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Chapitre 1 Des Ioihks-lsttbss
Dt tout temps les rhéteurs ont ete malheureusement
disp-: nsidérei les lettres comme un objet distinct
utes les études morales: en sorte qu'a les entendre. lient avoit des règles tellement sûres, que d'elles-mêmes elles pouvoient produire 1rs chefs- De ette multitude de livres techniques ou l'on nous apprend a étudier les lettres comme un exacte; ou l'on nous dles sont les conditions du ^enie : <_«u ; i révéler ses secrets et nous ini-
os. S'il falloil en croire de tels
maîtres . on arriverort a la perfection de l'intelligence
dme on arrive î la perfection aun art: c'est la mâme
mardi - mêmes degrés; on nous indique
mojqps d'avoir lu talent et de le varier selon les
comment le langage peut être
pie. tempère ou sublime. os oaisfl m exactement
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ies figures de rhétorique qui rendent le style plus ou moins imposant. Tout cela est tracé dans les livres; rien ne fut jamais plus précis ni plus méthodique que l'ordre et la distinction de toutes ces règles.
Dans un temps où l'enseignement des lois morales qui forment le cœur de l'homme marchoit à côté de l'enseignement des préceptes destinés à former son esprit, cet isolement des règles littéraires auroit bien pu paroître ridicule, mais ne point s'offrir sous un aspect dangereux. Tandis que, d'un côté, les lettres suivoient leur méthode abstraite, de l'autre, la religion s'emparoit de toute l'intelligence, et le talent se trouvoit développé et agrandi , bien moins par les études littéraires que par les leçons religieuses. Ainsi , de faux systèmes d'enseignement perdoient leur danger , tant que la religion étoit présente pour en modifier l'influence.
Mais lorsque la religion a cessé d'avoir son autorité, et qu'il ne reste aux lettres humaines que leur direction technique, les esprits sont menacés d'être égarés dans de fausses routes, sans jamais être rappelés à la vérité; et le talent même, trompé par des leçons toutes matérielles , ne trouve plus cette vie active qu'il puisoit naturellement dans les études morales.
C'est alors qu'il importe de montrer le vide des théories savantes des arts qui ne s'établissent pas sur la religion; c'est alors qu'on sent le besoin de renouveler les systèmes d'études; et que, loin de maintenir l'ancienne séparation des lettres et de la morale , on doit au contraire faire comprendre la nécessité de leur alliance dans l'intérêt même du génie.
C'est ce que j'ai tenté dans cet ouvrage. Il me semble qu'un tel essai répond à la fois aux besoins des lettres et de la religion. Je n'ai garde de me présenter avec de nouveaux systèmes d'études; je crois, au contraire, n'avoir dit que des choses qui sont fort anciennes ; mais cela même peut quelquefois ressembler à une nouveauté ' .
Il n'y a pas en effet jusqu'au titre de ce chapitre qui ne doive paroître nouveau à quelques hommes. Qui ne sait par quels efforts on a voulu repousser ce nom de bonnes-lettres , qui annonce l'alliance de la science et de la vertu, du talent et de la morale, du génie et de la vérité ? On ignoroit que les anciens n'avoient pas d'autre expression pour désigner les lettres. Ils disoient les bonnes-lettres, optimœ litterœ ; ils disoient les bons arts, bonœ artes; ils disoient les lettres humaines dans le même sens, humaniores litterœ , c'est-à-dire les lettres polies, les lettres aimables qui adoucissent les mœurs, qui civilisent les peuples-; ils disoient plus tard les saintes lettres y mais ce fut lorsque le christianisme eut apporté aux hommes d'autres pensées sur le beau , et eut sanctifié ce qui jusque-là n'avoit été que bon.
Le nom de belles-lettres ne se trouve pas, je crois,
1 On a déjà cité ce mot d'une femme spirituelle : En fait de modes, rien n'est nouveau, que ce qui est oublié. Cicéron avait dit :Res novœ quia inauditœ. Rapprochement assez curieux entre la pensée grave d'un philosophe et la pensée légère d'une modiste.
i.
dans les langues anciennes. C'est une expression des temps modernes, expression qu'il ne faut pas retrancher du langage littéraire , car tout ce qui peut ennoblir les lettres doit être consacré ; mais cela n'empêche pas de faire revivre l'expression oubliée de bonnes-lettres, la seule vraie, la seule qui révèle l'objet véritable des études humaines.
