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Histoire et description de la Haute Albanie ou Guégarie

Hyacinthe Hecquard · 1858 · Scanned text

124,783 words · about 8 h 44 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Hyacinthe Hecquard
Language
French
Published
1858
Length
124,783 words · about 8 h 44 min
Sections
7 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (7)
  1. Front matter about 2 min
  2. Introduction about 10 min
  3. Chapitre I about 10 min
  4. Chapitre II Districts De Scutari, D'antivari, De about 6 h 25 min
  5. Chapitre III about 1 h 10 min
  6. Chapitre IV Division Ecci about 22 min
  7. Chapitre V Chants about 27 min

Continue:

Front matter

n K LA HAUTE ALBANIE ov GUÉGA.RIE NOUVELLES ANNALES DES VOYAGES, DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L'HISTOIRE SIXIÈME SÉRIE/' HÊDIGÉíi PAR M. Y. A. MALTE-BKUN Secrétaire-adjoint de la Commission ntrale de la Société de Géographie de Pari Membre correspondant de la Société impériale géographique du Ku Membre de la Société géographique de Berlin, Membre correspondant db la Société royale géographique de Londres, Membre correspondant de la Société impériale géographique de Vienne AVEC LA COLLABOIÌATION de plusieurs Savants et [embres de l'Institut. 11 parait régulièrement le leitftejBB^S^WB^W jcahier de S à 9 feuilles; 12 cahiers réunis forment 4 'lC'iì\ffí|^^KÌ®;,T^y'î^'> -*1' '-■"|l>1 vues et plans Cette nouvelle série comprend, dam^flJpjpS-e'rrtíier : 1° Une ou plusieurs relations inédiles et des mémoires originaux; 2° Une revue mensuelle, par M. V. A. Malte-Brun , présentant le tableau cri tique de tout le mouvement géographique du mois précédent, publications, découvertes, voyages, etc.; 3o Le compte rendu des travaux de toutes les sociétés savautes de TEurope eu ce qui se rapporte aux sciences géographiques; 4° L'analyse et des extraits ou des traductions partielles d'un ou de plusieurs ouvrages récents, français ou étrangers; So Un choix nombreux et varié d'articles divers, de notices, etc., parmi tes plus piquants et les plus remarquables publiés par les recueils et par les journaux français, ou parles revues étrangères; 6° TJne bibliographie très-complète de toutes les publications géographique du inois.

Pour Paris 30 fr. Pour les. départements 36 fr. Pour rétrauger . 42 fr. is'oTA Ou ne peut pas souscrire pour moins d'une auuée, qui duit too jours cuinmencer avec le mois de janvier. Les NOUVELLES ANNALES DES VOYAGES, une des plus anciennes revues scientifiques publiées en France, est la senle qui soit eiclusivement consacrée aux sciences géographiques et historiques. Créées en 1808 par Malte-Brun, elles out toujours continué à paraître sans interruption jusqu'à ce jour. Chaque année forme 4 forts volumes in-fc» et un ouvrage complet qui repré sente fidèlement le mouvement des nouvelles, ainsi que des explorations géographiques de Tannée. Des cartes spéciales, exécutées avec le plus grand soin, tiennent toujours le lecteur au courant des changements et des découvertes les plus récentes. P K II I s. — ISl P lil M I IM I U K J. CL* Y E, H 0 I S A I R T-B E H (1 1 T, 7.

DE L.V HAUTE ALBANIE ou GUÉGARIE PAR HYACINTHE HE'CQUARD Coxiaul de France à Scutar Chevalier de la Légion d'honneur, etc., etc., etc PARIS CHEZ ARTHUS BERTRAND Libraire de la Société de Géographie 23, RUE HA IJTEFE U1LLE

