← Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal)

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) (part 3 of 4)

Part 3 of 4 · Élisée Reclus · Public domain text

About this edition

Source: Project Gutenberg e-text #28370, public domain in the United States · text not rewritten or summarized · How RedLectern is built

 

Contents (4)

Continue:

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) (part 3 of 4)

Palerme (Palermo).... 219,000 hab. Messine (Messina).... 112,000 » Catane (Catania)..... 84,000 » Aci-Reale............ 36,000 » Marsala.............. 34,000 » Trapani.............. 33,500 » Modica............... 33,000 » Caltanissetta........ 26,500 » Caltagirone.......... 26,000 » Termini.............. 26,000 » Piazza Armerina...... 22,100 » Syracuse (Siracusa).. 21,500 » Alcamo............... 21,000 » Canicatti............ 21,000 » Agrigente (Girgenti). 20,500 » Barcellona........... 20,500 » Castelvetrano........ 20,500 » Partinico............ 20,000 » Alcamo............... 19,500 » Licata............... 16,500 » Corleone............. 16,200 » Vittoria............. 16,000 » Comiso............... 15,800 » Paterno.............. 15,300 » Nicosia.............. 15,000 » Sciacca.............. 15,000 » Noto................. 15,000 » ]

ILES ÉOLIENNES.

Les îles Éoliennes ou de Lipari, quoique séparées de la Sicile par un détroit de plus de 600 mètres de profondeur, peuvent être considérées comme une dépendance de la grande île: ce sont, disait-on, de petits volcans nés à l'ombre de l'Etna. Situées en partie sur la ligne de jonction qui réunit au Vésuve la haute montagne fumante de la Sicile, elles appartiennent probablement à la même ère de formation, et ne sont peut-être que les évents distincts d'un seul et même foyer sous-marin ayant crevassé en trois fissures étoilées le fond de la mer Tyrrhénienne. Chacune des îles n'est qu'un amas de débris rejetés, laves, cendres ou pierres ponces; toutes ont gardé leur aspect de volcans solitaires ou agglutinés en groupes; deux îles même, Vulcano et Stromboli, sont encore dans leur période d'activité, et leurs flammes, leurs fumées ondoyantes servent toujours d'indices aux marins et aux pêcheurs pour leur faire pressentir les changements de température et les variations du vent. Il est très-probable que les divers phénomènes volcaniques, interprétés avec intelligence pour la prédiction du temps, ont été la raison qui a fait mettre l'archipel sous l'invocation d'Éole; c'est là que le dieu se révélait aux matelots. L'île de Lipari est à la fois la plus étendue du groupe et celle qui se trouve au centre de divergence des crevasses sous-marines. Elle est aussi de beaucoup la plus populeuse et renferme à elle seule les trois quarts des habitants de l'archipel. Sur la rive orientale, une ville considérable s'élève en un double amphithéâtre, aux deux pentes d'un promontoire que couronne un vieux château. Une plaine bien cultivée en oliviers, en orangers, en vignes, qui donnent d'excellents produits, s'étend autour de la ville; les déclivités des montagnes environnantes sont elles-mêmes couvertes de champs jusqu'au voisinage du sommet. Comme en Sicile-même, la population s'est recrutée des éléments les plus divers depuis l'époque où des colons grecs de Rhodes, de Cnide et de Sélinonte sont venus conclure alliance avec les autochthones, et maintenant plus que jamais le sang des Lipariotes se renouvelle constamment par suite du va-et-vient que produit le commerce et de l'arrivée de nombreux bannis de la Calabre, anciens brigands devenus de tranquilles bourgeois de l'île. Toute cette population peut multiplier en paix dans la petite île, car les volcans de Lipari sont en repos depuis plusieurs siècles: c'est là probablement ce que signifie la légende des Lipariotes, d'après laquelle San Calogero aurait chassé les diables de leur île pour les enfermer dans les fournaises de Vulcano; on peut en inférer que la fin des éruptions date de l'établissement du christianisme à Lipari, vers le sixième siècle. L'activité souterraine dont les deux centres principaux étaient le Sant' Angelo et le Monte della Guardia, ne se manifeste plus que par des sources thermales et par des exhalaisons de vapeurs chaudes, que l'on utilise depuis l'antiquité pour la guérison des maladies. Cependant le sol de l'île est encore fréquemment secoué. Le tremblement de terre de 1780 fut si violent, que les habitants effrayés se vouèrent spontanément à la Vierge; un an après, Dolomieu les trouva portant tous au bras une petite chaîne pour montrer qu'ils s'étaient faits les esclaves de la madone «libératrice».

Lipari est une terre promise pour le géologue, à cause de l'extrême variété de ses laves. Une de ses hauteurs, le Monte della Castagna, est en entier composé d'obsidienne; une autre colline élevée, le Monte ou Campo Bianco, consiste en pierres ponces qui de loin ressemblent à des champs de neige. De longues coulées pareilles à des avalanches remplissent toutes les ravines, du sommet de la montagne au rivage de la Méditerranée; dans le voisinage de l'île, les eaux sont parfois couvertes de ces pierres flottantes, qui ressemblent à des flocons d'écume: on en trouve jusque sur les côtes de la Corse. C'est l'île de Lipari qui approvisionne de ponce tous les industriels de l'Europe[122].

[Note 122:

Superficie. Population en 1871. Lipari 32 14,000 Vulcano 25 100(?) Panaria et îlots voisins 20 200 Stromboli 20 500 Salina 28 4,500 Felicudi 15 800 Alicudi 8 300 ________________ ________ 148 kil. car. 18,400 ]

Vulcano, au sud de Lipari, contraste étrangement avec l'île riante dont la sépare un détroit d'un kilomètre à peine dans sa partie la moins large. A l'exception du versant méridional, où les pentes rougeâtres sont zébrées de quelques nuances de vert dues aux plants de vignes et d'oliviers, Vulcano ne présente aux regards que des scories nues; c'est bien ainsi que doit être l'île anciennement consacrée à Vulcain. La plupart des roches sont noires ou d'un beau rouge comme le fer, mais il en est aussi d'écarlates, de jaunes, de blanchâtres; presque toutes les couleurs sont représentées dans ce cirque de l'enfer, moins celle que donne la verdure. L'île est double; au nord s'élève le Vulcanello, petite montagne d'éruption qui surgit de la mer à une époque inconnue et qu'un isthme de cendres rougeâtres réunit au volcan principal vers le milieu du seizième siècle. La montagne centrale est percée d'un cratère de 2 kilomètres de circonférence, d'où les vapeurs s'échappent en tourbillons. L'air est saturé de gaz où domine une odeur sulfureuse difficile à respirer. Un bruit incessant de soupirs et de sifflements emplit l'enceinte, et de tous les côtés on voit entre les pierres de petits orifices d'où s'élancent les vapeurs. Quelques-unes des fumerolles ont une température supérieure à 360 degrés. D'autres jets moins chauds se font jour en diverses parties de l'île et même jusque dans la baie. Des bords du grand cratère, on aperçoit des nuages de vapeur qui montent du fond de la mer et se développent en larges volutes blanches semblables d'aspect à des boues argileuses. Les éruptions violentes sont rares, puisque dans le dix-huitième siècle on n'en a compté que trois; la dernière, celle de 1873, s'est produite après un repos de cent années. Naguère la population de Vulcano se composait de quelques malheureux bannis chargés de recueillir le soufre et l'acide borique du cratère et de fabriquer en outre un peu d'alun. Chaque semaine on leur portait des vivres de Lipari; mais un Écossais entreprenant s'est récemment emparé du grand laboratoire de produits chimiques offert par le cratère de Vulcano: il a fondé près du port une usine considérable, et quelques arbres plantés autour de sa résidence d'architecture mauresque ont changé un peu l'aspect formidable de la contrée.

Moins grande que Lipari et que Vulcano, l'île la plus septentrionale de l'archipel, Stromboli, l'antique Strongyle, est de beaucoup la plus célèbre, à cause de ses éruptions fréquentes; depuis l'antiquité la plus reculée, il est peu de marins qui, passant à sa base, n'en aient vu flamboyer la cime. Très-souvent on observe un véritable rhythme dans le jeu des bouches du cratère, ouvertes au milieu des trois enceintes concentriques, en partie égueulées, qui forment la partie supérieure du volcan; de cinq en cinq minutes, et quelquefois plus fréquemment encore, les laves se gonflent en ampoules dans la chaudière, puis font explosion en lançant dans l'espace des tourbillons de vapeur accompagnés de fragments solides. Mais, comme au temps de Strabon, ces éruptions, fort agréables à voir à cause de la splendeur de leurs feux, n'ont rien de dangereux, et les Stromboliotes vivent sans crainte à la base du volcan, sans que jamais leurs vignes et leurs olivettes soient endommagées par des coulées de lave; cependant le volcan a eu aussi ses moments d'exaspération, car les cendres du Stromboli ont été maintes fois portées jusque sur les côtes de Calabre, à la distance de plus de 50 kilomètres. Il est très-probable que, dans la lutte du feu contre les eaux, celles-ci l'ont emporté, car l'îlot de Stromboluzzo, que l'on voit se dresser comme un phare au nord de l'île et contre lequel les vagues de tempêtes viennent se briser en prodigieuses fusées, faisait autrefois partie de la terre voisine; il en a été séparé par les érosions de la mer.

Le groupe des îles de Panaria, entre Stromboli et Lipari, a eu également à subir beaucoup de changements, s'il est vrai, comme le pensent Dolomieu et Spallanzani, que ce soient là les débris d'une île occupant jadis tout l'espace où se trouvent les îlots et les bancs de sable de Panaria, de Basiluzzo, de Lisca Bianca; le cratère commun se serait ouvert dans le voisinage de l'île de Dattilo; une source d'eau chaude et de temps en temps quelques bouillonnements de l'eau marine témoigneraient d'un reste d'activité. Du temps de Strabon, il n'était pas rare de voir dans ces parages des flammes courir à la surface de la mer. Le géographe grec raconte aussi qu'une île de lave, dont l'ancienne position n'est pas identifiée, fit son apparition dans le groupe de Lipari. Quelques jets de vapeur émis par les rochers de la côte sicilienne, entre Milazzo et Cefalù, semblent provenir aussi du foyer de laves du groupe éolien.

Quant aux îles occidentales de l'archipel, Salina, nommée par les Grecs la Jumelle (Didyme) à cause de sa double cime, Felicudi, formée comme Vulcano d'un grand volcan se rattachant à un petit cône par un mince pédoncule, Alicudi, cime d'une régularité parfaite, qui de loin ressemble à une tente posée au bord de l'horizon, ces terres sommeillent depuis l'époque historique, mais rien ne prouve que ce repos soit définitif. L'île d'Ustica, située au nord du littoral de Palerme, est également tranquille, quoiqu'elle soit aussi d'origine volcanique, et qu'elle se trouve probablement à l'extrémité de la crevasse profonde d'où se sont élevées les îles de Lipari. Ustica, perdue pour ainsi dire au milieu de la mer, est un terrible lieu d'exil, l'un des plus redoutés des bannis de la Péninsule. A une petite distance au nord-ouest est l'îlot désert de Medico, l'antique Osteodes où blanchirent les os des mercenaires abandonnés par les Carthaginois à la mort de la faim.

ILES ÆGADES ET PANTELLARIA.

La partie occidentale de la Sicile ne se termine pas comme les deux autres angles de la Trinacrie par d'étroits promontoires s'allongeant en péninsules, mais elle s'émousse en un large musoir qui semble se continuer en pleine mer par des fonds bas, des bancs de sable, des écueils, des rochers émergés et des îles calcaires de même formation que la grande terre voisine: ce sont les Ægades, c'est-à-dire les îles des Chèvres, ainsi nommées, comme tant d'autres îles de la Méditerranée, à cause des animaux qui bondissent sur leurs escarpements. La plus grande des Ægades, Favignana, près de laquelle les Romains remportèrent la victoire navale qui mit un terme à la première guerre punique, est en partie bordée de falaises dont les grottes renferment des amas de coquillages et d'ossements rongés, mêlés à des armes et des ustensiles de pierre qu'y ont laissés les 'contemporains du mammouth et du grand ours des cavernes. Dans ce labyrinthe de terres, de récifs et de bancs qui s'avance au large de la Sicile, entre la mer Tyrrhénienne et la mer d'Afrique, se heurtent souvent les vents contraires; la force des vagues y est tout particulièrement redoutable; en outre, des phénomènes irréguliers de marée, ou peut-être des pressions inégales de l'atmosphère déterminent dans ces parages la formation de courants périlleux. Les brusques dénivellations des eaux, connues dans l'archipel sous le nom de marubia ou de «mer ivre» (mare ubbriaco?), ont souvent causé des naufrages.

Au sud du grand banc de l'Aventure, qui de la côte de Mazzara s'étend vers l'Afrique, une île assez vaste s'élève au milieu du détroit qui réunit la Méditerranée occidentale à la mer d'Orient: c'est Pantellaria. Ici recommencent les roches ignées. Comme l'île Giulia, que l'on voit de temps en temps dresser, non loin de là, la tête hors des flots, Pantellaria est un massif d'éruption volcanique. Elle est riche en sources thermales et surtout en jets de vapeur. Une de ses grottes, où le gaz des fumerolles s'amasse en abondance, se trouve ainsi transformée en une véritable étuve d'une haute température; ailleurs, la quantité d'eau qui s'échappe du sol sous forme gazeuse est assez considérable pour se déposer en un lac d'une certaine étendue. Située, comme elle l'est, au seuil des deux mers, et sur la grande ligne de navigation entre l'Orient et l'Occident, Pantellaria n'aurait pu manquer de devenir très-populeuse et de prendre une grande importance dans le commerce de l'Europe, si elle avait possédé, comme Malte, un bon port de refuge. A en juger par les débris qu'on découvre ça et là sur les pentes, l'île était autrefois beaucoup plus animée qu'aujourd'hui par le mouvement des hommes. On y retrouve encore, au nombre d'un millier peut-être, des édifices bizarres qui sont probablement d'anciennes habitations: les indigènes leur donnent le nom de sesi. Ce sont, comme les nuraghi de la Sardaigne, d énormes ruches en pierres non cimentées reposant sur un double piédestal formant le rez-de-chaussée et le premier étage; quelques-unes de ces antiques masures n'ont pas moins de huit mètres en hauteur et de quatorze mètres en largeur. Des fragments d'obsidienne taillée trouvés dans une de ces demeures ont fait penser à l'archéologue dalla Rosa qu'elles datent de l'âge de pierre.

Du sommet de la montagne de Pantellaria, on distingue très-bien, par un beau temps, les promontoires de la Tunisie. L'île est, en effet, plus rapprochée du continent africain que de la Sicile; cependant, si l'on tient compte de la configuration du fond marin, c'est bien à l'Europe qu'appartient Pantellaria. On ne peut en dire autant de l'îlot de Linosa, groupe de quatre montagnes volcaniques perdu dans la haute mer, à l'ouest de Malte, ni surtout des îles «Pélagiques». Quoique Lampedusa et son rocher satellite, le Lampione, dépendent tous les deux du royaume d'Italie, même de la commune de Licata, néanmoins des sondages qui n'ont pas cent mètres de profondeur rattachent ces terres et les bancs avoisinants au littoral des Syrtes[123]. Lampedusa et Lampione, «le Lampadaire et le Lampion,» doivent leurs noms à des feux que, suivant une légende du moyen âge, y allumaient chaque nuit des ermites ou des anges, pour guider les navigateurs; de nos jours, la lampe légendaire est remplacée par un petit phare qui marque l'entrée du port de Lampedusa, où les navires de trois à quatre cents tonneaux peuvent trouver un excellent abri contre les vents du nord. Vers la fin du dix-huitième siècle, les Russes tentèrent de fonder à Lampedusa un établissement maritime, qu'ils auraient fait rivaliser d'importance stratégique avec l'île de Malte et d'où ils auraient pu commander à la fois sur les deux grands bassins de la Méditerranée; mais ce projet fut abandonné, et les Italiens n'y ont point donné suite pour leur propre compte.

Des soldats, des condamnés politiques ou civils, des colons faméliques parlant l'italien et le maltais, forment le gros de la population des îles.

[Note 123: Iles siciliennes de la mer d'Afrique:

Sommet le plus élevé. Superficie. Population en 1871.

Pantellaria 103 kil. car. 6,000 Linosa 100 12 » 900 Lampedusa 100 8 » 600 ]

MALTE ET GOZZO.

Quoique appartenant politiquement à la Grande-Bretagne, l'archipel de Malte fait incontestablement partie du monde italien, puisqu'il se trouve sur le même piédestal de bas-fonds que la Sicile. A. une centaine de kilomètres vers l'est se creusent les abîmes les plus profonds de la Méditerranée, où la sonde peut descendre jusqu'à trois et quatre mille mètres, mais au nord, du côté de la Sicile, les couches d'eau n'ont qu'une faible épaisseur; en cet endroit, la mer a déblayé un ancien isthme de jonction. D'ailleurs il est évident pour les géologues que la terre dont Malte et Gozzo sont les débris s'étendait autrefois sur un espace considérable. Parmi les fossiles les plus récents de ses roches calcaires, on a trouvé des éléphants de diverses espèces et d'autres animaux des régions continentales. De nos jours encore, Malte diminue peu à peu; les hautes falaises de ses côtes méridionales, toutes percées de grottes, dites ghar dans la langue du pays, s'écroulent çà et là sous le choc des vagues et se changent en sable que le flot promène sur les grèves.

Placé, comme il l'est, au centre de la Méditerranée, et dans l'espace étroit qui sépare la Sicile de la Tunisie, l'Europe de l'Afrique, et pourvu d'un meilleur port que Pantellaria, l'archipel maltais ne pouvait manquer de devenir une station commerciale importante pour toutes les nations qui se sont succédé dans l'empire de la grande mer intérieure. Phéniciens, Carthaginois, Romains et Grecs ont été les maîtres de Malte, mais, avant eux déjà, d'autres peuples, autochthones ou conquérants, avaient habité le pays; des grottes nombreuses, creusées dans les rochers, des «tours de géants», et quelques restes de monuments bizarres, pareils aux nuraghi de la Sardaigne, et même aux dagobas bouddhistes, témoignent encore du long séjour de ces hommes inconnus. Peut-être la population maltaise, où se sont mélangés tant d'éléments divers, a-t-elle pour souche principale ces anciennes peuplades aborigènes; quoi qu'il en soit, elle s'est fortement arabisée pendant la domination des Sarrasins. Sa langue même est un italien fort corrompu dont le vocabulaire a très-largement emprunté à tous les idiomes et à tous les patois des bords de la Méditerranée, mais principalement à l'arabe.

Le grand rôle militaire de Malte commença lorsque les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, après leur expulsion de Rhodes en 1522, vinrent s'installer dans l'île italienne et en firent le boulevard du monde chrétien contre les Turcs et les Barbaresques. Depuis le commencement du siècle, Malte, passée aux mains des Anglais, leur sert d'arsenal de guerre et de ravitaillement et leur assure la prépondérance navale dans la Méditerranée. Ils en ont fait aussi un vaste entrepôt commercial, le point d'attache de toutes leurs lignes de bateaux à vapeur, la station centrale du réseau télégraphique sous-marin. Malte est comme une tour de guet, du haut de laquelle les Anglais surveillent la mer, de Gibraltar à Smyrne et à Saïd. L'excellent port de la Valette facilite singulièrement le rôle à la fois commercial et militaire que remplit l'île de Malte dans le monde méditerranéen. Ce port est double, et chacune de ses branches se ramifie en d'autres ports secondaires; des escadres, des flottes entières peuvent s'y mettre à l'abri, et des fortifications sans nombre, murailles et tours, bastions et citadelles, se dressent de toutes parts pour en défendre les approches. Depuis trois siècles on ne cesse de travailler à rendre Malte imprenable. En outre, le commerce y trouve toutes les facilités désirables pour l'entrepôt des marchandises et la réparation des navires. Le plus grand bassin de carénage du monde entier se trouve dans le port de Malte[124]. Le commerce de l'île a quintuplé pendant les dix dernières années; sa grande importance provient surtout des céréales de la Russie et de la Roumanie qu'y apportent les navires de la mer Noire et que viennent y prendre des bateaux d'Angleterre.

[Note 124:

Mouvement commercial en 1873: 8,408 navires, jaugeant 4,342,000 tonneaux. Commerce général des articles soumis à la douane 429,963,500 fr. ]

Valetta ou la cité Valette, qui contient, avec ses faubourgs, environ la moitié de la population de l'île, a gardé son originalité pittoresque, en dépit des murs qui l'enserrent et du tracé régulier de ses rues. Les hautes maisons blanches, ornées de balcons en saillie et de cages vitrées pleines de fleurs, s'élèvent en amphithéâtre sur la pente de la colline; des escaliers aux larges dalles en gravissent le versant, de palier en palier; de toutes les rues on voit la mer bleue, les grands navires immobiles et le fourmillement des barques. Les gondoles, qui regardent fixement le voyageur de leurs deux larges yeux peints sur la proue, glissent à la surface de l'eau, tandis que de bizarres carrosses, dont les roues semblent détachées du coffre, roulent pesamment sur les quais. Une foule bariolée de Maltais, de soldats anglais, de matelots de tous les pays s'agite dans les rues. Ça et là, quelque femme glisse rapidement le long des murailles; comme les femmes de l'Orient chrétien, elle est revêtue de la faldetta, sorte de domino noir qui cache ses autres vêtements, souvent somptueux, et qui lui sert à masquer ou à révéler coquettement son visage, mais qui la rend chauve avant le temps, à cause du froissement incessant de la soie sur les cheveux.

En dehors de la ville, Malte, «l'île de Miel,» n'offre qu'un triste séjour. Les campagnes, qui s'élèvent en pente douce dans la direction du sud, vers Città-Vecchia et les collines de Ben Gemma, sont parsemées de rochers gris; les plantes des champs sont recouvertes de poussière fine; les villages, aux murs éclatants de blancheur sous le soleil et contrastant avec les ombres noires, ressemblent à des carrières. On ne voit point d'arbres, si ce n'est les orangers des jardins, célèbres par leurs fruits délicieux, surtout par leurs mandarines. Mais ces vergers sont de rares oasis. Nulle part il ne coule d'eau permanente. Le sol semble brûlé, et l'on s'étonne qu'il produise de si belles moissons de céréales et de fourrages et ces prairies de trèfle sulla qui croît presque à hauteur d'homme; pendant la saison des fleurs on en contemple avec admiration les nappes de verdure et d'incarnat ondulant en vagues sous la pression de la brise. Mais aussi les paysans maltais, petits hommes, âpres, secs et musculeux, font preuve dans leur culture d'une merveilleuse industrie: ils bêchent jusqu'aux pentes les plus rocailleuses et là où manque la terre végétale, ils en préparent artificiellement en triturant la pierre; ils vont même en demander aux Siciliens: jadis tous les navires étaient tenus d'apporter en lest une certaine quantité de terre. On ménage avec le plus grand soin cette précieuse substance, et sur le flanc des rochers on l'encadre de murs pour empêcher les vents et les pluies de l'entraîner. En dépit de ces prodiges de travail, les cultivateurs de Malte, de Gozzo et de Comino, ainsi nommée du cumin, qui est, avec le coton, le principal produit de l'archipel, récoltent à peine assez pour subvenir à l'entretien de la population pendant cinq mois de l'année; chaque matin des bateaux caboteurs de Sicile apportent à la Valette une partie des aliments de la journée. Les Maltais, fort nombreux en proportion de la faible étendue du territoire, sont obligés de demander au cabotage et à la pêche le supplément de gain nécessaire à leur sobre existence. Ils apportent d'ailleurs dans ce travail le même acharnement et la même patience que dans la culture de leurs jardins. On montre à Gozzo des falaises à pic où les pêcheurs se suspendent au moyen de cordes et d'où ils lancent leurs filets dans les flots grondant au-dessous d'eux. Mais quelque sobres et travailleurs qu'ils soient, les Maltais devraient mourir de faim sur leur rocher, qu'ils appellent affectueusement la «Fleur du monde», si le trop-plein de la population ne se déversait pas sur tous les rivages de la Méditerranée, en Sicile, en Italie, en Égypte, en Tunisie et surtout en Algérie, dans la province de Constantine, où ils se distinguent, comme partout ailleurs, par leur industrie et leur âpre amour du gain.

En hiver, le mouvement d'émigration est en partie compensé par l'arrivée de nombreuses familles anglaises qui viennent jouir à Malte d'un climat sec et chaud, si peu semblable à celui de leur brumeuse patrie. C'est au mois de février que Malte est dans toute la beauté de son printemps et resplendit de verdure; mais combien tôt la chaleur de l'été vient dessécher la campagne! De petits chemins de fer, mettant la Valette en communication facile et constante avec Città-Vecchia et les criques du littoral et avec le petit port qui fait face à l'île de Gozzo, aideront bientôt à la fondation, dans les parties les plus agréables de Malte, de villages de plaisance et de bains[125].

[Note 125:

Altitude. Superficie. Population en 1871.

Malte 150 m. 273 kil. car. 124,400 habitants. Gozzo et Comino 170 » 97 » 17,400 » _______________ _________________________ 370 kil. car. 141,800 et 5,000 soldats. ]

Malte n'est pas, au point de vue politique, une simple possession de l'Angleterre: elle a son administration et sa législation spéciales. Le gouverneur civil et militaire, nommé par la Grande-Bretagne, exerce le pouvoir exécutif et jouit du droit de grâce; il est assisté par un conseil de sept membres qui prépare et vote les lois. Dans chaque district réside un lord-lieutenant, choisi parmi les nobles maltais; des députés, que désigne le pouvoir, administrent chaque village. La justice est exercée par des cours ordinaires et des tribunaux supérieurs; les débats ont lieu en langue italienne et les actes judiciaires sont rédigés dans le même idiome, si ce n'est à la cour suprême, où l'usage de l'anglais est introduit depuis 1823.

Le budget de l'île, d'environ 4 millions de francs par an, est loin de suffire aux dépenses militaires; mais le gouvernement anglais y pourvoit aux frais du trésor national.

Le culte général est celui de la religion catholique. L'évêque de Malte, qui porte en même temps le titre d'archevêque de Rhodes, est nommé par le pape et possède un revenu de 100,000 francs par an; le choix de la plupart des titulaires de paroisse appartient au gouvernement anglais.

VIII

LA SARDAIGNE.

C'est un phénomène historique vraiment extraordinaire et bien fait pour humilier l'Europe civilisée, que l'abandon relatif dans lequel est restée jusqu'à nos jours cette grande et belle île de Sardaigne, si fertile, si riche en métaux, si admirablement située au centre de la mer Tyrrhénienne. Jadis, sous la domination punique, la Sardaigne était certainement beaucoup plus peuplée et plus productive qu'elle ne l'est de nos jours; les prodigieux massacres que racontent les historiens de Rome témoignent de la multitude des habitants qui vivaient autrefois dans la grande île. La décadence fut rapide et profonde. Elle s'explique en partie par la configuration de l'île, qui est fort escarpée et difficile d'accès du côté de l'Italie, d'où auraient pu venir les immigrants, tandis que du côté de la haute mer elle est bordée de marais et d'étangs insalubres. Mais la grande cause du sommeil historique dans lequel la Sardaigne s'est trouvée plongée pendant tant de siècles provient, non de la nature, mais de l'homme. Les divers conquérants qui succédèrent à Rome et à Byzance, Sarrasins, Pisans, Génois, Aragonais, maintenaient à leur profit un monopole absolu des produits de l'île, et de temps en temps les pirates barbaresques venaient opérer de soudaines descentes sur les points exposés du rivage. Aussi tard qu'en 1815, les Tunisiens débarquèrent dans l'île de Sant'Antioco, entre Iglesias et Gagliari, et tous les habitants en furent massacrés ou réduits en esclavage. Ces diverses causes ayant peu à peu dépeuplé le littoral, les Sardes se retirèrent dans les plaines de l'intérieur et les vallées des montagnes; opprimés par les coutumes féodales, ils vivaient isolés du reste du monde, comme si leur île eût été, non dans la Méditerranée d'Europe, mais au milieu de quelque océan lointain. A peine depuis une génération, la Sardaigne commence à entrer par ses progrès et sa culture dans le concert des autres provinces d'Italie.

Presque aussi grande que la Sicile[126], quoique celle-ci ait une population quadruple, la Sardaigne est géographiquement plus indépendante de la péninsule italienne, et les mers creusent entre elle et le continent africain un gouffre presque océanique s'étendant de 500 à 1000 mètres au-dessous de la surface marine. Elle constitue avec la Corse un groupe d'îles jumelles, séparé de l'archipel toscan par un bras de mer assez étroit et dont la plus grande profondeur est de 310 mètres. Au point de vue géologique, la Corse et une partie considérable de la Sardaigne sont une même terre; elles présentent les mêmes formations, et les îlots, les rochers, les écueils semés dans les «bouches» de Bonifacio sont bien les débris d'un isthme que la mer a rompu. Mais si les deux îles se rattachaient l'une à l'autre, par contre l'étude des terrains fait croire qu'à une époque peut-être récente la Sardaigne se composait de plusieurs îles distinctes. La principale continuait au sud la chaîne montagneuse de la Corse; les autres étaient éparses à l'ouest, au bord de détroits peu profonds que des alluvions, les déjections volcaniques et peut-être une poussée souterraine ont graduellement exhaussés. La forme de sandale qui a valu à la Sardaigne son ancien nom grec d'Ichnousa est donc toute fortuite, puisque l'île se compose géologiquement de plusieurs terres distinctes. Le sillon intermédiaire qui les sépare a été de tout temps le chemin naturel entre le golfe de Cagliari et la mer de Corse, et c'est là que passent maintenant la grande route longitudinale et la voie ferrée non encore terminée, qui lui est parallèle.

[Note 126:

Superficie. Population en 1871. Pop. par kil. car. Sardaigne... 24,450 kil. car. 636,500 hab. 26 ]

Les montagnes de la Sardaigne commencent déjà dans les eaux du passage de Bonifacio par les sommets des îlots de la Maddalena et de Caprera, puis elles se dressent rapidement pour former le massif de la Gallura, dont les pics nombreux, les chaînons détachés, les vallées sinueuses s'enchevêtrent en un véritable chaos, mais qui dans son ensemble constitue un bourrelet de soulèvement dirigé vers le sud-ouest. Une dépression profonde, que route et chemin de fer ont empruntée pour réunir les deux rivages de l'île, limite ce massif du côté du sud; mais immédiatement au delà, la grande chaîne, épine dorsale de la Sardaigne, se relève brusquement pour longer toute la côte orientale de l'île jusqu'au cap Carbonara, où les monts viennent plonger leurs bases dans les eaux profondes. Comme celle de la Corse dont elle est le prolongement moins élevé, cette chaîne est composée de roches cristallines et schisteuses, mais elle en diffère par la disposition de ses pentes latérales. Tandis que les montagnes corses ouvrent leurs vallées les plus longues dans la direction de l'est vers les eaux italiennes et s'inclinent d'une pente plus rapide vers la mer occidentale, le brusque escarpement de la chaîne sarde est, au contraire, du côté de l'est, et c'est l'autre versant qui présente les longues déclivités et les chaînons s'abaissant par degrés. On peut dire que, par suite de cette disposition des montagnes, la Sardaigne tourne le dos à l'Italie; elle ne lui montre que ses côtes les plus abruptes et ses districts les plus sauvages. Dans son ensemble, le pays s'incline à l'ouest vers le vaste bassin maritime, relativement solitaire, qui le sépare des côtes d'Espagne. La prise de possession de la Sardaigne par le gouvernement espagnol n'aurait donc pas manqué d'être justifiée par des arguments géographiques de quelque valeur, s'il pouvait y avoir d'autre raison que la volonté des populations elles-mêmes.

Les plus hauts sommets de l'île s'élèvent vers le milieu de la chaîne cristalline. Là se dresse le Gennargentu (montagne d'Argent), appelé aussi Punta Florisa; c'est le seul pic de la Sardaigne dont les anfractuosités gardent encore un peu de neige au coeur de l'été. Avant que les ingénieurs eussent mesuré les cimes, les habitants du nord de l'île, qu'une grande rivalité anime contre leurs voisins du midi, prétendaient posséder sur leur territoire le vrai dominateur des monts sardes; mais ils se trompaient de beaucoup: quoique superbe de formes, le Gigantinu ou «Géant», et son voisin le Balestreri, qui dominent les monts dans le massif septentrional de Limbarra, latéral à la grande chaîne, s'élèvent à peine aux deux tiers de la hauteur du sommet principal.

A l'ouest de ces monts appartenant au système corsico-sarde, des groupes secondaires s'élèvent sur les anciennes îles que les formations récentes ont juxtaposées à la masse principale de la Sardaigne. Une de ces régions insulaires est signalée par les roches granitiques de la Nurra, presque inhabitées, malgré la fertilité de leurs vallons, et par l'île d'Asinara, toute peuplée de tortues, qui se recourbe à l'ouest de la mer de Sassari; un autre massif, interrompu lui-même par la charmante vallée de Domus-Novas, occupe l'angle sud-occidental de la Sardaigne, entre le golfe d'Oristano et celui de Cagliari; c'est, d'après l'avis des géologues, la partie la plus ancienne de la Sardaigne: elle n'a été réunie à la grande île qu'à l'époque quaternaire, peut-être aux temps où la Corse se sépara de sa voisine par le détroit de Bonifacio; mais l'ancien bras de mer, devenu la plaine de Campidano, s'étale encore, avec un aspect de détroit, sur une largeur moyenne d'environ 20 kilomètres. Enfin, dans la zone intermédiaire qui s'étend à l'ouest du grand noyau des montagnes se ramifie l'arête transversale de Marghine, parallèle aux monts de Limbarra. Là s'étalent aussi de larges plateaux calcaires, percés de roches volcaniques; mais les anciens cratères n'émettent plus de laves, ni même de jets de gaz; les villageois construisent tranquillement leurs cabanes dans la bouche des volcans, et les fontaines thermales semblent être le seul indice d'un reste d'activité souterraine[127]. Les cônes d'éruption récents s'élèvent dans la partie nord-occidentale de l'île, entre Oristano et Sassari; il en existe aussi quelques-uns sur la rive orientale, dans la plaine basse du torrent d'Orosei. Au sud-ouest de la Sardaigne, les formations trachytiques des îles de San Pietro et de Sant' Antioco sont de date beaucoup plus ancienne; les masses d'aspect architectural y sont nombreuses, et l'on remarque surtout le promontoire méridional de l'île San Pietro, dit «cap des Colonnes». Ses piliers, composés de gros blocs angulaires superposés, se dressent, les uns isolément, les autres en longues colonnades à demi engagées dans la falaise; mais on les démolit pierre à pierre, afin d'en utiliser les blocs comme pavés, et bientôt cette partie de la côte aura complètement perdu sa rangée d'obélisques grandioses. Sant' Antioco, qu'un ancien pont d'une arche fort élevé réunit à la grande terre, a d'autres curiosités naturelles: ce sont des grottes profondes où les palombes marines vivent en multitudes. Les chasseurs tendent des filets à l'entrée, et, pénétrant soudain dans les cavernes à la clarté des torches, capturent à la fois des centaines d'oiseaux épouvantés.

[Note 127: Altitudes de la Sardaigne:

Gennargentu 1,864 mèt. Fontana-Congiada, près d'Aritzo 1,507 » Balestreri 1,310 » Gigantinu 1,310 » Nuoro (ville) 581 » Tempio » 576 » Osieri » 371 » Sassari » 220 » ]

En outre des mouvements brusques causés par les forces volcaniques, la Sardaigne montre sur ses rivages les traces des oscillations lentes, encore inexpliquées, dues au retrait et à l'expansion des assises de la superficie terrestre. Non loin de Cagliari, La Marmora a reconnu d'anciennes plages où des coquilles de la Méditerranée, semblables à celles qui vivent actuellement dans la mer, se mêlent à des poteries et à d'autres produits du travail humain. D'après lui, ces plages, situées respectivement à 74 et à 98 mètres de hauteur, se seraient ainsi exhaussées depuis que l'homme a commencé d'habiter le pays. Par contre, certaines localités se seraient abaissées au-dessous du niveau de la mer: telles sont les anciennes villes phéniciennes de Nora, au sud-ouest de Cagliari, et de Tharros, sur la péninsule septentrionale du golfe d'Oristano; les antiquités qu'on y a découvertes étaient partiellement immergées.

Parmi les fleuves que les Sardes énumèrent complaisamment, il en est un seul, le Tirso ou Fiume d'Oristano, qui puisse prétendre à ce titre par la masse de ses eaux et la tranquillité de son cours inférieur. D'autres rivières, dont le bassin est presque aussi étendu, mais qui n'ont pas pour les alimenter les neiges du Gennargentu et les pluies qui ruissellent sur les flancs occidentaux de la grande chaîne, ne sont guère que des torrents, qui tantôt débordent sur les campagnes, tantôt glissent en minces filets d'eau entre les touffes de lauriers-roses. La plupart des ruisseaux descendus des montagnes de l'intérieur sont absolument à sec pendant huit mois de l'année, et même durant les pluies ils n'atteignent pas la mer; leurs eaux se mêlent à celles des étangs du littoral. Il en est un cependant qui reçoit de gros bateaux à son embouchure, grâce aux travaux d'amélioration entrepris à diverses époques: c'est le Fiume ou torrent de Bosa, entre Alghero et Oristano.

Tous les étangs de la Sardaigne sont saumâtres ou salés. Les plus vastes communiquent librement avec la mer, du moins pendant la saison pluvieuse, par des passages ou «graus» qu'ouvre le trop-plein de la masse liquide. Mais il en est aussi qui reçoivent de trop faibles cours d'eau pour qu'ils puissent déblayer un chenal à travers les sables de la plage; néanmoins ces étangs n'en restent pas moins salés et la percolation souterraine des eaux marines les maintient au même niveau. Enfin, les étangs situés loin de la mer dans l'intérieur des plaines ont également leur eau saturée de substances salines, à cause de la nature des terrains, jadis immergés, qui les entourent. Ils se dessèchent d'ordinaire en été sous l'ardeur du soleil et leur lit est recouvert d'une couche de sel blanc, semblable à une neige légère. Cette poudre saline est trop fine et trop mélangée d'éléments impurs pour que le fisc puisse s'en emparer et la revendre aux habitants, mais au moins travaille-t-il à la rendre inserviable. Naguère les commis de la gabelle avaient la coutume barbare d'employer en corvées les villageois et les troupeaux des environs pour les faire passer dans tous les sens sur le lit de l'étang et mêler ainsi par leur piétinement le sel avec l'argile et la boue. Les seuls marais salants exploités en grand sont actuellement ceux de Cagliari et ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro. La compagnie française qui en a la concession en retire chaque année près de 120,000 tonnes. Plusieurs centaines de ses travailleurs sont des forçats que lui a prêtés le bagne de Cagliari.

Les étangs et les marécages des côtes entourent l'île presque tout entière d'une zone de miasmes à laquelle s'ajoutent les exhalaisons des vallées fluviales où les eaux d'inondation serpentent au hasard. Les vents apportent ces effluves impures jusque sur les pentes élevées des monts, et l'on voit des malheureux tremblant la fièvre, même sur les hautes Alpes de l'intérieur. Les brouillards qui s'élèvent fréquemment de ces étendues d'eau et qui rampent pendant les heures du matin, contribuent par leur humidité malsaine à la propagation des maladies, d'autant plus que, dans le voisinage des étangs, les arbres et même les arbrisseaux, qui pourraient arrêter le passage des miasmes, manquent presque complètement. Dans plusieurs districts, les étrangers qui respirent en été l'atmosphère empoisonnée des marais sont à peu près certains de succomber. Par l'insalubrité de son littoral, où toutes les eaux croupissent, même celles des puits et des sources, la Sardaigne est la contrée la plus infortunée de toute l'Italie: «l'intempérie» sévit sur un quart environ de la superficie de l'île. Quoique, par une sorte de compensation, les Sardes soient relativement indemnes du rachitisme, de même que de la pellagre, cette maladie si commune au pied des Alpes, quoique le crétinisme soit à peu près inconnu dans les hautes vallées de l'île, cependant le fléau de la malaria suffit pour retarder les progrès de la Sardaigne et la maintenir dans un état de grande infériorité relativement aux autres provinces italiennes. La faible population de l'île, et probablement aussi l'inertie intellectuelle de la plupart des habitants, s'expliquent en grande partie par l'extrême insalubrité du littoral.

Il est certain que depuis l'époque romaine cette insalubrité s'est accrue par suite de l'extension que les habitants ont laissé prendre aux eaux vagues; mais à l'époque de la plus grande prospérité de l'île, alors qu'elle était un des principaux greniers de Rome et lui expédiait en abondance ses fromages, sa viande de porc, ses laines et ses étoffes, le plomb, le cuivre et le fer, ses côtes étaient aussi réputées comme des lieux mortels, et les empereurs y envoyaient en exil ceux dont ils tenaient à se débarrasser. Alors, comme de nos jours, les propriétaires terriens ne séjournaient jamais dans les campagnes vers la fin de l'été: dès la mi-juin, ils s'enfuyaient dans les villes pour se mettre à l'abri des murailles contre le mauvais air. Les employés italiens, que le gouvernement a nommés par disgrâce aux postes dangereux de l'île, se considèrent pour la plupart comme des condamnés à mort, et ceux qui n'obtiennent pas de passer des mois de congé dans les localités plus salubres succombent, en effet, presque tous. Quant aux habitants des villages, acclimatés de génération en génération, ils sont néanmoins obligés de prendre les plus grandes précautions pour éviter la fièvre. De tout temps ils ont essayé de se garantir par d'épais vêtements de cuir tanné ou non tanné qui présentent aux rayons du soleil, de même qu'à la pluie, au brouillard et à la rosée du matin, une surface impénétrable. Pour résister au mauvais climat, c'est précisément quand il fait le plus chaud que le paysan est le plus lourdement vêtu: par sa longue toison ou mastruca, qui lui donne une certaine ressemblance avec le pâtre roumain, le Sarde se fait une sorte de climat intérieur qui le rend moins sensible aux impressions du dehors.

Les géographes de l'antiquité, et comme eux les habitants de la Sardaigne, disent qu'une des grandes causes de l'insalubrité de l'île provient de la rareté des vents du nord-est. D'après la croyance populaire, les monts de Limbarra qui s'élèvent au nord agiraient comme une sorte d'écran et changeraient, au détriment de toute la basse Sardaigne, la direction du vent purificateur par excellence. Il y a probablement du vrai dans ce dire des anciens et des indigènes, car la bienfaisante «tramontane», qui pourtant est le vent normal du pôle, la nappe descendante des alizés, ne souffle que rarement dans la partie méridionale de l'île; la triple barrière des Apennins, des monts de Corse et du chaînon de Limbarra, ou, ce qui paraît plus probable, l'appel des brûlants déserts de Libye, l'infléchissent dans la direction du sud. De même, le vent équatorial ou contre-alizé, connu en Sardaigne sous le nom de libeccio, est peu fréquent, et quand il souffle, c'est avec une violence de tempête.

Par une sorte de torsion que les conditions météorologiques spéciales de la Méditerranée et du désert africain ont imprimée au régime des vents, il se trouve que les deux courants réguliers de la Sardaigne sont, non les vents du nord-est et du sud-ouest, mais précisément ceux qui soufflent à angle droit de ces directions normales. Ce sont le mistral (maestrale), qui vient du nord-ouest, c'est-à-dire des Cévennes et des Pyrénées, et le levante ou sirocco, provenant des sables de Libye. Les Sardes méridionaux, qui redoutent fort ce dernier vent, lui donnent le nom de maledetto levante. Ce vent «maudit» s'est chargé d'humidité dans son passage sur la Méditerranée, et sa température est en réalité beaucoup moins élevée que ne le ferait supposer l'état d'accablement dans lequel il fait tomber l'organisme. Quant au maestrale, il est accueilli avec joie, à cause de l'énergie qu'il donne au corps et de la santé qu'il apporte; d'ailleurs il souffle vraiment en maître, et les arbres soumis à sa violence ne peuvent s'élever qu'à une faible hauteur. En arrivant sur les côtes occidentales, il laisse fréquemment tomber une certaine quantité d'eau, que lui a fournie la Méditerranée, mais lorsqu'il atteint le golfe de Cagliari, il est déjà sec. C'est à ce vent, ainsi qu'à la brise marine, que la capitale de la Sardaigne doit une température moyenne (16°,63) inférieure à celle de Naples, située pourtant plus au nord.

Les orages sont relativement assez rares en Sardaigne, et les fortes, grêles, qui font ailleurs tant de ravages, sont presque inconnues dans l'île. Les pluies tombent surtout en automne et cessent d'ordinaire en décembre, pour faire place à une saison de sécheresse, la plus agréable' de l'année à cause de la sérénité de l'atmosphère et de l'égalité de la température: ce sont les «jours alcyoniens» pendant lesquels, suivant les anciens poëtes, la mer se calme pour permettre à l'oiseau sacré de faire son nid. Mais ces jours heureux et salubres de l'hiver sont suivis d'un triste printemps. Février, le «mois à double face» des marins sardes, apporte des froids capricieux, auxquels succèdent, en mars et en avril, les brusques alternatives du vent et de la pluie, de la chaleur et des froidures. Retardée par ce mauvais temps, la végétation de la Sardaigne est beaucoup plus lente que ne pourrait le faire croire la latitude méridionale de la contrée. Quoique à trois degrés en moyenne au sud du littoral de la Provence, les plantes n'y sont pas aussi tôt en fleurs.

La végétation de la Sardaigne ressemble à celle des autres îles de la Méditerranée. Dans les hautes vallées de l'intérieur et sur les pentes sans chemins, les forêts épargnées par les feux des pâtres consistent, comme celles de la Corse, en pins, et surtout en chênes et en chênes verts, mêlés ça et là aux charmes et aux érables; des bois de châtaigniers, des bouquets de noyers superbes entourent les villages; les croupes, dont les hautes futaies ont disparu, sont revêtues de plantes odoriférantes et de fourrés d'arbrisseaux, parmi lesquels les myrtes, les arbousiers, les bruyères arborescentes se distinguent par leurs fortes dimensions: c'est dans ces fourrés que les abeilles préparent leur miel amer, tellement dédaigné par Horace. Dans le voisinage de la mer, l'olivastro ou olivier sauvage, au tronc penché, aux branches uniformément reployées vers le sud-est par le tempétueux mistral, recouvre de vastes étendues incultes et n'attend que la greffe pour donner des fruits excellents. Tous les arbres fruitiers, toutes les plantes utiles du bassin de la Méditerranée trouvent en Sardaigne le terrain le plus propice; c'est avec une étonnante vigueur que poussent l'amandier et surtout l'oranger, introduit par les Maures à la fin du onzième ou au commencement du douzième siècle; les jardins de Millis, parfaitement abrités du mistral par l'ancien volcan de Monte Ferru, au nord d'Oristano, forment par leur ensemble une des plus belles forêts d'orangers du monde, peut-être la plus grande et la plus productive de tout le bassin de la Méditerranée: dans les années ordinaires les fruits d'or y mûrissent au nombre de soixante millions. Les vergers de Domus Novas, d'Ozieri, de Sassari sont aussi d'une étonnante richesse. Dans les campagnes méridionales de l'île, partout où les champs cultivés gagnent sur les landes couvertes de cistes, de fenouils et d'asphodèles, ils s'entourent, comme en Sicile, de figuiers de Barbarie, aux lobes épineux; près des villes, surtout aux environs de Cagliari, de nombreux dattiers déploient leurs éventails de feuilles. Par un singulier contraste, il se trouve que les palmiers nains manquent dans les plaines basses du sud de l'île, au climat presque africain, tandis qu'au nord, dans les solitudes d'Alghero, ils forment d'épais fourrés, pareils à ceux de l'Algérie. De même que les Maures, les indigènes sardes ont l'habitude d'en manger les racines.

Bien que toutes les plantes des terres voisines puissent facilement s'acclimater en Sardaigne, cette île est naturellement moins riche en espèces que les régions continentales situées sous la même latitude. Ce phénomène d'appauvrissement est général dans toutes les îles; la faible surface du champ clos dans lequel les diverses espèces luttent pour l'existence a eu pour résultat nécessaire de faire succomber celles qui étaient le moins bien armées pour le combat ou dont les représentants étaient trop peu nombreux. En revanche, la plupart des îles qui sont nées en pleine mer et qui ne se sont point rattachées aux masses continentales les plus voisines, ont une florale spéciale que l'on ne retrouve pas ailleurs. Tel n'est pas le cas pour la Sardaigne, qui probablement est le débris d'une terre de jonction entre l'Europe et l'Afrique. Quant à la fameuse plante dont parlent les anciens et qui, mangée par mégarde, causerait le rire «sardonique» et la mort, rien ne prouve que ce soit une herbe spéciale à la Sardaigne: Mimaut croit y reconnaître, d'après la description de Pline et de Pausanias, la berle à larges feuilles (Sium latifolium).

Le nombre des animaux sardes est aussi beaucoup moindre que celui de leurs congénères du continent. Parmi les mammifères qui ne se trouvent pas en Sardaigne, on cite l'ours, le loup, le blaireau, la fouine, la taupe. On n'y voit pas non plus de vipères ni de serpents venimeux d'aucune espèce; le seul animal dangereux qui se rencontre dans l'île est la tarentule (arza ou argia), dont la piqûre se guérit par la danse jusqu'à épuisement de forces ou par un séjour dans le fumier. La grenouille ordinaire, très-commune sur le continent italien et même en Corse, manque en Sardaigne tandis que des papillons y représentent la part spéciale de l'île dans la faune européenne. En revanche, un animal que les chasseurs ont exterminé dans presque toutes les îles de la Méditerranée, et qui représente peut-être la race mère de nos brebis, le mouflon, habite encore les montagnes du système corsico-sarde. Au milieu du siècle dernier, et encore au commencement de celui-ci, des chevaux redevenus sauvages parcouraient aussi librement l'île de Sant' Antioco, au sud-ouest de la Sardaigne; des myriades de lapins peuplent les petites îles qui bordent le littoral; enfin dans l'îlot de Tavolara, table calcaire du golfe de Terranova, vivent des chèvres farouches, aux longues cornes, aux dents d'un jaune doré, qui descendent d'animaux domestiques abandonnés à une époque inconnue. L'île de Caprera, illustrée par le séjour de Garibaldi, doit son nom aux troupeaux de chèvres qui la peuplaient jadis, et les animaux de même espèce qu'on y a récemment introduits, sont devenus sauvages dans l'espace de quelques années.