On demande pourquoi ce nom de bonnes donné aux lettres? Est-ce parce qu'elles rendent l'homme bon, ou bien parce que l'homme doit être bon pour les cultiver? L'un et l'autre.
Il y a, dans la culture des lettres, je ne sais quoi de grand et de noble qui élève l'homme à de hautes pensées, qui l'accoutume à de sublimes contemplations^ et lui fait chérir la vertu. Les mœurs s'adoucissent et deviennent aimables par l'habitude de méditer dans les solitudes , de goûter le charme des poètes , de vivre avec les beaux génies des temps écoulés. Les lettres calment les passions; elles apaisent la colère et la vengeance; elles disposent le cœur à la pitié, aux sentiments délicats, tendres et généreux. Ceux qui se sont plaint des lettres leur ont reproché surtout d'amollir le cœur, d'énerver le caractère, et de disposer ainsi 1 homme à la corruption. Ils nous portent leurs vices sous le nom de civilisation, disoit l'orateur des Bretons en parlant des Romains. 'Un philosophe célèbre a reproduit ce reproche avec éloquence : on eût dit qu'il se
i Tac, in ^Y. Agr.
plaignoit de n'être pas un barbare ; et pourtant ce qu'il y a de plus vrai dans ces plaintes amères, c'est peut-être que la bonté et la douceur, fruits de la culture des lettres, sont un degré rapide vers la corruption et la foiblesse? Mais la douceur et la bonté n'en sont pas moins un aimable ornement de la vie ; et c'est pourquoi les lettres ne perdent rien à ces expressions chagrines d'une misanthropie qui s'irrite des maux de la société, parce qu'elle ne peut les guérir; qui se plaint de la politesse, parce qu'elle peut devenir de l'hypocrisie; et qui veut que l'homme reste sauvage, parce que la civilisation peut lui donner le goût de la volupté. Soyons plus justes envers les lettres, sans être plus indulgents pour les tristes penchants de l'humanité. Il est bien vrai que l'homme passe aisément des vertus qui le rendent aimable aux vices qui le rendent abject. Est-ce une raison d'accuser les lettres qui polissent ses mœurs, et la religion même qui amollit son caractère et dompte sa férocité? Parce que les tendres émotions de l'âme peuvent devenir des passions brûlantes, il ne faut pas croire qu'il vaudroit mieux endurcir le cœur de l'homme, et le laisser impitoyable. Le bienfait des lettres est d'adoucir ce qu'il y a de grossier dans la nature humaine , de tempérer ce qu'il y a d'emporté dans ses désirs, de polir ses passions, si je l'ose dire, et d'établir entre les hommes ces habitudes de communications gracieuses et aimables qui sont l'ornement des sociétés. Que seroit-ce de la vie , si on préféroit à ce charme des manières la brutalité
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d'une nature inculte, des passions âpres et sauvages, et des vices toujours prêts à s'échapper du cœur de l'homme avec un emportement rendu plus libre par l'ignorance des convenances publiques? Ces convenances dont je parle sont bien révélées sans doute par l'étude de la morale; mais peut-être aussi le goût des lettres en rend le sentiment plus délicat et plus fin. La morale donne à la vertu son austérité ; les lettres lui donnent leur politesse. Elles répandent non pas seulement dans le langage, mais dans les habitudes de la vie , une élégance heureuse (qui ressemble à de l'honnêteté; elles produisent enfin un goût pur de modestie, et une sorte de décence qui est comme la pudeur de l'esprit, et qui seroit encore un hommage utile rendu aux bonnes mœurs, quand elle ne seroit qu'un déguisement ingénieux ou une perverse hypocrisie.
Mais, ainsi que je l'ai dit d'abord , ce qui honore les lettres, ce n'est pas seulement qu'elles rendent l'homme bon, mais que l'homme doit être bon pour les cultiver.
Etrange et nouveau paradoxe ! vont s'écrier bien des philosophes, qui voudroient pouvoir aspirer à ce qu'il y a de pur dans la renommée des lettres , sans perdre aucun des plaisirs que leur promettent leurs passions , et qui se flattent de concilier ainsi le talent et la corruption, la gloire et la volupté.
