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Le Mexique

Mathieu de Fossey · 1857 · Scanned text

175,795 words · about 12 h 19 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Mathieu de Fossey
Language
French
Published
1857
Length
175,795 words · about 12 h 19 min
Sections
9 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (9)
  1. Front matter about 43 min
  2. Chapitre II about 30 min
  3. Chapitre III about 18 min
  4. Chapitre IV about 59 min
  5. Chapitre V about 1 h 18 min
  6. Chapitre VI about 2 h
  7. Chapitre VIII about 24 min
  8. Chapitre IX about 3 min
  9. Chapitre I about 6 h 3 min

Continue:

Front matter

M . <x- P A l\ MATHIEU DE FOSSEY de l ' a o a n r: \n i: du n i j o \ PARIS HENRI PLON, ÉDITEUR, », RUE GARANCIERE. -»íg>€-o- PARIS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON, IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR, * RIE GARANCIÈRE, 8. PAR MATHIEU DE FOSSEY DE l'aCADÉMII! DE DtJOX PARIS HENRI PLON, ÉDITEUR, 8, RUE GARAXCIÈRE. 18o7 On a déjà publié beaucoup de livres sur le Mexique : archéologie, histoire naturelle, politique, ethnographie, mœurs, usages, religions, commerce, industrie, ce beau, ce riche pays a été étudié sous toutes les faces , et cepen dant on peut dire que, à part le grand ouvrage de M. de líumboldt, un de ces monuments qui honorent un siècle, le Mexique n'a inspiré aucune œuvre , scientifique ou litté raire, vraiment digne de rester. Assurément le talent n'a pas toujours fait défaut aux voyageurs qui ont visité, pour la faire connaître, cette partie du continent américain, mais ils étaient placés à un faux point de vue pour bien juger, et dans des conditions défavorables pour peindre ce qu'ils avaient sous les yeux.

Pour ne parler ici que de ceux qui ont décrit ce pays en voyageurs ou qui Font étudié en philosophes et en moralistes, la plupart ont écrit en courant et par conséquent sans exactitude, laissant dans l'ombre les faits les plus intéressants , et s'étendant lon guement sur des détails d'un ordre secondaire et qui ne valaient pas la peine d'être recueillis. Quant aux études sur le caractère et les mœurs des Mexicains, la fantaisie y domine, et les Mexicains y sont présentés sous leur plus mauvais jour. Pour peindre avec vérité un pays nouveau, il ne suffit pas de s'y arrêter quelques semaines, il faut donner un long temps a cette œuvre. On l'accomplit avec d'autant plus de succès qu'on se dépouille plus complètement de ses préjugés de nationalité. Mais il semble, en vérité , que la plupart des voyageurs du vieux continent qui viennent VI visiter le nouveau monde , prennent soin d'apporter avec eux, comme une partie essentielle de leur bagage, leurs préventions natives, leurs idées préconçues, leurs opinions toutes faites.

Contempteurs nés et de parti pris de tout ce qu'ils voient pour la première fois, ils ne font grâce à rien de ce qui se présente à eux sous une forme qui ne leur est pas familière. Leurs habitudes, leur éducation européenne, font obstacle a Tindépendance de leur pensée, et ils ne peuvent arriver à juger sainement des hommes et des choses de la terre étrangère. Leur nationalité les fascine : c'est le plus souvent de très-bonne foi qu'ils sont injustes et dénigrants, ne sachant pas tenir compte des différences que mettent entre les peuples la diversité d'origine et de race, et surtout le climat, a qui Montesquieu accorde avec raison une si grande part d'influence sur les mœurs. En un mot, c'est à peine si ces observateurs légers ou prévenus veulent convenir qu'on peut rencontrer de l'esprit, de la raison, de l'héroïsme et des vertus chez un peuple qui ne parle pas leur langue et qui s'habille autrement qu'eux.

