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La Fronde angevine. Tableau de la vie municipale au XVIIe siècle. Thèse, etc

Antonin Debidour · 1877 · Scanned text

130,436 words · about 9 h 8 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Antonin Debidour
Language
French
Published
1877
Length
130,436 words · about 9 h 8 min
Sections
13 reader sections
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Public Domain Mark 1.0

 

Contents (13)
  1. Front matter about 28 min
  2. Chapitre II about 39 min
  3. Chapitre III about 18 min
  4. Chapitre IV about 31 min
  5. Chapitre V about 18 min
  6. Chapitre VI about 34 min
  7. Chapitre VII about 13 min
  8. Chapitre VIII about 23 min
  9. Chapitre IX about 28 min
  10. Chapitre X about 34 min
  11. Chapitre XI about 53 min
  12. Chapitre XII about 46 min
  13. Chapitre XIII about 3 h 3 min

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LA EBONDE ANGEVINE ANGERS. 1MP. P LACHÈSE, BELLEUVRE ET DOLBEAU. la ioiDi mm TABLEAU DE LA VIE MUNICIPALE AU XVIIe SIÈCLE THÈSE POUR LE DOCTORAT PRÉSENTÉE A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS l-AK A. DEBIDOUR Ancien élève de l' École Normale Supérieure, agrégé d'Histoire, professeur à ï'École Supérieure des Sciences et des Lettres et au Lycée d'Angers PARIS ERNEST THORIN, ÉDITEUR Libraire du Collège de France, de Ï'École Normale Supérieure, des Ecoles françaises de Rome el d'Athènes 7, RUE DE MÉDICI S , 7 1877 A A MON PÈEE ET A MA MÈEE LA FRONDE ANGEVINE CHAPITRE PREMIER (INTRODUCTION) Origine et premières transformations de la Mairie d'Angers. — État des partis dans cette ville au commencement du xvii0 siècle : la Magistrature, la Bourgeoisie, les Classes populaires, le Clergé, l'Université.

La ville d'Angers, située sur les deux rives de la Maine, près du confluent de cette rivière et de la Loire, est le débouché naturel des riches territoires qu'arrosent le Loir, la Sarthe et la Mayenne. Aussi a-t-elle eu, dès l'antiquité, une importance politique et commerciale, qui, diminuée de nos jours par la centralisation, n'en est pas moins encore très -considérable. Plusieurs fois détruite ou ruinée, elle s'est toujours relevée et n'a cessé de s'agrandir. Le beau cours d'eau qui la traverse et l'alimente l'a vue déjà florissante il y a dix-huit siècles. Les ruines gallo-romaines dont elle est parsemée, l'im posant château-fort qui la couronne, la svelte cathédrale qui la domine, tes monuments modernes qui la décorent attestent sa gloire passée et sa prospérité pré sente. A divers moments, mais surtout aux xvie et xvne siècles, cette ville prit une part très-importante aux grands événements de l'histoire de France.

Elle fut, au temps de la Réforme et de la Ligue, le théâtre de troubles graves, que le beau livre de M. Ernest Mourin a mis en pleine lumière '. A l'époque de la Fronde, elle servit aussi de champ de bataille aux factions et vit s'allumer une guerre civile qui mérite d'être bien connue. Cette lutte, en effet, ne fut pas seulement un contre-coup des querelles et des mouvements dont Paris fut agité sous la minorité de Louis XIV. Elle eut des causes particulières et présenta des caractères locaux qu'il n'est pas, je crois, sans intérêt de faire ressortir. C'est ce que je vais entreprendre, en m'aidant de nombreux documents, pour la plupart inédits, qui m'ont été fournis par les Archives de l'Hôtel de Ville, la Bibliothèque municipale et les Archives départementales d'Angers 2. Ce qui distingue surtout la Fronde Angevine, c'est d'abord que, loin d'avoir été fomentée par la magistra ture locale, elle fut contrecarrée et combattue à outrance par cette corporation.