Les naturalistes ont constaté que les races de mammifères sauvages habitant la Sardaigne sont toutes inférieures en taille à leurs congénères d'Europe. C'est une règle générale, à laquelle la chèvre seule fait exception. Le cerf, le daim, le sanglier, le renard, le chat sauvage, le lièvre, le lapin, la martre, la belette sont tous beaucoup plus petits que les espèces du continent. Il en est de même pour les animaux domestiques, à l'exception des porcs, qui atteignent de grandes dimensions, surtout dans les forêts de chênes, où ils vaguent pendant des mois entiers: une variété de ces animaux se distingue par un sabot plein, qui devrait le classer parmi les solipèdes. Anes et chevaux de Sardaigne sont relativement des nains. Mais tout petit qu'il est, le cheval sarde est un des animaux qui rendent le plus de services à l'homme, grâce à son extrême sobriété, à l'étonnante sûreté de son pied, à sa vigueur et à son endurance: si l'art de l'éleveur réussissait à lui donner l'élégance de formes, la race chevaline de Sardaigne serait certainement l'une des plus appréciées de l'Europe. Quant aux ânes, à peine plus grands que des mâtins, ce sont de vaillants petits animaux. En beaucoup d'endroits, notamment dans les faubourgs de Cagliari, le bourriquet domestique partage avec ses maîtres la chambre unique de la masure. C'est lui qui est la véritable richesse de la famille. Attelé au manége qui occupe le milieu de la chambre, la tête revêtue d'un bonnet qui lui couvre les yeux, il tourne lentement pour moudre le grain. Rien n'est changé depuis l'époque romaine: tels étaient les moulins représentés sur les bas-reliefs du Vatican.

La Sardaigne est peut-être la contrée de l'Europe occidentale la plus riche en monuments préhistoriques. Comme en Bretagne, il s'y trouve de nombreux mégalithes dits «Pierres des Géants», «Autels», «Pierres Longues» ou «Pierres Fichées», et vierges du ciseau pour la plupart; mais les dolmens y sont rares: on n'en cite même qu'un seul à l'égard duquel il n'y ait pas de doute possible. Parmi ces monuments des âges inconnus il s'en trouve peut-être qui rappellent le culte de quelque divinité d'Orient, car les Phéniciens et les Carthaginois séjournèrent longtemps dans l'île; ils y fondèrent d'importantes cités, Caralis, Nora, Tharros, et même, à l'époque romaine, des inscriptions puniques étaient gravées sur les tombeaux; après une heureuse trouvaille faite dans les ruines de Tharros par un lord anglais, les chercheurs de trésors se précipitèrent par milliers vers cette presqu'île du littoral d'Oristano et y découvrirent, en effet, un grand nombre d'idoles en or et d'autres objets, égyptiens pour la plupart, qu'avaient apportés les commerçants de Phénicie. Mais les principaux témoignages de la civilisation des anciens Sardes sont de véritables édifices, les fameux nuraghi. Ils se montrent de loin, pyramidant au sommet des collines comme les débris de vieilles forteresses. Le plateau de la Giara, table calcaire d'une extrême régularité qui s'élève non loin du centre de l'île, au nord de la plaine du Campidano, porte une de ces masures à chaque bastion naturel de son pourtour; l'ovale déchiqueté que forme le rebord du plateau est ainsi défendu par une véritable enceinte de nuraghi. Dans toutes les parties de l'île se trouvent des monuments semblables, tantôt disposés avec ordre, tantôt bâtis comme au hasard. Le nombre des nuraghi reconnaissables s'élève à près de quatre mille, et pourtant que de vestiges de ces édifices doivent avoir été nivelés par le temps! C'est dans les régions du basalte, principalement au sud de Macomer, qu'ils sont le plus nombreux et le mieux conservés. Rarement on les trouve isolés; ils s'élèvent par groupes et pour la plupart en des pays de culture, loin des steppes arides.

On a beaucoup discuté sur l'origine des nuraghi et l'usage auquel ils servaient autrefois: pour les uns ces constructions étaient des temples, pour les autres des tombeaux, des «tours du silence», des lieux sacrés où l'on adorait le feu, des tours de refuge, des foyers de géants. Phéniciens, Troyens et Ibères, Tyrrhéniens, Thespiens et Pélasges, Cananéens, Orientaux d'origine inconnue, antédiluviens même, ont été évoqués par les divers écrivains comme les bâtisseurs probables de ces mystérieux édifices. Grâce à l'infatigable explorateur des antiquités sardes, M. Spano, la plupart des archéologues n'ont plus de doute aujourd'hui que sur le nom des architectes; l'emploi des constructions elles-mêmes serait connu: les nuraghi auraient été des demeures et leur nom phénicien signifierait tout simplement «maison ronde». Les plus grossièrement construites, qui résistent peut-être depuis quarante siècles et davantage à l'action des intempéries, ne renferment qu'une seule chambre intérieure; elles dateraient de l'âge de pierre et, comme habitations humaines, elles représenteraient l'âge de la civilisation qui suivit la période des troglodytes. Les nuraghi relativement modernes, qui furent édifiés pendant l'âge du bronze ou même à l'époque du fer, sont maçonnés avec beaucoup plus d'art, quoique sans ciment, et se composent de deux ou trois chambres superposées où l'on monte par une espèce d'escalier formé de grosses pierres. Quelques-uns des rez-de-chaussée sont assez grands pour contenir quarante ou cinquante personnes, et sont, en outre, précédés d'antichambres, de réduits et de petits bastions semi-circulaires. Celui de Su Domu de S'Orcu, près de Domus Novas, récemment démoli, se composait de dix chambres et de quatre cours: c'était une forteresse en même temps qu'un groupe de maisons; il pouvait contenir plus d'une centaine de personnes et soutenir un siége. Telles sont encore de nos jours les demeures de beaucoup d'Albanais en Turquie et celles des Souanètes dans les vallées du Caucase.

Les débris de toute espèce accumulés dans le sol des nuraghi ont fourni une multitude d'objets qui racontent la vie des anciens habitants de ces constructions et témoignent de leur civilisation relative. Tandis que les couches inférieures contiennent seulement des outils, des armes en pierre et des poteries faites à la main, les amas de débris plus élevés, et par conséquent plus modernes, renferment déjà beaucoup d'objets en bronze. Dans le voisinage de tous les nuraghi se trouvent d'autres monuments de construction cyclopéenne: ce sont les «tombes des géants». En les nommant ainsi, les indigènes ne se sont trompés qu'à demi: ces amas de pierre placés à l'extrémité d'un hémicycle de blocs massifs sont, en effet, des sépultures; tous ceux qu'a fait ouvrir M. Spano contenaient des cendres humaines.

Les Sardes n'ont point de traditions relatives aux anciennes demeures des aborigènes; quoique fort superstitieux, ils ne racontent même pas de légendes au sujet de ces ruines; tout au plus en attribuent-ils la construction au diable, et c'est là tout. Sans doute ce silence du peuple provient de ce que les conquêtes successives de l'île et les massacres en grand ont rompu toute tradition nationale. Dans leurs guerres contre les indigènes, les Carthaginois étaient impitoyables, puis, durant les premiers siècles de l'occupation romaine, les tueries et les déportations en masse firent disparaître une grande partie de la population première, que des colons volontaires et surtout de nombreux bannis vinrent remplacer. Dans ces conditions, tout souvenir de l'ancienne histoire du pays devait nécessairement se perdre.

De la multitude des suppositions qui ont été faites sur l'origine des anciens Sardes, celle qui paraît le mieux répondre à l'apparence physique des insulaires actuels les rattache au groupe des Ibères; mais, historiquement, ce sont des autochthones. Ils sont en général de petite taille, comme si l'influence du climat qui a rapetissé tous les animaux sauvages et domestiques, avait eu prise également sur eux; mais ils ont le corps svelte et de belles proportions, la taille fine, les muscles solides; leur chevelure et leur barbe, toujours noires, sont très-abondantes et persistent d'ordinaire jusque dans l'extrême vieillesse. Également gracieux et forts, les Sardes des deux provinces diffèrent un peu les uns des autres par les traits du visage: ceux du nord ont d'ordinaire la figure plus ovale et le nez plus aquilin, tandis que ceux des environs de Cagliari, plus mélangés peut-être, ont moins de régularité dans les traits et les pommettes fort saillantes. A cet égard, comme à beaucoup d'autres, il y a contraste entre les populations des deux parties ou «caps» de l'île.

Les habitants de l'intérieur de la Sardaigne sont peut-être, de tous les Européens, ceux qui ont le plus maintenu la pureté de leur race depuis le commencement du moyen âge. Sans doute ils comptent parmi leurs ancêtres bien des peuples divers, mêlés à la nation mystérieuse qui éleva les nuraghi; mais, après l'époque romaine, la plupart des invasions violentes et les immigrations d'étrangers s'arrêtèrent au littoral; elles refoulèrent les indigènes dans les hautes vallées des montagnes et ne les suivirent point dans ces retraites. A l'exception des Vandales, dont la furie s'était déjà calmée, les terribles hordes de Germanie qui ravagèrent presque toutes les autres contrées de l'Europe occidentale épargnèrent la Sardaigne, et cette île put ainsi garder sa population, ses moeurs et sa langue; les envahisseurs, maures, pisans, génois, catalans, espagnols, ne se mélangèrent qu'avec les habitants des côtes: on ne signale qu'une seule exception, celle des Barbaricini, qui habitent, précisément au centre de l'île, la contrée montueuse appelée de leur nom Barbagia. On croit voir en eux les restes d'une tribu berbère chassée de l'Afrique par les Vandales et repoussée dans l'intérieur à la suite de longues guerres avec les indigènes. Quand ils vinrent dans le pays, ils étaient encore païens, et devenus les voisins des Ilienses, qui étaient également idolâtres, ils se fondirent avec eux; leur conversion date seulement du septième siècle. Les femmes de la Barbagia portent encore un costume sombre qui rappelle celui des Berbères.

De tous les idiomes d'origine latine, le sarde est de beaucoup celui qui ressemble le plus à la langue des Romains, non par la grammaire, qui diffère beaucoup, mais par les mots eux-mêmes: plus de cinq cents termes sont absolument identiques. Des phrases nombreuses du langage usuel sont à la fois latines et sardes; même des rimailleurs ont pris à tâche d'écrire des poëmes entiers appartenant à l'une et à l'autre langue. Quelques mots grecs qui ne se trouvent pas dans les autres idiomes latins se sont aussi maintenus dans le sarde, soit depuis le temps des anciennes colonies grecques, soit depuis l'époque byzantine; enfin on cite deux ou trois mots usités en Sardaigne et qui ne peuvent se rattacher à aucun radical des langues européennes: ce sont peut-être des restes de l'ancienne langue des autochthones. Les deux dialectes principaux du langage sarde, celui de Logoduro dans le nord de l'île et celui de Cagliari, sont directement dérivés du latin, comme l'italien lui-même et l'espagnol, mais peut-être sont-ils plus rapprochés de ce dernier. En outre, la ville de Sassari et quelques districts du littoral voisin appartiennent à la zone de langue italienne; on y parle un patois qui se rapproche beaucoup du corse et du génois. Dans la ville d'Alghero, des colons catalans, introduits en masse vers le milieu du quatorzième siècle, à la place de l'ancienne population qui s'était réfugiée à Gènes, parlent encore, leur vieux provençal presque pur. Enfin, les Maurelli ou Maureddus des environs d'Iglesias, qui sont probablement des Berbères, et que l'on reconnaît à leur crâne étroit et allongé, auraient introduit, d'après La Marmora, quelques mots africains dans la langue du pays. Maltzan pense que les représentants les plus purs des immigrants d'Afrique sont les habitants de l'immense jardin de Millis; ce sont eux qui auraient apporté les orangers en Sardaigne.

Les Sardes de l'intérieur, fidèles à leur langage, le sont aussi partiellement à leurs moeurs antiques. La danse, qu'ils aiment beaucoup, est encore la même qu'aux temps de la Grèce. Dans le nord de l'île, les jeunes gens règlent leur cadence au son de la voix humaine; au milieu de la ronde se tient un groupe de chanteurs qui précipite ou ralentit les pas. Dans la partie méridionale de la Sardaigne, c'est un instrument qui rhythme la marche des danseurs; cet instrument, la launedda, n'est autre que la flûte antique à deux ou trois roseaux. Même ténacité dans tous les usages relatifs à la vie sociale et surtout dans les cérémonies et les rites de compérage, d'épousailles et de deuil. Comme chez presque toutes les anciennes populations de l'Europe, le mariage est précédé d'un simulacre d'enlèvement; en outre, la jeune femme, dès qu'elle est entrée dans la maison du mari et que sa captivité est bien constatée, doit rester toute la journée sans bouger, sans prononcer une seule parole; immobile et muette comme une statue, elle n'est plus un être vivant, mais seulement une chose, celle du mari: telle est sans doute la signification du symbole. C'est pour la même raison qu'on lui interdit de visiter ses parents pendant les trois premiers jours du mariage et que, dans les districts méridionaux de l'île, un grand nombre de femmes ont encore la figure à demi voilée.

Les montagnards sardes ont également conservé la lugubre cérémonie de la veillée des morts, connue sous le nom de titio ou attito. Les femmes, parentes, amies ou salariées, qui pénètrent dans la chambre mortuaire, s arrachent les cheveux, se précipitent sur le sol, poussent des hurlements, improvisent des hymnes de douleur. Ces vieilles cérémonies païennes prennent un caractère vraiment terrible lorsque le corps est celui d'un parent assassiné et que les assistants jurent de verser en échange le sang du meurtrier. Encore à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, les pratiques de la vendetta coûtaient à la Sardaigne une grande partie de sa population de jeunes hommes, parfois jusqu'à mille dans le cours d'une année. D'après les statistiques, du reste fort défectueuses, le nombre des habitants de l'île aurait diminué de plus de soixante mille personnes pendant les quarante années qui précédèrent 1816, et la principale cause de cette dîme prélevée par la mort aurait été la vendetta. De nos jours, la redoutable coutume n'est conservée que dans les districts reculés de l'île et notamment dans celui de Nuoro et dans la Gallura, au milieu des montagnes; là nul parent n'oublie, quand il fait baptiser un enfant, de glisser quelques balles dans ses langes, car ces plombs consacrés ne manqueront jamais leur but. Mais ailleurs les meurtres de vengeance ont presque disparu et les Sardes sont devenus oublieux des injures en comparaison de leurs voisins les Corses. Un autre usage encore plus barbare, suivant nos idées modernes, a disparu au commencement du siècle dernier. Des femmes, dites «acheveuses» (accabadure), avaient pour charge de hâter la fin des moribonds; souvent ceux-ci les imploraient eux-mêmes pour échapper à leurs souffrances; mais cette pratique de piété barbare donna souvent lieu à des actes hideux et de conséquence fort grave, car la population sarde est très-processive et les gens de loi y foisonnent. Maltzan, qui voit dans ces récits des anciens voyageurs une pure calomnie, s'imagine que les «acheveuses» étaient des femmes chargées de rendre la vie des vieillards tellement amère que leurs jours en étaient abrégés. Il ne songe pas qu'une pareille pratique aurait été beaucoup plus atroce que celle d'achever pieusement les malades.

Le paysan de la Sardaigne a sur celui de la plupart des provinces italiennes un immense avantage, celui d'être, sinon propriétaire, du moins usufruitier du sol: on le voit à l'assurance de son attitude et à la fierté de son regard; il ressemble presque à un paysan des Castilles. Le système féodal existait encore en Sardaigne avant 1840 et il en reste toujours des traces nombreuses. Les grands barons, presque tous d'origine espagnole, étaient à peu près les maîtres des communes et jusqu'en 1836 ils possédaient le droit de justice; ils avaient leurs prisons et dressaient le gibet, symbole de leur pouvoir. Néanmoins les paysans n'étaient pas asservis à la glèbe, ils pouvaient se promener de fief en fief, et presque partout la coutume leur assurait, sur le vaste domaine du seigneur une part plus que suffisante de l'usufruit des terres: en vertu de l'ademprivio, ils pouvaient couper du bois dans la forêt, faire paître leurs brebis sur la montagne, se découper des champs dans les jachères de la plaine; sans avoir la propriété, ils en avaient du moins les profits annuels. Malheureusement, avec ce régime d'aventure et de caprice, la terre ne rendait que de maigres récoltes; presque tous résidant en dehors de l'île, les titulaires des fiefs ne pouvaient s'occuper de l'amélioration des cultures et laissaient gérer leurs domaines par des intendants cupides; de leur côté, les paysans, quoique jouissant de l'ademprivio, ne pouvaient soigner des terres qui changeaient constamment de mains: l'agriculture n'était qu'une forme de pillage. Actuellement, l'État, devenu possesseur d'une grande partie des terres vagues des anciens fiefs, cherche à s'en débarrasser pour reconstituer la propriété privée; il en a cédé d'un coup 200,000 hectares à la société anglo-italienne qui s'est chargée de construire le réseau des chemins de fer de la Sardaigne.

Dans les districts où la population est relativement considérable, la division de la propriété est devenue extrême; le sol s'est émietté pour ainsi dire et les champs se sont hérissés de haies, pépinières de mauvaises herbes: chacun d'eux se divise en autant de parcelles qu'il y a d'héritiers. Parfois, de deux frères, l'un garde le terrain et l'autre prend la récolte. Par contre, le berger nomade des districts presque déserts n'a point de terre bien définie, mais il a son troupeau; les landes, les maquis lui appartiennent, et si la fantaisie lui en vient, il peut avoir son petit enclos de cultures à l'endroit le plus fertile du pâturage. Il est certain qu'avec de semblables errements l'exploitation sérieuse du sol est tout à fait impossible. Le mal est si criant, que des économistes ont même proposé le remède bien pire d'exproprier toutes les parcelles, tous les terrains vagues et de les revendre à de grands feudataires ou à des compagnies industrielles. Un pareil régime, renouvelé, sous une autre forme, de celui des fiefs catalans, ne pourrait qu'accroître la misère déjà fort grande. En certains villages du district de l'Ogliastra, sur la côte orientale, les indigènes mangent encore du pain de glands (quercus ilex) dont la pâte a été pétrie avec de l'eau provenant d'une argile onctueuse de schistes décomposés, sur laquelle on verse ensuite un peu de lard fondu. En Espagne, on mange aussi des glands, mais ce sont ceux du quercus bellotta, qui sont vraiment comestibles et qu'on se garde bien de mélanger de terre. Ainsi la Sardaigne offre un exemple, probablement unique en Europe, de populations partiellement géophages, comme plusieurs tribus indiennes de la Colombie et du Venezuela.

Quoique possesseur de pâturages ou de parcelles cultivées, le Sarde n'habite point la campagne. Dans l'île tyrrhénienne comme en Sicile, la population des laboureurs se groupe dans les bourgs et dans les villages. Il n'y a point de hameaux ni de logis solitaires, car il eût été jadis trop dangereux de vivre à l'écart exposé aux ravages des pirates mahométans ou chrétiens et à l'invasion de la fièvre. De nos jours le premier péril, celui de la guerre, n'existe plus, mais l'habitude est prise et le Sarde continue d'élever sa cabane ou sa maison dans la bourgade dont les murs offraient un refuge à ses aïeux. Même les pâtres des montagnes aiment à grouper leurs huttes en villages informes, auxquels on donne le nom de stazzi; eux-mêmes s'unissent en confédérations de défense et de protection mutuelles: ce sont les cussorgie, républiques temporaires qui offrent un modèle parfait de déférence réciproque, de justice et d'égalité. Lorsqu'un berger a eu le malheur de perdre son bétail par la peste ou par l'incendie, l'usage l'autorise à réclamer de chacun de ses camarades du district et des cantons environnants au moins un animal: il reconstitue ainsi son troupeau, sans autre obligation que d'avoir à rendre la pareille quand un autre pâtre tombera dans l'infortune. Ailleurs, notamment dans les environs d'Iglesias, les vergers sont encore en commun. Quelle que soit leur pauvreté, les Sardes des montagnes exercent les vieilles pratiques de l'hospitalité avec une véritable joie; ils habitent des maisons de pisé grossier ou de pierres brutes, dépourvues de tout confort, mais ils trouvent moyen d'en faire un séjour agréable pour l'étranger. D'ailleurs l'avantage de posséder un hôte fournit à la communauté l'occasion, toujours bienvenue, de célébrer un banquet.

Dans l'ensemble des produits de l'Italie, ceux de la Sardaigne ne comptent encore que pour une bien faible part. La plupart des paysans ne sont laborieux que par boutades, et la proportion des terres qu'ils cultivent est seulement d'un quart ou d'un tiers de la superficie totale de l'île. Il arrive aussi, en quelques années exceptionnelles, que les récoltes sont brûlées par les sécheresses ou même dévorées par les sauterelles, que le vent apporte en nuages par-dessus la mer d'Afrique. Si ce n'est dans le district de Sassari, les Sardes ont encore une culture rudimentaire et ne connaissent point l'art d'ennoblir leurs produits. L'olivier est l'arbre auquel ils donnent le plus de soin. Séduits par des privilèges politiques qui, suivant le nombre des arbres plantés, pouvaient s'élever jusqu'à la possession du titre de comte, des milliers de propriétaires ont changé leurs steppes incultes en vergers, et quelques districts, dans la vallée du torrent de Bosa, sont devenus d'immenses olivettes dont les huiles s'exportent en Italie. Quant aux millions d'oranges que fournissent les jardins de Millis et d'autres villes sardes, elles ne sont point considérées comme ayant assez de valeur pour être expédiées sur le continent, et ne sont vendues que dans l'île même, par des marchands voyageurs. Les produits exquis des orangers de la Sardaigne ont moins d'importance dans le commerce de l'île que les salicornes et autres plantes salines qui croissent dans les terrains bas du littoral et dont les cendres sont expédiées à Marseille pour la fabrication de la soude. Toute la plaine de Cagliari, trop infertile pour toute autre culture, est maintenant un vaste champ de salsolées.

L'exploitation des carrières de granit et de marbre donne quelque profit, mais tout récemment encore les mines proprement dites, qui avaient une si grande importance du temps des Romains, étaient complètement délaissés. Même de nos jours, il n'est qu'une mine de fer sérieusement exploitée, celle de San Leone, appartenant à une société française; les premiers travaux y datent de 1862. On en retire chaque année environ 50,000 tonnes de minerai contenant environ les deux tiers de leur poids en métal pur. C'est à San Leone, située à une quinzaine de kilomètres de Cagliari, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la baie, que l'on a construit le premier chemin de fer de l'île de Sardaigne. Depuis 1867, le grand gîte de l'exploitation minière des anciens, le district d'Iglesias, où les Romains avaient fondé les villes de Plumbea et de Metalla, et où les Pisans firent aussi des excavations pour la recherche de l'argent, a commencé de reprendre son antique importance à cause de ses gisements de plomb et de zinc: on s'y occupe aussi, comme au Laurion en Attique, de l'exploitation et du traitement des amas de scories rejetés hors des trous de mine par les anciens; une grotte à stalactites fort curieuse, qui traverse la montagne près de Domus Novas, a même été transformée en tunnel pour le service de ces mines à air libre. Depuis que la fièvre du gain rapide s'est emparée des populations et que les compagnies françaises, anglaises, italiennes, se sont fait distribuer le sol en concessions minières, Iglesias se change en cité d'aspect moderne, le village de Gonessa prend un air de ville, le petit havre de Porto Scuso, jadis à peine fréquenté par de rares caboteurs, est encombré de navires d'un faible tonnage qui viennent y chercher les 800,000 tonnes de minerai de plomb et les 100,000 tonnes de minerai de zinc extraites des mines du voisinage, pour les transporter dans la rade de Carlo-Forte, protégée des vents du large par les îles de San Pietro et de Sant' Antioco. Déjà ce port vient immédiatement pour le mouvement commercial après les deux autres grands ports de l'île, Cagliari et Porto Torres, l'escale de Sassari. Par malheur, les travaux des mines de cette île de la Sardaigne ont été fréquemment compromis par l'insalubrité du climat; plusieurs fois déjà l'exploitation de mines très-productives a dû être interrompue à cause de la mort de tous les travailleurs étrangers qu'avaient amenés les concessionnaires.

La pêche n'est pas accompagnée des mêmes dangers, puisque la proie poursuivie par le pêcheur vit surtout dans les golfes ouverts au libre vent marin. Certains parages sont extrêmement poissonneux, notamment la baie de Cagliari et les bras de mer à fond de roches cristallines qui serpentent dans l'archipel de la Maddalena et où les anciens venaient chercher les coquillages pourprés. En outre, la Sardaigne a les bancs d'anchois et de sardines ou «poissons sardes» qui visitent périodiquement ses rivages, et les convois de thons qui viennent s'emprisonner dans la «chambre de mort» des immenses madragues tendues à l'entrée des baies occidentales: on pêche jusqu'à 50,000 de ces animaux dans une seule saison; malheureusement les thons ne sont pas toujours réguliers dans leurs migrations: c'est même après qu'ils eurent disparu des côtes de l'Andalousie, vers le milieu du dix-huitième siècle, que les pêcheurs espagnols vinrent poursuivre les poissons sur les rivages de la Sardaigne. Outre la pêche de mer, les habitants du littoral ont celle des étangs; les filets tendus en travers des graus d'entrée fournissent en abondance des poissons de diverses espèces, surtout l'alose dans l'étang de Cagliari, le muge et l'anguille dans l'étang d'Oristano, la dorade et le brochet dans celui d'Alghero. L'industrie de la pêche a donc une grande importance dans l'île de Sardaigne, mais une très-forte part de ce travail est accaparée par des matelots venus du continent. Même les pêcheurs de la Maddalena sont d'origine corse; ceux de Carlo-Forte, dans l'île de San Pietro, sont des Génois immigrés, au commencement du dix-huitième siècle, de l'île africaine de Tabarca, occupée par leurs ancêtres quatre cents années auparavant: ces deux colonies parlent encore purement la langue de leurs aïeux. La pêche du corail, qui rassemble parfois jusqu'à deux cents embarcations dans le port d'Alghero, est un monopole exclusif des Italiens. Ce sont eux aussi qui viennent recueillir la pinna nobilis, coquillage dont le byssus soyeux sert à tisser des articles de vêtement. Il en est de même pour la navigation proprement dite. Quoique les eaux de la mer les environnent de toutes parts, les Sardes ne sont point un peuple de marins; ils redoutent les vagues et laissent volontiers le commerce maritime de leurs ports entre les mains des Génois et autres Italiens. C'est un fait remarquable que, sur près de 2,400 proverbes sardes recueillis par Spano, trois seulement se rapportent à la mer. Cette espèce d'aversion des insulaires sardes pour les flots qui baignent leurs rivages provient peut-être de ce que jadis ces flots étaient sillonnés surtout par les navires des conquérants et des pirates. Quant au commerce, il ne pouvait avoir grande importance, à cause de la faible population de l'île et de la ceinture de marais qui borde le littoral; de nos jours encore, quoique les échanges s'accroissent assez rapidement, ils sont, pour l'île entière, inférieurs à ceux d'un port méditerranéen de second ordre[128].

[Note 128:

Mouvement des ports de l'île entière en 1873: 11,256 nav., jaugeant 1,080,000 tonnes. » du port de Cagliari 2,472 » » 390,600 » Porto Torres 1,158 » » 149,000 » Carlo-Forte 1,636 » » 134,000 » La Maddalena 1,257 » » 107,500 » Torranova 772 » » 107,000 » ]

Les habitants du «cap» septentrional passent pour être plus intelligents, plus actifs, plus civilisés que ceux du «cap» méridional, et ne manquent pas de s'en vanter. Les gens de Sassari ne se disent point Sardes; ils laissent ce nom, pour eux un peu synonyme de barbare, aux habitants de l'intérieur et des côtes méridionales. Autrefois il y avait grande rivalité, et même de la haine, entre les Sardes du Nord et ceux du Midi, et les uns et les autres ne parlaient de leurs voisins qu'en termes de mépris: l'instinct de vendetta, qui divisait tant de familles et de villages, partageait aussi l'île entière en deux moitiés ennemies. Les traces de cette ancienne animosité persistent, mais aucune partie ne peut trop accabler l'autre du poids de sa supériorité, car si le cap de Sassari ou d'En-Haut (di Sopra) a certainement l'avantage par son agriculture, son industrie, ses traditions de liberté, en revanche le cap de Cagliari ou d'En-Bas (di Sotto) possède les mines les plus riches, les productions les plus diverses et la capitale de l'île tout entière.

De nos jours, comme au temps des Carthaginois, la cité de Caralis, dont le nom s'est à peine modifié pendant plus de vingt siècles, est le grand marché d'échanges entre les denrées de la Sardaigne et les articles manufacturés de l'étranger. Des temps puniques il ne lui reste rien que des idoles informes, et de l'époque romaine que de nombreuses grottes sépulcrales et les ruines d'un aqueduc, son amphithéâtre creusé dans le roc et déblayé par Spano; mais elle a toujours son excellent port, presque complètement entouré de maisons, et sa magnifique rade où les naufrages sont inconnus. Bien que Cagliari n'ait pas été longtemps sous la domination musulmane, elle est cependant l'une des villes d'Europe qui ont la physionomie la plus orientale à cause du grand nombre de ses maisons à coupoles et des moucharabys de forme inégale suspendus au-dessus des rues. Cagliari occupe une position commerciale excellente. Poste le plus avancé de l'Europe centrale du côté de l'Afrique, elle est à 200 kilomètres à peine des rives de Carthage, et les bateaux à vapeur peuvent en moins d'un jour accomplir la traversée; en outre, Cagliari est située sur le détroit qui réunit la mer de Sicile à celle des Baléares. La capitale de la Sardaigne ne peut donc manquer de grandir et d'accroître son importance commerciale, surtout quand elle aura drainé les marécages insalubres de ses environs et transformé en un immense jardin l'ancien bras de mer du Campidano qui s'étend au nord-ouest vers Oristano, la cité des potiers. Cette ville elle-même a été fort importante dans l'histoire des Sardes, puisqu'elle était au moyen âge la résidence des seigneurs les plus puissants de l'île, et qu'Éléonore, «juge» d'Arborée, y promulgua la célèbre charte du pays (carta de logu), qui devint le droit public de toute la Sardaigne; la fertilité de ses campagnes, son beau golfe profond, protégé à l'ouest par la péninsule de Tharros, où les Phéniciens avaient fondé leur emporium de commerce, ne manqueraient pas de rendre à Oristano toute sa prospérité d'autrefois si les marais n'assiégeaient la ville. Jadis on avait l'habitude d'allumer de grands feux autour des murs pendant la saison de «l'intempérie», afin de purifier ainsi l'atmosphère; mais ce moyen, qui pouvait avoir quelque utilité, ne remplaçait pas, pour l'assainissement de la contrée, les vastes forêts qui avaient valu à cette région de la Sardaigne son nom d'Arborea. On raconte que les marais de Nurachi, situés dans le Campidano Maggiore, au nord-est d'Orislano, font entendre parfois un bruit pareil au beuglement d'un taureau. Ce phénomène, produit sans doute par le passage de l'air dans l'issue d'une caverne souterraine, n'est point spécial à la Sardaigne: on en cite plusieurs exemples dans les marais de la côte dalmate.

La rivale de Cagliari, Sassari la charmante, qu'entourent des plantations d'oliviers, des jardins, des maisons de plaisance, a seule, parmi les villes sardes, la gloire d'avoir été l'une des républiques d'Italie. Elle a gardé de cette époque de liberté un entrain naturel, un élan d'initiative qui ne se retrouve point ailleurs; mais elle a, relativement à Cagliari, le grand désavantage d'être éloignée de la mer; une zone de terrains bas et marécageux l'en sépare. Elle pourrait expédier ses denrées par le port d'Alghero et l'admirable havre de Porto Conte, qui s'ouvre au sud des montagnes de la Nurra, mais la plus grande facilité des communications lui a fait choisir son port sur la plage vaseuse du golfe d'Asinara; Porto Torres, tel est le nom du village d'embarquement, n'est que la ruine d'une antique cite romaine, «géant mal enseveli,» dit Mantegazza, car du sol fangeux et des forêts de roseaux on voit surgir les arcades d'un puissant aqueduc et les robustes colonnes du temple de la Fortune, que les indigènes nomment le «Palais du Roi Barbare». Ce vieux port romain, ouvert sur la mer de Corse dans la direction de la France et de Gênes, rendra certainement de grands services, surtout pour le commerce des huiles, que les campagnes de Sassari produisent en quantités considérables, et pour celui des vins que, du haut de son plateau montagneux, expédie la riche bourgade de Tempio, aux maisons éparses, toutes construites en granit gris; toutefois Porto Torres a le désavantage de ne pouvoir communiquer avec l'Italie péninsulaire que par le détroit périlleux de Bonifacio. Aussi la Sardaigne qui ne possédait sur la côte orientale que le petit port de Tortoli, s'en est-elle donné récemment un nouveau. Il a suffi pour cela de rattacher le réseau des routes à la baie de Terranova, le bourg sarde le moins éloigné de Livourne et de Civita-Vecchia[129]. A l'endroit où s'élève aujourd'hui la petite ville, se trouvait probablement la cité d'Olbia, qui du temps des Romains n'eut pas moins de 150,000 habitants. Les Sardes, et avec eux tous les Italiens, espèrent que Terranova redeviendra le grand «emporium» de l'île[130]. Le port est trop étroit et trop peu profond à l'entrée, mais il est admirablement abrité et précédé du côté du large par d'excellentes rades. En outre, les mouillages de l'archipel de la Maddalena, qui se trouvent à proximité de Terranova, pourraient recevoir des flottes entières dans les mauvais temps. En plaçant la gare terminale du chemin de fer en face de Rome, les habitants de l'île comptent rapprocher la Sardaigne de la métropole, la retourner, pour ainsi dire, et porter son activité du côté de l'Orient. Quoi qu'il en soit de ces espérances, il n'y aura point d'améliorations sérieuses pour la Sardaigne, tant que ses funestes étangs n'auront pas été assainis, tant que le drainage n'aura pas «transformé en pain le poison des marais».

[Note 129: Chemins de fer de l'île en 1875:

Cagliari a Oristano, et embranchement d'Iglesias 151 kilom. Sassari à Porto Torres 20 » » à Terranova 85 » ____________ 256 kilom. ]

[Note 130: Communes principales de la Sardaigne en 1872:

Cagliari 31,000 hab. Sassari 25,000 » Tempio 10,500 » Alghero 8,400 » Ozieri 7,150 » Oristano 6,500 » Iglesias 6,200 » Terranova 2,500 » ]

IX

LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE L'ITALIE.

Il est impossible de juger une nation autrement que par ses oeuvres collectives, car elle comprend dans son sein tous les extrêmes; du travail forcené à la paresse sordide, de la moralité la plus scrupuleuse à l'avilissement le plus abject, toutes les gradations se succèdent; la diversité des individus est infinie. Mais la résultante générale de ces millions de vies diverses se voit nettement par l'état politique et social des populations et par l'empreinte qu'elles laissent sur la terre qui les porte.

Depuis que l'Italie a repris sa place parmi les nations indépendantes, nul homme sincère ne saurait nier qu'elle semble destinée à faire grande figure en Europe. Déjà l'oeuvre de sa restauration politique a fait surgir des hommes tout à fait hors ligne par l'intelligence des événements et la pénétration des caractères, par le courage, le zèle infatigable, la persévérance, le dévouement magnanime. Il en est même qui ont mérité le nom de héros et que la postérité placera certainement au nombre de ceux dont l'existence est une gloire pour le genre humain tout entier. Peut-être, après ce grand effort des révolutions préliminaires et de l'émancipation politique définitive, l'Italie retombera-t-elle pour un temps dans une sorte d'affaissement moral. C'est là un phénomène qui se produit constamment dans la des vie nations après toutes les périodes de grandes crises; mais aux générations qui se reposent épuisées succèdent les générations avides de travaux et de luttes; il n'y a donc point à s'inquiéter outre mesure d'une diminution momentanée dans les énergies apparentes du peuple italien.

Pour les sciences et les arts, la patrie de Volta, de Cialdi, de Secchi, de Rossini, de Verdi, de Vela, n'est-elle pas déjà dans des conditions d'égalité avec les nations les plus avancées de l'Europe? L'Italien peut commencer maintenant à parler sans honte des deux grands siècles de la Renaissance, car il vient d'entrer dans une deuxième période de rénovation; à côté des grands noms du passé, il peut se hasarder à en citer d'autres appartenant à la période contemporaine; à la suite des recherches scientifiques et des inventions d'autrefois, il peut en placer de non moins remarquables qui sont de notre siècle. L'Italie a des peintres et des architectes habiles, de grands sculpteurs, des musiciens incomparables. Ses ingénieurs se distinguent par des travaux hydrauliques de canaux, de ponts, de digues, de brise-lames que les étrangers viennent étudier de loin. Ses physiciens, ses météorologistes, ses géologues, ses astronomes, ses mathématiciens ont parmi eux quelques-uns des plus grands noms de la science moderne, et la fréquentation très-assidue des universités promet des élèves qui continueront l'œuvre de leurs devanciers. Une Société de géographie, qui s'est en peu d'années placée au premier rang parmi les sociétés-sœurs de l'Europe, aide par ses publications et ses encouragements à l'exploration du globe, et nombre de voyageurs et de naturalistes italiens, dans l'Amérique du Sud, en Abyssinie, dans l'Asie centrale, au Japon, dans l'archipel de la Sonde, en Papuasie, ont repris le travail de découverte qui fit la gloire de leurs ancêtres vénitiens et génois. Il n'est donc pas juste de répéter avec ironie, comme on le fait souvent: «L'Italie est faite, mais les Italiens restent à faire!» Par la valeur de ses individus, ainsi qu'on peut le constater facilement en pénétrant dans une foule et en observant son attitude, en écoutant son langage, la péninsule latine n'est point inférieure aux autres pays d'Europe; si même elle a pu se constituer, c'est parce que les hommes d'une forte trempe n'y manquaient point.

On sait que, par le nombre proportionnel des habitants, l'Italie est une des contrées de l'Europe qui se placent au premier rang; elle n'est dépassée à cet égard que par la Saxe, la Belgique, la Néderlande et les îles Britanniques[131], et pourtant elle a de vastes étendues presque inhabitables, les hauts Apennins et toute la région marécageuse du littoral, en Toscane, dans le Latium, dans le Napolitain, en Sardaigne. Mais l'accroissement de la population italienne n'est pas aussi rapide que celui de la Russie, de l'Angleterre, de l'Allemagne; à cet égard, elle représente à peu près la moyenne de l'Europe: sa période de doublement est d'un siècle environ, tandis qu'elle est de cinquante ans en Russie et de deux siècles en France. C'est en deux des provinces les plus pauvres de l'Italie, la Pouille et la Calabre, que les naissances sont le plus nombreuses, en deux des provinces les plus riches, les Marches el l'Ombrie, qu'elles sont le plus rares en proportion. La vie moyenne de l'Italien n'atteint pas trente-deux ans. Ainsi, par le seul fait de sa plus courte vie d'adulte, l'habitant de la Péninsule ne peut fournir que le tiers ou le quart du travail que donne l'Anglais ou le Français.

[Note 131: Population kilométrique on 1872:

Saxe 171 hab. Belgique 161 » Néderlande 101 » Iles Britanniques 91 » Italie 90 » France 68 » ]

Encore de nos jours, l'activité matérielle de l'Italie se porte plus vers l'agriculture et l'exploitation des richesses naturelles du sol et de la mer, gisements miniers, salines, poissons et corail, que vers l'industrie proprement dite. La contrée a plus des cinq sixièmes de sa surface en plein rapport, quoique les rochers et les montagnes occupent une grande partie du territoire[132]. Les céréales, qui sont les principales cultures, ne fournissent pas assez pour la consommation du pays; mais d'autres produits suffisent pour alimenter une exportation considérable. L'Italie est le premier pays du monde pour la production des huiles, ses bois et ses forêts d'oliviers couvrant une superficie totale de plus de 500,000 hectares; malheureusement la qualité de la denrée n'est pas toujours en raison de sa quantité. Pour les fruits de table, figues, raisins, amandes, oranges, l'Italie est également en tête des pays d'Europe. Elle les dépasse aussi par l'abondance des châtaignes, qu'elle récolte dans ses forêts des Apennins et des Alpes. Enfin, la prééminence lui appartient encore pour la culture du mûrier et la production des cocons; pour cette denrée précieuse, elle a distancé quatre fois la France: on croit même, quoique cette hypothèse repose sur des statistiques un peu hasardées, qu'elle a été exceptionnellement, en 1873, la supérieure de la Chine centrale pour la production des soies. A elle seule elle fournirait le tiers de la soie du monde entier[133]. La Péninsule mérite toujours le nom antique d'Œnotrie, que lui avaient valu ses vins; toutefois ses viticulteurs sont encore loin d'avoir égalé ceux de France pour l'habileté des procédés; ils ont encore de grands progrès à faire, excepté dans certaines parties de l'Italie continentale et de la Sicile, où se trouvent des vignobles renommés. Quant à la culture semi-tropicale du coton, elle n'a qu'une très-faible importance économique. L'élève du bétail et des animaux domestiques, en général, est une source de richesses beaucoup plus sérieuse,[134], mais c'est pour certaines espèces de fromages seulement que les fermes de l'Italie se distinguent en Europe par l'excellence de leurs produits[135].

[Note 132: Superficie approximative du territoire agricole de l'Italie:

Céréales 12,000,000 hectares. Forêts et bois 5,150,000 » Pâturages 5,900,000 » Prairies 1,200,000 » Olivettes 600,000 » Châtaignerais 600,000 » Rizières 150,000 » Terrains incultes, étangs 4,000,000 »

Superficie totale 29,600,000 hectares. ]

[Note 133: Production des soies gréges dans le monde:

1873. 1874.

Italie 3,125,000 kilogr. 2,860,000 kilogr. Chine (exportation) 3,106,000 » 3,680,000 » Japon 718,000 » 550,000 » Bengale 486,000 » 425,000 » Orient musulman et Géorgie 658,000 » 940,000 » France 550,000 » 731,000 » Espagne 130,000 » 140,000 » Grèce 18,000 » 13,000 » ]

[Note 134: Surface des terrains de culture et valeur approximative des produits de l'agriculture italienne, en 1869, d'après Maestri:

Terres labourables, vignobles et vergers 11,035,100 hect.:

Céréales: blé, riz, maïs, etc. 75,000,000 hectol. 2,100,000,000 fr. Pommes de terre 10,000,000 » 50,000,000 Vins 30,000,000 » 1,100,000,000 Fruits ? ? Mûriers (soie)? ? 460,000,000 Chanvre, lin, coton, etc. 75,000,000 kilogr. ? Tabac 3,300,000 » ?

Olivettes 555,000 hect. Huile 1,700,000 kilogr. 220,000,000 Châtaigneraies 585,000 » Châtaignes 5,400,000 hectol. ? Forêts 4,158,350 » Bois ? ? Prairies 1,173,450 » Foin, produits du bétails, etc. ? Pâturages 5,397,450 » ]

[Note 135: Animaux domestiques, en 1869:

Bœufs et vaches 3,700,000 Buffles 40,000 Chevaux, ânes et mulets 1,400,000 Brebis 8,500,000 Chèvres 2,200,000 Cochons 3,700,000 ]

L'exploitation des mines de fer dans l'île d'Elbe, des marbres et des granits dans les grandes Alpes et les Alpes Apuanes, du borax et de l'acide borique dans le Subapennin toscan, du plomb et du zinc dans la Sardaigne, du soufre dans la Sicile, forment la transition entre la simple extraction des trésors du sol et l'industrie proprement dite[136]. Celle-ci comprend toutes les spécialités du travail moderne, depuis la fabrication des épingles jusqu'à celle des locomotives et des grands navires; mais l'Italie n'a de prééminence que pour certains produits de luxe, les chapeaux de paille fine, les camées, les marbres et les bois incrustés, les objets en corail, les verroteries, et pour certaines préparations culinaires, pâtes et salaisons. Cependant l'industrie des soies a pris récemment en Italie une grande activité: Milan est devenue pour Lyon une rivale dangereuse; la fabrication des soies ouvrées y est constamment en progrès et ses produits sont fort recherchés par la Suisse et l'Allemagne. Les fabriques de lainages se comptent par centaines dans la province de Novare, à Biella surtout, et livrent au commerce des produits fort appréciés. Les manufactures de coton prennent de l'extension, mais elles sont encore inférieures en nombre à celles de l'Espagne et ne possèdent qu'un demi-million de broches, pas même la dixième partie de ce que possède la France. Quant aux tissus de lin et de chanvre, ils se font encore principalement à la main dans toute l'Italie. En dehors de la filature des étoffes, la grande industrie manufacturière, avec ses usines, qui sont des cités, et son peuple de machines en mouvement, est encore faiblement représentée dans l'Italie du Nord et, si ce n'est à Naples, tout à fait inconnue dans l'Italie méridionale. Les ouvriers, d'ailleurs nombreux, puisqu'ils forment un septième de la population, sont en grande majorité des artisans travaillant chez eux ou dans de petits ateliers; ils n'ont pas encore été saisis par l'immense engrenage de la division du travail pour être groupés en armées au service de la vapeur et de tout le mécanisme qu'elle met en mouvement. Il en résulte que, dans l'histoire contemporaine des luttes économiques, l'Italie ne présente pas les mêmes phénomènes que la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre. Mais cette différence va s'atténuant de jour en jour, car la plupart des petites industries, avec leurs ateliers éparpillés et leurs ouvriers travaillant en chambre ou sur la voie publique, sont condamnées à disparaître devant la formidable usine.

[Note 136: Produits des mines et salines, exploitées par 50,000 mineurs (en 1869) 54,000,000 fr.

Sel 388,400 tonnes. Soufre 181,300 » Minerai de fer 178,475 » ]

Le commerce de la péninsule italienne est destiné à passer par des transformations analogues à celles de l'industrie. Quoique la flotte mercantile de l'Italie soit fort considérable et qu'elle le cède en importance seulement aux flottes des îles Britanniques, des États-Unis, de l'Allemagne et de la France, quoiqu'elle ait même un énorme personnel de marins et de pêcheurs, près de 200,000 individus, son activité commerciale est loin d'être en rapport avec son tonnage[137]. Si ce n'est à Gênes, qui ressemble par son esprit de spéculation aux grands ports du nord de l'Europe, et qui possède avec les villes voisines les trois quarts de la flotte nationale de commerce, l'immense outillage de navigation maritime ne sert à l'Italie que pour des expéditions de petite pêche et pour le trafic du cabotage méditerranéen. Les navires italiens qui se hasardent en plein Océan sont relativement peu nombreux; avant l'année 1845, leur pavillon ne s'était pas encore montré dans l'océan Pacifique, et de nos jours encore on le voit rarement dans les mers de l'extrême Orient. C'est là un sujet d'inquiétude pour les patriotes et ils font une propagande active pour décider les commerçants des ports à entrer en relations directes d'affaires avec les pays d'outre-mer. Il est vrai que, par sa position au centre de la Méditerranée, l'Italie a le privilége assuré de pouvoir prélever sa part de tous les échanges qui s'opèrent entre les rivages opposés de son bassin maritime; elle profitera nécessairement de tous les accroissements en population et de tous les progrès en industrie qui s'accompliront en Afrique, de l'Égypte au Maroc; mais les routes terrestres qui ne passent point sur son territoire la priveront d'un élément de trafic fort important. On peut affirmer, sans crainte d'erreur, que le chemin de fer de Calais et d'Anvers à Salonique et à Constantinople, future grande voie transversale de l'Europe, enlèvera aux ports de l'Italie une part considérable de leurs échanges. Le petit nombre de bateaux à vapeur dont les armateurs italiens disposent les met aussi dans une situation de grande infériorité relativement à leurs rivaux de Trieste, de Marseille et de l'Angleterre. Eux-mêmes sont obligés de s'adresser à l'étranger pour l'expédition des marchandises précieuses; un quart seulement du commerce extérieur se fait sous pavillon national. Marins et navires ne fournissent par homme et par tonne qu'une faible quantité du travail qu'ils produiraient ailleurs.

[Note 137: Statistique de la navigation de l'Italie en 1873:

Flotte commerciale (voile et vapeur) 10,845 nav. jaug. 1,046,500 tonnes. » » à vapeur 133 » 48,600 » Mouvement de la navigation 239,785 » 21,703,400 » » des navires à voiles 207,114 » 9,481,300 » » des navires à vapeur 32,671 » 12,222,100 » » des navires sous pavillon italien 221,598 » 14,687,000 » » » anglais 5,805 » 3,509,200 » » » français 4,457 » 1,673,600 » » » autrichien 2,196 » 605,800 » » » grec 1,524 » 261,600 » Marins et pêcheurs 190,000 » ]

Le grand mouvement maritime du pourtour des côtes italiennes pourrait faire illusion sur le mouvement réel des échanges dans la Péninsule. La forme allongée de l'Italie, les remparts de montagnes qui obstruent les communications à l'intérieur, le manque de voies navigables, ont rejeté le commerce sur le littoral, et c'est précisément en raison de l'activité des ports que les chemins éloignés de la mer restent infréquentés. Mais ce manque d'équilibre commercial entre la côte et les contrées de l'intérieur s'atténue graduellement. Sous l'influence des événements politiques et du travail industriel, la géographie de l'Italie s'est complétement modifiée; les traits du relief et des contours de la Péninsule ont pris une autre valeur et le rôle qu'ils ont à remplir de nos jours est tout différent de celui qui leur appartint pendant l'histoire des siècles passés.