Chapitre II

Cours du Goatzacoalco. — Mal-Paso. — Beauté des forêts du haut Goatzacoalco. — Les singes. — Les caïmans. — Le jaguar. — Sa force. — Manière de le chasser. — Le couguard. — Les cochons-marrons. — Bois précieus des forais. — Riches productions du sol. — Débouchés. — Lc pays zapoteque. — Les Mijes. — Boca-dcl-Monle. — Don Tndco Ortiz. — Guichicovi. — Épisode. — Superstition des Indiens. — Les moustiques. — Lc talage. — Les garapates. — Les scorpions. — Les serpents. — Conseils aux fondateurs de colonies. — Expédition du Béguin. — Un nouveau Robinson. — Malheurs dr: la famille Sombret. Le Goatzacoalco est un beau fleuve, mais son cours n'est pas étendu. II prend sa source dans les solitudes inconnues des Cordillères, et le point ' le plus reculé auquel on soit parvenu en le remontant n'est pas éloigné du vilbage de Santa-Maria Chimalapa de plus d'environ vingt-cinq lieues nord-ouest de Tehuante pec.

Là ce fleuve porte aussi le nom de Rio clelCorte2, parce que les Espagnols y embarquaient sur des ra deaux les mâtures qu'ils allaient anciennement couper dans les forêts de Tarifa pour les chantiers de la Havane. Le Goatzacoalco reçoit de nombreux affluents qui augmentent progressivement la masse de ses eaux. Dans la première moitié de son cours, il offre des rapides 3 fréquents , qui rendent la navigation très- 1 La hauteur de ce point au-dessus du niveau de la mei est de 119 mètres. — Moro. fíivière de. la coupe des bois. 3 On ne peut les franchir qu'en pirogues, ou en bateaux plats, encore .t\ei' beaucoup de difficulté dans la saison sèche. • >7 pénible; mais elle devient facile à partir du Mal-Paso, à environ quarante lieues de la barre, non-seulement pour des pirogues, mais encore pour des embarcations tirant plusieurs pieds d'eau.

Les plus gros vaisseaux peuvent même remonter, jusqu'au Coachapa, c'est-à dire à douze lieues de Tembouchure. La largeur de son lit varie en général de cent à cent cinquante mètres; quelquefois elle prend une extension quatre ou cinq fois plus grande. Dans le temps des pluies, les eaux qui envahissent le domaine des forêts déracinent les arbres, qu'elles déposent sur ses rives ou qu'elles entraînent jusqu'à la mer. Le port du Goatzacoalco est sûr ; son bassin est spacieux , et non loin de là on trouve sur la gauche en remontant le fleuve des lagunes profondes où des centaines de navires auraient un abri contre le nord le plus furieux. La barre est meilleure que celles de tous les autres fleuves du Mexique, en ce que sa position est fixe, et quelle n'est jamais obstruée de sables mouvants. Elle a de douze à quatorze pieds de profondeur, et se trouve ainsi accessible aux navires qui ne tirent pas plus d'eau.

Si elle a été si redoutée des marins qui amenaient les expéditions, c'est que la perfidie du pilote avait fait croire à des dangers qui n existaient pas. Au Mal-P.iso, où la concession avait été faite, le fleuve se trouve encaissé dans un lit de roc. Ailleurs, répandu de chaque côté dans les plaines, il roule ses eaux sur une pente inégale à travers des rochers et des îlots qui rendent les courants dangereux. Là, le batelier doit lutter contre les tourbillons et Tirrégularité du lit, qui présente successivement des nappes étendues, des rapides resserrés et des gués où Teau manque pour maintenir à flot une pirogue chargée. Les caïmans ou alligators se trouvent en grand nombre dans le Goatzacoalco; mais ils ne sont pas très-dangereux pour peu qu'on prenne des précautions pour les éviter. Je n'ai connu qu'un seul colon qui ait été victime (8) de leur férocité.

