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Histoire d'Aubusson. La vicomté-la ville-les tapisseries-la maison d'Aubusson

Cyprien Pérathon · 1886 · Scanned text

177,505 words · about 12 h 26 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Cyprien Pérathon
Language
French
Published
1886
Length
177,505 words · about 12 h 26 min
Sections
27 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (27)
  1. Introduction about 5 min
  2. Chapitre I about 28 min
  3. Chapitre II about 16 min
  4. Chapitre III about 26 min
  5. Chapitre IV about 43 min
  6. Chapitre V about 16 min
  7. Chapitre VI about 1 h
  8. Chapitre I about 24 min
  9. Chapitre II about 41 min
  10. Chapitre III about 56 min
  11. Chapitre V about 6 min
  12. Chapitre VI about 2 h 1 min
  13. Chapitre VII about 15 min
  14. Chapitre VIII about 4 h 29 min
  15. Chapitre 1 under 1 min
  16. Chapitre II. La under 1 min
  17. Chapitre III. Moyen Age about 1 min
  18. Chapitre IV. Le Protestantisme about 1 min
  19. Chapitre V under 1 min
  20. Chapitre VI La about 1 min
  21. Chapitre I under 1 min
  22. Chapitre II. Commune D'aubusson about 1 min
  23. Chapitre III. Anciennes Juridictions about 1 min
  24. Chapitre IV about 1 min
  25. Chapitre V. Le Chateau under 1 min
  26. Chapitre VI. Routes about 4 min
  27. Chapitre VIII about 8 min

Continue:

Introduction

Station romaine oubliée pendant la période mérovin gienne, Aubusson devient, à la fin du ixe siècle, le chef lieu d'une vicomté et la capitale de la Haute-Marche, fraction de l'ancien Limousin. La ville s'accroît à l'abri du château des vicomtes. Ravagée à plusieurs reprises par les routiers de Richard-Cœur-de-Lion, elle se relève au xiii8 siècle pour tomber de nouveau au pouvoir des Anglais pendant la guerre de Cent ans. On trouve, sur cette époque lointaine, quelques rares mentions dans les chroniques limousines, les chartes des vicomtes d'Au busson, les cartulaires des abbayes marchoises et les actes du Parlement. Au xiv* siècle, Aubusson appelle l'attention des comtes de la Marche, et, au xve, Jacques d'Armagnac met le château dans l'état où il se trouvait au moment de sa démolition. Dès le milieu du xme siècle, Aubusson était ville fran che.

De toutes les villes de la Marche, elle était, avec Guéret, celle dont l'organisation municipale était la plus complète. Un acte de foi et hommage inédit, rendu, en 1457, par Louis d'Aubusson, seigneur de Poux, à Jacques d'Armagnac, jette un jour nouveau sur les restrictions qui avaient été apportées aux franchises de la ville. En 1521, nos consuls paraissent à la rédaction des Coutumes de la province et réclament le maintien de leurs privilèges. Us s'efforcent, en 1566, de reconstituer leurs chartes de franchises détruites quelques années auparavant. Evrard d'Ahun trace un curieux tableau d'Aubusson. Les actes notariés, les terriers que l'on rédige fournissent de nombreux renseignements. Les guerres religieuses, la part qu'y prennent les seigneurs du pays et les milices des communes sont assez bien connues.

L'histoire des tapisseries marchoises ne commence, à proprement parler, qu'à cette époque. A partir du xvn° siècle, les recherches deviennent fa ciles, sinon dans nos archives municipales dont on regrette la pauvreté, du moins dans les grands dépôts de Paris et de Moulins, dans les actes privés et plusieurs mémoires du siècle dernier sur la ville et sa principale industrie. Les publications anciennes qui concernent Aubusson ne méri tent pas, en général, une grande confiance. Les géographes modernes eux-mêmes ont trop souvent copié Baraillon et Joullietton sans discernement. M. L. Duval a relevé leurs nombreuses erreurs au sujet de la Creuse, de ses villes et de ses illustrations. M. Félix Lecler a publié, dans Y Album historique et pittoresque de la Creuse, un remarquable article sur Aubus son.

