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Histoire de la Révolution Française dans le Département du Haut-Rhin, 1789-1795

Antoine Armande Véron-Réville · 1865 · Scanned text

94,209 words · about 6 h 36 min to read

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About this book

Author
Antoine Armande Véron-Réville
Language
French
Published
1865
Length
94,209 words · about 6 h 36 min
Sections
10 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (10)
  1. Front matter about 25 min
  2. Chapitre II about 26 min
  3. Chapitre III about 44 min
  4. Chapitre IV about 34 min
  5. Chapitre V about 37 min
  6. Chapitre VI about 40 min
  7. Chapitre VII. 1994 about 33 min
  8. CHAPITRE VIII. 1994 (Suite.) about 38 min
  9. Chapitre IX about 36 min
  10. Chapitre X about 1 h 24 min

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Front matter

hon i DËI . ■" HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE DANS LE DÉPARTEMENT DU HAUT-RHIN 1789-1795 COLMAR IMPRIMERIE DE CH.-M. HOFFMANN IMPRIMEUR DE LA PRÉFECTURE HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE DANS LE DÉPARTEMENT DU HAUT-RHIN 1789-1795 PAR M. VÉRON-RÉV1LLE CONSEILLER A LA COUR IMPÉRIALE DE COLMAR I PARIS COLMAR DURAND, LIBRAIRE BARTH et HELD-BALTZINGER rue des Grès, 7 LIBRAIRES AVANT-PROPOS. On s'est demandé souvent comment il se fait que les événements de la révolution française, dans le département du Bas-Rhin, soient si bien connus, tandis qu'ils sopt presqu'ahsolument ignorés pour le Haut-Rhin. A cela la réponse est simple. Le Bas-Rhin, ou plutôt Strasbourg, a eu, d'une part, ses jacobins allemands, avec Euloge Schneider et ses adhérents ; d'autre part, ses jacobins français , et, à leur tête, le maire Monet, la Propagande et les Représentants en mission.

Ces deux partis ont tour à tour opprimé la population et ont fini par se dévorer l'un l'autre. Immé diatement après les événements du neuf thermidor, un imprimeur , nommé Ulrich , qui lui-même avait été une des victimes de la Terreur, eut l'idée de publier le recueil des actes authentiques relatifs à l'histoire de la révolution à Strasbourg, plus généralement connu sous le nom de Livre bleu. Depuis, un infatigable collectionneur, M. Heitz, a publié, de son côté, une série de documents fort remarquables se rapportant tous à la période révolutionnaire, de sorte que cette partie de l'histoire du pays, pour le Bas-Rhin, est généralement bien connue, quoiqu'il reste encore beau coup de faits particuliers à éclaircir. Dans le département du Haut-Rhin, au contraire, les choses se sont passées tout autrement.

Là, les évé nements ont été bien moins le fait des individus, que AV.VNT-PROPOS. VI les effets du temps où ils se sont accomplis, et, quoi qu'ils n'aient pas laissé que de déposer bien du fiel dans les cœurs, personne cependant n'a eu l'idée, après la Terreur, de dresser l'acte d'accusation des hommes qui étaient alors au pouvoir et de se faire une arme contre eux de leurs arrêtés cu actes administratifs. Ces documents sont donc restés inédits et confinés dans les archives de la préfecture. C'est là qu'il m'a été permis de les consulter dans les registres du département et des districts, ainsi que dans de nombreuses liasses, qui attendent que leur tour vienne d'être comprises dans le beau travail de classement, qui s'opère en ce moment. Et tandis que je recevais de Tadministration supérieure, dans ces délicates communications, une preuve de confiance dont je ne saurais assez lui té moigner ma gratitude, je trouvais, aux archives du département , une complaisance à toute épreuve, qui facilitait singulièrement mes recherches.