Quelques autres leur ont servi de pâture, il est vrai; mais leur sort était déjà décidé : ils s'étaient noyés. Toutefois, après avoir goûté de la chair' humaine, les caïmans sont devenus la terreur de certains parages. Le propriétaire de Thacienda ' de San-Nicolas, sur la rivière de San-xAndres. m'a raconté que peu de mois avant mon passage un caïman, qui rôdait depuis plu sieurs jours auprès des endroits habités, dévora une jeune enfant sur le bord de Teau, et le lendemain coupa en deux un Indien qui traversait la rivière à la nage. La longueur ordinaire de ce saurien est de huit à douze pieds; mais il y en a de beaucoup plus grands. Les colons de la première expédition , en allant aux Almagres, en tirèrent un dont le corps se trouvait à moitié hors de Teau. La balle le frappa au front et lui fit une blessure mortelle.

En vain l'animal chercha un refuge au fond des eaux ; la douleur Tobligea à revenir à la surface, ce qui donna aux colons la fa- Cne hacienda ésl ce qu'on appelle dans nos colonies une habitation , cilité de lui jeter un nœud coulant et de le tirer à la remorque pendant toute la journée. x\rrivés au terme de leur voyage, ils le halèrent sur la grève et demeu rèrent terrifiés à sa vue : sa longueur dépassait dix huit pieds. Lorsque les premiers colons montèrent à la con cession, ils trouvèrent cinq ou six hameaux d'indigènes échelonnés sur le fleuve. Ils avaient été envovés là des différents villages des environs pour mettre à exécution le projet de colonisation du gouvernement ; mais peu à peu ils abandonnèrent leurs nouvelles de meures pour retourner aux anciennes, ne pouvant supporter le tourment des moustiques. .Néanmoins les Indiens de Minatitlan, d'Altipan et d autres villages y vont faire des plantations de maïs. de cannes à sucre et de bananiers, dont ils ne s'occupent plus qu'au temps de la récolte.

C'est là qu'ils coupent les arbres dont ils font leurs pirogues, souvenl longues de cinquante pieds, et qu'ils taillent les plan ches de cèdre qu'ils vendent aux créoles. Ils n'ont pas d'autre outil que la hache, de sorte qu'ils ne peuvent tirer de chaque arbre qu'une seule planche. De la barre aux Almagres la végétation n'est que pittoresque; mais, en remontant le fleuve, on la voit dans toute sa splendeur. Elle est vraiment magnifique au Mal-Paso. De chaque côté du fleuve s'étendent des forêts vierges d'arbres gigantesques, dont les branches ne commencent souvent qu'à cinquante pieds de terre, et forment un dôme de verdure impénétrable aux rayons du soleil. Le ceïba au feuillage épais, les M) LE MEXIQUE. palmiers au tronc svelte et majestueux, le dragonnier aux taches de sang, le cédrel odorant, le liquidambar à la résine parfumée , le gaïac au bois dur, le grana dillo aux branches flexibles , le coapinol à la gomme dorée, tous ces arbres et une foule d'autres cherchent le soleil et s'élancent à Tenvi au-devant de ses rayons, dont ils attendent leur force et leur beauté.

L'ombre projetée de leurs têtes feuillues prive le sol de toute autre végétation, de sorte qu'on pourrait parcourir commodément en calèche de vastes espaces, où la vue se perd bientôt en plongeant dans leurs profondeurs ténébreuses. Le voyageur qui de la rive considère ce tableau vivant d'une nature vierge ne peut se déíendre d'un sentiment de terreur religieuse, qui lui révèle pourquoi les druides avaient placé le sanctuaire de leurs divinités dans les forêts primitives de notre vieux continent. L'apparition d'une troupe de cochons-marrons ' qui obéissent à un chef vient parfois animer ces solitudes; d'autres fois c'est un singe qui se balance par la queue, ou un tigre marchant a pas lents et qui exhale son ennui en longs bâillements. Les tigres, autrement appelés jaguars 2, attaquent rarement Thomme, parce qu'ils trouvent une nour riture abondante dans les forêts et dans les pâturages 1 C'est le pécari des naturalistes.