Il n'y a pourtant, dans ce que je dis, rien d'étrange ni de nouveau. Par une admirable loi de la Providence , le vice ne sauroit s'allier avec le talent. L'homme méchant, l'homme passionné peut bien trouver, même clans sa corruption, des sources d'inspirations, qui souvent produisent des mouvements semblables à ceux du génie ,* mais ce n'est point dans cette imitation passagère du vrai talent , que je veux juger les productions d'un esprit pervers , c'est dans l'ensemble de ses œuvres; et je les vois toujours empreintes dune profonde trace de mauvais goût, qui décèle la corruption de ses pensées. Ceci pourroit être le sujet d'un livre entier, et ce seroit à la fois un livre utile aux bonnes-lettres et aux bonnes mœurs. Renfermons-nous dans quelques observations principales.
Il ne faut pas croire que le talent soit quelque chose de distinct du caractère de l'homme. Les anciens comme les modernes ont su voir le rapport qui les lie entre eux, et Buffon , qui a dit que le style est V homme même, n'a fait que répéter la pensée de tous les philosophes qui ont dit, en des temps divers, que c'est le cœur qui produit les grandes pensées; que c'est le cœur qui rend Vhomme éloquent.
Et comment supposer, en effet, que l'esprit pût être sublime dans un homme dont le cœur seroit bas et rampant? que le style pût être élégant et poli dans un homme dont les habitudes seroient grossières et vicieuses? Ce n'est point sans une raison profonde que la fable, toujours ingénieuse, avoit mis le talent sous la protection des chastes muses. La chasteté du cœur n'est pas autre chose que la pureté du goût, et c'est pour cela que celui qui offense par ses mœurs les lois de la vertu, ne sauroit respecter dans ses écrits les
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convenances du langage. Ce sont encore les anciens qui l'ont dit : Les discours dun homme ressemblent a sa vie, et son style se corrompt avec la morale \ Une vie dégradée ne peut donc s'allier avec la pureté des discours. Ce n'est point à dire sans doute qu'il ne faut qu'être vertueux pour briller dans les lettres humaines : cette conséquence seroit une exagération qui n'ajouteroit rien d'ailleurs à la gloire de la vertu. La vertu peut se montrer toute seule pour conquérir les hommages; peu lui importent les ornements de l'esprit et la sublimité du génie. Seule elle domine les cœurs; aussi la voit-on s'allier souvent avec l'ignorance, et briller alors d'autant plus qu'elle est plus humble et plus cachée. Mais il n'en est pas de même du talent ; il a besoin de s'allier à la vertu pour régner parmi les hommes ; c'est, la sainteté de la vertu qui donne au talent son autorité; tandis qu'au contraire le vice le dégrade, et bientôt le dissipe.
On oppose à l'histoire des grands hommes qui ont montré cette belle alliance de la vertu et du génie , les noms de quelques grands sophistes qui ont corrompu le genre humain par la double autorité de leurs vices et de leur talent. C'est abuser de ces rares exceptions contre une vérité qui même résiste à de tels exemples.
En effet, je ne nie point, et je l'ai dit tout à l'heure , qu'un homme vicieux et dégradé ne puisse trouver, même dans ses penchants désordonnés , la source d'une inspiration soudaine. Ces mouvements sont de l'éla-
'- Sen., epist. 114 et n5.
qinmce. même lorsque cette éloquence est un poison, Qui le conteste? Mais ayez-vous bien considère le caractère de cette éloquence, de ce talent soudain qui vous a éblouis? Voyez a côté de ces mouvements qui vous entraînent, le langage vil et grossier qui tout-àcoup humilie votre pensée. Tout homme ardent et passionné peut être éloquent ; mais peut-il être un modèle de goût et d'éloquence? Dans des temps rapprochés de nous, le monde a entendu retentir la voix d un homme dont le génie impétueux foudroyoit les puissances de la terre. Au nom de 3Iirabeau , on croit un instant voir s'élever dans le lointain l'ombre de Demosthène. Quel tonnerre ! quel entraînement ! quelle terreur ! Dites-moi donc pourqrioi ce redoutable génie ne brille point entre les modèles de l'éloquence? Les passions lui donnent bien le nom d'orateur : le goût le lui refuse. Sa voix est retentissante, mais son lancée est grossier; à coté de ces rapides élans qui échauffent l'enthousiasme, il laisse échapper les traces d'un esprit dégradé : ses vices sont empreints dans 1 abjection de ses paroles. C'est la corruption de ses mœurs qui çràte la beauté de son ^énie . et c est avec une profonde raison qu'on a pu dire de lui. que de toutes les qualités de l'orateur il ne lui manque que la vertu.