Les routes, les chemins de fer ont été les principaux agents de ce nouvel aménagement géographique. C'est avec un grand sens que les Italiens ont donné à l'une de leurs provinces les plus populeuses le nom d'une route qui la traverse dans toute sa longueur: l'importance des grandes voies dans le développement historique des nations est tellement capitale, que l'Émilie peut être, en effet, considérée comme redevable de sa prospérité à la voie Émilienne; toutes ses grandes villes, de l'Adriatique au Pô, reçoivent le flot de vie par cette artère qui les relie les unes aux autres. Et dans l'Italie du Nord, l'histoire de la forteresse de Vérone et de tous les champs de bataille qui l'entourent, ne témoigne-t-elle pas du rôle immense que remplit une simple route dans les destinées des peuples?

La révolution géographique la plus importante que les voies de communication aient opérée dans l'intérieur de la Péninsule, est celle de la subjugation des Apennins, de même que pour les rapports de l'Italie avec l'étranger le fait le plus considérable est la percée des Alpes[138]. Les Apennins, qui partageaient autrefois l'Italie en un grand nombre de bassins séparés ayant d'autres débouchés commerciaux, une destinée politique différente, ne sont plus qu'un obstacle très-amoindri entre les deux versants de la Péninsule. Outre les grandes routes carrossables, cinq chemins de fer franchissent déjà l'Apennin, entre Turin et Savone, Milan et Gênes, Bologne et Florence, Ancône et Rome, Naples et Foggia; d'autres lignes de rails, s'avançant de part et d'autre, vont se rejoindre prochainement dans les galeries souterraines ou sur les cols de la montagne. Bien plus encore qu'au génie de ses hommes d'État, et même qu'au dévouement de ses patriotes, l'Italie doit sa grande évolution politique à ces chemins de fer et aux nouvelles conditions qui en résultent. Lorsque tous les Italiens, Lombards, Piémontais et Génois, Florentins, Romains et Romagnols, ne furent plus séparés matériellement et purent s'établir dans toute ville de la Péninsule aussi facilement que dans leur lieu natal, la patrie était fondée. Les ingénieurs avaient déjà fait l'unité de l'Italie lorsqu'ils eurent relié les unes aux autres les voies ferrées de Civita-Vecchia, de Naples, d'Ancône et de Florence, sur ce même emplacement d'où les Romains avaient autrefois lancé vers le monde leurs grands chemins pavés.

[Note 138: Commerce de l'Italie avec l'Austro-Hongrie:

1861 67,000,000 fr. 1872 447,000,000 » ]

Le chemin de fer qui longe le rivage de l'Adriatique, de Rimini à Brindisi et à Otrante, et qui fait partie de la ligne commerciale de Londres à Suez et à Bombay, a fait aussi un grand changement dans la géographie de la Péninsule. Jusqu'à maintenant, le côté occidental de l'Italie, celui qui possède l'Arno, le Tibre, le Garigliano, celui dont le littoral a le privilège des golfes, des ports et des archipels, avait été la moitié vivante de la presqu'île proprement dite: c'est là que se trouvaient les grands marchés, les villes opulentes, les centres de civilisation, les lieux de rendez-vous pour les étrangers. Mais voici que la voie ferrée a tout à coup reporté l'axe du commerce sur la côte orientale de la Péninsule. Les villes de premier ordre n'y sont pas encore nées, mais c'est déjà l'un des principaux chemins de l'ancien monde, et des milliers de voyageurs qui viennent de faire le tour de la Terre y passent sans se détourner de leur route pour visiter Naples, Rome ou Florence, de l'autre côté des Apennins[139].

[Note 139: Voies de communication d'Italie:

Canaux et rivières navigables (1874) 2,990 kilomètres. Grandes routes nationales et provinciales, etc. 130,000 » Chemins de fer (1875) 7,850 » Recettes des chemins de fer (1874) 140,000,000 francs. ]

L'ensemble des échanges de l'Italie avec le reste du monde s'élève par terre et par mer, y compris le mouvement de transit, à un total moyen un peu inférieur à trois milliards de francs, soit à plus de 100 francs par tête[140]. Le progrès commercial est très-grand, puisque en douze années le mouvement des échanges a doublé; mais, en proportion des autres nations européennes, il reste encore beaucoup à faire; pour son activité commerciale l'Italie n'est pas seulement dépassée par l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Austro-Hongrie et la Russie, elle est également l'inférieure de contrées d'une faible étendue, telles que la Belgique et la Hollande. Plus du quart du commerce de l'Italie se fait avec la France, et près d'une moitié avec l'Angleterre, l'Austro-Hongrie et la Suisse; le quart restant se répartit d'une manière fort inégale entre les divers pays du monde. Ainsi, tandis que les rapports commerciaux de l'Italie avec l'Espagne sont presque insignifiants, ils sont assez actifs et croissent rapidement avec la Turquie et les anciens États barbaresques; récemment encore les navires italiens ne se hasardaient au delà du seuil de Gibraltar que pour cingler vers l'estuaire de la Plata, mais ils savent maintenant prendre le chemin des États-Unis et même remplacer les bâtiments américains dans le commerce international; des naturalistes et des commerçants envoyés par la ville de Gênes explorent maintenant la Nouvelle-Guinée, les Moluques et les archipels voisins pour y découvrir de nouveaux débouchés de trafic. La lecture des tableaux statistiques de la Péninsule prouve que chaque année se réalisent de très-grands progrès dans les relations commerciales de l'Italie avec les terres lointaines.

[Note 140: Commerce extérieur de l'Italie:

Importation. Exportation. Total.

1862 830,029,350 fr. 577,468,350 fr. 1,407,497,700 fr. 1872 1,186,600,000 » 1,167,200,000 » 2,353,800,000 » 1873 1,286,700,000 » 1,133,100,000 » 2,419,800,000 » (avec transit). 1,469,956,000 » 1,307,714,000 » 2,777,670,000 »

Articles de commerce les plus importants, en 1872:

Importation. Exportation.

1° Soie brute 49,760,000 fr. 406,686,000 fr. » manufacturée 127,813,000 » 24,774,000 » 2° Mercerie, quincaillerie 90,415,000 » 117,793,000 » 3° Denrées coloniales; sucs végétaux, etc. 146,481,000 » 58,410,000 » 4° Céréales, farines et pâtes 123,392,000 » 74,189,000 » 5° Coton brut et manufacturé 157,591,000 » 20,172,000 » 6° Pierres, terres, charbons 58,018,000 » 43,207,000 »

Ordre d'importance des différentes contrées dans le commerce italien, en 1871:

Importation. Exportation.

1° France et Algérie 201,868,000 fr. 402,309,000 fr. 2° Angleterre 282,865,000 » 142,654,000 » 3° Austro-Hongrie 172,574,000 » 198,371,000 » 4° Suisse 52,009,000 » 156,931,000 » 5° États-Unis 50,745,000 » 31,855,000 » 6° Turquie 49,478,000 » 10,979,000 » _______________ _________________ Commerce total 963,698,000 fr. 1,085,460,000 fr. ]

Le fléau de l'Italie est la misère sous laquelle des millions de ses cultivateurs sont accablés, même dans les campagnes les plus fécondes, comme celles de la Lombardie et de la Basilicate maritime. Privés de terres qui leur appartiennent, incertains du salaire qui viendra, ces paysans vivent en d'affreux taudis où l'air même n'arrive que souillé. En tenant compte de ce que père, mère et enfants peuvent gagner dans les saisons les plus favorables, il se trouve que ce gain ne suffit même pas à fournir le pain nécessaire à toute la famille; aussi le repas consiste-t-il en châtaignes, en polentas de maïs, en pâtes de farines avariées; rien ne reste du salaire pour le vêtement, pour l'ameublement ou l'ornement de la cabane, pour l'achat de remèdes, trop souvent nécessaires! Le rachitisme et toutes les maladies causées par l'insuffisance de nourriture sont très-communes, et la mortalité des enfants est considérable. L'émigration, qui enlève à la Péninsule un si grand nombre de ses fils pour les envoyer à la Plata, au Pérou, aux États-Unis, en France, en Suisse, en Algérie et à Tunis, en Turquie et en Égypte, est donc un double bienfait. Elle fournit du pain à ceux qui partent et par les lettres et les envois d'argent relève les espérances de ceux qui restent. On dit que sur le demi-million d'Italiens qui se trouvent à l'étranger, une centaine de mille s'occupent d'art sous une forme ou sous une autre, soit comme musiciens, peintres et sculpteurs, soit comme chanteurs des rues et porteurs d'orgues de Barbarie.

L'ignorance, compagne ordinaire de la misère, est encore fort grande dans presque toutes les provinces de la Péninsule. On ne peut mesurer, il est vrai, l'état relatif de l'éducation dans les différents pays que par le nombre des écoles et de ceux qui savent lire et écrire, et si l'on s'arrête à cette indication superficielle, on risque fort de se tromper, car, grâce aux avantages d'une longue civilisation transmise par l'hérédité, les cultivateurs toscans et napolitains auxquels tout grimoire alphabétique est inconnu n'en ont pas moins beaucoup plus d'esprit et de savoir-vivre que des paysans du Nord relativement instruits. Toutefois c'est un grand malheur pour l'Italie que l'ignorance des rudiments mette une part si considérable de sa population en dehors de toute lutte pour le progrès intellectuel. Encore moins de la moitié des hommes faits ont sondé les mystères de l'alphabet; les trois quarts des femmes sont classées parmi les analfabeti, et bien que, d'après la loi, toute commune doive être pourvue d'une école, il en est encore plusieurs milliers qui n'ont pas reçu la visite de l'instituteur[141]. Au lieu de la proportion normale de 1 habitant sur 6 ou 7 suivant les cours de l'école, la proportion des élèves n'est que de 1 sur 15. Une seule province, le Piémont, présente un nombre d'alfabeti supérieur à celui des ignares et c'est précisément la partie de l'Italie qui, de gré, de ruse ou de force, a fini par s'annexer les autres. Et tandis que les écoles tardent à s'ouvrir en Italie, les vieilles mœurs de violence et de meurtre se maintiennent encore. En 1874, le ministre de l'intérieur Cantelli évaluait le nombre moyen des homicides à 3,000 par an, à 4,000 celui des vols à main armée, à 30,000 celui des luttes avec blessures. Plus de 150,000 Italiens sont ammoniti, c'est-à-dire soumis ou condamnables au domicile forcé.

[Note 141: État de l'instruction publique en Italie:

Écoles primaires, en 1873 43,380 fréq. par 1,659,107 enfants. Écoles d'adultes, en 1869 4,619 » 153,235 personnes. Écoles secondaires, lycées et gymnases, etc. 512 » 25,408 » Universités 20 » 8,510 » Nombre des conscrits analfabeti, 1872 56,7 sur 100. » fiancés » 1868 59 hommes, 78 femmes sur 100. Communes dépourvues d'écoles, 1870 6,401 Instituteurs dépourvus de diplômes, 1870 8,440 ]

Une des causes principales d'arrêt ou de retard de développement pour le peuple italien est le désarroi constant des finances d'État et le lourd fardeau d'impôts vexatoires qui en est la conséquence. Il est vrai que, proportionnellement à la France, toute dette nationale peut sembler légère: celle de l'Italie dépasse dix milliards, ce qui est déjà une somme prodigieuse, d'autant plus qu'elle s'est accumulée pendant la durée de moins d'une génération; en outre, elle s'augmente régulièrement chaque année d'un déficit variant de 120 à 500 millions de francs. Les recettes s'accroissent, mais les dépenses augmentent dans la même proportion et par suite l'écart devient de plus en plus inquiétant. L'aggravation des tarifs douaniers, les impôts sur la consommation, la loterie, la vente des biens d'église ne comblent point le déficit. Les 600 millions que l'on propose d'obtenir en capitalisant les propriétés appartenant aux écoles et aux hôpitaux, ne seraient qu'un expédient temporaire: l'entretien d'une armée considérable, que le gouvernement ne parvient pourtant pas à organiser d'une manière efficace, le manque de suite dans les entreprises, des prodigalités injustifiables, des actes nombreux d'improbité dans l'administration ne permettent pas au système financier de l'Italie de reprendre son équilibre. Le crédit national est fortement ébranlé, et le papier-monnaie, qui circule à cours forcé depuis 1866, n'a jamais été accepté qu'à perte.

La situation besoigneuse de l'Italie la met forcément, beaucoup plus qu'elle ne voudrait se l'avouer, sous la dépendance de l'étranger. Pour ménager et consolider son crédit, pour assurer les emprunts et le service de la dette, il lui faut nouer avec les capitalistes d'Europe des négociations qui ne sont pas toujours d'ordre purement financier[142]. En outre, l'état défectueux des forces militaires et navales oblige le gouvernement italien à s'appuyer, suivant les circonstances, sur l'une ou l'autre puissance européenne. Quoi qu'en dise un mot fameux, l'Italie n'a point «fait par elle-même»; c'est à d'habiles alliances qu'elle a dû de se constituer politiquement, et c'est encore en dehors de ses frontières qu'elle doit chercher un point d'appui. Jusqu'à maintenant elle n'a jamais marché dans une fière indépendance.

[Note 142:

Dépenses du trésor italien en 1861 605,173,000 fr. 1875 1,542,600,000 fr. Recettes » » 458,322,000 » » 1,309,600,000 » _______________ _________________ Déficit » » 146,851,000 fr. » 233,000,000 fr.

Total de la dette » 2,500,000,000 » » 10,060,000,000 » Billets à cours forcé » 1,484,400,000 » ]

L'unité de l'Italie n'est même pas tout à fait complète. Le pape, qui put jadis se qualifier de «soleil parmi les lunes terrestres, empereurs et rois», a perdu tout pouvoir politique dans ses anciens États. Ce n'est plus en souverain, mais en hôte, qu'il réside encore au Vatican, et l'argent que lui offre le gouvernement italien, et que d'ailleurs il n'a cessé de refuser, n'est pas un tribut, mais une gracieuseté. Néanmoins le pape, quoique désarmé, n'est pas sans pouvoir et sa seule présence est un obstacle considérable au solide établissement de l'État d'Italie. La destitution temporelle du souverain pontife n'a point été acceptée par l'immense majorité des croyants catholiques; ceux de la Péninsule, aussi bien que ceux de toute l'Europe et du monde, protestent et ne laissent passer aucune occasion de s'attaquer au nouvel ordre de choses. L'Europe politique se trouve ainsi beaucoup trop directement intéressée aux affaires intérieures de l'Italie pour qu'elle ne soit pas tentée souvent d'intervenir: il y a là un grand danger que toutes les habiletés diplomatiques ne parviendront peut-être pas à conjurer. Ce coin de terre, ce palais, ce jardin qui restent à leur maître sont comparés par les zélateurs de la papauté au point fixe que cherchait Archimède, et suffisent, disent-ils, pour appuyer le levier qui soulèvera le Monde. Quoi qu'il en soit, il y aura lutte, et ce n'est pas dans la Péninsule seulement qu'auront lieu les péripéties du conflit.

On ne saurait douter que l'Italie ne sorte tôt ou tard de cette fausse position qui fait de sa capitale le chef-lieu d'un État indépendant, et en même temps le siége d'un gouvernement théocratique auquel obéissent tous les catholiques du monde. Cette contradiction est destinée à disparaître d'autant plus tôt que, parmi les grandes agglomérations européennes, l'Italie est précisément une de celles qui, par la force même des choses, garderont le plus longtemps leur individualité nationale. Tard venus dans l'assemblée des peuples centralisés, les Italiens tiennent d'autant plus à leur patrie qu'ils l'ont fondée depuis un temps plus court: elle est pour eux une conquête dont ils ne voudront pas se dessaisir, surtout tant qu'elle restera inachevée et que plusieurs terres italiennes manqueront au groupe des provinces unies. La précision singulière avec laquelle sont dessinés les contours géographiques de la Péninsule aidera d'ailleurs les Italiens à garder leur sentiment national dans son intensité. Le mur des Alpes restera devant leurs yeux comme un symbole, longtemps après que les routes et les chemins de fer en auront escaladé ou sous-franchi tous les cols importants. Mais, par cela même que la nationalité italienne est nettement limitée et qu'elle a toute chance de se maintenir avec plus de persistance que d'autres à frontières moins précises, elle a moins de force d'expansion. Si l'on excepte le mouvement d'émigration vers les contrées de la Plata, le rôle de l'Italie reste essentiellement méditerranéen: il s'exerce à peine sur le versant extérieur des Alpes, moins encore en dehors des portes de Suez et de Gibraltar. A Tunis, en Égypte, la langue italienne, représentée par ses divers patois, peut acquérir une certaine prépondérance, mais, dans le reste du monde, elle a peu de chances de pouvoir lutter avec l'anglais, le français, l'espagnol, l'allemand et le russe. Le beau parler de Dante n'est certainement point celui qu'emploieront les peuples comme langage universel.

X

GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.

D'après le Statut fondamental du royaume, promulgué au mois de mars 1848, l'Italie est une monarchie héréditaire et représentative. Appliquée d'abord aux seuls États du roi de Sardaigne, la charte constitutionnelle a été graduellement étendue, après chaque nouvel agrandissement du royaume, à la Lombardie, à la Toscane, à l'Émilie et aux Marches, au Napolitain et à la Sicile, à la Vénétie, puis à Rome et à sa province.

Le Statut, comme la plupart des documents de même nature, garantit à tous les «régnicoles» l'égalité devant la loi, la liberté individuelle, l'inviolabilité du domicile. La presse est libre, «mais une loi en réprime les abus.» Le droit de réunion est reconnu, mais non quand il s'agit «d'assemblées tenues dans un lieu ouvert au public;» tous les citoyens jouissent également des droits civils et politiques et sont admissibles à toutes les fonctions civiles et militaires, «sauf les exceptions déterminées par les lois».

Le roi est seul chargé du pouvoir exécutif, mais toutes les lois, tous les actes du gouvernement doivent être revêtus de la signature d'un ministre. Le roi, chef suprême de l'État, commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, conclut les traités de paix, d'alliance et de commerce, à la seule condition d'en rendre compte aux Chambres «quand l'intérêt et la sûreté de l'État le permettront;» cependant les traités qui impliquent un accroissement de charges financières ou des changements de territoire n'ont de force qu'après avoir obtenu l'assentiment des Chambres. Le roi nomme à toutes les charges de l'État, désigne les sénateurs du royaume, dissout la Chambre des députés, fait exercer la justice en son nom, possède le droit de grâce et de commutation des peines. Il a l'usage de tous les biens de la Couronne et peut disposer de son patrimoine privé, soit par acte entre vifs, soit par testament, sans s'astreindre aux règles des lois civiles, qui limitent les quotités disponibles. Le traitement que la nation fait au roi et les apanages des princes de la famille royale dépassent vingt millions de francs par budget annuel.

Le nombre des sénateurs n'est pas limité. Le roi les choisit parmi les dignitaires religieux, civils et militaires, les fonctionnaires de tout ordre, les personnes riches qui payent à l'État plus de 3,000 francs d'impôt et tous ceux qu'il juge avoir illustré la patrie par des services ou des mérites éminents. Pour briguer une place au Sénat, il faut avoir au moins quarante ans d'âge. Les candidats à la députation doivent avoir accompli l'âge de trente ans; ils sont élus pour un espace de cinq années, mais leur mandat cesse de plein droit si la Chambre est dissoute avant l'expiration de cette période. Pas plus que les sénateurs, ils ne reçoivent d'indemnité: c'est en partie ce qui explique le peu de zèle dont la plupart des sénateurs et des représentants sont animés pour l'accomplissement de leur mandat; il en est même qui ne se sont jamais donné la peine de siéger. Les décisions n'étant valables qu'après avoir été votées dans une assemblée composée de la moitié des membres plus un, des semaines entières se passent quelquefois sans qu'on puisse arriver au vote final des questions importantes; quant aux lois secondaires, elles sont pour la plupart, au mépris du Statut, votées par une simple minorité.

Les citoyens ne sont pas tous électeurs politiques: on en compte seulement 400,000, divisés en 508 colléges électoraux. Ils doivent avoir au moins vingt-cinq ans d'âge, savoir lire et écrire, et payer, en outre, un impôt de 40 francs au moins. Tous les membres des académies, les professeurs d'universités et de colléges, les fonctionnaires et les membres des ordres équestres, tous ceux qui exercent des professions libérales, tous les négociants établis et munis d'une certaine patente, tous les rentiers de l'État recevant plus de 600 francs sont aussi électeurs de droit. En général les électeurs politiques de l'Italie ne donnent guère de preuves de leur empressement à courir au scrutin. En moyenne, le nombre des votants est inférieur à 40 pour 100 des inscrits.

Au point de vue administratif, chaque province de l'Italie est considérée comme une «personne morale», libre de posséder sans autorisation du gouvernement central et jouissant d'une certaine autonomie. Le conseil provincial se compose d'une vingtaine à une soixantaine de membres, nommés pour cinq ans par les électeurs municipaux et renouvelé par cinquième. Ce conseil siége d'ordinaire une seule fois par an et s'occupe presque uniquement des intérêts matériels du pays et de la fixation des impôts additionnels. Il délègue temporairement ses pouvoirs à une députation provinciale, qui le représente auprès du préfet et en contrôle les actes.

L'organisation du municipe ressemble fort à celui de la province. Le conseil, composé de 15 à 80 membres, est aussi directement élu pour cinq ans et renouvelable par cinquième. Les électeurs municipaux sont plus nombreux que les électeurs politiques; ils peuvent exercer leurs droits dès l'âge de vingt et un ans, mais ils doivent tous être censitaires et payer un impôt, qui varie de 5 à 25 francs, suivant l'importance des communes; aux électeurs par droit de cens s'ajoutent les électeurs par droit de «capacité»: les professeurs, les employés, les militaires décorés, tous les Italiens qui exercent une profession libérale. Le conseil municipal se réunit deux fois par an en session ordinaire et procède au règlement des comptes, à la fixation du budget, à l'examen de la fortune communale; ses séances sont publiques, lorsque la majorité en fait la demande. Le conseil choisit lui-même une junte (giunta) municipale, renouvelable par moitié tous les ans et composée de 2 à 12 propriétaires, suivant l'importance de la commune; elle est chargée de gérer les affaires courantes et de représenter le conseil auprès du maire ou sindaco. Celui-ci est, comme le préfet de la province, nommé par le gouvernement, mais il doit toujours être choisi dans le sein du conseil municipal.

Les grandes divisions territoriales de l'Italie, Piémont, Lombardie, Vénétie, Émilie, Ligurie, Toscane, Marches, Ombrie et Rome, Naples, la Sicile, la Sardaigne, se partagent en 69 provinces; celles-ci se distribuent à leur tour en 284 arrondissements ou circonscriptions (circondarii), appelés districts (distretti) en Vénétie et dans le Mantouan. Les arrondissements sont subdivisés en 1,779 mandements (mandamenti), qui sont des divisions purement judiciaires, et en 8,360 communes, ayant en moyenne une superficie double et une population triple de celles des communes françaises. Dans chaque province le pouvoir central est représenté par un préfet et par son conseil de préfecture; le sous-préfet agit avec des attributions analogues dans les arrondissements; enfin le sindaco, qui est censé le représentant de ses concitoyens auprès du gouvernement, est en même temps le délégué du pouvoir dans la commune. C'est à peu de chose près le système d'administration qui a presque toujours prévalu dans la France moderne.

La hiérarchie des tribunaux a été réglée en 1865, de même que l'organisation des provinces et des communes. Le premier degré est celui de la judicature de paix. Chaque commune a au moins un «conciliateur», nommé pour trois ans par le gouvernement sur la présentation du conseil municipal. Le préteur rend la justice dans les chefs-lieux de «mandement»: c'est le juge de première instance; il est assisté par un ou plusieurs vice-préteurs, dont les fonctions peuvent se confondre avec celles du juge de paix. Au-dessus du préteur siégent les magistrats des 151 tribunaux civils et de correction, puis viennent les juges des 23 cours d'appel et ceux des 4 cours de cassation, Florence, Naples, Palerme et Turin, qui prononcent en dernier ressort. Le royaume est divisé en 86 districts de cours d'assises et en 25 districts de tribunaux de commerce, également subordonnés à la juridiction des cours d'appel et des cours de cassation. Sauf quelques détails, le Code italien est imité du Code français: l'esprit en est le même.

Pour l'armée, on cherche plutôt à se rapprocher du modèle prussien. A moins de rachat du service et de remplacement, tout Italien âgé de 21 ans est tenu au service militaire et ne peut occuper aucun emploi tant qu'il n'a pas satisfait à la conscription ou qu'il n'a pas été l'objet d'exemptions légales. Le contingent se divise en deux catégories, celle de l'armée permanente et celle de la réserve. La première catégorie se partage encore en service d'ordonnance et en service provincial. Le premier dure 8 années et s'exige des carabiniers ou gendarmes, des arquebusiers, des musiciens, des tireurs d'élite, des élèves des écoles militaires et des sous-officiers. Le service provincial est demandé à tous les autres conscrits de la première catégorie; il dure 11 ans, dont 5 sous les drapeaux et 6 en congé illimité. Quant aux hommes de la réserve, moins propres au service militaire, ils sont exercés pendant cinquante jours la première année de service, puis renvoyés en congé. A l'âge de 26 ans, ils sont considérés comme n'appartenant plus à l'armée. Sur le pied de paix, l'ensemble des forces est évalué à 180,000 hommes; sur le pied de guerre, il s'élève à 570,000 combattants; mais ces chiffres ne sont vrais que pour le budget: la réalité leur est très-inférieure. Quant à la garde nationale, comprenant officiellement tous les hommes valides de 21 à 55 ans, c'est-à-dire plus de 2 millions d'hommes, c'est un corps beaucoup plus fictif que réel; l'élite de la garde nationale constitue la garde mobile et peut être, en cas de péril public, convoquée pour un service militaire de vingt jours; elle comprend environ 150,000 hommes. Après Vérone, le grand boulevard de la vallée du Pô, les principales forteresses de l'Italie du Nord sont Mantoue, Peschiera, Legnago, qui font partie, avec tous leurs forts avancés et leurs têtes de pont, du «quadrilatère», devenu si célèbre pendant la période de la domination autrichienne. Venise, que complète sur le continent le fort de Malghera, est aussi une ville très-forte, qui se défendit héroïquement contre les Autrichiens en 1849. Palma, ou Palmanova, garde la frontière entre le golfe de Trieste et le rempart des Alpes Juliennes. Rocca d'Anfo, isolée sur sa montagne, au nord du lac de Garde, domine à la fois les défilés de l'Adige et ceux de la Chiese. Pizzighettone, sur l'Adda, n'a plus une grande importance stratégique depuis que le quadrilatère appartient à l'Italie; mais Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, est toujours le point stratégique par excellence du Piémont et l'une des places d'armes les plus considérables de l'Europe. Casale, sur le Pô, est sa forteresse avancée, et Gênes, sur la Méditerranée, défend avec elle les passages des Apennins. Plaisance et Ferrare commandent toutes les deux la traversée du Pô à une partie fort importante de son cours. Les autres places fortes du royaume sont: Ancône, dans l'Italie moyenne; Porto Ferrajo, dans l'île d'Elbe; Gaëte, Capoue, Tarente, dans l'Italie méridionale; Messine, en Sicile.

La flotte de guerre, diminuée de 33 navires inserviables, qui viennent d'être vendus, se compose d'environ 50 navires à vapeur, portant 600 canons, et son personnel s'élève à près de 20,000 marins. La durée obligatoire du service est de 4 ans pendant la paix; le reste du temps se passe en congé jusqu'à la quarantième année, sauf en temps de guerre. Les remplaçants et ceux qui ont choisi la marine au lieu de l'armée de terre sont tenus à 8 années de bord. Les principales stations navales sont: la Spezia, Gênes, Naples, Castellamare di Stabbia, Venise, Ancône et Tarente.

D'après le premier article du Statut fondamental, la religion catholique, apostolique et romaine est la seule religion de l'État; les autres cultes ne sont que tolérés. L'antagonisme du pouvoir civil et de la papauté faciliterait d'ailleurs l'exercice de toute religion non conforme à celle de l'État si les Italiens se souciaient d'en changer; mais, sauf dans les vallées vaudoises et parmi les étrangers domiciliés dans les grandes villes, on peut dire qu'il n'y a point de protestants en Italie; les communautés juives sont aussi relativement peu nombreuses. La population dans son ensemble n'est composée que de catholiques nés, dont un grand nombre, il est vrai, s'est rangé parmi les ennemis de l'Église ou fait partie de l'immense troupeau des indifférents.

Comme résidence de la papauté, l'Italie occupe dans le monde une position toute spéciale. Rome est le siége de deux gouvernements, ceux du roi et du souverain pontife. Quoique dépourvu actuellement de tout pouvoir politique, le pape est, en principe, le plus absolu des monarques. Il n'est responsable de ses actes envers qui que ce soit: dès que ses collègues les cardinaux, réunis en conclave, l'ont élu comme successeur de saint Pierre et «vicaire de Jésus-Christ», il n'a ni parlement, ni conseil, ni assemblée de fidèles qu'il soit tenu de consulter; s'il demande l'avis du sacré collége quand il s'agit de prendre quelques décisions importantes, il le fait sans y être obligé autrement que par la coutume. Tout ce qu'il fait et ce qu'il pense est tenu pour divin; il possède seul au monde la vertu de l'infaillibilité; bien plus, il peut à son gré effacer les péchés d'autrui; c'est lui qui «lie et qui délie»; il a «les clefs dans les mains», c'est-à-dire qu'il ouvre les portes de l'enfer et celles du paradis; sa puissance sur les hommes s'étend par delà les bornes de la vie.

Les cardinaux sont les grands dignitaires de ce gouvernement des âmes. Italiens en grande majorité, mais pris aussi parmi les autres nations, ils sont désignés par le pape en un consistoire secret, mais ils ne sont pas toujours proclamés aussitôt après leur nomination. Leur nombre est limité à 70, depuis Sixte-Quint, en souvenir des anciens d'Israël et des disciples de Jésus; toutefois le collége est rarement au complet, car, choisis presque toujours parmi les prêtres âgés, la plupart des cardinaux ne jouissent que peu de temps de leur dignité. Ils se divisent en trois classes: les cardinaux-évêques, au nombre de 6, qui résident à Rome, les cardinaux-prêtres, formant la majorité du corps, à Rome et à l'étranger, puisqu'ils sont 50, enfin les 14 cardinaux-diacres. Le cardinal camerlingue, ainsi nommé parce qu'il préside à la chambre apostolique ou des finances, est celui qui doit remplacer provisoirement le pape, quand le siége est vacant; il prend alors possession du palais au nom de la chambre et reçoit en dépôt l'anneau du pêcheur, symbole de la puissance dévolue à saint Pierre et à ses successeurs; le cardinal doyen, le plus âgé des cardinaux-évêques, jouit aussi de plusieurs prérogatives. Dans les circonstances exceptionnelles, les cardinaux des trois classes, les archevêques, les évêques, les généraux d'ordre religieux, les abbés avec juridiction épiscopale peuvent être convoqués en concile œcuménique pour délibérer des intérêts de l'Église et trancher les questions touchant au dogme. Lors de la vacance du siége papal, le collége des cardinaux, réuni en conclave, nomme le nouveau pontife parmi les candidats âgés de plus de 55 ans; mais, pour l'élection définitive, le vote des deux tiers des voix ne suffit pas encore, il faut en outre l'assentiment des gouvernements de France, d'Autriche, d'Espagne et de Naples, devenu aujourd'hui celui d'Italie. Alors seulement le nouvel élu est proclamé et reçoit le pallium et la tiare.

Le pape est représenté comme souverain auprès de plusieurs puissances de l'Europe et du Nouveau Monde. En vertu de la formule de «l'Église libre dans l'État libre», si souvent répétée depuis Cavour, il est investi de tous les droits royaux, il convoque à son gré les chapitres et les conciles, nomme à toutes les charges ecclésiastiques, possède son propre télégraphe et sa poste, sa garde noble et sa garde suisse, jouit en toute propriété, sans payement d'impôt, des palais du Vatican et du Latéran, ainsi que de la villa de Castel-Gandolfo, au bord du lac d'Albano. Enfin le budget italien est grevé en sa faveur d'une dotation incommutable de plus de 3 millions de francs. Il a jusqu'à présent refusé cette liste civile, mais il reçoit une somme au moins deux fois plus considérable, le «denier de saint Pierre», que lui assure la piété des fidèles.

L'Italie est divisée religieusement en 47 archevêchés, subdivisés en 206 évêchés et prélatures indépendantes. La population ecclésiastique se compose d'environ 100,000 prêtres. En 1866, lorsque les couvents furent supprimés et que leurs biens furent attribués à l'État en échange de pensions, les moines et les religieuses étaient respectivement au nombre de 32,000 et de 44,000. L'armée cléricale comprenait donc près de 180,000 personnes, autant que l'armée militaire sur le pied de paix.

Le tableau suivant indique les divisions territoriales et les provinces de l'Italie, avec leur superficie et la population que leur donnait le recensement de 1871:

DIVISIONS ADMINISTRATIVES DE L'ITALIE.

DIVISIONS TERRITORIALES. PROVINCES. SUPERFICIE POPULATION DES DIVISIONS DES DES DIVISIONS DES TERRITORIALES. PROVINCES. TERRITORIALES. PROVINCES.

Piémont Novare (Novara)29,004 11 6,543 50 2,899,564 624,985 Turin (Turino) 10,269 53 972,986 Alexandrie (Alessandria) 5,055 683,361 Coni (Cuneo) 7,136 08 618,232

Lombardie Sondrio 23,532 83 3,259 81 3,460,824 111,241 Come (Como) 2,717 26 477,642 Bergame (Bergamo) 2,660 38 368,152 Milan (Milano) 2,992 54 1,009,794 Brescia 4,620 74 456,023 Pavie (Pavia) 3,329 51 448,435 Crémone (Cremona) 1,736 21 300,595 Mantoue (Mantoya) 2,216 38 288,942

Ligurie Port Maurice (Porto Maurizio) 5,323 87 1,210 34 843,812 127,053 Gènes (Genova) 4,113 53 716,759

Vénétie Vérone (Verona)23,657 09 2,854 02 2,642,807 367,437 Vicence (Vicenza) 2,696 02 363,161 Bellune (Belluno) 3,270 68 175,282 Padoue (Padova) 2,086 32 364,430 Rovigo 1,688 52 200,835 Trévise (Treviso) 2,431 36 352,538 Udine 6,430 70 481,586 Venise (Venezia) 2,199 47 337,538

Émilie Plaisance (Piacenza) 20,527 34 2,499 78 2,113,828 225,775 Parme (Parma) 3,239 67 264,381 Reggio 2,288 240,635 Modène (Modena) 2,502 25 273,231 Ferrare (Ferrara) 2,616 23 215,369 Bologne (Bologna) 3,603 80 439,232 Ravenne (Ravenna) 1,922 32 221,115 Forli 1,855 23 264,090

Marches Pesaro et Urbino 9,714 25 2,965 31 915,419 231,072 Ancône (Ancona) 1,916 36 262,349 Macerata 2,736 81 236,994 Ascoli Piceno 2,095 77 203,004

Ombrie (Pérouse ou Perugia) Ombrie 9,632 86 9,632 86 549,601 549,601

Toscane Massa et Carrara 24,031 09 1,760 46 2,142,525 161,944 Lucques (Lucca) 1,493 64 280,399 Florence (Firenze) 5,861 32 766,824 Livourne (Livorno) 325 67 118,851 Pise (Pisa) 3,056 08 265,959 Arezzo 3,305 91 234,645 Sienne (Siena) 3,793 42 206,446 Grosseto 4,434 59 107,457

Rome Rome (Roma) 11,790 16 11,790 16 836,704 836,704

Abruzzes Abruzze Ultér. et Molise Ier (Teramo) 17,289 74 3,324 74 1,282,982 246,004 Abruzze Ultér. IIe (Aquila) 6,499 60 332,784 Abruzze Citérieure (Chieti) 2,861 46 339,986 Molise (Campobasso) 4,603 94 364,208

Campanie Terre de Labour (Capua) 17,966 98 5,974 74 2,754,582 697,403 Bénévent (Benevento) 1,751 51 232,008 Naples (Napoli) 1,110 52 907,752 Principauté Citér. (Salerno) 5,480 97 541,738 Principauté Ultér. (Avellino) 3,649 20 375,691

Pouilles (Apulie) 22,119 58 1,420,892 Capitanate (Foggia) 7,652 18 322,758 Terre de Bari (Bari) 5,937 52 604,540 Terre d'Otrante (Lecce) 8,529 88 493,594

Basilicate 10,675 97 510,543 Basilicate (Potenza) 10,675 97 510,543

Calabres Calabre Citér. (Cosenza) 17,257 33 7,358 04 1,206,302 440,468 Calabre Ultér. Ier (Catanzaro) 5,975 412,226 Calabre Ultér. IIe (Reggio) 3,924 29 353,608

Sicile Messine (Messina) 29,240 24 4,578 89 2,584,099 420,649 Palerme (Palermo) 5,086 91 617,678 Trapani 3,145 51 236,388 Caltanissetta 3,768 27 230,066 Girgenti 3,861 35 289,018 Catane (Catania) 5,102 19 495,415 Syracuse (Siracusa) 3,697 12 294,885

Sardaigne Sassarie 24,250 17 10,720 26 636,660 243,452 Cagliari 13,529 92 393,208 __________ __________ 296,013 62 26,801,154

CHAPITRE IX

CORSE

L'île de Corse, l'antique Kyrnos des Grecs, la Corsica des Latins, des anciens habitants indigènes et des Italiens, constitue, avec la terre plus considérable de Sardaigne, un groupe parfaitement distinct, une sorte de monde à part. Jadis, nous le savons, elle était rattachée à l'île sœur par une arête continue de montagnes: mais des deux terres jumelles, c'est précisément la Corse, française aujourd'hui, qui est la plus italienne par la position géographique aussi bien que par les traditions de l'histoire. A la simple vue de la carte, il apparaît avec évidence que la Corse dépend naturellement de la péninsule italienne; tandis qu'elle est séparée des côtes de la Provence par des abîmes maritimes de plus de 1,000 mètres de profondeur, elle tient aux rivages plus rapprochés de la Toscane par un plateau sous-marin, un seuil de hauts fonds parsemé d'îles. Son climat, ses produits naturels sont ceux de l'Italie, ses anciennes annales et la langue de ses habitants font aussi de la Corse une terre italienne. Il est donc convenable de décrire cette île de la mer Tyrrhénienne immédiatement après la péninsule que baignent les mêmes eaux. Achetée aux Génois, puis conquise sur les indigènes eux-mêmes, il y a plus d'un siècle, par les moyens ordinaires de la violence, la Corse se donna plus tard librement à la France, lorsque le plus vaillant défenseur de l'indépendance de l'île, Pasquale Paoli, apparut en hôte acclamé devant l'Assemblée nationale. C'est le libre choix qui fait la patrie, et les Corses, Italiens de race, mais associés aux Français depuis trois générations par une destinée commune, se regardent certainement en grande majorité comme faisant partie de la même nation que leurs concitoyens du continent.

Deux fois moindre en étendue que la Sardaigne, la Corse est encore une terre considérable, puisqu'elle dépasse de beaucoup en surface la moyenne d'un département français; elle occupe le quatrième rang parmi les îles de la Méditerranée[143]: presque aussi étendue que Chypre, mais de beaucoup sa supérieure en importance actuelle, elle ne le cède en population et en richesse qu'à la Sicile et à la Sardaigne. C'est une contrée d'une grande beauté. Ses montagnes, qui se dressent à plus de 2,500 mètres de hauteur sont revêtues de neige pendant la moitié de l'année; leurs pentes, qui descendent rapidement vers la mer, permettent d'embrasser d'un coup d'œil les rochers, les pâturages, les forêts et les cultures. La plupart des vallées ont une grande abondance d'eau, et de toutes parts on y voit briller les cascades. De vieilles tours génoises, bâties sur les promontoires, défendaient autrefois contre les Sarrasins l'entrée de chaque baie; la plupart n'ont plus d'autre utilité que celle d'embellir le paysage.

[Note 143:

Superficie de la Corse 8,748 kil. car. Longueur de l'île, du nord au sud 183 kil. Largeur moyenne 48 » Largeur extrême, de l'est à l'ouest 84 » Développement du littoral 485 » ]

Le principal massif montagneux, le Niolo, qui s'élève au nord-ouest de l'île, ne s'arrête guère au-dessous de la limite idéale des neiges persistantes. C'est une sorte de citadelle granitique dont les hautes vallées servirent, en effet, de forteresse aux Corses pendant toutes leurs guerres d'indépendance; des cimes environnantes on voit par un temps favorable tout le pourtour des côtes du continent, des Alpes de Provence aux Apennins de la Toscane. Au sud du Niolo, l'arête principale des montagnes, en entier composée de roches primitives, se développe, sommet après sommet, vers le détroit de Bonifacio, à peu près parallèlement au rivage occidental. Sa dernière grande cime, du côté du sud, est la puissante montagne à laquelle sa forme a fait donner le nom d'Enclume (Incudine). Au nord du Niolo, d'autres montagnes, dont la direction vers le nord et le nord-est est indiquée par la ligne des côtes qui en suivent la base, va se rattacher à la chaîne moins haute du cap Corse. Cette chaîne, parallèle au méridien, forme une véritable arête dorsale à toute la péninsule de Bastia et se prolonge vers le sud à l'orient du bassin de Corte; jadis elle devait servir de barrière aux lacs de l'intérieur, mais ses roches calcaires ont fini par céder à la pression des eaux, et le Golo, le Tavignano, d'autres torrents encore, la traversent pour se déverser dans la mer orientale. Dans son ensemble, l'intérieur de l'île n'est qu'un labyrinthe de montagnes, et l'on ne peut se rendre de village à village que par des scale ou sentiers en échelle qui s'élèvent de la région des oliviers à celle des pâturages. La grande route de l'île, celle d'Ajaccio à Bastia, passe à plus de 1,100 mètres de hauteur; même les chemins qui longent la côte occidentale, la plus populeuse, ne sont qu'une succession de montées et de descentes contournant les promontoires qui hérissent le littoral. Telle est la raison qui a forcé la Corse à rester en arrière de son île sœur, la Sardaigne, pour la construction des chemins de fer[144]. Récemment la construction d'une voie ferrée entre les deux capitales de l'île a été votée; mais ce travail, fort difficile, est encore loin d'être commencé.

[Note 144: Monts et cols principaux de la Corse:

Monte Cinto, principal sommet 2,816 mètres. » Rotondo 2,764 » » d'Oro 2,652 » » Paglia Orba, ou Vagliorba 2,634 » » Cardo 2,500 » » Incudine 2,065 » Col de Vizzavona (route d'Ajaccio a Bastia) 1,145 » » de Vergio (chemin du val du Golo au golfe de Porto) 1,532 » ]

Du côté de l'occident, l'île est profondément découpée par des golfes ramifiés en baies vers lesquels se penchent les vallées des monts et dont quelques-uns ont à l'entrée quatre cents mètres d'eau. Ces golfes ressemblent à des fjords déjà partiellement oblitérés par les alluvions, et peut-être faut-il y voir en effet des indentations de la côte que le séjour des glaciers a longtemps maintenues dans leur forme première; les petits lacs épars dans les cirques élevés des montagnes semblent indiquer l'ancienne action des glaces. C'est là une question géologique des plus intéressantes à résoudre par les observateurs futurs. Sur le versant oriental, ou côté «de Deçà» (di Quà), tourné vers l'Italie, les pentes sont plus douces, les rivières sont plus larges et plus paisibles, quoique toutes innavigables, l'aspect général du pays est moins accidenté: on lui donne parfois le nom de Banda di Dentro ou de «Zone intérieure», pour le distinguer des rivages occidentaux, appelés Banda di Fuori ou «Zone extérieure». Les terrains granitiques du versant oriental de l'île sont recouverts par des formations crétacées et des alluvions modernes, que dominent çà et là des massifs de porphyre et de serpentine; la côte, égalisée par le mouvement des flots, se développe en de longues plages basses, enfermant des étangs qui furent autrefois des golfes. Ces plages, qui semblent avoir été, comme celles de la Sardaigne, légèrement exhaussées pendant la période moderne,--à en juger par les plages étagées au-dessus du flot et les bancs de coquillages émergés,--sont fort insalubres à cause de la putréfaction des algues rejetées sur la rive: les miasmes se forment en si grande abondance au-dessus de certains étangs, qu'un linge blanc suspendu près de l'eau pendant une journée d'été y prend une teinte ineffaçable de rouille. Aussi «l'intempérie» règne sur ces côtes orientales de la Corse, et le séjour n'y est pas moins dangereux qu'il ne l'est en Sardaigne sur les bords des palus de Cagliari et d'Oristano. Le manque de ventilation dans l'atmosphère, joint à la chaleur intense de l'été et souvent à des sécheresses prolongées, est, après l'horizontalité des plages et l'existence des étangs, la grande raison de cette constitution fiévreuse du climat[145]. L'hémicycle de hautes montagnes qui s'élève à l'occident arrête les vents d'ouest et de sud-ouest, ainsi que le purifiant mistral. Le bassin maritime qui s'étend à l'est de la Corse se trouve presque séparé du reste de la Méditerranée par les terres qui l'entourent; les calmes y sont beaucoup plus fréquents qu'au large, et les vents qui s'y succèdent sont, en général, plus faibles et plus variables; les lourdes vapeurs qui pèsent sur les côtes de Corse ne sont donc que rarement chassées par de fortes brises et c'est avec le plus grand danger qu'on s'expose à les respirer pendant la saison des chaleurs. De Bastia à Porto-Vecchio il n'y a ni ville ni village sur le littoral même, et, dès la première quinzaine de juillet, presque tous les cultivateurs de la plaine s'enfuient sur les hauteurs pour ne pas être saisis par la fièvre; il ne reste dans la région mortelle qu'un petit nombre de surveillants, d'employés et quelques malheureux habitants du pénitencier de Casabianda, près de l'étang de Diane. Rien de plus mélancolique, de plus désolé que ces plaines, jadis très-peuplées, mais délaissées par l'homme, en dépit de leur riche verdure et de leur extrême fécondité, comme l'ont été, sur le continent, les maremmes de l'Étrurie et la campagne romaine. Récemment quelques plantations d'eucalyptus ont commencé l'oeuvre de restauration de la contrée.

[Note 145:

Température moyenne à Bastia 19°,24 d'après Cadet. Pluies moyennes 0m,588 » ]

La hauteur considérable des montagnes de la Corse, en comparaison de la superficie de l'île, permet de constater, presque aussi bien que sur l'Etna, l'étagement régulier des climats et des zones de végétation. Le long des côtes et sur les pentes inférieures, jusqu'à une altitude qui varie suivant l'exposition du sol, les plantes ont une physionomie subtropicale et donnent à la contrée un aspect analogue à celui de la Sicile, de l'Espagne du Sud et du littoral d'Algérie. Quelques districts privilégiés par la fertilité spontanée des terres peuvent être comptés parmi les plus belles campagnes des bords de la Méditerranée. Tel est le Campo dell' Oro (ou Campo l'Oro), le «Champ de l'Or», qui entoure la ville d'Ajaccio, et où l'on voit des haies de cactus, grands comme des arbres, limitant les jardins et les vergers. Telles sont aussi les cultures du cap Corse, sur les deux versants de la péninsule montueuse qui s'avance dans la mer au nord de Bastia: c'est le pays des fleurs parfumées et des fruits savoureux, oranges, citrons, cédrats, amandes et raisins. Les oliviers recouvrent en forêts les collines basses du littoral et contrastent par leur feuillage argenté avec la sombre verdure des châtaigniers qui s'élèvent plus haut sur les montagnes et plus avant dans l'intérieur de la contrée. La plus célèbre région des oliviers est celle de la Balagna, qui s'incline vers Calvi, sur le versant nord-occidental de l'île: les arbres de ce canton, que domine, du haut d'un pic, le village bien nommé de Belgodere, ont la réputation d'être les plus beaux des pays méditerranéens et de résister le mieux au froid. Sur le versant opposé de la montagne, du côté de Bastia, une autre vallée renferme l'une des grandes châtaigneraies de la Corse, et nulle part elles n'offrent de plus superbes troncs, des branchages plus touffus. Les châtaignes sont une des principales ressources des bandits et, pendant les diverses guerres civiles et étrangères qui ont dévasté l'île, elles ont fréquemment permis aux vaincus de continuer longtemps la résistance. Elles sont en certains districts de l'île l'élément le plus important de l'alimentation et dispensent l'indigène, assez nonchalant de sa nature, de labourer péniblement des champs de céréales. Aussi quelques économistes ont-ils eu l'idée de faire disparaître les châtaigniers de la Corse, afin d'obliger ainsi les habitants au travail, et pendant deux années de la fin du dix-huitième siècle il fut, en effet, défendu de planter d'autres arbres de cette espèce[146].

[Note 146: Zones de végétation:

Olivier De la plage à 1,160 mètres. Châtaignier De 580 à 1,950 mètres. ]

Quant aux forêts vierges qui recouvraient autrefois toute la zone moyenne des plateaux et des montagnes de l'île, entre les châtaigneraies d'en bas et les pâturages d'en haut, elles ont en grande partie disparu, à cause des incendies qu'allumaient fréquemment les bergers et les bandits: il ne reste en maints endroits que des macchie (maquis), faisant en réalité l'effet de «taches» sur les escarpements pierreux. Toutefois quelques districts de montagnes ont encore gardé leurs antiques forêts de diverses essences, parmi lesquelles domine le pin laricio (pinus altissimus), le plus beau conifère de l'Europe: on voit encore çà et là de ces arbres superbes ayant des fûts de 40 à 50 mètres d'élévation; mais il faut se hâter pour contempler ces géants du monde végétal, car on ne se borne pas à couper les troncs pour la mâture des navires; les scieries à vapeur sont aussi à l'oeuvre pour débiter ces arbres magnifiques en douves pour les barils à sucre de Marseille et en planches pour les caisses à savon. D'après la statistique officielle, il y aurait en Corse 125,000 hectares de forêts, soit environ un septième de la superficie totale de l'île; mais ce sont là des chiffres trompeurs, car de vastes étendues classées sous la dénomination de forêts n'ont plus que des broussailles. Il n'existe plus que trois groupes de forêts vraiment belles, celui de la haute Balagna, au nord-ouest, celui du Valdoniello et d'Aitone, sur les pentes occidentales du massif de Monte Rotondo, et la Barella, dans les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de Sartène.