Chapitre II

1990. Inquiétudes causées par les changements projetés. — Réclamations au sujet de l'organisation judiciaire. — Ferrette, Huningue; Altkirch. — L'évêché réclamé par Guebwiller. — Mécontentement à Colmar. — La compagnie verte. — Élections. — Agitation à Colmar. — Fête de la fédération. — Organisation des administrations du département et des districts. — Inconvénients du système électif. — Difficultés de la situation. — Esprit des administrations. — Les juifs proclamés citoyens. — Assignats. — Partage des biens communaux. — Retards dans la rentrée des impôts. — Impôt sur les boissons. — Disette générale ; les exportations interdites. — Organisation de la garde nationale. — Envoi de troupes. — Évènements de Nancy. — Affaire de Royal-Liégeois & Relfort. — Mesures contre les exportations. — Les municipalités s'attribuent l'autorité judiciaire. — Dévastations dans les forêts. — Les droits du roi, des seigneurs et du clergé partout méconnus. — Émeutes au Bonhomme et à Wattwiller. — Anarchie dans les communes. — Troubles causés par les élections. — Mouvements à Colmar. — Les membres du département insultés et menacés. — Suppression du Conseil souverain. — Le directoire du département se relire à Belfort. — Dissolution de la compagnie verte. — Émigrations ; embauchage. — Arrestation du commandant de Rocque et autres. — Suppression des tribus ; l'État s'empare de leurs biens.

Cependant le bruit répandu en Alsace, que des modifications graves allaient être introduites dans l'organisation intérieure du pays , avait causé partout les inquiétudes les plus vives. II ne pouvait guère en être autrement dans une contrée qui , jusqu'alors, avait conservé, avec tant de soin, ses institutions, ses usages, ses mœurs, sa langue , et jusqu'à son costume. Bien que réunie de fait à la France, depuis plus d'un siècle, elle en était restée isolée, moins encore par sa situation topo graphique, que par cette longue série de douanes, de péages, de barrières, qui faisaient nécessairement refluer vers TAlle magne ses relations commerciales et ses rapports de tous genres. On annonçait notamment que de grands changements allaient avoir lieu dans l'organisation judiciaire. De quelle nature seraient-ils?

On n'en savait rien encore; mais il n'en fallait pas davantage pour alarmer leslocalités qui, jusqu'alors, étaient restées sièges de justice, et pour soulever ailleurs les convoitises et les prétentions les plus bizarres. Dans le Haut- Rhin , Ferrette fut le premier à réclamer de Yhumanité de l'assemblée nationale, un tribunal de justice, sous le titre de présidial, de bailliage royal, ou sous telle dénomination qu'on jugerait convenable. C'était là une question de vie ou de mort pour ses habitants , et , à Tappui de ses réclamations , Ferrette rappelait qu'il avait été , de tout temps , grand bail liage, comprenant dans son ressort quatre-vingts villages. Ces prétentions étaient combattues par Huningue qui , lui aussi , naguère chef-lieu de district, aspirait à devenir le siège d'un tribunal.

Ce ne fut ni Ferrette ni Huningue qui Tobtinrent , mais Altkirch, devenu lui-même, par suite de la nouvelle or ganisation territoriale chef-lieu de district. Dès cette époque, Altkirch devait ressentir Tavant-goût des déceptions que lui réservait Tavenir, car il se vit obligé de lutter contre le direc toire du district, qui , à peine installé dans ses murs , voulait transférer sa résidence à St. -Morand. La ville d'Altkirch obtint donc son tribunal, et telle fut la joie qu'elle en ressentit, que, malgré la diminution notable que lui avait fait éprouver, dans ses revenus patrimoniaux, le nouvel ordre de choses, elle fut autorisée par Tadministration supérieure à faire célébrer, par une messe solennelle et par un grand banquet, Tinstallation des nouveaux juges. Au milieu de ce conflit de prétentions de tous genres, il n'y eut pas jusqu'à la petite commune de Lièpvre, qui, invoquant des lettres del'empereurCharlemagne, de Tannée 801 , et la coutume du val, de 1586, ne demandât la préférence pour la juridiction sorestale et la tenue des as semblées primaires.