Il y a des hommes qui, maigre la dépravation de leur àme. ont puise dans l'étude des lettres humâmes un certain goût de politesse, qui, jusqu'à un certain point, peut tenir lieu des habitudes de la vertu. Mais il tant convenir qui! doit v avoii mu itre le talent d'un homme qui puise dans son âme le sentiment des convenances, et celui d'un homme qui le puise en quelque sorte dans l'âme d'autrui. Il y a un travail pénible d'imitation dans le langage de l'homme vicieux qui cherche à conformer ses pensées aux lois de la morale , qui sont aussi les lois du goût. L'homme vertueux n'a qu'à laisser échapper les siennes, le goût les approuve d'avance, parce que c'est la morale qui les inspire. Il y a donc plus de naturel et de vérité dans le talent de l'homme vertueux; il y a au contraire une sorte de gêne et quelque chose de faux dans le talent de l'homme vicieux. Je parle de l'homme vicieux qui s'efforce de respecter, au moins dans les autres, le goût des convenances ; car l'écrivain qui ose montrer son abjection dans ses livres cesse alors d'avoir du talent. Il peut satisfaire les passions basses et abjectes, mais encore sont-elles obligées de se cacher pour applaudir. Le talent est fait pour briller au grand jour; il n'existe plus dès qu'il ne peut plus se montrer. Chose admirable! le vice est contraint à l'hypocrisie pour arriver aux honneurs du talent. Quelle chose sauroit mieux faire voir que le talent n'appartient qu'à la vertu ?
Voltaire est un des hommes qui , aux divers âges du génie , ont le plus brillé dans les lettres humaines. Il fut pourtant dévoré de viles passions. Est-ce une contradiction de ce que je dis? Non, la nature lui avoit donné ce vif instinct qui devine ce qui est beau, à défaut de ce sentiment délicat qui le trouve en soi-même. C'est par cet instinct admirable qu'il s'éleva souvent à ce qu'il y a de plus sublime dans le talent et de plus pur dans le goût. Mais par quelle sorte d'ouvrages a-t-il mérite de briller à côté des plus grands modèles? Est-ce par les écrits échappés à son talent , tel que les passions le dégradoient, lorsqu'il oublioit cette politesse littéraire qui est une imitation de la vertu , ou bien par les écrits inspirés par son talent, tel que le respect des convenances morales l'ennoblissoit , lorsqu'il aspiroit aux triomphes vraiment dignes du génie? Je voudrois que l'on examinât soigneusement ces deux questions, et l'on verroit que Voltaire n'est un grand écrivain que lorsqu'il respecte la morale, lorsqu'il emprunte son langage, lorsqu'il oublie enfin par un effort de l'esprit les vices de son caractère, pour ne se souvenir que des règles du goût. Le noble et éloquent auteur du Génie du christianisme avoit déjà dit : « Voltaire n'a répandu quelque chaleur dans ses inventions, que dans les endroits mêmes où il cesse d'être philosophe pour devenir chrétien. Aussitôt qu'il a touché à la religion, source de toute poésie, la source a immédiatement coulé, »
On dira : l'habileté peut donc alors dispenser de la vertu, et les mêmes triomphes sont promis au talent de l'écrivain qui fait un effort pour effacer dans ses écrits la trace de ses vices , et au talent de l'écrivain vertueux , qui n'a besoin que de laisser échapper son âme tout entière pour se trouver en rapport avec ce qu'il y a de plus pur dans les convenances publiques.
Ce seroit confondre la vertu et l'hypocrisie; la vertu, qui n'est qu'un mouvement naturel de l'âme, et i'hypo= crisie, qui n'en est qu'une pénible imitation. Comment imaginer que la nature puisse être ainsi vaincue par les imitations de l'art ? Il y a dans les écrits de l'homme de bien un charme et une pureté de goût que le génie dépravé cherche vainement à porter dans les siens. C'est assez pour la vertu de recevoir cet hommage , et que le talent soit contraint de l'imiter pour aspirer aux succès des lettres.