Introduction

La contrée qu'on appelle aujourd'hui la Turquie d'Europe ue nous apparaît à aucune époque de Thistoire comme ayant été peuplée d'une race unique et homogène. Les Pélasges, les Hellènes , les Illyriens , les Thraces et plus tard les Celtes et les Slaves, enfin les Turcs en ont occupé successivement ou simultanément les diverses parties, et pas plus dans l'antiquité que dans les temps modernes, il ne semble que le contact des races diverses ait amené entre elles une fusion quelque peu intime sur un sol dont la conformation essen tiellement régionale, venait en aide aux diver gences et aux incompatibilités ethniques. La civilisation grecque, romaine ou byzano i vmoDucTiOiV VI tine et la domination turque ont rapproché matériellement ces races diverses ou les ont recouvertes , à certaines époques , d'un vernis plus ou moins uniforme; mais aussitôt que le lien venait à se relâcher, les différences ra dicales et irréconciliables apparaissaient plus impérieuses et plus dissolvantes que jamais.

Nous assistons encore en ce moment à un spec tacle analogue. Notre but n'est pas d'approfondir ici la question de l'origine et de la valeur respec tive des races qui ont habité cette contrée. Mais , pour faire comprendre le rôle des Alba nais dans le monde, il est indispensable de constater avec toute la précision possible quelles sont aujourd'hui les races qui occupent la Turquie d'Europe sous la domination des Osmanlis, répandus eux-mêmes en assez petit nombre au milieu des peuples conquis. Quatre races principales occupent la Tur quie d'Europe : les Roumains, les Slaves, les Grecs et les Albanais. Les Roumains peuplent en Turquie la Mol davie et la Valachie; en Russie la Ressarabie; en Autriche la Boukovine et une grande partie de la Transylvanie et du Ranat de Temeswar. liNTRODL C.T10Y VII On les retrouve encore dispersés en Macé doine, en Épire, en Thessalie et dans la par tie orientale de la haute Albanie sous le nom de Kutzovlaques et de Zinzares ' .

Les Rou mains tirent leur origine des colons de Trajan. Ils ont conservé une langue essentiellement latine qui parait avoir été le latin rustique , ou en dériver. Comme les autres peuples néo latins, les Roumains ne descendent pas exclu sivement des conquérants et des colons venus de Rome . Ces derniers se sontmêlés aux anciens propriétaires du sol, les Daces, déjà mêlés eux mêmes à d'autres peuples dont quelques-uns devaient être d'origine slave, si l'on en juge par les nombreux emprunts que la langue rou maine a faits aux idiomes de cette famille et par ce fait que la prononciation du néo-latin des Roumains est slave. Les Slaves occupent dans la Turquie d'Eu rope les provinces de Rosnie et d'Herzégovine et la principauté semi-indépendante de Servie. Le caractère primitivement hunnique ou ou ralien des Rulgares s'est fondu dans un élé ment slave qui se trouvait déjà en partie dans 1 . II ue faut pas confondre Zimare , qui veut dire Valaque , avec Zingare, qui signifie Bohémien.

INTRODUCTION.

. VIII le pays et qui s'y est. en partie , infiltré depuis. Enfin les Slaves peuplent l'État indépendant de Monténégro. La race grecque peuple le royaume indépen dant de Grèce, les îles Ioniennes', la Thessalie, la plus grande partie de l' Épire où elle se trouve en contact avec les Albanais et presque toute la Macédoine et la Thrace, où elle se rencontre avec les Bulgares. Enfin les Albanais ou Skipetars occupent un territoire long et accidenté compris entre le royaume de Grèce, le Pinde, les montagnes de la Haute Macédoine , le Monténégro et la mer Adriatique. Quelle est l' origine des Alba nais? A quel rameau de la famille humaine doit-on les l'attacher? A quel système de lan gue appartient le skipetar? On en est réduit sur tous ces points à de simples conjectures. Ce que l'on peut seulement constater, c'est que les Albanais n'ont aucune espèce de ressem blance ni d'affinité, sous le rapport de la lan gue, du caractère ethnique et de l' apparence physique avec aucune des autres races qui peu plent la Turquie d'Europe, c'est-à-dire avec les Roumains, les Grecs, les Slaves et les Turcs osmanlis. L' Albanais est donc un peuple

INTRODUCTION.

