Front matter
LES PREMIERS HOMMES ET LES TEMPS PRÉHISTORIQUES Droits de traduction et de reproduction réservés. 3393-79. — Cobdeil, Typ. et stér. CllÉTÉ. Uarquis oe Nadaillac. — Les premiers hommes. ■1 Planche I (Tome I, page 300, frontispice). NGE LES PREMIERS HOMMES ET LES TEMPS PRÉHISTORIQUES P A U LE MARQUIS DE NADAILLAC Farta, non verba. Aiee 12 |>l;i mli.-o et 2tl figures* «lan* le texte. TOME PBEMIEB PARIS (i. MASSON. KDITEUR LIBRAIRE DE l'aCADÉMIE DE MÉDECINE 120, Boulevard Saint-Germain, en face de l'Ecole de Médecine HDCCCLXXXI
Preface
Cecy est ung livre de bonne foy, disait naguère un de nos grands écrivains en terminant son travail ; c'est ce qu'il m'est permis de dire à mon tour. J'ai cherché consciencieusement à connaître ce que l'homme pouvait apprendre par ses seules lumières sur le redoutable problème de nos origines, ce que la science moderne pouvait prouver. Nier ces découvertes, méconnaître leur importance, serait puéril ; et cependant, si elles sont même partiellement vraies, il faut oublier Thistoire que nous avons apprise, il faut chercher dans la nuit d'un passé immense les premiers pas des nations et donner à la chronologie une base entièrement nouvelle. Pour réédifier toul ce passé, pour retrouver la trace de nos premiers ancêtres, nous ne possédons que de misérables cailloux à peine ébauchés, des débris humains que les plus patientes investigations permettent seules de reconstituer, des ossements d'animaux inconnus dans les temps historiques, sur lesquels la main de l'homme a mis son ineffaçable empreinte, des monuments grossiers dont l'usage nous échappe, et des cavernes à demi comblées.
Dire ce qu'il a fallu aux créateurs et aux maîtres de la science de labeurs et de veilles, de recherches patientes et multipliées, serait impossible. Seuls les résultats acquis, les conséquences qu'ils entraînent, en donnent une faible idée. PRÉFACE. II Heureux si, en les racontant, nous pouvons appeler l'attention sur ces questions d'un si haut intérêt, plus heureux encore, si nous pouvons suggérer à d'autres l'idée d'entrer à leur tour dans la carrière, et d'aider par leurs efforts aux plus nobles succès auxquels l'homme puisse aspirer ici-bas, le progrès de la science et le triomphe de la vérité. Nous écrivions ces lignes au mois de mai 1870, eu publiant unpremier travail sur l'ancienneté de la race humaine. Depuis ce jour, de grands événements se sont accomplis, des em pires se sont écroulés, la France s'est donné des institutions nouvelles et a confié à d'autres mains le soin de ses destinées.
Au milieu des révolutions et des perturbations, des tristesses et des humiliations, inséparables de la condition humaine, la science a poursuivi sa paisible mission. En rappelant les faits déjà connus, j'ai voulu raconter aussi les découvertes et les progrès récents qui permettent d'étudier plus complètement les origines de Phomme ; mais, malgré ces découvertes, malgré les recherches et les travaux des penseurs, les ténèbres qui cachent ces origines restent encore, il faut le dire, bieu profondes. L'importance des problèmes soulevés sera mon excuse pour les présenter de nouveau au public. Cette fois Péditeur de cet ouvrage a désiré que l'illustratiou vînt aider à l'intelligence du texte ; et de uombreuses gravures complètent admirablement le récit. Quelques-unes de ces planches ont été empruntées au journal la Nature qui, sous la direction habile et savante de M. Tissandier, a conquis une si large place parmi nos journaux scientifiques.
Je saisis avec empressement la première occasion de le re mercier du concours ainsi prêté à mon œuvre, qui lui devra, je n'en doute pas, de précieux éléments de succès.