Plus récemment, MM. Bosvieux, Richard, Duval et Autorde, pendant leur passage aux archives du département, ont fait connaître des documents du plus haut intérêt. On trouve égalementt dans les ouvrages de M. Antoine Thomas et dans les publications de M. de Cessac des ren seignements précieux pour notre histoire locale. Nous avons utilisé los travaux de ces savants et de ceux de plu sieurs autres érudits. Dans l'obscure question de l'origine de la vicomté d'Aubusson et du comté de la Marche, nous avons pris pour guide les bienveillantes communications de M. Deloche, de l'Institut, et la thèse toute nouvelle de M. Robert de Lasteyrie, sur les premiers vicomtes du Limousin. « Pour ce qui regarde l'antiquité, l'origme de la maison d'Aubusson est inconnue et incertaine, comme celle des plus grandes maisons du monde », dit le P. Bouhours.

U existe plusieurs généalogies de cette famille. Nous avons suivi les plus autorisées, nous efforçant d'éclairer les points obscurs d'après les constatations les plus récentes, modifiant les passages qui offraient des assertions inexactes ou en désaccord entre elles. Un grand nombre d'additions nous sont personnelles. Nous devons toute la généalogie des seigneurs de Castel-Novel à l'obligeance de M. le prince de Bauffremont-Courtenay, duc d'Atrisco, le repré sentant actuel de la maison d'Aubusson. Cette étude est une histoire succinte mais complète de l'antique famille qui compte parmi ses membres le célèbre Pierre d'Au busson, les deux maréchaux de La Feuillade et une foule d'autres illustrations. Aubusson possédait plusieurs églises et chapelles, une maladrerie de fondation royale, un Hôtel-Dieu, un couvent des Récollets, une collégiale de Saint-Martin, des confré ries de métiers et des confréries de pénitents.

Les bénéfices ecclésiastiques étaient à la nomination du prévôt de Cham bon. Le bourg de Saint-Jean-la-Cour avait son autonomie religieuse et civile. Le protestantisme à Aubusson est un des faits les plus remarquables de notre histoire provinciale et celui dont se sont le plus occupés les écrivains étrangers à la Marche. Les archives de Paris et celles de Tancienne intendance de Moulins renferment les pièces de ce grand procès qui divisa profondément la population aubussonnaise pendant le cours du xvnc siècle. On trouve la ville également divisée à l'époque de la Révolution. Les questions du moment y furent agitées avec une ardeur toute méridionale; mais ces dissensions n'ame nèrent heureusement aucun dénouement tragique. Nous avons rapporté simplement les faits et reproduit plusieurs délibérations des administrateurs du district, pour faire connaître l'état des esprits à Aubusson pendant cette période.

Les Archives révolutionnaires de la Creuse de M. L. Duval nous ont été de la plus grande utilité pour cette partie de notre travail. Les manufactures de tapisseries et tapis ont acquis à la ville d'Aubusson une réputation universelle. Nous complé tons, à l'aide de documents inédits, notre hotice sur les manufactures de tapisseries d'Aubusson, de Felletin et de Bellegarde (Limoges, 1862), la première publication en date sur cette matière, que M. A. Bosvieux a appréciée en ces termes : « Ce travail complet et étendu contient l'analyse ou la reproduction intégrale des dispositions légis latives ou administratives qui ont réglementé les manufac tures d'Aubusson et de Felletin avant la Révolution, et dont dont les textes sont conservés à l'immense dépôt des Archi ves de Paris. Sur ce point, il y a peu de nouvelles lumières à attendre; mais la question des origines est loin d'être fixée d'une manière définitive. » {Rapport au Conseil général de la Creuse, 1863.)

Le lecteur trouvera, dans ces deux études réunies, un exposé aussi complet que possible de la grande industrie marchoise et la mention d'un grand nombre de tapisseries, avec la date de leur exécution et le nom du .fabricant. II en existe sur tous les points de la France et même à Tétranger. La description de ces tentures est un travail considérable. Notre liste des maîtres tapissiers aubussonnais sera utile aux personnes qui voudront s'en occu per et les possesseurs d'anciennes tapisseries y trouveront d'utiles indications. Nous avons donc abordé toutes les questions qui se rapportent à la ville d'Aubusson, essayant de retrouver son origine, de décrire les évènements dont elle a été le théâtre depuis les premiers temps féodaux jusqu'au com mencement du xixe siècle, de faire connaître les diverses industries et les institutions civiles et religieuses qu'elle a possédées.