Au-dessus de la zone des forêts s'étendent les pâturages nus où paissent les moulons et les chèvres pendant l'été, et se dressent les rochers où se cache encore çà et là le mouflon, cet animal d'une étonnante agilité que l'on trouve aussi en Sardaigne et dans l'île de Chypre. Les bergers ont remarqué que le sanglier, d'ailleurs assez commun dans les montagnes de la Corse, ne se rencontre jamais dans les lieux fréquentés par le mouflon; quant au loup, c'est un animal inconnu dans l'île, et l'ours en a disparu depuis plus d'un siècle. Les renards, qui sont de forte taille, et les cerfs, qui sont, au contraire, petits et fort bas sur jambes, complètent la faune sauvage des forêts de la Corse. L'araignée malmignata, dont la morsure est quelquefois mortelle, est probablement la même que l'espèce sarde et toscane; la tarentule, qui se trouve aussi dans l'île, est celle du Napolitain: mais on dit que la fourmi venimeuse appelée innafantato appartient à la faune spéciale de l'île.

On ne sait quelle est l'origine première des anciens habitants de la Corse, Ligures, Ibères ou Sicanes. L'île n'a pas de nuraghi, comme sa voisine la Sardaigne; elle n'a pas non plus ces multitudes d'idoles et d'objets divers qui permettent de reconnaître dans la nuit des temps passés les usages, les moeurs et, jusqu'à un certain point, la parenté des anciens habitants du pays; mais il existe, dans le voisinage de Sartène et en d'autres parties de l'île, quelques dolmens ou stazzone, des menhirs ou stantare, et même des restes d'avenues de pierres levées, absolument semblables à celles de la Bretagne et de l'Angleterre, quoique d'un aspect moins grandiose. Il est donc tout naturel de croire que des populations de même origine ont élevé ces monuments, aussi bien dans l'île que sur le continent et dans la Grande-Bretagne. On leur attribue les noms de localités corses qui ne sont pas dérivés du latin.

C'est au centre de l'île, on le comprend, que la race a dû se conserver dans sa pureté primitive; les hommes de Corte et les superbes montagnards de Bastelica surtout se vantent d'être les Corses par excellence. En s'éloignant de Bastia, où le type est tout italien, on est surpris de voir que les grands traits, les figures allongées, deviennent fort rares. D'après Mérimée le Corse des districts du centre a la face large et charnue; le nez petit, sans forme bien caractérisée, le teint clair, les cheveux plus souvent châtains que noirs. Sur les côtes, des colonies d'immigrants étrangers ont fortement modifié le type primitif. Après les Phocéens et les Romains, puis après les Sarrasins, qui ne furent définitivement chassés qu'au onzième siècle, sont venus les Italiens et les Français; Calvi et Bonifacio étaient des cités génoises; près d'Ajaccio, à Carghese, se trouve même une colonie de Maïnotes grecs, qui, sous la conduite d'un Comnène Stephanopoli, durent quitter le Péloponèse à la fin du dix-septième siècle et qui parlent maintenant les trois langues, le grec, l'italien, le français; mais, en dépit de ces croisements, les Corses, pris en masse, ont gardé, comme presque tous les peuples des îles, une grande homogénéité de caractère. I Corsi meritano la furca e la sanno sofrire (les Corses méritent le gibet et le savent souffrir), disait un proverbe génois, que Paoli aimait à citer plaisamment, avec un certain orgueil. L'histoire témoigne de leur patriotisme, de leur vaillance, de leur mépris de la mort, de leur respect de la foi jurée; mais elle raconte aussi leurs folles ambitions, leurs rivalités jalouses, leurs furies de vengeance. Vers le milieu du siècle dernier, la vendetta, qui régnait entre les familles de génération en génération, coûtait chaque année à la Corse un millier de ses enfants; des villages entiers avaient été dépeuplés; en certains endroits, chaque maison de paysan était devenue une citadelle crénelée où les hommes se tenaient sans cesse à l'affût, tandis que les femmes, protégées par les moeurs, sortaient librement et vaquaient aux travaux des campagnes. Terribles étaient les cérémonies funèbres quand on apportait à sa famille le corps d'un parent assassiné. Autour du cadavre se démenaient les femmes en agitant les habits rouges de sang, tandis qu'une jeune fille, souvent la soeur du mort, hurlait un cri de haine, un appel furieux à la vengeance. Ces voceri de mort sont les plus beaux chants qu'ait produits la poésie populaire des Corses. Grâce à l'adoucissement des moeurs, les victimes de la vendetta deviennent de moins en moins nombreuses chaque année. La fréquence des scènes de meurtre pendant les siècles passés devait être attribuée surtout à la perte de l'indépendance nationale: l'invasion génoise avait eu pour résultat de diviser les familles. D'ailleurs la certitude de ne pas trouver d'équité chez les magistrats imposes par la force obligeait les indigènes à se faire justice eux-mêmes; ils en étaient revenus à la forme rudimentaire du droit, le talion.

Le peuple corse, d'où sortit un maître pour la France, était pourtant un peuple essentiellement républicain, aussi bien par ses moeurs de sauvage indépendance que par la nature abrupte du pays qu'il habite. Les Romains ne réussissaient que difficilement à en faire des esclaves. Dès le dixième siècle, bien avant que la Suisse fût libre, la plus grande partie de la Corse formait, sous le nom de Terra del Comune, une confédération de communautés autonomes. La population de chaque vallée constituait une pieve (plebs), groupe à la fois religieux et civil, qui choisissait elle-même son podestà et les «pères de la commune». Ceux-ci, à leur tour, nommaient le «caporal», dont la mission expresse était de défendre les droits du peuple envers et contre tous. De son côté, l'assemblée des maires faisait choix des «douze», qui devaient former le grand conseil de la confédération. Telle était la constitution qui n'a cessé de se maintenir plus ou moins pendant tout le moyen âge, en dépit des invasions ennemies et de la conquête. Au dix-huitième siècle, pendant les luttes que la Corse soutint héroïquement contre Gênes et contre la France, elle se donna aussi par deux fois, en 1735 et en 1765, un régime bien autrement républicain que celui de la Suisse et prenant pour point de départ l'égalité absolue de tous les citoyens. Ce sont leurs institutions de «peuple libre» qui avaient donné à Rousseau le pressentiment, non encore justifié, que «cette petite île étonnerait un jour l'Europe». Depuis cette époque, la perspective ouverte aux ambitions et aux appétits des Corses par l'ère napoléonienne semble avoir eu pour résultat d'abaisser bien des caractères et de faire oublier les traditions historiques de liberté.

Quoique la population de l'île ait doublé depuis le milieu du siècle dernier, elle est encore relativement clair-semée; la Corse est à cet égard un des derniers départements de la France [147]. Par un contraste remarquable, le versant oriental de la Corse, le plus large, le plus fertile, et jadis le plus peuplé, est aujourd'hui relativement désert, et la vie s'est portée sur le versant occidental; autrefois l'île regardait vers l'Italie; de nos jours elle s'est tournée vers la France. La salubrité de l'air et l'excellence des ports expliquent cette attraction exercée sur les habitants du pays par la mer occidentale. Sur la côte du levant, l'antique colonie romaine de Mariana n'existe plus, et l'emporium d'Aleria, d'origine phocéenne, n'était naguère qu'une ferme isolée près d'un étang malsain. On a souvent répété que cette ville eut jadis jusqu'à 100,000 habitants; mais l'espace recouvert des restes de poteries romaines ne permet pas d'admettre qu'Aleria, quoique fort bien située au débouché de la vallée du Tavignano, le principal cours d'eau de l'île, et vers le milieu précis de toute la côte orientale, ait jamais eu une population plus considérable que celle de l'une ou de l'autre des villes principales de la Corse actuelle, Bastia et Ajaccio. Vers la fin du treizième siècle Aleria existait encore; la malaria n'en avait pas chassé tous les habitants. Le groupe de population se reconstituera facilement, grâce à l'extrême fertilité du territoire environnant, quand l'assèchement des eaux stagnantes, aura rendu au climat local la salubrité première; mais c'est là une œuvre qui se fera peut-être longtemps attendre, si les insulaires seuls doivent travailler à la restauration de la contrée.

[Note 147:

Superficie de l'île............ 8,748 kil. car. Population en 1740............. 120,380 hab. » en 1872............. 200,000 » » kilométrique........ 30 » ]

Les Corses ont une réputation d'indolence que méritent certainement la plupart d'entre eux, à en juger par le peu de cas qu'ils font des immenses ressources du pays. Les industries primitives de la pêche et de l'élève des troupeaux sont celles qu'ils comprennent le mieux. En plusieurs districts, presque tous les travaux agricoles sont confiés à des journaliers italiens auxquels on donne le nom de Lucchesi ou «Lucquois», parce qu'ils venaient tous autrefois de la campagne de Lucques; ces immigrants temporaires, qui sont parfois au nombre de 22,000, font toute la pénible besogne du sarclage, de la cueillette et de la moisson, puis s'en retournent dans leur pays avec leur salaire durement gagné, tandis que les propriétaires, appauvris d'autant, se croisent paresseusement les bras. Cependant, grâce à l'impulsion venue de France, on commence à s'occuper sérieusement de l'utilisation des richesses naturelles de la Corse. Les huiles, qui peuvent rivaliser avec les meilleurs produits de la Provence, et les vins, qui jusqu'à présent avaient été fort médiocres, sont préparés avec plus de soin et deviennent un objet d'échanges assez important[148]. Les fruits secs s'exportent aussi en quantités croissantes et contribuent à développer un commerce maritime qui est déjà, dans son ensemble, celui d'un port français de troisième ordre[149]. Dans un avenir plus ou moins rapproché la grande île méditerranéenne, dont les produits sont ceux de la Provence, deviendra pour la France tempérée un complément colonial, une sorte d'Algérie insulaire.

[Note 148: Moyenne de la production annuelle:

Céréales 950,000 hectolitres Huiles 150,000 » Vins 300,000 »

]

[Note 149: Mouvement de la navigation dans les ports de la Corse: 6,600 navires jaugeant 450,000 tonnes.]

La Corse possède de nombreux gisements miniers, comme la Sardaigne sa voisine, mais il ne paraît pas que ses veines d'argent, de cuivre, de plomb, de fer, d'antimoine, aient la même puissance que celles des montagnes sardes. Naguère le minerai de fer était le seul qui fût l'objet d'une exploitation sérieuse: on l'utilisait pour d'importantes usines près de Bastia et de Porto Vecchio; maintenant on extrait le cuivre de Castifao, dans les montagnes de Corte, et le plomb argentifère d'Argentella, près de l'Ile-Rousse. On travaille aussi quelque peu aux carrières de granit rouge et bleu, de porphyre, d'albâtre, de serpentine, de marbre, qui sont un des éléments les plus précieux de la richesse future de la Corse. Enfin les eaux minérales, qui sourdent pour la plupart au contact des roches primitives et des autres formations, attirent chaque année dans les vallées de l'intérieur un certain nombre de visiteurs et de malades; mais la seule source qui ait acquis jusqu'à maintenant une réputation européenne est celle d'Orezza, jaillissant dans cette région si pittoresque et si belle de la Castagniccia. Elle verse en grande abondance une eau ferrugineuse et gazeuse à la fois, qui contient jusqu'à 2 litres d'acide carbonique dans 1 litre de liquide: on la boit généralement en Corse au lieu de l'eau ordinaire. Les médecins lui attribuent les vertus les plus efficaces contre une foule de maladies.

Mais, en dehors des richesses que renferme le sol de la Corse et de celles, bien plus considérables, que le travail de l'homme pourra lui faire produire, l'île a les grands avantages que lui donne son climat pour attirer les étrangers et grandir ainsi l'importance de son rôle dans l'économie générale de l'Europe. Comme Nice, Cannes et Menton, la ville d'Ajaccio, le village d'Olmeto, tourné vers les côtes de Sardaigne, et d'autres localités de la Corse sont des résidences d'hiver. Quoique les visiteurs aient pour s'y rendre à braver le roulis et les tempêtes, cependant il en vient chaque année un certain nombre qui contribuent à faire connaître cette terre si curieuse, l'une des contrées de l'Europe qui ajoutent à la beauté naturelle de leurs paysages le plus d'originalité dans les mœurs de leur population.

La ville principale de la Corse n'a plus le titre de chef-lieu: c'est Bastia, ainsi nommée d'une bastille génoise, bâtie vers la fin du quatorzième siècle, non loin de la «marine» du haut village de Cardo. Elle succéda comme capitale à Biguglia, qui fut elle-même l'héritière de Mariana, la cité de Marius. L'emplacement de la ville romaine est ignoré; seulement la tradition désigne une vieille église abandonnée, près de la bouche du Golo, comme le lieu où fut située l'ancienne métropole. Biguglia n'a pas complétement cessé d'exister, mais ce n'est plus qu'un misérable village, où le vent porte les miasmes d'un vaste étang, reste d'un golfe où les Pisans remisaient leurs galères. Bastia, située à quelques kilomètres au nord de ces deux anciennes capitales, a les mêmes avantages de position géographique: elle se trouve dans la partie de la Corse la plus rapprochée de l'île d'Elbe, de Livourne et de Gênes; elle est même à une vingtaine de kilomètres plus près que la ville d'Ajaccio du port français de Nice; de toutes les cités de l'île c'est la seule qui soit en communication facile avec le versant opposé, puisque, à 10 kilomètres à l'ouest, le golfe de Saint-Florent s'avance profondément dans les terres à la racine de la péninsule du cap Corse; enfin, grâce aux rapports fréquents avec l'Italie voisine, les habitants de cette partie de l'île sont les plus civilisés, les plus industrieux, ceux qui cultivent le mieux leurs terres. Aussi, quoique le petit port de Bastia soit naturellement l'un des moins sûrs de l'île, est-il cependant l'un des plus fréquentés; il fait à lui seul plus de la moitié du commerce de la Corse entière. On a dû l'agrandir récemment et faire sauter, pour la construction du môle, le beau rocher en forme de lion qui désignait l'entrée. En grandissant, la ville, pittoresquement bâtie en amphithéâtre sur les collines, perd aussi peu à peu sa vieille physionomie génoise pour se donner un aspect plus moderne, cet parsème les jardins environnants de villas de plus en plus nombreuses.

Sur la rive occidentale de l'île, le port le plus rapproché de Bastia, Saint-Florent, semblerait devoir faire un commerce assez considérable, grâce à sa position géographique et à l'excellence de son port; mais l'air des étangs y est mortel, et c'est plus au sud que se trouve, dans une région salubre et des plus fertiles, le principal marché de la Balagne, la ville de l'Ile-Rousse, ainsi nommée d'un écueil voisin. Paoli la fonda en 1758 pour ruiner la ville de Calvi, restée fidèle aux Génois, et son but a été partiellement rempli. L'Ile-Rousse, le port le plus rapproché de la France, expédie en abondance les riches produits de la Balagne, huiles, laines et fruits, tandis que la ville fortifiée de Calvi, bâtie sur les pentes de son rocher blanchâtre, n'est plus, malgré son titre de chef-lieu d'arrondissement, qu'une bourgade sans animation, en partie envahie par la malaria et dépassée en richesse et en population par le village de Calenzana, situé dans une vallée de l'intérieur. Toute la région de la côte qui s'étend au sud de Calvi jusqu'au golfe de Porto est presque complètement déserte; mais il est à espérer que la nouvelle route taillée à travers les roches vives des promontoires aura pour conséquence le peuplement de la contrée et sa mise en culture: la fertilité naturelle du sol permettait d'en faire une autre Balagne, et nulle indentation de la côte n'est plus profonde que celle de Porto et n'offre de meilleurs abris.

Le golfe de Sagone, qui s'ouvre plus au sud et dans lequel débouche le Liamone, baigne aussi des plages dépeuplées, et de la ville même de Sagone, exposée à la malaria, il ne reste qu'une tour et un débris d'église. Mais tandis que la «marine» de ce golfe perdait ses habitants et son commerce, celle d'Ajaccio qui découpe le littoral, au sud d'un cap prolongé au loin dans la mer par les blocs de granit rouge des îles Sanguinaires, prenait une importance croissante. Ajaccio, d'abord simple faubourg maritime de Castelvecchio, qui se dresse sur une colline de l'intérieur; était déjà au milieu du siècle dernier la ville la mieux tenue, la plus agréable de la Corse; maintenant elle espère devenir bientôt la rivale, peut-être la supérieure de Bastia par la population et le mouvement des échanges; d'ailleurs, en qualité de chef-lieu administratif de l'île, elle jouit d'avantages auxquels se sont ajoutées les faveurs du plus célèbre de ses fils, Napoléon Bonaparte, et de toutes les puissantes familles qui se sont alliées à sa fortune. Tous les édifices, toutes les rues d'Ajaccio rappellent par quelque trait les deux périodes de l'empire. Comme industries spéciales, les habitants n'ont guère que la pêche et la culture des riches vergers environnants; depuis quelques années ils ont aussi les ressources que leur procure la visite de nombreux étrangers, malades ou en santé, qui viennent jouir du climat local, de l'admirable vue du golfe et des promenades charmantes que l'on peut faire dans les jardins et sur les coteaux des alentours.

Les autres villes de la Corse sont de petites localités sans importance. Sartène, quoique chef-lieu d'arrondissement, n'est qu'une simple bourgade, et toute l'activité du district se concentre dans le petit port de Propriano, rendez-vous de la flottille des corailleurs napolitains dans le golfe de Valinco; Corte, autre chef-lieu d'arrondissement, et fameuse dans l'histoire de la Corse comme l'acropole de l'île et comme la patrie des héros de l'indépendance, est à peine plus populeuse que Sartène; Porto-Vecchio, quoique possédant le havre le plus sûr de toute la Corse, n'est fréquenté que par quelques caboteurs; enfin Bonifacio, l'ancienne république alliée de Gênes, n'a d'importance que par ses fortifications[150]. Ville fort pittoresque, elle occupe une position tout à fait isolée, au sommet d'un rocher de calcaire blanchâtre, percé de grottes que ferment à demi les festons des lianes et où viennent s'engouffrer les vagues marines. Le profil des hautes montagnes de Limbara se dessine dans le ciel, par delà les eaux du détroit et son archipel d'îles et d'écueils granitiques où sont venus se briser tant de navires. On se rappelle encore le naufrage de la frégate la Sémillante en 1855: près de mille hommes périrent dans ce désastre.

[Note 150: Population des villes principales de la Corse en 1872:

Bastia 17,850 hab. Ajaccio 16,550 » Corte 5,450 » Sartène 4,150 » Bonifacio 3,600 » Bastelica 2,950 » Calenzana 2,600 » Calvi 2,175 » ]

Département français, la Corse est divisée administrativement comme les circonscriptions de l'État continental. Elle se partage en cinq arrondissements, subdivisés en 62 cantons et en 360 communes, et dépend du 2e sous-arrondissement maritime de Toulon, de la 7e inspection des ponts et chaussées, de l'arrondissement minéralogique de Grenoble. Le chef-lieu de préfecture Ajaccio est aussi le siége du diocèse de la Corse; Bastia possède la Cour d'appel[151].

[Note 151: Département de la Corse:

Arrondissements. Cantons. Communes. Superficie. Popul. en 1872. Popul. k.

Ajaccio 12 79 205,403 hect. 63,988 31 Bastia 20 93 136,209 » 77,053 57 Calvi 6 35 100,284 » 25,124 25 Corte 16 109 248,509 » 61,168 24 Sartène 8 44 184,336 » 32,728 18 ____ _____ _______________ _________ ____ 62 360 874,741 hect. 259,861 30 ]

CHAPITRE X

L'ESPAGNE

I

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

La péninsule d'Ibérie, Espagne et Portugal, doit être considérée comme un ensemble géographique. La séparation de la presqu'île en deux États distincts, quoique justifiée par les différences de sol, de climat, de langue, de rapports avec l'extérieur, n'empêche pas que dans l'organisme européen l'Hispano-Lusitanie ne soit un membre indivisible; c'est une seule et même terre, de même origine et de même histoire géologique, formant un tout complet par son architecture de plateaux et de montagnes, par son réseau circulatoire de rivières et de fleuves[152].

[Note 152:

Superficie de la Péninsule, sans les Baléares 584,301 kil. car. » de l'Espagne » 494,946 » » du Portugal, sans les Açores 89,355 » Altitude moyenne, d'après Leipoldt 701 mèt. ]

Comparée aux deux autres péninsules du midi de l'Europe, l'Italie et la presqu'île de l'Hémus et du Pinde, la terre ibérique est celle qui est le plus nettement limitée et qui présente le caractère le plus insulaire. L'isthme qui rattache l'Espagne au corps continental n'a qu'un huitième environ du pourtour de la presqu'île, et cet isthme est précisément barré par le mur des Pyrénées, qui continue à l'est jusqu'à la mer des Baléares la ligne des rivages océaniques. En comparaison de l'Italie et de la Grèce, l'Espagne se distingue aussi par la massiveté de ses contours. Tandis que les baies et les golfes découpent en forme de feuillage les rives du Péloponèse et s'arrondissent en nappes semi-circulaires entre les promontoires de l'Italie, le littoral de l'Espagne n'est que légèrement échancré par des anses se développant en arcs de cercle et se succédant avec un certain rhythme comme des chaînettes suspendues de pilier en pilier [153].

[Note 153:

Pourtour de la Péninsule.......................... 3,243 kilomètres. Isthme pyrénéen................................ 418 » Développement des côtes (océaniques....... 1,675) (méditerranéennes. 1,150) 2,825 » ]

On l'a dit depuis longtemps et avec beaucoup de justesse: «L'Afrique commence aux Pyrénées.» L'Hispano-Lusitanie ressemble, en effet, au continent africain par la lourdeur des formes, par la rareté des îles riveraines, par le petit nombre relatif de plaines largement ouvertes du côté de la mer; mais c'est une Afrique en miniature, cinquante fois moins étendue que le continent qui semblerait lui avoir servi de modèle. D'ailleurs son versant océanique, des Asturies, de la Galice, du Beira, est encore parfaitement européen par le climat, l'abondance des eaux, la nature de la végétation; certaines coïncidences de la flore entre ces régions et les îles Britanniques ont même fait supposer qu'à une époque antérieure de la planète la péninsule d'Ibérie tenait par ce côté au prolongement nord-occidental de l'Europe. L'Hispanie vraiment africaine ne commence qu'aux plateaux sans arbres de l'intérieur et surtout aux rivages méditerranéens. Là se trouve la zone de transition entre les deux continents. Par son aspect général, sa flore, sa faune et ses populations elles-mêmes, cette partie de l'Espagne appartient à la zone intermédiaire qui comprend toutes les contrées barbaresques jusqu'au désert du Sahara. La sierra Nevada et l'Atlas qui se regardent d'un continent à l'autre sont des montagnes soeurs. Le détroit qui les sépare n'est qu'un simple accident dans l'aménagement de la planète.

Un contraste fort remarquable de l'Espagne avec les deux autres péninsules de la Méditerranée est que la première, quoique presque entièrement environnée par les eaux marines, est pourtant une terre essentiellement continentale. Si ce n'est par la plaine du Tage portugais et par les belles campagnes du Guadalquivir andalou, l'intérieur de la péninsule ibérique est sans communications faciles avec la mer. La plus grande partie de la contrée consiste en plateaux fort élevés qui se terminent au-dessus du littoral par des escarpements brusques ou même par des crêtes de montagnes, comparables aux remparts extérieurs d'une citadelle. Il en résulte que des côtes même pourvues de bons ports sont moins visitées par les navires qu'on ne s'y attendrait à la vue de leur richesse et de leur fertilité. La zone du littoral est trop étroite pour alimenter un commerce considérable et les habitants du plateau ont trop à descendre pour se soucier de venir prendre leur part de trafic. Ces causes ont de tout temps enlevé à l'Espagne une grande partie du mouvement commercial qui semblait devoir lui revenir en raison de sa position avancée dans l'Océan, à la porte même de la Méditerranée; dans les plus beaux temps de sa puissance maritime, elle a dû emprunter largement l'aide des navigateurs étrangers.

Depuis la découverte des grands chemins de l'Océan vers l'Amérique et le cap de Bonne-Espérance, le côté océanique de la Péninsule, celui du Guadalquivir et du Tage, a plus d'importance dans le mouvement des échanges et dans l'histoire du monde que le côté méditerranéen tourné vers Rome et vers la France. Ce fait peut sembler étrange au premier abord; mais on aurait tort d'y voir l'effet d'une prétendue loi du progrès qui pousserait fatalement l'humanité d'orient en occident; la cause en est tout simplement dans la disposition générale du plateau ibérique. De même que l'Italie péninsulaire, l'Espagne tourne le dos à l'orient, elle regarde vers l'ouest. La contrée tout entière s'incline d'une pente graduelle dans la direction de l'Océan et c'est du même côté que s'épanchent les fleuves parallèles, le Miño, le Duero, le Tage, le Guadiana, le Guadalquivir. La ligne de partage des eaux, qui est aussi presque partout la ligne de faîte de l'Ibérie, se développe, d'Algeciras à Teruel, dans le voisinage immédiat de la Méditerranée. Les bouches de l'Èbre interrompent cette muraille riveraine par une brèche étroite et d'un accès périlleux pour les navires; mais immédiatement au delà recommencent les chaînes du littoral. Presque toute la masse de l'Espagne s'est trouvée ainsi cachée comme par un écran aux regards des navigateurs. La «terre de l'Occident», car tel est le sens du mot Hespérie, que les Grecs donnèrent à l'Espagne après l'avoir appliqué à l'Italie, est devenue par cela même aussi éloignée des péninsules orientales que si elle avait été transportée de plusieurs degrés plus avant dans l'Atlantique.

Si la population première de l'Espagne, ibérique ou autre, n'était pas aborigène, ce que dans l'état actuel de nos connaissances il serait téméraire de nier ou d'affirmer, c'est par la frontière des Pyrénées ou par l'étroit bras de mer des Colonnes d'Hercule que la Péninsule a dû recevoir ses habitants. Des colons n'auraient pu venir par le littoral océanique, si ce n'est à l'époque où l'Irlande était plus rapprochée de l'Hispanie et se rattachait peut-être à quelque Atlantide. Du côté méditerranéen, les immigrations eussent été non moins difficiles, avant que l'art de la navigation en pleine mer eût été découvert, et même lorsque les marins grecs, massiliotes, phéniciens, carthaginois parcouraient librement la Méditerranée, ils ne pouvaient peupler que la zone du littoral à cause de l'escarpement des montagnes qui forment le rebord des plateaux espagnols. Leurs colonies, quelle qu'ait été leur importance dans l'histoire, sont donc toujours restées dans l'isolement et n'ont contribué que pour une faible part au mélange ethnologique des populations de l'intérieur.

Le fond actuel de la nation espagnole est principalement de race ibérique. Les Basques, repoussés maintenant dans les hautes vallées des Pyrénées occidentales, occupaient en maîtres la plus grande partie de la Péninsule. Les noms de montagnes et des eaux courantes, ceux mêmes d'une quantité de villes témoignent de leur séjour et de leur domination dans presque toutes les contrées de l'Espagne, du golfe de Gascogne au détroit de Gibraltar. Des tribus celtiques, venues par les seuils des Pyrénées, s'étaient, à une époque inconnue, établies çà et là en groupes de race pure, tandis qu'ailleurs ils s'étaient mêlés aux aborigènes et formaient avec eux les nations connues sous le nom composé de Celtibères. Ces populations croisées habitaient surtout les plateaux qui de nos jours sont désignés par l'appellation de Castilles. Les Celtes purs, à en juger par les noms de lieux, occupaient la Galice et la plus grande partie du Portugal. Les Ibères avaient le siége principal de leur civilisation dans les parties méridionales de la Péninsule; ils s'avançaient au loin sur les plateaux, peuplaient les régions plus fertiles du pourtour méditerranéen, la vallée de l'Èbre, les deux versants des Pyrénées, pénétraient dans les Gaules jusqu'à la Garonne et à la base des Cévennes, puis, longeant le littoral des golfes du Lion et de Gênes, poussaient leurs dernières tribus jusqu'au delà des Apennins: on retrouve encore beaucoup de noms ibériques dans les Alpes Tessinoises. La répartition des noms géographiques semble témoigner que la marche des Ibères s'est faite du sud au nord, des Colonnes d'Hercule aux Pyrénées et aux Alpes.

A ces éléments primitifs vinrent se joindre les colons envoyés par les peuples commerçants de la Méditerranée: Cádiz, Malaga sont des villes d'origine phénicienne; Carthagène est l'héritière de Carthage; l'antique Sagonte avait été fondée par des émigrés de Zacynthe; Rosas est une colonie rhodienne; les ruines d'Ampurias rappellent l'Emporium des Massiliotes. Mais le vieux fond ibérique et celtique ne devait être profondément modifié que par l'influence de Rome. Après une guerre d'un siècle, les rudes légionnaires furent enfin les maîtres de la Péninsule; les colons latins purent s'établir sans danger en dehors de chaque ville, de chaque poste fortifié; la culture italienne se répandit de proche en proche du littoral et de la vallée du Bétis (Guadalquivir) jusque dans les replis les moins fréquentés des plateaux, et, sauf dans les monts Cantabres habités de nos jours par les Basques, la langue des conquérants devint celle des vaincus. La part des Romains est donc fort grande dans la formation du peuple espagnol: quoique ibère et celte d'origine, il n'en est pas moins devenu l'une des nations latines par son idiome et le moule de sa pensée.

Lorsque l'écroulement de l'empire romain eut fait accourir de toutes les extrémités du monde les hommes de proie, Suèves, Alains, Vandales et visigoths envahirent successivement l'Espagne. Usés par leurs victoires mêmes, aussi bien que par le changement de climat et de vie, pressés par ceux qui les suivaient, les premiers conquérants disparurent bientôt sans laisser beaucoup de traces. Les Alains nomades se perdirent au milieu des populations lusitaniennes, ou peut-être même furent exterminés en masse par les autres envahisseurs; les Suèves, tribu teutonique de race pure, se fondirent peu à peu du côté de la Galice; les Vandales abandonnèrent les riches cités de la Bétique, où ils avaient séjourné pendant quelques années, pour aller conquérir leur royaume éphémère de l'Afrique. Mais les Visigoths, plus tard venus et plus nombreux, peut-être aussi doués d'une plus grande solidité de caractère, s'établirent fermement sur le sol envahi et l'influence qu'ils exercèrent sur la race elle-même persiste encore dans la langue, les mœurs, l'esprit des Espagnols. Il est possible que la pompeuse gravité du Castillan soit en partie l'héritage des Visigoths.

Après l'Europe septentrionale, l'Afrique devait à son tour déverser son contingent de populations nouvelles sur cette presqu'île dépendant géographiquement des deux parties du monde. Au commencement du huitième siècle, les musulmans de la Maurétanie, Arabes et Berbères, prirent pied sur le rocher de Gibraltar, et, dans l'espace de quelques mois, l'Espagne presque tout entière tombait en leur pouvoir. Pendant plus de sept siècles, le détroit d'Hercule baigna des deux côtés les terres du «Sarrasin» et nul obstacle n'arrêta le passage des commerçants, des colons, des industriels appartenant à toutes les races de l'Afrique du Nord et même de l'Asie. On ne saurait douter que l'influence de tous ces immigrants sur la population aborigène de la Péninsule n'ait été capitale; par les croisements continués de siècle en siècle le type originaire s'est modifié, ainsi que le prouvent suffisamment les traits des habitants dans les districts méridionaux. Il est vrai que l'Inquisition fit expulser du royaume ou réduire en esclavage des centaines de milliers, peut-être un million de Maures; mais ceux qu'elle traitait ainsi étaient les musulmans ou les convertis douteux; la grande masse de la population dite espagnole n'en avait pas moins dans ses veines une forte part de sang berbère et sémite; dans le voisinage même de Madrid, entre Tolède et Aranjuez, on cite le village de Villaseca comme étant peuplé de descendants des Maures; le teint foncé, la chevelure noire des habitants, ainsi que la coutume qu'ont les femmes de ne jamais se montrer sur la place du marché, témoignent en faveur de cette origine. La langue castillane elle-même établit combien grande a été l'influence des Sarrasins; elle a reçu beaucoup plus de mots arabes, apportés par les Maures, qu'elle n'en a admis de germaniques dus à l'idiome des Visigoths: environ deux mille termes sémitiques, désignant surtout des objets et des idées qui témoignent d'un état de civilisation en progrès, continuent de vivre dans le castillan et rappellent la période de développement industriel et scientifique inaugurée en Europe par les Arabes de Grenade et de Cordoue. Plusieurs auteurs pensent que le son guttural de la lettre j (jota) est aussi de provenance arabe; mais il ne paraît pas qu'il en soit ainsi, car cette aspiration est plus fortement marquée dans les dialectes des provinces où n'ont jamais pénétré les Arabes, et, par contre, la langue des Portugais, qui pourtant furent asservis aux mahométans, ne possède pas la jota castillane: ce son est donc probablement d'origine locale, et se sera maintenu, malgré l'influence du latin, dans le parler des Espagnols.

En même temps que les Maures, les Juifs avaient singulièrement prospéré sur le sol de l'Espagne; quelques auteurs évaluent même à 800,000 le nombre de ceux qui vivaient dans la Péninsule avant l'époque des persécutions. Souples comme la plupart de leurs compatriotes, ils avaient un pied dans les deux camps: ils servaient d'intermédiaires de commerce entre les chrétiens et les musulmans; ils s'enrichissaient en faisant les affaires des uns et des autres, en leur fournissant l'argent nécessaire pour se livrer bataille et s'entre-tuer. Pour subvenir à la guerre deux fois sainte de la croix et du croissant, il fallait pressurer le peuple, et les Juifs, agents du fisc, s'étaient chargés de cette besogne. Aussi quand la foi chrétienne eut triomphé et que les rois, pour se payer des frais de la croisade, en proclamèrent une seconde contre les Juifs, ce fut avec une véritable explosion de fureur que le peuple se tourna contre eux; il les poursuivit d'une «immortelle haine, que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n'assouvirent jamais». Sans doute quelques familles de Juifs convertis par la peur au catholicisme réussirent à sauver leur existence et sont entrées depuis par les croisements dans la masse de la nation espagnole, mais l'élément israélite ne se trouve plus que pour une très-faible part dans la population de la Péninsule; la race a été plus que persécutée, elle a été extirpée.

Plus heureux que les Juifs, les Tsiganes ou Zingares, dits Gitanos, c'est-à-dire Égyptiens, sont assez nombreux en Espagne pour donner à certains quartiers des grandes villes une physionomie spéciale. Le mépris dont on les poursuivait et la simplicité empressée avec laquelle ils pratiquent la religion nationale les a fait tolérer partout; jamais l'Inquisition, qui brûla tant de Juifs, de Maures et d'hérétiques, ne fit périr un seul Gitano; elle se bornait à les laisser poursuivre comme simples délinquants civils et vagabonds par la police de la Santa Hermandad. Ils ont pu vivre en paix, et, en maints endroits, sont devenus des citoyens ayant leurs habitations fixes et leur gagne-pain régulier; néanmoins ils diminuent, sans doute à cause des croisements qui les ramènent dans le gros de la population. Leur race est loin d'être pure, car il n'est pas rare que les Tsiganes épousent des Espagnoles; en revanche la tribu ne permet pas souvent à ses filles d'épouser des étrangers. On dit que les Gitanos sédentaires, se rappelant d'instinct et de tradition la vie errante que menèrent leurs ancêtres, témoignent le plus grand respect à ceux de leurs compatriotes qui parcourent encore librement les forêts et les plaines; de leur côté, ceux-ci, fiers de leur titre de viandantes ou «chemineurs», regardent avec un certain mépris leurs malheureux frères entassés dans les taudis puants des villes. C'est le contraire dans les contrées danubiennes, où les Tsiganes sédentaires se considèrent comme une sorte d'aristocratie, presque comme une autre race. D'ailleurs il semble prouvé que tous les Gitanos d'Espagne descendent d'ancêtres ayant séjourné pendant plusieurs générations dans la péninsule des Balkhans, car leur idiome contient quelques centaines de mots slaves, et grecs témoignant d'un long séjour de ceux qui le parlent parmi les peuples de l'Europe orientale: c'est là ce qu'ont établi les recherches de Miklosich.

Ainsi que le faisait remarquer M. de Bourgoing dans son ouvrage sur l'Espagne, les caractères offrent même un tel contraste, que le portrait d'un Galicien ressemblerait plus à un Auvergnat qu'à un Catalan, et que celui d'un Andalou ferait songer au Gascon; de province à province d'Ibérie, on verrait surgir les mêmes oppositions qu'en France. Au milieu de toutes les diversités provenant du sol, de la race, du climat et des mœurs, il est bien difficile de parler d'un type général représentant tous les Espagnols. Cependant la plupart des habitants de la Péninsule ont quelques traits communs qui donnent à la nation tout entière une certaine individualité parmi les peuples d'Europe. Quoique chaque province ait son type particulier, ces types se ressemblent par assez de côtés pour qu'il soit possible de s'imaginer une sorte d'Espagnol idéal où le Galicien se mêle à l'Andalou, l'Aragonais au Castillan. L'œuvre nationale a été longtemps commune, surtout à l'époque des luttes séculaires contre les Maures, et de cette communauté d'action, jointe à la parenté des origines, proviennent quelques traits appartenant à toutes les populations péninsulaires.

En moyenne, l'Espagnol est de petite taille, mais solide, musculeux, d'une agilité surprenante, infatigable à la course, dur à toutes les privations. La sobriété de l'Ibère est connue. «Les olives, la salade et les radis, ce sont là les mets d'un chevalier,» dit un ancien proverbe national. Sa force d'endurance physique semble tenir du merveilleux, et l'on comprend à peine comment les conquistadores ont pu résister à tant de fatigues sous le redoutable climat du Nouveau Monde! Avec toutes ses qualités matérielles, l'Espagnol bien dirigé est certainement, ainsi d'ailleurs que l'a constaté l'histoire, le premier soldat de l'Europe: il a le feu de l'homme du Midi, la force de l'homme du Nord, et n'a pas besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante.

Les qualités morales de l'Espagnol ne sont pas moins remarquables et auraient dû, semble-t-il, assurer à la nation une plus grande prospérité que celle qui lui est échue. Quelles que soient les diversités provinciales du caractère espagnol, les Péninsulaires, nonchalants dans la vie de tous les jours, se distinguent pourtant en masse des autres peuples par un esprit de résolution tranquille, un courage persistant, une infatigable ténacité qui, suivant le bon ou mauvais emploi, ont tantôt fait la gloire, tantôt l'infortune de la nation. L'homme de cour, l'employé sceptique peuvent servir cyniquement la main qui les paye; mais quand l'Espagnol du peuple embrasse une cause, c'est jusqu'à la mort: tant qu'il lui reste un souffle de vie, on ne saurait dire qu'il est vaincu; d'ailleurs après lui viennent les fils, qui luttent avec le même acharnement que leur père. De là cette longue durée des guerres nationales et civiles. La reconquête de l'Espagne sur les envahisseurs maures a duré sept siècles, presque sans trêve; la prise de possession du Mexique, du Pérou, de toute l'Amérique andine, ne fut qu'un long combat d'un siècle. La guerre d'indépendance contre les armées de Napoléon est aussi un exemple de dévouement et de patriotisme collectif tel, que l'histoire n'en offre que bien peu d'exemples, et les Espagnols peuvent dire avec fierté que, pendant les quatre années de lutte, les Français ne trouvèrent pas parmi eux un seul espion. Dignes fils de la mère patrie, les créoles du Nouveau Monde soutinrent aussi contre les Castillans une guerre d'émancipation qui dura vingt ans, et maintenant une partie des habitants de la grande Antille espagnole ont fait, d'escarmouches et de batailles incessantes, leur vie normale depuis six années. Enfin les deux guerres carlistes auraient-elles été possibles ailleurs que sur la terre d'Espagne? Que de fois des coups qui semblaient décisifs ont été frappés; mais l'ennemi vaincu la veille se redressait le lendemain et la lutte reprenait avec une nouvelle énergie.

Il n'est donc pas étonnant que l'Espagnol, parfaitement conscient de sa valeur, parle de lui-même, lorsqu'il est le plus abaissé par le sort, avec une certaine fierté, qui chez tout autre pourrait passer pour de l'outrecuidance. «L'Espagnol est un Gascon, a dit un voyageur français, mais un Gascon tragique.» Les actes suivent chez lui les paroles. Il est vantard, mais si quelqu'un pouvait avoir raison de l'être, ce serait lui. L'Espagnol a des qualités qui chez d'autres peuples s'excluent souvent. Avec toute sa fierté, il est pourtant simple et gracieux de manières; il s'estime fort lui-même, mais il n'en est pas moins prévenant pour les autres; très-perspicace et devinant fort bien les travers et les vices de son prochain, il ne s'abaisse point à le mépriser. Même quand il mendie, il sait parfois garder une attitude de noblesse. Un rien le fera s'épancher en torrents de paroles sonores; mais que l'affaire soit d'importance, un mot, un geste lui suffiront. Il est souvent grave et solennel d'aspect, il a un grand fonds de sérieux, une rare solidité de caractère, mais avec cela une gaieté toujours bienveillante. L'avantage immense, inappréciable que l'Espagnol si l'on excepte toutefois le Vieux-Castillan, a d'ordinaire sur la plupart des autres Européens, est celui d'être heureux. Rien ne l'inquiète; il se fait à tout; il prend philosophiquement la vie comme elle vient; la misère ne l'effraye point, et il sait même, avec une ingéniosité sans pareille, en extraire les joies et les avantages. Quel héros de roman eut la vie plus traversée et pourtant plus gaie que ce Gil Blas, dans lequel les Espagnols se sont si bien reconnus? Et néanmoins c'était alors la sombre époque de l'Inquisition; mais l'effroyable Saint-Office n'empêchait pas la joie. «La parfaite félicité, dit le proverbe, est de vivre aux bords du Manzanarès; le second degré du bonheur est d'être en paradis, mais à la condition de voir Madrid par une lucarne du ciel.»

A tous ces contrastes, qui nous paraissent étranges, de jactance et de courage, de bassesse et de grandeur, de dignité grave et de franche gaieté, sont dues ces contradictions apparentes de conduite, ces alternatives bizarres d'attitude qui étonnent l'étranger, et que l'Espagnol appelle complaisamment cosas de España, comme si lui seul pouvait en pénétrer le secret. Gomment expliquer, en effet, que l'on trouve chez ce peuple tant de faiblesse à côté de tant de hautes qualités, tant de superstitions et d'ignorance avec un bon sens si net et une si fine ironie, parfois tant de férocité avec un naturel de générosité magnanime, la fureur de la vengeance avec le tranquille oubli des injures, une pratique si simple et si digne de l'égalité avec tant de violence dans l'oppression? Malgré la passion, le fanatisme que les Espagnols apportent dans tous leurs actes, ils acceptent avec la plus grande résignation ce qu'ils croient ne pouvoir empêcher. A cet égard, ils sont tout à fait musulmans. Ils ne répètent point comme l'Arabe: «Ce qui est écrit est écrit!» Mais ils disent non moins philosophiquement: «Ce qui doit être ne peut manquer!» (Lo que ha de ser no puede faltar); et, drapés dans leur manteau, ils regardent avec dignité passer le flot des événements. «Les Espagnols paraissent plus sages qu'ils ne le sont,» a déjà dit depuis trois siècles le chancelier Bacon. Presque tous possédés de la passion du jeu, ils se laissent d'avance emporter par la destinée, prêts au triomphe, non moins prêts à l'insuccès. Que de fois la sérénité fataliste de l'Espagnol a-t-elle laissé des maux irréparables s'accomplir!

Parmi ces maux on a pu craindre qu'il ne fallût ranger la décadence irrémédiable de la nation tout entière. En voyant toutes les ruines accumulées sur le sol de l'Espagne, en assistant aux luttes qui s'éternisent sur cette terre ensanglantée, des historiens qui n'avaient pas une idée assez nette du lien de solidarité qui rattache les nations les unes aux autres ont parlé des Espagnols comme d'un peuple absolument tombé. C'est là une erreur, mais le recul étonnant qu'a subi la puissance castillane depuis trois siècles explique comment il a été facile de se tromper. Même dans le voisinage des grandes villes et de la capitale, que de campagnes, jadis cultivées, qui par leur nom de despoblados et de dehesas rappellent le souvenir des Maures violemment expulsés ou des chrétiens qui se sont retirés devant le désert envahissant! Que de cités, que de villages dont les édifices témoignent par la beauté de leur architecture et la richesse de leurs ornements que la civilisation locale était, il y a des siècles, bien supérieure à ce qu'elle est aujourd'hui? La vie semble s'être enfuie de ces pierres jadis animées! Et l'Espagne elle-même, comme puissance politique, n'est-elle pas un débris, comparée à ce qu'elle fut du temps de Charles-Quint?

Dans son fameux ouvrage sur la Civilisation, Buckle cherche à expliquer la longue décadence du peuple espagnol par diverses raisons, tirées, les unes du climat et de la nature du sol, les autres de l'évolution historique. La sécheresse d'une grande partie du territoire, les vents âpres qui sur les plateaux succèdent aux chaleurs extrêmes, la fréquence des tremblements de terre dans certains districts, telles sont les principales causes d'ordre matériel qui ont contribué à rendre les Espagnols superstitieux et paresseux d'esprit; mais la cause suprême et fatale a été la longue suite de guerres religieuses qu'ils ont eues à soutenir contre leurs voisins. Dès l'origine de la monarchie, les rois visigoths défendirent avec acharnement l'arianisme contre les Francs; puis, quand les Espagnols, devenus catholiques à leur tour, n'eurent plus à guerroyer contre d'autres chrétiens pour le compte de leur foi, les musulmans envahirent la Péninsule, et l'histoire de la nation ne fut plus qu'une lutte incessante: durant plus de vingt générations, les guerres religieuses, qui pour les autres peuples étaient un événement exceptionnel, devinrent l'état permanent du peuple d'Espagne. Il en résulta que le patriotisme de race et de langue s'identifia presque complètement avec l'obéissance absolue aux ordres des prêtres. Tout combattant, des rois aux moindres archers, étaient soldats de la foi plus que défenseurs de la terre natale, et par suite leur premier devoir était de se soumettre aux injonctions des hommes d'église. Les conséquences de ce long assujettissement de la pensée étaient inévitables. Le clergé prit possession de la meilleure part des terres conquises sur les infidèles, il accapara tous les trésors pour en orner les couvents et les églises; fait bien plus grave encore, il s'empara du gouvernement et du contrôle de la société tout entière par l'organisation des tribunaux. Dès le milieu du treizième siècle, le «Saint-Office» de l'Inquisition fonctionnait dans le royaume d'Aragon; lorsque les Maures furent définitivement expulsés de l'Espagne, l'action de ce tribunal souverain devint toute-puissante et les rois mêmes se prirent à trembler devant lui.

Mais tandis que ces longues guerres religieuses travaillaient à l'abaissement intellectuel et moral des Espagnols de toutes les provinces, d'autres causes, agissant en sens inverse, étaient, au contraire, de nature à développer tous les éléments de progrès: c'est le côté de la question si complexe de l'histoire d'Espagne que Buckle a négligé de mettre en lumière. Pour soutenir la lutte contre les musulmans, et pour garder quelque semblant d'autorité sur leurs vassaux batailleurs, les rois avaient dû respecter, favoriser même les libertés de leurs peuples: c'est à ce prix seulement que la guerre pouvait être nationale. Les villes étaient devenues libres et prenaient part au grand conflit dans la plénitude de leur volonté; elles seules volaient les fonds et, dans la plupart des Cortès, leurs délégués no permettaient même pas aux représentants de la noblesse et du clergé de siéger à côté d'eux. Lès le commencement du onzième siècle, deux cent cinquante ans avant qu'on ne parlât d'institutions représentatives en Angleterre, l'histoire nous montre des cités du royaume de Leon, des Castilles, de l'Aragon, s'administrant elles-mêmes et formulant leurs coutumes en lois; de vieux documents nous montrent des souverains qui reconnaissent ne pouvoir entrer dans les villes sans le consentement de la municipalité. Grâce à cette autonomie, qui donnait aux Espagnols des avantages inappréciables sur la plupart des autres populations de l'Europe, les villes de la Péninsule progressèrent rapidement en industrie, en commerce, en civilisation: le degré de perfection qu'avaient atteint la littérature et les beaux-arts, à la grande époque de la floraison nationale, témoigne quelle était la puissante vitalité de toutes ces communes espagnoles où s'élevaient de si beaux édifices, d'où sortaient tant d'hommes de valeur. Les cités commençaient même à se libérer du joug de l'Église; elles se réservaient, bien avant Luther, de ne laisser proclamer les indulgences qu'après en avoir examiné la convenance et le but. En outre, les libertés municipales contribuaient à développer cette dignité tranquille, ce respect mutuel, cette noblesse de manières qui semblent être un privilége de race chez les hommes de souche ibérique.

Entre ces forces opposées, tendant les unes à solliciter l'initiative individuelle, les autres, au contraire, à la supprimer complétement au profit de l'Église et de la centralisation monarchique, une lutte directe ne pouvait manquer d'éclater tôt ou tard. Dès que la reconquête de l'Espagne par les chrétiens fut achevée et que la ferveur religieuse, la fidélité aux souverains et le patriotisme local n'eurent plus un même but à poursuivre, la guerre intérieure commença. Elle se termina promptement au profit du pouvoir royal et de l'Église; les comuneros des Castilles, qui s'étaient constitués les défenseurs des libertés locales et régionales, furent mal secondés ou combattus par les habitants des autres provinces, Asturies, Aragon, Andalousie; même les Maures de l'Alpujarra aidèrent à l'écrasement du peuple; à l'aide de l'or du Portugal et de l'Amérique, les généraux de Charles-Quint le massacrèrent et tout aussitôt le silence se fit dans les villes, jusqu'alors si actives et si gaies, de la Péninsule.