Chapitre I Les Temps
PRÉHISTORIQUES. Le dix-neuvième siècle a marqué d'une empreinte ineffaçable Thistoire du monde, et jamais plus grandes choses ne furent accomplies avec une plus merveilleuse rapidité. Jadis la science rattachait trop souvent les faits à des théories préconçues, aujourd'hui c'est par l'étude patiente des faits qu'on arrive au contraire à créer les théories. Nous voyons là une des grandes œuvres de notre temps, une des évolutions de l'esprit humain les plus fertiles en conséquences heureuses. Ces investigations sérieuses, ces recherches sincères se sont portées sur toutes les sciences, et dans toutes nous pouvons constater d'immenses progrès. La connaissance chaque jour plus complète des différentes parties du globe a été pour beaucoup dans ces progrès. Des régions totalement fermées jusqu'à nous aux Européens se sont ouvertes, pour ainsi dire, à la fois devant les efforts persévérants d'explorateurs qui, comme 1 De Nadaillac.
Livingstone, Speke, Stanley et tant d'autres., ont immortalisé leur nom. En Afrique, le Soudan, la région australe et la zone équatoriale qui recèle les sources du Nil ; dans l'autre hémi sphère, le centre du continent australien entièrement inconnu (I); en Asie, Tintérieur de TArabie parcouru par Palgrave, Tocéan Arctique sillonné par d'intrépides navigateurs : tout cela n'est qu'une faible partie de ce que nous apprenons chaque jour, et, pour ne citer qu'une découverte récente, hier encore, le capitaine Burton annonçait sur la côte Nord-Est de la mer Bouge trente deux villes, autrefois importantes, aujourd'hui ruines sans nom (2). II n'est pas jusqu'à nos guerres lointaines qui n'apportent leur tribut à la science. C'est la conquête qui nous a appris à nouveau Tantique histoire de nos possessions algériennes ; c'est la marche des armées anglaise et russe, qui livre les secrets des mystérieux pays du centre de PAsie, d'où sont sorties les grandes races européennes; et le Zululand est la dernière page de ce livre toujours ouvert.
La connaissance des lieux a permis la connaissance des faits. Les remarquables travaux de Cham pollion, continués avec éclat par le vicomte de Bougé et Mariette-Bey, ont classé avec précision les monuments de TEgypte. La lecture des inscriptions cunéiformes nous a appris la date des palais de Ninive et de Babylone. Les temples creusés dans les rochers de TInde, les dagobas (3), plus curieux encore, sont aujourd'hui du domaine de Thistoire. Comme les monu ments religieux de la Birmanie, du Cambodge et de la Chine, ils sont ramenés à des dates comparativement modernes (4) et, si les palais du Mexique et du Pérou, ces ruines qui étonnent le voyageur, restent encore muets pour nous, nous pouvons cependant fixer approximativement leur âge, et les recherches faites (I) Le journal la Nature (année 1876, 1er sem., p. 300) renferme un résumé très bien fait des explorations de l'Australie entreprises de 1829 à 1875.
(2) Communication de M. de Lesseps à l'Ac. des Sc. (séance du 7 mai 1878). (3) On appelle dagobas des tumuli renfermant une relique, soit de Bouddha, soit de ses sept premiers disciples. (4) Fergusson, The Rock Cut Temples os India. London, 1864. en Amérique sont venues donner une base solide aux historiens de Tavenir. La linguistique nous a révélé un fait de la plus haute impor tance, la parenté, si je puis me servir de ce mot, des langues du Nord et des langues du Midi et leur origine commune dans le Sanscrit, ou plutôt, comme on le sut plus tard, dans une langue mère bien antérieure au Sanscrit. Burnous a retrouvé la vieille langue Zend ; sir H. Bawlinson, M. Oppert ont ouvert par leurs travaux des voies nouvelles, et MM. Max Muller et Pictet, s'em parant de ces matériaux si divers, nous ont fait connaître cette grande race aryenne qui, assurément, a renouvelé la face du monde (1).
Nous reviendrons sur ces questions, contentons-nous de dire ici que ces travaux nous révèlent des monuments remar quables, un langage complet, des lois, une organisation sociale, une civilisation avancée. II est évident que les hommes n'ont pu arriver à un semblable état de choses que progressivement, et après une époque de barbarie plus ou moins prolongée. Quels étaient donc ces hommes, les plus anciens habitants de la terre? La science voudrait connaître leurs conditions mentales, morales et physiques, Tétat géologique et zoologique du globe au moment de leur apparition ; puis, poussant plus loin ses investigations, découvrir quelle peut être Torigine de Tespèce humaine, savoir comment elle a été créée, ou, pour ceux qui repoussent ce mot, comment elle a paru pour la première fois sur la terre, car, de toute nécessité, l'homme a eu un commencement.
