui tiennent à des nuances de sens fort délicates. Par exemple , Laharpe rapporte, dans son Cours de littérature, qu'à l'époque de la Révolution l'impudence des mœurs fut telle , que les femmes en vinrent à s'habiller sans se vêtir; expression admirable, mais dont la justesse parfaite doit échapper à bien des lecteurs, à tous ceux qui s'en rapportent aux dictionnaires pour les sens des mots : les dictionnaires définissent s'habiller par se vêtir, et se vêtir par s'habiller. Vous lisez dans Montaigne que c'est trahison de se marier sans s'épouser V que , pour donner comme il faut, on doit épandre le grain, non pas le répandre '; et qu'en faisant souvent le piteux on n'est pitoyable à personne *. Bornez-vous à consulter le meilleur de nos dictionnaires , celui de l'Académie , vous ne parviendrez pas avec son aide seule à comprendre tout ce qu'il y a de spirituel et de juste dans ces trois phrases. Vous y trouverez la même définifion appliquée à se marier et à s'épouser, à épandre et à répandre, k piteux et h pitoyable. Il arrive bien quelquefois aux vocabulisles de mettre des différences entre les définitions des mots opposés par les auteurs; mais d'ordinaire, ou ces différences sont fausses, comme celle, par exemple, que prétend établir l'Académie entre c'est à vous à et c'est à vous de, ou elles ne sont qu'apparentes et en les pressant on en fait aisément ressortir tout ce qu'elles contiennent d'illusoire. A la fin du chapitre intitulé :.De Democritus et Heraclitus , le même Montaigne écrit que , notre propre et pécu-

1. Le même reproche ne saurait être fait à l'excellent Traité des synonymes de la langue latine 4e M. E. Barrault, auquel l'Institut a décerné le prix de linguistiq'je en 1853.

2. I.iv. III , chap. Y.

3. III, VI.

4. III , IX.

INTRODUCTION. XIII

lière condition est autant ridicule que risible. Voulant m'expliquer ce qui distingue ces deux derniers adjectifs, j'ouvre le dictionnaire de l'Académie et j'y lis : ridicule , digne de risée , de moquerie ; risibie , digne de moquerie. Définitions absolument équivalentes , ou bien la différence tient au mot risée , qui est dans la première et non dans la seconde. Mais en cherchant la définition de risée, je trouve moquerie. De sorte que, à dire le vrai, on se donne l'air de définir différemment des mots qu'on définit tout à fait de même , et si dans la phrase de Montaigne on substituait les définitions aux définis , on aurait pour résultat ; Notre propre et péculière condition est autant digne de moquerie et de moquerie que de moquerie *.

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