La découverte du Nouveau Monde, qui précisément alors venait de se faire au profit de la monarchie espagnole, fut pour la nation un malheur peut-être plus grand. L'expatriation de tous les jeunes gens d'audace, de tous les coureurs d'aventures qui allaient conquérir l'Eldorado par delà l'Atlantique est une des causes qui contribuèrent le plus à l'affaiblissement de l'Espagne. Les plus hardis partaient; les faibles, les gens qu'effrayait la mort restaient seuls au logis. C'est ainsi que peu à peu la mère patrie se trouva privée de ses enfants les mieux trempés. Toute sa vaillance et son esprit d'entreprise avaient trouvé un dérivatif dans la prise de possession du Nouveau Monde, et, tout enivrée de sa gloire d'outre-mer, elle se laissa sans résistance abîmer par ses maîtres dans la plus profonde ignominie. Un navire trop chargé de toile s'expose à chavirer à la moindre tempête; de même l'Espagne, trop faible pour l'immensité de ses colonies, s'affaissa promptement sur elle-même.

Les énormes quantités d'or et d'argent que les mines du Nouveau Monde fournirent au trésor de la métropole furent aussi un puissant élément d'appauvrissement et de démoralisation. En deux siècles, de l'an 1500 à l'an 1702, les envois de métaux précieux faits par les colonies s'élevèrent à la somme totale de 54 milliards de francs. De pareilles sommes, acquises sans travail et gaspillées surtout à des oeuvres de corruption, devaient avoir pour résultat de développer à l'excès l'indolence naturelle de l'Espagnol. L'or arrivant sans effort, on ne se donna plus la peine de le gagner: au lieu de produire, on acheta, et bientôt tous les trésors eurent pris le chemin de l'étranger. Puis, quand les colonies cessèrent de nourrir la mère patrie, tous ceux qui s'étaient accoutumés à la paresse durent vivre par la mendicité de la rue ou par la mendicité bureaucratique, plus basse et plus dissolvante encore. Peut-être l'Espagne est-elle la seule contrée d'Europe où l'on voie des ouvriers abandonner leur travail ordinaire, pour aller prendre leur part de la pitance distribuée aux mendiants à certains jours de la semaine.

Sans agression du dehors et par le seul effet de la décadence intérieure, la nation déclina dans le monde avec une rapidité sans exemple. Après l'expulsion des Maures, les citoyens les plus industrieux de la contrée, toute activité s'éteignit peu à peu en Espagne. Les ateliers se fermèrent par milliers dans les villes jadis industrielles, comme Séville et Tolède. Les procédés de métier se perdirent, faute d'artisans; le commerce, livré au monopole, délaissa les marchés et les ports; on cessa d'exploiter les mines et les carrières; souvent même, disent les chroniques du temps, les champs delà Navarre seraient restés en friche, aux abords mêmes des villages, si des paysans béarnais n'étaient allés y faire les semailles et la moisson. Les jeunes Espagnols entraient en foule dans les monastères pour jouir du privilège de l'oisiveté; et plus de neuf mille couvents d'hommes, dont les champs étaient cultivés aux dépens du reste de l'Espagne, s'établirent dans toutes les parties du royaume. Toute étude sérieuse cessa dans les écoles et les universités; suivant la forte expression de Saint-Simon, «la science était un crime; l'ignorance et la stupidité la première vertu.» Le pays se dépeuplait: il ne naissait plus d'enfants en nombre suffisant pour remplacer les morts. Les Espagnols étaient tombés si bas, qu'ils avaient perdu leur vieux renom de vaillance, pourtant si mérité. Après l'instauration de la dynastie bourbonienne, lorsque des étrangers, français, italiens, irlandais, furent appelés en foule pour occuper toutes les hautes positions, c'est que les indigènes eux-mêmes, dégoûtés de tout travail et privés de toute initiative, étaient devenus incapables de la gestion des affaires.

L'observateur impartial qui compare l'Espagne de nos jours à ce qu'elle fut à l'époque de son long silence sous le régime de l'Inquisition, est frappé des progrès de toute espèce qui se sont accomplis. Un proverbe bien mensonger proclame «heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire», comme si les morts en avaient une. C'est au contraire lorsqu'ils sont en pleine possession de leur vie, fût-elle même inquiète et tumultueuse, que les peuples marquent leur existence dans l'humanité par des actes de valeur historique et des services réels rendus à leurs contemporains. Quoique depuis le commencement du siècle l'Espagne renaissante ait toujours, pour ainsi dire, vécu au milieu des flammes, elle a plus travaillé pour les arts, les sciences, l'industrie, elle a fourni par quelques-uns de ses fils plus de hauts enseignements que pendant les deux siècles de morne paix qui s'étaient écoulés depuis que Philippe II avait fait l'ombre dans son royaume.

Il est toutefois évident que si la vie de l'Espagne ne se dépensait pas pour une si grande part en luttes intestines et qu'elle s'appliquât tout entière à des œuvres d'intérêt collectif, l'utilité de la race ibérique serait bien autrement considérable pour le reste du monde. Mais il se trouve précisément que les conditions géographiques de la Péninsule se sont opposées jusqu'à maintenant à tout groupement libre des habitants en un corps de nation compacte et solide. Quoique se présentant dans l'ensemble de l'organisme européen avec une grande unité de contours et de formes, l'Hispano-Lusitanie n'en offre pas moins à l'intérieur, à cause de ses plateaux et de ses montagnes, une singulière diversité, et cette diversité est passée de la nature aux hommes qui l'habitent. On peut dire que toutes les saillies et les creux du plateau montueux de l'Ibérie se sont moulés sur les populations elles-mêmes. Sur le pourtour océanique et méditerranéen de la Péninsule tous les avantages se trouvent réunis: c'est là que le climat est le plus doux, que la terre féconde se couvre de végétation en plus grande abondance, que la facilité des communications invite les hommes aux voyages et aux échanges; aussi les cultivateurs, les commerçants, les marins se pressent-ils dans la région du littoral et la plupart des grandes villes s'y sont fondées. Dans l'intérieur du pays, au contraire, les plateaux arides, les roches nues, les âpres sentiers, les terribles hivers, le manque de produits variés ont rendu la vie difficile aux habitants, et souvent les jeunes gens du pays, attirés par les plaines heureuses qui s'étendent au pied de leurs monts sauvages, émigrent en grand nombre. Il en résulte que la population espagnole se trouve distribuée en zones annulaires de densité.

La face riveraine de la Péninsule, celle qui comprend les côtes de la Catalogne, de Valence et de Murcie, Málaga, Cádix et la vallée du Guadalquivir, le bas Portugal et le versant maritime des Pyrénées occidentales, est la région vivante par excellence: là est le mouvement des hommes et des idées. D'un autre côté, la capitale du royaume, située dans une position dominante, à peu près au centre géométrique de la contrée, ne pouvait manquer de devenir, elle aussi, un foyer vital, à cause du réseau de routes dont elle occupe le milieu; mais elle est entourée de régions faiblement peuplées et même, en quelques endroits, de véritables déserts.

Cette inégalité de population entre les plaines basses du littoral et les plateaux de l'intérieur, et, bien plus encore, ce dédoublement de la civilisation péninsulaire en une zone extérieure et un foyer central ont produit les résultats les plus considérables dans l'histoire générale de l'Espagne. Consciente de sa propre vitalité, animée d'une suffisante initiative pour se gouverner elle-même, chacune des provinces maritimes tendait à s'isoler des autres parties de l'Espagne et à vivre d'une vie indépendante. Pendant les sept cents années que dura l'occupation des Maures, la haine de race et de religion, commune aux états chrétiens de la Péninsule, avait pu maintenir une certaine union entre les divers royaumes chrétiens de l'Ibérie et faciliter la création d'une monarchie unitaire; mais, pour conserver cette unité factice, le gouvernement espagnol dut avoir recours au système de terrorisme et d'oppression le plus savant sous lequel un peuple ait jamais été courbé. D'ailleurs le Portugal, auquel sa position sur l'Océan, l'importance de son commerce, l'immense étendue de ses conquêtes coloniales avaient assuré un rôle à part, ne subit la domination détestée des Castillans que pendant moins d'un siècle et se sépara de l'Espagne comme une pièce neuve se détache d'un habit cousu de morceaux d'étoffes diverses. Au choc des événements extérieurs, la monarchie espagnole elle-même faillit disparaître. C'est en vain que, pour s'asseoir plus solidement, l'autorité royale avait abêti, appauvri le peuple et tari en apparence la source des idées: d'incessantes révolutions et des guerres civiles de province à province montrèrent bien que sous l'oppression commune la forte individualité de chacun des groupes naturels de population s'était maintenue. Il est certain que d'année en année le lien d'unité politique se noue plus fortement entre les divers peuples de l'Espagne, grâce à la facilité croissante des voyages et des échanges, à la substitution graduelle d'une même langue aux dialectes provinciaux, au rapprochement spontané qu'amènent la compréhension des mêmes idées et la formation des partis politiques; mais Andalous et Galiciens, Basques et Catalans, Aragonais et Madrileños, sont encore bien éloignés de s'être fondus en une seule nationalité.

La constitution fédérale que s'était donnée pour un temps la république espagnole était donc complètement justifiée par la forme géographique du pays et l'histoire de ses habitants. Cette autonomie provinciale que les gouvernants n'ont pas voulu consacrer par la paix ne s'en affirme pas moins par la guerre civile: la violence veut réaliser ce que n'a pu le bon accord.

Telle est, sous divers noms, intransigeance ou carlisme, et avec d'autres éléments de dissension civile, la grande cause des révolutions qui dans les dernières années ont agité l'Espagne. Les populations cherchent leur équilibre naturel, et l'une des principales conditions de cet équilibre est le respect des limites tracées entre les provinces par les différences du sol et du climat, ainsi que par les diversités de mœurs qui en sont la conséquence. Il est donc nécessaire d'étudier à part chacune de ces régions naturelles de l'Espagne, en tenant compte de ce fait, que les divisions politiques ne suivent exactement ni les lignes de faîte entre les bassins ni les frontières entre les populations de dialectes différents.

II

PLATEAUX DES CASTILLES, DE LEON ET DE L'ESTREMADURE.

Le plateau central de la Péninsule, entre la vallée de l'Èbre et celle du Guadalquivir, est parfaitement délimité par la nature: une enceinte semi-circulaire l'entoure au nord, à l'est et au sud, des Pyrénées Cantabres à la sierra Morena[154]. Il est vrai que du côté de l'ouest la pente générale du plateau s'incline vers le Portugal et l'Atlantique; mais là aussi des massifs montagneux et surtout les escarpements des gorges fluviales par lesquelles il faut dévaler pour entrer dans les vallées inférieures constituent une véritable barrière, dont certaines parties sont malaisées à traverser. La haute région où le Duero, le Tage, le Guadiana développent leur cours supérieur est donc un tout géographique distinct encadré par une zone complétement circulaire de terres à versant maritime: on peut la comparer à une sorte de péninsule plus petite enfermée dans la grande presqu'île et ne tenant aux Pyrénées françaises que par l'isthme étroit des provinces Basques. En effet, si l'eau de la mer s'élevait brusquement de 600 mètres, les plateaux des Castilles, diversement échancrés par des golfes, s'isoleraient du reste de l'Espagne. Leur étendue considérable, car ils forment bien près de la moitié de tout le pays, leur assurait d'avance un rôle historique des plus importants; par le fait même de leur position dominatrice, les Castillans ont annexé presque tous les territoires circonvoisins à leur domaine, qui occupe déjà plus des deux cinquièmes de toute l'Espagne.

[Note 154:

Superficie. Bassin du Duero, Leon et Vieille-Castille, sans Logroño et Santander 94,773 kilom. car. Bassins du Tage et du Guadiana 115,819 » ___________________ 210,592 kilom. car.

Popul. en 1871. Popul. kilom. Bassin du Duero, Léon et Vieille-Castille, sans Logroño et Santander 2,550,000 27 hab. Bassins du Tage et du Guadiana 2,276,000 20 » _________ _______ 4,826,000 23 hab. ]

Les Castilles, cette Espagne par excellence, ne sont point un beau pays, ou du moins leur beauté, solennelle et formidable, n'est point de nature à être comprise par la plupart des voyageurs. De vastes étendues du plateau, telles que la Tierra de Campos, au nord de Valladolid, sont d'anciens fonds lacustres, au sol d'une grande fécondité, mais d'une extrême monotonie, à cause du manque de variété dans les cultures et de l'absence de toute végétation forestière; le sol s'y montre à nu avec ses argiles et ses sables diversement nuancés en gris, en bleu, en rouge clair, en rouge de sang. Ses chemins, sur lesquels de longues files de mules passent en soulevant des tourbillons de poussière, se confondent avec les terrains environnants. D'autres parties du plateau, beaucoup plus inégales, sont bosselées de monticules pierreux jaunis par le soleil et rayés sur leurs pentes de sillons où les chardons et d'autres plantes épineuses se mêlent aux céréales. Ailleurs, notamment à l'orient de Madrid, le plateau prend l'aspect d'un pays de montagnes; de toutes parts l'horizon est fermé par des croupes et des cimes revêtues d'une herbe maigre, et des gorges sombres, entaillées par les eaux naissantes, s'ouvrent ça et là entre des parois de rochers. Ailleurs encore, comme dans la basse Estremadure, les pâturages s'étendent à perte de vue jusqu'à la base des montagnes éloignées, et dans ces plaines, semblables à certaines parties des pampas américaines, pas un arbre n'arrête le regard. Au commencement du siècle, des terres tout à fait incultes, quoique très-fertiles naturellement, occupaient dans le district de Badajoz une étendue de plus de 100 kilomètres en longueur sur une largeur de la moitié. Un demi-million d'hommes eût vécu à l'aise dans ce désert.

A voir l'effrayante nudité de la plupart de ces plaines, on ne croirait pas que, depuis le milieu du siècle dernier, il existe une ordonnance du Conseil de Castille enjoignant à chaque habitant des campagnes de planter au moins cinq arbres. L'œuvre de déboisement a été menée avec plus de zèle que le travail de repeuplement. Les paysans ont un préjugé contre les arbres: ils disent que le feuillage leur rend le mauvais service de protéger les petits oiseaux contre les rapaces et livre ainsi les moissons en proie aux volatiles granivores; aussi, non contents d'exterminer tous les oisillons, à l'exception des hirondelles, s'acharnent-ils à la destruction des bois; en maints endroits il ne reste plus d'arbres que dans les solitudes éloignées de toute demeure de l'homme; on marcherait pendant des journées entières sans en apercevoir un seul. La campagne est réduite à un tel état de nudité, que, suivant le Proverbe, «l'alouette traversant les Castilles doit emporter son grain.»

Même au milieu des champs cultivés on croirait se trouver dans un désert surtout quand la moisson n'a laissé que des chaumes flétris. Les masures en terre grise ou en pierrailles semblent de loin se confondre avec le sol environnant; les villes elles-mêmes, entourées de leurs murs ébréchés et jaunâtres, ont l'air de rochers ravinés. L'eau manque en plusieurs régions du plateau comme dans les solitudes de l'Afrique. Nombre de villes et de villages alimentés par l'eau de source proclament joyeusement, par leur nom même, la possession de ce riche trésor. Des ponts énormes passent sur les ravins, mais, pendant plus d'une moitié de l'année, on ne voit pas une goutte d'eau dans le lit pierreux que les constructeurs de la route ont mis tant de peine à franchir.

Le plateau central de l'Espagne n'est pas incliné seulement à l'ouest vers l'Atlantique lusitanien, il descend aussi, mais d'une pente fort inégale, de la base des Pyrénées cantabres au bord septentrional de la vallée du Guadalquivir. Tandis que le haut bassin du Duero se penche de l'est à l'ouest, entre 1,000 mètres et 700 mètres d'altitude moyenne, la Nouvelle-Castille et la Manche, dans les bassins du Tage et du Guadiana, n'ont plus que 600 mètres d'élévation. Dans leur ensemble, les hautes terres de l'Espagne centrale sont comparables à deux gradins de différente hauteur séparés l'un de l'autre par une muraille percée de brèches. Cette muraille qui sert de limite commune aux deux terrasses du plateau est la sierra de Guadarrama, prolongée à l'ouest par la sierra de Gredos. Au nord, les eaux qui s'écoulent par le Duero arrosent la province de Léon et la Vieille-Castille; au sud, les bassins jumeaux du Tage et du Guadiana constituent les provinces de la Nouvelle-Castille, de la Manche et de l'Estremadure.

Les deux plateaux juxtaposés étaient occupés à l'époque tertiaire par de grands bassins lacustres; des fleuves à cataractes, semblables aux canaux d'écoulement qui déversent dans l'Atlantique les eaux de la méditerranée canadienne, faisaient communiquer entre elles ces hautes mers de l'Ibérie. L'une d'elles, dont les contours sont indiqués par les limites géologiques d'une couche de débris arénacés, argileux et calcaires, arrachés aux montagnes environnantes, est celle qui s'est écoulée par les défilés du bas Duero. Jadis elle était fermée précisément de ce côté par les montagnes cristallines du Portugal, et c'est au nord-est, par la brèche de Pancorbo, où passe actuellement le chemin de fer de Burgos à Vitoria, que l'excédant des eaux s'épanchait probablement dans le bassin de l'Èbre. En outre, un large détroit, contournant à l'est les montagnes de Guadarrama, unissait le lac supérieur, celui dont le fond est devenu la Vieille-Castille, au lac inférieur remplacé aujourd'hui par les plaines de la Nouvelle-Castille et de la Manche. À en juger par la superficie des terrains tertiaires que les eaux ont laissés en témoignage de leur séjour, les deux lacs avaient ensemble une superficie de 76,000 kilomètres carrés, soit environ la huitième partie de la surface actuelle de la Péninsule. Relativement à ce qu'elle est de nos jours, la presqu'île d'Ibérie n'était donc à ces âges de la planète qu'une sorte de squelette non encore revêtu de chair; les massifs de granit et de roches anciennes, unis les uns aux autres par des croupes de terrains triasiques, jurassiques et crétacés, formaient comme un double anneau montagneux, limité extérieurement par des eaux salées, intérieurement par des eaux douces. Les golfes du dehors et les lacs du dedans s'emplissaient à la fois de dépôts que l'on reconnaît maintenant à leurs fossiles, les uns d'origine marine, les autres provenant des eaux douces. Cette période géologique dura pendant de longs âges, car les couches de terrains lacustres ont en maints endroits plus de 300 mètres d'épaisseur. Les strates miocènes qui forment la partie superficielle des deux bassins des Castilles appartiennent exactement à la même époque de la Terre, puisqu'on y trouve les ossements fossiles des mêmes grands animaux, mégathériums, mammouths, hipparions.

La partie nord-occidentale et septentrionale de l'enceinte montagneuse de la terre de Léon et de la Vieille-Castille est formée par le système des Pyrénées Cantabres; mais immédiatement à l'est du plus haut massif de ces montagnes, au nœud de la Peña Labra, des croupes allongées se détachent vers le sud-est et constituent la ligne de faîte qui sépare le bassin du Duero des sources de l'Èbre. Ces croupes, connues sous divers noms, forment d'abord les páramos de Lora, inclinés en pente douce vers le plateau méridional, mais brusquement coupés vers l'Èbre, coulant comme au fond d'un fossé à quelques centaines de mètres de profondeur. A l'est, la ligne de partage, d'une altitude de plus de 1,000 mètres, se prolonge assez régulièrement jusqu'au massif de la Brujula, dont un col est utilisé par la route de Burgos à la mer, et que les voyageurs, trompés par les muletiers, se figuraient jadis être un des points les plus élevés de la Péninsule. Mais au delà, les croupes appelées à tort montes de Oca, s'exhaussent graduellement et se rattachent à un massif de véritables montagnes, au noyau de roches cristallines, la sierra de Demanda, dominée par le pic de San Lorenzo. Un autre massif, appuyé comme le premier sur de puissants contre-forts, lui succède au sud-est et porte la haute cime du Pico de Urbion, qui donne naissance à la source du Duero. Une chaîne, dite sierra Cebollera, continue régulièrement la ligne de faîte, pour s'abaisser par degrés, tout en se ramifiant diversement dans les deux bassins de l'Èbre et du Duero. Enfin, cette partie de l'enceinte du plateau se termine par un troisième massif, celui de Moncayo, qui se compose de roches cristallines comme le San Lorenzo, et s'élève à une hauteur encore plus considérable. Au delà, la chaîne disparaît complètement, elle est remplacée par de larges croupes aux versants tourmentés qui n'offrent plus aucun obstacle au passage des routes et que la voie ferrée de Madrid à Saragosse a pu utiliser sans peine. Mais au sud de la Cebollera et du Moncayo diverses petites chaînes, disposées parallèlement à ces grands massifs, emplissent l'angle oriental du bassin du Duero et forcent le fleuve à décrire un long détour par le défilé de Soria. C'est dans ces montagnes, non loin du faîte au triple versant de l'Èbre, du Tage et du Duero, que s'élevait la forteresse de Numance, dont l'héroïque lutte contre l'étranger a été depuis imitée par tant d'autres cités de la Péninsule.

Entre le bassin du Duero et celui du Tage, la ligne de faîte est plus haute en moyenne et plus régulière que dans la partie nord-orientale de la Vieille-Castille. A peine indiquée d'abord par de faibles renflements d'une centaine de mètres, que porte l'énorme soubassement des hautes terres, la chaîne se redresse peu à peu dans la direction de l'ouest et du sud-ouest, et forme bientôt la fameuse sierra de Guadarrama, le système Carpéto-Vétonique de Bory de Saint-Vincent: c'est la chaîne la plus connue de toutes celles du centre de l'Espagne, non qu'elle soit la plus haute, mais elle borne l'horizon de Madrid du superbe hémicycle de ses roches de granit. La crête de cette chaîne est assez étroite et ses pentes sont escarpées de part et d'autre; elle est dressée en un véritable mur entre les deux Castilles, et ce n'est pas sans peine que l'on a pu construire les routes qui s'élèvent en lacets vers les cols de Somosierra, de Navacerrada, de Guadarrama; aussi Ferdinand VI, tout fier du chemin tracé sous son règne à travers la montagne, fit-il dresser, sur l'un des plus hauts sommets, la statue d'un lion avec une inscription grandiose rappelant que «le roi a vaincu les monts». Quant au chemin de fer du nord de l'Espagne, il a dû tourner la sierra du côté de l'ouest par la dépression d'Avila, mais il passe encore à une altitude plus grande d'une vingtaine de mètres que la voie ferrée dite du mont Cenis; il l'emporte également par la hauteur sur toutes les autres lignes des Alpes actuellement utilisées par la vapeur. Le rempart naturel que les montagnes de Guadarrama forment au nord de la plaine de Madrid constitue pour cette ville une ligne stratégique de la plus haute importance; de sanglantes batailles ont été livrées dont le seul enjeu était la possession des passages de la sierra.

Au sud-ouest du pic de Peñalara, qui est le plus élevé de l'arête Carpéto-Vétonique, les monts s'abaissent rapidement et bientôt, au pic de la Cierva, la chaîne se divise en deux rameaux. Le plus septentrional, qui se dirige à l'ouest, puis décrit un demi-cercle autour de la plaine d'Avila, forme la ligne de partage entre les eaux tributaires du Duero et celles qui vont se jeter dans le Tage; en maints endroits, c'est plutôt un renflement du sol, une croupe allongée, qu'une véritable chaîne. Le rameau du sud, plus haut, plus régulier comme système de montagnes, formerait la chaîne naturelle de jonction entre la sierra de Guadarrama et la sierra de Gredos, s'il n'était coupé en deux par le défilé qu'y a creusé la rivière d'Alberche, à sa sortie d'une étroite vallée supérieure, ménagée entre les deux murs parallèles des montagnes. Par une sorte de rhythme dont on trouve beaucoup d'autres exemples en diverses contrées de la terre, l'Alberche, affluent du Tage, et le Tormes, tributaire du Duero, ont comme entrelacé leurs sources; le massif qui leur donne naissance épanche au sud la rivière dont les eaux coulent au nord, et au nord celle qui se dirige vers le midi.

La sierra de Gredos, qui continue, à l'ouest du défilé de l'Alberche, le système orographique de l'Espagne centrale, est, après la sierra Nevada de Grenade et les monts Pyrénées, celle qui présente les plus hauts sommets. La cime qui porte le beau nom de Plaza del Moro Almanzor s'élève à 2,650 mètres, c'est-à-dire en pleine zone polaire, bien au-dessus de la limite des forêts. Les crêtes pelées des roches cristallines, blanches de neige pendant la plus grande moitié de l'année, se dressent au-dessus de pentes désertes, d'énormes éboulis de pierres et de cirques enfermant des vasques d'eau bleue. La sierra de Gredos est une des régions les moins explorées de la Péninsule, l'une des plus difficiles à parcourir à cause du manque absolu de villages offrant quelque confort, mais c'est aussi l'une des plus belles. Le versant méridional, limité au sud par le cours du Tietar, est charmant: c'est la contrée connue sous le nom de Vera. Les eaux courantes et pures, les groupes de beaux arbres parsemés sur les pentes, les vergers fleuris ou verdoyants, dans lesquels se cachent à demi les villages, font de cette partie de l'Espagne une sorte de Suisse: Charles-Quint donna une preuve de goût en allant finir ses jours au couvent de Yuste, un des sites les plus aimables du pays. Jadis un plus grand mouvement d'hommes se faisait à la base de la sierra de Gredos, car c'est immédiatement à l'ouest que passait la grande voie stratégique et commerciale des Romains, la via lata (voie Large), appelée aujourd'hui camino de la Plata, qui faisait communiquer la vallée du Tage et celle du Duero en empruntant le col nommé Puerto de Baños. L'artère médiane de la Péninsule s'est déplacée; Tolède et Madrid l'ont portée vers les montagnes de la Guadarrama; la ville romaine de Mérida la maintenait autrefois à l'ouest de la sierra de Gredos.

Dans leur ensemble, tous les traits du relief géographique de cette partie de l'Espagne ont une orientation sensiblement parallèle. De la percée de l'Alberche aux collines de Plasencia et au Puerto de los Castaños, près du Tage, la sierra de Gredos se développe dans le sens du sud-ouest; au sud, la petite chaîne de San Vicente et le renflement général des plateaux granitiques situés au nord du Tage affectent la même direction; l'Alberche, dans son cours inférieur, le Tietar, le Jerte et le bas Alagon, tous affluents du Tage, se dirigent également vers le sud-ouest; le massif du Trampal projette aussi dans le même sens vers Plasencia sa longue arête latérale appelée Tras la Sierra; la dépression où passait la voie Large des Romains est précisément orientée de la même manière; enfin la sierra de Gata, qui se dresse de l'autre côté vers les frontières du Portugal, et plus loin les chaînes qui s'élèvent dans les limites mêmes de la Lusitanie, alignent leurs sommets dans le sens du nord-est au sud-ouest, suivant la direction que présente l'inclinaison générale de la Péninsule vers l'Atlantique.

La sierra de Gata est encore plus sauvage et moins explorée que celle de Gredos. Elle commence aux sources de l'Alagon sous le nom de Peña Gudina, puis, se dressant à plus de 1,800 mètres, prend la désignation de Peña de Francia (Roche de France), due, paraît-il, à l'existence d'une chapelle de Notre-Dame-de-France qu'un chevalier d'outre-Pyrénées aurait fait bâtir sur une des cimes les plus escarpées[155]. C'est dans les gorges de ces montagnes que se trouve l'âpre vallée des Batuecas, restée longtemps presque inconnue. Au sud, une première «clus» formée par une chaîne transversale, que l'Alagon a dû rompre peu à peu sous l'effort de ses eaux, rend l'accès de cette région très-difficile aux habitants de la plaine; plus haut, un deuxième défilé défend l'entrée de la vallée; les indigènes s'y trouvent enfermés comme dans une citadelle à double enceinte. Au sud-ouest des Batuecas, une autre vallée, celle de las Hurdes, est également bien défendue par un rempart de contre-forts ne laissant aux eaux qu'une étroite issue vers l'Alagon. C'est là que l'arête de montagnes prend spécialement le nom de sierra de Gata qu'elle garde jusqu'à son entrée sur le territoire portugais.

[Note 155: Altitudes des monts et des cols entre l'Èbre et le Tage, d'après Francisco Coello:

Au nord du Duero: Paramos de Lora 1,088 mètres. Col de la Brújula 980 » Pic de San Lorenzo (sierra de la Demanda) 2,303 » Pic de Urbion 2,246 » Sierra Cebollera 2,145 » Pic de Moncayo 2,346 »

Sierra Guadarrama: Col de Somosierra 1,428 » Pic de Peñalara 2,400 » Col de Navacerrada 1,778 » Col de Guadarrama 1,533 » Passage du chemin de fer 1,359 » Alto de la Cierva 1,837 »

Plaza del Moro Almanzor (sierra de Gredos) 2,650 » Peña de Francia (sierra de Gata) 4,734 » ]

A l'orient de la Nouvelle-Castille, la plupart des anciennes cartes, et même un trop grand nombre de feuilles récentes, indiquent de hauts remparts de montagnes qui n'ont, aucune existence réelle. Il n'y a point de chaînes, mais la contrée tout entière est une énorme gibbosité de mille et même treize à quatorze cents mètres d'élévation. A peine quelques petites rangées de collines montrent-elles leurs croupes sur le puissant soubassement: de simples buttes aux pentes fort douces sont le faîte de ce toit de l'Espagne. D'ailleurs les eaux courantes, qui se sont creusé des lits très profonds dans les terrains du plateau faciles à entamer, donnent en plusieurs endroits un véritable aspect de montagnes à des parois érodées; les roches de grès diversement colorées, les couches d'argile, les strates calcaires de trias ou de jura, entaillées jusqu'à des centaines de mètres dans l'épaisseur du plateau, feraient croire que la région est très accidentée, tandis que le comblement de ces fosses de déblai transformerait toute la haute plaine en un désert uniforme, faiblement ondulé.

Une des parties du plateau qui offrent le plus l'aspect d'un massif de montagnes est celle que domine, à l'angle nord-oriental de la Nouvelle-Castille, la «dent molaire» ou Muela de San Juan: on peut considérer ces hauteurs comme la principale borne hydrographique de la Péninsule entre les versants des divers bassins fluviaux; plusieurs rivières s'en échappent pour aller gagner les plaines inférieures par de profondes gorges, aux âpres rochers d'apparence africaine. Le Tage, le fleuve qui divise l'Espagne en deux parties à peu près égales, y prend son origine; de l'autre côté s'épanchent le Júcar et le Guadalaviar, qui sont aussi les fleuves du milieu sur le littoral méditerranéen; enfin, une des branches principales du Jalon y prend au nord la direction de l'Èbre. Peut-être est-ce à cause de ce rayonnement des eaux dans toutes les directions qu'une arête de sommets, projetée à l'est de la Muela, est connue par le nom de «monts Universels» (montes Universelles). Une autre petite chaîne, située plus à l'est, dans le district d'Albarracin, et dite la sierra del Tremedal est, dit-on, fréquemment agitée par des secousses volcaniques; des gaz sulfureux s'échappent parfois des failles ouvertes dans les roches oolithiques en contact avec le porphyre noir et des roches de basalte. Quelques hauteurs triasiques des environs de Cuenca sont aussi fort curieuses, à cause de leurs gisements de sel gemme: les mines les plus connues sont celles de Minglanilla, où l'on pénètre par des galeries souterraines entre des parois de sel translucide. Ces larges avenues taillées dans le cristal étaient considérées autrefois comme l'une des grandes merveilles de la Péninsule.

Parallèle à la côte de Valence, le renflement du plateau oriental se prolonge vers le sud, entre les eaux qui descendent vers la Méditerranée et celles qui vont former les courants du Tage et du Guadiana. Le faîte de partage ne commence à prendre l'aspect d'une chaîne de montagnes qu'entre les sources du Guadiana, du Segura et du Guadalimar: c'est là que s'élèvent les premières cimes de la sierra Morena, formant la limite naturelle de la Manche et de l'Andalousie, sur un espace d'environ 400 kilomètres. D'ailleurs la sierra Morena, de même que toutes les hauteurs qui terminent à l'est le plateau de la Nouvelle-Castille, ne mérite guère son nom de chaîne que du côté tourné vers l'extérieur de la Péninsule. Vue des plateaux où coulent les premières eaux du Guadiana, la sierra Morena ou chaîne Marianique apparaît comme une rangée de collines peu élevées, comme un simple rebord coupé d'étroites échancrures. Par contre, les voyageurs qui des campagnes basses de l'Andalousie regardent vers le nord, voient une véritable chaîne de montagnes avec son profil de cimes, ses escarpements, ses contre-forts, ses vallées profondes, ses défilés sauvages. La sierra Morena et ses ramifications occidentales, la sierra de Aracena et la sierra de Aroche, doivent donc être considérées comme appartenant géographiquement plus à l'Andalousie qu'au plateau des Castilles. Il faut ajouter que les délimitations administratives attribuent à la province méridionale de l'Espagne la plus grande partie du système marianique et s'avancent même au delà de l'arête sur les étendues monotones du plateau.

A l'occident, la pente générale du sol, révélée par le cours du Tage et du Guadiana, semblerait devoir fondre par des transitions graduelles les hautes terres de l'intérieur de l'Espagne avec les plaines basses du Portugal; mais il n'en est rien. La plus grande partie de l'Estremadure est occupée par un massif de roches granitiques, l'un des plus importants de l'Europe occidentale. Cette zone de terrains primitifs, granits, gneiss, schistes métamorphiques, comprend tout l'espace limité au nord par les sierras de Gredos et de Gata, au sud par la sierra d'Aroche; les terrains modernes que l'on rencontre ça et là dans cette région ne sont que des strates de peu d'épaisseur déposées au-dessus des roches d'antique origine. Jadis, nous l'avons vu, ce massif des granits de l'Estremadure retenait les eaux douces amassées en lac dans les plaines orientales, et c'est par le long travail géologique des siècles que les anciens déversoirs à cataractes se changèrent en lits fluviaux régulièrement sciés dans la roche. Des monts qui s'élèvent à cinq cents mètres de hauteur moyenne au-dessus du plateau, entre le Tage et le Guadiana et parallèlement au cours de ces deux fleuves, sont les restes de l'ancien massif les moins entamés par l'action des eaux: on leur donne le nom de chaîne Orétane ou de monts de Tolède. Sur les confins de la Castille et de l'Estremadure ils forment le groupe de la sierra de Guadalupe, devenu fameux par son lieu de pèlerinage jadis si fréquenté et par la Vierge miraculeuse pour laquelle les Estremeños et les Indiens christianisés de l'Amérique espagnole professent une si grande vénération. Le prolongement occidental de ces montagnes, ou sierra de San Pedro, va se confondre dans la Lusitanie avec les hauteurs de l'Alemtejo.

Un autre massif complètement distinct au point de vue géologique est celui que forment, au bord de l'ancien lac de la Manche, les collines du campo de Calatrava. C'est un groupe de volcans éteints occupant de l'est à l'ouest, sur les deux bords du Guadiana, un espace d'environ 100 kilomètres. De même que la plupart des foyers d'éruption, ces bouches volcaniques s'ouvraient dans le voisinage des eaux, au bord de la mer intérieure qu'ont remplacée les plaines de la Manche. Un vaste cirque ouvert du côté de l'est était bordé de cratères d'éjection d'où sortirent les trachytes, les basaltes, les cendres ou negrizales qui recouvrent actuellement la plaine. Des eaux thermales acidulées par le gaz carbonique sont les seuls indices qui témoignent encore d'un travail intérieur[156].

[Note 156: Altitudes diverses dans les bassins du Tage et du Guadiana:

Cerro de San Felipe (Muela de San Juan)......... 1,800 mètres. Passage du chemin de fer de Madrid a Alicante... 710 » Villuercas (Sierra de Toledo)................... 1,559 » Collines du campo de Calatrava................... 695 » ]

Les eaux courantes des deux Castilles ont une importance géographique moindre qu'on ne serait tenté de leur attribuer à la vue des longues lignes serpentines qu'elles tracent à travers plus de la moitié de la Péninsule. Déjà l'altitude à laquelle coulent les fleuves dans leur partie supérieure et les âpres défilés par lesquels ils s'échappent pour gagner la mer suffiraient pour rendre toute navigation sérieuse impossible; mais, en outre, la quantité d'eau pluviale tombée dans leurs bassins n'est pas assez considérable pour alimenter des cours d'eau pareils à ceux des autres contrées de l'Europe occidentale. Arrêtée par les Pyrénées Cantabres, les monts de la Galice et les massifs granitiques du Portugal et de l'Estremadure espagnole, l'humidité des vents pluvieux se décharge presque en entier sur les dentes atlantiques des montagnes; il n'en reste qu'une très-faible proportion pour les plateaux castillans. En moyenne, il ne pleut sur ces régions que pendant soixante jours de l'année et l'ensemble des pluies varie du cinquième au dixième de la quantité tombée sur le versant extérieur des monts. Par aggravation, le soleil et le vent font évaporer très-activement la pluie tombée; toute celle que reçoit la terre altérée pendant les mois d'été retourne aussitôt dans l'atmosphère, et si les principales rivières coulent encore pendant cette saison, c'est que le résidu des pluies d'hiver continue de rejaillir à la surface par les sources profondes. Mais que de rivières à sec, que de larges lits fluviaux où pendant des mois pas une goutte d'eau ne se montre au milieu des galets ou des sables! Si les pluies annuelles, au lieu de pénétrer dans le sol et de sourdre en fontaines ou de s'écouler promptement par les ravins et les lits fluviaux, séjournaient en nappes sur le plateau, elles seraient entièrement évaporées dans l'espace de deux ou trois mois[157].

[Note 157:

Pluie tombée à Madrid en 1868 Dans l'année, 0m,231; d'avril en août, 0m,085 » Salamanca » » 0m,320 » 0m,054 » Valladolid » » 0m,545 » 0m,109 Évaporation d'une nappe d'eau à Madrid (12 années d'observation), 1m,845. Moyenne des pluies » ( 4 » » ), 0m,273. ]

Des trois grands fleuves parallèles, le Duero, le Tage et le Guadiana, les deux derniers sont les moins abondants, car le bassin qu'ils traversent est séparé de la mer et de ses vents pluvieux par un rempart supplémentaire, les chaînes de Guadarrama et de Gredos. Mais, si faible que soit actuellement la portée de leurs eaux, le travail géologique accompli par ces rivières pendant les âges antérieurs n'en est pas moins énorme. Après avoir bu toute l'eau qui lui arrive des anciens fonds lacustres du plateau, chacun des trois fleuves s'engage dans une excavation tortueuse de la roche vive, et descendant de plus en plus au-dessous des lèvres du plateau, se creuse un lit à demi souterrain pour aller rejoindre les plaines basses du Portugal.

Ainsi le Duero, déjà grossi par toute une large ramure de cours d'eau tributaires, le Pisuerga uni au Carrion, l'Adaja, l'Esla, entre dans une étroite déchirure du plateau que l'on a choisie à bon droit, à cause de l'obstacle qu'elle offre aux communications et aux échanges, comme la frontière commune entre les deux États limitrophes. Le plus grand affluent du Duero, le Tormes, alimenté par les neiges de la sierra de Gredos, le Yeltes, l'Agueda, qui forme la limite du Portugal dans, la partie inférieure de son cours, passent également au fond de défilés sauvages, que l'on pourrait appeler des cañones, comme les profondes coupures des fleuves de l'Ouest américain. Mêmes phénomènes pour le Tage. Après avoir reçu l'Alberche, quand il se trouve resserré entre les contre-forts de la sierra de Gredos et ceux de la sierra de Altamira, le fleuve coule, tantôt uni comme une glace, tantôt fuyant en vagues allongées, entre deux parois peu distantes, dont les angles et les saillies se correspondent de bord à bord. Le Tietar, l'Almonte, l'Alagon, l'Eljas, viennent se joindre au courant principal, en passant, eux aussi, dans les étroites rainures de la roche granitique. Quant au fleuve Guadiana, il n'échappe au plateau par une «clus» de sortie que sur le territoire portugais.

Les sources et le cours supérieur de ce dernier cours d'eau ont été l'objet d'exagérations de toute espèce que les pâtres débitent avec fierté, comme si leur fleuve était unique dans le monde. Néanmoins l'hydrographie du haut Guadiana est fort curieuse. Les premières eaux du bassin naissent au sud du plateau de Cuenca, dans ces régions à pente indécise où les ruisseaux hésitent et cherchent leur chemin: en maints endroits, il suffirait d'une digue pour rejeter les eaux de pluie ou de source, soit à l'ouest vers le Guadiana, soit à l'est vers le Júcar ou le Segura, ou bien au sud vers le Guadalimar ou le Guadalquivir. On rencontre même sur ce faîte des lagunes temporaires sans écoulement, emplies d'une eau saumâtre. Dans l'Europe occidentale, l'Espagne est la seule contrée qui présente ce phénomène: c'est une ressemblance de plus avec le continent d'Afrique.

A en juger par la longueur du cours, les deux ruisseaux qui pourraient prétendre à l'honneur de donner leur nom au fleuve sont le Zigüela et le Záncara; mais ils roulent une si faible quantité d'eau, qui s'évapore d'ailleurs pendant les ardeurs de l'été, que les sources constantes du Guadiana ont été considérées à bon droit comme l'origine de la véritable rivière. Ce sont les «yeux» (ojos) de Guadiana ou de Villarubia, eaux claires qui reflètent le ciel et que les habitants de ces pays altérés ont tout naturellement comparées à des yeux s'ouvrant pour contempler l'espace. Les trois groupes de sources donnent une quantité d'eau évaluée à 3 mètres cubes par seconde. Une masse liquide aussi considérable pour une contrée mal arrosée vient évidemment de loin et représente l'écoulement d'une zone fort étendue. L'opinion commune est que le charmant ruisseau du Ruidera, qui s'épanche de lagune en lagune par une série de rapides et de cascades pittoresques, d'une hauteur totale de près de 100 mètres, serait le cours d'eau qui reparaît aux «yeux» du Guadiana. En effet, sa masse liquide est à peu près la même, et la pente générale du sol permettrait aux eaux souterraines de prendre la direction des sources. Comme si l'hypothèse de la communication cachée était incontestable, on donne souvent au Ruidera le nom de Guadiana-Alto; cependant quelques géographes, notamment Coello, doutent que le ruisseau supérieur atteigne le bassin du fleuve inférieur. Après les grandes pluies, ses eaux surabondantes descendent au Záncara par un lit pierreux; mais d'ordinaire l'évaporation suffit à les épuiser en entier. Le Jabalon, grand affluent du Guadiana qui arrose le campo de Calatrava, est également alimenté par des sources abondantes, les «yeux» de Montiel.

La grande sécheresse relative des plateaux castillans contribue à donner au climat un caractère essentiellement continental. En Espagne, les vents généraux de l'atmosphère sont les mêmes que ceux de toute l'Europe de l'Occident; le courant aérien dominant y est, comme en Portugal, en France et en Angleterre, l'humide vent du sud-ouest auquel ces contrées doivent leur température modérée dans les froids et les chaleurs, et pourtant les hauts bassins du Duero, du Tage, du Guadiana ont une succession de saisons et des revirements soudains de température qui font penser aux climats des déserts de l'Afrique et de l'Asie. Les froidures de l'hiver y sont très-rigoureuses, les étés sont brûlants, et les températures réelles sont encore aggravées dans un sens ou dans l'autre par les vents qui soufflent librement sur les grandes plaines dénudées. En hiver, le norte, qui vient de passer sur les neiges et les glaces des Pyrénées, de la sierra de Urbion, de Moncayo, de Guadarrama, siffle à travers les broussailles et pénètre par toutes les fissures dans les tristes réduits, des paysans. En été, le vent contraire, le redoutable solano, traverse parfois le détroit, et gagnant le plateau par les brèches de la sierra Nevada et de la sierra Morena, fait peser sur la nature une lourde atmosphère qui brûle la végétation, irrite les animaux, rend l'homme nerveux et maussade. Sous l'action de ces diverses causes météorologiques, la plupart des villes castillanes, dont Madrid peut être considérée comme le type, ont un climat fort désagréable et redouté à bon droit par les étrangers[158]. L'air, quoique pur, y est d'ordinaire beaucoup trop sec, trop vif, trop pénétrant, surtout en hiver, ce qui a donné lieu au proverbe bien connu: «L'air de Madrid n'éteint pas une chandelle, mais il tue un homme!» Les personnes nerveuses, celles qui ont la poitrine délicate, souffrent beaucoup de cette constitution de l'atmosphère et, pendant la période du premier acclimatement, ont de sérieux dangers à courir. «Trois mois d'hiver, neuf mois d'enfer,» dit un autre proverbe, qui fait allusion aux accablantes chaleurs de l'été. On dit, il est vrai, que du temps de Charles-Quint Madrid avait la réputation de jouir d'un excellent climat, mais cette réputation était peut-être l'effet de basses flatteries à l'adresse du maître qui avait fait choix de cette résidence en Espagne. Cependant le voisinage de grandes forêts, actuellement disparues, devait donner à la contrée une salubrité relative et modérer les excès de température.

[Note 158:

Température moyenne de Madrid, d'après Garriga... 14°,37 C. » plus haute » 40° » plus basse » -10° ]

De la partie la plus basse des plateaux au sommet des montagnes qui les dominent la variété des plantes est fort grande; mais, dans son aspect général la flore présente une singulière uniformité. Le nombre des plantes qui peuvent supporter tour à tour des froids intenses et de violentes chaleurs est naturellement limité; en outre, les mêmes conditions du relief et de la nature géologique du sol favorisent le développement des mêmes plantes; on parcourt dans quelques districts des dizaines et des centaines de kilomètres sans que l'on puisse observer un seul changement notable dans l'apparence de la contrée. Les végétaux dominants qui donnent à la nature sa couleur uniforme sont pour la plupart des plantes basses et des sous-arbrisseaux. Dans le haut bassin du Duero, et sur les plateaux qui s'étendent à l'est du Tage et du Guadiana, les fourrés se composent surtout de thym, de lavande, de romarin, d'hysope et d'autres plantes aromatiques; sur le versant méridional des monts Cantabres, les bruyères aux fleurettes roses l'emportent sur les autres espèces; les spartes aux fibres tenaces occupent de vastes étendues sur les hautes croupes des montagnes de Cuenca; les salicornes peuplent les roches à formations salines des environs d'Albacete. Ces régions, fréquemment désignées sous le nom de steppes castillans, mériteraient plutôt la désignation de désert: la nature du sol et la grande rareté de l'eau ont laissé à la contrée sa nudité primitive. Ici parfaitement horizontal, ailleurs bosselé de croupes monotones, la steppe se développe en de vastes étendues sans arbres, d'un rouge brun sur les rochers du trias, grises ou blanches sur les formations gypseuses. Autour du village de San Clemente, on ne voit pas un ruisseau, pas une fontaine, pas un arbre sur un espace de plusieurs lieues autour de la bourgade. A l'ouest, le steppe se prolonge par les interminables plaines de la Manche, la «Terre desséchée» des Arabes; les champs de blé, les vignes, les pâtis, y sont entremêlés de chardons gigantesques, au milieu desquels les moulins à vent montrent à peine leurs grands bras. L'Estremadure et les pentes de la sierra Morena sont recouvertes principalement de cistes d'espèces diverses; du haut de certaines montagnes on n'aperçoit dans tout l'horizon que le tapis des jarales d'un vert tantôt bleuâtre, tantôt brun, suivant les saisons; au printemps, la terre resplendit de fleurs blanches comme d'une neige fraîchement tombée.

Quant aux arbres, on ne les voit plus guère en forêts ou en bois clair-semés que sur les pentes des montagnes. Les châtaigniers et surtout les chênes se rencontrent dans la zone inférieure; chênes-tauzin, chênes-liéges, chênes-nains, chênes à glands doux et autres espèces encore sont les restes de l'ancienne parure forestière de la contrée. Plus haut, des pins de diverses essences, dont l'une ne se retrouve qu'au centre de l'Europe et en Sibérie, croissent jusqu'à la limite de la végétation arborescente; ils forment encore des bois étendus sur les croupes du plateau de Cuenca. De vastes surfaces de sable mouvant, qui s'étendent au nord de la chaîne de Guadarrama, dans les provinces d'Avila, de Ségovie, de Valladolid, sont également revêtues de pins; ces terres, analogues aux landes françaises, ne se prêteraient facilement à aucune autre culture que celle du pin, arbre qui fournit au moins le bois et la résine.

Des animaux sauvages vivent encore dans les restes de forêts qui recouvrent les montagnes. Les ours étaient nombreux au commencement du siècle sur le versant méridional des monts Cantabres et dans la sierra de la Demanda; les loups, les loups-cerviers, les chats sauvages, les renards peuplent les fourrés de Guadarrama, de Gredos, de Gata, à distance des habitations humaines; on y rencontre même des bouquetins. Les chasseurs y poursuivent aussi le cerf, le daim, le lièvre et tout le menu gibier de l'Europe occidentale. Le sanglier habite les forêts de chênes; où il atteint une taille et une force étonnantes; mais le porc domestique, à peine moins sauvage que son congénère, et mené souvent par des gardeurs déguenillés, qui rappellent les barbares des anciens jours, dispute les glands à l'animal encore libre. Jadis, après le triomphe des chrétiens sur les mahométans, c'était un acte méritoire d'entretenir de grands troupeaux de cochons. Le voyageur qui s'aventure loin des villes dans les provinces de Leon, de Valladolid et dans la haute Estremadure, peut se convaincre que l'ancienne foi n'a pas disparu, s'il en juge du moins par les hordes porcines, à l'aspect peu rassurant, qu'il rencontre souvent sur la lisière des forêts de chênes. Les pourceaux noirs des environs de Trujillo et de Montanchez sont fameux dans toute l'Espagne, à cause des excellents jambons qu'ils fournissent aux marchés de la Péninsule.

