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Histoire de la ville d'Obernai et de ses rapports avec les autres villes ci-devant impériales d'Alsace, et avec les seigneuries voisines, etc

J. Gyss · 1866 · Scanned text

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Author
J. Gyss
Language
French
Published
1866
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RAPPORTS AVEC LES AUTRES VILLES CI-DEVANT IMPÉRIALES D'ALSACE ET AVEC LES SEIGNEURIES VOISINES comprenant rhistoire du mont Sainte-Odile, des anciens monastères et châteaux de la contrée et des localités limitrophes PAR H. L'ABBÉ J. GÏSS A-*CirN U'MÔMEH n COLLÈGE n'OBEUHAI, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ POUa LA CO.YSEftYATIOS [■ES MONUMENTS HlíTOHKjUKS d'aLSACE ÏOKE PREiriIEll STRASBOURG SALOMON, LIBRAIRE-ÉDITEUR rue des Serruriers, 31 PARIS AUG. AOBRY, LIBRAIRE, rue Dauphine, 16 I86C ENVIRONS IMMÉDIATS STIIASBOURG, TYPOGRAPHIE D'EDOUARD IIUDER , 2ssr»& HISTOIRE de u VILLE D'OBERNAI ET DE SES RAPPORTS AVEC LES AUTRES VILLES CI-DEVANT IMPÉRIALES D'ALSACE ET AVEC LES SEIGNEURIES VOISINES comprenant l'histolre du mont Sainte-Odile, des anciens monastères et châteaux de la contrée et des localités limitrophes PAR M. L'ABBÉ J. GYSS ANCIEN AUMÔNIER DU COLLÈGE D*OBERNAT, MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ PQUa LA CONSERVATION DES MONUMENTS HISTORIQUES D'ALSACE TOÏTIE PREMIER STRASBOURG SALOMON, LIBRAIRE-ÉDITEUR rue des Serruriers, 3 1 AVANT-PROPOS La présente monographie a pour objet l'une des ci-devant villes libres impériales d'Alsace, dont le nom s'identifie en même temps avec l'histoire des origines de cette province.

Les renseignements que les siècles passés nous ont transmis sur la dynastie ducale qui présida aux destinées de l'Alsace mérovin gienne, sont justifiés par l'histoire de la localité qui passe pour le berceau de cette dynastie. Les institutions dont, d'après ces renseignements, la villa franque du septième siècle fut le siège ou le centre, ont laissé, dans les âges suivants, des traces non équivo ques de leur existence primitive. La nouvelle période historique qu'inaugura l'avénement des ducs et des empereurs de la dynastie souabe, l'ère brillante des Hohenstauffen, s'est inscrite à son tour dans ces annales. A la place de la ci-devant cour judiciaire méro vingienne s'éleva, sous le second duché d'Alsace réuni à celui de Souabe, le château d'abord ducal, puis impérial des Hohenstauffen. Grâce à ces prérogatives, l'antique Ehenheim ne pouvait manquer d'avoir sa part de bénéfice du mouvement général de cette époque, qui vit partout des villas se transformer en villes et finalement un certain nombre de ces dernières se constituer en États libres et im médiats de l'Empire.

C'est dès lors qu'Obernai, à Tinstar des autres villes impériales d'Alsace, a eu sa part soit d'action, soit de souf france, dans tous les événements qui ont remué la province. S'il y a de l'intérêt à reproduire le souvenir des agitations dont ces petits États VI AVANT-PROPOS. surent le théâtre et à les suivre, pas à pas, dans les nombreuses pé ripéties de leur longue existence, d'un autre côté il n'est pas moins intéressant d'étudier sur un point déterminé, sur un espace res treint, et par conséquent avec les détails que comporte la monogra phie, les transformations sociales accomplies à travers le cours des siècles, à partir de l'époque qui vit nos petites communautés politiques sortir des langes de l'enfance, jusqu'au jour où dispa rurent toutes les institutions particulières pour se fondre dans cette sorte de vie commune qui fait le fonds de la société mo derne.