Nous nous trouvons, on le voit, en face des plus redoutables problèmes qui embrassent à la fois notre passé et notre avenir, problèmes que la science peut et doit aborder, mais que, quels que soient ses progrès futurs, elle ne parviendra jamais à résoudre, je n'hésite pas à le dire, à Taide des seuls efforts de l'homme, à Taide des seules lumières des connaissances humaines. Quels qu'en puissent être les résultats définitifs, ces études cependant sont assez élevées pour nous occuper : a C'est de nos pères, a-t-on (1) Janet, Revue des Deux Mondes, 15 avril 1878.
Los deux écoles. dit (1), qu'il s'agit, c'est de nous, de notre origine, des phases de notre histoire, de notre marche à travers les siècles, de notre progrès dans les voies de la civilisation ; et n'oublions pas que Thistoire de l'homme est la grande école de la philosophie et de la morale, n'oublions pas que ce qui fut contient en germe ce qui est et ce qui sera. » Notre désir est d'exposer, dans cet ordre d'idées, les décou vertes chaque jour plus importantes de la science; nous ferons connaître, autant qu'il nous sera possible, les appréciations des savants distingués qui suivent avec une anxieuse curiosité les progrès accomplis ; mais nous nous préoccuperons surtout des faits, nous n'accepterons aucune théorie préconçue ; peut-être même n'arriverons-nous à aucune conclusion, Tétat actuel des études préhistoriques ne saurait en comporter. « II faut tou jours, remarque Piclet (2), être prêta modifier les théories par l'étude des faits, et ne jamais oublier que, dans une science aussi peu avancée, elles sont forcément provisoires et varia bles. » « Le récit géologique, dit Tillustre Lyell d'une façon plus originale encore, est une histoire de la terre bien imparfaite ment conservée et écrite dans un dialecte toujours changeant, dont nous ne possédons que la dernière partie ; encore ne s'ap plique-t-elle qu'à deux ou trois pays, et de cette partie même nous n'avons qu'un chapitre bien court, et de chaque page nous ne savons tirer çà et là que quelques lignes. » Pour une autre école, au contraire, nous touchons au but : « Est-il bien certain, s'écrie M. Burmeister (3) avec une curieuse arrogance, qu'il n'a point existé d'hommes avant l'organisation actuelle?
On a cru longtemps que cette question devait se résoudre par une réponse négative, nous Tavions fait ainsi dans les éditions antérieures de ce livre ; mais, durant les dix der nières années, des faits nouveaux sont venus combattre avec (1) L'abbé Ravailhe, Grotte découverte ù Saint-Jean d'Alcas (Mém. de la Soc. des sc., lettres et arts de l'Aveyron, t. IV). (2) Traité de paléontologie. Paris, 1853, t. I, p. 405. (3Ì Hist. de la création, trad. Maupas, sur la 8e édit, allemande. Paris, 1870, cli. XXVIII, p. 637. tant de puissance cette manière de voir, défendue d'abord par les savants les plus considérables et les plus autorisés, que vou loir la soutenir encore aujourd'hui n'est plus que de Tentêtement et de Topiniâtreté à ne pas abandonner des idées devenues insou tenables.