Le mâle porte une glande lombaire d'où s'échappe une humeur fétide, et que le couteau du chasseur doit enlever prestement. La chair de la femelle est préférable k celle du mâle. 2 On trouve dans le haut Goalzacoalco et à Tehuantepec les plus beaux jaguars du Mexique; j'en ai acheté des peaux qui avaient cinq pieds et demi du nez à la naissance de la queue. des haciendas; aussi les propriétaires iles grandes termes otit-ils des chasseurs au tigre constamment en campagne. A celle du marquisat de Cortès auprès de Tehuantepec, que M. Guergue d'Oaxaca a achetée du duc de Monteleone ", on en tue une cinquantaine par an terme moyen; malgré cela, on perd encore beau coup de bestiaux. Ces chasseurs ne sont pas toujours armés de fusils : ils ne portent souvent qu'un lacs avec lequel ils étran glent L'animal.

Voici comment ils s'y prennent : lors qu'ils ont découvert les traces de la bête, ils se mettent à sa piste avec une douzaine de petits chiens dressés à cette chasse et Tatteignent bientôt. Effrayé des cris de Thomme et de T aboiement des chiens, le tigre grimpe sur un arbre. Tandis qu'il reste exclusivement attentif aux mouvements et aux cris des chiens, les chasseurs lui passent le lacs au cou, au moyen d'une perche armée d'un aiguillon; puis, après avoir attaché fortement la corde à Tarbre, ils le piquent au flanc : le tigre s'élance et reste suspendu. Il est une autre chasse au tigre fort curieuse, c'est celle que font les cochons-marrons. Ces sangliers sont redoutables quand ils sont réunis par bandes et qu'on les attaque. Si un tigre en a tué ou blessé un, il se trouve quelquefois cerné et attaqué lui-même.

L'arbre le plus voisin lui sert alors de refuge; mais les cochons marrons ne renoncent point à leur vengeance : ils sont tenaces, ils restent au pied de Tarbre où leur 1 Descendant de Cortès par les femmes, et héritier de ses titres el de ses biens. nombre s'accroît continuellement, et ils y passent, s'il le faut, plusieurs jours, jusqu'à ce que la faim déter mine leur prisonnier à en descendre. Le tigre s'élance enfin : un combat terrible s'engage; mais, quoiqu'il jonche le terrain de victimes, il finit par être déchiré à coups de dents '. On trouve aussi dans les climats chauds le puma ou couguard, appelé vulgairement lion sans crinière. IMoins grand et moins fort que le jaguar, il en diffère encore par son pelage, qui est gris-fauve avec des taches plus foncées qui disparaissent à sa mort.

Pour les autres bêtes qui peuplent les forêts du Goatzacoalco, le colon n'a rien à en redouter pour lui même : le chat-tigre, le coyote'2 et le loup ne font la guerre qu'à ses poules, le tatou cuirassé qu'à son maïs; le dan ta n'estime d'autre nourriture que les graminées des ruisseaux et les feuilles tendres des arbres; enfin le sapajou se retire de préférence dans les tourrés in£iccessibles à Thomme, où les palmiers, les sapotiers, les guamuchils lui offrent leurs fruits sa voureux et abondants. Le colon friand trouve pour sa table des perdrix ' dans les ravins abrités du vent du nord, des lièvres ou 1 Un Indien du Goatzacoalco m'a dil avoir été témoin du fait; et il est à remarquer que ces hommes simples, comme ja dis les lroquois, ne mentent jamais; seulement ils ajoutent fa cilement foi à l'impostuie.

Cela se trouve d'ailleurs confirmé par ce qu'en ont dit à iM.de Ilumboldt les Indiens de la mission d'Ature, en Venezuela. — Voyage aux régions équinoxiales. - Quadrupède qui tient le milieu entre le renard et lc loup. ' C'esi Tespèce que les naturalistes appellent colins. des lapins dans les savanes buissonneuses. Sur les co teaux boisés, au coucher du soleil, le coq d Inde sauvage se trahit lui-même : il révèle sa remise en rap pelant à lui ses compagnes éparses. Les bords du fleuve fournissent à la variété du service la sarcelle et le gros canard, la tortue et Tiguane. Dans ses eaux profondes, le filet du pécheur enlace le bagre et le bobo aux chairs fermes et blanches, et dans les ruisseaux tri butaires il rencontre la truite dorée, que n eût pas reniée le palais difficile de Brillât-Savarin.