Chapitre II

La ville d'Angers sous le gouvernement du maréchal de Brézé, de 1636 à 1648. — Atteintes portées à ses privilèges. — Impôts nouveaux. — Affaire des subsistances. — Occupation militaire et pillage d'Angers (1648). Les guerres de religion avaient cruellement éprouvé la capitale de l'Anjou. La paix, rétablie sous Henri IV, fit renaître dans cette ville un bien-être qu'elle ne connaissait plus depuis la première moitié du xvi8 siècle. La dette municipale fut en grande partie éteinte. La cité fut assainie, embellie, dotée de belles promenades, comme celle du Mail (en 1616). L'Université, surexcitée par la concurrence, fit venir de l'étranger d'illustres maîtres, tels que le jurisconsulte écossais Barclay. Les Oratoriens fondèrent à Angers, en 1619, un collège, qui, au bout de quelques années, avait déjà plusieurs milliers d'élèves.

Vers la même époque, les Ursulines et quelques autres congrégations enseignantes vinrent également s'y établir. La satisfaction des besoins intellectuels ne fit pas oublier à la bourgeoisie angevine la misère matérielle que la guerre civile avait laissée derrière elle. L'extinc tion de la mendicité fut, durant plusieurs années, sa préoccupation constante. L'hôpital des Renfermés, fondé en 1615, servit de refuge aux indigents et aux vaga bonds. Des fonds furent fournis par l'Hôtel de Ville, long temps avant les créations de saint Vincent-de-Paul , pour l'entretien et l'éducation des enfants exposés. Les malades, jusqu'alors mal soignés à l'hôpital Saint-Jean, furent, grâce au salutaire règlement de 1619, plus con fortablement traités. Un établissement spécial, ìeSanitat, institué en 1603, permit de loger à part les pestiférés.

Bref, la ville était en voie de redevenir prospère. Mais il fallait que, de longtemps, rien ne vînt la troubler dans son repos ni la menacer dans ses privilèges '. Malheureusement, les guerres civiles recommencèrent, comme on sait, sous le règne de Louis XIII. Angers eut particulièrement à en souffrir. La province dont elle était le chef-lieu fut horriblement ravagée par les troupes des seigneurs rebelles et par les armées royales, de 1614 à 1620. La ville fut plusieurs fois mise à rançon, menacée d'un pillage général et d'une subversion totale. Amis et ennemis semblaient s'entendre pour la ruiner. Les factions reparurent. Le peuple accusa de ses maux l'aristocratie judiciaire , qui l'adminis trait. Les magistrats , calomniés, s'aigrirent, s'habituèrent à demander main forte au pouvoir royal contre le parti populaire 2.

Quand le gouvernement central eut à peu près triomphé des ligues féodales, les villes privilégiées ne furent pas moins que les chefs de la noblesse en danger de perdre leurs libertés. Richelieu ne voulait pas plus être entravé 1 Sur toutes ces améliorations, consulter les Archives anciennes de la Mairie, série BB, reg. 48-75, passim; le Journal de Louvet, dans la Revue de l'Anjou et de Maine-et-Loire (années 1854, 1855, 1856); le Recueil des privilèges de la ville et Mairie d'Angers, p. 105-109; le Manusci-it 952 de la bibliothèque d'Angers (Titres et documents relatifs à l'Hôpital général) ; les Archives de ('hôpital Saint-Jean (à la préfecture de Maine-et-Loire), série E, 1, fol. 321; Philandinopolis , par Bruneau de Tartifume (manuscrit de la bibliothèque d'Angers), etc., etc. 2 Sur les troubles dont Angers et l'Anjou furent le théâtre, de 1610 à 1632, voir principalement le Journal de Louvet. dans son œuvre par les bourgeois que par les grands.

II avait, du reste, vu de près les Angevins, ayant résidé au milieu d'eux avec Marie de Médicis, de 1619 à 1620. II ne les aimait pas. C'étaient, disait-il, des « gens rudes et « malaisés à contenir, a tant à cause de leur nombre « que de leur humeur naturelle *. » Aussi n'était-il pas fort disposé à respecter des franchises municipales dont il les croyait capables d'abuser. En 1620, il les avait fait désarmer, avait fait chasser de la ville par la reine-mère (alors gouvernante d'Anjou), le maire Lanier, qui refusait de se prononcer en sa faveur. En 1625, il maintint de force à l'hôtel de ville un magistrat impopulaire, nommé Jouet, et cassa l'élection très-légale de Barbot du Martray. En 1630, à la suite d'une émeute dans laquelle le maire, Louet, n'avait pas, selon lui, montré assez d'énergie, il suspendit cet officier de ses fonctions.

