Prologue
DE LA LOI SAL1QUK Tome Premier LOUVAIN CHARLES PEETERS RUE DE NAMUR, 22 PARIS VICTOR LECOFFRE liUE BONAPARTE, go TOUS DROITS RÉSERVÉS Namnr. — ]mp. Lamdert-DeRoisin, rue de l'Ange, A É VA PRÉFACE Le livre que j'offre au public est le fruit d'un travail poursuivi sans relâche pendant plusieurs années, au milieu des fatigues d'un laborieux enseignement. Conçu à une de ces heures d' enthousiasme où l'imagination, enivrée de la beauté de son rêve , vole à lui par dessus les obstacles, sans calculer les ressources de l' esprit qui chemine à pied, il a exigé de moi des sacrifices devant lesquels j'aurais reculé, si j'en avais soupçonné d'avance l'étendue. Plus d'une fois, j'ai dou loureusement éprouvé combien la vie moderne est peu /r P RÉFACE IV favorable aux efforts de concentration qu'il faut faire pour rester fidèle à sa pensée, si elle ne se rapporte pas directement aux luttes et aux préoccupations quoti diennes de notre temps.
Néanmoins, je n'ai pas reculé devant la tâche que m' imposait la réalisation de la mienne. Renonçant, pour la première fois, aux libres allures d'un esprit qui aimait ìi se poser tour ìi tour sur toutes les fleurs de la poésie et de l 'histoire, je me suis enfermé dans la solitude avec mon livre, et j'en ai fait l 'unique objet d'une activité qui ne calculait pas le nombre des heures et des jours. Tout entier ii l' œuvre austère, je la voyais se dérouler devant moi, telle qu'à l'hcure matinale des résolutions généreuses elle m était apparue dans sa beauté immaculée. C'était le tableau vivant et pathétique de cette longue période de l' histoire de l'humanité, pendant laquelle s'opérait dans son sein le travail sacré de la rénovation morale et intellectuelle. Vu des hauteurs du christianisme, il se présentait sous la forme d'un paysage dont les grandes lignes étaient baignées de lumière, et qui, malgré les taches mobiles que promenait sur lui l'ombre des nuages, se déployait avec une magnificence et une sérénité sans pareilles.
La distance à laquelle on le contemplait permettait au spectateur de V 'embrasser d'un seul coup d' ail dans sa vaste unité, sans nuire à la netteté des contours et à l' exactitude des détails carac téristiques. Les dimensions restreintes du cadre, loin de diminuer la grandeur de la scène, devaient servir au PRÉFACE V contraire à en mieux faire apprécier l' immensité, comme ces arches antiques s'ouvrant au milieu de la campagne, et sous lesquelles l'teil charmé voit apparaître de loin un horizon infini. Ai-je besoin de dire quelles poignantes angoisses et quels amers découragements mont assailli à diverses reprises, pendant que jc comparais, à l 'œuvre que j'avais rêvée, celle que les années voyaient peu èi peu sortir de mes mains? Souvent j'ai été sur le point de la jeter au feu, et de retourner au plaisir des travaux faciles, et à cette séduisante variété d'études qui est le meilleur délassement de la vie intellectuelle.
Après avoir surmonté, non sans effort, les suggestions du désespoir, je croyais enfin toucher au terme, lorsque les forces m'ont trahi d'une manière inopinée, et j'ai été obligé d'abandouiier brusquement mon ouvrage, sans avoir pu lui donner ces soins de la dernière heure, qui sont la suprême préoccupation de l'ouvrier consciencieux. Voilà une explication à laquelle le lecteur avait droit : elle me constituera un titre ìi son indulgence, si, comme j'ai lieu de le craindre, il retrouve trop souvent, dans les rugosités que je n'ai pas pu faire disparaître, la trace des défaillances d'une main fatiguée. Au surplus, je ne chercherai pas à me justifier d'avoir nourri une ambition trop haute, ni à excuser mes lacunes et mes erreurs. J'ai fait ce que j'ai pu, apportant, dans une entreprise digne d'être tentée, toute l' ardeur et toute la bonne volonté d'une aine vouée sans PRÉFACE VI réserve au culte de la vérité.
Ceux qui connaissent, par leurpropre expérience, les pénibles déceptions réservées à l' esprit humain dans la lutte pour l' idéal, me pardon neront volontiers d'être resté si profondément en dessous du mien. Pour les autres, je leur laisse le droit de me traiter avec rigueur, les prévenant toutefois qu'il leur sera difficile de regarder mon livre d'un œil plus sévère que je ne f ais moi-même. Janvier 1SSG.