. IX suì gener\s ; mais quel est ce peuple? d'où vient-il? Si les Albanais étaient arrivés en Europe à une époque récente, on connaîtrait leurs mi grations; mais Thistoire ne nous en apprend rien. On doit naturellement en conclure qu'ils étaient en Albanie depuis les époques les plus reculées. Les premiers peuples d'origine blan che qui aient occupé TEurope, avant même les Celtes et les Hellènes , sont les Ibères , les Étrusques, les Thraces, enfin les Illyriens1, qui sont les ancêtres des Albanais actuels2. Ces anciens Illyriens appartenaient à la branche glorieuse de la race blanche que Ton appelle Ariane ou Arienne, d'où sont sortis directe ment les Hindous, les Perses et les Mèdes, les Hellènes et enfin les Germains. Seulement les Illyriens avaient déjà altéré la pureté de leur sang au moment de leur arrivée en Europe.

II résulte de leurs caractères physiques actuels que cette dégénération a eu lieu par des mélanges avec le sang jaune. Malheureusement, malgré 1. 11 faut bien se garder d'attribuiT au mot Illyrien le sens qu'il a aujourd'hui, où il s'applique généralement à l'ensemble des peuples slaves plus ou moins voisins de la mer Adriatique. 2. Essai sur l'inégalité des races humaines , par le comte de Gobineau. IN'IT.ODLCTIOIN. X les travaux de Xylander et de Hahn, les études linguistiques ne sont pas assez avancées pour apporter leur part de démonstration à la ques tion des origines albanaises. Toutefois, on ne saurait révoquer en doute la noblesse de Tori gine primitive des Albanais. L'histoire fournit des preuves éclatantes de leur énergie, de leur intelligence et de leur activité. Ils ont, du reste, conservé des traditions et des usages cheva leresques qui rappellent de loin les mœurs et les idées de nos héros dans les Chansons de gestes, et plus particulièrement dans celle de Garin le Lohérain.

Si, malgré cette nature heureusement douée, les Illyriens anciens et les Albanais, leurs descendants, n'ont joué qu'un rôle relativement secondaire comme nation, il faut l'attribuer à leur nombre assez restreint, à leur fractionnement et à leurs mélanges avec des tribus d'origine et de va leur différentes. Mais TAlbanie a toujours fourni des individualités brillantes à la Grèce ancienne, à l'einpire byzantin, enfin à la Tur quie et à la Grèce moderne. L'ancienne Illyrie s'étendait autrefois, au moins comine domination, sur tout le littoral de l' Adriatique , depuis la Grèce jusqu'aux

INTRODUCTION.

. XI Alpes orientales. L' Albanie actuelle est beaucoup plus restreinte. Au sud, elle n'atteint même pas, comme race, jusqu'au golfe d'Arta, puisque la race grecque occupe une grande partie de l'Épire. Au nord, les Albanais sont limités étroitement et rigoureusement par les habitants slaves des plaines et des montagnes qui environnent le Monténégro. A partir de cette limite, en se dirigeant vers le nord, toute la contrée est exclusivement habitée par des Slaves, qui arrivent jusqu'aux portes de Trieste. On est naturellement amené à se demander si à Tépoque de Gentius, par exemple, la Dalmatie actuelle était peuplée par des Illy riens-Albanais, ou si seulement les Illyriens exerçaient une domination dans cette contrée sur des peuples d'autres races, et alors à quelles races appartenaient ces peuples sou mis.

Étaient-ce des Celtes venus à la suite de Tune des invasions connues? Étaient-ce des Slaves ? On sait que Fempereur grec Héraclius a appelé les Slaves serbes et les Slaves croates dans les pays que ces peuples occupent encore aujourd'hui pour s'en faire un rempart contre les Avares. La population si dense et si ho-

INTRODUCTION.