Deux ans après, il contraignit la ville à élire l'avocat Dupineau 2. Par la suite, il respecta davantage les droits électoraux du peuple angevin. Mais il ne cessa pas pour cela de surveiller une ville qu'il jugeait si fort encline à la sédi tion. II ne montra jamais mieux sa vigilance qu'en dési gnant son beau-frère, le maréchal de Maillé-Brézé, comme gouverneur militaire de l'Anjou. Ce personnage était certainement l'homme de France le mieux fait pour effrayer et contenir les Angevins. Né près de Saumur, possesseur de grands domaines dans la province même où il dut représenter le roi à partir de 1636, il n'avait 1 Discours et raisons sur le choix des gouvernements d'Angers ou de Nantes. (Lettres de Richelieu, publiées par M. Avenel, t. I, p. 587 5 JJ. ) 2 Archives anciennes de la Mairie, série BB, reg. 65, 67, 68 73 — Journal de Louvet. — B. Roger, Hist. de l'Anjou. guère su s'y faire aimer, mais il avait su s'y faire craindre.

On rappelait dans le pays le Sanglier de l'Anjou, surnom qu'il justifiait par la violence et l'impé tuosité de son caractère. Son orgueil n'avait jamais su plier, ni devant Gustave-Adolphe, qu'il avait bravé, comme ambassadeur, au milieu de ses victoires; ni devant les princes et les généraux qui lui avaient été donnés pour supérieurs ou pour collègues aux armées d'Allemagne et des Pays-Bas ; ni même devant Richelieu, dont il semblait prendre à tâche d'épuiser la bienveillance par ses incartades et ses défis. Le cardinal, qui l'aimait malgré tout, ne l'abandonna jamais. 11 tint même à marier une nièce du maréchal avec le duc d'En ghien (qui fut le grand Condé). Brézé voulut bien accep ter cette alliance, comme un honneur qui lui était dû. Ajoutons qu'il était homme de valeur, surtout comme militaire, et que son humeur fantasque avait pour cor rectifs une certaine générosité de cœur et une loyauté incorruptible.

Quoi qu'il pensât du gouvernement qu'il servait, on pouvait être sûr qu'il ne faiblirait jamais devant une émeute populaire. Du reste, s'il traitait ami calement quelques Angevins, les Ménage et les Lanier, par exemple, il ne prenait guère la peine de dissimuler son aversion pour le reste de la ville. Cette foule était trop encline aux mutineries pour lui plaire. Puis les Angevins, à son gré, parlaient beaucoup trop de lui, des vexations qu'il faisait subir à ses voisins de campagne et de son engouement déplacé pour une demoiselle Dar vas, femme laide et de bas lieu, par laquelle il se laissait entièrement maîtriser. Malgré toutes les avances qu'ils lui firent, après qu'il fut devenu gouverneur d'Anjou, il n'oublia jamais les mauvais propos qu'ils avaient tenus sur son compte. II ne voulut même pas résider au milieu d'eux, dans ce gracieux logis Barrault, que la ville loua pour lui servir d'hôtel.

Retiré au milieu des bois, dans le sauvage château de Milly-le-Meugon, il donnait presque tout son temps à la lecture et à la chasse, ne voulant paraître à Angers que lorsqu'il était nécessaire de faire acte d'autorité et d'étouffer quelque résistance aux volontés royales *. La docilité du peuple angevin fut, à partir de cette époque, fréquemment mise à l'épreuve par les exigences (souvent illégales) du gouvernement central. Richelieu et, après lui, Mazarin s'attaquèrent non-seulement aux libertés, mais aux immunités fiscales des villes. Les grandes guerres que le premier de ces deux ministres avait entreprises et que le second mena si glorieusement à bonne fin les obligeaient chaque année à créer des contributions nouvelles. Leur tort fut de vouloir les im poser, sans discussion possible, au lieu de chercher à les obtenir du libre consentement des sujets.

