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Chapitre Premier Considérations Générales
Les problèmes relatifs au Progrès et au Regrès des sociéte's relèvent de la sociologie dynamique, c'est-à-dire de la philosophie des phénomènes vitaux des agrégats sociaux ; ils peuvent et doivent être étudiés sous deux aspects différents, bien que complémentaires l'un de l'autre : le premier, principalement subjectif, est du domaine de la psychologie collective ; le deuxième, surtout objectif, embrasse les conditions et les facteurs de la réalisation de ces phénomènes dans l'histoire, c'est-à-dire dans la vie concrète des sociétés. A ce double point de vue, l'histoire particulière des civilisations dégage à son tour des formes transitoires de leur structure et de leur activité des lois générales, universelles, constantes et nécessaires, De Greef. 1 dont la connaissance constitue la philosophie du progrès et de la décadence de l'espèce humaine, abstraction faite des conditions spéciales de l'évolution ou de l'involution de celle-ci; ainsi, l'histoire proprement dite a pour couronnement une Sociologie dont une partie est consacrée aux lois progressives et régressives abstraites c'est-à-dire communes à toutes les variétés sociétaires dans le temps et dans l'espace.
Cet essai sur le progrès et la régression dans les sociétés commencera donc par une étude de psychologie collective pour finir, en passant par l'observation des modes de progression et de régression dans les sociétés particulières, par une indication des lois les plus générales que, dans l'état de nos connaissances, il nous est possible d'abstraire des données antécédentes.
Quelles furent et comment se développèrent les croyances et les théories des siècles passés relativement au progrès et à la décadence des sociétés? L'idée du progrès est-elle innée dans l'espèce humaine ou lentement et tardivement acquise ? Est-ce une notion simple ou complexe, continue ou discontinue qui s'obscurcit et se perd, par intervalles, comme le progrès même ? S'il est vrai, comme nous le croyons, que la pensée, aussi bien collective qu'individuelle, est en un rapport constant avec la structure et avec la vie générales de tous les êtres organisés depuis ceux en qui apparaissent les premières lueurs de l'intelligence jusqu'à ceux qui s'élèvent aux sommets les plus élevés de la science et de la méthode, nous pouvons espérer découvrir dans cette partie du domaine des sciences que les Allemands appellent Volkerspsychologie et qui sertde transition naturelle entre la physiologie et la psychologie d'un côté et la sociologie de l'autre, une première indication
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES 3
de ce qui constitue le progrès et la régression. Les croyances et les doctrines ne font-elles pas partie intégrante de la vie sociale ? Elles aussi ne se manifestent-elles pas extérieurement par des institutions, c'est-à-dire pas des organes ? Ceux-ci ne sont-ils pas appropriés à une structure d'ensemble elle-même en correspondance avec la vie collective? Connaître les pensées, conscientes ou non, des sociétés et les lois de formation de ces pensées c'est donc en définitive s'initier à l'organisation de ces sociétés et aux lois de leur évolution soit régressive soit progressive. L'évolution et l'involulion de l'idée sont une représentation de celles du monde social ; elles sont un élément considérable dans la solution du problème sociologique si angoissant pour la fin de notre xixe siècle. Ce problème nous allons essayer non pas de le résoudre, notre prétention ne va pas jusque-là, mais de l'éclairer en indiquant spécialement les difficultés nombreuses, actuellement même en partie insurmontables, qui s'opposent à toute réponse complète, exacte et définitive à cette question, notamment : un avenir progressif continu est-il dès à présent et nécessairement assuré à la civilisation européenne ? Là, où des solutions