Introduction
Immortale Dei miserentis opus, quod est Ecclesia, quanquam per se et natura sua salutem spectat animorum adipis cendamque in cœlis felicitatem, tamen in ipso etiam rerum mortalium génère tot ac tantas ultro parit utilitates , ut plures majoresve non posset, si in primis et maxime esset ad tuendam hujus vitsc, qua: in terris agitur, prosperitatem ins titutum. Léon XIII, encyclique De cicitatum conslitulione christiaua. Le principe civilisateur Un livre qui sc propose de raconter l'histoire de la civilisation est obligé, sous peine d'un malentendu perpétuel entre lui et ses lecteurs, de s'accorder au préalable avec eux sur la valeur Introduction VIII de ce terme, objet de tant de définitions contra dictoires. Tout le monde, à la vérité, convient de l'entendre dans le sens de la réalisation d'un certain idéal de société humaine.
Mais c'est quand il s'agit de dire en quoi consiste cet idéal que les dissidences éclatent, et avec d'autant plus de violence que la question est de celles qui pas sionnent tout le genre humain. Où est l'homme, pour inculte et grossier qu'il soit, qui n'en ait ébauché dans ses rêves une solution quelconque, et quels sont, parmi les divers intérêts qui nous préoccupent, ceux auxquels elle pourrait rester étrangère? Elle est au fond de toutes les révolu tions qui ont ébranlé le monde depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, et c'est elle qui a inspiré toutes les théories sociales, depuis la République de Platon jusqu'à VI carie de Cabet. Le pire malheur de l'humanité consiste à ne pas s'entendre sur la manière dont il convient de la résoudre, et le plus grand service que pourrait lui rendre la philosophie, ce serait de lui en faire connaître la solution définitive.
En vain les sceptiques chercheraient à écarter la question, en alléguant qu'une société parfaite est impossible, puisque ses éléments constitutifs sont nécessairement imparfaits. Sans doute, à un point de vue absolu , la société envisagée dans chacun des membres qui la composent est condamnée Introduction IX à une perpétuelle imperfection, aussi longtemps qu'on ne parviendra pas à guérir l'infirmité héréditaire de notre nature. Mais la perfection qu'on a le droit d'attendre de la société humaine est une -qualité toute relative, qui consiste seulement dans une tendance à la perfection absolue. Pour être aussi parfaite qu'il lui est possible de l'ètre ici-bas, il suffirait qu'elle possédât un prin cipe d'organisation sociale qui coordonnerait tous ses éléments en vue de cette fin, en d'autres termes, une loi fondamentale qui, tout en te nant compte de leurs défectuosités naturelles , les mettrait cependant dans les conditions les plus favorables à leur perfectionnement con tinu.
Cela revient à dire qu'une définition exacte de la civilisation ne se conçoit pas sans une connaissance préalable de la personne humaine, toute société ne consistant cn réalité que dans une réunion de personnes. La question posée en tète de ces pages se ramène donc, finalement, à celle-ci : Qu'est-ce que l'homme? Etre intelligent et libre, a-t-il une fin dernière qui lui soit propre, et à la réalisation de laquelle il doive consacrer son existence, ou bien a-t-il été jeté sans mission, par un aveugle hasard, au milieu d'un univers auquel il n'offrirait qu'un spectacle dépourvu de signification? La raison et Introduction X la conscience répondent ici avec une force irré sistible, et il n'est aucun sophisme qui puisse infirmer la valeur de leur témoignage. Oui, nous portons en nous-mêmes la certitude inébranlable que nous avons un but à atteindre, et que ce but est la raison d'être de nos facultés et de notre nature entière.
De même que notre corps n'a aucun organe qui ne soit subordonné à la fin de l'ensemble, et que lui-même, à son tour, existe pour le principe spirituel qui l'anime, de même ce dernier, c'est-à-dire notre âme, ne possède aucune attribution qui ne lui soit donnée en vue de la mission supérieure qu'elle est appelée à remplir. Toutes les choses que la nature a mises à notre usage ici-bas sont subordonnées à cette fin, et nous n'en pouvons pas concevoir une seule qui soit susceptible d'une autre destination. La société ne fait pas d'exception à cette règle. Elle n'est pas faite pour elle-même. Si elle pouvait être autre chose qu'un moyen, pour les individus qui la composent, de réaliser leur fin dernière, elle leur serait ou inutile ou même nuisible, et par tant on arriverait à cette conclusion absurde, qu'elle est une méprise du Créateur.