Chapitre I. La

CONTRÉE D'OBERNAI A L'ÉPOQUE GALLO-ROMAINE. Forteresse romaine du mont Altitona. — Mur païen, route romaine et vestiges celtiques. On sait qu'un grand nombre de localités de TAlsace se sont élevées sur les ruines de ci-devant établissements gallo-romains. II se peut qu'Obernai ait une origine analogue et que, sur Templacement qu'occupe la ville actuelle, ait jadis existé une de ces nombreuses villas romaines qui se trouvaient jalonnées le long des avenues des Vosges. Cette hypothèse, qui a été confirmée par des découvertes récentes *, 1 II s'agit de plusieurs découvertes de tombes antiques, notamment de celle qui a été faite en -1863, et qui a mis au jour une espèce de nécro pole ou un cimetière, dans lequel, à côté des squelettes, se trouvaient de nombreux débris de poterie gallo-romaine, des bracelets, des Ooles et LA CONTRÉE D'OBERNAI A L'ÉPOQUE GALLO-ROMAINE. trouve sa justification dans Tancienne colonisation de la contrée d'Obernai, puisque c'est dans le voisinage immédiat de cette ville que s'élève une célèbre montagne qui est, pour ainsi dire, toute hérissée de débris de la civilisation celtique et romaine.

Un coup d'œil sur ces monuments nous initiera aux destinées primitives de notre contrée et servira d'introduction à cette histoire locale; car, ainsi que nous le verrons dans la suite, les origines d'Obernai se rattachent de la ma nière la plus étroite à celles de la célèbre abbaye qui, dès le début du moyen âge, remplaça la forteresse romaine du mont Altitona, et pendant une longue série de siècles, les destinées de la ville restèrent subordonnées à celles du sanctuaire de la montagne. C'est sur la haute sommité vosgienne du mont Sainte-Odile qu'au milieu de ruines religieuses et féodales du moyen âge, on voit serpenter, sur une ligne d'au delà de deux lieues de circuit, tantôt dressées sur le bord des précipices, tantôt cachées dans de sombres forêts, les ruines imposantes du célèbre mur d'enceinte que, depuis de longs siècles, Timagination populaire a baptisé du nom de mur païen ou Ileidenmauer l .

Là aussi, sur les mêmes hauteurs, le pèlerin de Sainte- Odile rencontre encore maintenant sous ses pas les dalles de la voie romaine qui établissait les communications de la plaine avec le canif» de refuge, voie que la tradition populaire a aussi baptisée du nom de chemin des païens et même de pavé du diable (Heidenweg, Teufelspflaster). En dehors de Tenceinte, sur la sailliediteÁ'œp/e/,Tantiquairereconn;iît les fondements d'une petite redoute romaine appelée vulgairement Ileidenschantz ou redoute des païens, comme aussi de l'autre côté de la vallée, sur le sommet de la montagne dile Heidenkopf, on voit en core les débris d'une enceinte circulaire décorée du nom de Heidenautres objets divers. Voir le mémoire fourni à ce sujet par M. Levrault, dans le Bulletin de la société pour la conservation des monuments historiques d'Alsace, série II, t. II, p. 7. 1 Le mur païen figure déjà sous ce nom dans des documents du onzième et du douzième siècle, dans lesquels il est mentionne comme limite des possessions de l'abbaye de Hohenbourg : «Omnem montem infra septa gentilis muri.it etc.

(bulle du pape Léon IX de -1050). «Statutum est ut infra septa gentilis mûri,» etc. (charte de Tévêque Conrad de Hunebourg de 1190). Ce mur, conjointement avec les autres débris antiques du mont Sainte-Odile, a été décrit par les historiographes d'Alsace, Laguille, Schœpflin et Grandidier, ainsi que dans les monographies de la montagne de Sainle- Odilo, de D. Albrecht, Silbermann, Pfeffinger, Schweighœuser et L. Le vrault. Voir aussi plusieurs mémoires insérés dans divers bulletins de sociétés et congrès archéologiques. MONT ALTITONA, MUR PAÏEN, ETC. schloss ou château païen. D'autres débris sans nom, situés dans la proximité du mur d'enceinte, n'ont pas moins attiré Tatlention des savants, lesquels n'ont pas fait difficulté de leur assigner une origine celtique ou druidique. Quoique ces pierres moussues et rongées par le temps ne soient accompagnées d'aucuné inscripiion et que les his toriens anciens ne fournissent aucun renseignement à leur égard, elles ont néanmoins leur langage propre et savent raconter à leur façon les scènes émouvantes dont elles durent être témoins à une époque de laquelle l'histoire ne nous a conservé que de rares souvenirs.