Nous admettons Texistence d'ossements humains fossi les et nous reconnaissons, non seulement la contemporanéité de l'homme avec les grands mammifères éteints du diluvium, mais encore nous considérons comme très probable son existence pendant les derniers temps de l'époque tertiaire, nous en remettant à Tavenir de donner une solution définitive sur cet important sujet. » De son côté, M. Broca s'écriait avec enthousiasme : « L'antiquité de l'homme démontrée, reculée jusqu'aux temps paléontologiques; Texistence de l'homme tertiaire ren due excessivement probable ; la succession des époques dont se compose Yàge de pierre déterminée scientifiquement et four nissant pour cette histoire fossile une chronologie régulière; l'homme des cavernes découvert, décrit, mesuré, dévoilant à nos yeux son industrie si variée et ses arts si surprenants, la multiplicité des races autochtones constatée par Tostéologie tels sont une partie des résultats qui ont signalé cette époque dé cennale. » Quelques années après, dans un discours magistral (1) prononcé à Touverture de la session de TAssociation française pour l'avancement des sciences, tenue au Havre en 1877, il reve nait sur le même sujet : « L'année 1859, disait-il, qui vit la doc trine de l'antiquité de l'homme éclater dans la science avec une force irrésistible, marqua le début d'une ère féconde entre toutes ; des horizons nouveaux et illimités s'ouvrirent aux regards des savants; dans toute TEurope les géologues, les archéologues, les anthropologistes se mirent à Tœuvre avec une activité éton nante.
Dix-huit ans se sont écoulés depuis lors, et jamais peut être dans un temps aussi court on ne vit une aussi riche mois son. Qui pourrait oublier ces jours de renaissance où, des en trailles du sol et du fond des cavernes, sortit la voix du (I) Sur les races fossiles de l'Europe occidentale. Premières découvertes. passé, où. les sociétés fossiles se ranimèrent sous nos yeux? r. M. de Quatrefages estime également que la preuve de l'an cienneté de l'homme est une des plus remarquables découvertes de la science moderne (1); ce que ne disent ni l'un ni l'autre de ces hommes éminents, et ce qu'il n'est que juste d'ajouter, c'est qu'une grande partie des résultats acquis sont dus à leurs si remarquables travaux. Le point de départ de la science préhistorique est véritablement curieux ; c'est à Taide de quelques misérables cailloux, souvent à peine dégrossis, de quelques fragiles instruments en os, de quelques monuments informes qu'on est parvenu, nos lecteurs jugeront avec quel succès, à reconstituer tout un passé bien antérieur à Thistoire écrite, passé qui n'a laissé nulle trace dans la mémoire des hommes, et où, selon toutes les apparen ces, notre globe lui-même n'offrait aucune de ses conditions ac tuelles.
Ces pierres (2), qui vont d'abord nous occuper, tantôt taillées à grands éclats, tantôt polies avec soin, étaient connues depuis de longs siècles. L'empereur Auguste, rapporte Suétone (3), avait réuni dans son palais du mont Palatin une collection nombreuse de silex polis et d'ossements de grands animaux disparus, qu'il croyait les restes des géants et les armes des héros. Pline rapporte dans son Histoire naturelle que, la foudre étant tombée un jour dans un lac, on en retira aussitôt après huit de ces pierres merveilleuses (4). Prudence (o) nous montre les guer riers germains portant sur leurs casques d'éclatantes céraunies. (1) Rapport sur les progrès de P anthropologie, p. 176. Paris, 1867. (2) o Les pierres le plus généralement employées étaient le silex, le pétrosilex, le schiste et diverses espèces de diorites et de roches métamorphiques telles que le quartz, Yagate, le jaspe, Y obsidienne, la fibrolithe, le jade, la jadeite, la ehloromé lanite, Yamphibolite, Yaphanite, la saussurite et la staurolite. «(Damour, Comptes rendus Acad. des sciences, 1865.)
(3) Octave Auguste, c. 72. — La plupart des haches recueillies par Auguste venaient de l'île de Capri. (í) Pline les appelle « ceraunia gemma ». L. II, c. 59 et 1. XXXVII, c. 51. (5) Prudence naquit en Espagne en 348 et mourut peu après l'année 405. Voy. Psycomachia ou Combat de P esprit contre tes passions, v. 470. Dans d'autres pays, elles ornaient les statues des dieux et for maient comme des rayons autour de leur tête (1). La poésie ne pouvait dédaigner un sujet qui frappait singulièrement les imaginations. On connaît les célèbres vers de Claudien (2) : « Pyrenaeisque sub antris, Ignea flumineœ legere ceraunia nynipb.se. » Marbode, évêque de Bennes au onzième siècle (3), chantait ces pierres produites par la foudre, dans des vers latins qui sont venus jusqu'à nous ; et un vieux poète du seizième siècle (4) disait à son tour à la vue des ossements étranges qu'on recueillait autour de lui : « Ce roc de Tarascon hébergea quelquefois Les géants, qui couroyent les montagnes de Foix Dont tant d'os successifs rendent le témoignage. » Mais laissons la poésie et revenons à la science, qui doit seule nous occuper.