Tel est le but que nous nous sommes efforcé d'atteindre et le motif qui doit recommander cet ouvrage à Tindulgence du public. HISTOIRE D'AUBUSSON PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I

" Origines. Au premier siècle avant fère chrétienne, la Gaule Celtique renfermait, parmi ses nombreuses tribus, les Lemovices de lin té rieur et les Lemovices Armoricains qui paraissent avoir formé un rameau de la tige principale. On croit que ces deux petits peuples avaient une origine commune et appartenaient à la même famille que les Lemoves mentionnés par Tacite parmi les nalions ger maines qui habitaient les bords de la Baltique (1). On admet généralement avec Danville que « le diocèse de Limo ges, renfermant celui de Tulle qui n'est pas ancien ni de grande étendue, et en y comprenant l'extension de ce diocèse en dehors du Limousin dans la province de la Marche, qui est proprement la Marchia Lemovicina, représente les Lemovices (2) ». Ainsi, le pays d'Aubusson faisait partie de la confédération des Lemovices de l'inlérieur et confinait aux Arvernes. 11 fournit son contingent à l'armée nationale qui tenta de délivrer Vercingélorix (I) Mœurs des Germains, ch. xliii. — M. Maximin Deloche, De .'existence de deux peuples Lémoviques.

(i) Notice de tancienne Gaule. renfermé dans Alise. Sédulix, qualifié par César général et prince des Lemovices, conduisit sous Alise un corps de dix mille combat tants de sa tribu. 11 périt dans ce dernier combat, qui mit fin à l'indépendance de la Gaule (1). II est possible que la partie sud-est du déparlement de la Creuse, avant d'avoir fart partie de la confédération des Lemovices, ait eu une sorte d'autonomie qui lui fut restituée par la création de la vicomté d'Aubusson, à la fin du ix° siècle. Peut-être même cette région a-t-elle été primitivement une dépendance de l'Arvernie? On ne connaît en effet que d'une manière approximative les an ciennes peuplades Gauloises et leurs limites respectives. Contrairement à Danville, qui donne aux Lemovices tout le territoire de l'ancien diocèse de Limoges, Joullietton a émis l'opinion que la limite des Lemovices était la rivière de Creuse.

Ce qui est à Test et au nord-est de cette rivière appartenait, suivanl lui, aux Arvernes, et ce qui est au nord, aux Bituriges. Depuis, à défaut d'indications précises cherchées vainement dans les historiens et les géographes anciens, on s'est demandé si les délimitations du langage ne pourraient pas servir à faire recon naître les limites territoriales. L'étude comparée des dialectes de l' Auvergne et du Limousin, leur rapport avec le patois de Test et celui de l'ouest du département de la Creuse, la permanence d'un accent propre à chaque contrée, malgré les nombreuses variations du langage, ont conduit les philologues à fixer une ligne séparative toute nouvelle entre les Lemovices et les Arvernes. M. Ant. Thomas fait partir la ligne de. séparation des deux patois, Limousin et Auvergnat, d'un point de la limite sud du département placé entre Royère et Saint-Marlin-Chàteau.

De là elle se dirige vers Saint-Pierre-le-Bost, et, avant d'y arriver, dévie à l'est pour atteindre les montagnes qui limitent le demi-bassin de la rive gauche du Taurion, coupe cette rivière au-dessus de Vidaillat, (I) « Bellovacis millia decem, totidem Lemovicibus. »— « Sedulius dux et princeps Lemovicum, occiditur. » De la guerre de la Gaule, liv. VIU. M. de Saulcy décrit ainsi une monnaie Lémovique de Sédulix : « tête nue avec bandeau et collier; au revers, un cavalier embouchant une trompette et portant un sanglier-enseigne ; un sanglier au-dessus de sa tête, deux derrière lui, et, entre les jambes de son cheval, un personnage renversé; au-dessous, le mot SEDVLLIS. » atteint le bourg de la Chapelle-Saint-Martial et suit la chaîne de montagnes qui sépare le bassin de la Creuse de ceux de la Gar tempe et du Taurion jusqu'à Peyrabout (1).