A s'en rapporter aux appréciations de nos antiquaires, la sommité du mont Sainte-Odile, inaugurée pour le culte primitif des races cel tiques, reçut plus lard une consécration nouvelle par Tinlroduction du culte druidique. Dans cette hypothèse, les divers plateaux de la montagne auraient été consacrés au culte de Belen ou du soleil, célébré par des feux sacrés allumés en Thonneur de Tastre du jour; ces rochers, sanctifiés plus tard sous les pas d'une sainte, auraient été témoins à mainte reprise d'épouvantables sacrifices offerts au dieu Teutatès et teints du sang des victimes humaines; les allées couvertes ou gale ries mystérieuses auraient élé le lieu de retraite des corporations drui diques; Tenceinte primitive du mur païen, formée d'énormes quar tiers de rocs entassés les uns sur les autres, aurait servi à relier en semble les divers emplacements destinés à la célébration des rites sacrés, comme aussi à tenir à distance les profanes, en entourant d'un mystère impénétrable ces rites terribles.

Si la primitive consécration religieuse du mont Sainte-Odile se trouve encore à Tétat de simple conjecture, par contre le monument principal de ces hauteurs, c'est-à-dire le mur païen, accuse franche ment dans ses parties principales une destination défensive. Celte ap préciation est confirmée d'ailleurs par les anciennes traditions, qui sont unanimes à attester que cette enceinte servait autrefois de place de refuge en cas d'invasion ennemie *. C'est à celte destination que, d'après toutes les apparences, Tenceinte fut déjà appropriée à une époque bien antérieure à Toccupation romaine et qui pourrait être contemporaine des premières invasions germaniques En lisant la des cription que fait Jules César de certaines places d'armes gauloises qu'il eut à réduire, on serait tenté de croire que Tune de ces forteresses ne fût autre que Tenceinte escarpée de notre mur païen.

Aussi 1 Ces traditions nous ont été transmises par les biographies de sainte Odile que nous mentionnerons plus loiu. LA CONTRÉE fc'OBERNAI A L'ÉPOQUE GALLO-ROMAINE. Tune des traditions relatives à cette enceinte veut qu'elle ait été forcée par les Romains sous Jules César. Cette même place d'armes pourrait avoir été occupée dès lors, provisoirement du moins, par quelque détachement de légions romaines, chargé de tenir en respect le pays conquis, en lui montrant Taigle romaine dominant sur ces hauteurs. 11 se pourrait aussi que le premier castellum romain, élevé sur le pla teau de Sainte-Odile, dût son origine à Drusus, auquel Tempereur Auguste confia le gouvernement des Gaules, et qui construisit cin quante forteresses dans les contrées rhénanes. Toutefois la domination romaine s'étant consolidée dans les Gaules et TEmpire étendant ses limites jusque dans les régions germaniques, nos forteresses vosgiennes n'avaient plus de raison d'être.

Ce n'est qu'à mesure qu'on se rapproche de ì'ère fatale de Tinvasion des barbares et du démembrement de TEmpire, que leur opportunité devait se faire sentir de nouveau; alors la pensée des camps de refuge dut germer de rechef dans le sein des populations de notre contrée. Les roches brutes, amoncelées pour former Tenceinte primitive du mur païen, servirent alors de base à la nouvelle construction qui fut exécutée selon les règles classiques de Tart romain, et c'est sur la base inébran lables de ces roches que les ingénieurs de TEmpire assirent leurs grands blocs de grès vosgien bien équarris, qu'ils relièrent entre eux par des tenons en bois de chêne taillés aux deux bouts en queue d'aronde et fixés dans les entailles dont toutes les pierres du mur portent encore la marque. Dans ces nouvelles conditions, notre enceinte offrait un asile inexpugnable à une population tout entière qui pouvait s'y mettre à Tabri avec sa fortune mobilière, attendant que le flot des barbares eût passé.