Quant aux fruits donnés par les différents climats du Mexique, leur variété est innombrable; j'aurai oc casion de parler des espèces principales dans le cours de mon voyage. Mais d'autres cultures nous attiraient sur cette terre étrangère ; leur nomenclature est nombreuse , leur richesse sans égale : ce sont, d'une part, le cacao, le café, la canne à sucre, la vanille et les céréales; de l'autre, le coton, le tabac, la cochenille, 1 indigo, la salsepareille, le jalap, etc. Le cacao du Goatzacoalco est d'une qualité égale à celui de Tabasco, province limitrophe; il est supérieur à celui de Guayaquil , de Maracaïbo et même de Caracas. Tabasco fournit à peine la cinquième partie du cacao que Ton consomme au Mexique; le reste vient en grande partie de Guayaquil, et n'arrive à Vera-Cruz qu'après avoir été à New-York ou à Hambourg : chose étrange pour celui qui ignore qu'il n'existe pas de communications directes entre Je Mexique et les États de l'Amérique du Sud.

Si quelques rares caboteurs apportent dans les ports île f Ouest les productions des autres contrées, elles suffisent à peine à la consommation des habitants de cette côte. La culture du cacaoyer était déjà très-répandue du temps de Montézuma; on en broyait Tamande avec du maïs, puis on en préparait une boisson à laquelle on donnait le nom de chocolatl. Les grains de cacao avaient cours dans T empire des Aztèques, comme moyen d'échange; et encore aujourd'hui ils servent de monnaie à Tehuantepec et dans les bourgs de Chiapa. La valeur d'un demi-réal est représentée par trente-six grains. Le café du Goatzacoalco est au moins aussi bon que celui d'Orizaba. Son grain est petit et arrondi; quand il est donné par un vieux tronc, on ne saurait lui trouver d'égal qu'à Colima. La canne à sucre donne fort peu de peine à cultiver sous 1 influence d'une atmosphère légèrement humide et d'une rosée abondante, qui rendent inutiles les travaux d'irrigation, indispensables dans les régions du centre et sur la côte occidentale.

Elle offre encore un avantage sur celle du versant opposé des Cordil lères, c'est qu'elle dure sept ou huit ans en plein rapport, tandis qu il faut la renouveler tous les deux ans dans les pays oû Tarrosement est nécessaire. M. de Humboldt Ta trouvée plus abondante en sucre qu'à Tîle de Cuba et dans les plantations de Saint-Do mingue. La liane qui porte la vanille est aussi d'une culture facile; mais la préparation des gousses exige des soins minutieux. Presque toute la vanille que le Mexique fournit à TEurope est recueillie dans l'État de Vera- Cruz. Les céréales se réduisent au riz et au maïs; 1 orge et le froment ne poussent pas d'épis dans les climats trop chauds. La hauteur à laquelle on commence à semer le blé d'Europe sur la pente des Cordillères est d'environ mille mètres au-dessus du niveau de la mer, et on peut en continuer la culture jusqu à trois mille mètres '.

Le riz se cultive dans les fonds humides. On en compte plusieurs espèces d'une excellente qualité, qui fournissent dans un terrain donné une masse d aliments plus considérable que la même étendue cultivée en froment. Quant au maïs, sa fécondité dépasse tout ce que pourraient s imaginer nos fermiers d Europe; en outre. il s'acclimate également dans les régions de tempéra tures les plus opposées. Toutefois la chaleur, unie à Thumidité, est la condition la plus favorable à son développement et à Tabondancc de ses produits. En cinquante jours on obtient une récolte, de sorte que la même année en mûrit jusqu'à trois dans le sol fécond de l'isthme, et rend au cultivateur, pour prix de ses soins, quatre ou cinq cents pour un et quelquefois davantage. Le coton de San-Andres de Tuxtla et celui de Co samoloapan. sur la rivière ò'Alvarado, sont célèbres 1 Essai sur la Nouvette-Espagne de M. de Hum bol cil. pour leur hnesse et leur blancheur; mais ils sont in férieurs cependant au coton qu'on récolte dans la partie méridionale de TEtat d'Oaxaca.Le pépin semé produit un arbuste de deux à trois pieds.