scientifiques ne nous paraîtront pas pour le moment possibles, nous essaierons du moins pour autant que ces solutions dépendent seulement de l'état de nos connaissances et non de celui même de la civilisation, d'indiquer, en y insistant tout particulièrement comme nous l'avons fait dans nos travaux antérieurs, les méthodes les plus convenables à suivre pour atteindre des conclusions réellement scientifiques et non pas simplement sentimentales ou métaphysiques telles que nous en fournissent en trop grand nombre les théories aussi audacieuses que prématurées, soit générales soit fragmentaires, auxquelles donnent régulièrement naissance avec une incroyable fécondité, égalée seulement par une précoce mortalité, l'optimisme satisfait et béat et le pessimisme chagrin bien que généralement aristocratique dont l'absolutisme déprimant se dispute la conscience publique. Si la sociologie positive ne peut dès à présent fournir la solution complète de toutes les questions sociales, elle met cependant à notre portée les pures méthodes scientifiques qui peuvent nous en rapprocher successivement ; la foi en la science est aussi une religion ; nous n'en connaissons pas de plus universelle et de plus haute ; le savant sait attendre et espérer ; s'il est des choses qu'il ignore, et certainement leur nombre est illimité et dépasse celui des vérités découvertes, sa conscience est tenue en éveil mais non troublée, et il n'a pas besoin de recourir aux dogmes religieux et aux formules métaphysiques pour conquérir cette paix de l'âme et maintenir cette énergie au travail que procure naturellement à ses disciples la seule philosophie des sciences.
C'est déjà un facteur précieux pour la découverte ultérieure des vérités scientifiques que la claire et saine conscience que certaines questions ne sont pas encore connues et ne peuvent pas même être encore résolues parce qu'elles ne sont pas arrivées à maturité. C'est en effet, au moment où nous en apercevons le plus lucidement les difficultés, que nous sommes précisément dans la situation mentale la plus convenable pour les résoudre. Cette situation mentale favorable est elle-même le produit de toute une longue évolution psychique antérieure. L'histoire de cette dernière est la confirmation éclatante et constante de cette loi générale que toute découverte est le développement régulier et organique d'un processus antérieur et continu
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES 5
de découvertes préparatoires et le point de départ, le germe, d'investigations et d'inventions subséquentes.
Les idées ne s'associent pas seulement d'une façon simultanée mais successivement, cela est également vrai de l'enchaînement des pensées collectives. En somme, c'est l'espèce humaine dans son ensemble, à chaque moment de son existence, dans la suite ininterrompue de ses générations, qui, depuis ses origines les plus lointaines, a successivement pensé le progrès avec ses inflexions et ses défaillances ; de même elle a extériorisé ses croyances instinctives ou raisonnées, ses émotions, dans son activité et dans ses institutions, dans son fonctionnement et dans sa structure.
C'est cette pensée collective, cette conception du progrès et de la régression des sociétés, depuis ses états d'obscure inconscience jusqu'à ses stades de conscience plus ou moins claire, que nous allons essayer tout d'abord de dégager. Ce que l'humanité entière par ses organes, spéciaux ou non, a pensé de la question est certes plus instructif que ce qu'un théoricien isolé peut nous apprendre. Ce dernier lui-même n'est-il pas du reste aussi l'organe plus ou moins parfait et fidèle de la pensée collective ou tout au moins d'une des contradictions ou objections qui tâchent de s'y équilibrer pour produire cette stabilité de la conscience aussi bien individuelle que générale, stabilité mobile qui accompagne continuellement chacune des mutations de cette dernière.