C'est à cette même époque que dut s'élever sur le plateau de la montagne ce château romain dont, au dire des biographes de sainte Odile, les chasseurs du duc Athic découvrirent les ruines au septième siècle. Ce château, qui dominait ioule Tenceinte du mur païen, eut sans doute pour destination de servir de citadelle au camp de refuge et à ce litre devait avoir une garnison permanente. Alors on cons truisit aussi les voies pavées dont nous voyons encore les débris et qui mettaient la place de refuge en communication avec la plaine. C'est peut-être à cette même époque que la montagne reçut son nom gallo romain d'Altitona qui nous a été transmis par les traditions du moyen âge. L'ancien Dun ou Tun des Celtes, qui signifie hauteur fortifiée, se convertit en tona, auquel on ajouta Tépithète alti, pour marquer la grande élévation du fort, comme aussi plus tard ce même nom ger manisé s'échangea en Hohenburg, qui signifie forteresse élevée.

MONT ALTITONA, MUR PAÏEN, ETC. Mais hélas! on avait beau hérisser le Rhin et les Vosges de forte resses, toutes les victoires remportées par les généraux romains surent bientôt impuissantes à arrêier le flot toujours croissant des barbares. Arriva le cinquième siècle qui sonna le glas funèbre du vieux monde romain. C'est alors qu'eut lieu cette formidable invasion de Vandales, d'Alains, de Suèves et d'autres hordes inconnues jusqu'alors, culbu tant et entraînant à leur suite Alémans, Francs et Burgondes. A leur passage, toutes les villes de la Germanie première, et notamment notre Argentorat, s'embrasèrent successivement au vasie incendie qui fut allumé; villes et villas, monuments et institutions, tous les vestiges de la civilisation romaine disparurent sous leurs pas. Si jamais il y eut urgence de s'enfuir dans les montagnes et de chercher un abri derrière les retranchements du mont Altitona, ce fut à Tapproche de cetie ter rible invasion qui porta le coup de mort à la domination romaine dans nos contrées. « Oh, comme à celte fatale époque, lorsque dans la nuit « du dernier décembre 406, le Rhin, toujours propice par ses gelées « aux barbares, eut vomi sur nos rives leurs innombrables masses, « Tenceinte de notre Heidenmauer dut se remplir d'une foule étrange « meni bigarrée de fuyards accourant de toutes parts chercher un abri « derrière ses murailles tutélaires!

Comme les deux voies pavées, diies « aujourd'hui d'Ottrott et de Barr, durent se couvrir de vieillards, de « femmes, d'enfants éplorés, de soldais débandés, de chevaux de « guerre, de Dêtes de somme, d'esclaves chargés de fardeaux à Tégal « des bêtes de somme! Comme ils devaient se presser, se coudoyer, « se heurter sur ces voies de salut devenues trop étroites, les riches « propriétaires des villas de la plaine montés sur leurs meilleurs che « vaux de course, les sénateurs municipaux d'Argentoratum et d'Hel « vêtus se drapant en vain dans leur toges pour se faire céder le pre « mier pas dans la fuite!... tandis qu'à Tarrière-garde de touie cette « cohue, prêts à lui faire un rempart de leur corps et à la sauver par « leur seule force morale, les prêtres et les diacres de Téglise d'Ar « gentoratum, entourant leur évêque et chantant des psaumes, oppo « saient aux premiers coureurs des barbares la bannière pacifique de « la croix !.» Quarante-quatre ans plus tard, les mêmes scènes durent se repro duire, mais cetie fois-ci avec moins de chances de salut, lorsqu'en 451 se répandit la rumeur sinistre de Tapproche du fléau de Dieu, d'Attila, roi des Huns, traînant à sa suite tout Tarrière-ban de la barbarie et se 1 L. Levraull, Sainte-Odile et la Heidenmauer, p. 145.

LA CONTRÉE D'OBERNAI A L'ÉPOQUE CALLO-ROMAINE. ruant comme un torrent de feu sur la Gaule. L'Alsace, qui fut la pre mière victime de cette nouvelle invasion, servit encore de passage aux Huns après leur défaite dans les champs catalauniques. Alors encore Tenceinte de notre mur païen dut se remplir d'innombrables troupes de fugitifs, composées cette fois-ci non-seulement d'anciens colons gallo-romains, mais encore de barbares déjà établis dans notre pro vince. 11 se peut même que nos retranchements du mont Allitona aient subi une dernière restauration postérieurement à ces deux grandes invasions, c'est-à-dire à l'époque où différentes hordes, qui n'avaient pas encore trouvé de gîte ou d'établissement définitif, sillonnaient en core dans tous les sens les diverses provinces du ci-devant Empire romain.