Dès lors, qui ne voit avec quelle évidence la définition cherchée s'impose à l'esprit? On ne fera que tirer les conclusions contenues dans nos prémices, en la formulant dans les termes Introduction XI suivants : La perfection sociale, ou, en d'autres termes, la civilisation consiste dans cette forme de la société qui offre à ses membres le plus de facilités pour atteindre leur fin dernière. Mais quelle est la fin dernière de l'homme? Cette question est la plus urgente que l'homme puisse se poser, et rien n'importe plus à son bonheur que la réponse qu'elle recevra. Et cette réponse, il la lui faut immédiate, parce que sa responsabilité commence à partir du jour où il la pose ; il la lui faut évidente, parce que la moindre inceititude suffirait pour l'entraìner dans d'irréparables et mortelles erreurs.
Et néanmoins, tout en reconnaissant l'indispensable né cessité de posséder la solution du problème de la vie, l'homme est incapable de la trouver. C'est en vain qu'il la demande à son intelligence : autant elle est habile à le guider à travers les dédales du monde matériel , autant elle le laisse dépourvu au milieu des incertitudes du monde moral. Sa conscience elle-même , qui parle avec une voix si puissante pour affirmer la réalité de son but, se tait lorsqu'il s'agirait de le définir. Dévoré d'inquiétude, il cherche en gémis sant, pendant que sa rapide existence s'écoule, et que ses actes irrévocables tombent de tout leur poids dans la balance de ses destinées. Comment une pareille recherche pourrait-elle n'être pas Introduction XII infructueuse? Celui qui ne s'est pas fait lui-même ne peut pas dire pourquoi il a été fait.
C'est au Créateur, et non à la créature, à rendre compte de la création. A ce cri de détresse que l'âme humaine jette dans le silence infini de l'éternité : » Pourquoi suis-je mise au inonde? - une seule voix peut répondre, et c'est la voix de Dieu. C'est donc, en dernière analyse, un problème d'ordre théologique dont la science sociale pour suit la solution, et, pour tout dire, on ne trouvera le secret de la civilisation humaine que dans le secret d'une révélation divine. Voilà ce qu'an térieurement à toute expérience historique nous enseigne la raison elle-même. Qu'on le veuille ou non, c'est la science religieuse qui a le mot de l'énigme sociale. Ici est le lien indestructible de la politique et de la religion : on ne le rompra jamais, à moins de mutiler l'homme. Et qu'enscigne-t-elle, cette science, représentée par celle de toutes les religions qui parle incon testablement avec le plus d'autorité ? - L'homme , dit la doctrine chrétienne, est créé pour connaître , aimer et servir Dieu, et ainsi parvenir à la vie éternelle. - Cette définition est de celles qui s'imposent d'em blée à l'esprit par leur caractère d'évidence et de nécessité.
Elle fait partie de la raison dès le mo ment où la raison apprend à la connaitre. Éclai rée désormais par une lumière qu'elle n'avait pas Introduction XIII trouvée en elle-même, elle redit avec une assurance inébranlable qu'à moins qu'il n'y ait pas de Dieu, c'est lui qui est la fin dernière de toutes choses, et qu'à moins que Dieu n'ait pas assigné de but à l'homme, il ne peut lui en avoir assigné d'autre que son salut éternel. S'il est vrai que la mission de la société soit de faciliter à l'homme la poursuite de sa fin der nière, et que cette fin dernière soit le salut éter nel, c'est en vain que nous irions chercher dans l'antiquité les traces d'une civilisation véritable. Ouels qu'y soient, à certaines époques, la puis sance des institutions, la fécondité des esprits, la splendeur des arts, il est impossible de soutenir que les vraies conditions de la vie civilisée y aient été remplies.
L'antiquité, en effet, ignorait le but de la société parce qu'elle ignorait celui de l'cxistence humaine, et qu'elle le niait même d'une manière implicite. Loin d'admettre que l'homme fùt fait pour Dieu, elle avait inventé pour lui une mission radicalement opposée. Introduction XV L' homme est fait pour l'État, disait-elle, ou, selon une formule plus antique, le citoyen est fait pour la patrie. C'était là un axiome de droit public, tacite ment accepté par toutes les intelligences, par les plus hautes comme par les plus humbles, sans que jamais il vînt à l'esprit de personne de le ré voquer en doute. Cette monstrueuse erreur, assise au seuil de la cité payenne, en a enfanté toutes les iniquités. Elle a commencé par élaborer, avec la sueur et le sang des citoyens , une idole abs traite et cruelle, le Dieu-État.