D'après les ingénieuses déductions de M. le docteur Vincent, cette limite séparerait jusqu'ici les Arvernes des Lemovices (2). A partir de Peyrabout, cette ligne, qui va séparer maintenant les Arvernes des Bituriges, se dirige sur Ajain. De ce point, mais moins exactement tracée, elle passerait au nord de Jarnages, sui vrait la limite sud de la plaine de Gouzon pour aboutir, au sud de Fontanière, à la limite de la Creuse et du Puy-de-Dôme. Dans ce système, le pays d'Aubusson aurait fait partie de la cité Lémovique après la conquête seulement. On sait, en effet, que, l'an 27 avant notre ère, Auguste fit une nouvelle distribution géographique de la Gaule pour briser les anciens souvenirs. L'église a conservé jus qu'à nos jours cette organisation. Les Lemovices formèrent la civilas Lemovicum et firent partie des quatorze peuples de la Cel tique rattachés aux Ibero-Aquitains, pour constituer la Provincia Aquitanica, province impériale gouvernée par un légat.

Plus tard, ils se trouvèrent compris dans l'Aquitaine première, dont Bourges était la métropole. L'examen de la carte de Peutinger indique que le Fines des Arvernes, à l'époque gallo-romaine, devait exister auprès de la limite de la Creuse et du Puy-de-Dôme. Un village de la commune de Giat porte le nom caractéristique de Marche (frontière). On est là sur la limite orientale du diocèse de Limoges qui cor respondait au territoire de la cité, comme ses archiprêtrés repré sentaient celui des peuplades de second ordre. II faut vraisembla blement placer Fines auprès de Voingt, au lieu où la tradition rapporte que s'élevait l'antique ville de Beauclair (3). Les restes de la voie romaine y sont parfaitement reconnaissables. On y a constaté l'existence d'une nécropole, d'un temple, d'un amphithéâtre et d'un aqueduc.

(I) M. A. Thomas, Rapport sur une mission philologique dans le département de la Creuse, (2) M. le docteur Vincent, Bulletin des sciences naturelles et archéologiques de la Creuse, t. III. (3) M. Ambroise Tardiel, La ville gallo-romaine de Beauclair, fouilles en 1882. D'après M. Baraillon, le pays d'Aubusson aurait été limité, au nord, par les Cambiovicences, dont on remarque particulièrement le nom sur la carte de Peutinger. S'il était possible de déterminer la position géographique de cette peuplade d'après les lieux qui en sont le plus voisins, il faudrait la placer dans le Nivernais ou le Morvan : mais le véritable emplacement des peuples est rarement celui que la carte paraît indiquer. Faute de mieux, de Valois et Banville ont jeté les yeux sur Chambon dans la Combraille. M. Baraillon n'a pas hésité à accepter comme vraie une simple conjecture de ces géographes, et, dit M. Bosvieux, « pour établir que les Cambiovicenses étaient bien l'ancien peuple de la Com braille, il a eu recours à des procédés qui donnent une triste idée de son érudition. » Une vague ressemblance existe seule entre les deux noms, et celui de la Combraille se montre pour la première fois, au xii° siècle seulement, dans la chronique de Geoffroi de Vigeois.

Quoique M. Baraillon ait été copié par Joullietton et la plupart des auteurs contemporains, on n'a aucune preuve que les Cambiovicenses aient existé entre les Lemovices, les Bituriges et les Arvernes. Un souterrain-refuge, sur la rive droite du ruisseau de Saint- Amand, presque aux portes de la ville, un autre à La Rebeyrelte, un troisième à Talafeix, sont les seuls monuments appartenant au domaine de l'archéologie pré-historique que l'on rencontre dans le voisinage d'Aubusson : on peut y joindre le dolmen de Blessac. On recueille quelquefois dans le gravier de la Creuse et dans les terres labourées des bouts de flèche et autres objets en silex, des pierres de fronde en cailloux roulés, des pesons de fuseau en terre cuite, des fragments de vases en terre noirâtre, ornés de grossiers dessins striés ou pointillés, des scories ferrugineuses provenant d'exploitations qui datent vraisemblablement de la période pré historique du fer.