C'est ainsi que se trouveraient justifiées celles des anciennes traditions qui attribuent Torigine de ces fortifications aux rois francs, lesquels les auraient élevées ou plutôt en auraient réparé les brèches contre les invasions des Huns ou Hongrois.

Chapitre II. Obernai Pendant La

PÉRIODE FRANQUE. § I. Duché mérovingien d'Alsace. — Ehenheim (Obernai) et Hohenbourg, résidences du duc Adalric ou Athic. — Cour judiciaire des dues mérovingiens d'Alsace établie à Ehenheim. Quand la grande migration des barbares eut atteint son terme, la partie septentrionale de la ci-devant Gaule se trouva occupée par la confédération des Francs, dont l'empire se partageait en royaume occidental ou Neustrie et royaume oriental ou Austrasie. De ce dernier royaume faisait partie la contrée comprise entre les Vosges et le Rhin, contrée qui reçut alors un nom propre qu'elle a conservé jusqu'à nos jours, celui d'Alsace, nom d'origine germanique, comme celui de toutes les localités qui s'élevèrent à cette époque. Alors notre mont actuel de Sainte-Odile échangea son nom celio-latin d'Allitona contre celui de Hohenburg, désignant un châieau franc qui avait remplacé la forteresse romaine, tandis qu'au pied de cette montagne, sur les bords de la rivière d'Ehn, et d'après toutes les apparences sur les ruines d'une villa gallo-romaine, s'était élevée une villa franque, qui emprunta à celte même rivière son nom germanique d'Ehenheim et qui de nos jours porte le nom d'Obernai i. Au septième siècle, la villa de la plaine 1 Ehenheim signifie séjour sur les bords de l'Ehn.

Ce nom se dérive par conséquent de celui de la rivière d'Ehn qui traverse la ville et plus loin s'appelle Ergers, puis de la classique terminaison de heim, si commune dans les contrées germaniques. Toutes les chartes antérieures au treizième siècle portent simplement Ehenheim, et ce n'est que vers la fin de ce siècle que Ton commença à ajouter au nom primitif le mot ober ou supérieur, pour distinguer la localité de celle d'Ehenheim inférieur ou Niedernai. A partir de cette époque, c'est sous le nom A' Obern- Ehenheim que la ville figure dans tous les titres allemands. Ce nom, les Français Tont transformé d'abord en Obernheim et finalement en Obernai. et la forteresse de la montagne servaient de résidence au duc méro vingien d'Alsace, Adalric ou Athic, père de sainte Odile. Ce sont les récits qui se rapportent à la biographie de la sainte qui nous révèlent ces origines d'Obernai, dont le nom s'identifie ainsi de la manière la plus étroite avec l'histoire de TAlsace primitive '. 1 Dans ces derniers temps, la critique s'est avisée de jeter du discrédit sur les renseignements tant documentaires que traditionnels qui ont pour objet le duc Athic et sa fille sainte Odile, et par suite de mettre en doute T existence même du duché mérovingien d'Alsace (voir notamment Tarticle de Ch. Roth, professeur à Bâle, intitulé der Odilienberg et inséré dans VAlsatia de M. Stœber, année \ 857).

Miner la base d'un édifice dont depuis plusieurs siècles les savants les plus distingués se sont appliqués à réunir et à coordonner les nombreux matériaux, c'était se procurer une satisfaction assurée; car une thèse nouvelle et hardie, dût-elle être paradoxale, a toujours le privilège d'attirer Tattention du public. On sait aussi que par des tours de force d'apparence plus ou moins scientifique, on peut réussir à obscurcir les questions historiques qui semblaient le mieux établies; mais un succès de ce genre ne saurait être durable. Ce n'est pas par quelques traits de plume qu'on supprime un ensemble de données et de renseignements qui se confirment et se consolident réciproquement, ni en passant Téponge sur tel ou tel parchemin, qu'on efface en même temps les em preintes profondes qu'a laissées, à travers le cours des siècles, toute une série de monuments et d'institutions.