Mêmes réclamations, à Toccasion des nouvelles circonscrip tions ecclésiastiques projetées. Avant même que Ton connût la constitution civile du clergé, on savait que Tétablissement d'un évêché pour le Haut-Rhin était arrêté en principe. La ville de Guebwiller désirait vivement en devenir le siège. A Tappui de ses prétentions, elle faisait valoir, non sans raison, sa position centrale et les convenances que présentaient , pour le logement de l'évêque, pour le séminaire et autres nécessités, le palais princier et les vastes maisons canoniales qui avoisinaient l'église, la plus belle, peut-être, du départe ment. Ce serait là , ajoutait-on, le moyen, pour les habitants que la suppression du chapitre et des maisons religieuses plongeait dans la misère , de relever leur courage et de leur faire aimer la constitution.

Cette compensation , que réclamait Guebwiller . ne lui fut pas accordée; elle était réservée à la ville de Colmar, qui, malgré les avantages que semblait lui assurer sa condition de chef-lieu du département , était une des localités que de vait le plus éprouver le nouvel ordre de choses. Ville essentiellement parlementaire, Colmar ne subsistait, pour ainsi dire, que par son Conseil souverain. Aussi la suppression, qui en était annoncée, allait-elle plonger bien des familles dans la misère. 11 en était résulté un mécontentement presque général. Les opposants s'étaient groupés dans une compagnie de chasseurs, appelée la compagnie verte, qui était commandée par le conseiller Boug d'Orschwiller. Elle com prenait les jeunes avocats, les clercs de procureurs et d'huis siers , et généralement tous ceux dont le régime nouveau compromettait Tavenir.

C'est au milieu de ces froissements d'intérêts divers, de ces divisions, auxquels allaient se joindre bientôt les préoccupations religieuses , que commencèrent les élections destinées à composer les administrations nouvelles. Les élections mu nicipales eurent lieu,^à Colmar, le 3 mars 1790. A huit heures moins un quart, la grosse cloche de la collégiale convoqua les électeurs partagés en quatre sections, dans les églises du collège , des dominicains , des catherinettes et de la confes sion d'Augsbourg. Les choses se passèrent tranquillement. U n'en fut pas de même, lors des élections des membres du district. Le président de l'assemblée , dans une allocution qu'il adressa aux électeurs, les invita à ne porter leurs choix que sur des personnes instruites : il s'ensuivit une grande ru meur. Un nommé Debs menaça plusieurs personnes d'un pis tolet dont il était armé; des épées furent tirées de leurs cannes ; un officier de la garde nationale fut blessé à la main.

L'intervention de la force armée empêcha le désordre d'aller plus loin. Quelques jours après , le 14 juillet, on célébrait, à Colmar, la fête de la fédération. Sur la place d'armes s'élevait une es trade où les autorités réunies assistèrent à un service solen nel. La garde nationale et le régiment des chasseurs d'Alsace étaient rangés en bataille autour de la place. Derrière station nait une foule considérable , qui prêta serment à la constitu tion avec ses nouveaux magistrats. En ce moment même, les délégués des départements réunis au champ de la fédération, à Paris , prêtaient le même serment sur Tautel de la patrie. Chaque jour , c'étaient des fêtes nouvelles , des protestations réitérées d'union et de fraternité, que prononçaient toutes les bouches, que dictaient même tous les cœurs, mais que la triste réalité venait démentir le lendemain.

Quoi qu'il en soit , aussitôt après leur nomination , les au torités nouveUes prirent possession de leurs services respec tifs. Le directoire du département alla s'installer dans Thôtel de Pairis, devenu bien national ; on loua, pour le district, une - maison particulière, qui doit être sous peu démolie , après avoir servi, jusque dans ces derniers temps, à la salle d'asile catholique. Le premier acte du district fut un vote de remer cîment pour le bureau de la Commission intermédiaire qui lui remettait le service, après avoir, dans les circonstances les plus difficiles, constamment su maintenir Tordre et la tranquillité dans son ressort. Les choses se passèrent à peu près de même dans les autres districts; mais on put consta ter, dès les premiers jours, les inconvénients du système électif exagéré qui avait été adopté par l'assemblée consti tuante.