Ensuite, elle a dressé cette idole devant la conscience du citoyen, et a revendiqué pour elle les hommages qu'il de vait au vrai Dieu. Et le citoyen, tremblant de vant ses injonctions , a sacrifié au faux dieu la loi immuable de son Créateur, qui faisait de lui un être libre et responsable , et lui a immolé , avec sa conscience, sa personnalité et même sa nature humaine. II a consenti à n'être plus rien aux mains de l'Etat, sinon une matière brute, qui recevait de lui sa forme et sa destination. En retour de tant de sacrifices, le Dieu-État promettait à ses adorateurs de leur accorder la félicité. Mais ce mot doit être expliqué. Ni lui, ni ses fidèles n'entendaient par là la félicité éter nelle de l'àinc, qui consiste dans la paisible pos session d'un bien infini; il ne s'agissait que de la félicité passagère et trompeuse du corps , dont Introduction XVI les conditions vitales étaient la volupté et l'oisiveté.
Encore l'idole ne se sentait-elle pas assez riche pour offrir ses faveurs à tous les humains prosternés devant ses autels : elles n'étaient, elles ne pouvaient être que l'apanage du petit nombre des privilégiés. Le repos et le plaisir, en effet, sont les enfants du travail ; pour que quelques-uns en pussent jouir sans interruption, il fallait qu'ils eussent à leur service le travail ininterrompu de leurs semblables. L'esclavage était donc la loi fa tale de toute société qui voyait dans le plaisir le suprême aboutissement de la vie, et voilà pour quoi toute l'antiquité a jeté dans les fondements de son édifice social, comme des matériaux infor mes et sans valeur, la majeure partie du genre humain, condamnée à servir d'instrument de jouissance à l'oligarchie des heureux de la terre. Là ne se bornait pas l'iniquité du Dieu-État.
Même pour la masse de ceux qui jouissaient de la liberté légale, combien d'esclavages déguisés! La femme, l'enfant, le pauvre, le plébéien, l'étranger, se voyaient parqués dans autant de catégories inférieures, où ils étaient privés d'un des droits essentiels de la personne humaine. Cette inégalité amère entre les diverses caté gories d'hommes libres, combinée avec l'inégalité entre les hommes libres et les esclaves, voilà la loi de fer que le Dieu-État promulguait dans t Introduction XVII toutes les cités antiques : elle y déchaînait fata lement une anarchie mortelle, et chacune portait dans ses flancs, dès l'origine , le principe qui la faisait périr. Parvenait-on du moins, à cc prix, à assurer le bonheur de la poignée d'élus? Non, puisqu'ils étaient privés eux-mêmes du plus précieux apa nage de l'homme, qui est la liberté.
Qu'on ne se laisse }^as induire en erreur par l'abus que le monde antique a fait de ce mot. La liberté n'y désigna jamais qu'une condition civile, et non un droit politique. Elle signifiait qu'on n'était l'es clave d'aucun de ses semblables, mais nullement qu'on ne fût pas l'esclave de l'Etat. L'État avait tous les droits vis-à-vis des ci toyens ; les citoyens n'en avaient aucun vis-à-vis de lui. Tous ceux qu'il leur laissait, c'étaient autant de concessions qu'il pouvait retirer quand il lui plaisait, n'ayant de compte à rendre à per sonne de l'usage qu'il faisait de sa toute puissance. II n'était aucun citoyen qui eùt une existence mo rale non déterminée par les intérêts ou par les caprices de l'Etat. II était le seul arbitre des consciences, et la seule mesure de la moralité des actes. Le crime commis pour son service était une action digne d'éloges : Salus populi suprema lex esto!