L'étendue si considérable des pâturages a fait de l'industrie pastorale le travail par excellence de nombreuses populations des Castilles, et, par un retour naturel, l'élève des moutons et du gros bétail a augmenté la superficie des pâturages, aux dépens des forêts et des terres en culture. Certaines régions des deux Castilles se prêtent admirablement à la production des céréales et donnent des récoltes moyennes d'une grande abondance. Telle est, dans le bassin du Duero, la Tierra de Campos, où coulent le Carrion et le Pisuerga, et que fertilisent, par capillarité, les eaux d'une nappe souterraine qui s'étend à une faible profondeur au-dessous de la surface; telles sont aussi la mesa de Ocaña et d'autres districts des hauts bassins du Tage et du Guadiana, dont la sécheresse n'est qu'apparente et que nourrit une humidité cachée. Sur les terrains arides et pierreux, la vigne, cultivée avec intelligence, pourrait donner des produits exquis; même laissée presque uniquement aux soins de la Mère bienfaisante, elle fournit aux paysans des vins de qualité supérieure. On peut en dire autant de l'olivier, richesse du campo de Calatrava. L'agriculture, aidée par le travail de restauration des bois, offre donc aux habitants des Castilles des avantages assurés, mais la paresse du corps et de l'esprit, l'autorité de la routine, la persistance des coutumes féodales plus ou moins modifiées, quelquefois aussi le découragement produit par de longues sécheresses, ont maintenu les vieilles pratiques de la vie nomade, et de vastes étendues de terres excellentes, auxquelles des centaines de milliers de cultivateurs pourraient demander leur subsistance, ne sont encore utilisées que comme de simples pâtis; pendant une saison elles sont animées par les troupeaux, puis elles ne sont plus, jusqu'à l'année suivante, que de mornes solitudes.

Pour se nourrir, la plupart des troupeaux merinos, composés chacun d'environ 10,000 brebis, qui se divisent en groupes de 1,000 à 1,200 animaux, ont à traverser près de la moitié de l'Espagne. Un mayoral, assisté d'autant de rabadanes qu'il a de troupeaux distincts, dirige cette bande de brebis d'étape en étape; chaque rabadan commande à son tour à tout un petit groupe de subordonnés. Les meilleurs bergers sont, dit-on, ceux du district de Bália, dans la province de Leon; ce sont aussi ceux dont les animaux ont la laine la plus fine. Au commencement d'avril, les merinos abandonnent leurs pâturages de l'Andalousie, de la Manche ou de l'Estremadure pour remonter au nord en suivant à travers le pays une large zone, d'où la poussière s'élève en nuages épais. La loi a fixé à 80 mètres la largeur du chemin que peuvent occuper les brebis dans leur voyage de transhumance; mais les animaux s'écartent sans cesse à droite et à gauche, surtout aux abords de leurs gîtes de nuit. Parmi les troupeaux, les uns vont passer la belle saison dans les montagnes de Ségovie, d'Avila, de Puerto de Baños; les autres poussent jusque sur le plateau de Cuenca, jusqu'au Moncayo, à l'Urbion et aux montagnes Cantabres; puis, à la fin de septembre, le voyage recommence de nouveau, les bêtes reprennent le chemin du pays «extrême» ou Estremadure. Sans tenir compte des inévitables détours de la route et des déplacements incessants sur le lieu de pâture, l'espace que parcourent certains troupeaux dans l'année dépasse un millier de kilomètres. Le territoire entier, on peut le dire, est exposé aux ravages du mouton, cet animal qu'un économiste dit être la bête «féroce» par excellence. Jadis il était bien plus dangereux encore, car les quatre ou cinq millions de brebis qui composaient les troupeaux transhumants appartenaient à la puissante corporation de la mesta, disposant depuis le commencement du seizième siècle d'une autorité vraiment royale. Les grandes maisons princières, les communautés religieuses qui s'étaient associées pour exploiter en commun les pâturages de l'Espagne, avaient en même temps usurpé d'exorbitants privilèges sur les terres d'autrui, jusqu'à celui de pouvoir interdire la culture. Leurs bergers faisaient la solitude devant eux. C'est en 1836 seulement que la mesta fut abolie et que les propriétaires estremeños reprirent le droit de cultiver leur domaine ou de le laisser en pâturage au mieux de leurs intérêts.

Cependant, en dépit de tous les avantages que la nature et les coutumes avaient faits à l'industrie pastorale, les races d'animaux dégénéraient. L'Espagne, qui vers le milieu du dix-huitième siècle avait donné au reste de l'Europe les beaux moutons mérinos, a fini par être obligée d'importer à son tour des espèces étrangères pour renouveler ses bercails. De même, les mulets, que leur force et la sûreté de leur pied rendent presque indispensables sur les chemins pierreux et montants des Castilles, ne proviennent pas seulement de la province de Leon et de l'Andalousie: on les importe en grande partie de France; ce sont principalement les éleveurs du Poitou qui gardent dans leurs étables les baudets reproducteurs de la race pure. Quant aux animaux exotiques introduits en Espagne, le chameau, le lama, le kangurou, le nombre n'en a jamais été assez considérable pour qu'on les dise acclimatés sur le sol de la Péninsule. Par sa faune domestique et sauvage, aussi bien que par sa flore de plantes cultivées et de végétaux croissant en liberté, les plateaux des Castilles gardent ce caractère d'uniformité qu'ils ont aussi par leur relief général et leur aspect géologique.

Les habitants eux-mêmes ressemblent singulièrement à la terre qui les porte. Les gens de Leon et des Castilles sont graves, brefs dans leur langage, majestueux dans leur démarche, égaux dans leur humeur; même quand ils se réjouissent, ils se comportent toujours avec dignité; ceux d'entre eux qui gardent les traditions du bon vieux temps règlent jusqu'à leurs moindres mouvements par une étiquette gênante et monotone. Cependant ils aiment aussi la joie, à leurs heures, et l'on cite surtout les Manchegos ou gens de la Manche pour la prestesse de leur danse et la gaie sonorité de leur chant. Le Castillan, quoique toujours bienveillant, est fier entre les fiers. «Yo soy Castellano!» Ce mot remplaçait pour lui tout serment. L'interroger davantage eût été l'insulter. Il ne reconnaît point de supérieurs, mais il respecte aussi l'orgueil de son prochain et lui témoigne dans la conversation toute la politesse due à un égal. Le terme de hombre, dont les Castillans, et à leur exemple tous les Espagnols, se servent pour s'interpeller, n'implique ni subordination ni supériorité et se prononce toujours d'un accent fier et digne, ainsi qu'il convient entre hommes de même valeur. Tous les étrangers qui se trouvent pour la première fois au milieu d'une foule, à Madrid ou dans toute autre ville des Castilles, sont frappés de l'aisance naturelle avec laquelle riches et pauvres, élégants et loqueteux, conversent ensemble, sans morgue d'une part, sans bassesse de l'autre. En témoignage de ces moeurs égalitaires, on peut citer la petite ville de Casar, non loin de Cáceres, où naguère encore subsistait une coutume dont nulle autre contrée d'Europe n'offre d'exemple. Les habitants, au nombre d'environ 5,000, se réputaient tous parfaitement égaux en grade, conditions, qualité, et veillaient avec le plus grand soin à ce que cette égalité ne fût jamais altérée par aucun signe extérieur d'honneurs et de distinctions. Ainsi l'avaient établi d'anciennes chartes.

Quoique les Castillans soient devenus les maîtres du reste de l'Espagne, grâce à leur courage tenace et à la position centrale qu'ils occupaient, cependant, par un singulier contraste, ils ne dominent plus dans la capitale de leur propre pays. Madrid, foyer d'appel de toute la Péninsule, n'est une cité castillane qu'au point de vue géographique, mais ce ne sont pas les indigènes qui y parlent le plus haut. Galiciens et Cantabres, Aragonais et Catalans, gens de Murcie et de Valence s'y rencontrent en foule, et ce sont principalement les Andalous qui se font remarquer par leurs gestes, leur animation, leur brillante faconde. On ne voit, on n'entend qu'eux: aussi les prend-on quelquefois pour les véritables représentants du caractère espagnol, et s'expose-t-on ainsi à faire de grandes méprises dans ses jugements. A bien des égards, ces hommes du Midi contrastent absolument avec leurs voisins du Nord. Certes, s'ils n'ont pas toutes les qualités des Castillans pour la force et la dignité du caractère, on ne peut les accuser de leur ressembler par la lenteur et l'apathie de l'esprit!

L'envahissement de Madrid et des Castilles par les provinciaux de toute l'Espagne n'est pas seulement l'effet naturel de la centralisation administrative, politique et commerciale, il est également produit par la rareté des habitants sur le plateau des Castilles. La population présente des vides que les émigrants des districts plus riches en hommes peuvent seuls remplir. Incapables d'exploiter eux-mêmes les ressources de leur pays, les Castillans sont obligés de laisser des colons s'installer chez eux. D'une manière générale, on peut dire que les Galiciens et les Basques, les Catalans des Pyrénées et des Baléares viennent faire à Madrid la besogne matérielle, tandis que les Méridionaux se chargent surtout des travaux de l'esprit. Les Castillans eux-mêmes ne suffiraient ni à l'un ni à l'autre ordre de travaux. Déjà l'âpreté du climat et l'avarice du sol, comparées à celui des régions littorales, devaient, nous l'avons vu, arrêter l'accroissement des populations sur les plateaux; mais à ces causes naturelles sont venues s'en ajouter d'autres appartenant à l'histoire. Il n'est pas douteux que si les habitants des Castilles n'avaient pas eu à subir le régime économique et politique auquel ils ont été soumis, ils auraient utilisé mieux qu'ils ne l'ont fait les riches terres arrosées par le Duero, le Tage, le Guadiana. Si la densité de population de certaines provinces castillanes est à peine de 13 habitants par kilomètre carré, ce n'est pas la nature, c'est l'homme qu'il faut en accuser.

Quoique toute statistique précise relative au passé de l'Espagne manque aux historiens, les autres documents transmis par les écrivains permettent d'affirmer qu'autrefois la région des plateaux castillans a été beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours. La vallée du Tage, les campagnes du Guadiana étaient couvertes de villes devenues aujourd'hui des bourgades; le fleuve était navigable de Tolède à la mer, soit qu'il roulât une quantité d'eau plus considérable, soit plutôt parce que son lit et ses bords étaient mieux entretenus. L'Estremadure, qui est actuellement l'une des provinces les plus désolées de l'Espagne, celle qui, proportionnellement à son étendue, nourrit le moins d'hommes et les nourrit le plus maigrement, était très-fortement peuplée du temps des Romains: c'est là que se trouvait Colonia Augusta Emerita, la cité la plus considérable de la Péninsule. Sous la domination des Maures, cette contrée continua d'occuper l'un des premiers rangs parmi les diverses régions de l'Ibérie; ses plaines si fécondes, aujourd'hui presque inutiles à l'homme, lui donnaient alors des produits en abondance. Les cités ont été remplacées par les solitudes; les genêts, les bruyères et les cistes ont succédé aux céréales et aux arbres fruitiers.

Personne n'ignore que les exterminations partielles des Maures et le bannissement de ceux qui restaient dans le pays ont été l'une des grandes causes de la désolation des provinces centrales de l'Espagne et notamment de l'Estremadure; mais des raisons d'un ordre différent, outre les causes générales de décadence pour la Péninsule entière, ont aussi contribué au dépeuplement des plateaux. Le grand nombre de castillos qui ont donné leur nom aux provinces centrales, l'insécurité du travail, la prise de possession du sol par les grands feudataires de la couronne, les communautés religieuses et les ordres militaires, Alcántara, Calatrava et autres, eurent pour conséquence fatale de dégoûter le cultivateur et de l'éloigner de la terre; les champs retombèrent en friche, la misère devint générale; les villes et les villages se dépeuplèrent. Plus tard, quand Cortez, les Pizarre, et d'autres conquistadores originaires de l'Estremadure eurent accompli leurs prodigieux exploits dans le Nouveau Monde, toute la jeunesse vaillante du pays fut entraînée à leur suite. Les imaginations s'allumèrent, un esprit général d'aventure s'empara des habitants, la paisible agriculture fut tenue en mépris, et des milliers d'hommes qui ne pouvaient s'embarquer pour l'Amérique allèrent chercher fortune dans les villes et les armées. Par une suite naturelle de cette émigration, de vastes étendues de pays se trouvèrent changées en pâturages, les grands propriétaires de troupeaux s'en emparèrent, et quarante mille bergers, voyageant continuellement et ne se mariant point, furent, de génération en génération, enlevés au travail des champs et au renouvellement des familles. C'est ainsi que les Estremeños, quoique les meilleurs des Espagnols peut-être, sont devenus, comme on les appelle, los Indios de la nacion.

En même temps que la population des plateaux diminuait, elle perdait en culture acquise; après avoir été pour un certain nombre d'industries l'initiatrice de l'Europe, elle cessait même de pouvoir l'imiter. De toutes les parties de l'Espagne, le royaume de Léon et la Vieille-Castille sont peut-être, après l'Estremadure, celles où la ruine du commerce et de l'industrie a été la plus complète: c'est là que les populations ont le plus rapidement fait retour à la barbarie primitive. Certes, quelques districts de la Nouvelle-Castille, celui de Tolède notamment, sont bien bas tombés; mais c'est dans la vallée du Duero, là où s'est constituée la puissance de l'Espagne chrétienne, que la décadence s'est montrée dans toute sa tristesse. La région qui occupe le versant septentrional de la sierra de Guadarrama était, il y a trois siècles, la contrée de la Péninsule la plus riche en manufactures; les lainages et les draps d'Avila, de Medina del Campo, de Ségovie, étaient renommés dans toute l'Europe: les seules fabriques de la dernière de ces villes occupaient 54,000 ouvriers; Búrgos, Aranda del Duero étaient des cités de commerce et d'industrie fort actives; Medina de Rio-Seco avait, des foires si importantes par le mouvement des échanges, qu'on lui avait donné le nom de «Petites Indes», India Chica. Sous la lourde oppression que les tribunaux ecclésiastiques, le fisc, la grande propriété faisaient peser sur eux, les habitants des hautes campagnes du Duero durent abandonner toute initiative et devenir absolument incapables de lutter avec la concurrence étrangère. C'est ainsi que des contrées de l'Espagne d'où il n'y avait pourtant pas de Maures à expulser, s'appauvrirent encore beaucoup plus que les districts dont les habitants les plus industrieux étaient exilés en foule; des villages entiers disparurent; de villes, grandes et riches naguère, comme Búrgos, «il ne resta plus que le nom,» dit un auteur du dix-septième siècle. A défaut de Juifs, des Catalans venaient grapiller le peu qu'il y avait encore à prendre dans le pays appauvri. Il faut ajouter, pour expliquer la décadence générale, que le manque de communications et la pénurie du combustible devaient porter le plus grand tort aux industries de la contrée, alors surtout que la vie se portait de plus en plus, d'un côté vers la capitale, de l'autre vers les villes de commerce du littoral en rapport avec l'étranger.

La dépopulation et la ruine n'eussent été qu'un malheur secondaire si elles n'avaient été accompagnées d'un abêtissement progressif des habitants. La fameuse université de Salamanque et les autres écoles du pays étaient devenues peu à peu des collèges de dépravation intellectuelle. A la veille de la Révolution française les professeurs de la «Mère des sciences» se refusaient encore à parler de la gravitation des astres et de la circulation du sang; les découvertes de Newton et de Harvey étaient considérées par les rares «savants» des Castilles qui en avaient entendu parler comme d'abominables hérésies: ils s'en tenaient en toutes choses au système d'Aristote, «comme le seul conforme à la religion révélée.» L'Espagnol Torres raconte qu'après avoir étudié pendant cinq ans à Salamanque, il apprit, tout à fait par accident, qu'il existait un corps de sciences du nom de mathématiques. Et si telle était la situation des universités, que l'on juge de la profonde ignorance, de la vie d'hallucinations bestiales, dans lesquelles devaient croupir les habitants des districts écartés où jamais les voyageurs n'apportaient un écho du monde lointain!

C'est précisément dans la province de Salamanque, à soixante kilomètres à peine de ce «foyer» des études, qu'au milieu de l'âpre vallée des Batuecas, au-dessous des rochers de la Peña de Francia, vivent encore des populations qualifiées de «sauvages», et que l'on accuse, évidemment à tort, de ne pas même connaître les saisons. Récemment, diverses légendes se racontaient au sujet de cette peuplade: on prétendait même qu'elle était restée complètement inconnue de ses voisins jusqu'aux âges modernes, et que deux amants en fuite l'avaient découverte par hasard; mais les chartes établissent parfaitement que, dès la fin du onzième siècle, les Batuecas étaient tributaires d'une église des environs et qu'elles devinrent ensuite le domaine d'un couvent bâti dans la vallée même; néanmoins, si l'on en croit les dires des voyageurs, les gens de la vallée ignoraient à quelle religion ils appartenaient. Plus au sud, sur les pentes orientales de la sierra de Gata, le district de las Hurdes, à peine moins difficile d'accès que las Batuecas, serait également habité par des paysans revenus à une sorte d'état sauvage.

D'ailleurs toutes les régions montagneuses des Castilles éloignées des grandes routes ont encore des populations, sinon barbares, du moins vivant bien en dehors de ce que l'on appelle la civilisation moderne. On peut citer en exemple les charros de Salamanque, et surtout les fameux maragatos des montagnes d'Astorga, presque tous muletiers, voituriers, conducteurs de bestiaux; une grande partie du commerce de l'Espagne passe entre leurs mains. Ils ne se marient qu'entre eux et sont considérés, probablement avec raison, comme les descendants purs de quelque ancienne peuplade de l'Ibérie; cependant on a voulu, par une sorte de jeu de mots, en faire des «Maures Goths», c'est-à-dire des Visigoths qui se seraient alliés aux Maures et qui en auraient adopté les moeurs. Rien ne rappelle chez eux des musulmans. Leur vêtement traditionnel n'est point mauresque. Les maragatos portent des culottes larges et bouffantes, des espèces de guêtres en drap attachées au-dessous du genou, un habit court et serré, une ceinture de cuir, une fraise bouffante autour du cou, un chapeau de feutre à larges bords. Ils sont d'ordinaire grands et robustes, mais secs et anguleux. Ils sont taciturnes, ils ne rient point et ne chantent point par les chemins en poussant devant eux leurs bêtes de somme. Ils se mettent difficilement en colère, mais, une fois exaspérés, ils deviennent féroces. Leur fidélité est absolue: on peut leur confier sans crainte les objets les plus précieux; ils les transporteraient d'une extrémité à l'autre de l'Espagne, et sauraient les défendre contre toute attaque, car ils sont fort braves et manient les armes avec une remarquable adresse. Tandis que les hommes parcourent les grandes routes; les femmes cultivent la terre; mais le sol est aride et rocailleux et ne produit que de chétives récoltes.

Malgré la forte originalité des Castilles et de leurs populations, on y observe, comme dans tout le reste de l'Europe, un phénomène très-lent, mais continuel, d'égalisation des hommes et des choses. Sous l'influence du milieu historique, les Castillans du Nord et du Sud, de la montagne et des terres unies, arrivent à ressembler de plus en plus aux autres Espagnols, de même que ceux-ci se rapprochent des autres Européens. Les ressources du pays, mieux connues par les étrangers, sont utilisées d'une manière plus sérieuse, l'industrie renaît, mais en se déplaçant et avec des formes nouvelles, suivant les débouchés, que lui offrent les chemins de fer, suivant les besoins changeants de l'homme et les procédés qu'il découvre. La population se répartit aussi en obéissant à de nouvelles lois de groupement, Ce ne sont plus les mêmes cités qui servent de centres d'attraction.

Les vicissitudes de l'histoire, et surtout l'état de guerre incessant dans lequel a vécu l'Espagne du temps des Maures, ont valu à un grand nombre de localités des Castilles l'honneur passager de porter le titre de capitale. La succession des étapes dans les mouvements de conquête ou de déroute, parfois aussi le caprice d'un roi, le partage de son domaine entre plusieurs fils, telles étaient les causes qui ont donné à tant de cités des provinces de Léon et des Castilles une prééminence transitoire et leur ont assuré une place dans l'histoire des hauts faits de l'Espagne.

La vieille Numance, dont la gloire lui vient en entier de sa ruine, n'existe plus, et l'on ne sait pas même si les ruines que l'on montre à quelques kilomètres de la maussade ville de Soria, l'ancien fief de Duguesclin, sont bien les vestiges des murs démolis par Scipion Émilien. Mais il ne manque point de cités fort antiques ayant encore gardé de nos jours quelque importance. Telle est Léon, capitale de l'un des anciens royaumes des Espagnes, quartier général d'une légion romaine (septima gemina), dont le nom corrompu (Legio) permet à la ville de porter des lions dans ses armoiries: c'est la première cité d'importance que les chrétiens aient reconquise sur les Maures; son enceinte, dont les assises consistent partiellement en marbre jaspé, est à demi ruinée, et sa cathédrale, naguère l'une des plus belles de la Péninsule, a été transformée en un cube de formes assez massives. Astorga, qui fut du temps des Romains la «magnifique cité» d'Asturica Augusta, est plus déchue que Leon, tandis qu'une autre rivale, Pallantia, la Palencia moderne, doit une certaine prospérité à son heureuse position, au point de rencontre de vallées fertiles et de plusieurs routes commerciales. Comme Astorga et Leon, elle a pour monument principal sa cathédrale somptueuse du moyen âge; mais la ville elle-même se renouvelle à cause des avantages que lui procure le rayonnement des chemins de fer dans toutes les directions. Palencia et la station voisine, Venta de Baños, se trouvent précisément à l'endroit où le grand tronc du chemin de Madrid se ramifie vers la Galice et les Asturies, Santander, Bilbao, Irun et la France. C'est aussi là que viennent s'unir les diverses rivières qui forment le Pisuerga; leurs eaux, fort abondantes, font mouvoir les machines de plusieurs manufactures de lainage.

Búrgos, la ville qui a conservé une sorte de prééminence comme ancienne capitale de la Vieille-Castille, est fort déchue de la splendeur d'autrefois; ses rues et ses places sont presque désertes, et la foule qui se presse à certaines heures devant les églises, les hôtels ou la gare du chemin de fer est en grande partie composée de mendiants. Mais Búrgos est toujours une cité fière: elle montre avec orgueil ses édifices anciens, et surtout sa cathédrale, monument ogival du treizième siècle, qui compte peu de rivales en Europe pour le fini des sculptures, la légèreté des flèches et des clochetons. Cette église, ciselée comme un bijou, est celle de l'Espagne dont les reliques et les objets révérés, notamment un fameux Christ, en partie revêtu de peau humaine, sont le plus richement enchâssés; on y voit aussi le coffre célèbre que le Cid avait donné en gage à des Juifs en l'emplissant de sable et de «l'or de la parole». Búrgos, noble entre les nobles, se vante de posséder les cendres du Cid Campeador, que la légende fait naître dans le voisinage, au village de Bivar. Les couvents historiques des environs, la Cartuja de Miraflores, San Pedro de Cardena, las Huelgas, sont des édifices qui ont, il est vrai, perdu en grande partie leurs trésors d'art, mais ils restent fort curieux par les détails de leur architecture.

Valladolid, qui fut temporairement la capitale de l'Espagne entière, est beaucoup mieux située que Búrgos. Moins haute de 180 mètres, elle jouit d'un climat préférable et se trouve précisément dans la plaine où le cours supérieur du Duero se termine par la jonction de ce fleuve avec toutes les rivières orientales du bassin, le Cega, l'Adaja, le Pisuerga, gonflé de l'Arlanzon, du Carrion, de l'Esgueva. Aussi Valladolid, l'antique Belad-Oualid, a-t-elle pris une certaine animation, moindre toutefois qu'au temps où elle était peuplée d'Arabes; elle a de nombreuses fabriques, fondées par des Catalans. Du reste Valladolid «la noble» a, comme Búrgos, des monuments curieux et des souvenirs historiques. On y montre la maison où mourut Colon, celle, où vécut Cervantes, la riche façade du couvent de San Pablo où résidait le moine Torquemada, que l'on dit avoir prononcé plus de cent mille condamnations, et fait périr huit mille hérétiques par le fer ou le feu. C'est dans les environs de Valladolid, non loin du confluent du Duero et du Pisuerga, que s'élève le château de Simancas, enfermant le précieux dépôt des archives espagnoles.

En continuant de descendre le cours du Duero on rencontre Toro, puis Zamora, jadis nommée «la bien enceinte», des murs contre lesquels vint longtemps se briser toute la puissance des Maures. Plus célèbre par les chants du romancero qui parlent de sa gloire passée que par son importance industrielle dans l'Espagne moderne, Zamora n'est maintenant qu'une sorte d'impasse, et, quoique destinée à se trouver un jour sur la grande ligne qui mettra la ville de Porto en communication avec l'Europe continentale, elle ne se rattache à la frontière portugaise que par de mauvais chemins de mulets serpentant sur le flanc des promontoires et dans les gorges périlleuses des torrents. La fameuse Salamanque, sise sur le Tormes, en face des promontoires avancés de la sierra de Gata, n'est guère mieux pourvue en voies de dégagement vers le Portugal: de ce côté, la nature oppose encore toutes les aspérités de son relief primitif aux rapports entre les hommes.

Salamanque, l'antique Salmantica des Romains, a succédé à Palencia comme siège d'université. À l'époque de la Renaissance, elle était non-seulement la «mère des vertus, des sciences et des arts», elle était aussi la «petite Rome castillane», et l'on peut dire qu'elle mérite encore ce dernier titre par son magnifique pont de dix-sept arches, qu'éleva Trajan, et par ses beaux édifices du quinzième et du seizième siècle, que distinguent une rare élégance et une sobriété relative, bien peu connues dans les autres villes de l'Espagne. Quant à la suprématie intellectuelle, Salamanque n'a plus de droits à y prétendre, depuis qu'en s'attachant obstinément aux traditions du passé, elle s'est laissé distancer par toutes ses rivales universitaires du reste de l'Europe.

A l'orient de Salamanque, la riche bourgade d'Arevalo et la ville jadis fameuse de Medina del Campo, que brûlèrent les nobles pendant la guerre des comuneros, ont de l'importance comme marchés agricoles pour l'expédition des céréales que produisent les campagnes fécondes des alentours; dans le coeur des monts qui s'avancent au nord de la sierra de Gredos, au bord de l'Adaja torrentueux, un monticule isolé porte la cité d'Avila, bien autrement curieuse que toutes les villes de la plaine à blé, aux maisons en pisé d'aspect maussade. Avila est encore aujourd'hui, sans changement aucun, la place forte du quinzième siècle. Les murailles de la vieille cité sont étonnamment conservées; sur quelques points, cette enceinte énorme, avec ses rondes tours de granit et ses neuf portes, semble avoir été tout récemment bâtie. La cathédrale est aussi une véritable forteresse, mais c'est en outre une merveille d'architecture, toute pleine d'objets du travail le plus délicat. Ces œuvres d'art contrastent singulièrement avec des sculptures d'animaux taillés dans le granit par des artistes grossiers, appartenant probablement aux anciennes races aborigènes. Il en existe encore beaucoup dans les environs d'Avila: on leur donne le nom de «taureaux de Guisando», d'un village de la sierra de Gredos où il s'en trouve plusieurs. C'est là que, par fidélité à quelque tradition des ancêtres, des Castillans allaient autrefois jurer obéissance à leurs rois.

Ségovie, «aux gens avisés,» a quelque ressemblance avec Avila. Comme cette ville, elle est située dans le voisinage immédiat des montagnes, près d'un affluent du Duero. Jadis bâtie par Hercule, ainsi que le veut la légende, elle est toujours d'aspect une forteresse inabordable. Elle se dresse, ceinte de murailles et de tours, sur une roche escarpée, que les indigènes disent être en forme de navire, la poupe regardant l'orient et la proue l'occident. C'est sur l'avant du navire, au-dessus du confluent du Clamores et de l'Eresma, que s'élèvent les restes de l'Alcázar maure, au puissant donjon carré, crénelé de tourelles, tandis que la cathédrale, située vers le centre de la ville, est censée figurer le grand mât. Pour continuer la comparaison nautique, on pourrait dire que le magnifique aqueduc romain, au double rang d'arcades, qui apporte à Ségovie les eaux pures de la sierra de Guadarrama, est un pont jeté entre le rivage et la nef. C'est le plus beau monument de ce genre que les conquérants de l'Ibérie aient laissé dans la Péninsule. D'autres constructions que l'on visite non loin de Ségovie, sur les premières pentes boisées de la sierra, appartiennent à une époque bien inférieure par le goût: ce sont les palais royaux de San Ildefonso ou de la Granja, l'un des Versailles de Madrid. Les édifices sont sans beauté, mais les ombrages sont admirables et les eaux coulent et jaillissent en abondance.

Au sud du mur transversal que forment les sierras de Guadarrama, de Gredos, de Gata, la cité la plus fameuse dans l'histoire est la vieille Tolède: c'est la Ciudad Imperial, la «mère des villes», celle que Juan de Padilla, le plus illustre de ses enfants, appelait la «couronne de l'Espagne et la lumière du monde». Déjà construite depuis longtemps, dit la légende locale, lorsque Hercule y passa pour aller fonder Ségovie, elle eut ensuite pour rois toute une dynastie de héros et de demi-dieux. Comme Rome, elle ne peut se dispenser d'être bâtie sur sept collines, dont on reconnaît plus ou moins vaguement les croupes sous les monuments qui les recouvrent. Mais, en dehors des mérites fictifs que lui donnent les historiens nationaux, Tolède a la réelle beauté que lui donnent ses portes, ses tours, ses édifices de l'époque musulmane et des siècles chrétiens. Sa cathédrale, l'édifice primatial des Espagnes, est d'une éblouissante richesse, qui contraste singulièrement avec la pauvreté des maisons environnantes. La ville est fort déchue. On sait ce qu'y est devenue la fabrication des armes depuis que les ateliers des artisans libres ont été remplacés par une manufacture gouvernementale et que les lames portent une estampille officielle. Nombre de localités des environs, jadis fort populeuses, ne sont plus que des ruines. Les débris mêmes de l'ancien palais des rois visigoths avaient disparu, et c'est par hasard que l'on a découvert en 1858, à la Fuente de Guarrazan, sous les sillons inégaux d'un champ, la cave où se trouvaient suspendues neuf couronnes royales d'un travail curieux.

En aval de Tolède, sur le cours du Tage, auquel vient se réunir l'Alberche, Talavera de la Reyna, attachée à la rive gauche du fleuve par un pont de 400 mètres, a conservé quelques restes de ses industries des soies et des faïences. Plus bas, Puente del Arzobispo et les autres villes riveraines du Tage ne sont plus que des bourgades sans importance. Le pont trois fois séculaire d'Almaraz, dont les deux arches franchissent le fleuve à une vertigineuse hauteur, est éloigné de toute ville populeuse. Le fameux pont d'Alconetar, sur lequel passait autrefois la route romaine d'Emerita à Salmantica, et que l'on dit avoir été formé de trente arches de marbre blanc, n'existe plus: on n'en voit que de faibles débris. Alcántara, c'est-à-dire en arabe, «le Pont» par excellence, qui franchit le Tage non loin de la frontière du Portugal, est le chef-d'œuvre des édifices romains de l'Espagne: le nom de l'architecte, Lacer, qui le construisit, dit l'inscription, «avec un art divin,» est celui d'un Espagnol. Le pont fut achevé en 105, sous le règne de Trajan; restauré avec soin en 1543, il l'a été de nouveau récemment, et réunit de nouveau les deux rives. Du haut des six arcades de granit, que surmonte, précisément au centre, un arc de triomphe, on voit à une grande profondeur s'écouler rapidement l'eau du Tage, qui, suivant les saisons, s'élève ou s'abaisse de vingt à trente mètres dans son avenue de rochers; en moyenne, le niveau du fleuve est à 50 mètres au-dessous du viaduc.

Malgré la longueur de son cours et l'abondance relative de ses eaux, le Tage espagnol est encore si peu utilisé pour l'armement et pour la navigation, que toutes les villes importantes de l'Estremadure sont éloignées de ses bords: Plasencia dresse ses vieilles tours à une trentaine de kilomètres au nord du fleuve, sur une colline couverte de jardins et de vergers d'où la vue s'étend au loin, d'un côté sur les hautes montagnes souvent chargées de neiges, de l'autre sur de belles plaines accidentées et verdoyantes. Cáceres, à l'air salubre, est à peu près à une égale distance au sud du fleuve. Il en est de même pour Trujillo, la ville à demi ruinée où les conquérants du Pérou expédièrent pourtant de si prodigieux trésors, et qui n'a maintenant pour s'enrichir que ses bandes de porcs et ses troupeaux de bétail. Dans la partie de l'Estremadure qu'arrose le Guadiana, les villes de quelque importance, Badajoz, Mérida, Medellin, Don Benito, ont une position plus avantageuse; elles sont situées au bord du fleuve.

Badajoz est à quelques kilomètres à peine du mince ruisseau qui sépare l'Espagne et le Portugal. En face de la forteresse lusitanienne d'Elvas, elle garde la frontière espagnole, et sa cathédrale, qui doit servir de refuge en cas de siége, est en même temps une citadelle à l'épreuve de la bombe; mais le rôle militaire de Badajoz est amoindri depuis qu'elle est chargée de servir d'intermédiaire principal de commerce entre les deux nations, et qu'un chemin de fer, le seul qui traverse la ligne des confins, a fait de la ville un entrepôt d'échanges entre Lisbonne et Madrid. Mérida se trouve sur la même voie ferrée; mais, fort déchue de son ancienne prospérité, elle n'est plus que la ruine de ce qu'elle fut jadis. De toutes les villes de l'Espagne Mérida est celle qui a conservé le plus de monuments de l'époque romaine; elle a son arc de triomphe, son aqueduc dont il reste de superbes piles en granit et en briques, son amphithéâtre aux sept rangées de gradins, sa naumachie, un vaste cirque dont l'arène est envahie par les cultures, un forum, des routes pavées, des bains, enfin un admirable pont de près de 800 mètres de longueur et composé de quatre-vingts arches en granit. Celui de Badajoz, également célèbre et à bon droit, n'a guère plus d'un demi-kilomètre; il date de la fin du seizième siècle.

Quoique beaucoup plus connue à cause de ses monuments du passé, Mérida est cependant beaucoup moins riche et moins populeuse qu'une autre ville de l'Estremadure située plus haut sur le cours du Guadiana, à l'issue de la vaste plaine de la Serena: c'est la ville de Don Benito, presque entièrement ignorée de la légende et de l'histoire. Elle a été fondée au commencement du seizième siècle par des fugitifs, les uns quittant leurs villages pour échapper à une inondation du fleuve, les autres cherchant à se soustraire aux cruautés du comte qui dominait à Medellin. De même que sa voisine Villanueva de la Serena, Don Benito a les grands avantages que lui donne la fertilité du territoire environnant; ses fruits et surtout ses melons d'eau sont fort appréciés. De l'autre côté du Guadiana les plaines qui se relèvent vers la sierra de Montanchez et celle de Guadalupe sont riches en rognons de phosphates de chaux, vrai trésor pour l'amendement des campagnes épuisées. L'Angleterre et la France ont importé déjà de l'Estremadure une certaine quantité de ces phosphates, mais on peut dire que l'immense réserve des agriculteurs futurs est à peine entamée.

Les villes de la Manche, dans le bassin supérieur du Guadiana, ne sont guère plus riches que Don Benito en monuments historiques; elles n'ont que de rares constructions du moyen âge. Ciudad-Real, jadis fort industrieuse; Almagro, enrichie par la manufacture des dentelles; Daimiel, près de laquelle se trouvait le château principal de l'ordre de Calatrava; Manzanarès, où se bifurquent les chemins de fer d'Andalousie et d'Estremadure; Val de Peñas, aux collines pierreuses, tirent leur importance principale de leurs entrepôts, où s'emmagasinent les blés et les vins de la contrée. Almaden, c'est-à-dire «la Mine», située dans une des longues vallées de roches siluriennes qui s'étendent au nord de la sierra Morena, a ses mines de cinabre, qui pendant trois siècles fournirent au Nouveau Monde tout le mercure nécessaire à l'exploitation des mines d'or et d'argent et d'où l'on extrait encore en moyenne plus de 1,200 tonnes de mercure par an. Un mètre cube de terre y donne environ 200 kilogrammes de métal; malheureusement le travail des mines est des plus insalubres: les ouvriers, au nombre de 300 en moyenne, entrent au chantier pendant vingt jours tous les mois; le reste du temps, ils s'occupent de la culture de leurs champs.

Par une bizarrerie qui n'est point unique dans l'histoire, la Manche est beaucoup plus fameuse par le roman que par les événements réels. Les fiers chevaliers de Calatrava, dont les châteaux se dressent encore ça et là, sont oubliés, mais on se rappelle toujours le chevalier de la «Triste Figure» qu'a fait vivre le génie de Cervantes. Toboso, les champs de Montiel, Argamasilla de Alba, les moulins à vent dont on voit les grands bras s'agiter au-dessus des champs moissonnés, font surgir devant la pensée le type immortel de l'homme qui se dévoue à faux et que poursuivent la moqueuse destinée et les sarcasmes de ceux pour lesquels il se dévoue.

La Castille orientale, au climat trop rigoureux, au sol trop inégal et raviné, ne peut nourrir une population plus dense que la Manche et l'Estremadure. Les agglomérations de quelque importance y sont peu nombreuses, et la capitale elle-même, Cuenca, n'est qu'une ville provinciale de troisième ordre; elle n'a guère, comme Tolède, que les souvenirs de son ancienne industrie et sa position pittoresque, sur un rocher coupe en falaises au-dessus des gorges profondes où coulent le Huecar et le Jucar. Pour trouver d'autres localités méritant le nom de villes, il faut descendre dans le haut bassin du Tage. Là, sur les bords du Henarès, se succèdent deux cités de fondation antique, Guadalajara, alimentée par un aqueduc romain, et Alcalà, la patrie de Cervantes, la ville universitaire qui eut jadis jusqu'à 10,000 étudiants dans ses murs. Si la fantaisie royale avait fait choix, à la place de Madrid, de l'une ou l'autre de ces deux villes comme lieu de résidence, elles eussent acquis la même, prospérité que la capitale actuelle de l'Espagne, car leur position géographique relativement à l'ensemble de la Péninsule n'est pas moins heureuse.

Au premier abord, il semblerait que Madrid est du nombre de ces capitales dont l'existence est due surtout au caprice et qui, si elles n'avaient été la résidence d'une cour, seraient toujours restées de petites villes sans grande importance. Sans fleuve qui l'arrose, puisque le Manzanarès est un simple torrent aux eaux soudaines d'hiver et de printemps, peu favorisée par le climat et la nature du sol, Madrid offrait certainement moins d'avantages que Tolède, la vieille cité romaine et visigothe; mais une fois qu'elle eut été choisie comme capitale, elle ne pouvait manquer d'acquérir peu à peu la prépondérance, même au point de vue du commerce et de l'industrie.

En effet, Madrid jouit, grâce à sa position centrale, d'une prééminence naturelle sur toutes les autres villes d'Espagne situées en dehors du haut bassin du Tage. D'après la tradition, le milieu mathématique de la Péninsule se trouverait à une faible distance au sud de Madrid: ce serait la petite localité de Pinto, dont le nom est dérivé, dit-on, du latin Punctum, ou point central par excellence. Des calculs précis de triangulation nous diront de combien les Espagnols se sont trompés dans leur mesure approximative; mais, à la simple vue de la carte, on voit que l'écart ne doit pas être considérable: c'est bien dans la plaine dominée au nord par la sierra de Guadarrama qu'il faut chercher le centre de figure de l'Ibérie. Toutes les fois que les diverses provinces d'Espagne ont essayé de se grouper en un même corps politique, ou qu'elles ont dû se soumettre à un pouvoir centralisateur, c'est dans cette région que devaient se nouer les relations et de là que devait partir l'action du gouvernement. Là aussi devait s'opérer le fait matériel du croisement des grandes routes, si important dans l'histoire des nations.

A l'époque romaine, Tolède, dont la position n'est pas moins centrale que celle de Madrid, devint le grand carrefour des routes, la place d'armes principale de l'Espagne et le trésor général où venaient s'entasser les produits des mines avant d'être expédiés en Italie. Pourtant à cette époque l'Espagne n'était encore qu'une colonie, et l'attraction de Rome impériale avait pour conséquence de déplacer le centre de la vie politique et commerciale vers les bords de la Méditerranée. Dès qu'elle se fut définitivement détachée de Rome, l'Espagne, libre de chercher son milieu naturel, le trouva dans la ville de Tolède: c'est là que se tinrent les conciles et que s'établit le pouvoir dirigeant de l'Église, c'est aussi là que s'installèrent les rois visigoths. Pendant deux cents ans, Tolède fut la capitale religieuse et politique du royaume; quand cette «citadelle de l'Espagne» fut tombée au pouvoir des Maures, tout le reste du pays, jusqu'aux Pyrénées et aux montagnes des Asturies, eut bientôt succombé.

La division de la Péninsule entre deux races et deux religions sans cesse en guerre changea brusquement la valeur historique de la haute vallée du Tage; de région centrale elle devint zone limitrophe, et «marche» débattue entre les armées; les capitales devaient se déplacer avec les alternatives des batailles. Mais, dès que les Maures eurent été expulsés de Cordoue, l'Espagne reprit, comme aux temps des Visigoths, son centre de gravité naturel au sud de la sierra de Guadarrama. D'abord les souverains hésitèrent entre l'antique Tolède et sa voisine, la petite ville de Madrid, où les Cortès avaient tenu plusieurs fois leurs séances, où des rois de Castille avaient résidé. Tolède avait de grands avantages: riche en palais et en magnifiques débris du passé, elle s'élève au bord d'un fleuve, dans une position forte par la nature et par l'art; elle jouissait, en outre, du prestige que lui donnaient son ancienne puissance et son titre de ville primatiale des Espagnes; mais elle prit part à l'insurrection des comuneros contre Charles-Quint, tandis que Madrid devint le siège des opérations militaires contre les citoyens révoltés. C'est là probablement ce qui décida du sort respectif des deux villes. Roi, courtisans, employés s'accordèrent à trouver le séjour de Madrid plus agréable, d'autant plus que cette ville ouverte offrait l'avantage réel de pouvoir s'étendre librement dans la plaine. En 1561, Philippe II avait complètement terminé l'évacuation des deux anciennes capitales, Valladolid et Tolède: cette dernière ne gardait qu'une part de royauté, comme siège du tribunal de l'Inquisition. En vain Philippe III essaya de rendre à Valladolid le rang de capitale, l'attraction naturelle du centre ramena la cour à Madrid. Depuis cette époque, l'institution des écoles, des musées, des grands établissements publics, les usines, les fabriques de toute espèce, et surtout la convergence des routes et des chemins de fer, ont assuré à la ville grandissante un rôle d'une telle prépondérance que, dans les conditions actuelles, aucune force ne pourrait le lui ravir. Le privilège que donne à Madrid la facilité de ses rapports, trop lentement établis, avec les extrémités de la Péninsule, a fini par compenser tous les graves désavantages qui proviennent de son milieu immédiat. Madrid devait profiter aussi du rôle intellectuel de premier ordre que lui assure l'usage, devenu général en Espagne, de la noble langue castillane. C'est à Tolède, il est vrai, que le bel idiome de Cervantes et d'Espronceda, «cette langue qui semble toujours sortir d'un porte-voix,» se parle dans toute sa pureté; mais pratiquement c'est Madrid qui modifie, assouplit et renouvelle la langue; c'est elle qui profite des avantages que lui donnent les journaux et la presse pour réduire les autres dialectes de la Péninsule à l'état de patois et pour imprimer à tous les esprits comme un sceau castillan. En temps de liberté, c'est à la Puerta del Sol, l'agora des Madrilègnes, que se fait en grande partie l'opinion publique des Espagnols.

Si Madrid a depuis longtemps distancé toutes les autres cités de la Péninsule par son action politique, aussi bien que par son travail industriel et son mouvement commercial, elle est restée bien au-dessous de Tolède, de Ségovie, de Salamanque pour la beauté des monuments. Depuis qu'elle a commencé de s'agrandir, elle n'a eu à traverser que des âges de mauvais goût ou d'indifférence artistique, pendant lesquels les architectes n'ont eu d'autre mérite que d'élever des constructions énormes étalant aux regards une lourde majesté. Par compensation, les trésors d'art que possède Madrid sont inestimables. Son musée de tableaux est l'un des plus riches du monde entier: c'est une collection de chefs-d'oeuvre. On y compte par dizaines et par cinquantaines d'admirables toiles signées des noms de Velasquez, Murillo, Ribera, Zurbaran, Titien, Véronèse, Raphaël, Durer, Van Dyck, Rubens. Madrid est une autre Florence, sinon par son atmosphère d'art et de poésie, du moins par sa prodigieuse richesse en œuvres des grands maîtres [159].

[Note 159: Villes principales des plateaux castillans, avec leur population approximative, en 1870:

Madrid................... 332,000 hab.

VIEILLE-CASTILLE. Valladolid............... 60,000 » Búrgos................... 14,000 » Salamanque (Salamanca)... 13,500 » Palencia................. 13,000 » Zamora................... 9,000 » Ségovie (Segovia)........ 7,000 » Leon..................... 7,000 » Avila.................... 6,000 »

NOUVELLE-CASTILLE. Tolède (Toledo).......... 17,500 » Almagro.................. 14,000 » Daimiel.................. 13,000 » Ciudad Real.............. 12,000 » Val de Peñas............. 11,000 » Almaden.................. 9,000 » Manzanarès............... 9,000 » Cuenca................... 7,000 » Talavera de la Reyna..... 7,500 » Guadalajara.............. 6,000 »

ESTREMADURE. Badajoz.................. 22,000 » Don Benito............... 15,000 » Cáceres.................. 12,000 » Villanueva de la Serena.. 8,000 » Plasencia................ 6,000 » Mérida................... 6,000 » ]

Immédiatement en dehors des promenades, le Prado, le Buen Retiro, s'étendent des campagnes peu fertiles et faiblement peuplées; «la ville est ceinte de feu,» dit un proverbe qui fait allusion aux cailloux siliceux qui parsèment les champs des alentours. Ces espaces sont fort tristes à parcourir pour les voyageurs qui ne vont pas visiter, soit Aranjuez et ses admirables jardins, que baigne l'eau paresseuse du Tage, soit, dans son amphithéâtre d'âpres rochers, l'immense édifice de l'Escorial, bâti par Philippe II et garni jadis d'assez de reliques pour emplir tout un cimetière, soit encore les divers palais de plaisance qui s'élèvent dans les vallons boisés de la sierra de Guadarrama et de ses avant-monts. Ces régions ombreuses, qui fournissent à Madrid l'eau pure de ses aqueducs et de ses fontaines et la glace de ses tables, opposent encore à la cité bruyante le charmant contraste de la nature libre et sauvage. Naguère on y voyait même un district dont la population se disait indépendante des Castilles. Un des petits bassins latéraux de la vallée de Torrelaguna posséda pendant plus de mille ans le privilège d'avoir, sinon puissance, du moins titre de royaume. A l'époque de l'invasion des Maures, les habitants de la plaine du Jarama vinrent en assez grand nombre se réfugier dans ce cirque de monts faciles à défendre et réussirent à s'y maintenir en se faisant oublier. Ils se donnaient à eux-mêmes le nom de Patones. Le chef ou roi qu'ils s'étaient choisi et dont la dignité était héréditaire de mâle en mâle reconnut la suzeraineté des rois de Castille après l'expulsion des Maures, mais il garda son titre, que l'on voulut bien reconnaître, sans doute à cause de la plaisante figure que faisait un si pauvre roitelet dans le voisinage du trône. Le dernier de ces rois, qui vivait encore au milieu du dix-huitième siècle et qui de son métier était porteur de bois, se lassa d'un rang qui lui rapportait si peu; il remit son bâton de commandement entre les mains d'un officier royal et depuis lors les Patones dépendent de la juridiction d'Uceda.

III

ANDALOUSIE.

Dans son ensemble, et sans tenir compte des petites irrégularités du contour, l'Andalousie, l'ancienne Bétique, est une région naturelle parfaitement distincte du reste de l'Espagne et présentant un caractère tout spécial par son relief et son climat. Bien différente des plateaux castillans et des versants rapides des provinces méditerranéennes et atlantiques, elle forme une grande vallée, inclinée d'une pente égale entre deux versants de montagnes, et s'ouvrant largement du côté de la mer. A l'autre extrémité de la Péninsule, le bassin de l'Èbre est la contre-partie du bassin du Guadalquivir, mais contre-partie très-incomplète, à cause des montagnes qui en obstruent partiellement l'entrée. Des monts de Velez aux plages sablonneuses du golfe de Cádiz, le fleuve de l'Andalousie se développe avec une régularité parfaite, parallèlement au littoral méditerranéen, et des deux côtés, les crêtes des monts se maintiennent à une distance sensiblement égale du fond de la vallée. En dehors du grand bassin fluvial, il ne reste qu'une faible partie des provinces andalouses qui déverse ses eaux, soit dans le Guadiana, soit dans l'estuaire de Huelva ou directement dans la Méditerranée [160].

[Note 160:

Bassin du Guadalquivir. 54,000 kilomètres carrés. Provinces andalouses... 73,473 » Population en 1870..... 2,749,629 hab., soit 37,4 par kilom. carré. ]

Sur la frontière du Portugal, les monts peu élevés, mais aux allures fort tourmentées, qui font partie du système marianique ou de la sierra Morena forment un véritable labyrinthe, raviné par les torrents. À côté des roches de granit, d'énormes masses éruptives de porphyres et d'ophites s'entremêlent en massifs irréguliers, où les eaux ne peuvent trouver leur chemin vers le Guadiana, le Guadalquivir, l'Odiel, le rio Tinto, que par de longs détours. Les monts de ce district qui affectent le plus la forme de chaînes distinctes sont la sierra de Aracena, au nord des régions minières du rio Tinto, la sierra de Aroche, qui s'élève au milieu d'un véritable désert sur les confins du Portugal, et la sierra de Túdia, dont les eaux descendent au sud vers Séville.