Le public ne comprenait pas leur politique ; mais il sentait bien qu'on lui prenait de l'argent sans le consulter. De là un mécontentement qui, contenu par la puissante main de Riche lieu, ne devait pas tarder, sous son successeur, à se faire jour et à éclater en guerre civile. Le gouvernement s'était déjà permis , à diverses époques, en matière d'impôts, d'assez graves infractions à la charte municipale d'Angers. C'est ainsi que cette ville avait du subir la gabelle, dont Louis XI Pavait for mellement exemptée , et que fréquemment il lui avait fallu donner au roi des secours extraordinaires d'hommes et d'argent, qu'elle n'était point légalement tenue de 1 Pour plus de détails, voir la notice consacrée à ce personnage, aux Eclaircissements et pièces justificatives, n° 4. fournir. Mais c'est seulement à partir de 1635 que les ministres prétendirent ériger en droit l'habitude qu'ils avaient prise de taxer arbitrairement les villes et trans former en impôts réguliers des contributions qui, jusqu'a lors, avaient été regardées comme exceptionnelles.

A cette époque, la misère commençait à reparaître dans la ville d'Angers. Les guerres civiles, la peste (très meurtrière en 1626, 1630, 1636, etc.) et la disette l'y avaient ramenée. Le blé manquait presque chaque année pour l'alimentation des pauvres. Des accapareurs l'ex portaient ou le cachaient, malgré les ordonnances royales et les menaces de l'échevinage. Pour que la population ne mourût pas littéralement de faim, le Corps de ville était obligé de faire venir à grands frais du dehors d'énormes quantités de grains et de les revendre avec perte aux plus nécessiteux. II en acheta ainsi pour 750,000 livres dans la seule année 1644. L'argent faisait défaut pour entretenir l'hôpital des Renfermés. Cet établissement tombait en ruines, et les mendiants encom braient les rues '. La Mairie était près de faire banque route.

Dès 1639, le budget municipal se soldait par un déficit de 3,000 livres, et les dettes de la ville s'élevaient à 372,000 livres, capital énorme, si l'on considère que le total des recettes de THôtel de Ville ne suffisait pas seu lement à en servir l'intérêt 2. Le gouvernement ignorait sans doute cette crise locale. En tout cas, il n'en tint pas compte. Tous les anciens impôts, déjà très-lourds (aides, gabelle, traites foraines, etc.), furent successivement augmentés. Les registres de 1 Arch. anc. de la Mairie, série BB, reg. 75-78. 2 Arch. anc. de la Mairie, série BB, reg. 76, fol. 238-262. — Les recettes s'élevaient à 17,084 livres 3 sols 6 deniers, les dépenses à 20,101 livres 4 sols 6 deniers. la mairie d'Angers, de 1635 à 1648, font presque chaque année mention de nouvelles surtaxes. En 1647, le roi s'appropria en entier les recettes des octrois municipaux, qui faisaient la principale richesse des villes.

Angers perdait, du coup, les deux tiers de ses revenus. II fallut naturellement doubler les octrois. Précédemment (1641) avait été institué par tout le royaume la Subvention, qu'on appela aussi le sou pour livre ' . C'était une contribution sur les denrées et les bestiaux amenés dans les marchés. Cette taxe causa d'autant plus de mécontentement que les agents chargés de la lever exerçaient un pouvoir dis crétionnaire et estimaient tout à fait arbitrairement la valeur des marchandises. Sur divers points de l'Anjou, et notamment à Candé, la perception du sou pour livre provoqua des émeutes ; les commis royaux surent mis en fuite et durent requérir main-forte 2. A Angers, l'administration ne put éviter de pareils troubles qu'en rédui sant le tarif de la subvention. Dans le même temps, la gabelle, si redoutée du peuple, enserrait la ville de toutes 1 Arch. anc. de la Mairie, série BB, reg. 77, fol. 106; reg. 78, fol. 32. 2 V. le Journal de Jacques Valuche, marguillier de Candé, publié par M. Port dans la Revue de l'Anjou (juin 1870) : « ...

Le jour de la Saint-Bartholémy, à la foire des landes, il se trouvoit des commis pour sérer le sol par livre. II le sérirent sur le bestial à la sortie de la foire en quelques endroictz et ès aultres endroictz il feurent chassés et se rangèrent tous ensemble et en amassirent ce qu'il peurent, et à la foire de Roche d'Iré, à l'Angevine, il avoient dressé leur table et en faisoient la recepte, mais les gentilshommes de Clisse et aultres les chassirent ; et s'enfuirent en grande diligence, et laissirent leur argent, poix et balance, et en s'en courant ils fuirent un nommé Grimault, marchant de fil. Ils estoient bien trente mal toustiers Le jeudy 27 mars (1642), jour de la mi-caresme, la foire a tenu a Candé pour la première fois. II y avoit peu de bestial, mais il y avoit bien du monde pour un commencement.