Les difficultés de tout genre qui attendaient les premiers cher cheurs étaient considérables. En 1709, le docteur Cari, dans un ouvrage publié à Francfort (5), dut employer de longs raisonne ments, telle était Tignorance générale, pour prouver que les ossements fossiles n'étaient le résultat ni d'un caprice de la nature, ni d'une force plastique ; et ce fut seulement vers la fin de sa vie que Tillustre Camper put se décider à admettre Textinction de certaines espèces, phénomène contraire selon lui à la révélation divine (6). 1) Michel de Rossi, Rev. arch., XVI, p. 48 et suiv. (2) Laus Sererne, v. 77. (3) Marbodœi gnlli poetse vetustissimi Dactyliotheca scholiis G. Pictorii Villingami illustrata, Basileae, 1555. — Marbode mourut en 1123. Voy. sur lui : Hist. littéraire de la France, t. X. (5) Ossium fossilium docimasia.
Le musée de Stuttgart conserve un crâne humain trouvé en 1700 avec des ossements de mammouth. (6) Nova acta Petrop., II, p. 251. Camper naquit à Leyde en 1722 et mourut à La Haye en 1789. s LES PREMIERS HOMMES- Depuis plus de trois siècles, cependant, on conserve au musée du Vatican des pierres travaillées parla main de Phomme, et dès cette époque, Mercati, médecin du pape Clément VUI, les proclamait les armes des antédiluviens qui ignoraient encore Tusage des métaux (1). Dans les premières années du dix huitième siècle, un silex noir taillé en pointe de lance avait été trouvé à Londres avec une dent d'éléphant (2). II fut décrit, gravé dans les ouvrages du temps et déposé au British Muséum. En 1723, Antoine de Jussieu disait à T Académie des sciences que ces pierres avaient dû être, soit fabriquées sur place, soit plus probablement apportées de terres lointaines, puisqu'elles étaient presque toujours en matière étrangère au pays.
II ap puyait ses arguments d'un exemple emprunté aux coutumes des sauvages qui se servent de pierres taillées avec patience par le frottement sur d'autres pierres, faute d'aucun instrument en fer ou en acier (3). Quelques années après, TAcadémie des inscriptions était à son tour saisie de la question, et Mahudel, un de ses membres, en lui présentant plusieurs pierres, exposait qu'elles avaient évidemment été travaillées par la main de Phomme. « Cette recherche, ajoutait-il, fournit les preuves de l'industrie de nos premiers pères pour subvenir à leurs besoins et pour se pro curer les commodités de la vie. » 11 disait encore que depuis le renouvellement du monde par le déluge les hommes avaient ha bité divers pays sans connaître pendant longtemps Tusage des métaux (4). Le mémoire de Mahudel est accompagné de plu sieurs planches qui reproduisent des coins, des marteaux, des haches, des pointes de flèche en silex, tous,' nous apprend-il, tirés du cabinet des curieux.
(1) Metallotheca Vaticana, Rome, 1717. Les Matériaux pour P histoire de P/iomme (1875, p. 49 et suiv.) en donnent un extrait. Mercati mourut en 1593. (2) Leland, Collectanea, éd. Hearne, I, p. 6, pi. LXIII. La lettre de Bayford annon çant cette découverte auprès de Graye'sinn est datée de 1713. (3) Mèm. Ac. des sc., 1723, p. C à 9. A. de Jussieu était né en 1086 et mourut en 1758. (4) Além. Ac. des inscriptions, 1734, t. XII, p. 163. Écoutons Tévêque Lyttelton : « On ne saurait douter, écri vaît-il en 1766, que ces instruments n'aient été fabriqués dès la plus haute antiquité par des barbares avant qu'ils ne connussent le fer ou les autres métaux (1). » Déjà sir W. Dugdale, antiquaire éminent, parlant de quelques-unes de ces haches, trouvées dans le Warwickshire, les avait attribuées aux anciens Bretons, et les datait des temps où ces peuples ne connaissaient pas encore Tart de fabriquer des armes soit en bronze, soit en fer (2).