Malgré l'insignisiance de ces débris, on peut admettre que les Gaulois fortifièrent l'éminence sur laquelle devait s'élever plus tard le château d'Aubusson. La plupart de leurs places fortes situées sur des mamelons escarpés, au confluent de deux cours d'eau, liraient de leur position même leur principal moyen de défense. Le nom d'Aubusson dérive du celtique et la configuration de son rocher est celle d'un grand nombre de lieux de refuge gaulois. Une position que la nature avait faite aussi forte, sur la limite de deux peuples guerriers, ne dut pas être négligée avant l'arrivée de César, alors que chaque année voyait éclater dans la Gaule de nouvelles guerres civiles. Le continuateur présumé de César, A. Hirtius, rapporte qu'après la prise d'Uxellodunum, « César chargea ses lieutenants de conduire » l'armée en quartier d'hiver : il plaça quatre de ses légions dans » la Belgique, sous les ordres de M. Antoine, C. Trebonius, P. Va « linius et Q. Tullius; deux chez lesEduens, dont il connaissait la » grande influence sur toute la Gaule ; deux chez les Turons, dans » le voisinage des Carnutes, pour contenir la contrée qui s'étend » vers l'Océan; les deux autres chez les Lemovices, non loin des » Arvernes, afin qu'aucune partie de la Gaule ne fut dégarnie de » troupes (1) ».

La légion de César était composée de cinq ou six mille soldats pesamment armés, et d'une aile de cavalerie forte de trois cents hommes. Une tradition rapportée par tous les écrivains qui se sont occupés de nos origines attribue aux deux légions placées par César sur la frontière des Lemovices et des Arvernes la fondation du château d'Aubusson. Comme dans toutes les traditions, si justement nom mées les fossiles de l'histoire, il y a là, à côté d'un certain fonds de vérité, une obscurité qui laisse le champ libre aux hypothèses. Suivant M. Thuot (2), il est très probable que les deux légions éta blirent leur campement sur le versant nord du plateau de Saint- Jean, à l'entrée du bois de Châtres, Castra, qui rappelle un souvenir de castramétation romaine. On y voil encore ì'aggcr qui s'étend de la vallée de la Creuse à celle de la Beauze.

Cet ouvrage considérable, formé par des terres et des pierres rapportées, était désigné, au siècle dernier, par le nom caractéristique de levée de César. On a trouvé récemment, dans son voisinage, des monnaies romaines, des tuiles à rebord et des fragments de poteries an ciennes. Au commencement du siècle, on y déterra des boulets en fer; mais ce fait ne contredit pas la thèse de M. Thuot. Dans la Marche, au temps des guerres de religion, d'autres campements (I) Commentaires, liv. VIII, ch. xlvi. (2) Aubusson considéré comme le lieu où campèrent deux légions de César. Limoges, Ve H. Ducourtieux, 1873. romains furent occupés par les nombreux partis qui tenaient la campagne, et l'on sait que le château d'Aubusson fut assiégé et pris à celte époque. Le rempart du bois de Châtres protégeait la partie méridionale du camp qui était défendu, au levant et au couchant, par des rochers inaccessibles.

Au nord, la défense était plus faible, car elle consistait presque uniquement dans la rivière de Creuse qui était alors, il est vrai, plus profondément encaissée que de nos jours. On ost conduit à admettre la tradition qui rapporte que les Romains s'établirent, dès cette époque, sur la hauteur dite du Château. Ce poste était le complément et la citadelle avancée du campement principal des deux légions. II dominait la vallée de la Creuse, ainsi que le ravin où coule le ruisseau de la Ville; il commandait les routes qui se croisaient au pied de la montagne. L'importance considérable des seigneurs d'Aubusson au ixe siècle, époque de leur apparition dans l'histoire, autorise de penser que le château dont ils portaient le nom existait depuis longtemps déjà comme lieu de défense et signe d'autorité.