Cependant, chez les sociétés comme chez les autres êtres organisés, les croyances, c'est-à-dire la pensée collective, ont pour point de départ et comme caractère commun d'être des réflexes qui, plus ou moins compliqués, centralisés et coordonnés, en arrivent à s'élever jusqu'à être des doctrines et des théories scientifiques. La psychologie collective du progrès se confond donc à un certain moment avec celle des conditions et des facteurs mêmes de la réalisation du progrès, la pensée sociale avec l'activité et la structure sociales. La science et la conscience du progrès et de la régression ne sont-elles pas en rapport avec le progrès et la régression mêmes? Dans l'affirmative, les lois de leur développement ne sont-elles pas communes et identiques ou tout au moins en correspondance constante? Là, par exemple, où nous ne rencontrons pas la notion du progrès continu, n'est-ce point que le progrès continu n'existait pas en réalité, ni dans la structure ni dans la vie sociale ? Là où dominent les doctrines soit pessimistes soit optimistes, n'est-ce pas qu'en fait le mal l'emporte sur le bien ou celui-ci sur celui-là? Les organes qui formulent ces pensées sociales sont-ils autre chose que les interprètes de la société ou de diverses parties de la société? On le voit, le problème du progrès et de la régression des sociétés n'offre pas seulement un intérêt scientifique important ; il touche directement à ce qui concerne aussi bien le bonheur individuel que le bonheur de l'espèce. Peut-être nos constatations elles-mêmes en réduisant à des conditions normales, moyennes et relatives les oscillations réelles et idéales extrêmes représentées par les décevantes illusions optimistes et les déprimantes désespérances pessimistes nous amèneront-elles à une vue plus calme et plus exacte de la réalité sociale. Le déterminisme scientifique, en sociologie, est aussi éloigné du fatalisme que de la doctrine du libre-arbitre; tenant compte de la nature même, à la fois si plastique et si intellectuelle en partie du grand corps social, il proclame l'intervention de plus en plus régulière et méthodique d'une volonté collective
CONSIDERATIONS GÉNÉRALES 7
bienfaisante et e'clairée dans la direction des phénomènes sociaux. Le débat métaphysique qui s'agite encore aujourd'hui entre l'individualisme et le socialisme a dès le berceau de toutes les civilisations été résolu en fait; partout et toujours l'ensemble de la collectivité a réagi sur l'activité et la direction de chacune de ses parties ; partout et toujours la structure et le fonctionnement de chacune de ces dernières ont été limités et déterminés par la structure et le fonctionnement de toutes les autres ; toute la question se résume dès lors à savoir s'il est ou non plus convenable que cette action des parties sur l'ensemble et de l'ensemble sur les parties s'exerce d'une façon régulière, méthodique et consciente. La réponse ne saurait être douteuse. Ce qui est vrai, c'est que dans l'histoire du développement des sociétés humaines les organes régulateurs de la force collective se perfectionnent progressivement, créant une coordination de plus en plus puissante de tous les agents sociaux. N'en est-il pas de même dans la série hiérarchique de toutes les espèces vivantes et n'est-ce pas la mesure de leur organisation qui leur assigne leur place sur l'échelle animale ? De même pour les sociétés, le degré d'organisation est la commune mesure, le mètre du progrès ; il n'existe pas d'autre critérium de leur valeur respective et relative dans l'histoire générale des civilisations.
Chapitre II Les Croyances Primitives
Une étucie historique de la conception du progrès se justifie par cette pensée d'A. Comte, applicable à tous les problèmes sociaux, qu' « une conception quelconque ne saurait être bien connue que par son histoire *». L'évolution de l'idée du progrès est du reste un des aspects du progrès même. D'après Benjamin Jowett, lequel au surplus s'est contenté de faire sienne une observation superficielle que l'on retrouve dans presque tous les écrits de ceux qui se sont occupe's de la question, l'idée de progrès, comme celle de philosophie de l'histoire, compterait tout au plus un ou deux siècles d'existence. Cette vue ne serait exacte que si on restreignait la notion au sens complexe et spécial qu'elle comporte dans cette période limitée ; mais dans les périodes antérieures il y eut, à n'en pas douter, des mutations sociales soit en bien soit en mal, faisant succéder une situation plus heureuse à des conditions moins favorables et vice versa ; à moins de soutenir que ces sociétés antérieures au xvne siècle de notre ère étaient privées de toute sensibilité au plaisir et à la douleur et de leur dénier toute notion du bien et du mal
(1) Cours de philosophie positive.