Une communication faite par M. John Frère à la Société royale des antiquaires de Londres, le 22 juin 1797, mérite d'être reproduite avec plus de développement (3). Ce savant distingué annonçait la découverte à Hoxne (Suffolk), à 12 pieds de profondeur, dans des fouilles exécutées pour tirer de la terre à briques, de pierres travaillées, armes évidentes d'un peuple qui n'avait à sa disposition aucun métal. II donne ainsi la stratification du terrain. Terre végétale 1 pied '/g (í) Argile 7 — — Sable mêlé de coquilles marines (i) 1 — — Gros gravier dans lequel se trouvent les silex travaillés.... 2 — . — Avec les silex, Frère signale aussi des ossements extraordi naires et la mâchoire véritablement immense d'un animal in connu. II ajoute que la quantité de ces pierres était telle, que les ouvriers, avant de comprendre leur importance, les jetaient sur les chemins pour combler les ornières, et que tout faisait supposer que Hoxne était Tendroit où ce peuple primitif façonnait les armes ou les outils dont il avait besoin.
Ainsi donc, dès (1) Archxologia,t. II, p. 118. Charles Lyttelton, né en 1714, mort en 1708, fut évêque de Carlisle et président de la Société des antiquaires de Londres. (2) The antiquities os Warwickshire, IV, f 1656, 2e édit., 2 v. in-fol., 1723. Dugdale naquit en 1605 et mourut en 1686. (3) Archœologia, t. XIII, p. 103. Ces silex sont de tous points semblables à ceux trouvés auprès d'Abbeville. Lubbock, l'Homme préhistorique, trad. Barbier, p. 316. 1,4) Mesure anglaise. Le pied anglais est d'environ 30 centimètres. (5) Sur ce seul point Frère commet une erreur, les coquilles sont toutes terrestres ou d'eau douce (Évans, les Ages de la pierre, trad. Barbier, p. 573 et suiv. ; Prestwich, Philoscphicai transactions, 1860, p. 307). la fin du siècle dernier, un membre de la Société royale for mulait ces propositions, aujourd'hui prouvées jusqu'à Tévidence, qu'à une époque très reculée les hommes ne connaissaient pas Tusage des métaux et étaient réduits à se servir pour leur défense, ou pour subvenir à leur nourriture, d'armes et d'outils de pierre ; qu'à côté d'eux enfin vivaient de grands animaux inconnus dans les temps modernes.
Ces faits, si curieux qu'ils sussent, ne frappaient alors personne. II semble, en vérité, que le moment de chaque grande découverte est marqué par une sagesse supérieure et que, tant que ce moment n'est pas arrivé, Tévidence passe inaperçue et la science reste aveugle. Complétons notre récit, car il est utile de connaître toutes les phases par lesquelles a passé la question, avant de passionner les esprits. M. Jouannet faisait connaître en 1819 qu'il avait trouvé auprès de Périgueux des armes en pierre (1). En 1823 le révérend docteur Buckland publiait les Reliquiee diluvianœ. Des idées trop préconçues ôtent malheureusement beaucoup de sa valeur à cet ouvrage d'un incontestable mérite. Peu d'années après, MM. Tournai et Christol disaient avoir trouvé, dans le sud de la France, des ossements humains mêlés à des restes d'animaux disparus (2), et les résultats des célèbres fouilles du Dr Schmerling dans les cavernes de la province de Liège étaient publiés en 1833.
Les conclusions de Schmerling sont des plus nettes. « La forme de ces silex, disait-il, est tellement régulière, qu'il est impossible de les confondre avec ceux que Ton rencontre dans la craie ou dans le terrain tertiaire. Toute réflexion faite, il faut admettre que ces silex ont été taillés par la main de l'homme et qu'ils ont pu servir pour faire des flèches ou des (1) Cité par le professeur Capellini, Mem. dell Ac. délie scienze dell Instituto di Bologna, 2" série, t. IX. (2) Tournai publia de nombreux mémoires dans les divers recueils des sociétés savantes sur les ossements humains et les objets fabriqués par l'homme, confondus les uns et les autres avec les débris d'animaux de races disparues. Le plus ancien de ces mémoires contient une note sur deux cavernes à ossements découvertes à Bize auprès de Narbonne; cette note a été publiée en 1827.