Dans les communes, Télection du bureau électoral, dont chaque membre devait être nommé individuellement, celle des maires , procureurs des communes , membres du conseil général , prenaient un temps infini. Les formalités à observer étaient nombreuses et compliquées ; il n'y avait pas une élection, pour ainsi dire, qui ne prêtât à la cassation, et, dans Tardeur des partis, on ne se faisait pas faute d'en pour suivre Tannulation. Puis, ce n'étaient pas seulement les agents municipaux qui étaient éligibles; Télection s'appliquait à tous les services présentant un caractère public, de quelque nature qu'ils fussent d'ailleurs, tels que médecins-physiciens, greffiers, receveurs, maîtres d'école, juges de paix et leurs assesseurs, fabriciens, commissaires de police, directeurs des postes , gardes champêtres , gourmets et jusqu'aux sages femmes.

Ces élections perpétuelles tenaient le pays dans un état de fièvre continu, en même temps qu'elles étaient une occasion de perte de temps,, de dépenses et d'habitudes de fainéantise pour les populations. Dès les premiers jours de leur installation, les membres des administrations nouvelles se trouvèrent en présence des difficultés les plus sérieuses. La plupart d'entre eux étaient des hommes probes, bien intentionnés, éclairés; quelquesuns devinrent, dans la suite, des administrateurs habiles, mais ils n'avaient pas alors Texpérience ni Ténergie qu'il aurait fallu, pour tenir tête à la situation. Si dévoués qu'ils sussent d'ailleurs à la constitution, les idées conservatrices, générales dans la province , formaient le fond de leurs con victions. L'esprit moderne glissait un peu vîte, pour eux, sur la pente qui menaçait de précipiter la société dans Tabîme.

Aussi , durant tout le cours de la révolution, se laissèrent-ils entraîner par le mouvement , plutôt qu'ils ne le suivirent de leur gré. Cet esprit de conduite sauva le pays, en les sauvant eux-mêmes, mais les fit toujours mal noter par le parti ex trême de la révolution. La première fois que le directoire du département eut à manifester ce que Ton appelait ses idées rétrogrades, ce fut à Toccasion des juifs. Le Conseil souverain n'était plus là pour les surveiller et réfréner leur avidité. Les campagnes, encore frémissantes de Tinsurrection à laquelle ils venaient d'échap per, étaient plongées dans la plus grande misère, suite du rude hiver de 1789. C'est en ce moment même, qu'ils osèrent saisir partout les récoltes et les vendanges de leurs débiteurs. Aussi, quand il fut question de conférer aux juifs les droits de citoyen, y eut-il dans le pays un toile général.

Dans une adresse énergique , le département exposa à l'assemblée na tionale le danger qu'il y aurait pour les populations, à soustraire les israélites au régime exceptionnel sous lequel on les avait tenus jusqu'alors. Reubell , dont personne n'était en droit de suspecter les idées libérales , formula à la tribune les mêmes protestations ; il fut fort mal accueilli , par la presse surtout. Mais pendant que Prud'homme, dans ses Révolutions de Paris, criait au fanatisme et à Tintolérance, on trouvait, en Alsace , que les publicistes parisiens en prenaient fort à leur aise, pour trancher, de Tempyrée philosophique où ils trônaient, une question qui ne pouvait être bien appréciée que sur les lieux mêmes. Ce qu'il y a de certain, c'est que tous les représentants ou agents qui furent successivement envoyés en mission en Alsace, ne tardaient point, en consi dérant les choses de près , à modifier complètement leurs idées sur ce point.