LES CROYANCES PRIMITIVES U
comme aussi toute intelligence et toute conscience et par conséquent tout esprit de conduite en vue d'éviter ce qui est nuisible et de se rapprocher de ce qui est bon, ce point de vue étroit doit être abandonné et c'est au contraire dans les sociétés primitives que nous devons chercher le germe et l'explication première de la conception composite produite parles stratifications successives qui se sont superposées dans les bas-fonds de notre vie inconsciente ne laissant plus apparaître à la surface que les acquisitions récentes dont l'aspect superficiel plus mobile, et non encore organiquement assimilé, attire principalement notre attention.
Certes, la conception du progrès et le progrès lui-même, avec la signification complexe et précise que nous attachons à ce mot, n'apparaissent que dans des sociétés suffisamment étendues et continues dans l'espace et dans le temps pour que des mutations puissent s'y produire et être enregistrées par la mémoire collective, par la tradition. Ces conditions d'espace et de temps, ces associations mentales dans l'intelligence sont aussi indispensables pour la production des phénomènes progressifs et régressifs que pour leur éclosion psychique. L'étendue explique les mutations simultanées avec la conservation d'une partie de la masse sociale dans son état antérieur ; le temps explique la succession des phénomènes ; la complexité croissante des phénomènes résultant des variations dans le temps et dans l'espace force l'homme à recourir à des classifications et à des méthodes exactes. Ainsi peu à peu s'infiltre dans les intelligences la conception d'un certain arrangement, d'un ordre plus ou moins régulier de coexistence et de séquence, d'un développement continu à la fois simultané et successif.
Ces états de la conscience collective parallèles aux états sociaux réels auxquels ils sont étroitement associés, donnent naissance à de nouvelles formations à la fois idéales et objectives, c'est-à-dire à des sociétés où la croyance au progrès ou au regrès est elle-même fonction spéciale de la vie progressive ou régressive de ces sociétés et concourt à faciliter leur évolution ou leur involution, à les généraliser, à les régulariser et à les consolider dans l'une ou l'autre voie. C'est ainsi que la tendance au progrès ou à la régression suscite et provoque des progrès ou des reculs ultérieurs.
Ainsi la conception d'un ordre simultané et surtout celle d'un ordre successif, plus encore celle d'un ordre soit progressif soit régressif, n'apparaissent naturellement que dans les sociétés dont la structure est suffisamment continue dans l'espace et dans le temps et spécialement, avec les derniers caractères, que dans celles où la différenciation et la coordination sociologiques sont suffisamment accusées pour permettre d'établir des comparaisons entre leurs structures et leurs activités respectives. Pour connoter des changements et surtout des progrès dans la vie aussi bien animale que sociale, il faut nécessairement que cette vie soit suffisamment large, longue et profonde pour que des variations et des perfectionnements puissent non seulement s'y produire mais s'y observer.
Cependant, une société, quelque simple et homogène qu'elle soit, est, dans tous les cas, quelque chose de plus vaste, de plus différencié, de plus complexe et de plus durable que chacune des unités qui, dans un milieu physique quelconque, concourent à sa formation. Si les phénomènes biologiques sont surtout des phénomènes simultanés et les phénomènes psychiques des faits successifs, les phénomènes sociaux sont naturellement, par leur masse et leur triple caractère à la fois physique, biologique et psychique, dans tous les cas et dans une mesure également importante, simultanés et successifs ; ils sont à la fois, peut-on dire, d'ordre physique, biologique et psychique mais avec une organisation collective de tous ces éléments constitutifs en plus. Les associations de sentiments, d'émotions, d'idées et les états de conscience correspondants sont surtout successifs ; chaque état de conscience, comme collectivité, tend à exclure tous les autres ; ils sont une chaîne dont les anneaux unis les uns aux autres se déroulent régulièrement ; dans les sociétés au contraire, l'ordre simultané des fonctions vitales est d'importance au moins égale à leur ordre de succession.