Voyez Fénélon : son langage a quelque chose de divin, parceque c'est son âme qui s'épanche dans ses écrits.
Sénèque a aussi parlé de la vertu. Pourquoi son style est-il contraint ? Le même sujet ne pouvoit-il pas inspirer également ces deux génies? Non, Fénélon écrivoit ce qu'il trouvoit au dedans de soi; Sénèque, ce qu'il imaginent au dedans d'autrui; l'affectation de l'un vient de ses vices , la grâce de l'autre vient de ses vertus.
Appliquez une observation semblable à tous les écrivains vicieux, qui, dans les temps anciens ou modernes, ont essayé de déguiser la corruption de leur caractère , et de remplacer ce qu'il y a de plus pur dans les sentiments vertueux, par ce qu'il y a de plus poli dans le goût des lettres. Avec du soin et de l'étude, vous découvrirez dans les écrits des plus habiles quelque trace de leurs vices. Lorsqu'ils parlent de la morale, leur style a de la contrainte ou de l'affectation ; on sent qu'ils parlent de ce qu'ils n'aiment pas ou de ce qu'ils ignorent. Salluste déclame avec éloquence contre la perversité des mœurs publiques ; mais il n'a point un éloge touchant à donner à l'innocence. J.-J. Rousseau parle avec passion de la
DES LETTRES. 1Ù
vertu; mais sa passion est de la haine pour l'humanité. Il flétrit les hommes pour dissimuler ses foiblesses, et c'est encore ce qui fait la différence du caractère de Rousseau et de Fénélon.
Le premier est outré parce qu'il est faux; le second est simple parce qu'il est bon. L'un déclame contre les hommes; l'autre les console. L'un veut les rendre odieux, l'autre veut les rendre meilleurs. Et le style se ressent de ce double caractère : Rousseau est emporté, Fénélon est gracieux; l'un est exagéré, l'autre est naturel. Et entre ces deux beaux talents qui ont également illustré les lettres, quel est celui qui mérite de passer éternellement pour un modèle de goût, si ce n'est encore celui qui mérite de passer pour un modèle de vertu ?
C'est une chose bien admirable qu'entre tous les beaux génies qui remplissent l'histoire des lettres humaines, nul ne puisse être cité à la fois comme un modèle classique et comme un exemple de corruption.
Quoi! dites-vous, même entre les génies qui ont brillé dans la poésie, qui chante les passions, qui embellit les vices et les rend aimables ! Je ne crains pas de l'affirmer : il y a, même dans les abus de cet art divin, de certaines grâces de langage , de certaines convenances ou plutôt de certaines délicatesses , qu'il appartient à la vertu de révéler au poète, et dont la politesse toute seule ne sauroit lui donner l'instinct.
Qui ne sait que le principe des passions humaines est bon en soi ? Il y a donc une manière de peindre les passions sans choquer les convenances de la morale. Plus le poète ramène les passions à leur principe, plus il reste dans la nature , et plus aussi son génie prend delévation.
Il ne faut pas penser qu'il suffise à la poésie de montrer les passions dans leur nudité monstrueuse. Ses tableaux inspireroient le dégoût, elle doit les montrer dans ce qu'elles ont de touchant et de noble ; ce qui est abject doit rester voilé aux regards de l'homme poli.
Or, ainsi que je l'ai dit, c'est dans cette recherche délicate de ce qu'il convient de laisser voir ou de dissimuler, que la morale vient au secours des lettres. Quel poète a peint plus vivement les passions humaines que Racine , quel poète a mieux respecté les lois de la vertu ? Il y a dans ce mélange de sensibilité et de décence, quelque chose de plus que ce qu'on appelle le goût. Le goût d'un homme vicieux n'eût point saisi les proportions d'un mélange si difficile. Il y a dans le cœur de l'homme bon une finesse de tact que ne sauroit remplacer la plus soigneuse recherche de l'homme vicieux ; et l'extrême décence du langage de Racine tient plus aux dispositions heureuses de son âme, qu'à l'étude sévère des lois du goût et à l'imitation de l'antiquité. Remarquez toujours que ce qui est classique est ce qui est noble et délicat : le vice n'est ni l'un ni l'autre.