. mogène des Slaves dans cette partie de l'Eu rope est-elle due uniquement à cette immi gration du vnc siècle de notre ère? Ne peut on pas admettre, avec quelques auteurs, que le fond de la population de la Turquie d'Eu rope était déjà slave antérieurement à T arrivée des Serbes et des Croates ? S'il en est ainsi , il est extrêmement probable que les Slaves peuplaient la Dalmatie sous la domination illyrienne. C'est Topinion adoptée par le sa vant Szafarzyk dans ses Antiquités Slaves. Sur tous ces points, je le répète, Ton en est encore réduit aux conjectures. Ce qui est certain, c'est que, dans la partie septentrio nale de TAlbanie actuelle, la race s'est modi fiée par des mélanges avec les Slaves. On en trouvera la preuve irrécusable dans quelques coutumes des montagnards Albanais et dans les traditions qu'ils ont conservées sur leurs ori gines.

Les pachas indigènes de Scutari, comme on le verra aussi , prétendaient eux-mêmes descendre des rois serbes. Pour que Ton puisse bien saisir la situation actuelle de la haute Albanie ou Guégarie, à laquelle est consacré cet ouvrage , il est in dispensable de jeter rapidement un coup I NTIiODl CTlOV XIII d'oeil général sur le rôle que les populations indigènes de la Turquie d'Europe et notam ment les Albanais ont joué dans Thistoire contemporaine de Tempire ottoman. Au commencement de ce siècle, sous l'em pire de circonstances qu'il n'est pas le lieu d'apprécier, le gouvernement turc se livra à des tentatives de centralisation administrative. C'était vouloir modifier complètement les an ciens rapports du pouvoir souverain avec les autorités locales et surtout avec les existences féodales sur lesquelles T organisation de Tem pire avait reposé jusqu'alors.

Les musulmans, attachés à l'ancien ordre de choses par leurs traditions et par leurs in térêts, s'élevèrent contre le développement in térieur d'une autorité qui se déconsidérait à leurs yeux par des allures européennes, et qui n'offrait plus, d'ailleurs, aucune satisfaction à leurs sentiments bons ou mauvais, au moment où, par la centralisation, elle allait leur faire ressentir ses atteintes d'une manière plus rude et plus intime. Les tentatives de recrutement pour T armée régulière durent surtout excite les plus vives répugnances et devinrent en effet, dans beaucoup de provinces, Toccasion

INTRODUCTION.

. XIV des formidables insurrections musulmanes qui ont marqué les commencements de ce siècle. La résistance des musulmans indigènes con tre la centralisation turque ne fut nulle part aussi sérieuse et aussi brillante qu'en Albanie. Elle eut, dans la moyenne et basse Albanie, un illustre champion, Ali deTebelen. Le tyran de Janina appartenait à la partie tosque de ce pays. II réussit à soumettre tous les chré tiens et tous les musulmans de la Toskarie et de TÉpire, après y avoir abaissé lui-même la féodalité à son profit. Parmi les Guèghes ou habitants de la haute Albanie , les musul mans furent toujours les ennemis d'Ali; aussi sa domination ne s'étendit jamais sur la Gué garie. II y eut beaucoup de ces musulmans dans l'armée turque, qui finit par briser sa puissance. Les chrétiens de la haute Albanie, et principalement les Mirdites, combattaient, au contraire, dans les rangs du pacha de Janina.

Après la défaite et le meurtre d'Ali, le pacha guèghe de Scutari devint Tadversaire le plus important des inuovations, dans la Turquie d'Europe. Ces résistances des musulmans furent vain cues partout, et quoique la Porte ne soit pas

INTRODUCTION.

. XV arrivée à appliquer dans toutes ses provinces, et notamment dans la haute Albanie, les pres criptions du hatti-chérif de Gnlhané, et à plus forte raison celles du hatti - huniayoum de 18ò6, on doit constater que les armes et sur tout la politique des Turcs ont triomphé généralement de la résistance des musulmans indi gènes. Ces derniers ne paraissent plus menacer Texistence de l'empire, bien que la Porte soit souvent impuissante à s'en faire obéir et amenée quelquefois à faire de regrettables concessions à leurs passions et à leurs intérêts. II faudrait un nouvel affaiblissement de la Porte pour que les musulmans albanais, slaves, kurdes ou arabes devinssent un danger pour la Turquie; mais ils sont, en 1 858, un obstacle sérieux à ses bons rapports avec les puissances européennes. Si la race musulmane dominante a triomphé des musulmans des autres races, le résultat des insurrections chrétiennes, qui sont venues à la suite de celles des musulmans, a été bien différent.