Ainsi, toute société, si rudimentaire soit-elle, tissée à la fois de matériaux anorganiques, organiques et psychiques, comporte un ordre à la fois statique et dynamique ; toute société est une organisation vivante par conséquent variable, douée d'un équilibre instable dès lors à chaque instant fixe et mobile dans sa structure et dans sa vie.
Il ne faut donc pas s'étonner mais au contraire s'efforcer de découvrir dans les sociétés les plus rudimentaires sinon le concept moderne du progrès, ce qui serait impossible, du moins quelques-uns des éléments les plus simples et les plus généraux qui ont servi de point de départ à l'agrégat de notions et de croyances qui s'est développé au cours des temps et que nous avons finalement classé sous cette dénomination. Dans toutes les sociétés les plus simples que l'on ait observées se produisent des actions et des réactions du dehors au dedans ou du dedans sur le dehors ou bien encore des actions et des réactions du milieu interne vis-à-vis de lui-même et de chacune de ses parties les unes à l'égard des autres ; ces actions et réactions s'exécutent nécessairement d'après un mode, réflexe ou non, par le fait seul de l'existence à l'état social même le plus grossier. L'expérience journalière, la répétition de ces actes feront naturellement considérer les uns comme favorables, les autres comme nuisibles ; ceux-ci provoqueront l'aversion, ceux-là l'imitation ; la tradition viendra confirmer et fixer les enseignements résultants de ces expériences accumulées, et plus tard des organes spéciaux seront affectés à cette transmission régulière des acquisitions relatives à ce qui est bon et mauvais, bien et mal. Si nous mettons ces conditions élémentaires de toute vie sociale en rapport avec les croyances générales primitives et notamment avec la confusion qui chez les populations ignorantes existait et continue à exister entre la nature animée et la nature inanimée, entre la vie et la mort, nous comprendrons immédiatement comment la confusion même de ces notions ou plutôt de ces superstitions régnantes a pu réellement servir de berceau aux conceptions complexes et scientifiques actuelles. A ce point de vue,' l'inconscience primitive récèle la philosophie consciente la plus profonde. En voici un exemple pris entre mille que l'on peut observer partout dans les mêmes conditions :
« Les Santals croient que du fonds de la tombe voisine, obscure et silencieuse, les générations passées observent leurs enfants et les enfants de leurs enfants et jouent un rôle dans leur existence avec des intentions qui ne sont pas entièrement malveillantes. Néanmoins, les esprits habitants du tombeau sont des critiques âpres, ils distribuent à la ronde des membres contrefaits, des crampes, la lèpre, à moins qu'on ne les apaise '. »
Cette croyance primitive implique déjà une certaine expérience sociale, une distinction grossière entre ce qui est désirable et ce qui ne l'est pas, une certaine coordination sociale attribuant la direction de la société aux esprits des ancêtres, c'est-à-dire à une influence traditionnelle et en outre cette persuasion que cette influence est plutôt bienfaisante que mauvaise pour la société et les individus qui la composent ; elle suppose également une critique, seulement hypothétiquement exercée par les morts et en réalité, peut-on dire, exercée par les morts puisque le résultat de cette critique si âpre est de ramener les vivants à la soumission à l'égard de l'expérience traditionnelle.
Mais qu'est l'appel à l'autorité des ancêtres morts, bien que considérés comme toujours vivants, sinon la conscience encore obscure du lien de continuité qui relie le présent au passé, conscience sans laquelle la notion du progrès ne pourrait pas même se produire ?