Les capsules s'ouvrent au bout de quatre mois. Le tabac que quelques colons ont obtenu sur les bord du fleuve était d'une excellente qualité; ils Tes limaient autant que celui de Tabasco, où la meilleure classe, dite de corral, passe souvent pour être de la vuelta de abajo (Havane). Les plantations d'Orizaba et de Ccdoba fournissent à la régie une grande partie du tabac nécessaire à la consommation du pays. Le tabac des cigares est faible; mais son arôme est très agréable. La cochenille nourrie sur des plants de nopal d'Oaxaca donnerait une teinture magnifique, dans les terrains qui séparent les rivières du Sarabia et du Ma latengo. Le colon qui serait aidé par une nombreuse famille pourrait obtenir de grands bénéfices en s'ap pliquant à Téducation de cet insecte colorant. L'indigo de Tisthme est le plus beau de la république, mais la culture en est fort négligée au Mexi que; elle ne suffit pas même aux besoins du pays.

La salsepareille végète admirablement dans les gorges humides et ombragées des montagnes de Gui cbicovi. Le convolvulus, dont la racine tubéreuse fournit le jalap, garnirait de son feuillage épais les haies d'hibiscus, de daturas et de dahlias arborescents dont le colon borderait ses cultures potagères. Vprès ces végétaux en viennent d'autres qui servent

CHAPITRE 11.

47 à la nourriture du colon , et lui donnent en outre un revenu assuré: ce sont les bananes, les pommes de terre, les patates, les ignames, les haricots noirs, les pistaches de terre (arachides), le piment rouge, les melons , les pastèques , les ananas , etc. Le bananier est un objet de culture du plus grand intérêt pour Tbabitant des plateaux qui ne s'élèvent pas à plus de 1550 mètres au-dessus du niveau de la mer. Aucune plante ne produit une masse de sub stance aussi considérable dans un aussi petit espace de terrain; chaque pied donne un régime qui contient de cent à cent soixante fruits, et pèse de cinquante à soixante-dix livres. La longueur de la banane varie de six à quatorze pouces; celles de Guichicovi sont les plus belles et les meilleures que Ton connaisse. II y a deux espèces de bananiers : Tune donne la banane proprement dite; l'autre la figue-banane.

Celle ci se mange crue; la pulpe en est molle et savoureuse. Cuite sous la cendre ou frite, la première offre un aliment vraiment délicieux. (Tne plantation de bananiers se perpétue d elle-même sans coiiter d'autre soin à Thonnue que celui déchaus ser deux fois par an le pied des tiges, et de couper celles dont le fruit a mûri. Au reste, tous les végétaux nourriciers qui abondent dans Tisthme et clans les val lées humides des Etats de Vera-Cruz, d'Oa.xaca et de Michoacan, donnent si peu de peine à cultiver, que deux jours de travail par semaine suffisent à un seul homme pour fournir à la subsistance d'une famille entière. A côté du bananier croit la yuca, autre plante ali mentaire dont on distingue deux espèces, une douce et une amère. La racine de la première peut être man gée sans danger, tandis que celle de l'autre est un poison.