II y vint trois archers d'Angers pour ayder aux commis à sérer le sol par livre... >i parts. Les archers royaux commettaient, jusqu'aux portes d'Angers, mille violences et mille déprédations, sous couleur de rechercher le sel de contrebande. Le prix du sel royal était fréquemment rehaussé. Les Angevins avaient ordre d'en acheter, sous peine d'amende '. Les faux-sauniers étaient chassés dans les campagnes comme des bêtes fauves, emprisonnés, fouettés dans les rues par le bourreau 2. La taille, ou impôt foncier, n'était payée ni par les ecclésiastiques ni par les nobles ; grâce à une organisation vicieuse, que nous décrirons ultérieure ment 3, elle retombait presque de tout son poids sur les roturiers les plus pauvres et les plus dignes d'être exemptés. Chaque année, d'ailleurs, surtout à partir de 1636, elle s'appesantissait davantage par les besoins croissants du gouvernement.

Les collecteurs, que l'administration désignait d'office dans chaque paroisse pour en faire la répartition et la levée, étaient regardés par elle comme solidaires de ceux de leurs concitoyens qui ne s'acquittaient pas de l'impôt. Menacés dans leurs biens et dans leur liberté, ils s'enfuyaient ou s° cachaient de leur mieux quand ils étaient sortis de charge. Nous voyons qu'en 1647, les anciennes foires d'Angers ayant été rétablies, les collecteurs, fort nombreux dans toute la province, n'osèrent pas tout d'abord s'y rendre, de peur d'y être arrêtés. II fallut, pour les rassurer, des arrêts de la Prévôté, de la Sénéchaussée et de l'Élection d'An gers 4. La capitale de l'Anjou n'avait point, il est vrai, à se 1 Arch. anc. de la Mairie, BB, reg. 76, fol. 53; reg. 79, fol. 62, etc. 2 V. le Journal de Valuche. 3 Chap. ix. 4 V. le texte de ces Arrêts, Arch. anc. de la Mairie, BB, reg. 81, fol. 99-101. plaindre de l'accroissement des tailles ; car, en vertu de la charte de Louis XI, elle était absolument exempte de cette charge.

Elle eût du l'être du moins. Mais, pas plus que beaucoup d'autres villes dotées du même privilège, elle n'avait à se féliciter de l'avoir conservé. Ne pouvant, sans violer ouvertement les constitutions communales, faire payer aux cités non taillables un impôt dont elles étaient légalement déchargées, le gouvernement se dé dommageait en tirant d'elles, sous divers prétextes, trois ou quatre fois plus qu'il n'eût exigé comme contribution à la taille. C'est ainsi que les Angevins surent contraints à plusieurs reprises, de 1635 à 1648, de racheter le droit incontestable qu'ils avaient de ne pas servir dans l'arrière-ban et d'acquérir des biens nobles sans payer la taxe des francs-fiefs. D'autres fois, comme en 1636, 1639, etc., c'étaient des emprunts forcés, ou taxes sur les aisés, aux quelles, par ordre du roi et au nom de la raison d'État, il leur fallait contribuer pour des sommes exorbitantes.

En 1636, la ville reçut l'injonction de fournir, à titre de secours extraordinaire, 40,000 livres, pour l'entretien de la guerre ; soixante-douze habitants des plus riches durent en faire l'avance, sauf à s'accommoder ensuite avec le reste de la population. En décembre 1637, Lau bardemont, commissaire royal, vint encore demander 120,000 livres. La cité, écrasée de dettes, n'en put donner que 40,000 ; et, comme le gouvernement la trouvait trop lente à s'acquitter, un habitant d'Angers, qui était alors à Paris, fut arrêté et mis au Fort-1'Évêque ; trois autres subirent peu après le même sort (juillet 1638) '. La ville s'exécuta et témoigna si peu de rancune au pouvoir royal, que, quelques semaines après, en apprenant la 1 Sur toutes ces exactions, voir les registres 75-81. naissance du Dauphin (depuis Louis XIV), elle se livra spontanément aux plus vives réjouissances.