Cette conception rudimentaire et fausse, au sens scientifique, du monde moral et social est donc en réalité beaucoup moins absurde et superstitieuse qu'elle peut paraître à première vue aux yeux d'une critique purement négative ; elle est au contraire sociologiquement et relativement heureuse ; elle est l'origine très positive et en partie exacte bien que très vague encore de cette conception actuellement plus précise et plus scientifique de l'hérédité, de la continuité de l'être social et. de l'influence toujours de plus en plus considérable et constante de la tradition, c'est-à-dire du passé régulièrement transmis,
(l) limiter. Annals of Rural Bengal, 1868.
sur le présent et l'avenir. Une critique philosophique superficielle pourrait seule méconnaître le lien véritablement organique qui relie ces croyances rudimentaires aux doctrines contemporaines les plus hautes. La superstition du pauvre et ignorant Santal est l'embryon respectable et adorable de la même pensée développée, grandie et perfectionnée d'A. Comte d'après laquelle le Grand Etre humanitaire se compose des morts qui s'y incorporent successivement et croît ainsi continuellement de telle sorte que « les vivants sont toujours et de plus en plus dominés par les morts ». Nous la reconnaissons également dans la formule analogue de M. II. Spencer d'après lequel « avant qu'aucun appareil défini pour l'exercice de l'autorité sociale se soit développé, il existe une autorité provenant en partie de l'opinion publique des vivants et plus encore de l'opinion publique des morts ». Ces profondes conclusions de la philosophie contemporaine sont la continuation de la croyance primitive de ces populations ignorantes qui, sans s'en douter, récelaient dans leur pensée obscure la même conception sociologique que la nôtre et procédaient inconsciemment, par des voies naturelles, à l'établissement des assises fondamentales de tous les développements scientifiques ultérieurs.
Les croyances des Santals et les croyances analogues d'un grand nombre de populations primitives sont donc en rapport étroit avec l'évolution de la psychologie collective du Progrès et en même temps avec l'histoire des états sociaux correspondants ; elles expliquent le progrès à la fois comme noumène et phénomène, comme idée et comme fait. Toutefois les croyances des Santals constituent déjà elles-mêmes la représentation d'un état mental et social complexe et spécial ; les esprits des morts y sont déjà considérés et honorés comme principalement bienveillants et bienfaisants dans leur fonction rectrice social.' : même les esprits mauvais peuvent être apaisés par «les prières et des sacrifices; une lutte existe entre les éléments bons cl les éléments méchants dans ce gouvernement traditionnel et conservateur de la collectivité aneestrale divinisée ; les dirigeante vivants subissent cette critique et ce contrôle modérateurs de cette opinion publique d'outretombe qui modère leur tyrannie tout en soumettant les dirigés à celle des coutumes, des usages, et d'une certaine jurisprudence dans les commandements et \<-< décisions. Cet état social, où la conception d'une prédominance relative du bien sur le mal l'emporte sur la conception contraire chez certaines populations rudimentaires ne peut pas s'expliquer par un progrès réalisé par ces populations sur un état social antérieur moins heureux. Il doit être attribué à ce fait considérable dans l'histoire des sociétés humaines que, des leurs origines les plus lointaines, certaines, soit par des dispositions naturelles physiologiques et psychiques, soit par leur isolement, soit par leur existence dans des milieux plus favorables, revêtirent une structure et eurent un développement principalement pacifique, tandis que d'autres, et ce fut la presque généralité, dans des milieux physiques et sociaux hostiles et peut-être avec certaines prédispositions plus brutales, se modelèrent dès l'origine suivant des formes militaires et inégalitaires où nécessairement les influences malfaisantes des esprits des ancêtres et surtout celles des chefs morts eurent une importance e'gale et même supérieure à celle des services réels qu'ils avaient rendus de leur vivant et continuèrent à rendre après leur mort au groupe social dont ils avaient eu et ne cessaient pas d'avoir la direction. Dans ces petites ou grandes sociétés guerrières, les maux l'emportent sur les biens, la méchanceté sur la bonté.