Plus tard même , nous assisterons à un singulier spectacle et nous verrons, en pleine Terreur, les juifs menacés de mesures exceptionnelles par un agent du comité du salut public et protégés par les autorités et par des citoyens alsaciens. Le fait est que les juifs ne reconnurent les bienfaits de la révolution que par un agiotage effréné sur les assignats et sur les subsistances. Grâce à eux, les assignats se déprécièrent dès les premiers jours de leur émission ; beaucoup de débi teurs s'empressèrent d'en profiter pour rembourser en papier monnaie le montant de leurs dettes. Aussitôt après son installation, le département avait formulé , dans une adresse à Tassemblée nationale, ses observations sur les inconvénients et le danger que présenterait la mesure du cours forcé des assignats. II ne fut pas plus écouté, cette fois, qu'il ne devait Têtre , dans la suite , quand il demandait avec instance à la Convention de supprimer complètement le numéraire, pour mieux favoriser le cours du papier-monnaie.

Ses réclamations ne furent pas mieux accueillies, quant à la question du partage des biens communaux, qui soulevait au plus haut degré les convoitises de la classe inférieure. De toutes parts arrivaient des pétitions qui, se fondant sur les droits de Thomme , demandaient le partage sans distinction et par tête d'habitant. Le département aurait voulu maintenir Tancienne démarcation entre bourgeois et manants; il entre voyait les conséquences du système que préconisait la déma gogie, Tintroduction , dans un pays frontière surtout, d'une foule d'étrangers et de gens sans aveu, contre lesquels on ne pourrait plus se garantir. II demandait que Ton ménageât 1790, sur ce point, les susceptibilités des populations : Tévènement vérifia plus tard la justesse de ses appréhensions. L'état des finances constituait une des grandes difficultés de la situation.

Partout la rentrée des impôts était en retard, pour 1789 aussi bien que pour 1790. II fallait, de plus, pour voir au paiement de la contribution patriotique, qui était du quart du revenu. Les municipalités devaient taxer arbitrai rement, et même, emprisonner ceux qui étaient en retard de faire leur déclaration, et cela , sous leur responsabilité per sonnelle ; mais on comprend combien il devait être pénible aux autorités nouvelles, dans les circonstances où Ton se trou vait surtout , de recourir à de pareilles extrémités. Le département faisait observer à l'assemblée nationale que le retard dans les rentrées n'était point le fait des municipalités, mais bien du malheur des temps. Les grains étaient d'une cherté ex cessive; Thiver de 1789 avait frappé d'une stérilité complète le vignoble, dont le produit constituait la principale ressource des habitants du Haut-Rhin et la seule branche du commerce, qui pût établir une certaine circulation du numéraire dans ces contrées.

Et c'était dans ce moment même, que Ton an nonçait une loi nouvelle sur les boissons. « Cet impôt, écrivait à l'assemblée nationale le directoire du département, se peint à Tesprit de nos concitoyens sous les couleurs les plus odieuses, sous Tappareil le plus servile, et, comme les menaçant d'une ruine certaine. — Nous disons que, de la manière dont les esprits sont disposés , dans notre département, une armée de cent mille hommes serait moins redoutable, pour la constitution, qu'un décret adoptant le projet d'impôt proposé. » Pour remédier à la disette, qui était générale, la loi avait interdit l'exportation des denrées de toute espèce. Cependant, au mois d'août 1790, même après les récoltes, le départe ment crut s'apercevoir que la disette ne faisait que croître, et il ne put Texpliquer que par le retrait récent des troupes qui formaient, sur la frontière, un cordon chargé de surveiller ■ les exportations.

II n'était resté, en effet, à Neuf-Brisach et à Belfort, pour toute garnison, que deux bataillons du régiment de Deux-Ponts et quelques chasseurs de Champagne. Quant à la garde nationale , qui était en voie de s'organiser, elle devait être, quelque temps encore, pour le département, un embarras bien plus qu'une ressource. Institution démocratique, elle remplaçait les anciennes milices bourgeoises , qui ne lui cé daient le terrain qu'avec répugnance. II en résulta même des conflits, à Eguisheim et à Bergheim notamment, où Tancienne milice désarma, à plusieurs reprises, la nouvelle garde natio nale. Quand enfin celle-ci fut organisée, elle servit au parti dominant , dans chaque commune, à opprimer et à molester le parti vaincu , jusqu'à ce que la portion active et remuante s'en détachât, pour former les bataillons de Volontaires, et que le restant allât servir dans les places fortes ou sur les bords du Rhin, au moment où les frontières étaient menacées.