Or, tel est précisément le caractère des renseignements qui fonl Tobjet de ces observations. Ces renseignements constituent, pour ainsi dire, le foyer lumineux dans lequel se concentrent tous les rayons épars qui éclairent les premières pages des annales de notre province et sans lesquels l'histoire de TAlsace primitive resterait á Tétat d'énigme indéchiffrable. — Quant au principe sur lequel s'appuie la critique en question, et qui consiste à rejeter tous les faits qui ne sont pas basés sur des titres rigoureusement contemporains et d'une authenticité à toute épreuve, pour démontrer combien ce principe est défectueux et inad missible, il nous suffit de citer un exemple pris dans notre sujet même. Schœpflin, dérogeant dans une circonstance particulière à sa circonspec tion habituelle, a rayé du tableau généalogique du duc Athic le nom de l'un des frères de sainte Odile, du comte Battachon, en alléguant pour motif que ce nom ne figure dans aucun ancien document.

Or, les renseigne ments traditionnels, qui nous avaient transmis ce nom, ont été pleinement justifiés depuis par des documents non connus de Schœpflin, et le comte Battachon a repris le rang que lui avait assigné la tradition. Non-seulement ce nom est inscrit dans Tancienne Notice généalogique de l'abbaye de Honau, découverte par Grandidier, mais il figure à plusieurs reprises dans des documents parfaitement contemporains, à savoir dans le précieux car lulaire intitulé : Traditiones possessionesque Wizzenburgenses découvert plus récemment encore.

Plusieurs chartes du huitième siècle, renfermées dans cc cartulaire, ont pour objet des transactions auxquelles prit part le Les chroniqueurs du moyen âge nous apprennent en effet que le duc Aihic, père de sainte Odile, ayant reçu du roi Childéric le duché d'Alsace, eut sa résidence « dans la villa royale dite Ehenheim et dans la forteresse de la montagne appelée autrefois Altitona et maintenant Hohenburg K » Ce récit est complété par les légendes de Sainte-Odile qui racontent « comment les chasseurs du duc Athic découvrirent sur le sommet d'une haute montagne et au milieu d'une épaisse forêt de hauts arbres, de vieux murs qui formaient les restes d'un ancien château païen, destiné autrefois à servir de rempart contre les invasions ennemies. » Ces légendes ajoutent que ce lieu se nommait Hohenburg à cause de sa grande élévation et que le duc Tappropria à son séjour; elles nous montrent aussi le duc Athic résidant avec ses fils dans les murs de son château de Hohenburg, quand il aperçut du haut de la montagne le cortège qui accompagnait sa fille sainte Odile revenant du monastère de Palma; elles rapportent enfin que le duc, après s'être cornes Battachoune, frère du duc Adelbert et par conséquent de sainte Odile. — II résulte de là qu'un récit, qui n'a pas Tavantage de pouvoir s'appuyer sur des documents contemporains, n'est pas nécessairement apo cryphe pour ce motif, et, par contre, que des renseignements traditionnels transmis par des documents postérieurs peuvent avoir une valeur histori que bien réelle.

II peut arriver même, ainsi que le prouve Texemple que nous venons de citer, que des documents perdus reparaissent au grand jour, et alors la fradition se venge d'une manière éclatante de Tinjuste dédain dont elle avait été Tobjet. 1 Voici les textes qui constatent le double séjour du duc Atliic à Ehen heim et à Hohenbourg: « A prefato Rege (Childerico) ducatum Germaniie « adeplus fuerat (Atticus), habuitque sedem in villa régla que Ehenheim « vocatur vel in Castro in vertice montis sito, quod olim propter irruptionem « ungarorum a superioribus regibus (Francorum) conslructum et altitona « fuerat nuncupatum, nunc vero eadem etymologia Hohenburc nominatur.» (Chronicon Novientense, apud Martene Thesaur. Anecdotor. et Grandidier, Hist. d'Alsace, pièces justifie, du tome II.) — « A prœsato Rege Hilderico « ducatum Germaniœ adeptus, habuitque sedem in villa regia Ehenheim et « in Castro quod Hohenburg nominatur. » (Fragmentum historicum apud Urslisium, Script, rer.