C'est ainsi qu'en observant les formes sociales primitives nous rencontrons, à côté d'un nombre assez restreint de populations pacifiques et le plus souvent égalitaires et communautaires caractérisées par une supériorité incontestable du bien sur le mal reflétée dans des croyances corrélatives, des types sociaux bien plus considérables caractérisés par un pessimisme à peu près général, résultant de rapports sociaux à peu près tout à fait différents des formes pacifiques et égalitaires des populations telles que les Santals. Chez la plupart des races inférieures, Nègres, Australiens, Malais, la principale préoccupation est l'esprit du mal. En somme, la croyance à la supériorité des esprits du bien sur ceux du mal apparaît généralement comme étant en rapport étroit et direct avec le plus ou moins de bonheur réel des sociétés primitives. Cependant comme les hommes sont plus sensibles à la douleur et aux maux qu'au bonheur et aux plaisirs, la douleur étant surtout positive et le bonheur, y compris la santé physique, surtout négatifs, les puissances malfaisantes sont naturellement l'objet des craintes religieuses les plus vivaces,
Puis à quoi bon prier et adorer les esprits qui sont considérés comme naturellement bons ? Les victimes et les prières vont surtout aux puissants les plus cruels pendant leur vie et après leur mort. Au moyen âge encore le rôle du diable n'est-il pas plus considérable que celui de Jésus? Il ne faut pas non plus négliger dans l'appréciation des croyances et des doctrines relatives au progrès que les idées et les théories officielles, les seules qui surnagent bien souvent, ne représentent pas toujours la pensée collective ni surtout l'état social réel. L'homme s'habitue et se complaît même souvent à être victime et puis les théories des castes dominantes sont généralement optimistes sauf à leur déclin quand elles sont sur le point de peseta les privilèges qui leur font dire et même croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. INous aurons souvent à faire ces réserves et à tenir compte de cette face du problème psychique et sociologique dans l'histoire des croyances et des doctrines relatives au progrès.
Les recueils à la fois poétiques et religieux de l'Inde, de l'Egypte, de la Perse, de la Judée, nous font assister à la lente formation par des sociétés de plus en plus étendues et complexes de leurs panthéons de divinités bonnes ou méchantes ou l'un et l'autre à la fois comme le sont 1rs hommes et les sociétés humaines également. Le fait même que, dans les croyances de ces grandes civilisations antiques, l'âge d'or était généralement placé à leur origine, prouve que chez elles la somme des maux dépassait celle des biens ou du moins qu'elles étaient plus sensibles aux premiers qu'aux seconds.
En général, l'unification religieuse, dans ces grandes civilisations, réduit et régularise les influences incohérentes et troublantes des innombrables esprits du bien et du mal chez les sociétés moins développées ; cette unification est du reste parallèle à, leur unification politique laquelle elle-même a pour base l'extension de la vie sociale économique. Les plus anciens souverains Egyptiens étaient sorciers, mais ils avaient centralisé en eux l'innombrable sorcellerie antérieure, et ainsi ils l'avaient De Greef. 2 modérée, régularisée et en partie réduite en l'unifiant ; la coordination de l'erreur est elle-même un bien social parce qu'elle est un lien supérieur aux attaches locales et particulières antérieures. II résulte des documents antiques qu'après l'apothéose de Toutmès III « on le regarda comme le bon dieu de la contrée qui préservait de l'influence mauvaise des esprits du mal et des magiciens ' ». La transformation complète est accomplie sous la période Thôbaine, quand l'unification politique est réalisée et qu'Ammon est devenu le dieu national suprême. Alors les anciens esprits tant du bien que du mal passent à l'état de démons antisociaux et sont repoussés comme tels par la société et il en est de même des anciens sorciers et magiciens locaux et régionaux ; ils sont, comme les sociétés inférieures dans leur ensemble, réduits, subalternisés ou même supprimés. Le catholicisme n'agit pas autrement vis-à-vis du paganisme et l'Etat moderne vis-àvis du catholicisme.