Ainsi la Grèce, qui avait d'abord été soulevée par la politique d'Ali de Janina, est devenue un royaume séparé. La Servie, dont la population chrétienne a été primiti vement excitée par la Porte elle-même à sar-

INTRODUCTION.

. XVI mer pour aider la Turquie contre des beys et des janissaires insurgés, est devenue une principauté semi-indépendante. Les Roumains de la Moldavie et de laValachie ont vu con firmer et accroître leur indépendance admi nistrative. La position de ces populations chrétiennes vis-à-vis la Porte, est garantie par des traités européens. II existe, dans la haute Albanie, de nombreuses tribus chrétiennes qui jouis sent aussi du privilège de s'administrer elles mêmes, et dont il sera longuement question dans ce livre. La Porte, avec autant de sagesse que d'équité, a respecté généralement les droits de ces populations, qui ne lui causent aucun embarras, et qui, en accomplissant fidèlement leurs obligations, ont été souvent, pour la Turquie, des auxiliaires utiles et dévoués. L'Europe n'a donc pas eu à stipuler spécia lement la garantie des droits de ces monta gnards.

D'ailleurs leurs immunités, confirmées par des concessions spontanées des sultans et consacrées par un usage quatre fois séculaire, rentrent évidemment dans les privilèges des chrétiens, existant ab antiquo, que la Porte s'est engagée d'honneur à respecter. Si ces

INTRODUCTION.

. XVII chrétiens ont eu le bonheur et le courage de conserver le selfgovemment sans jamais s'allier aux ennemis extérieurs de la Turquie; s'ils ont porté haut le drapeau de notre religion; s'ils n'ont jamais été abaissés ni avilis, ils méritent au moins autant T attention et la sympathie de TEurope , que les populations plus faibles qui ont laissé humilier par la ser vitude leur religion et leur nationalité. A. ' SE LA HAUTE ALBANIE DE LA HAUTE ALBANIE PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I

GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE La haute Albanie, appelée aussi Albanie blanche et Guégaria , est bornée au nord par les monts Vomitor et Bielopoglie, k l'ouest par l'Adriatique et le Monténégro, au sud par le Scombi, et à l'est par les montagnes qui, partant d'Ochritla, viennent aboutir à Plava. La haute Albanie comprend une grande partie des pachaliks de Prisren et de Monastir, et celui de Scutari. Je m'occuperai principalement de ce dernier, qui est le moins connu et le plus intéressant par sa composition ethnique, ses coutumes, son organisa tion politis|iie, diíférant dans chaque montagne comme dans chaque district. Limites du pachalik de Scutari. — Le pachalik de Scutari est borné au nord par TAlbanie autrichienne et le Monténégro; à l'est par les districts d'Ipek, d'Iakova et de Prisren. La limite, de ce côté , se trouve à T endroit où se réunissent les deux cours d'eau appelés Drin.

Au sud, le pachalik de Scutari est borné par le fleuve Mathias. et à l' ouest par la mer Adriatique. D'après les ingénieurs ottomans , sa superficie serait de cent cinquante milles carrés. Le nombre de ses habitants est de cent cinquante mille environ. Fleuves et rivières. — Ce pachalik est traversé par deux fleuves : la Bojana et le Drin. La Bojana [Bar bana Livianus des anciens), qui sort du lac un peu au-dessus de Scutari, est considérée par les habitants comme la continuation de la Zenta ou Zetta, qui se jette dans le même lac, un peu au-dessous de Podgoritza. On appuie cette opinion sur ce que, principalement à l' époque des grandes eaux , le courant de la Zetta se fait sentir sur toute la longueur du lac : pour le traverser dans cette direction, on se sert, en effet, de ce courant. La Bojana est navigable, pour les bâtiments ne calant pas plus de huit pieds, jusqu'à GÉOG R APIl I E GÉ X É R ALE. 3 Hoboti, petit village situé à deux lieues de Scutari : elle a, dans cet endroit, une profondeur de quatre mètres; mais malheureusement il existe, à son em bouchure , une barre sur laquelle l'eau ne s'élève jamais au-dessus de trois mètres.