Cependant la fécule des deux racines, appelée farine de manioc, sert également à faire du pain. On sépare le suc vénéneux de la fécule de yuca amere en comprimant avec soin la racine râpée. Le pain de manioc ou de cassa ve est très-nourrissant; c'est uií des principaux aliments des nègres des Antilles. La patate que Ton appelle camote est une espèce de pomme de terre sucrée , dont le goût tient de la châtaigne. L'igname est plus fade. Cette accumulation de produits que la terre n'accorde que séparément à d'autres régions rendra la province du Goatzacoalco la plus florissante des Etats mexicains et de T Amérique espagnole, quand les rives du fleuve seront habitées par des hommes industrieux, et cultivées comme celles de TOhio. D'ailleurs le colon trouvera à toutes ses productions un écou lement facile : Vera-Cruz n'est qu'à cinquante lieues de Tembouchure du fleuve, et là les fruits du pays ont un placement assuré soit pour interner, soit pour exporter.

Les consignataires ne demandent pas mieux que de faire des retours en denrées coloniales. La Nouvelle-Orléans n'est qu'à quatre jours de distance pour un navire à vapeur. D'un autre côté, les Etats deTabasco, de Chiapa, d'Oaxaca, offrent des débouchés aux céréales, aux bestiaux, aux produits industriels. La province d'Oaxaca comprend les pays zapotèque et mije; elle s'étend sur la côte de TOcéan Pacifique depuis Soconusco, qui la sépare de Gualimala, jusqu'au Hio-Jope. La langue qu'on y parle n'a aucun rapport avec le mexicain. Les Indiens mijes habitent une contrée monta gneuse, au sud-ouest du Goatzacoalco et au nord ouest de Tehuantepec; ils parlent aussi une langue particulière. Moins civilisés que les Indiens zapotèques, ils communiquent peu avec eux, et observent encore les pratiques de leur ancien culte. 1 le la chaîne des monts Mijes descend la rivière de Sarrabia, qui traverse la belle plaine de Boca-del xMonte, petit village fondé à quelques lieues de Goatza coalco par M. Tadeo Ortiz, ancien chef de la colonisation du gouvernement.

Quelques familles de colons firent d inutiles efforts pour se fixer dans ce village ; elles en furent chassées par la multitude d'insectes au milieu desquels il fallait vivre, et par la pensée de leur impuissance dans un isolement aussi complet. Boca-del-Monte se trouve sur le chemin de Guichi covi et de Tehuantepec. Ce chemin n'est qu'un sen tier suffisamment large pour le passage d'une mule chargée; il serpente à travers la forêt, qui lui prêle son ombre avec les riches ornements de sa végétation multiforme. Sans fatiguer le voyageur, enivré des sen teurs du matin, il le conduit en peu d'heures au bourg populeux de Guichicovi, capitale des Mijes. Ce peuple offre un caractère original qu'on ne retrouve nulle autre part au Mexique. Voici ce qu'un colon, qui a passé près d'un an parmi eux, raconte de leur origine (9) : « Quand Pizarre et ses compagnons eurent fait la conquête du Pérou, la plupart des peuplades qui ha bitaient les vallées des Andes s'enfuirent pour se sous iraire aux maux de toute espèce dont les vainqueurs les accablaient; elles se retirèrent dans les montagnes, laissant les déserts entre les Espagnols et leurs retraites.

Mais ceux des Péruviens qui étaient restés ne suffirent bientôt plus aux travaux dont on les chargeait, et les chasses aux lévriers furent imaginées pour ramener les fuyards sous la verge de fer de leurs oppresseurs. C'est alors que quelques familles, qui se donnèrent le nom de Mijes, prirent la résolution d'échapper à tout prix à leur tyrannie, et fuyant le long des Cordillères, après une marche de plusieurs lunes, elles arrivèrent aux bords du Sarrabia. » Là, se croyant enfin à Tabri des poursuites de leurs ennemis, ils délibérèrent sur le lieu qu'ils de vaient saluer du doux nom de patrie. Les plus anciens parmi eux soumirent à Tépreuve du feu le terrain qu'ils foulaient. Un tison fut enterré dans un creux fait exprès, et le lendemain il se trouva éteint. On reconnut que la volonté du soleil était que ses enfants continuassent leur route.