Quoiqu'il en soit, en présence des exportations de denrées et de numéraire, qui, se multipliant sans entrave, redoublaient la détresse du pays, le département réclama, avec instance, Tenvoi de nouvelles troupes. Sa demande fut accueillie : bientôt en effet le général Bouille lui annonça l'arrivée, à Brisach, du régiment de La Fère, et, à Belfort, des régiments de Lauzuu-hussards et de Royal-liégeois. Mieux peut-être eût valu que ces troupes n'arrivassent pas, la frontière dût-elle rester dégarnie. A cette époque, Insubor dination commençait à se répandre dans Tarmée, et, comme le fait observer M. Thiers, les nobles ne lui avaient que trop donné l'exemple de la désobéissance. L'affaire de Nancy avait eu lieu récemment. Son dénoûment fut également bien accueilli par les deux départements du Rhin , qui adressèrent des félicitations à Bouille , en même temps que Ton célébra des services solennels en Thonneur des victimes de Tévènement.

Toutefois, Tesprit de Tarmée n'était pas encore ce qu'il devint plus tard, quand les excitations démagogiques eurent relâché les liens de la discipline et poussé les soldats à un degré d'e.xaltation qui, en face de l'ennemi, leur fit accomplir des prodiges, mais , à l'intérieur, devint trop souvent Tauxi liaire des mauvaises passions. En général, les troupes partageaient alors les sentiments royalistes de leurs chefs, qui n'avaient pas encore émigré. L'affaire de Royal-liégeois, qui eut lieu à Belfort, peu de jours après l'arrivée de ce régiment, produisit dans toute la France le plus fâcheux éclat. A la suite d'un repas de corps qui avait fini bruyamment, quelques officiers de Royal-liégeois imaginèrent d'organiser un cortège avec la musique du régiment. Le major de Schweins feld marchait en tête, le sabre au poing.

Après la musique, s'avançait le colonel agitant un mouchoir blanc attaché à son épée, et, derrière lui, un groupe composé de quelques offi ciers, sous-officiers et soldais, criant Vive le Roi ! A bas la nation ! Quelques citoyens furent , parait-il, molestés durant le trajet. On arriva ainsi devant la maison commune. Un jeune officier s'introduisit dans la salle où s'était réunie la municipalité , qu'il apostropha vivement , en s'écriant qu'il n'y avait qu'un roi en France, et qu'il ne voulait pas en re connaître douze cents; En ce moment, intervint Malzen, major du régiment de Lauzun , qui parvint à rétablir Tordre. Dès le lendemain, des excuses étaient faites à la municipalité. Les officiers, dont le plus grand nombre était resté étranger à cette manifestation, s'empressèrent d'écrire au département, pour protester de leurs sentiments patriotiques; les trois d'entre eux , qui s'étaient si imprudemment signalés , dans cette fatale soirée, furent arrêtés et détenus quelque temps à Saint-Germain.

Telle fut, d'après les rapports mêmes du district de Belfort, cette équipée , dont se saisit l'assemblée nationale, et qui reçut, dans la presse parisienne, les proportions les plus outrées. Le grand mal de ces scènes était de séparer la cause du roi de la cause de la nation, que les esprits modérés cherchaient à concilier, et de trop servir les intérêts de la déma gogie. Toujours est-il que le département avait reçu des troupes en nombre suffisant pour rétablir le cordon destiné à empêcher les exportations. On organisa même des patrouilles à cheval et de nuit : la disette n'en continua pas moins. On crut alors, comme cela arrive toujours en pareil cas, que ce pouvait être le fait de quelques accapareurs; le district de Colmar édicta, à cet égard, des mesures rigoureuses et invita les curés à prêcher contre Tatrocité d'un pareil crime : rien ne servit.