Le Corps municipal donna 400 livres au messager qui était venu annoncer la grande nouvelle. « On dressa, » dit l'historien Roger, « des tables chargées de vins et de viandes dans « plusieurs rues et carrefours, où les passants étoient « invités à boire, qui ne pay oient pour écot qu'un cri de : « Vive le Roy et le Dauphin ! * » Le ministère trouvait encore bien des moyens de faire contribuer aux charges de l'État les cités exemptes de la taille. II leur imposait, par exemple, la garde et l'en tretien des prisonniers de guerre. C'est ainsi qu'à partir de 1640 plusieurs centaines d'Espagnols furent internés à Angers. Chacune des victoires que nos armées rempor tèrent en Catalogne , en Flandre ou en Italie augmenta dès lors le nombre de ces hôtes besogneux et incom modes. En vain la ville protestait-elle contre les envois réitérés de prisonniers qui lui étaient annoncés au nom du roi.

II lui fallait toujours finir par les recevoir. Ces malheureux étaient presque nus, elle les habillait. Ils manquaient de pain, c'était à elle à leur en fournir. L'en tretien de ces étrangers lui coûtait, en moyenne, 1 ,200 ou 1,500 livres par mois. Souvent les Espagnols cau saient du désordre dans les rues ou cherchaient à s'éva der. II fallait alors les enfermer, réparer à grands frais les prisons, et, pour faire bonne garde, détourner les bourgeois de leurs occupations 2. Cette obligation ruineuse n'était pourtant pas celle que les Angevins supportaient avec le plus de peine. Ils se 1 Histoire de l'Anjou, p. 497, 498. — Arch. anc. de la Mairie, BB, reg. 76, fol. 158. ! Arch. anc. de la Mairie, série II (Cartulaire analysé), t. VIII, fol. 9-12. montraient plus sensibles à la contribution dite des Subsistances, que le gouvernement imposait arbitrairement, pour l'entretien de l'armée, aux villes exemptes de la taille.

Ce mode d'exaction n'était point nouveau, et, bien des fois, avant le xvnc siècle, les Angevins avaient été contraints de fournir au roi des subsides de cette nature l. Mais ils s'étaient jusqu'alors soumis de bon cœur à cette nécessité, car le sacrifice qui leur était demandé était généralement motivé par les exigences de la guerre et n'avait, dans le principe, qu'un caractère accidentel et transitoire. Sous le règne de Louis XIII, et surtout à partir du moment où Richelieu entreprit contre la maison d'Autriche la grande lutte qui devait amener les traités de Westphalie et des Pyrénées, la taxe des Subsistances prit peu à peu la forme d'un impôt permanent. La royauté la considéra dès lors comme régulièrement établie et ne l'abolit jamais. Si cette contribution eùt été fixée à un chiffre immuable et proportionné aux ressources des contribuables, peut-être ceux-ci l'eussent-ils trouvée moins illégale et moins odieuse.

Mais le gouvernement, préoccupé seulement de se procurer de l'argent, se mettait peu en peine de faire paraître moins lourd aux villes le fardeau de cette innovation. II les taxait suivant ses besoins et sans tenir compte de leur situation financière. L'impôt, généralement modeste à l'origine, était doublé, triplé ou quadruplé d'une année à l'autre et prenait en peu de temps des proportions effrayantes. Les Subsistaìices, plus que toute autre exaction, devaient, à la longue, user la patience et la docilité du peuple angevin. En 1638, le roi ne lui avait demandé 1 Arch. anc. de la Mairie, série II (Cartulaire analysé), t. IX, fol. 41 et suiv. à ce titre que 10,000 livres «. On les paya. En 1639, il en exigea 22,000. Cette fois les contribuables furent moins empressés à s'acquitter 2. Louis XIII écrivit au maréchal de Brézé pour se plaindre de leur lenteur; il lui enjoignait d'employer toute son autorité pour amener les Angevins à s'exécuter. « A faute de cela, ajoutait-il, « vous leur envoyeriez des troupes en garnison pour « y demeurer jusques à ce qu'ilz ayent obey, voulant en « effect que vous fassiez aller celles qui sont en l'esten « due de vostre gouvernement, et ayant résolu d'y en « faire marcher encore davantage au plus tost... 3.» Ces menaces portèrent leur fruit.