Au delà d' Hoboti on rencontre un bas-fond qui empêche les bâtiments d'arriver à Scutari. En face de cette ville, de nom breuses pêcheries obstruent aussi le cours du fleuve. Le Chili. — La Bojana reçoit, au sortir de Scu tari. le Drinass ou Chiri [Clausulus des anciens). Presque à sec pendant Tété, le Chiri, qui prend sa source dans les montagnes de Pulati, près du village dont il porte le nom, se gonfle, dans Thiver, des pluies venues des montagnes, et devient un torrent furieux qui cause de grands ravages et inonde alors une partie de la ville. La Scoubina. — La Scoubina, petite rivière dont la source se trouve dans les montagnes d'Antivari, se jette aussi dans la Bojana, entre les villages de Sarégi et de Liséna. Le Drin. — Le Drin noir, canal d'écoulement du lac d'Ochrida, après avoir reçu dans sa course un grand nombre de torrents des montagnes de l'est , se joint au Drin blanc, qui arrose les plaines de Jakova, Ipek et Prisren, coule ensuite entre des montagnes cal caires excessivement élevées jusqu'à Scéla.

A partir de ce point, ses eaux, grossies de tous les torrents des montagnes des Mirdites, de Schiala et de Grasténischa, côtoient les plaines fertiles de Zadrima et de Bouchât, jusqu'à Alessio, au-dessous de laquelle elles se jettent dans la mer. Le Drin est navigable jusqu'à Scéla pour de grosses embarcations. Des petits navires, ne tirant que quatre ou cinq pieds d'eau , peuvent le remonter jusqu'à la hauteur de Blinisti, à trois lieues au-dessus d'Alessio. Ce fleuve, qui déborde tous les ans, cause des pertes immenses, et les habitants des plaines de Zadrima ont dû renoncer à en cultiver la plus grande partie. Rivières. — Les principales rivières de la haute Albanie sont : le Zem, qui, formé des torrents des montagnes de Troïtza, voit sur ses bords les princi paux villages de la tribu des Klémentis et se perd dans la Moratcha, au-dessous de Podgoritza ; La Moratcha, qui prend sa source dans le Mon ténégro et se jette dans le lac de Scutari, auprès de Jablack.

La Riéka, sortie d'un rocher près du village monténégrin qui porte son nom , arrose la partie la plus fertile du Monténégro et contribue à l'alimenta tion du lac de Scutari, ainsi que le Rioli, qui est plutôt un torrent qu'une rivière ; Le Fanti, après avoir parcouru les montagnes des Mirdites, qu'à leur extrémité il sépare du district de Skréla, porte ses eaux au fleuve Mathias , près d'un village appelé Pédana. Lacs. — La haute Albanie compte plusieurs lacs : celui de Plava, situé au sommet de la montagne de ce nom , est presque rond et peut avoir deux lieues de circuit. II est, en partie, alimenté par les eaux du Lim, rivière formée des torrents d'Odolia elGretscliar. Celui de Hotti, à peine séparé du lac de Scutari, est plutôt un vaste marais, dont les eaux et les limites varient suivant l'état de l'atmosphère, et ne sont considérables qu'à l'époque des grandes pluies.

Ceux de Sciassi et de Murtepsa, dont les eaux communiquent avec la Bojana , sont alimentés par les pluies et par quelques sources souterraines. Le plus remarquable de tous est le lac de Scutari, appelé par les indigènes Likieni i scoders (Palus La beatis). Flanqué de hautes montagnes, tantôt arides, tantôt luxuriantes de verdure, il offre à celui qui le parcourt des sites d'autant plus délicieux qu'ils chantent à chaque instant d'aspect. Sa longueur est d'environ neuf lieues, sa largeur moyenne est de six milles. A l'ouest, il baigne le pied de hautes montagnes aux pentes assez douces pour qu'il s'y soit établi de nombreux villages, dont les habitants vivent principalement du produit de leur pèche. A l'est, au contraire, ses rives offrent au regard une plaine fertile de deux lieues de largeur, qui devrait être une source de richesse pour Scutari, si ses habitants étaient plus industrieux et moins indolents.