Respect su perstitieux iospiré par les pierres taillées. LES TEMPS PRÉHISTORIQUES. II couteaux (1). » Ce que Schmerling ne dit pas et ce que Lyell nous a raconté en termes émouvants (2), ce sont les pénibles travaux, les courageux efforts du professeur liégeois pour péné trer dans les cavernes qu'il voulait explorer, et les obstacles plus sérieux encore qu'il dut vaincre pour publier des conclusions opposées à toute la science officielle du jour. M. Joly, en 1835, constatait la contemporanéité de l'homme et du grand ours des cavernes, en s'appuyant sur les découvertes qu'il venait de faire dans la grotte de Nabrigas (Lozère) (3), et peu après M. Pomel proclamait que l'homme avait sûrement été le témoin des dernières éruptions des volcans de TAuvergne (4). Nous pourrions facilement multiplier ces citations.
De tout temps la science avait eu des prévisions heureuses ; mais Terreur populaire l'emportait, et dans des pays bien divers, nous voyons ces pierres qui frappaient le vulgaire, être Tobjel d'un respect superstitieux (5). II est vraiment curieux de retrouver ce sentiment en France, en Irlande, en Ecosse (6), dans la Scandinavie, en Allemagne, en Hongrie, en Portugal, en Italie, comme dans TAsie Mineure, le Japon, la Chine, les Indes, à Java, dans la Birmanie, dans les îles Bahama et jusque chez les nègres de l'Afrique Occidentale, qui prétendent que ces haches sont les foudres que Sango, le dieu du tonnerre, lance du haut du ciel (7). (1) Recherches sur les ossements fossiles découverts dans la province de Liège. Liège, 1833-34. (2) The Antiquitg os Man, 2e éd., London, 1863, p. 68. (3) L. de M. Cazalis de Fondouce, Bull.
Soc. anth., 1868, p. 6Í0. (4) Ass. fr. pour l'avancement des sciences. Clermont, 1876, p. 661. (5) Southall, Recent Origin os Man, p. 43. — Évans, les Ages de la pierre, trad. franc., p. 58 et suiv.; mais il faut surtout consulter une excellente dissertation de M. Cartailhac, publiée en 1878, et intitulée P Age de la pierre dans les souvenirs et les superstitions populaires. M. Cartailhac est l'éminent directeur des Matériaux pour Phistoire primitive et naturelle de l'homme, auxquels nous saisons de larges emprunts et dont l'utilité est incontestable pour tous ceux qui s'occupent des questions pré historiques. (6) On croyait, en Écosse, jusqu'à la fin du siècle dernier, que ces pierres servaient aux âmes pour frapper aux portes du purgatoire (Wilson, Prehistoric Annals os Scot land, Édinburgh, 1863, t. I, p. 191).
(7) Rev. T. J. Bowen, Grammar and Dict.os Yoruba Langage. Le nom même donné à ces pierres indique Torigine que leur attribuait la superstition populaire. Les Bomains les appelaient ceraunia de tonnerre, et, dans le catalogue de la col lection d'un noble Véronais, publié en 1656, nous les voyons encore mentionnées sous ce nom ( 1 ). Nous trouvons les Donner keile en Allemagne, les thunder stones (2) en Angleterre, les donder beitels en Hollande, les tordensteen en Danemark, les tonderkile en Norwège, les thorsviggar en Suède (Thor chez les nations du Nord était le dieu du tonnerre) (3) ; chez les Celtes les mengurun (d'où le breton men-juru); en Asie Mineure les Ilderim tachi(\), les rai-funo-seki au Japon (5), les pedrus de lamp dans le Boussil lon, et partout ces mots signifient pierres de la foudre ou du tonnerre.