La Ville paya les 22,000 livres. Mais l'année suivante (1640), le chiffre du subside réclamé par le roi fut plus que triplé ; les Angevins eurent à fournir 72,000 livres pour les Subsistances. Us réclamèrent, et n'obtinrent, après de longues sollicita tions, qu'une diminution insignifiante. La taxe de 1641 s'éleva à 65,000 livres 4. A dater du ministère de Maza rin (1643), le gouvernement paraît ne plus avoir réclamé annuellement que 50,000 livres. C'était encore beaucoup trop pour une ville ruinée, chargée de dettes énormes et qui ne pouvait depuis longtemps remettre son budget en équilibre. Les Angevins souffraient constamment de la famine ; il eût été plus sage et plus humain de leur accorder des subsides que de leur en demander. Ajou tons qu'ils se considéraient, à juste titre, plutôt comme créanciers que comme débiteurs de l'État ; malgré bien des promesses, les avances qu'ils faisaient chaque jour 1 Arch. anc. de la Mairie, BB, reg. 76, fol. 105-107. 2 Ibid., fol. 226-243. 3 Arch. de Maine-et-Loire, série E, 3252. 4 Arch. anc. de la Mairie, série II (Cartulaire analysé), t. IX, fol. 44, 45. pour l'entretien des prisonniers ne leur étaient pas rem boursées; et ils attendaient encore, en 1647, le paiement de 27,840 livres, qu'ils avaient prêtées au roi en 1632 pour la levée et la solde d'un régiment '.

Aussi, malgré leur désir d'éviter les rigueurs du gouvernement, opposèrent-ils bientôt à l'impôt des Subsistances une résistance passive qui équivalait à la rébellion. Chaque année, le rôle de la taxe était signifié au Corps municipal, qui en faisait officiellement part aux contribuables. Ceux-ci ne se donnaient plus la peine de protester contre l'illégalité de la contribution qui leur était réclamée ; mais ils s'abstenaient généralement de la payer. Mazarin, moins énergique et moins redouté que Richelieu, ne put, durant quatre années (1643-1647), triompher de cette force d'inertie. En vain le maréchal de Brézé emprisonna-t-il plusieurs bourgeois angevins (1644). La ville ne fit pas moins sourde oreille à ses sommations et à ses menaces. Les Subsistances de 1642 et 1643 ne furent qu'incomplètement payées.

Celles de 1644 ne le furent pas du tout. II en fut de même de celles de 1645 et 1646. Le ministère, croyant, avec raison, devoir faire quelques sacrifices, réduisit le taux de l'impôt à 36,000 livres pour chacune des deux dernières années 2. C'est à peine si cette concession fit rentrer au trésor quelques milliers de livres. Bref, au commencement de 1647, les Angevins avaient encore à verser plus de 100 mille livres et paraissaient de moins en moins disposés à se mettre en règle vis à vis de l'État. La Cour, perdant patience, résolut alors de les effrayer et, s'il le fallait, de les faire contribuer par force. 1 Arch. anc. de la Mairie, BB, reg. 81, fol. 55, 56. 2 Arch. anc. de la Mairie, II (Cartulaire analysé), t. IX, fol. 45, 46. L'exemple donné par la ville d'Angers pouvait être suivi par d'autres.

Le public, encouragé par les remontrances du Parlement, était à cette époque, très-disposé à se soulever contre les excès de la fiscalité royale. Mazarin pensa qu'une exécution faite à propos terrifierait toutes les cités récalcitrantes et rendrait désormais sacré l'im pôt des Subsistances. Conformément à ses instructions, le maréchal de Brézé fit savoir (en mars 1647) aux habi tants d'Angers qu'il avait en mains des lettres de cachet pour emprisonner un certain nombre d'entre eux ; que ces otages resteraient détenus jusqu'au complet paiement des taxes arriérées ; et que, du reste, si la résistance aux volontés de la Cour se prolongeait, des châ timents plus rigoureux ne se feraient pas longtemps attendre '. La ville ne sembla pas prendre ces menaces fort au sérieux. Car le Corps municipal ayant convoqué, à plusieurs reprises (23, 29 mars, 16 et 26 avril), les députés des paroisses, pour aviser aux mesures à prendre, l'assemblée parut chaque fois n'avoir d'autre désir que de traîner l'affaire en longueur.