Germ. pars II.) — Krenigshoven reproduit les mêmes termes dans sa chronique latine ; dans sa chronique allemande il s'exprime ainsi : « Donoch wonete dirre hertzoge Ettich allermeist zu Ehenheim und « us der heidenschen vesten gênant Hohenburg. n — Gebwiller, dans saKí'e de sainte Odile, paraphrase ainsi les textes précédents : « Also kam Hertzog « Ettich heraus und zog in das Elsass gehn Ehnheim. da er dann gemeinlich « sein Ilaus,Sedel und Hùffhat gcbalten.» (Cfr. Fr. Irenicus, Exeges. German fol. 98. Speclilc, Collect. msc. pars I, fol. 28. Herlzog, Elsass, Chron. cap. IX, cl Sébastian Munster, Cosmograph. p. 625. réconcilié avec sa fille, lui fil don de ce château pour qu'elle le con vertît en monastère, et que lui et son épouse terminèrent leurs jours dans cet asile de la piété \. C'est ainsi qu'au septième siècle nous retrouvons le mont Altilona, sous le nom de Hohenbourg, incorporé aux domaines du duc d'Alsace.

Cette possession, ainsi que nous l'apprennent les documents de l'abbaye de Hohenbourg, laquelle recueillit la succession du duc, comprenait non-seulement la ci-devant forteresse romaine qui s'élevait sur le plateau de la montagne, mais aussi toute Tétendue de Tancien camp de refuge, puisqu'elle avait pour limites le circuit du mur païen. Ces mêmes documents donnent à ce domaine la qualification de terre salique 2. II résulte de là que le camp de refuge avec sa forteresse, autrefois domaine public de TEmpire, étant tombé au pouvoir de quelque chef franc lors de la conquête, parvint ainsi au duc Athic pour passer ensuite à l'abbaye fondée par sa fille, tout en conservant sa dénomination de terre salique ou terre de conquête primitive. 11 se peut aussi que le duc ait obtenu ce domaine de la libéralité des rois mérovingiens, puisque, comme on sait, sous la domination franque la plupart des établissements publics de TEmpire étaient devenus domaines royaux, et que d'un autre côté les biographies de sainte Odile vantent fort la munificence du roi Childéric à 1 égard du père de notre sainte.

Ce qui confirme cette dernière hypothèse, c'est que nous voyons encore de nombreux autres domaines publics entre les mains du duc Aihic. C'est ainsi qu'il gralilia saint Déodat de l'île de Novientum et dota de nombreuses terres saliques le monastère d'Ebersmúnster que le saint fonda dans celte île. De même il se trouvait en possession des ruines de la ville d'Argentorat et du château romain qui avait été autrefois la résidence du comte de TEmpire; cet autre domaine anti que, il le légua à son fils Adelbert qui y fonda l'abbaye de Saint-Étienne. Non loin du séjour d'agrément du duc Athic se trouvait sa résidence officielle, la villa royale dite Ehenheim, comme disent les chroniques. Cette qualification de villa royale nous indique le caractère primitif de la localité dont nous traçons l'histoire, et lc rang qu'elle occupail parmi les nombreuses villas qui avaient déjà surgi sur le sol alsacien ' Voir Vita S. Odilix apud Mabillon, acta ord.

S. Buncd. et Fragmen lum vilx S. Odilim apud Vignier, Origine des maisons d'Alsace, etc. 2 Voir la huile du pape Léon IX accordée à l'abbaye de Hohenbourg cn 1050, la charte de Tévêque Conrad de Huncbourg de 1190 et lc diplôme de Tempereur Guillaume de 1249 accordés à la même abbaye. au septième siècle. A la différence de quantité d'autres de ces localités qui appartenaient soit aux Églises, soit à des leudes ou dynastes, Ehenheim étail de celles qui constituaient le domaine public de la couronne, dont les revenus alimentaient le fisc royal et qui, en raison de cette destination, étaient aussi appelées villas fiscales. Parmi ces villas, les unes possédaient des palatia ou habitations royales, dans lesquelles les rois mérovingiens venaient séjourner à de certaines épo poques de Tannée; d'autres en étaient dépourvues.

Celle d'Ehenheim était le siège du duc de la province '. Les renseignements fournis par les chroniqueurs du moyen âge, concernant la villa d'Ehenheim, sont largement complétés par un do cument contemporain, le testament de sainte Odile, qui nous apprend « qu'à Ehenheim était située la cour publique du duc, et que le siège judiciaire du duc se trouvait dans cette cour dès les temps anciens2.» 1 C'est à tort que Speckle (collect. msc. p. I, fol. 28) traduit les mots de villa regia par maison de plaisance. « Der wohnet im kœniglichen Lust garten Ehenheim. » Par contre Schilter (Observ. ad Kœnigshofen, p. 509) traduit ces mêmes mots par ville royale palatine. « Herzog Athich hatte seinen Silz in der kœniglichen Pfaltzstadt Ehenheim. » Mais cette traduc tion n'est pas moins inexacte que l'autre, parce que ce n'est que quelques siècles plus tard qu'Obernai fut élevé au rang de ville.