Ce lac présente quelques îles : les plus considérables sont celles de Vranina et Mourichian (Mora covitch des cartes). Sur cette dernière, la plus rapprochée de Scutari, existent les ruines d'une an cienne tour; sur l'autre on trouve plusieurs villages. Viennent ensuite les îles de Monastir el de Lessendra, enlevées aux Monténégrins par les Turcs, qui, en ISWl, y construisirent deux petites forteresses, et mirent en station devant la seconde deux petits bâti ments chargés de la police du lac. La navigation y était auparavant très-dangereuse : les Monténégrins, prolitant de la nuit, venaient piller les embarcations jusque sous les murs de la forteresse de Scutari, ou, formant des escadrilles de barques légères et bien armées qu'ils cachaient dans les anfractuosités des rochers qui bordent Vranina et Lessandra , tom baient à l' improviste sur les convois se rendant à Podgoritza. et s'emparaient des embarcations, après avoir coupé et emporté les têtes de ceux qui les montaient.

Suivant, une tradition locale, le lac de Scutari n'aurait pas toujours existé, ou du moins n'était pas jadis aussi grand qu'aujourd'hui. Vers la partie orientale, il y avait, suivant cette tradition, une plaine couverte de villages et de jardins, parmi lesquels ser pentaient divers torrents prenant leur source dans les montagnes voisines; elle se nommait Fouscia e proneve ( plaine des torrents ) . Un jour, à la suite d'un tremblement de terre, les eaux prirent un tel accroissement que cette plaine fut entièrement sub mergée. Les anciens du pays ajoutent, pour appuyer leur dire, qu'ils ont vu, et que l'on pourrait voir encore les ruines des maisons et les arbres de ces jar dins lorsque les eaux du lac sont calmes et transpa rentes. Montagnes. — Parmi les hautes montagnes qui coupent en tous sens le pachalik de Scutari , on dis tingue le mont Torobosi formant la tête de la longue chaîne qui traverse la Dalmatie; le Zuccali, remarquable par sa forme pyramidale; le mont Kom, ser vant de frontière au Monténégro; enfin le Maranaj aux neiges éternelles , dont les nombreux rameaux joignent le pachalik de Scutari à ceux de Prisren, de T Herzégovine et de la Bosnie.

Plaines. — Les plaines de Zadrima, de Podgo ritza et celles des environs de Scutari se distinguent par l'excellente qualité et la fertilité de leurs terres. Les immenses plaines de Fuscia stoi et de Lama spa hive sont incultes et servent de pâturages. Climat. — Le climat de la haute xMbanie est en général doux et salubre; il varie cependant suivant les lieux. De la mer jusqu'au pied des montagnes, la température ressemble à celle de TItalie; à T automne et au printemps, on y respire un air doux et em baumé par la riche flore des prairies. Dans l'est, ainsi que sur les monts, Thiver est rigoureux; sur certaines cimes les neiges sont éternelles. En été, la chaleur est excessive. Produits. — En général, le sol est très-fertile; malheureusement la plus grande partie reste sans culture par suite de Tincurie et de la paresse des habitants.

Le blé, le maïs, l'orge, Tavoine, le riz, les haricots, y abondent. Depuis quelque temps la culture du lin et celle du tabac y ont pris un grand accroissement. Les fruits de toutes espèces, et prin cipalement les cerises, les abricots, les figues et les raisins, y sont nombreux et de bonne qualité ; si ces derniers étaient traités comme en France, ils donne raient un vin excellent. Sur les bords de la mer, par exemple, à Dulcigno et Antivari, on cultive avec succès les oliviers, et Thuile qu'on en tire est très estimée en Dalmatie, où on Texporte. Les forêts abondent en bois de construction qu'on envoie à T étranger, et principalement à Malte, à Gênes et à Tunis. Les essences les plus communes sont : Tonne, le chêne, le hêtre, le sapin, le pin et le noyer. La haute Albanie est riche en troupeaux ; ceux de chèvres et de moutons forment la fortune principale des habitants des montagnes.