Le but de l'existence était atteint dès qu'on avait contribué à la grandeur de la Patrie; on dispa- <i* Introduction XVIII raissait ensuite dans le gouffre ténébreux de la mort, n'ayant rien à attendre de l'éternité, et regrettant la vie, si l'on y avait trouvé du plaisir. Voilà la société antique : salle de festin où quelques heureux • se gorgeaient sans mesure, servis par un peuple d'esclaves, mais qui était pour les uns et pour les autres le vestibule du néant. La philosophie n'apportait aucun remède au mal. Elle était prosternée, comme le reste du genre humain, aux pieds de l'idole commune, et, par une bien étrange exception, le Dieu- État était, de toutes les divinités, la seule qui fût à l'abri de ses négations. Jamais le plus audacieux penseur de l'antiquité ne s'est avisé d'ébranler ce dogme fondamental du paganisme, la divinité de la Patrie.
Aucun d'eux n'a protesté contre l'asservissement de la conscience à l'État, ni revendiqué pour la personne humaine les droits imprescriptibles qu'elle tenait de la nature. Au contraire, la philosophie resserrait même les liens de l'esclavage, en déduisant, avec une lo gique rigoureuse, les extrêmes conséquences de Terreur première. Elle inscrivait tranquillement, dans ses codes imaginaires, des atrocités de vant lesquelles reculait le sens politique des hommes d'État. II est bien heureux, n'en dé plaise au prince des philosophes anciens, que ses Introduction XIX confrères n'aient pas été appelés à diriger la so ciété politique : on peut juger, par ce qu'ils ont mis dans leurs livres, de ce qu'ils auraient été capables de mettre dans leurs lois. Le cauchemar d'une imagination malade peut seul enfanter des théories sociales comme celle que contient la République du divin Platon.
Dans ce livre effrayant, le philosophe met en pièces la société humaine, et en jette les membres mutilés dans la chaudière d'Eson, avec l'espoir de l'en faire sortir rajeunie et fortifiée par la vertu ma gique de la philosophie : il n'en tire qu'un monstre hideux dont l'aspect épouvante l'esprit. Rien ne trouve grâce devant ce réformateur qui légifère au nom de la Patrie. II ignore le droit de l'homme à la vie : à mort l'enfant mal venu, à mort les malades! (*) II voit dans la famille un organisme inutile et même gênant, parce qu'elle constitue une société particulière ayant des intérêts distincts de ceux de la société publique : il la sup prime en imaginant la promiscuité des femmes, à laquelle il ajoute, chose plus horrible encore, ce que faute d'un terme précis il faut appeler la promiscuité des mères.
La pudeur féminine est un obstacle à l'éducation commune des enfants des deux sexes : il décrète la suppression de la (*) Platon République III, 406 (Didot), Introduction XX pudeur, en introduisant dans la palestre les filles toutes nues au milieu des garçons nus comme elles (*). La propriété individuelle est un autre obstacle à la vie commune : il s'en débarrasse en proclamant obligatoire la communauté des biens. II va plus loin, en consacrant dans ses lois des vices que la nature a proscrits par les siennes , et pour lesquels la langue chrétienne n'a pas même de nom (**). Pourquoi, dira-t-on, cette inutile infamie? Simplement parce que le philosophe a cru découvrir le moven d'exploiter le vice au profit de l'Etat, et que dès lors il est justifié. C'est aussi pour des considérations du même genre qu'il met la poésie à la porte : non qu'à ses yeux elle soit corruptrice, puisqu'il la couronne de fleurs, mais parce qu'elle constitue une force libre par essence, que l'Etat ne peut ni subjuguer ni asservir.
Au surplus, elle est en bonne société : elle émigré avec la pudeur et avec l'humanité, et elle. a le droit de secouer la poussière de ses sandales sur la cité des philosophes. L'Etat d'Aristote ne vaut pas mieux que celui de Platon. Pas plus que son illustre rival, le Sta gyrite n'a la notion de la vraie liberté. Pour lui aussi, c'est un axiome que le citoyen appartient (*) ld. ibid. V. 457 et 458. O Id. ibid. V. 468. Introduction XXI à l'État .'*). Le vrai privilège de l'homme libre, ce n 'estdonc pas la liberté, c'est l'oisiveté. (**) Et cette oisiveté auguste a nécessairement pour corollaire le travail forcé d'autrui, c'est-à-dire l'esclavage. L'esclavagc est une institution juste et nécessaire, voulue par la nature elle-même : il y a des gens qui naissent pour être esclaves, comme d'autres pour être leurs maîtres (***).