A trois kilomètres au sud-ouest du retranchement du bois de Châtres, auprès du village de Frongier, on remarque, sur un ma melon qui domine la contrée, à 606 mètres d'altitude, une enceinte circulaire parfaitement circonscrite. Le vallum d'un mètre de hau teur est formé de terre et de pierres rapportées : l'ensemble de Touvrage mesure 46 mètres de diamètre. Ce campement porte, de temps immémorial, le nom de Tente de César. Au siècle dernier, des fouilles faites en ce lieu mirent à jour des armes antiques, des monnaies romaines et des urnes en terre blanche renfermant des ossements calcinés. On trouve dans le voisinage, particulièrement à Chameyroux, de nombreux vestiges de l'époque gallo-romaine. La tradition locale désigne un autre camp de César, à quatre kilo mètres au sud de Frongier, au village de Villescot.

Le poste militaire de Frongier se reliait à celui du bois de Châ tres par un chemin pavé que l'on nomme la voie Sarrasine ou la route des Romains. Le niveau de cette route est parfait sur une longueur de deux lieues gauloises. On vient de constater qu'elle a été utilisée pour conduire les eaux de la Beauze dans la partie infé rieure du plateau de Saint-Jean. Taillée dans le granit et large de quatre mètres, cette voie se développe sur le liane d'une montagne escarpée qui domine un vallon sauvage à travers lequel coule le ruisseau de Beauze. II est probable qu'elle franchissait la Creuse en amont du rocher où devait s'élever plus tard le prieuré de Saint- Jean-la-Cour. Un pont existait autrefois en cet endroit et Ton attribuait sa construction aux Romains. La voie romaine gravissait ensuite le flanc ouest de la montagne du Marchedieu où Ton voyait, au siècle dernier, les restes d'un ancien et puissant mur qui la soutenait le long de la rue des Tan neurs.

Cette voie traversait la tranchée qui sépare le château du Marchedieu, et, suivant la ligne des hauteurs, se dirigeait par La Seiglière, Chaussidoux et Peyrat, vers Néoux, où elle rencontrait la grande voie de Clermont à Ahun et Limoges. Lyon, ville toute nouvelle, était le centre politique de la Gaule. Le géographe Strabon rapporte qu'Agrippa, gendre d'Auguste, fit de Lugdunitm le point de départ de quatre routes importantes. L'une d'elles tendait jusqu'au fond de TAquitaine, à travers les Cemenos montes, les montagnes d'Auvergne, suivant Rergier. D après cette interprétation, la voie d'Agrippa serait celle qui est tracée sur la carte de Peutinger (1) et qui se dirige vers TOcéan, par Augnslo Nemetum (Clermont), Fines (Beauclair), Acilodunum (Ahun), et Augusto Rilum (Limoges). Une borne milliaire, décou verte aux environs de Clermont, semble indiquer que ce grand travail fut achevé sous Tempereur Claude Ier.

D'après Tinscription de la borne du moutier d'Ahun, il faudrait reporter cette date au règne de Gordien (2). (I) « Entre les reliques d'antiquité, est parvenue jusqu'à nous une table ou carte itinéraire, vulgairement appelée la Carte de Peutinger, pour avoir premièrement esté vciie et trouvée en la ville d'Ausbourg en Alle magne, chez un nommé Conrade Peutinger, homme savant et curieux de choses antiques... » Gergier, Des grands chemins de l'Empire romain. — Cette table ou carte routière a été imprimée, pour la première fois, à Venise, en 1551 . On croit qu'elle a été dressée, dans sa dernière forme, en 337 ou 338; mais M. Ernest Desjardins a démontré que son origine première remonte aux premiers temps de l'empire, et mème à l'époque qui a précédé la mort d'Auguste. Elle porte aussi le nom de carte Théo dosienne.

(2) La borne milliaire du moutier d'Ahun, heureusement conservée par les religieux de cet antique monastère, est dédiée à Tempereur Gor dien 111 et fut élevée sous son second consulat et sa sixième puissance Quelle que soit la date de son établissement, cette voie passait, en quittant Clermont, par Chamalières et le sud du Puy-de-Dôme, au sommet duquel se dressait le temple magnifique dédié au Mer cure Arvernien. On la retrouve à Couhaix, Sauvagnat, Beauclair, Monteil-Guillaume. Aux environs de Crocq, elle tendait au nord ouest, passait à Ville-Déserte et à Londeix, près de Néoux, où elle était, il y a quelques années, dans un admirable état de conserva lion. De là, elle se dirigeait vers Saint-Alpinien et La Chaussade, où elle se trouvait à la distance de cinq kilomètres seulement à Test d'Aubusson.