Évidemment le mal tenait à d'autres causes; il provenait de Tinsuflìsance des récoltes et de la pénurie de ressources en tous genres. Enfin Pargent se cachait de plus en plus, et le triste palliatif des assignats ne suffisait pas pour remédier à Tabsence du numéraire. Les nouveaux tribunaux ne devaient être installés qu'à la fin de Tannée; en attendant, les anciennes juridictions de vaient , aux termes d'un décret de l'assemblée nationale , rester en exercice. Toutefois les communes ne Tentendaient pas ainsi. Le droit de surveillance, que leur attribuaient les lois nouvelles, ne leur suffisait pas; elles entendaient admi nistrer elles-mêmes, sans contrôle, et surtout, sans autre juri diction que la leur propre, particulièrement dans les cas amendables. Quand le bailli de Lautenbach voulut se rendre dans la vallée, pour remplir son office, il crut devoir, en présence des mauvaises dispositions de la population, se faire appuyer d'un détachement de la garde nationale de Gueb willer et de quelques hommes de maréchaussée, le tout com mandé par un lieutenant; encore avait-il dû s'engager, à Tavance, à ne pas statuer en matière forestière.

Cependant, à Tentrée du village, il trouva une troupe de cent hommes armés jusqu'aux dents, commandés par un ancien militaire nommé Kòch , dont Tattitude résolue força Texpédition à se retirer. Pour arriver à réprimer quelque peu ce fait si grave, le département invita Kòch à comparaître à sa barre et lui infligea huit jours de détention à subir dans la forteresse de Brisach. Les communes en instance avec leurs seigneurs, pour fait de forêts notamment, comme Sainte-Marie avec les seigneurs de Ribeauvillé, ne jugeaient pas à propos d'attendre les décisions de la justice, pour s'adjuger Tobjet de leurs prétentions. Ainsi firent aussi les communes du val de Saint-Grégoire. De tout temps, elles avaient eu une administration commune avec la ville de Munster; il leur plut, un jour, de se séparer, pour se constituer en municipalités distinctes, et elles s'attri buèrent, sans autre forme de procès, la part de forêts, qui leur semblait devoir leur revenir.

En même temps que ces voies de fait restaient impunies, les principes les plus subversifs continuaient à être répandus, dans les campagnes, par des malveillants ou par des intrigants, qui cherchaient, en abusant le peuple, à capter sa confiance. Aussi les délinquants, que ne retenait plus la crainte des con damnations judiciaires, faisaient-ils, de toutes parts, irruption à main armée dans les forêts. La Hardt, les forêts du prieuré de Feldbach, celles de Tabbaye de Pairis, à Widsohlen, celles du prince de Deux-Ponts, au val d'Orbey, furent Tobjet des dévastations les plus graves. En vain le département , pour préserver ces magnifiques possessions d'une ruine imminente, multipliait-il les protestations et les menaces. II envoyait tout ce dont il pouvait disposer , en fait de troupes de ligne et de garde nationale : ces moyens restaient souvent insuffisants.

Au surplus, la garde nationale ne donnait que trop, elle même, l'exemple de la violence et du désordre. A la suite de dégâts considérables, commis par des délinquants de Rouffach, dans la forêt d'Oberhergheim , la municipalité de cette com mune avait saisi les chariots ainsi que les bois coupés, et arrêté quelques-uns des coupables. Aussitôt quarante gardes nationaux de Rouffach envahirent à main armée le village, délivrèrent les prisonniers et ramenèrent en triomphe les chariots saisis. Si les populations ménageaient peu les forêts, elles ne res pectaient pas mieux les divers droits maintenus, jusqu'alors, par l'assemblée nationale, au regard du roi , des seigneurs et du clergé. Dans le courant du mois de juin, une insurrection véritable éclata au Bonhomme ; des bandes armées de fusils, de pistolets et de haches , s'attroupèrent , pour empêcher la perception des droits dus à la régie des fermes du roi.