La vie humaine n'est pas inviolable. 11 est des cas où l'infanticide doit être prescrit, et l'avortement est chose licite (,****}, Par contre, les parents qui ont le droit de tuer leur enfant n'ont pas le droit de l'élever : c'est l'État qui est le grand éducateur, et la magistrature du foyer domestique n'existe pas. Telles sont, formulées par les deux plus grands génies de l'antiquité, les utopies de la philosophie pa}'enne. On le voit, elles sont pires encore que les tristes réalités qu'elles prétendent corriger. Fidèles jusqu'au bout à une doctrine fausse, ces redoutables logiciens rappliquent avec une rigueur impitoyable, et ne pèchent pas par cette heureuse inconséquence qui est, dans les sociétés, la réaction de la nature contre un principe erroné. (*) Aristote Politique V, i, 2 (Didot), (") Kl. ilu'il.
II, VI, 2. (— ) Id. ibid. I, n, S-20. ["") Id. ibid. VII, XIV, IO. Introduction XXII En éliminant tout ce qui reste d'humanité dans l'État payen, la sagesse antique a dit son der nier mot par la bouche de Platon et d'Aristote : elle a bâti un enfer dans les nuages. Et ainsi, fourvoyé par ses hommes d'État et par ses philosophes, le genre humain a parcouru tout le cycle du réel et de l'idéal sans pouvoir, dans ses longues évolutions, rencontrer la vérité sociale. C'est au moment où la plus vaste et la plus belle de toutes les sociétés antiques se chargeait d'achever, par une suprême et douloureuse expé rience, la série des déceptions du genre humain, que le christianisme apporta au monde la solution lumineuse et manifeste du problème social. Jésus Christ, allant droit au mystère de nos destinées, en déchirait le voile, et avec l'accent souverain de la vérité qui délivre, révélait l'hommc à lui-même en lui faisant connaître sa mission éternelle.
La révélation fut complète, en ce sens qu'elle ne se borna pas à promulguer la vérité d'une manière théorique, mais qu'elle enseigna aussi la manière d'y conformer la vie. A quoi cùt servi à l'homme de savoir qu'il devait aller à Dieu, s'il en avait Introduction XXIV ignoré le chemin ? Mais le Maître qui était lui même le chemin et la vie, via et vita-, voulut mon trer à l'humanité cette voie étroite. Toute la règle du salut, c'est lui qui le dit, tient dans ce précepte unique et sublime, qui résume la Loi et les Pro phètes : Aimez Dieu par dessus toutes choses, et votre prochain comme vous-mêmes. (*) Loi parfaite, que Phomme aurait été incapable de trouver, puisqu'il est lui-même imparfait, mais qu'il est également incapable de récuser, parce qu'elle s'impose triom phalement à sa conscience et à son cœur !
Des cendu sur l'humanité à la manière d'un oracle divin qu'on ne discute pas, mais qu'on doit se borner à adorer, le commandement nouveau (**) por tait son évidence en lui-même, et n'avait pas besoin d'autre preuve pour être obéi des générations humaines. Mais, par là même qu'elle n'était dans l'àme de l'homme qu'une noble étrangère, la loi chrétienne avait besoin, pour y conserver son empire, de reposer sur une base plus solide que le fond mobile de nos passions. Le cœur humain, qui n'avait pas même su préserver l'intégrité de la loi naturelle, aurait été un gardien bien plus infidèle encore d'une loi transcendante, si contraire à ses (*) livang. s. Math. XXII, 37-40; Marc. XII, 20 3i ; Luc, X, 27 (") Lvang. s. Joann. XIII, 3^. Introduction XXV tendances secrètes. II fallait, pour la transmettre de siècle en siècle, une autorité soustraite aux fluctuations de la pensée humaine, et inac cessible aux défaillances de notre nature.
On le voit, l'infaillibilité était une nécessité d'ordre social. 11 y allait du salut du genre humain que le flambeau de l'Evangile ne pût plus être éteint désormais. La Révélation aurait été une œuvre vaine, si elle n'avait pas déposé au sein de l'hu manité une énergie suffisante pour lui permettre de garder désormais, à l'abri de toutes les atteintes, le trésor qu'elle lui avait confié. La grande innovation du christianisme consista donc précisément dans la création d'un organe en qui cette énergie allait s'incarner et vivre, et cet organe, ce fut l'Eglise. Pouvoir social in termédiaire entre la terre et le ciel, elle ne cessait de tenir perpétuellement ouvert le chemin qui menait l'homme à Dieu. Par elle, l'humanité, nourrie d'un principe de vie éternelle, se voyait élevée elle-même à l'infaillibilité.