Quatre émissaires partirent à Tinstant même et se mirent à la recherche d'un endroit plus convenable. Après quelques heures de marche, fatigués, haletants, ils se reposèrent à Tombre d'un énorme coapinol ' , dont les longues branches. 1 Hymeiuea courbai il. garnies d'un feuillage épais et touffu, les protégeaient à toutes les heures du jour contre les rayons brûlants du soleil. La beauté remarquable des alentours et les hautes montagnes qui en cachent la vue fixèrent le choix des envoyés. On renouvela la cérémonie reli gieuse du tison, et le feu s'étant conservé jusqu'au lendemain , il fut unanimement décidé que cet en droit était le ternie du voyage et la nouvelle patrie que le soleil destinait à ses adorateurs. Huixicovi (bourg neuf) est le nom que jusqu'à ce jour lui ont conservé les exilés des Andes, et le coapinol est encore pour eux Tobjet d'une grande vénération et d'un culte religieux auxquels rien ne saurait les faire renoncer.

Le soleil n'a plus, comme autrefois à Quito, son temple brillant dor; ses vierges, ses solennités, tout a été frappé de la même verge de fer qui renversa le temple de Jérusalem et rendit déserte la ville la plus peuplée. La croix s'est montrée triomphante partout; mais il lui reste encore bien des cœurs à gagner parmi ces Indiens. La croyance de leurs aïeux s'est maintenue intacte parmi eux de génération en génération. Les tourments ont pu forcer quelques-uns à Thypocrisie; mais, dans les ténèbres, ils se rassemblent au fond des cavernes et se livrent en toute liberté aux pratiques de leur culte national. Malheur au ministre de l'Evangile qui manifeste trop de zèle pour leur conversion ' Un de ceux qu'une mauvaise étoile conduisit, il y a peu d'années, à Huixicovi ', osa lever la hache sur Tarbre sacré, sur le coapinoL Le premier coup retentit 1 Les Espagnols écrivent Gmckicovi. 4.

LE MEXIQl !.. profondément au cœur de tous les Indiens; la foule armée cria au síicrilége, et, poussant des cris de fureur, elle se jeta sur le malavisé profanateur. Il fut désarme et chassé sous peine de perdre la vie, si jamais il lui arrivait de remettre le pied dans la bourgade. De nom breuses fumigations, de ferventes prières, des péni tences généra es firent oublier l'outrage dont Tarbre vénéré avait failli être victime, et la paix fut rétablie. » A force de supplications, le curé obtint son pardon et put revenir à sa paroisse, sous la condition expresse de ne pas retomber dans la même faute. — Célèbre ta messe, lui dit l'orateur mije, sans t inquiéter de savoir si nous y assistons; baptise les enfants, enterre les morts, observe toutes les cérémonies de ta religion ; mais garde-loi bien de nous troubler dans nos antiques ton tûmes. » Toutes les peuplades indiennes qui ont passé sous le joug espagnol, quoique moins opiniâtres que les habitants de Guichicovi, n'ont adopté île la religion nouvelle que la pratique du culte extérieur; quant au culte moral, elles Tont confondu avec celui de leurs anciennes divinités.

Les Indiens adressent à une image de saint les oraisons qu ils auraient adressées autrefois à leurs pénates; ils assimilent la passion du Christ aux apothéoses sanguinaires des victimes humaines, et (ado ration de la Vierge de Guadalupe ou des Remèdes au culte deCenteotl et d'Omecihuatl '. 11 n'y a même plus d'hvpocrisieeneuxquand ilsselivreniaux pratiques du catholicisme, car ils n'ont pour ainsi dire pas change ' Déesses de la mythologie mexicaine. de religion; ils n'ont fait qu'ajouter à leurs anciennes superstitions celles du christianisme des temps barbares. Après avoir présenté sous son aspect le plus favo rable la terre qu'on avait choisie pour une colonie française, reportons nos yeux sur les incommodités et les maux qui émanent de son sein, et dont nous avons déjà vu une partie dans le chapitre précédent.

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