Ailleurs le même auteur (p. 625 et 1066) fait dériver le nom d'Ehenheim de celui du duc Athic appelé aussi Ettich. Selon lui, Ehenheim aurait été nommé primi tivement Ettichenheim et par contraction Echenheim, ce qui voudrait dire séjour d'Etlich. Mais cette explication ne saurait prévaloir contre Tétymo logie naturelle qui dérive ce nom de celui de la rivière d'Ehn. 2 « Prêter curiam Ehenheim, ob cujus curie dignitatcra et memoriale, quia curia pupplica Ducis dicebalur et sedes judicialis Ducis inibi erat ab antiquitate. o (Testament de sainte Odile dans Schœpflin, Alsat. diplom. et dans Grandidier, Histoire de l'Ecêché, pièces justifie.) — Quel que soit le jugement que Ton porte sur ce document, qui est à proprement parler la charte de dotation de l'abbaye de Niedermunster, il faut convenir qu'il est d'une haute antiquité et que dès lors il mérite d'être pris en considé ration très-sérieuse, ne fût-ce que parce qu'il serait Técho des tradilions qui avaient cours à Tópoquo où il fut rédigé.

Du reste, on sait que Gran didier (Histoire de l'Évêché, dissertations sur le testament de sainte Odile, t. I, p. 90), tout en rangeant parmi les pièces apocryphes le titre que Schœpflin avail examiné et déclaré tel, revendique la parfaite authenticité d'un autre exemplaire qui se trouvait autrefois aux archives épiscopales de Saverne, et déclare que ce dernier est le véritable original. Le célèbre cri tique explique d'une manière très-plausible les raisons pour lesquelles le titre véritable est reste dans Toubli, tandis que la pièce apocryphe a été exhibée au public ef a même reçu la confirmation des empereurs. Mal- Ces termes si positifs, qui assignent à notre Ehenheim une origine contemporaine des commencements de la domination franque, attestent en même temps ['ancienneté du duché d'Alsace, et en cela ils n'affirmeni rien qui soit en désaccord avec les données historiques.

Nous connaissons en effet deux ducs d'Alsace antérieurs au duc Aihic et qui furent ses prédécesseurs immédiats ; en outre, il y a tout lieu de croire que la création du duché mérovingien d'Alsace remonte aux premiers temps de la domination franque et qu'elle date de l'époque où notre province reçut son nom d'Alsace, lequel nom, d'après toutes les apparences, doit son origine à Tétablissement du duché même. Partagée jusqu'alors entre des tribus différentes et faisant partie sous les Romains de deux provinces distinctes, notre contrée dut nécessairement obtenir le bénéfice d'un nom propre, dès qu'elle commença à constituer un corps politique ou du moins un ensemble administratif. Dès cette époque, à s'en rapporter au texte du document que nous venons de citer, le siège judiciaire du duc d'Alsace se trouvait établi à Ehenheim.

On sait que dans ces temps primitifs les délégués de la royauté, ducs et comtes, géraient à la fois les affaires civiles et judiciaires, percevaient les revenus fiscaux de la couronne et, en cas de guerre, commandaient les troupes levées par le chef de TËtat ; toutefois leur aliribution par excellence c'était Tadministration de la justice, laquelle passait pour être la prérogative principale du pouvoir. Ces assises judiciaires, connues sous le nom de mall's ou plaids, se tenaient ordinairement à la campagne en plein air, mais toujours sur un emplacement déterminé et spécialement consacré à cette destina tion. Tels étaient, entre autres, les deux grands tribunaux provinheureusement il parait que c'est encore cetto dernière qui seule a échappé au déménagement des archives de TÉvèché el qui se trouve maintenant aux archives départementales. 1 Le nom d'Alsace, il est vrai, n'apparait dans l'histoire qu'au commence ment du septième siècle, le chroniqueur Fródégaire faisant mention à la date do 610 des Alesaciones et à celle de 613 de la province Alsatia; mais il est clair par cela même que ce nom existait déja antérieurement.

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