Les villageois de la plaine élèvent des bêtes à cornes (bœufs et buffles) . des porcs et quelques chevaux. Chaque année voit s'accroître la quantité de soie et de cire qu'on y récolte. Dans les hautes montagnes, et surtout du côté de Plava et de Deblinisti, on trouve Tours, le loup et le sanglier. Quoique la chasse soit permise à tout le monde, le gibier s'y rencontre en quantité prodigieuse, surtout le lièvre, la caille, la bécasse et la per drix; du côté des Mirdites et d'Alessio, Ton trouve des daims, des chevreuils et des faisans. Dans Thiver, le lac de Scutari est couvert d'oiseaux aquatiques de toutes espèces ; les canards sauvages y sont si nombreux qu'on en prépare les têtes pour faire des four rures dont les Turcs se servent en été. Les rivières et les lacs de la haute Albanie sont très - poissonneux ; les principales espèces sont : le brochet, T anguille, la carpe, la truite et la truite saumonée, qui alteint des proportions considérables.

Dans le Drin, on trouve Testurgeon, et dans le lac de Scutari, une espèce de sardine appelée scoranze que Ton fait fumer pour Texporter ensuite en Dalmatie où elle est très-recherchée. La pêche de ce poisson est Toccasion d'une cérémonie qui sera décrite lorsqu'on parlera des coutumes des Albanais. La géologie et la minéralogie de cette partie de la Turquie sont peu connues. MM. Boue et Viquesnel sont ceux qui , jusqu'ici , en ont donné Tidée la plus exacte. Division politicjue. — Les districts et communes (Nahie, Bayrack) qui, réunis, forment le pachalik de Scutari , prennent presque tous le nom de la ville ou du village dans lequel réside le commandant (mudir) ; ils se divisent comme suit : La ville de Scutari et sa banlieue (Nahia i Sco ders) ; le district d'Antivari (Nahta i Tivarit) ; celui de Dulcigno (Naliiu ilginit); celui d'Alessio (Nahia Lesies); le district de Podgoritza, comprenant Ja black et Spouz (Nahia Spuz e Podgorizes) ; le district de Goussinié et Plava (Nahia i Guzijs) ; enfin celui de Bielopoglie (Nahia i B'ielopoj).

Les nombreuses tribus des montagnes ne font pas partie de cette division, et, quoique dépendant de Scutari, elles forment des districts séparés, ayant leurs lois et leurs constitutions distinctes, et pren nent les noms soit des montagnes qu'elles habitent, soit des chefs de la race dont elles descendent. Parmi les montagnes, dites montagnes de Scutari, la tribu de Hotti est la première ; après elle viennent celles de Clémenti, de Gruda, de Castrati, de Skrieli, de Schiala et de Scossi. Les tribus de second ordre sont Slaca, Tévali, Biolla et Postrippa, dont le territoire comprend quelques villages de la plaine. Vient ensuite la tribu des Dukadgini, placée sur la rive gauche du Drin et qui comprend les bayracks de Puka, Ilaleja et Malisii. Enlîn les tribus des Wassœvitch, appartenant au district de Goussinié, et celles de Bielopoglie.

En dehors de ces tribus est la principauté des Mir dites, la plus remarquable de toutes, qui, affranchie de tout tribut, en vertu d'anciens privilèges, ne doit à la Porte que le secours de ses armes. Après ce coup d' œil jeté sur Tensemble du pacha lik de Scutari, il faut, pour s'en former une idée exacte, le parcourir district par district; étudier les coutumes et les lois de ses tribus et de ses montagnes; rechercher leur origine, leur histoire et celle de TÉglise de TAlbanie. C'est ce que je me propose de faire dans la suite de ce travail.

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