A l'orient de ce dernier massif, le système orographique, où s'enchevêtrent diversement les eaux tributaires du Guadalquivir et du Guadiana, s'abaisse en longues croupes, et, sur de vastes étendues, n'offre plus en rien l'aspect de la montagne. Cependant quelques petits chaînons, orientés pour la plupart dans la direction de l'ouest à l'est, indiquent vaguement l'existence souterraine d'un axe de prolongement; telles sont, parmi ces arêtes secondaires, la sierra de los Santos et celle qui porte, non loin de Belmez et de son petit bassin houiller, le sommet dominateur de Pelayo. Dans son ensemble, toute cette partie du faîte entre le Guadiana et le Guadalquivir forme une espèce de plateau coupé du côté du sud par des gradins en escalier qui, vus de la plaine, notamment des campagnes, de Cordoue, prennent un certain air de montagnes; mais au nord, des régions étendues sont à peine moins unies et monotones que la haute Manche, entre Albacete et Manzanarès. Tels sont Los Pedroches, véritable plaine, sinon par l'altitude, du moins par l'aspect général du terrain.

Immédiatement à l'est de ce plateau si peu accidenté, commence la sierra Morena proprement dite, ainsi nommée (montagne Noire) des pins à la sombre verdure qui en recouvrent les pentes; en cet endroit on la désigne aussi sous le nom local de sierra Madrona; elle se rattache du côté du nord-ouest aux montagnes d'Almaden. Fréquemment interrompue par les brèches où passent les eaux du versant méridional de la Manche, cette chaîne, que l'on doit considérer comme un simple rebord du plateau des Castilles, est d'une hauteur fort inégale; mais c'est précisément à son extrémité orientale, à l'endroit où, sous le nom de sierra de Alcaraz, elle envoie ses derniers contre-forts mourir dans les plaines d'Albacete, que s'élève la cime culminante du système entier, la Punta de Almenara. Un chaînon secondaire qui s'abaisse au sud vers le Guadalquivir, la Loma de Chiclana, sépare l'un de l'autre les deux hauts affluents du fleuve.

Des bords du Guadiana au plateau d'Albacete, la sierra offre ce trait remarquable de ne point constituer la ligne de partage entre les bassins limitrophes. Les masses schisteuses de la chaîne, percées çà et là de roches éruptives, n'ont pu résister à l'action des eaux, et c'est à travers l'axe de la sierra Morena que passent les torrents et les rivières tributaires du Guadalquivir. A l'exemple du Guadiana lui-même, qui s'ouvre un défilé à travers le prolongement de la sierra Morena, les eaux qui naissent sur le versant septentrional de la sierra de Aracena se percent une clus pour descendre dans les campagnes de l'Andalousie. Plus à l'est, le Viar, le Bembezar, le Guadiato en font autant. Plus héroïques encore, le Puertollano et le Fresnedas, nés dans les monts de Calatrava, s'unissent pour traverser ensemble quatre chaînons parallèles de montagnes, puis la sierra Madrona et d'autres arêtes secondaires, avant d'aller, sous le nom de Jandula, se jeter dans le Guadalquivir en aval d'Andújar. Mêmes phénomènes pour le Rumblar le Magaña, le Guarrizas, le Guadalen, le Guadalimar. Ainsi que les mêmes conditions géologiques l'ont produit en mainte autre contrée, il se trouve que la ligne de faîte entre les eaux divergentes ne coïncide nullement avec la ligne de jonction des cimes de montagnes; l'axe de faîte se développe sur le plateau de la Manche, parallèlement à l'arête de la sierra Morena et à une distance moyenne de 20 kilomètres au nord.

On comprend que les phénomènes d'érosion causés par cette disposition des pentes ont dû créer à travers la montagne des gorges d'un effet saisissant. La plus fameuse de toutes, à cause de la grande route et du chemin de fer qui l'empruntent pour descendre de la Manche en Andalousie, par une série de viaducs jetés d'une falaise à l'autre, est le défilé de Despeñaperros ou «Précipite-chiens». La formidable clus, du fond de laquelle monte la voix du torrent, paraît d'autant plus belle, qu'elle mène du plateau triste et nu de la Manche aux riches campagnes de l'Andalousie. Il est des voyageurs qui, après avoir parcouru toute l'Europe, considèrent la gorge du Despeñaperros comme le lieu de l'aspect le plus saisissant qu'il leur ait été donné de voir. Son importance comme chemin de passage entre la vallée du Guadalquivir et le centre de l'Espagne ne pouvait manquer non plus d'en faire une position militaire de premier ordre. Dans toutes les guerres civiles et étrangères qui ont désolé la contrée, un des principaux objectifs était de s'assurer le libre passage du Despeñaperros. C'est au pied de ce col, en 1212, que se livra la terrible bataille de Navas de Tolosa, où, d'après la chronique, 200,000 musulmans furent massacrés [161].

[Note 161: Altitudes des monts et des cols de la sierra Morena, d'après Coello:

Sierra de Aracena......................... 1,676 mètres. Villagarcia (route de Badajoz à Cordoue).. 569 » Sierra de los Sanlos...................... 760 » Sierra de Cordoba......................... 466 » Pozo-blanco (Pedroches)................... 503 » Despeñaperros (col)....................... 745 » Punta de Almenara......................... 1,800 » ]

La partie orientale de l'enceinte du bassin de l'Andalousie est aussi formée de montagnes découpées par les eaux en massifs distincts. Un premier groupe, limité au nord par la dépression où coulent, d'un côté, le Guadalimar, affluent du Guadalquivir, de l'autre le Mundo, affluent du Segura, forme la courte chaîne des Calares. Un peu au sud-ouest, un second massif, plus élevé d'environ 150 mètres, est dominé par le Yelmo de Segura, dont les contre-forts, diversement ramifiés à l'occident, s'abaissent en chaînes de collines, fort contournées entre les hautes rivières de la vallée andalouse, le Guadalimar, le Guadalquivir proprement dit, le Guadiana Menor. Enfin un troisième groupe de montagnes, encore plus haut, sert de borne à la partie sud-orientale du bassin: c'est la sierra Sagra. Par ses roches et sa position géographique, ce massif rappelle la Muela de San Juan, qui s'élève entre le bassin du Tage et le versant méditerranéen; il ressemble d'aspect au Puy-de-Dôme. Il forme un faîte de partage des plus importants et s'entoure de plateaux où les rivières ont creusé des gorges de plus de 300 à 350 mètres de profondeur, contrastant par leur beauté sauvage avec la monotonie des hautes terres environnantes [162].

[Note 162: Altitudes, d'après Coello, des massifs orientaux du bassin du Guadalquivir:

Calar del Mundo............ 1,657 mètres. Yelmo de Segura............ 1,806 » Sierra Sagra............... 2,398 » ]

Les arêtes qui se dressent au sud de ce plateau angulaire de l'Espagne affectent uniformément la direction de l'est à l'ouest, et commencent à limiter la partie méridionale du bassin de la Bétique. Les sierras de María et de las Estancias, celle de los Filabres, fameuse par ses montagnes de marbre blanc, se succèdent du nord au sud en remparts parallèles, contournés à l'occident par les affluents du Guadalquivir. A l'orient, elles sont nettement séparées les unes des autres par les cours d'eau qui descendent à la Méditerranée; mais à l'ouest les deux chaînes les plus méridionales se rapprochent et se confondent en un même massif, la sierra de Baza, qu'un isthme peu élevé, aux pentes étrangement ravinées, rattache à la haute citadelle de la sierra Nevada, point culminant de la Péninsule.

Cette énorme masse, en grande partie composée de schistes, qui traversent des roches de serpentine et de porphyre, paraît d'autant plus élevée, qu'elle se dresse sur une base plus étroite; de l'est à l'ouest, du Monte Negro au Cerro Caballo, elle a seulement 80 kilomètres de longueur, et du nord au sud, de l'une à l'autre plaine, sa largeur n'atteint même pas 40 kilomètres. Dressées comme d'un seul jet, les montagnes présentent de toutes parts des escarpements difficiles à gravir, et partout on peut voir les zones de végétation se succéder régulièrement sur les pentes jusqu'à la région des névés persistants que dépassent les trois cimes de Mulahacen, du Picacho de la Veleta, d'Alcazaba. Au-dessus des premiers soubassements, revêtus de vignes et d'oliviers, les déclivités, trop déboisées, sont ombragées çà et là de noyers, de châtaigniers, puis de chênes d'espèces diverses, au delà desquels se montre la verdure pâle des gazons, recouverte de neige pendant une moitié de l'année. Dans les creux bien abrités, surtout dans ceux du versant septentrional, des amas de neige sont les glacières naturelles que louent les habitants de Grenade et où ils envoient des neveros pour s'approvisionner de neige pendant l'été: on donne à ces névés le nom de ventisqeros, à cause de la tourmente ou ventisca qui souvent en fait tourbillonner en nuages les innombrables aiguilles. Un de ces amas, emplissant le cirque ou corral de la Veleta, qui s'ouvre entre les deux sommets de Mulahacen et du Picacho, s'est transformé en un véritable glacier de 60 à 100 mètres d'épaisseur et tout bordé de moraines. Ce champ de glace, qui donne naissance à la source principale du Genil, est le plus méridional de l'Europe et peut-être le seul de l'Espagne péninsulaire, au sud de la chaîne pyrénéenne; quelques petits lacs épars çà et là à plus de 3,000 mètres d'altitude témoignent du passage d'anciens glaciers disparus depuis une époque inconnue. Les neiges fondantes de la sierra Nevada donnent aux campagnes des vallées et des plaines environnantes une exubérance prodigieuse de végétation. C'est à elles, aux ruisseaux gazouilleurs qui en découlent que la Vega de Grenade, chantée par tous les poëtes, doit la richesse de sa verdure, l'éclat de ses fleurs, l'excellence de ses fruits. C'est aussi à l'abondance de ses eaux que la vallée, plus belle encore, de Lecrin, à la base des pentes méridionales du Picacho de la Veleta, doit son nom de «Vallée d'Allégresse» et de «Paradis de l'Alpujarra».

Dans ces montagnes, chaque nom, chaque légende, rappelle le séjour des Maures. Le sommet principal, le Mulahacen (Muley-Hassan), est encore l'homonyme d'un de leurs princes; le Picacho de la Veleta est la cime où ils allumaient leurs feux de signal pour avertir les populations de l'Andalousie musulmane de l'approche des chrétiens; l'Alpujarra ou mont des Pâturages est l'ensemble des contre-forts méridionaux, où ils menaient leurs brebis. Depuis que les Maures ont été presque tous chassés ou exterminés, après une sanglante guerre qui dura jusque vers la fin du seizième siècle, les colons de la Galice et des Asturies qui reçurent les terres conquises sont pour la plupart restés dans un état de véritable barbarie; ils ne sont en rien les supérieurs des Maures convertis qui obtinrent à pris d'argent le privilège de rester à Ujijar, la capitale de l'Alpujarra. Ni les uns ni les autres ne se sont guère donné la peine d'exploiter les richesses de ces belles montagnes, qu'entouré une ceinture de despoblados; ils se sont bornés à en dévaster les forêts. C'est à une époque toute récente que les visiteurs de Grenade ont ajouté les sommets de la sierra Nevada au nombre de ces buts d'escalade que se sont donnés les membres des divers clubs alpins. Il est vrai qu'à bien des égards les monts de la sierra Nevada ne sont comparables ni aux Alpes, ni même aux Pyrénées. Quoique supérieurs à ces dernières en altitude, ils occupent une trop faible étendue pour offrir la même diversité de contrastes, les mêmes oppositions de roches, de climats, de paysages. Mais ils ont la grâce de leurs basses vallées, l'aspect sauvage de leurs défilés de l'Alpujarra, taillés comme au ciseau dans l'épaisseur des roches; ils ont surtout l'admirable panorama que l'on contemple de leurs cimes.

Déjà les voyageurs célèbrent comme d'une merveilleuse beauté le tableau que l'on a sous les yeux quand on gravit les contre-forts occidentaux de la sierra, par le chemin qui mène à l'Alpujarra; au delà d'Alhendin, perchée sur un rocher sauvage, on montre l'endroit précis où, suivant la légende, Abou-Abdallah ou Boabdil, fugitif, se serait retourné pour contempler une dernière fois et pour pleurer les belles campagnes de la Vega, les tours et les palais de Grenade, tout cet ensemble si beau de villes, de cultures, de montagnes qui avait été son royaume et qu'il ne devait plus revoir: telle l'origine du nom de «Dernier Soupir du Maure» (Ultimo Suspiro del Moro) ou de «Côte des Larmes» (Cuesta de las Lagrimas) que les Espagnols donnent au col d'Alhendin. Mais du haut des sommets de la chaîne combien le spectacle est encore plus grandiose et plus étendu! Du Picacho de la Veleta la vue n'est peut-être pas moins belle que du sommet de l'Etna. On voit à ses pieds tout le midi de l'Espagne, avec ses riches vallées d'irrigation, ses âpres rochers, ses solitudes rousses, rendues vaporeuses par l'éloignement, la noire muraille des monts de l'Estremadure et de la sierra Morena, qui bordent le plateau central. Au sud, d'autres montagnes jaillissent comme d'un abîme, mais le regard se sent attiré surtout vers la lisière verdoyante du littoral, vers la grande mer et le profil embrumé des monts de Barbarie, que l'îlot d'Alboran et le haut promontoire marocain de las Tres Horcas, situés précisément au sud de la sierra Nevada, semblent rattacher comme un reste d'isthme au continent d'Europe. Parfois, quand le vent souffle du midi, on entend distinctement le bruit des eaux grondantes.

Toutes les montagnes qui forment la cour des colosses grenadins sont de hauteur beaucoup plus modeste et sont en partie couvertes de débris erratiques apportés par les anciens glaciers de la sierra Nevada. Au nord, dans l'espace compris entre les vallées du Genil, du Guadiana Menor et du Guadalquivir, elles s'élèvent en désordre sur un plateau raviné, les unes semblables à des îles de rochers, comme le Jabalcon de Baza, les autres disposées en chaînes et s'orientant pour la plupart dans la direction de l'est à l'ouest et du nord-est au sud-ouest, parallèlement au littoral méditerranéen et à l'axe de la vallée du Guadalquivir: telles sont, au-dessus des plaines de Jaen, la sierra de Jabalcuz et la sierra Magina; telle est, plus au sud, la chaîne Alta-Coloma, que la route de Jaen à Grenade franchit au Puerto de Arenas, défilé semblable à celui du Despeñaperros par ses roches sombres, ses amas de blocs écroulés, ses escarpements en surplomb, ses redoutables précipices. Enfin, au-dessus même de Grenade, se prolonge la croupe de la sierra Susana, que continue à l'ouest le massif de Parapanda, le baromètre des cultivateurs de la Vega.

_Cuando Parapanda se pone la montera, Llueve, aunque Dios no lo quisiera._

(Quand le Parapanda revêt son capuchon, Il pleuvra sûrement, que Dieu le veuille ou non.)

Presque toutes les montagnes de cette région sont découpées en massifs distincts par les eaux torrentielles et portent autant de noms différents qu'elles dominent de villes et de villages. La même désignation sert au groupe d'habitations humaines et aux sommets voisins.

Au sud de la sierra Nevada et de la sierra de los Filabres, que l'on peut considérer comme le prolongement oriental du grand massif de Grenade, les montagnes ont la même disposition fragmentaire. L'angle sud-oriental de la Péninsule est occupé par un massif absolument isolé, la sierra de Gata, percée de volcans éteints, dont l'un, le Morron de los Genoveses, est vraiment d'un aspect superbe. Le cap de Gata, qui marque l'entrée du golfe occidental de la Méditerranée, est composé de basalte, tandis qu'en maints autres endroits du littoral se présentent les trachytes et s'étendent les couches de pouzzolanes, les obsidiennes, les pierres ponces. Entre ces foyers de laves refroidies et les montagnes de los Filabres, la petite chaîne d'Alhamilla et ses divers contre-forts de moindre hauteur se prolongent du golfe de Vera à celui d'Almeria; les torrents qui en descendent baignent des grèves si riches en cristaux de grenat, que ceux-ci servent de chevrotines aux chasseurs. Interrompus par une rivière, les monts reprennent à l'ouest pour former, immédiatement au-dessus du rivage méditerranéen, la superbe sierra schisteuse de Gádor, coupée à son tour par un torrent descendu de l'Alpujarra. Ainsi les groupes de montagnes se succèdent de coupure en coupure, en se développant le long du rivage jusqu'à Tarifa comme un rempart circulaire, tantôt simple, tantôt multiple, percé de brèches profondes et se continuant en Afrique par d'autres chaînes riveraines. La partie de ce rempart qui sépare de la Méditerranée le versant de l'Alpujarra est connue sous les noms de Contraviesa et de sierra de Lujar; elle présente du côté de la mer une pente des plus escarpées, où les brebis ne peuvent monter que précédées d'un bouc leur montrant le chemin. Il en est de même de la sierra de Almijara, qui commence de l'autre côté de l'étroite vallée du Guadalfeo et qui va se rattacher à la sierra de Alhamá, appelée aussi sierra Tejeda. Au delà du col d'Alfarnate ou de los Alazores, la montagne n'est plus que le simple rebord d'un plateau, jadis lacustre, que limite au nord un renflement accidenté du sol dit sierra de Yeguas. Le bord méridional du plateau est connu sous le nom de Torcal à l'endroit où il est traversé par la route, de Málaga à Antequera. C'est un des sites les plus curieux de la Péninsule. Les roches sont éparses dans le désordre le plus bizarre et par l'étrangeté de leur profil donnent l'idée d'une cité fantastique, aux édifices de tous les styles, aux rues inégales et sinueuses, où des animaux monstrueux ont été soudain changés en pierre. C'est dans le voisinage de cette ville de rochers que les archéologues ont retrouvé quelques-unes des constructions les plus curieuses élevées par les peuples de l'Ibérie antérieurs à l'histoire.

A l'occident du bassin de Málaga, arrosé par la rivière Guadalhorce, les âpres montagnes recommencent. Les chaînons se rapprochent, et dans la sierra de Tolox ou de las Nieves atteignent à une hauteur de près de 2,000 mètres; les vapeurs de la Méditerranée s'y déposent en neiges qui persistent pendant l'hiver. Le massif de Tolox est le nœud montagneux duquel divergent dans tous les sens les chaînons qui font de la pointe méridionale de l'Espagne comme un résumé de la Péninsule entière. La sierra Bermeja, qui se dirige au sud-ouest, continue de serrer la mer et d'en border la côte de promontoires abrupts; à l'ouest, la sauvage «serrania» de Ronda va se relier au massif de San Cristóbal, qui s'appuie lui-même sur de nombreux contre-forts; ses ramifications diverses, serpentant entre de petits bassins fluviaux, finissent par aller mourir aux caps méridionaux de l'Ibérie, à San Roque, Trafalgar, Tarifa. Quant à la roche de Gibraltar, qui se dresse si fièrement à la porte intérieure de la Méditerranée, c'est, au point de vue géologique, un véritable îlot; ses escarpements calcaires, portés par des bancs de schiste silurien, s'élèvent du milieu des eaux, et seulement une double plage apportée par les flots rattache le superbe promontoire au continent [163].

[Note 163: Altitudes des montagnes et des cols entre le Guadalquivir et la mer, d'après Fr. Coello:

Sierra de María 2,039 mèt. Tetica de Bacares (Filabres) 1,915 »

Sierra Nevada: Mulahacen 3,554 » Picacho de la Veleta 3,470 » Alcazaba 2,314 » Suspiro del Moro 1,000 »

Jabalcon de Baza 1,498 » Sierra de Gádor 2,323 » Contraviesa 1,895 » Sierra Tejeda (Alhamá) 2,134 » Col d'Alfarnate 830 » Torcal 1,286 » Sierra Bermeja 1,450 » Serrania de Ronda 1,550 » Sierra de San Cristóbal 1,715 » Peñon de Gibraltar 429 » ]

Comme la sierra Morena, les divers massifs de montagnes qui occupent l'espace compris entre le bassin du Guadalquivir et la mer ont été rompus et contournés par les eaux, de sorte que la ligne des hauts sommets ne concorde nullement avec la ligne de partage. La rivière d'Almería, simple torrent qui n'a même pas toujours de l'eau pendant l'été, reçoit ses affluents temporaires des deux versants de la sierra Nevada; l'Adra s'est ouvert un chemin à travers une chaîne dont il ne reste plus que deux tronçons, la sierra de Gádor et la Contravesia; le Guadalfeo a séparé de la même manière la Contravesia de la sierra de Almejara; le Guadalhorce, dont les diverses branches naissent sur le plateau d'Antequera, coupe la montagne par l'étroite brèche de Gaytan ou de los Gaytanes, une des plus sauvages et des plus grandioses de la Péninsule où les trains de chemin de fer traversent successivement dix-sept tunnels pour déboucher soudain au milieu des orangers d'Alora; enfin, le Guadiaro prend aussi son origine sur le versant septentrional des chaînes riveraines. La rapidité des pentes, la soudaineté des crues et des baisses d'eau donnent à toutes les rivières du versant méditerranéen de l'Andalousie un caractère essentiellement torrentiel. Les cours d'eau d'allures régulières ne se trouvent que sur la face atlantique de la contrée; et de ces fleuves un seul a de l'importance par son volume liquide et les facilités qu'il offre à la navigation: c'est le Guadalquivir.

Le fleuve de la Bétique, qui prend sa source à la sierra Sagra, se distingue, nous l'avons vu, de ceux des plateaux castillans par sa large vallée. Tandis que le Duero, le Tage, le Guadiana se développent d'abord sur de hautes terrasses, puis gagnent les plaines basses par d'étroites entailles pratiquées dans les roches du plateau, le Guadalquivir, beaucoup plus avancé dans son histoire géologique, a déjà déblayé, à droite et à gauche de sa route, les obstacles qui le gênaient et nivelé sa vallée à 400 mètres en moyenne au-dessous des régions correspondantes des bassins fluviaux des Castilles. Sa pente est graduellement ménagée de la source à l'estuaire marin, et dans son ensemble se développe en une belle courbe parabolique. Le cours inférieur du fleuve n'a qu'une très-faible déclivité; les eaux se ralentissent et, par suite, s'amassent en un lit fort large, reployé de droite et de gauche en méandres énormes: de là le nom de Oued-el-Kebir, «Grand Fleuve,» que les Arabes ont donné à l'ancien Bétis.

Pour en être arrivé à cette régularité de cours, analogue à celle des fleuves de la France et de l'Allemagne, le Guadalquivir et ses affluents ont dû accomplir un énorme travail d'érosion. Tous les petits ruisseaux qui naissent sur le plateau de la Manche se sont ouvert un chemin à travers la sierra Morena; tous les lacs qui emplissaient les hautes Vallées des montagnes, entre les divers massifs et les sierras parallèles ou entre-croisées, se sont vidés par des vallées ou d'étroits défilés ouverts entre les roches: il ne reste plus qu'un petit nombre de laquets ou de mares sans écoulement. Tous les hauts affluents, le Guadalimar, plus long, quoique moins abondant que le Guadalquivir lui-même, le Guadalen, le Guadiana Menor, ont ainsi percé les digues des réservoirs supérieurs; mais celui qui a fait le travail le plus considérable est le Genil de Grenade, le principal tributaire du fleuve. La campagne si féconde qu'il traverse et qui a pris une si grande célébrité sous le nom de Vega était en partie recouverte par les eaux d'un lac, que barrait un rempart de montagnes, dans le voisinage de Loja. Cet obstacle a été vaincu, et de coupure en coupure les eaux descendues de la sierra Nevada ont fini par rejoindre celles qu'alimentent la sierra Sagra et la sierra Morena.

Les débris apportés des montagnes par le flot qui ronge incessamment ses bords ont peu à peu comblé l'estuaire de l'Atlantique où se déversaient les eaux. Un peu en amont de Séville, où le dernier pont traverse le fleuve, large de moins de 200 mètres, la marée commence à retarder le courant fluvial; plus bas, elle le fait alterner dans les deux sens. Le Guadalquivir, qui serpente des collines de la rive droite à celles de la rive gauche, se divise en deux bras, dont l'un a été creusé de main d'homme pour abréger la navigation; puis, après avoir réuni ses eaux dans un seul canal, il se redivise encore et forme deux grandes îles marécageuses. Certainement l'estuaire marin pénétrait à une époque moderne jusqu'à cet endroit de la vallée, à 50 kilomètres du rivage actuel. Le long des deux rives, mais principalement du côté méridional, s'étendent des terres basses dites marismas et situées au-dessous des eaux de crue. Pendant la période des sécheresses, ces «maremmes» ne présentent, dans toute leur largeur, de 10 à 12 kilomètres, qu'un sol grisâtre et pulvérulent que les pas des taureaux à demi sauvages, réservés pour les tueries des arènes, font monter en nuages dans l'atmosphère; à la moindre pluie, ce sont des fondrières infranchissables. Des ruisseaux salins s'y perdent, tantôt dans les sables, tantôt dans les boues, suivant la saison. Aucun village, aucun hameau n'a pu s'établir sur ces terres d'alluvions transformées çà et là par les joncs en fourrés inabordables. Plus loin du fleuve, les sables déjà secs se recouvrent de palmiers nains. Au sud de la plaine, quelques collines de formation tertiaire s'avancent en promontoires dans ces déserts et par l'aspect de leurs vignes, de leurs olivettes, de leurs groupes de palmiers, de leurs villages pittoresques, consolent de la morne solitude étendue à leur base.

Ainsi qu'on en voit de nombreux exemples aux bouches fluviales, un resserrement de la vallée d'alluvions marque les limites extérieures de l'ancien estuaire comblé du Guadalquivir. La ville de Sanlúcar de Barrameda, à l'aspect tout oriental, s'élève au-dessus de la rive gauche, tandis qu'au nord une chaîne de dunes, reposant sur des couches de coquillages modernes, s'avance entre la mer et les plages basses de la rive droite et se prolonge sous l'eau par une barre que les navires d'un tonnage moyen ont de la peine à franchir pour entrer dans le fleuve. Ces dunes, connues sous le nom d'Arenas Gordas ou de «Gros Sables», sont la barrière que le vent de la mer a dressée lui-même entre les eaux salines de l'Atlantique et les eaux douces de l'intérieur. Beaucoup moins hautes que les dunes des landes de Gascogne, elles n'atteignent guère qu'une trentaine de mètres; sur le versant tourné du côté de la mer elles sont encore mobiles, mais sur la versant oriental elles ont toujours été stables depuis l'époque historique: une forêt de pins pignons en a consolidé les talus de quartz blanc. Au milieu des dunes moins élevées qui dominent les plages de Sanlúcar, les cultivateurs maraîchers ont creusé jusqu'aux terres humides du sous-sol des cavités profondes appelées navasos et en ont fait de charmants jardins qui donnent plusieurs récoltes par année.

Seul entre tous les fleuves de l'Espagne, le Guadalquivir a l'avantage d'être navigable à une assez grande distance de l'Océan; les bâtiments de 100 ou de 200 tonneaux qui ont pu franchir la barre remontent le cours de l'eau jusqu'à Séville, à une centaine de kilomètres de la mer. Aidé, il est vrai, par des concessions de priviléges commerciaux et même par des monopoles absolus de trafic, ce port de rivière avait pu devenir le grand entrepôt des produits d'outre-mer et le marché principal des échanges; il est déchu maintenant au profit de l'admirable port de Cádiz; mais des embarcations de cabotage viennent toujours y prendre leur chargement de denrées locales et les bateaux à vapeur descendent et montent sans peine le Guadalquivir entre Séville et Sanlúcar. Quant aux autres rivières de l'Andalousie débouchant dans l'Atlantique, elles sont innavigables. Le Guadalete, qui se déverse dans la baie de Cádiz, n'est qu'une eau sans profondeur se traînant au milieu des marismas; l'Odiel et le rio Tinto, qui débouchent dans l'estuaire de Huelva, sont des torrents rapides dont les alluvions emplissent peu à peu les chenaux navigables de l'entrée maritime. C'est ainsi que le port de Palos, d'où partirent les caravelles de Colon pour la découverte du Nouveau Monde, a été complètement envasé: les masures d'un petit village, des plages indécises que le flot couvre et découvre tour à tour, voilà ce qu'est le lieu célèbre où s'accomplit un des faits les plus importants qui aient inauguré l'histoire moderne!

Mais que sont tous les petits changements géologiques accomplis par les alluvions des rivières, en comparaison de la révolution qui s'est opérée au sud de l'Andalousie et qui a changé les limites de l'Océan lui-même! Il est certain que, par la forme générale de son bassin, la Méditerranée est plus une dépendance des mers orientales que de l'Atlantique. Elle n'est séparée de la mer Rouge, c'est-à-dire de l'océan Indien, que par des plages basses et des seuils de poussée récente, où l'industrie moderne a rétabli sans trop de peine un détroit de jonction. Au nord-est, elle est éloignée de l'océan Glacial par toute la largeur du continent d'Asie; mais cet immense espace est encore partiellement recouvert d'eaux salées et saumâtres qui sont le reste d'une ancienne mer; nulle part le sol ne s'y redresse en rangées de collines et de montagnes semblables à celles qui d'Almería, en Espagne, à Melilla, dans le Maroc, encoignent la «manche» occidentale de la Méditerranée. Pourtant cette barrière a été rompue, tandis que les isthmes orientaux émergeaient peu à peu du sein de la mer.

Quel est l'Hercule géologique dont le bras a ouvert cette issue? La nature caverneuse des roches dans les deux péninsules terminales du Maroc et de l'Andalousie a certainement facilité l'oeuvre d'érosion, surtout si la Méditerranée, par suite d'une évaporation plus rapide de ses eaux, s'est trouvée à un niveau plus bas que celui de l'Atlantique. Dans ce cas, les fissures de la pierre ont dû s'élargir bien promptement sous l'action des cataractes océaniques; les piliers de montagnes qui obstruaient le courant ont pu être déblayés, même sans que des tremblements de terre aient aidé à l'oeuvre de démolition. L'énorme masse d'eau que l'Atlantique vomit incessamment dans la Méditerranée avec une vitesse moyenne de 4 kilomètres et demi et une vitesse extrême de près de 10 kilomètres, permet de juger de la puissance avec laquelle procéda l'Océan dès qu'une fente lui eut permis de se glisser entre les deux continents. Il est à remarquer que le travail d'érosion a été beaucoup plus actif dans les parages orientaux du détroit, entre les montagnes de Gibraltar et de Ceuta. Le vrai seuil de séparation entre l'Océan et la Méditerranée ne se trouve point dans la partie la moins large du détroit de Gibraltar, au sud de l'île fortifiée de Tarifa. Il est situé plus à l'ouest, à l'entrée même du détroit, et continue, du cap Trafalgar au cap Spartel, la courbe régulière des côtes océaniques de l'Espagne et du Maroc. La crête de ce rempart sous-marin est assez inégale et varie de 100 à 550 mètres, mais elle est en moyenne de 275 mètres seulement, tandis qu'à l'est le fond s'abaisse graduellement vers Tarifa et Gibraltar, jusqu'à plus de 900 mètres. Ainsi le détroit tout entier fait déjà partie de la cuvette méditerranéenne. La pente sous-marine du canal s'incline à l'est, c'est-à-dire précisément en sens inverse de la déclivité des terres avoisinantes.

La largeur du détroit s'est-elle accrue depuis les temps historiques? Il n'y aurait pas de doute à cet égard si l'on devait en juger par les assertions des anciens. Les dimensions qu'ils donnent aux «Bouches de Calpé» sont de beaucoup inférieures à celles que les marins trouvent de nos jours. Toutefois les évaluations des géographes grecs et romains n'avaient rien de précis, et l'erreur en moins pouvait provenir de l'illusion d'optique causée par la hauteur et le profil abrupt des promontoires opposés. Le fait est que les descriptions des anciens conviennent encore parfaitement à l'apparence du détroit. Les deux piliers d'Hercule ou «portes Gadirides» se dressent toujours de part et d'autre à l'entrée méditerranéenne du passage: au nord, le superbe mont Calpé; au sud, la longue croupe massive de l'Abylix. D'ailleurs, depuis que la roche de Gibraltar est devenue l'une des positions militaires les plus importantes du continent, on n'a point observé que ses rivages aient reculé devant la mer.

Quoique la montagne de Calpé, le Gibraltar, ou Djebel Tarik des Maures ne soit pas le promontoire méridional de l'Ibérie et qu'elle se trouve même un peu en retrait par rapport aux rivages du détroit, cependant elle doit à la beauté de son aspect, et plus encore à son importance stratégique, d'avoir donné son nom au passage et d'en être considérée comme la gardienne Pour les marins et les voyageurs, c'est la borne par excellence entre l'Océan sans limites et la mer Intérieure, entre les eaux qui mènent au Nouveau Monde et celles qui conduisent au Levant et aux Indes. Ses roches de calcaire blanchâtre, aux fondements de schiste silurien, aux crêtes aiguës se profilant sur le ciel presque toujours bleu, offrent à ceux qui voguent à leur base un aspect incessamment changeant, à cause de la diversité des escarpements, des terrasses, des talus de débris; mais de toutes parts elles sont majestueuses à voir et prennent en maints endroits cette forme puissante de contours qui a fait comparer Gibraltar à un lion couché gardant la porte des deux mers. C'est du côté de la Méditerranée que la roche est le plus abrupte; sur cette face, elle laisse à peine au-dessous des éboulis un espace suffisant pour les fondements de quelques maisons et les racines de quelques arbres, tandis que des fortifications sans nombre, des places d'armes et la ville elle-même ont trouvé place sur les ressauts et les pentes douces du versant opposé. On a constaté aussi que l'isthme de sable ou linea qui joint la roche à la terre d'Espagne présente à la Méditerranée un talus beaucoup plus rapide que celui de la baie d'Algeciras. C'est de l'orient que viennent les grandes vagues de houle apportant les matières arénacées qui servent à l'édification de la digue; sur le versant opposé, les sables s'éboulent et s'étalent en une plage faiblement inclinée. Les nombreuses grottes que les savants ont explorées dans le rocher de Gibraltar, renfermaient des ossements d'hommes du type dolichocéphale, appartenant à l'âge de la pierre polie. Ces cavernes sont identiques par leur aspect et leur contenance à celles des côtes de la Dalmatie et des îles Ioniennes. Si distantes les unes des autres et séparées actuellement par des mers, des îles, des péninsules, ces diverses contrées sont néanmoins du même âge et de la même formation.

L'îlot de Gibraltar, dépendance naturelle de l'Espagne, est devenu, en vertu de la conquête, une forteresse de l'Angleterre. La fiction de l'empire des mers qui a poussé la Grande-Bretagne à s'emparer de Malte, de Périm, de Ceylan, de Singapore, de Hong-Kong, ne pouvait permettre aux Anglais de laisser la forte position de Gibraltar entre les mains de ses propriétaires naturels et ils en ont fait une citadelle prodigieuse, ayant une sorte de «coquetterie» dans ses formidables armements. C'est que la valeur stratégique de Gibraltar est précisément en rapport avec son immense importance dans le mouvement des échanges de commerce. Si des navires, par dizaines de mille et portant ensemble des millions de tonnes de marchandises, passent chaque année entre les promontoires de l'Europe et de l'Afrique, des centaines de bâtiments de guerre avec leurs milliers de canons, utilisent le même passage pour aller faire, sur quelque rivage lointain, acte ou démonstration de force. Les batailles navales qui se sont livrées dans la baie même de Gibraltar et aux abords occidentaux du détroit, à Trafalgar et au cap Saint-Vincent, témoignent du rôle considérable que la porte des deux mers a rempli dans l'histoire militaire du monde. Il n'est, donc pas étonnant qu'à une époque où nul ne reconnaissait le droit des populations à disposer d'elles-mêmes, l'Angleterre se soit emparée d'une place de cette valeur. Les Espagnols le ressentent comme une insulte et leur cause devrait avoir la sympathie de tous, s'ils ne détenaient eux-mêmes, de l'autre côté du passage, la ville et le territoire de Ceuta. On leur a pris l'un des piliers d'Hercule avec autant de droit qu'ils en avaient eu à s'emparer de l'autre.

La fréquence des rapports historiques entre l'Andalousie et les contrées berbères ne s'explique pas seulement par le voisinage des terres disjointes, elle a aussi sa raison dans la ressemblance des climats. L'Espagne méridionale a les mêmes conditions de température, d'humidité, de mouvements aériens que les campagnes du Maroc. L'Andalousie méridionale, Murcie, Alicante, sont, avec quelques localités exceptionnelles de la Sicile, de la Grèce, de l'Archipel, les contrées de l'Europe dont la température moyenne est la plus élevée. Les tableaux de température dressés par Coello, Willkomm et d'autres géographes permettaient même de croire que l'isotherme de 20 degrés passait dans cette partie de l'Espagne. Des observations plus récentes ne confirment pas cette hypothèse; la moyenne de température ne serait que de 17 à 18 degrés à Gibraltar et à Tarifa. Quoi qu'il en soit, la zone de plus grande chaleur occupe, jusqu'à une certaine distance dans l'intérieur, le littoral de l'Algarve portugais et de la province de Huelva, puis entre fort avant dans la plaine du Guadalquivir pour embrasser Séville, Carmona, Écija, la «Poêle à Frire», ou le «Fourneau» de l'Espagne, et se reploie au sud-ouest, pour aller rejoindre la côte à Sanlûcar de Barrameda. Cette région a ceci de remarquable, qu'elle forme une île de chaleur parfaitement limitée de tous les côtés par des zones de température plus basse.

Au sud de la grande enclave de fraîcheur relative formée par la baie de Cádiz et tout le district montagneux de la pointe méridionale, où souffle librement la virazon, ou brise océanique, la région des grandes chaleurs recommence par les villes du détroit; elle englobe Algeciras et Gibraltar et s'élève à des hauteurs diverses sur le versant de tous les monts qui se prolongent à l'est jusqu'au cap de Gata, puis au delà de Carthagène et d'Alicante, jusqu'au promontoire de la Nao. Dans cette région côtière, les froids sont pour ainsi dire inconnus; la température moyenne du mois le moins chaud est de 12 degrés centigrades. L'île de Madère située à près de 500 kilomètres plus près de l'équateur, n'a pas des années aussi chaudes que Gibraltar et Málaga, quoiqu'elle ait le précieux avantage d'avoir un moindre écart dans les alternances de chaleur et de froid. Les parties les plus torrides de la côte méditerranéenne de l'Andalousie ne sont pas les promontoires qui s'avancent au loin vers le sud; ce sont, au contraire, les baies semi-circulaires qui se reploient vers le nord. Parfaitement abritées contre tous les vents qui pourraient leur apporter de la fraîcheur, elles ne sont exposées qu'aux courants atmosphériques venus du continent africain, et leur chaleur moyenne en est fatalement accrue. C'est par une raison du même genre que le littoral méditerranéen est dans son ensemble beaucoup plus tropical que la ville de Cádiz et les cités voisines, situées sur la côte atlantique. Tandis que celles-ci reçoivent librement le vent d'ouest, les rivages espagnols qui se développent en dedans du détroit sont privés de cette atmosphère rafraîchissante. La porte de Gibraltar est naturellement le lieu où s'opèrent la lutte et le renversement des courants aériens. Les vents y sont toujours fort vifs, surtout au milieu du détroit, et pendant l'hiver ils soufflent souvent en tempête. Les courants qui prédominent sont ceux de l'ouest en hiver, ceux de l'est en été; les premiers apportent fréquemment des pluies violentes, qui vont en s'amoindrissant de Cádiz à Gibraltar; les vents d'est sont d'ordinaire les indices du beau temps. Les deux grandes bornes d'Afrique et d'Europe qui se dressent en face l'une de l'autre sont pour les marins les grands indicateurs météorologiques: quand elles se ceignent de nuages élevés ou s'enveloppent de brouillards, parfois non moins épais que ceux de Londres, le vent d'est s'annonce; quand elles se profilent nettement dans le ciel bleu, c'est un signe assuré de vent d'ouest [164].

[Note 164:

Grenade. Séville. Gibraltar.

Température, d'après Coello. 18°,9 20°(?) 20°,7 (?) Pluie annuelle.............. 1m,232 0m,664 0m,735 Pluie d'octobre en mars.... 1m,023 0m,588 0m,516 Pluie d'avril en septembre. 0m,209 0m,076 0m,219 ]

Le climat semi-tropical de la basse Andalousie est quelquefois tout à fait accablant pour les Européens du Nord; la sécheresse de l'atmosphère finit par leur devenir intolérable. Dans la plaine et sur le littoral, l'été est presque toujours sans pluies; il est rare qu'une goutte d'eau tombe de juin en septembre. Au fond des vallées latérales dont l'air n'est pas renouvelé par les brises, la chaleur est souvent très-pénible à supporter, elle est aussi fort gênante dans la plaine libre, parce que les vents alizés, qui renouvellent l'atmosphère sous les latitudes tropicales, ne soufflent pas dans le bassin du Guadalquivir. Même à Cádiz, qui pourtant se trouve environnée par les eaux, le vent de terre, connu sous le nom de medina, parce qu'il traverse les solitudes du domaine de Medina Sidonia, apporte un air étouffant, intolérable pour les gens nerveux: on dit que les actes de violence, les disputes et les meurtres sont beaucoup plus fréquents sous l'influence de ce vent que dans tout autre état de l'atmosphère. Pour les côtes méridionales le vent le plus redouté est le courant dit solano ou levante. Quand il se met à souffler, la chaleur devient comme l'haleine d'un four: on se croirait transporté en plein Sahara. Une vapeur quelquefois rougeâtre, blanchâtre le plus souvent et de nature encore inexpliquée, la calina, pèse sur l'horizon du sud; les chaudes bouffées soulèvent sur les chemins, dans les campagnes mêmes, des tourbillons de poussière et flétrissent le feuillage des arbres; souvent, lorsque le vent a persisté pendant plusieurs jours, on a vu les oiseaux périr comme étouffés.

Tandis que dans les régions tempérées de l'Europe l'été est une saison de fleurs et de feuillage, elle est, au contraire, une saison de sécheresse et de mort dans l'Andalousie. Si ce n'est dans les jardins et les campagnes arrosées, qui gardent leur éclat pendant les chaleurs, la végétation se brûle, se raccornit, prend une teinte grisâtre qui se confond avec celle de la terre. Mais à l'époque des averses équinoxiales d'automne, tombant en pluies dans les terres basses, en neiges sur les montagnes, les plantes jaillissent et se dressent de nouveau; elles jouissent d'un second printemps. En février, la campagne est dans toute sa beauté. Les pluies de mars, d'ailleurs assez peu régulières et presque toujours accompagnées d'orages, entretiennent cette richesse de la flore, puis la chaleur et les sécheresses reprennent le dessus, la nature se flétrit de nouveau.

Il est certain que le climat de l'Andalousie, considéré dans son ensemble, ne fournit pas au sol une suffisante humidité. Quelques parties de la contrée sont de véritables steppes sans eau, sans végétation arborescente, sans demeures humaines. La plus grande de ces plaines infertiles occupe les deux bords de la basse vallée du Genil, entre Aguilar, Écija, Osuna, Antequera; en certains endroits, elle n'a pas moins de 48 kilomètres de largeur, et dans cette vaste étendue on ne trouve d'eau douce nulle part, si ce n'est dans le Genil lui-même. Les fonds sont remplis par des lagunes saumâtres et salées aux rives argileuses blanches de sel en été: on pourrait se croire dans le désert d'Algérie ou sur les plateaux de la Perse. La culture y est impossible; elle ne reparaît qu'aux abords des fontaines qui donnent leur nom aux villages circonvoisins, Aguadulce, Pozo Ancho, Fuentes. Un autre steppe considérable, dit de la «Manche royale», s'étend à l'est de Jaen, sur le versant oriental des terrasses grenadines et se rattache à diverses solitudes infertiles que dominent les sierras Sagra, Maria, de las Estancias, et que parcourent des ruisseaux d'eau salée. Sur les pentes méditerranéennes de l'Andalousie, les régions absolument désertes sont encore plus étendues en proportion que dans le bassin du Guadalquivir. Ainsi toute la pointe sud-orientale de l'Espagne, occupée par les basaltes et les porphyres des montagnes de Gata, est complètement stérile, et l'on n'y voit d'autres constructions que les tours de défense bâties de loin en loin sur les promontoires. Les plaines salines du littoral qui alternent avec les campagnes bien arrosées ont une végétation très-rare, composée presque uniquement de salsolées, de plombaginées, de crucifères; plus d'un cinquième des espèces est essentiellement africain. Ces terres salées ne se prêtent qu'à la culture ou plutôt à la récolte de la barille, plante dont les cendres servent à la fabrication de la soude.

Mais d'ordinaire le nom de l'Andalousie ne rappelle point à l'esprit l'idée de ces régions infertiles. On songe plutôt aux orangers de Séville, à la luxuriante végétation de la Vega de Grenade: on se souvient des appellations de Champs Élysées et de Jardin des Hespérides, que les anciens avaient données à la vallée du Bétis. Même par sa flore spontanée, l'Andalousie a mérité d'être nommée «les Indes de l'Espagne», mais à toutes ses plantes asiatiques et africaines qui demandent un climat presque tropical, cette contrée, véritable serre chaude de l'Europe, a pu joindre un grand nombre d'espèces acclimatées, introduites de l'Orient et du Nouveau Monde. Aux dattiers, aux bananiers, aux bambous s'associent les arbres à caoutchouc, les dragonniers, les magnoliers, les chirimoyas, les érythrines, les azédarachs; les ricins, les stramoines poussent en vigoureux arbrisseaux; les nopals à cochenille croissent comme aux Canaries, les arachides comme au Sénégal; les patates douces, les cotonniers, les cafiers donnent une récolte régulière au cultivateur soigneux, et la canne à sucre prospère dans les districts abrités. La seule région de l'Europe où cette plante ait une valeur économique réelle est celle qui s'étend au sud des montagnes grenadines, de Motril à Málaga. Torrox, près de Velez Málaga, est la ville qui par ses plantations rappelle le mieux l'aspect de celles du littoral cubanais. Du temps de la domination arabe, les moulins à sucre étaient nombreux sur toute la côte méditerranéenne jusqu'à Valence; ils le sont de nouveau dans la plaine de Málaga. On évalue à un demi-million de francs le bénéfice net que procure aux Malagueños la fabrication du sucre.

La faune de l'Andalousie, de même que sa flore, quoique à un moindre degré, a une physionomie africaine ou du moins berbère. Tous les types de mollusques vivants que l'on voit dans le Maroc appartiennent également à l'Andalousie. L'ichneumon se rencontre sur la rive droite du bas Guadalquivir et en d'autres parties du bassin; le caméléon y est très-fréquent; une espèce de bouquetin que l'on trouve, dit-on, dans les montagnes du Maroc existerait aussi dans la sierra Nevada et dans les massifs circonvoisins. Enfin, c'est un fait bien connu qu'un singe africain (Inuus sylvanus) a longtemps habité et peut-être même habite encore le rocher de Gibraltar. A-t-il été importé, comme d'aucuns le prétendent, par des officiers anglais? N'est-il, en Europe, qu'un étranger comme les chameaux de la Frontera, près de Cádiz, et comme les chevaux andalous, certainement d'origine berbère? Ou bien, est-il réellement un ancien colon du mont Calpé, et témoigne-t-il ainsi de l'existence préhistorique d'un isthme de jonction entre l'Europe et l'Afrique? Les divers auteurs se contredisent à cet égard et la question ne peut être décidée; la seule chose certaine est que le singe a trouvé sur les rochers du promontoire d'Europe un milieu qui lui convient comme celui des montagnes opposées.

Aux origines de notre histoire d'Europe, les populations des contrées connues aujourd'hui sous le nom d'Andalousie étaient pour la plus forte part ibériennes, c'est-à-dire très-probablement de même souche que les Basques actuels. Les Bastules, Bastarnes et Bastétans, qui peuplaient les régions montagneuses du versant méditerranéen, les Turdétans et Turdules de la vallée du Bétis portaient des noms euskariens; de même, nombre de leurs villes étaient désignées par des mots que fait comprendre le basque de nos jours. Mais, dans son ensemble, la population était déjà sans aucun doute fort mélangée. Des tribus celtiques occupaient les régions montueuses qui s'étendent au nord-ouest du Bétis vers la Lusitanie; les Turdétans, relativement très-policés, puisqu'ils possédaient des annales, des poëmes, des lois écrites, avaient reçu sur leur territoire des colonies de Phéniciens, de Carthaginois, de Grecs; puis ils se latinisèrent; ils oublièrent leur langue, leurs cités devinrent autant de petites Romes. En dehors de l'Italie, peu de contrées étaient plus romaines que la leur et prenaient une plus large part d'influence dans les destinées communes de l'empire. On a retrouvé à Málaga et, plus récemment encore, à Osuna (Colonia Julia Genetiva), des textes de constitutions municipales du temps de Jules César et de Domitien: ces documents ont démontré que les cités de ces provinces jouissaient d'une autonomie locale presque absolue.

La désorganisation du monde romain amena dans l'Espagne méridionale de nouveaux éléments ethniques, les Vandales, les Grecs byzantins, les Visigoths, auxquels succédèrent les Arabes et les Berbères, accompagnés des Juifs. On fait dériver le nom de l'Andalousie des Vandales qui l'ont habitée pendant quelques années au commencement du cinquième siècle. Il est vrai que les chroniqueurs espagnols ne donnèrent jamais le nom de «Vandalousie» à l'ancienne Bétique. C'est au temps des Arabes seulement que l'appellation d'Andalou apparaît pour la première fois, mais appliquée à la Péninsule tout entière aussi bien qu'à la vallée du Guadalquivir; elle ne fut restreinte à l'Andalousie actuelle qu'à l'époque où les Arabes eurent perdu toutes les autres provinces de l'Espagne. Peut-être, ainsi que le suppose M. Vivien de Saint-Martin, les habitants du nord de l'Afrique avaient-ils donné ce nom à l'Hispanie tout entière lors de la conquête de leur pays par les Vandales: la contrée qu'ils apercevaient de l'autre côté de la mer n'avait d'importance à leurs yeux que parce que leurs maîtres en étaient sortis.