Beaucoup de paroisses s'abstinrent même de se faire représenter à l'hôtel de ville 2. Les élections municipales, qui devaient avoir lieu le 1er mai, servirent encore de prétexte pour retarder la conclusion de ce différend. Le choix que la cité fit de Jean Cupif, sieur de la Marée 3, comme nouveau maire, n'était pas non plus de nature à hâter l'apaisement des esprits. Ce personnage était par lui-même fort honnête et jusqu'alors fort respecté. Son dévouement aux intérêts de la ville n'était pas douteux ; et il devait en donner à ses 1 Arch. anc. de la Mairie, BB, reg. 80, fol. 190. 2 Ibid., fol. 193-205. 3 Reg. 81, fol. 1, 2. dépens de nombreuses preuves. Mais il avait, aux yeux de la masse populaire, un irrémissible défaut. C'était d'appartenir au corps judiciaire. II était en effet conseil ler au Présidial, et, comme tel, suspecté par la grande majorité de la population, qui l'accusait, lui et ses col lègues, de pactiser avec le gouvernement pour se main tenir, exclusivement à toute autre classe, en possession des charges municipales.

Cupif était, de plus, un de ces hommes irrésolus et timides, qui, pour vouloir, sans au torité suffisante, réconcilier deux partis hostiles, finissent par se rendre odieux à l'un et à l'autre. II ne songeait qu'à remplir de son mieux son double devoir envers l'É tat et envers la Ville. Et bientôt l'État allait le regarder comme un serviteur peu fidèle, la Ville comme un défenseur peu zélé. Le nouveau maire dut, comme son prédécesseur, con voquer les députés des paroisses à l'hôtel de ville, pour les presser d'adopter un arrangement qui donnât satis faction au ministère. Mais les paroisses se firent répéter la convocation jusqu'à trois fois avant d'y répondre. Et lorsque leurs représentants parurent enfin en nombre suffisant à l'hôtel de ville, ce ne fut que pour se livrer à des récriminations et à des discussions dont le détail serait fastidieux.

Ce fut seulement le 7 juin que, de con cert avec le Conseil municipal, les députés du Clergé, du Présidial, de la Prévôté, de l'Élection et de la Justice consulaire, ils prirent des mesures sérieuses pour assurer le recouvrement de la taxe. Ils décidèrent que les Subsistances arriérées et celles de 1647 seraient payées par petites sommes, dans l'espace de trois ans, et au moyen d'une Pancarte, c'est-à-dire d'un droit d'entrée sur les vins et le foin amenés en ville. Ce droit fut affermé au prix de 35,500 livres par an, à un certain Jean Le Roide, cautionné par plusieurs hôteliers, cabaretiers et pâtissiers de la villo, dont il n'était que le prête-nom ' . II eût été plus équitable et plus sage d'établir une capitation, ou contribution directe proportionnée aux revenus de chacun, et de la faire lever non par un adjudica taire, mais par un percepteur et des commis.

La Pancarte ne devait imposer aux riches qu'une charge très-légère ; mais elle allait être fort sensible aux pauvres gens . De plus, les fermiers d'impôts étaient toujours suspects à la foule, qui leur reprochait de s'enrichir en appauvrissant le public. Peut-être, en prenant cet arrangement, l'as semblée de l'hôtel de ville avait-elle eu dessein de pro voquer le mécontentement populaire et de rendre le recouvrement de la taxe impossible. Quoi qu'il en soit, les Angevins ne tinrent aucun compte ni du bail de Le Roide ni des droits nouveaux. II ressort même d'une lettre que le sieur de la Brosse, agent fiscal, écrivait alors à M. de Serrant, intendant de la généralité de Tours, qu'ils commençaient aussi à ne plus payer les anciens impôts 2. Le 21 juin, les adjudicataires de la Pan carte vinrent se plaindre à la Mairie que plusieurs habitants eussent empêché leur commis de percevoir la taxe et eussent ameuté la foule contre lui.

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