Il ne faut pas croire que de tels principes imposent au talent une perfection de vertu, qui est un bien chimérique entre les hommes; ce seroit, je l'avoue, désespérer le génie, que de lui imposer des conditions au-dessus de l'humanité. Mais sans pousser trop loin des préceptes dont il appartient à la morale de faire une loi égale pour tous les hommes, il faut au moins reconnoître que les succès des lettres ne sont point promis à ceux qui croient pouvoir impunément s'en affranchir. Il se mêle sans doute des foiblesses dans le cœur de l'homme de bien, de grandes passions même peuvent troubler sa vie; laissons à la religion le soin de tempérer ce qu'il y a de funeste dans ce mélange ; mais ce n'est pas là ce qui peut altérer le goût, et corrompre le talent; que la vertu reste toujours au fond de ce cœur agité par des mouvements soudains; que de tristes habitudes, que des pensées abjectes, que des voluptés grossières n'y viennent pas éteindre le souvenir de ce qui est beau, noble , et généreux ; les égarements de l'homme vertueux sont passagers, et le talent ne cesse pas de briller au milieu de ces rapides foiblesses; ce qui flétrit les plus beaux génies, c'est la dégradation du cœur. Je ne dis pas au talent : soyez sans passions; je lui dis : ayez des vertus plus fortes que vos passions, ce combat des passions et des vertus est quelquefois sublime. Le goût littéraire ne périt pas dans cette lutte; mais il périt lorsque les vertus sont vaincues, et qu'il ne reste au fond du cœur que des sentiments lâches et des habitudes vicieuses.
Quelle gloire pour îa vertu de présider ainsi aux succès des lettres ! Et à présentée demande encore une fois si l'histoire des lettres ne confirme pas cette gloire ? Parcourez les noms classiques, et cherchez une exception qui témoigne contre cette alliance que je proclame du génie et de la vertu.
CHAPITRE IL
DU GOUT.
Comme nous ne séparons point le bon et le beau dans les lettres , après avoir montré que c'est la vertu qui les rend bonnes, il faut montrer que c'est le goût qui les rend belles.
Le mot goût se prend en des sens si variés , qu'il sera difficile peut-être de saisir dans toutes leurs nuances et dans toutes leurs finesses les idées qu'il réveille. N'ayons point la prétention d'épuiser un sujet où se sont exercés les esprits les plus délicats, et qui a offert tour-àtour à la poésie des inspirations gracieuses, et à la métaphysique des abstractions et des rêveries. Choisissons, dans ce qu'il a de fécond et quelquefois de trop diffus , les observations les plus simples , et ne rendons pas trop pénibles pour l'intelligence des recherches qu'au premier aspect le goût semble présenter comme un amusement de l'esprit.
§ i.
"Variétés du goût.
Qu'est-ce que le goût? Question également difficile pour l'homme du monde qui décide sans examen, et pour le philosophe qui médite et reste indécis ; pour le poète qui crée des chefs-d'œuvre , et pour le peuple qui les applaudit ; pour l'académicien qui médite les arts , et pour l'homme inculte qui en jouit sans les méditer. Tout le monde veut avoir du goût, personne ne songe à le définir.
Un critique * a dit pourtant que le goût, étoit un sentiment exquis des convenances ; mais il a porté ailleurs la difficulté.
Qu'est-ce que les convenances ? Ce qui convient à un peuple , déplaît à un autre ; ce qui convient à un esprit , blesse un autre esprit. J'ai le sentiment de ce qui est beau; je le crois du moins. Un autre homme a ce même sentiment ; il le croit aussi ; et pourtant nous discutons sur le beau. Il est passionné pour la poésie romantique ; je suis passionné pour la poésie de Virgile; il préfère Shakespear ; je préfère Racine; il admire ce que je hais . je hais ce qu'il admire. D'où viennent ces différences? Il y a donc au moins pour lui et pour moi deux sentiments opposés de ce qui est beau, ou de ce qui convient, car Gicéron confond ces deux choses. Qui réconciliera nos deux goûts. Peut-être une définition du beau, si elle est bien nette. Cherchons-la dans les livres.