L'Inde aussi passe par tous les stades précédents de croyances ; elle aboutit à une philosophie générale du monde physique et social d'après laquelle les âges successifs se composent de millions de siècles et sont représentés chacun par un Boudha lequel incarne le nouveau développement et y préside . Conception grandiose du développement social et de sa continuité ! Combien nous sommes loin déjà de ces stades inférieurs de civilisation où l'intelligence humaine sait à peine dépasser dans ses calculs et ses observations quatre ou cinq unités numériques et n'a que des pensées éphémères aussi fragiles que les états sociaux où elles disparaissent à mesure qu'elles
(I) Brusch. Hislory of Egypt, i, 406.
se produisent, sans le moindre enregistrement dans un organisme quelconque de la mémoire collective !
De même la Perse, au moment où elle accomplit sa grande évolution religieuse, prend conscience d'un devenir continu et progressif. Elle aussi conçoit alors L'histoire générale comme une série d'évolutions à chacune desquelles préside un prophète. Chaque période est de mille ans ; la succession de ces périodes prépare le règne d'Ormuzd et le paradis définitif. Alors, la terre sera une plaine dont les habitants n'auront qu'une langue, une loi, un gouvernement. Cet événement sera précédé par de grands désastres causés par le Dahak ou Satan qui, ayant rompu ses fers, dévastera le monde. Deux prophètes viendront consoler les hommes et annoncer le triomphe du bien. Celui-ci coïncidera avec la résurrection finale et générale et avec la fin du monde. Alors le Ciel s'ouvre à tous les êtres; le génie du mal, Ahriman, est lui-même purifié, « le plus méchant des darvands deviendra pur, excellent, céleste ». L'Humanité entière vit désormais dans le Ciel ; la terre cesse d'être, et, comme il n'y a plus de Mal, Ormuzd, le Génie du bien, n'a plus de fonction, il n'agit plus, cesse d'être et disparaît à son tour.
Notons et retenons cette croyance au triomphe final du bien et à une résurrection universelle dans un monde idéal, supra-terrestre, et l'originalité de cette conception encore mystique mais dont se pénétrera de plus en plus la science positive, de l'atrophie de l'organe du mal par la cessation de sa fonction.
L'Inde et la Perse, non sans raison peut-être, croient également à un âge d'or antérieur; on est porté à admettre en effet qu'elles connurent des états sociaux plus heureux bien que moins développés ; dans ce cas leurs légendes comme celle d'un âge d'or antérieur en géne'ral ne seraient pas une simple illusion, un ide'al transposé mais correspondraient à une réalité tout au moins partielle. L'existence de tribus primitives pacifiques, égalitaires et vivant au milieu d'une nature généreuse et abondante permet d'accepter cette hypothèse dans des cas particuliers sans étendre la même explication à toutes les conceptions sociales où se rencontre la même légende. Il faut en effet tenir compte de la tendance naturelle à tous les hommes de préférer leur jeunesse à la vieillesse d'où la propension à étendre la même appréciation aux différents âges de la civilisation. « Le Parsi se reporte à l'heureux gouvernement du roi Yéma, alors que les hommes et les bestiaux étaient immortels, que l'eau et les arbres ne se séchaient jamais et que la nourriture ne faisait jamais défaut, alors qu'il n'y avait ni froid, ni chaleur, ni envie, ni vieillesse. Le Bouddhiste regrette l'âge des glorieux êtres élhérés vivant sans péché, saus sexe, sans besoin de nourriture, et qui subsista jusqu'à l'heure malheureuse où ils goûtèrent une délicieuse écume formée à la surface de la terre et tombèrent dans le péché, étant arrivés avec le temps par l'effet de la dégradation à manger du riz, à être condamnés aux douleurs de l'enfantement, à bâtir des maisons, à diviser la propriété et à établir des castes. Durant des siècles, la mémoire garda le souvenir des circonstances qui avaient accompagné cette dégénérescence. Ce fut le roi Ghéteya qui prononça le premier mensonge ; la vie des hommes ne raccourcit de plus en plus et ce fut le roi Mala Sàgana, qui, après le court règne de 252,000 ans, fit la triste découverte du premier cheveu gris ' . »
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