L'Eglise pénétrait en elle comme le souffle de Dieu dans le limon du premier Adam, et elle la vivifiait comme l'àme vivifie le corps. La création de l'Eglise était l'exaltation du genre humain , et constituait le terme suprême de son ascension vers Dieu. En opérant cette union féconde de l'Eglise et de l'humanité, le Créateur avait donné aussi la Introduction XXVI formule des rapports qui allaient présider à leur vie commune. Semblable à tous les préceptes évangéliques, cette formule avait un caractère de netteté et d'autorité irrécusable. ? Rendez à César ce qui est èi César, disait-elle, et èi Dieu ce qui est à Dieu. (') Cette parole évangélique contient en germe une grande et pacifique révolution, la plus considérable qui se soit jamais produite dans les annales du monde. C'est la sentence de mort du césarisme, l'acte d'affranchissement de tous les hommes, la constitution éternelle de tous les peuples chrétiens.
Le jour où elle fut prononcée, un nouvel ordre social sortit du néant, et ceux qui l'entendirent purent entrevoir de loin l'aspect lumi neux et riant de la civilisation chrétienne. Le principe civilisateur était désormais naturalisé ici bas. En étudiant ce principe, on voit d'abord qu'il implique la distinction de deux choses que la so ciété payenne a toujours confondues dans l'individu comme dans la société : l'élément spirituel, qui est fait pour l'éternité, et l'élément matériel, qui est fait pour le temps. La confusion de ces deux éléments convertissait la société en un chaos informe : mais la parole divine, en tombant sur ses abîmes, fut comme le mot d'ordre qui sépara (') Evang. s. Luc, XX, 25. Introduction XXVII les ténèbres de la lumière. Elle fixa à jamais la nature distincte des deux pouvoirs, qu'elle ne permit plus de confondre; elle définit exactement la nature et le but de l'un et de l'autre.
Dès lors, la société temporelle, ramenée à elle-même et à ses limites, cessa de s'arroger les attributs divins. Et elle ne vit plus dans ses membres des captifs ou des esclaves privés de tout droit et abandonnés à ses caprices, mais elle apprit à respecter en eux des êtres libres et responsables, qui étaient faits pour Dieu et non pour elle. Instruite sur le but de leur voyage ici-bas, au lieu de dégrader ces pèlerins sublimes à l'exemple de Circé, en les enivrant de voluptés et en les enfermant dans ses étables, elle les traita avec des égards respectueux, comme des hôtes d'un jour qui ne faisaient que traverser ses palais, et qui avaient le droit de compter sur une hospitalité désintéressée. Mais, bien que réduite aux proportions d'un fait temporel, la société ne fut point pour cela dé pouillée de son prestige.
Elle retrouva sa dignité dans la vérité, et elle se vit éclairée d'un reflet de la majesté divine. Dieu, en effet, la proclamait voulue par lui, et lui assignait son rôle dans l'ac complissement du plan éternel. Collaboratrice intelligente de la Providence, elle avait à ce titre des droits inviolables, et l'Évangile les prenait sous sa protection. II ne se bornait pas à conseiller au Introduction XXVIII chrétien d'obéir à César, il le lui ordonnait en termes exprès. Et PEglise , à la suite de son fondateur, n'a jamais cessé de reconnaître hautement le caractère sacré du pouvoir : » Tout pouvoir vient de Dieu, dit l'apùtre , et c'est Dieu qui a institué l' autorité. Lui résister , c'est donc résister à Dieu, et s'exposer à une juste condamnation. Le prince est là pour la terreur des coupables et non pour celle des innocents.
Voulez-vous n'avoir rien à craindre de lui? Faites le bien, et il vous louera, car il est le ministre de Dieu pour votre bien. Tremblez , au contraire, si vous avez fait le mal, car ce n'est pas en vain qu'il. porte le glaive; il l'a reçu de Dieu pour le châtiment des méchants. Vous devez donc lui être soumis, non seulement par crainte du châtiment, mais encore par devoir de conscience, car c'est à Dieu que vous obéissez en lui obéissant. (*) Cet enseignement de l'Église sur les devoirs des sujets envers les princes est si net, si formel, si pressant, que d'inintelligents auditeurs, frappés de l'énergie de son accent et ne comprenant pas le sens de ses paroles, l'ont accusée de favoriser le despotisme, en prêchant aux fidèles la doctrine de la soumission absolue. Est-il nécessaire de ré? luter une si étrange accusation ?
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