Un écrivain a dit : « Ce qu'on appelle beau ou beauté me semble consister en ce qui est au même temps de plus commun et de plus rare , dans les choses de même espèce 2. »
Ces mots peuvent-ils terminer une dispute ? Qui l'osera dire? L'auteur ne le pensoit pas, et il ajoute : « Ou
1 La Harpe.
2 Le P. Buffier . Traité des principales vérités.
pour m' exprimer d'une autre manière, c'est la disposition particulière la plus commune , parmi les autres dispositions particulières qui se rencontrent dans une même espèce de choses. »
Ceci n'est guère plus clair, ni plus propre à résoudre des questions; et comme l'auteur n'a pas poussé plus loin ses définitions , nous en sommes au même point que s'il n'avoit rien défini.
Un autre écrivain ' s'exprime en ces termes : « Tout le monde convient que le beau, soit dans la nature ou dans l'art, est ce qui nous donne une haute idée de l'un ou de l'autre , et nous porte à les admirer. *>
Je ne sais si ce langage s'entend mieux; mais il n'en reste pas moins à demander encore qu'est-ce que cette chose qui nous donne une haute idée de la nature ou de l'art ? Un homme éclairé peut avoir pris une haute idée de la nature , en contemplant un objet qui paroîtroit sans enchantements à un autre non moins éclairé peut-être, et de même il est des productions qui, après avoir paru admirables à des juges de bonne foi , donnent à d'autres une très basse idée de l'art. Il n'est point d'objets qui ne se présentent tour à tour aux divers esprits sous un aspect désagréable ou séducteur. Ces bizarreries mystérieuses ne prouvent rien, si l'on veut, contre les perfections réelles, mais il faut ici les considérer comme un fait , et il suffit pour cela de contempler les variétés infinies qui se présentent dans les jugements
' Marmontel, Sur le goût.
des hommes sur tous les objets qui touchent à l'intelligence.
Le monde, en effet, est couvert de peuples qui jugent d'une manière toute contraire ce qui est beau ou laid. Pour parler d'abord du beau physique, l'Europe a sur ce point des idées qui ne ressemblent en rien à celles des autres pays. Un Lapon, un Cafre , un Éthiopien n'est ni beau ni laid comme un Français. Il y a des pays où il est beau d'avoir un gros ventre, une petite taille, des lèvres grosses , et un nez écrasé. Les Chinois préfèrent un visage large, avec des yeux petits et noirs; ils arrachent leur barbe avec des pinces , et ne la laissent pousser qu'en quelques parties du visage. On eonnoît leur admiration pour les petits pieds, qui fait que les femmes s'estropient pour être belles.
Et il ne faut pas croire que ces différences de jugements se restreignent au beau physique. Car, comme l'art est dans tous les pays une imitation de la nature, le sentiment que l'on a des beautés de la nature exerce nécessairement son influence sur l'art qui en est une imitation. Présentez au Chinois la Vénus de Médicis, il n'y retrouvera point les caractères du beau qu'il aime. Mais ne vous plaignez point de seà préférences ; il vous laisse vos plaisirs, il veut jouir des siens, il n'en comprend point d'autres.
Il y a un beau intellectuel qui est le beau dans les arts d'imagination , et qui se rattache d'une manière certaine au beau physique.La poésie, en effet, qui est, aussibien que les autres arts, une imitation de la belle nature, l'imite comme elle la voit, ou du moins comme les hommes à qui elle s'adresse la conçoivent. Les beautés imposantes d'Homère, les grâces de Virgile, la délicatesse de Racine, n'auroient rien qui les pût rendre admirables à un peuple qui s'extasie devant un visage qu'on a meurtri pour l'embellir, et qui se couvre le corps de dessins et de bigarrures. Le poète du Nord ne peint pas la même nature que le poète qui vit sous un ciel riant, et toutefois, à l'inspiration de chacun d'eux , répond une admiration toujours prête à s'exalter également. îl n'est point de genre de production poétique qui ne s'adresse à un goût analogue , chez tous les peuples de la terre. Les peuples qui passoient pour barbares aux yeux des Romains et des Grecs, avoient sans doute leur poésie nationale, appropriée à leurs mœurs et à leurs climats, et s'ils nous avoient laissé des livres, peut-être y verrionsnous que de leur côté ils considéroient comme barbares ceux qui les appeloient de ce nom. C'est une observation qu'on peut faire après la plainte connue d'Ovide, qui, jeté chez les Thraces, essayoit vainement de leur faire goûter les accents de la lyre romaine.
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