Un empereur chinois qui vivait au huitième siècle de notre ère reçut d'un prêtre bouddhiste des cadeaux précieux que ce prêtre prétendait envoyés par le souverain des cieux ; parmi ces objets étaient deux haches en pierre, désignées sous le nom de loui-kong, pierres du dieu du tonnerre (6). Dans le même ordre d'idées, on appelle ces pierres en Portugal et au Brésil corisco (éclairs) (7), et, par une exception presque unique, en Italie, lingue di san Paolo (8). N'est-ce pas aussi à ce culte des pierres qu'il faut attribuer certains rites religieux, de l'antiquité ? Porphyre rapporte, par exemple, que Pythagore, à son arrivée dans l'île de Crète, se fit (1) Museo Moscardo, Padova, 1656. Ces pierres sont mentionnées comme Saete o fulmini, puis plus loin comme Saete o ceraunie. Lib. II, p. 144 et 118.
(2) Chacun connaît le chant funéraire de Cymbeline : « Fear no more the ligthning flash Nor the ail dreaded thunderstone. » (Shakespeare.) (3) Baron de Bonstetten, Essai sur les dolmens. Genève, 1865, p. 28. — Cartailhac, toc. cit., p. 10. (4) A. Martin, Rev. arch., 2e sem., 1877, p. 103. (5) Mat., 1870, p. 542. (6)Zaborowski,/Vlí/erfe la pierre en Chine (Ass. franc, pour l'avancement des sciences. Paris, 1878). (7) Tylor, Early Hist. ofMankind, p. 227. (8) Nicolucci, Inst. délia corrispondenza archeo/ogica. purifier avec des pierres de la foudre par les prêtres dactyles du mont Ida(l); les mages recherchaient ces silex pour les cérémonies mystiques de leur culte (2) ; et les populations indiennes les regar daient comme les traits lancés parVischnou (3), et les déposaient avec respect dans leurs temples; Hérodote et Diodore de Sicile nous apprennent qu'en Egypte le cadavre, avant d'être em baumé, devait être ouvert avec un couteau en pierre; le même instrument servait aux Hébreux pour la circoncision, et c'est aussi avec des silex taillés que les prêtres de Cybèle se mutilaient en l'honneur de la déesse.
Chez les Bomains, la hache de pierre servait au culte de Jupiter Latialis ; les traités solennels étaient ratifiés après un sacrifice où un porc devait être égorgé avec un couteau de pierre, et le rit des Féciaux ordonnait aussi d'im moler les victimes de cette même façon. C'était des Equicoles, nation antique et rude, nous dit Virgile, que cet usage s'était transmis aux vieux Bomains (4). Certains héros du cycle ossiani que portaient encore, au commencement de Père chrétienne, des armes en silex, et plaçaient dans le creux de leur bouclier une pierre polie aiguisée et tranchante qui devait avoir été con sacrée par les Druides; un poème bardique nous a même conservé les incantations prononcées par le grand prêtre sur ces pierres qu'il nomme pierres de la foudre, pierres de l'éclair (5). De l'autre côté de TOcéan, les Aztècs employaient des lames d'obsidienne pour leurs sanglants sacrifices, et des lames semblables servaient aux Guanches de Ténériffe pour ouvrir après leur mort le corps de leurs chefs.
Aujourd'hui encore, les Palikares Albanais dépouillent de ses chairs Tomoplate d'un mouton avec des silex aiguisés, lorsqu'ils veulent chercher dans ses fibres les secrets de Tavenir(6), et, quand le dieuGimawong visite son temple de Labode sur la côte occidentale de PÀfrique, (1) De vita Pithagorœ, Romae,ex typis vatiçanis, 1630. (2) Pline, Hist. nat., 1. XXX VII, c. 51. (3) La deuxième personne du trimourti ou de la Trinité indienne. (4) Michel de Rossi, Rev. arch., t. XVI. (5) H. Martin, Bull. Soc anth., 1879, p. 189. (6) Lenormant, PÉpoque néolithique et Pinvention des métaux. ses adorateurs lui offrent un taureau qui doit être immolé avec un couteau de pierre. Dans les premiers siècles du christianisme, ce culte pour les pierres taillées (1), pour les dolmens et pour les menhirs, existait encore, et TÉglisedutle condamner formellement par les décrets des conciles d'Arles en 452 (2), de Tours en 567 (3), de Nantes en 658 (4), et de Tolède en 681 et 692 (5).
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Les premiers hommes et les temps préhistoriques ... Avec 12 planches et 244 figures dans le texte.