Elle traversait ensuite le territoire des paroisses de Saint-Médard et dTssoudun et arrivait à Ahun. On pense, mais sans preuve, qu'une voie secondaire venant de Néris, passait à Evaux, à Peyrat-la-Nonière (neuvième borne?), Chaussidoux, Le Mazeau, Le Marsillat, et arrivait, par le faubourg actuel des Méris, à la station militaire d'Aubusson, où elle se reliait à la voie dite romaine ou sarrasine. Une autre voie romaine conduisait de Bellac à Aubusson (1). Elle devait y arriver par notre faubourg de La Terrade, dont le nom est synonyme de voie an cienne. La vallée de la Creuse, à Aubusson, était donc un compitum, carrefour, où dès lors, comme de nos jours, plusieurs routes se rencontraient. La Haute-Marche était sillonnée par un nombre de voies supé rieur à celui que Ton a pu constater dans des régions où les Ro mains avaient des établissements plus considérables.

Elle était la frontière commune de trois peuplades guerrières el c'est une pré somption sérieuse en faveur de Topinion qui place à Aubusson le campement des deux légions de César. Les successeurs du conquétribunitienne. La voie de Clermont à Limoges daterait donc de Tannée 210 de notre ère, à moins que ce milliaire n'ait été élevé à Toccasion de la restauration de la voie faite par Gordien. M. P. de Cessac a remarqué, à propos des anneaux de fer scellés dans cette borne, que le chroniqueur Adémar de Chabannes dit que ce milliaire est la colonne où saint Martial fut attaché et flagellé. Cette tradition confirme, d'une manière assez inat tendue, lc témoignage de Grégoire de Tours, d'après lequel saint Martial aurait évangélisé les Gaules au temps de Dèce et de Gratus, vers Tannée 250. — V. M. P. de Cessac, Inscription de la borne milliaire du moutier d'Ahun.

(I) Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges, n° septembre 1788. rant durent suivre scrupuleusement ses plans et continuer la forte occupation d'une contrée dont il avait reconnu Timportance straté gique. Nous avons là Texplication des nombreux retranchements militaires dont on retrouve les vestiges sur divers points de notre territoire. Après avoir supprimé dans les Gaules les anciennes divisions en peuples ou tribus, les Romains partagèrent le pays en circonscriptions urbaines. Les populations éparses eurent dès lors un centre où leurs intérêts civils et religieux se trouvaient sous la garde de magistrats élus par elles, où leur vie commune était placée sous la surveillance du gouverneur de la province. Limoges, notre capitale, était Tune des soixante villes de la Gaule qui élevèrent un autel à Auguste sous les murs de Lyon.

Reconnaissante envers le prince qui l'avait libéralement érigée en Cité, elle remplaça son nom pri mitifparun vocable nouveau, composé du nom d'Auguste et du terme celtique Ritum, qui la désignait durant la période autonome. Iiilum devint Augusto-Ritum (1). Vers le me siècle, ce nom hybride fut remplacé par la dénomination de la peuplade dont la ville était le chef-lieu : l'Ausrito de la carte de Peutinger s'appela Civitas Lemo vicum. Plus tard, le mot civitas n'eut plus le sens de collection de citoyens pourvus d'institutions municipales. II servit à désigner une ville capitale de diocèse, et ce mot continua à être suivi du nom de la peuplade gauloise dont elle comprenait le territoire^ Lemovicum, nom qu'elle ne devait plus quitter désormais. Dans les murs de Limoges se réunissait la curie et résidaient les duumvirs et les autres magistrats municipaux.