La garde nationale, convoquée pour le rétablissement de Tordre, accourut en effet, mais pour se joindre à l'émeute. Elle en fit de même, à Wattwiller, où elle concourut, avec la municipalité, à un mouvement dirigé contre le sergent seigneurial et le procureur fiscal, qui furent grièvement maltraités puis em prisonnés. A Heiteren, ce furent les femmes qui, armées de pierres et de bâtons, envahirent et dévastèrent le château du duc de Deux-Ponts. Les possessions de ce prince , à Pulvers heim, celles de la famille de Schauenbourg , à Herrlisheim , furent également ravagées ; et tous ces faits restaient impu nis ou n'étaient Tobjet que de répressions insignifiantes. Mais ce qui était plus regrettable encore , ce qui inspirait les plus vives alarmes pour Tavenir , c'est Tanarchie qui ré gnait au sein des communes elles-mêmes.

Jusqu'à ce que le nouvel ordre judiciaire fût en état de fonctionner, les anciens magistrats devaient conserver provisoirement leurs attribu tions. Les populations impatientes ne voulaient plus les tolérer, mais n'en accueillaient pas mieux, pour cela, les autorités nouvelles. C'est ce qu'on vit notamment, à Guebwiller, qui devait marquer d'une manière toute particulière dans les diverses phases de la révolution, à St-Amarin, à Huningue, où le peuple se refusait à reconnaître les municipalités régu lièrement élues et procédait illégalement à d'autres élections. AEnsisheim, ce fut le parti prétorien, c'est-à-dire, de Tancien Préteur, violemment évincé, au mois de juillet 1789 , qui fo menta contre les nouveaux municipaux une émeute qui saillit entraîner de grands malheurs. Ailleurs , c'était au sein des municipalités elles-mêmes, que régnait Tanarchie.

Les affaires communales restèrent longtemps entravées, à Kaysersberg, par suite de la mésintelligence existant entre le maire et les officiers municipaux , qui se refusaient à marcher avec lui. Jamais les efforts du département et du district réunis ne parvinrent à rétablir Tharrnonie dans cette commune. A Saint- Côme , les désordres les plus graves éclatèrent , un jour, au sein de la commune assemblée; des officiers municipaux furent grièvement blessés de coups de couteau. Ce n'étaient partout qu'abdications et démissions en masse, auxquelles il fallait remédier, par de nouvelles élections, qui ne faisaient que redoubler Tagitation et le désordre. Ou bien encore. Tau torité supérieure nommait un administrateur provisoire , qui avait alors le triste privilège de concentrer sur lui les haines réunies de tous les partis.

Dans les communes où ces luttes intérieures n'étaient pas possibles , parce qu'il y avait un parti dominant, on pouvait être sûr qu'il n'userait de sa force que pour mieux opprimer la minorité. Les municipalités nouvelles se composaient, en général , d'hommes jusqu'alors restés entièrement étrangers aux affaires, et qui ne savaient comment user de leurs pouvoirs. Comme les décrets leur avaient accordé le droit de statuer en matière de police , elles en usaient de la façon la plus arbitraire , sans observer aucune forme. Ordinairement leurs sentences étaient mises sur le champ à exécution , souvent avec un appareil ignominieux. Pour les motifs les plus légers, les municipalités prononçaient des condamnations à deux et trois mois d'emprisonnement, faisaient arrêter sur le champ les condamnés , et Ton vit souvent des vieillards , des femmes, les personnes les plus honorables, transférés du fond d'un district au chef-lieu, sous la conduite de la maréchaussée.

Au milieu de ces désordres , dans ces circonstances cri tiques, Tattitude des directoires du département et des districts accuse une grande inexpérience. Ce ne sont chez eux ni le zèle , ni les bonnes intentions qui font défaut ; mais quand ils prennent des mesures , ils ne déploient pas la fer meté nécessaire pour en assurer Texécution. Or rien n'affai blit plus Tautorité , que d'habituer les populations à considé rer ses prescriptions comme lettre-morte. Nous allons voir, du reste, le département donner une preuve de faiblesse qui lui fut bien souvent et bien amèrement reprochée. Depuis que Ton savait , à Colmar, que le Conseil souverain allait être supprimé , une vive agitation régnait dans les es prits. Tant d'intérêts se trouvaient compromis, que le mécontentement causé par cette mesure était parfaitement légitime.

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