Le territoire de cette cité avait une étendue considérable. Les communes rurales, vici, castella, telles qu'Aubusson, étaient pour le cens, l'impôt et la juri diction, dans la dépendance du chef-lieu. On y apportait les tributs pour TEtat, on allait y chercher des juges pour les contestations, on y conduisait les recrues pour l'armée. La Vie de saint Silvain d'Ahun montre qu'on allait y assister aux grandes solennités religieuses. Après Limoges, et plus près de nous, les centres de population (1) Ritum parait signifier « gué de rivière ». V. le Mémoire de M. De lochc : De t association sur un sou d'or mérovingien du nom gallo romain et du nom plus récent d'une ville gauloise. les plus importants étaient Breith, Evaux, Ahun, Chanteau, où Ton a fait récemment des découvertes du plus haut intérêt.

N'oublions pas qu'alors on vivait surtout aux champs, dans Tisolement des rudes travaux de Tagriculture. Les Romains avaient un goût pro noncé pour les habitations situées dans les campagnes, et, dans toutes les contrées où ils formèrent des établissements, leurs offi ciers et leurs colons élevèrent des villas. Les habitants de notre région montagneuse suivirent leur exemple, mais ils ne créèrent généralement que de modestes demeures agricoles. On en retrouve de nombreux vestiges sur le sol de Tancienne Marche. Une seule paroisse, celle de Sainte-Feyre, renferme jusqu'à onze hameaux dans le nom desquels on trouve le mot villa. Dans le département de la Creuse, sur six mille villages, il y en a cinq mille dont les noms dérivent du latin. Les fouilles anciennes et modernes ont mis au jour d'innombrables médailles, armes, statuettes, ustensiles divers, ainsi que de nombreuses sépultures d'origine gallo-romaine.

Les bords de la Creuse et les vallées qui y convergent sont particulièrement riches en débris antiques. Les poteries de luxe que Ton retrouve étaient fournies par les potiers arvernes des rives de l'Allier et elles indiquent une influence grecque. On rencontre assez fréquemment des monnaies coloniales de Nîmes au type d'Auguste et d' Agrippa. Les relations commerciales de notre contrée parais sent avoir existé alors de préférence avec TArvernie et le sud-est de la Gaule. S'il nous faut renoncer, malgré Topinion des anciens géographes, à voir dans la tour carrée de notre château un ouvrage des Romains, des preuves matérielles n'en confirment pas moins la tradition qui leur attribue les commencements de la ville d'Aubusson. Ils n'habi tèrent pas la gorge resserrée dans laquelle étouffe la ville moderne, mais bien la vallée de la Creuse, au sud du rocher au sommet duquel se dressait le castellum.

Dans le blocage du donjon carlo vingien, on remarque des pierres taillées en grand appareil qui ont dû être empruntées aux débris d'une construction plus ancienne : on y reconnaît mème quelques matériaux du petit appareil romain. II y a quelques années, nous avons vu dans des travaux d'élargis sement, à l'extrémité de la rue des Tanneurs, les fondations d'une habitation antique avec son hypocauste. A quelque dislance, et à la même époque, on déterra plusieurs urnes renfermant des ossements, un grand nombre de vases et de poteries en terre rouge. L'une de ces petites coupes avait la marque bien connue d'un potier arverne : MACCIRA. Par exception à l'usage de nos contrées, ces urnes n'étaient pas renfermées dans des boîtes de pierre, mais dans des caisses de bois dont les clous n'étaient pas complètement oxydés et que de larges briques protégeaient.

Aubusson était une station militaire et Tune de ces forteresses de second ordre que Ton nommait castella. Isolée de trois côtés, la forteresse était dominée par la hauteur du Marchedieu. On remarque sur la pente de cette montagne les vestiges d'une sorte de fort détaché qui complétait la défense du poste principal et en dé fendait les approches. Les restes d'un fossé sont dignes de re marque. II s'étend du sommet de la montagne jusqu'au ruisseau de La Queuille, sur une longueur de 112 mètres. Malgré les dégrada lions du sol, il mesure encore 5 mètres de profondeur et 24 mètres de largeur. Au moyen âge, on n'exécutait pas de travaux aussi considérables, et il y a lieu de penser que ce fossé est un ouvrage romain (1). Le col étroit par lequel le rocher du châleau se rattache au Marchedieu, et que Ton nomme encore le fossé, a vraisemblablement la même origine.

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