Les Maures eux-mêmes, c'est-à-dire les populations mélangées du nord de l'Afrique, Arabes et surtout Berbères, eurent une part bien autrement grande que les tribus d'origine germanique dans la formation du peuple andalou. Possesseurs du pays pendant sept cents années, foisonnant en multitudes dans les grandes cités, et cultivant partout les campagnes à côté des anciens habitants, ils s'unirent intimement avec eux et, plus tard, quand l'ordre d'exil fut promulgué contre toute leur race, ceux mêmes qui le prononçaient et qui étaient chargés de le mettre à exécution avaient dans leurs propres artères une forte part de sang maure. Dans certaines régions des provinces andalouses, notamment dans les vallées de l'Alpujarra, où les Maures réussirent à se maintenir indépendants jusqu'à la fin du seizième siècle, la population était devenue tellement africaine, que les pratiques religieuses, et non la nuance de la peau, étaient les seuls indices de démarcation entre musulmans et chrétiens. L'idiome andalou, plus encore que le castillan, est fortement arabisé par l'accent, non moins que par les mots et les tournures de phrase; les noms de lieux d'origine sémitique sont beaucoup plus nombreux en maints districts que les noms ibères et latins; les fêtes, les cérémonies, les mœurs ont gardé leurs traits mauresques. Dans les cités, presque tous les édifices remarquables sont des alcazars ou des mosquées, et même les constructions modernes ont toutes quelque chose du style arabe modifié par les traditions romaines. Au lieu de regarder au dehors, comme le font les demeures des autres Européens, les riches habitations de l'Andalousie regardent surtout en dedans, vers le patio, cour intérieure pavée en dalles de marbre blanc ou multicolore: c'est là que s'assemble la famille pour prendre le frais, à côté de la fontaine, dont le jet grésille incessamment dans la vasque polie.

Depuis l'époque des Arabes, aucun élément ethnique nouveau de quelque importance ne s'est mêlé aux populations primitives. Il est vrai que pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle des villages peuplés de colons, allemands pour la plupart, furent établis dans certains despoblados de l'Andalousie, à la Carolina, sur la route du Despeñaperros au Guadalquivir, à la Carlota et à Fuente Palmera, entre Cordoue et Séville; mais ces colonies, mal entretenues, ne prospérèrent point: les habitants moururent en grand nombre, d'autres retournèrent dans leur pays; en moins d'une génération, les étrangers s'étaient fondus dans le reste du peuple. Les quelques négociants non espagnols établis dans les ports de l'Andalousie ont eu une part d'influence bien plus sérieuse.

On l'a souvent répété, les Andalous sont les Gascons de l'Espagne. Ils sont, en général, gracieux et souples de corps, séduisants de manières, éloquents de mine, de gestes et de langage. Ce sont des charmeurs, mais le charme qu'ils exercent n'est souvent employé que pour les buts les plus futiles: sous la faconde on trouve le manque de pensée; toute cette redondance sonore cache le vide. Les Andalous, quoique non dépourvus de bravoure, sont très-portés à la fanfaronnade: ils aiment à faire valoir leur mérite, quelquefois même aux dépens de la vérité; ils font étalage de tout ce qu'ils possèdent, même de ce qu'ils ne possèdent pas, et leur désir de briller les emporte au delà des limites du vrai. Mais cette tendance à l'exagération fastueuse, cette imagination surabondante ont cela de bon que l'Andalou voit toutes les choses par leur beau côté; il est heureux quand même, pourvu qu'il fasse et qu'il entende du bruit; ruiné, misérable, sans ressources matérielles, il lui reste toujours celles de l'esprit et de la gaieté; il garde aussi son égoïsme bienveillant; non-seulement il est heureux lui-même, mais il aime à voir les autres aussi contents que lui. D'ailleurs, en Andalousie comme dans tout le reste de l'Espagne, les habitants des monts se distinguent de ceux des campagnes basses par une démarche plus grave et une parole plus réservée. Ainsi, les Jaetanos ou montagnards de Jaen sont connus sous le nom de «Galiciens de l'Andalousie». La beauté des femmes des hautes vallées et de la montagne est aussi plus noble et plus sévère que celle des femmes de la plaine. Comparées aux charmantes Gaditanes, aux majas fascinatrices de Séville, les Grenadines, les femmes de Guadix, de Baza ont des traits remarquables surtout par leur noblesse et leur fierté.

Quoique l'on trouve aussi de rudes travailleurs dans la Bétique, principalement dans les régions montagneuses et les districts miniers, on peut dire cependant que l'amour du labeur n'est pas la vertu capitale des Andalous. Aussi les immenses ressources du pays, qui pourrait être pour le reste de l'Europe une grande serre de productions presque tropicales, ne sont-elles que très-médiocrement utilisées. Mais il serait injuste d'en accuser seulement les habitants eux-mêmes; la faute en est aussi aux conditions de la tenure du sol. La basse Andalousie, plus encore que les Castilles, est un pays de grande propriété. Là les domaines princiers sont de véritables États. Aux temps de la conquête sur les Maures, lorsque le pouvoir royal, fort d'une longue tradition et consolidé par la conquête, en était arrivé à tenir les peuples en parfait mépris, les grands seigneurs castillans firent découper la contrée en immenses domaines, et chacun prit le sien. Nombre de ces propriétés, consistant en excellentes terres situées sous l'un des meilleure climats du monde, se sont peu à peu transformées en pâtis à peine utilisés. Sur des étendues de plusieurs lieues, on ne voit pas une seule demeure, pas un verger, pas même les vestiges du travail humain. «Le grand propriétaire, dit M. de Bourgoing, semble y régner comme le lion dans les forêts, en éloignant par ses rugissements tout ce qui pourrait approcher de lui.» Dans les régions montagneuses, la terre se divise aussi en grands domaines, mais elle est répartie entre de nombreux métayers qui donnent au maître du sol le tiers des produits et des troupeaux. Leur position est meilleure que celle des habitants de la plaine, mais leur mode de culture est des plus rudimentaires.

Les magnifiques jardins d'orangers de Séville et de Sanlúcar, de Carmona, d'Estepa, d'Utrera, les olivettes, les vergers et les vignobles de Málaga et des autres cités de l'Andalousie livrent au commerce une quantité considérable de fruits; les riches récoltes de céréales ont fait de la contrée un des principaux greniers de l'Espagne; mais les vins sont la seule production agricole de l'Andalousie qui ait une grande importance économique dans le commerce du monde. Les campagnes de Jerez, à l'orient de la baie de Cádiz, produisent une énorme quantité de vin, qui, sous le nom de sherry, dérivé de celui de la cité voisine, est expédié en masse pour les marchés de l'Angleterre. La maladie de la vigne, qui a longtemps épargné les cépages de Jerez, tandis qu'elle dévastait les vignobles du reste de l'Europe, est une des causes qui ont le plus contribué à l'exportation du sherry; mais la réduction considérable de droits votée par le Parlement anglais a été une raison plus décisive encore. Une grande partie des vignobles est entre les mains de propriétaires anglais; des négociants, des préparateurs de la même nation sont occupés en foule à couper les différents crus avec les gros vins de Chiclana, de Rota et de Sanlúcar, à se livrer à toutes les opérations, légitimes ou frauduleuses, qui appartiennent à ce genre de commerce. Certains vins de premier ordre, la tintilla sucrée de Rota, le manzanilla, jeune vin non encore soumis au coupage, que l'on boit dans un verre à part, le pajarete, fabriqué avec une espèce de raisin particulière que l'on fait sécher avant de l'envoyer au pressoir, constituent un véritable monopole entre les mains de quelques propriétaires et peuvent garder leur authenticité, tandis que les «vins de table» et les autres produits de qualité inférieure sont manipulés à outrance. Mais, dans l'ensemble, ces industries ont propagé dans le pays des habitudes de travail qui n'existaient pas. Le port de Santa Maria, sur la baie de Cádiz, est au premier rang pour l'exportation des vins, et grâce à ses vignobles de Jerez, de Málaga et autres villes andalouses, l'Espagne a pu, pendant les années favorables, disputer à sa voisine d'outre-Pyrénées la prééminence pour le commerce des «liquides» [165].

[Note 165: Exportation des vins de la baie de Cádiz:

1858 163,500 hectolitres. 1862 232,500 » 1871 377,400 » ]

L'industrie proprement dite, si florissante pendant les âges mauresques, alors que les soies, les draps, les cuirs d'Andalousie avaient une réputation européenne, et que les ateliers de la seule Séville étaient peuplés, dit-on, de plus de 100,000 ouvriers, n'est plus de nos jours que l'ombre d'elle-même; mais le travail des mines a, sinon gardé, du moins repris une part de son importance. Du temps de Strabon, la Turdétanie, c'est-à-dire la plus grande partie de la vallée du Bétis, «jouissait à tel point de ce double privilége de la fertilité et de la richesse en mines, que nulle expression admirative ne pouvait donner une idée de la réalité. Nulle part on n'avait trouvé l'or, l'argent, le cuivre, le fer natif en si grande abondance et dans un tel état de pureté.» «Chaque montagne, chaque colline de l'Ibérie, disait Posidonius, avec son emphase ordinaire, en parlant de cette même contrée des Turdétans, semble un amas de matières à monnayer, préparé des propres mains de la prodigue Fortune... Pour les Ibères, ce n'est pas le dieu des Enfers, mais bien le dieu des Richesses, ce n'est pas Pluton, mais bien Plutus qui règne sur les profondeurs souterraines.»

Comparée aux régions minières de l'Australie et du Nouveau Monde, l'Espagne méridionale ne mérite plus ces éloges à outrance, mais elle a toujours de très-grandes richesses et l'industrie moderne sait en profiter partiellement. Le grand obstacle à une exploitation systématique des gisements reconnus consiste dans le manque de voies de communication. On a calculé qu'il faut près de cent ânes pour transporter autant de minerai qu'un seul vagon de chemin de fer. Aussi toute mine de fer, si riche qu'elle soit, est-elle absolument inexploitable dès qu'elle se trouve à plus de 2 ou 3 kilomètres d'une voie ferrée ou d'un port d'embarquement: elle n'est une valeur qu'en espérance. Les gisements de métaux plus précieux, plomb, cuivre ou argent, peuvent être utilement exploités à quelques kilomètres plus loin du point d'expédition, mais cette limite est bientôt atteinte et les habitants du pays doivent se contenter de savoir que des trésors se trouvent sous les rochers voisins, en réserve pour leurs descendants. Telles sont les causes qui, avec le manque d'eau et de combustible, l'incohérence des travaux d'attaque, les conflits des propriétaires, les exigences du fisc, la rapacité des gens de loi, rendent parfois si précaire le rendement des mines d'Andalousie. En Angleterre, de pareils gisements seraient la source d'incalculables revenus.

Les districts miniers les plus productifs de l'Espagne méridionale se trouvent presque uniquement dans les régions des montagnes. A l'angle sud-oriental de la Péninsule, la sierra de Gádor a, dit le proverbe, «plus de métal que de roche;» on exploite aussi le fer, le cuivre et, comme dans la sierra de Gádor, le plomb argentifère, en des centaines de puits de mines ouverts dans les flancs des diverses sierras de Guadix, de Baza, d'Almería. La haute vallée du Guadalquivir a, près de Linarès, de riches mines, également argentifères, qui produisent, dit-on, le premier plomb du monde par sa qualité, et parmi lesquelles on montre encore les puits et les galeries des Carthaginois et des Romains; vers le commencement du dix-huitième siècle, l'exploitation en a été reprise, mais les grands travaux d'extraction n'ont lieu que depuis l'ouverture du chemin de fer: alors se sont fondées les compagnies anglaises, françaises, allemandes, et sont arrivés tous les ingénieurs étrangers qui ont creusé leurs deux cents puits d'extraction et changé l'aspect du pays [166].

[Note 166: Production des mines de Linarès, en 1872, d'après Rose: 210,000 tonnes de plomb.]

Les mineurs de Linarès sont réputés les plus hardis de toute l'Espagne; mais les phthisies, les fièvres et les coliques de plomb causées par leur genre de travail font parmi eux beaucoup de ravages, et les eucalyptus, ou «arbres à fièvre», plantés en grand nombre dans le pays n'ont pu qu'assainir l'air extérieur, non celui des mines. On a remarqué que ni les chevaux, ni les chiens, ni les chats, ni les poulets ne peuvent respirer l'atmosphère des mines de plomb; mais les rats n'en souffrent point.

Plus à l'ouest, dans les régions de la sierra Morena qui séparent l'Estremadure de la province de Séville, d'autres mines d'argent, jadis non moins fameuses, celles de Constantina et de Guadalcanal, ont été tantôt délaissées, tantôt reprises, et donnent lieu à une exploitation intermittente, suivant la richesse des trouvailles et les conditions du marché.

Les bassins houillers de Bélmez et d'Espiel, situés au nord de Cordoue dans le voisinage de gisements de fer et de cuivre d'une grande richesse, et mieux pourvus de chemins que les mines de Constantina, sont aussi un plus grand trésor pour l'industrie moderne et pourront avoir dans l'avenir une importance considérable. Ces gisements s'étendent souterrainement bien au delà des limites visibles et exploitées; on pense même qu'elles pénètrent, d'un côté, jusque dans la vallée du Guadalquivir, de l'autre jusque sous les plateaux de l'Estremadure. Le combustible qu'elles fournissent est excellent, et pourtant les diverses compagnies qui exploitent ce bassin n'en retirent encore que 200,000 tonnes au plus, le débit s'en trouvant limité par le manque de consommateurs et par la cherté des moyens de transport. Même quelques mines de charbon, dans les montagnes situées au nord de Séville, expédient encore leurs produits à dos de mulet: dans ces conditions, le travail ne peut que se faire suivant des procédés barbares.

De toutes les mines d'Espagne, celles où l'on travaille avec le plus d'activité sont les excavations de la province de Huelva, sur le versant méridional du système marianique. Les schistes siluriens de cette contrée présentent, au contact des roches de porphyre et de diorite qui les ont traversées, des filons de pyrites de cuivre d'une puissance extraordinaire: le reste du monde n'offre peut-être pas d'exemples de formations aussi prodigieuses. Les mines de Rio-Tinto, situées malheureusement à 80 kilomètres de la mer et à 500 mètres d'altitude, frappent de stupeur par leurs dimensions: qu'on descende dans leurs gouffres taillés en carrières, pleines d'ouvriers demi-nus, ou que l'on pénètre dans leurs galeries en étages, partout on ne voit que de la pyrite; leurs amas de scories se dressent en véritables collines; au nord de la vallée de la Dehesa, une énorme table de concrétions ferrugineuses, dite mesa de los Pinos, ressemble à un amas de fonte sorti de la fournaise. Des restes d'édifices probablement phéniciens, des sépultures romaines, et surtout les excavations considérables pratiquées par les anciens mineurs, témoignent de la durée des travaux d'exploitation pendant les âges antérieurs à l'invasion des Barbares: des monnaies retrouvées dans les galeries portent à croire que les mines étaient encore en plein rapport du temps d'Honorius et que l'apparition des Vandales interrompit brusquement les travaux. Ils n'ont été repris qu'en 1730, mais très-faiblement, et c'est de nos jours seulement que les mineurs se sont remis sérieusement à l'œuvre. On peut juger des immenses trésors réservés à l'industrie future par ce fait, que les deux principaux gisements de Rio-Tinto contiennent plus de 300 millions de tonnes de minerai; le seul filon exploité est évalué à 19 millions de tonnes, malgré les énormes déblais qu'y ont fait les mineurs d'autrefois.

Les gisements de Tharsis, où quelques archéologues veulent reconnaître l'antique Thartesis Bætica des Romains, ne sont géologiquement que peu de chose en comparaison des filons de Rio-Tinto, puisque la quantité totale du minerai y est seulement de 14 millions de tonnes; mais le voisinage de la mer et l'altitude moindre ont permis la construction d'un chemin de fer d'accès qui transporte directement les minerais au port de Huelva. Les mines de Tharsis offrent un aspect étonnant: la carrière, travaillée à ciel ouvert, a 900 mètres de longueur et ressemble à un grand amphithéâtre entouré de gradins de roches grises et rougeâtres. La couche bleue de sulfure de fer et de cuivre sur laquelle s'agite la foule des ouvriers n'a pas moins de 138 mètres d'épaisseur; pour l'épuiser, il faudrait déblayer la montagne elle-même; c'est probablement à ces énormes gisements que s'applique le passage de Strabon, d'après lequel le cuivre, sur de certaines mines, aurait représenté le quart de la masse de terre extraite; il est des couches du minerai qui contiennent, en effet, jusqu'à 12 et même 20 pour 100 de cuivre pur. Aux alentours de la fosse, mais surtout du côté de l'est, le sol est recouvert jusqu'à perte de vue par des amas de débris, stratifiés suivant les âges: au-dessous des scories modernes, on voit celles qu'ont déposées les mineurs romains et plus bas celles des Carthaginois. Des centaines de foyers où l'on fait griller le minerai brûlent çà et là, empoisonnant l'atmosphère de leurs vapeurs sulfureuses et flétrissant toute végétation dans le voisinage; plus de 130 tonnes de soufre se perdent ainsi chaque jour en fumée. D'énormes quantités de substances métalliques s'en vont aussi par les rivières. Après les fortes pluies, l'Odiel, le rio Tinto, qui doit son nom à la couleur du minerai, roulent une eau ferrugineuse qui fait périr tous les poissons et les crustacés venus de la mer; une ocre jaunâtre se dépose sur les bords, tandis que plus bas, sur les rives de l'estuaire, le métal, mêlé au soufre des organismes marins décomposés, se précipite en vase noirâtre. Aux centaines de mille tonnes de minerai que l'on utilise sur place ou que l'on expédie en Angleterre il faut donc ajouter un énorme déchet de métal sans emploi. Et pourtant la mine de Tharsis, quoique la plus activement exploitée, est loin d'être aussi riche que celles de Rio-Tinto. On a calculé qu'environ le cinquième du cuivre produit annuellement dans le monde entier provient de la carrière de Tharsis, et que plus de la moitié des 500,000 tonnes d'acide sulfurique fabriquées en Écosse ont la même origine[167].

[Note 167: Exportation des pyrites du bassin de Huelva, en 1873:

Mines de Tharsis 340,000 tonnes. Autres mines 260,000 » _________________ TOTAL 600,000 tonnes.

Mouvement du port de Huelva, en 1871: 1,107 navires jaugeant 544,000 tonnes.]

Toute déserte que soit l'Andalousie, en comparaison de ce qu'elle pourrait être si les ressources en étaient convenablement utilisées, elle est pourtant une autre Italie par la gloire et la beauté de ses villes. Les noms de Grenade, de Cordoue, de Séville, de Cádiz, sont parmi ceux que la poésie a le plus célébrés et qui réveillent dans l'esprit les idées les plus riantes. Les souvenirs de l'histoire, plus encore que la splendeur des monuments, ont fait de ces vieilles cités mauresques la propriété commune, non-seulement des Espagnols, mais aussi de tous ceux qui s'intéressent à la vie de l'humanité, au développement de la science et des arts. Quoique déchues pour la plupart, les villes de l'Andalousie tiennent leur rang parmi leurs sœurs d'Espagne, puisque, sur huit agglomérations de plus de 50,000 habitants, la province du Guadalquivir en a quatre à elle seule; mais, quelle que puisse être d'ailleurs ou devenir l'importance économique de ces villes andalouses, elles seront toujours privilégiées comme lieux de pèlerinage pour les hommes qui veulent s'instruire à la vue des choses du passé.

Les grandes villes de l'Andalousie ont toutes des avantages naturels de position qui expliquent leur prospérité présente ou passée. Cordoue, Séville ont les riches plaines du Guadalquivir, le beau fleuve qui les arrose, les routes qui descendent des brèches des montagnes voisines; Grenade a ses eaux abondantes, la richesse de ses campagnes; Huelva, Cádiz, Málaga, Almería ont leurs ports sur l'Océan ou la Méditerranée; Gibraltar a son escale entre les deux mers. D'autres villes moins importantes pour le commerce, mais jadis d'une très-grande valeur stratégique, Jaen, Antequera, Ronda, surveillent les routes qui mettent les vallées du Guadalquivir et du Genil en communication directe avec la mer.

Parmi ces villes qui doivent un rôle historique à leur position sur une route de passage entre les deux versants, il faut citer aussi celles qui se trouvent à l'orient de Grenade: Velez Rubio et Velez Blanco, déjà situées sur la déclivité méditerranéenne, l'une dans une vallée, l'autre sur un escarpement de rochers; Cullar de Baza, aux maisons souterraines creusées dans les couches de gypse, sur la pente occidentale des Vertientes ou «faîtes de partage»; Huescar, héritière d'une antique cité carthaginoise; Baza, entourée des magnifiques cultures de sa «fosse» ou hoya, nom que l'on donne à la plaine environnante. Baza était une petite Grenade; les hautes murailles et les tours crénelées qui la dominent témoignent de l'importance militaire qu'elle avait au temps des Maures; mais, depuis que les conquérants espagnols en ont fait une ville chrétienne, elle est restée fort déchue. Sous les arbres de ses promenades, on montre encore les canons qui servirent, deux ans avant la prise de Grenade, à trouer les remparts de Baza et à réduire la ville.

Grenade elle-même, quoiqu'elle célèbre par les danses et les cris l'anniversaire du jour où les armées de Ferdinand et d'Isabelle entrèrent dans ses murs, est bien inférieure à ce qu'elle fut autrefois. Capitale de royaume pendant plus de deux siècles, elle eut jusqu'à soixante mille maisons peuplées de 400,000 habitants: elle fut, après les beaux jours de Cordoue, la cité la plus animée, la plus industrieuse, la plus riche de la Péninsule, et bien peu de villes en Europe pouvaient se comparer avec elle. Actuellement, elle est encore, par sa population, la sixième de l'Espagne; mais dans le nombre de ses habitants, que de malheureux déguenillés vivant avec les pourceaux en de hideuses tanières! Que de masures branlantes où l'on reconnaît les débris entremêlés d'anciens palais! Dans le voisinage immédiat du faubourg de l'Albaicin, ancien asile des fugitifs de Baeza, toute une population, composée surtout de Gitanos, n'a même pour s'abriter que des grottes immondes creusées dans la pierre!

Si ce n'est dans le pittoresque Albaicin, au nord de Grenade, la ville proprement dite n'a plus un seul édifice de construction mauresque: le fanatisme des haines nationales et religieuses a tout fait disparaître, et les maisons bariolées n'ont gardé du style arabe que certains détails d'architecture légués par les ancêtres. Mais, en dehors de la ville, des monuments superbes témoignent encore de la gloire des anciens maîtres: sur un monticule qui portait, à ce que l'on dit, les premières constructions de la cité, s'élèvent les «Tours Vermeilles», aux murailles revêtues d'arbustes; beaucoup plus à l'est, et dominant également le cours du Darro, est le Generalife, aux jardins admirables, tout ruisselants d'eaux qui s'élancent en jets, se précipitent en cascatelles, s'étalent en bassins. Entre les Tours Vermeilles et le Generalife, et se prolongeant sur un espace de près d'un kilomètre, on voit se dresser au-dessus d'un entassement de murs, de bastions, de tours avancées, le palais de l'Alhambra, formidable au dehors, mais délicieux au dedans. Charles-Quint, dans une lubie de sot caprice, en a fait démolir une partie pour la remplacer par un édifice prétentieux, d'ailleurs inachevé; mais, tel qu'il est encore, l'Alhambra ou «Palais Rouge» est toujours une merveille de l'art humain, un de ces chefs-d'oeuvre d'architecture ornée qui servent, comme le Parthénon, de types au goût des artistes et sont le modèle, plus ou moins heureusement imité, de tout un monde d'autres édifices élevés dans les diverses contrées de la Terre.

L'intérieur de l'Alhambra, tout délabré qu'il est et quoique dépouillé de la plus grande partie de ses trésors, lasse le visiteur par l'infinie variété de ses salles, de ses cours, de ses portiques, entremêlés de jardins aux charmants ombrages. On admire surtout la salle des Lions, la salle des Ambassadeurs, la porte de la Tour des Infantes; mais toutes les murailles présentent le même luxe d'arabesques en stuc, d'entre-lacs variés de la façon la plus harmonieuse, de faïences vernissées et multicolores formant les dessins les plus ingénieux, de versets du Coran sculptés en relief au-dessus des colonnades: le regard est charmé par ces ornements si bien entremêlés, dont l'imagination même se fatigue à suivre le lacis sans fin. Du temps des Arabes, l'ivoire et les feuilles d'or servaient à rehausser par leur contraste les dessins qui décorent tout l'édifice comme un immense bijou. C'est bien là le palais «que les génies ont doré comme un rêve!»

Du haut de la tour de la Vela et des autres donjons qui dominent la forteresse on jouit d'une de ces vues merveilleuses qui font époque dans la vie d'un homme. En bas, Grenade, hérissée de tours, allonge ses quartiers avancés dans les vallées de ses deux fleuves, entre de magnifiques promenades et ses collines parsemées de maisons blanches brillant à travers la verdure. Le Darro, révélé par les épais ombrages de ses rives, sort de la «Vallée du Paradis» et va rejoindre le Genil, qui descend du «Val de l'Enfer» et menace souvent Grenade dans ses débordements. Réunis, les deux cours d'eau arrosent ces riches campagnes de la Vega, et leur flot d'argent se montre çà et là au milieu de l'immense verger si souvent comparé par les poëtes, arabes et chrétiens, à l'émeraude enchâssée dans le saphir. Les montagnes bleues qui dominent cette plaine verdoyante, théâtre de tant de combats, se succèdent jusqu'à l'extrême horizon avec une gravité solennelle. Au sud se dressent les masses géantes de la sierra Nevada; à l'est, au nord, des monts moins élevés, mais également âpres et nus, limitent brusquement les campagnes touffues de leurs pentes rougeâtres et ravinées. Une cime presque isolée, la montagne d'Elvira, qui s'avance en promontoire au milieu de la plaine, rappelle par son nom corrompu la ville ibérienne d'Ili-Berri (Ville-Neuve), l'une des cités mères de Grenade.

Le contraste des monts sauvages et de la plaine fertile, de la ville gracieuse et des rochers abrupts, donne un attrait particulier à ce merveilleux paysage de Grenade. Les Maures, chez lesquels se retrouve un contraste analogue, l'impassibilité apparente et la flamme intérieure, étaient énamourés de la ville andalouse. C'était pour eux la «reine des cités», la «Damas de l'Occident», «une partie du Ciel tombée sur la Terre.» Les proverbes espagnols ne sont pas moins louangeurs: Quien no ha visto Granada,--No ha visto nada! «Qui n'a Grenade vu,--N'a rien vu!» Grenade «la jolie» est, en effet, l'un des plus beaux coins du monde, surtout pendant la saison d'été, quand toutes les villes des plaines inférieures sont brûlées par la sécheresse. C'est précisément alors que les eaux descendues de la sierra Nevada ruissellent avec le plus de force, répandant autour d'elles la fertilité, l'abondance et la joie.

Les autres villes du bassin du Genil ont aussi de belles cultures, vignes, oliviers, céréales, plantes textiles, arbres à fruits, mais aucune d'elles ne peut se comparer à la riche Grenade, pas même Loja, aux fraîches eaux, la «Fleur entre les Épines», l'oasis au milieu des âpres rochers et des défilés. Jaen en serait presque digne. Cette vieille cité, qui fut capitale d'un royaume arabe et qui soutint des luttes heureuses contre sa puissante rivale du Midi, est dans une admirable position au confluent de plusieurs ruisseaux qui descendent joyeusement vers le Guadalquivir. Les coteaux qui dominent la ville sont hérissés de murailles en ruines enserrées par une folle végétation; au pied de ces hauteurs, la campagne, abondamment arrosée, est à la fois un jardin plantureux, un verger plein d'ombre, et cà et là les palmiers ouvrent leur éventail au-dessus des autres arbres au feuillage touffu. Au milieu de cette vallée à l'aspect oriental, Jaen a gardé sa physionomie mauresque du moyen âge: ses maisons blanchies à la chaux ne sont percées que de rares ouvertures, comme si le musulman avait encore à y garder jalousement ses femmes de tout regard profane.

Dans la haute vallée du Guadalquivir, les villes se pressent. Voici Baeza, «le royal nid de faucons;» elle avait dans ses murs 150,000 personnes à l'époque de sa prospérité sous les Maures, mais la guerre la dépeupla au profit de Grenade en emplissant de ses colons le faubourg de l'Albaicin; elle est toujours très-fière de son passé, et ses processions le disputent en splendeur à celles de Séville. Dans le voisinage immédiat se trouve Ubeda, qui fut aussi une grande cité musulmane et qui, n'était le changement des costumes, semblerait être encore habitée par des Maures. Plus haut, dans la montagne, est la ville minière de Linarès, à peine assez grande pour contenir environ 8,000 habitants, quoique obligée maintenant de donner l'hospitalité à 30,000 nouveaux venus; plus bas, en descendant le cours du fleuve, est Andújar, fameuse par ses alcarrazas et bien connue des voyageurs comme l'un des endroits où le Guadalquivir est le plus souvent franchi. Plus bas, à une trentaine de kilomètres en aval de la ville de Montoro, le pont d'Alcolea, aux vingt arches de marbre noir, est aussi devenu célèbre à cause du conflit des armées qui s'en disputaient la possession.

Cordoue l'ibérienne, la romaine, l'arabe, a commencé dans l'histoire de l'Espagne en même temps que la civilisation hispanique. Elle a été de tout temps fameuse et puissante: aussi la haute aristocratie nobiliaire aime-t-elle à rattacher ses origines à celle de Cordoue: c'est là que se trouve la source par excellence du «sang bleu» (sangre azul), que les gentilshommes espagnols disent couler dans leurs nobles veines. C'est à l'époque des Maures que Cordoue atteignit à l'apogée de sa grandeur; du neuvième siècle à la fin du douzième, elle eut près d'un million d'habitants, et ses vingt-deux faubourgs se prolongeaient au loin dans la plaine et les vallées latérales. La richesse de ses mosquées, de ses palais, de ses maisons particulières était prodigieuse, mais, gloire plus haute, Cordoue méritait alors le titre de «nourrice des sciences». Elle était la principale ville d'études dans le monde entier; par ses écoles, ses collèges, ses universités libres, elle conservait et développait les traditions scientifiques d'Athènes et d'Alexandrie: sans elle, la nuit du moyen âge eût été bien plus épaisse encore. Les bibliothèques de Cordoue n'avaient pas d'égales dans le monde; l'une, fondée par un fils du premier Abdérame, contenait plus de 600,000 volumes dont le catalogue n'emplissait pas moins de quarante-quatre tomes. Mais les guerres civiles, l'invasion étrangère et le fanatisme firent disparaître tous ces trésors. Conquise par les Espagnols plus d'un demi-siècle avant Grenade, Cordoue descendit peu à peu au rang d'une ville secondaire. Quoique occupant le véritable centre géographique de l'Andalousie, elle est pourtant restée, depuis l'expulsion des Maures, bien au-dessous de Séville, de Málaga, de Cádiz, de Grenade. Cordoue a toujours la physionomie arabe que lui donnent ses ruelles étroites, où ne descend pas le rayon direct du soleil. La plupart de ses monuments ont péri, mais elle a gardé sa merveilleuse mezquita ou mosquée, sans égale dans le monde entier. Grenade a le plus beau palais des musulmans, Cordoue leur plus beau temple. Cet édifice, le chef-d'oeuvre de l'architecture arabe, a été bâti à la fin du huitième siècle par Abdérame et son fils, et l'on se demande avec étonnement comment l'espace de moins d'une génération put suffire pour élever une si prodigieuse construction. Quand on y pénètre, on voit fuir au loin les perspectives des colonnes, comme celles des sapins dans une forêt sombre; les arcades, qui développent en deux étages superposés leurs courbes de formes variées, simulent dans la demi-obscurité du temple un immense branchage entremêlé. Bien qu'une grande partie des colonnades, la moitié peut-être, ait été détruite pour faire place à un choeur et à des chapelles catholiques, il reste pourtant encore huit cent soixante piliers, sans compter ceux du portique et de la tour; les avenues de colonnes ou nefs sont au nombre de dix-neuf dans le sens de la largeur, et sont croisées par vingt-neuf autres rues ou calles, car tel est le nom que leur donnent les Espagnols, en les distinguant par les chapelles terminales. Les colonnes, qui proviennent de tous les temples romains de l'Andalousie, du reste de l'Espagne, de la Gaule musulmane, de la Maurétanie, et dont cent quarante furent envoyées de Byzance en présent, offrent une collection presque complète des matériaux les plus précieux, granit vert d'Egypte, rouge et vert antiques, brèches de diverses couleurs; «les unes sont cannelées et torses, les autres rugueuses comme le palmier, nouées comme le bambou, ou lisses comme le bananier.» Les chapiteaux, corinthiens, doriques ou arabes, sont des styles les plus variés; de même les arcades ont des formes diverses: les unes sont à plein cintre, la plupart sont en fer à cheval, à trois, cinq, sept ou même neuf ou onze lobes, de manière à figurer un ruban de pierre. Nulle part de fatigante symétrie, partout les architectes ont gardé la plus grande liberté de fantaisie. Partout aussi ils avaient prodigué la plus riche ornementation; des nefs étaient pavées en argent, des sanctuaires étaient revêtus de lames d'or rehaussées de pierres précieuses, d'ivoire et d'ébène. On peut juger de ce qu'était le luxe de la mosquée en pénétrant dans le mihrab, qui fut autrefois le «saint des saints» et où l'on conservait une copie du Livre, écrite en entier de la main d'Othman. La mosaïque du mihrab, de travail byzantin, est certainement l'une des plus belles qui se voient dans le monde.

Les districts les plus riches des environs de Cordoue ne sont pas ceux qu'arrose le Guadalquivir: c'est vers l'intérieur des terres, surtout dans le bassin du Guadajoz, au pied des montagnes qui prolongent à l'ouest la sierra de Jaen, que se trouvent les centres agricoles les plus riches et les plus populeux. Montilla est l'une des villes d'Espagne les plus justement fameuses par l'excellence des vins; Aguilar, dont les crus prennent aussi dans le commerce le nom de montilla, le cède à peine à sa voisine par la valeur de ses produits; Baena, Cabra ont aussi, en abondance, des vins, des huiles, des céréales; Lucena possède, en outre, une certaine activité industrielle. Par contre, il n'y a pas une seule grande ville dans la vallée du Guadalquivir, entre Cordoue et Séville, sur un espace d'environ 150 kilomètres, suivant les détours du fleuve; même Palma del Rio, située dans une oasis d'orangers, au confluent du Guadalquivir et du Genil, n'est qu'une bourgade faiblement peuplée et tirant surtout son importance du débouché qu'elle offre aux campagnes de la brûlante cité d'Écija, bâtie dans la région des steppes du bas Genil. En maints endroits, les bords du fleuve sont marécageux et les villages sont dépeuplés par la fièvre.

Séville, la reine actuelle du Guadalquivir, la cité la plus populeuse de l'Andalousie, possède aussi des merveilles architecturales; elle a son Alcázar «aux murailles brodées», à peine moins beau que l'Alhambra de Grenade, et plus admirable encore par ses jardins tout parfumés de la senteur des orangers; elle a aussi sa riche cathédrale avec sa haute nef d'un très-puissant effet, et son palais appelé Casa de Pilatos, maison de Pilate, où le style de la Renaissance se marie admirablement au style mauresque; car, suivant la remarque ingénieuse d'Edgar Quinet, un des traits dominants de Séville est que la Renaissance dans l'architecture y a été arabe, tandis que dans le reste de l'Europe elle a été grecque et romaine. Mais de tous les monuments de Séville le plus fameux est la Giralda ou «Girouette», ainsi nommée d'une statue de bronze qui tourne au sommet du campanile. Les Sévillans sont très-fiers de cette tour mauresque, à la fois si noble et si élégante, et la considèrent comme une patronne de leur cité. Toutefois ce n'est point la Giralda, ce ne sont pas les autres monuments de Séville, ni ses trésors d'art et les beaux tableaux de Murillo qui ont fait surnommer Séville «l'enchanteresse» et qui font répéter si fréquemment le proverbe:

_Quien no ha visto Sevilla, No ha visto maravilla!_

Ce qui fait la célébrité de cette ville dans toute l'Espagne, ce sont les agréments de la vie, les danses, les fêtes, le mouvement perpétuel de gaieté qui anime la population. Les courses de taureaux de Séville sont les plus renommées de la Péninsule; mais son école de tauromachie n'existe plus. Séville est espagnole depuis le milieu du treizième siècle; constituée en république indépendante, elle lutta héroïquement contre les armées du roi de Castille, mais elle succomba, et l'on raconte que 300,000 de ses habitants, c'est-à-dire la population presque entière, durent chercher un refuge dans la Berbérie et l'Espagne encore musulmane. Ainsi l'antique Hispalis romaine, l'Isbalia des Maures, devint la Séville castillane. Pendant deux siècles et demi l'élément arabe se concentra dans les royaumes de l'Andalousie orientale, tandis que Séville se repeuplait surtout d'immigrants de descendance chrétienne. Par contre, le faubourg de Triana, qui se trouve sur la rive droite du Guadalquivir, et qu'un pont de fer unit à Séville, est devenu le grand quartier général des Gitanos de la Péninsule: c'est là que siégent leurs conciliabules occultes, qui d'ailleurs prennent le plus grand soin de ne se mettre jamais en conflit avec les autorités politiques ou religieuses. A une faible distance au nord de Triana, sur la rive du Guadalquivir, se trouvent, à côté du hameau de Santiponce, les restes du fort bel amphithéâtre d'Italica, ancienne rivale de Séville et patrie de Silius Italicus, ainsi que des empereurs Trajan, Hadrien, Théodose. Coria, autre cité romaine, qui battit monnaie au moyen âge, est de l'autre côté de Séville, également sur la rive droite du fleuve; ce n'est plus qu'un village.

Grâce à son beau fleuve, qui lui permet de libres communications avec le littoral et la mer, Séville a pu acquérir une certaine importance comme ville industrielle; elle possède de grandes faïenceries, surtout à Triana; mais ses manufactures de soieries, d'étoffes de toute espèce, de tissus d'or et d'argent, n'ont pu soutenir la concurrence de l'étranger. Le monopole commercial dont jouissait autrefois le port de Séville aux dépens des autres cités de l'Espagne, a eu les conséquences inévitables que tout privilége entraîne après lui: il n'a pas permis à l'initiative industrielle de se développer et, quand est venu le moment d'agir dans des conditions d'égalité, la situation s'est réglée par un désastre. La principale manufacture de Séville est toujours restée sous la direction du fisc: c'est la fabrique des tabacs, bâtisse énorme que l'on dit avoir coûté près de 10 millions de francs et où travaillent plusieurs milliers d'ouvrières. Sur un des promontoires qui dominent au sud la vallée du Guadalquivir s'élève la petite ville aux fortifications mauresques d'Alcalá de Guadaira, ou de los Panaderos, qui peut être aussi considérée comme une vaste usine, car c'est là qu'on fabrique une grande partie du pain que mangent les habitants de Séville: on en expédie jusqu'à Madrid et à Barcelone et même en Portugal, tant la pâte en est exquise. Alcalá ne fournit pas la grande ville de pain seulement, elle lui envoie aussi son eau, qui jaillit de la colline en sources nombreuses et limpides. Après avoir fait mouvoir les roues de plusieurs minoteries, l'eau d'Alcalá entre dans Séville par un long aqueduc de plus de quatre cents arcades, connu sous le nom d'Arcos de Carmona. On le désigne ainsi parce qu'il est parallèle à la route qui mène, à travers les vignes et les oliviers, à l'ancienne ville romaine de Carmona (Carmo), dominant les campagnes du haut de sa colline avancée.

Au sud de Séville, les anciennes cités de la Bétique inférieure, très-populeuses du temps des Maures, n'ont plus qu'une faible importance. Utrera, la plus considérable, et d'ailleurs assez jolie ville, a le grand avantage, rare en Espagne, d'être au point de croisement de quatre lignes de fer: là viennent s'unir à la principale voie de l'Andalousie le chemin de fer de Moron, qui apporte les beaux marbres de la sierra, et celui qui parcourt les riches campagnes d'Osuna et de Marchena, villes limitées à l'est par le désert. Utrera est célèbre dans le monde des aficionados, à cause des taureaux de course qui paissent, à l'ouest de son territoire de culture, dans les maremmes du Guadalquivir. Lebrija, ceinte de ses vieilles murailles et fière de sa belle tour d'église, imitée de la Giralda, est encore plus rapprochée qu'Utrera de ces espaces marécageux, qui commencent presque immédiatement au pied de son coteau pour se continuer au sud-ouest, jusqu'à la bouche du Guadalquivir. A Lebrija naquit Juan Diaz de Solis, le navigateur qui découvrit le rio de la Plata.

La gardienne de l'embouchure, Sanlúcar de Barrameda, aux maisons blanches et roses ombragées de palmiers, n'est plus, comme au temps des Arabes, le grand port d'expédition de la vallée du Guadalquivir; ses embarcations de cabotage et celles du petit havre de Bonanza, situé à une faible distance en amont, à l'endroit où les flots transparents de la mer viennent se rencontrer avec les eaux jaunes du fleuve, ne servent plus qu'au transport des denrées locales. Sanlúcar, que l'on accusait jadis, à tort ou à raison, de compter parmi ses habitants un nombre malheureusement très-considérable d'hommes violents et débauchés, eut l'insigne honneur de voir sortir de son port, en 1519, les trois navires de Magellan et d'y voir rentrer, trois années après, le premier bâtiment qui eût tracé son sillage sur toute la rondeur du globe. Mais, en dépit de ce grand titre de gloire commerciale, Sanlúcar, dont les belles plages invitent les baigneurs, est bien plus une ville de plaisir et de villégiature qu'une cité de trafic maritime. C'est dans un autre bassin fluvial, aux bords du Guadalete, peut-être le Léthé des anciens, que l'on rencontre le centre de commerce le plus actif entre Séville et Cádiz, la ville élégante et même fastueuse de Jerez de la Frontera, qu'entourent les immenses bodegas ou celliers, dans lesquels sont entassées les barriques remplies du vin précieux. La réputation des divers crus de Jerez date du commencement du dix-huitième siècle, et depuis cette époque elle n'a cessé de grandir; actuellement, le sherry occupe, avec le vin de Porto, la plus grande part des caves de l'Angleterre. En montant à la pittoresque cité d'Arcos de la Frontera, bâtie au sommet d'un escarpement blanchâtre, on a sous les yeux toute la riche vallée du Guadalete où se recueille la liqueur exquise. Un petit monticule qui s'élève au milieu des vignobles indique, suivant la tradition, l'endroit où aurait eu lieu le gros de la fameuse bataille qui livra l'Espagne aux musulmans.

La baie de Cádiz, si bien défendue des vents et de la houle du large par la flèche allongée qui commence à l'île de Leon, est tout entourée de ports, de villes et de villages formant comme une grande cité maritime. Près de l'angle septentrional de la baie, qui semble le débris d'un ancien littoral rompu par l'effort des vagues, une vieille enceinte d'aspect cyclopéen entoure la ville de Rota, rendez-vous des pêcheurs et peuplée de vignerons auxquels on a fait une réputation de Béotiens, mais qui n'en savent pas moins préparer l'un des meilleurs vins de l'Espagne. Puis, après une succession de criques et de becs, on voit s'ouvrir l'estuaire de Puerto de Santa María, où le Guadalete vient déboucher dans l'Atlantique: c'est de là que les négociants en vins, dont les magasins s'alignent le long des quais, expédient presque tous les produits des vignobles de Jerez. De tout temps un grand mouvement d'échanges s'est opéré par ce havre, mieux situé que celui de Cádiz, à cause de la convergence des voies de communication venues de l'intérieur; on dit même que les habitants de Buenos-Ayres doivent leur nom de Porteños aux nombreux immigrants andalous que lui expédia le «port» de Santa María; le célèbre Florentin dont le nom a été donné au Nouveau Monde, Amerigo Vespucci, était parti de la barre du Guadalete. Puerto Real, l'ancien Portus Gaditanus, situé au milieu d'un dédale de marigots où les eaux douces et les eaux salées se déplacent tour à tour est un simple débarcadère; les chantiers voisins, que l'on désigne sous le nom de Trocadero ou «Lieu d'Échanges» et qui rappellent un fait d'armes de l'expédition française de 1823, sont fréquemment déserts, et souvent l'arsenal de la Carraca, ses bassins, ses grands entrepôts, ses forts casematés ne sont habités que par les galériens, les gardes-chiourme, la garnison. A l'est et au sud s'étendent des salines où l'on recueille une quantité de sel fort considérable.

San Cárlos, au sud de la baie intérieure de Cádiz, est la première des villes riveraines qui soit tout à fait insulaire. Le chenal navigable de Santi Petri, ou de San Pedro, ayant de 7 à 8 mètres de profondeur à marée haute et traversé d'ailleurs par route et chemin de fer, la sépare du continent et des coteaux qui portent les maisons de plaisance et les auberges de Chiclana, ville de bains qui est en même temps le lieu de naissance et l'école des grands toreros de l'Andalousie. San Cárlos n'est guère qu'un faubourg de San Fernando, appelé aussi tout simplement la Isla, où se trouve l'Observatoire de marine par lequel les astronomes espagnols font passer leur premier méridien. Au delà d'un nouveau canal commence l'arête rocheuse et en partie recouverte de sable de l'Arrecife, que l'on peut comparer à une tige dont Cádiz serait la fleur épanouie: à la racine de ce pédoncule se trouvait jadis une haute tour phénicienne servant de piédestal à un dieu de bronze étendant le bras droit vers les mers inconnues de l'Occident. On dépasse des forts, les remparts et les fossés de la Cortadura, creusés en 1810 par les Gaditains eux-mêmes, et des deux côtés on voit la plage s'abaisser vers les flots bleus. A gauche, dans la grande mer, les bateliers montrent aux voyageurs naïfs les prétendus restes d'un temple d'Hercule qu'auraient englouti les vagues. Un fait est certain, c'est que toute la contrée a subi, soit dans les temps historiques, comme l'affirment les marins, soit à une époque antérieure, un mouvement considérable de dépression. Les barres qui prolongent leur ligne de brisants à 3 ou 4 kilomètres en mer, parallèlement à la plage actuelle, sont un reste sous-marin de l'ancien littoral. Il est vrai qu'un exhaussement du sol avait précédé la dépression, car la péninsule sur laquelle repose la ville de Cádiz repose en entier sur des restes de coquillages, huîtres et pectens.

Enfin on a franchi la dernière ligne des fortifications et l'on est entré dans la fameuse Cádiz, héritière de l'antique Gadir des Phéniciens, de la Gadira des Grecs, de la Gadès des Romains. Aux premiers âges de l'histoire ibérienne, cette ville avait, parmi les cités de la Péninsule, la prééminence qui appartint plus tard à Tarragone, à Mérida, à Tolède, à Cordoue, à Grenade, et qui depuis trois siècles est échue à Madrid. Pendant la période historique, Cádiz eut ses alternatives de richesse et de décadence, mais elle occupe une position géographique tellement privilégiée, qu'elle a toujours repris sa prospérité, en dépit des revers politiques et des règlements de fisc, plus funestes encore. Non-seulement elle a son excellente rade, ou plutôt son ensemble de ports, mais elle se trouve près de l'issue d'une large et féconde vallée fluviale, à côté de la porte qui fait communiquer les eaux de l'Océan avec celles de la Méditerranée, et non loin de la pointe terminale d'un continent tout entier. Cádiz est un port d'embarquement naturel pour les côtes du Nouveau Monde, et lorsque le réseau des chemins de fer de la Péninsule, déjà rattaché à celui du reste de l'Europe, sera utilisé comme il devrait l'être, la rade de Cádiz disputera au grand port du Tage le privilége d'être la tête de ligne de tout le continent européen sur la route de l'Atlantique austral.

Si le petit port envasé de Palos, situé au bord de l'estuaire du rio Tinto, a eu l'honneur d'expédier les caravelles qui découvrirent les Indes occidentales, c'est le port de Cádiz qui, pour sa part, a eu, pendant une longue période de l'histoire coloniale, les bénéfices du commerce avec ces contrées, surtout depuis 1720, époque à laquelle le tribunal des Indes fut transféré de Séville à Cádiz. En 1792, les Gaditains expédiaient en Amérique des marchandises d'une valeur de 67 millions de francs et en recevaient des denrées et des matières précieuses pour une somme de 175 millions. Il est vrai que, bientôt après, l'Espagne devait payer trois siècles de monopole commercial par la perte subite et presque totale de ses échanges avec le Nouveau Monde, et Cádiz vit ainsi tarir la source la plus abondante de ses revenus; elle n'avait plus guère que la pêche et les salines, mais la fortune lui est revenue en partie, et de nouveau les navires se pressent devant ses quais [168].

[Note 168:

Mouvement général de la baie de Cádiz, en 1874 587,000 tonnes. Commerce général » » » 92,000,000 fr. Navires et embarcations appartenant à Cádiz, en 1868 3,557, jaugeant 56,328 tonnes. Produit de la pêche, en 1868 900,000 kilogr. ]

Sur cette partie du littoral d'Espagne, entre l'Algarve portugais et le détroit, Cádiz est la seule ville qui soit en relations d'affaires avec le monde entier; Huelva, si active d'ailleurs, n'a qu'un trafic spécial, celui des minerais de toute espèce qu'elle expédie aux usines de l'Angleterre.

Pour son trafic et sa population nombreuse, Cádiz est trop à l'étroit: le littoral de la baie est peuplé d'environ 200,000 habitants, dont le tiers n'a pas même trouvé place dans la ville. A l'est, en dehors de la «Porte de Terre», existent il est vrai quelques terrains qu'il serait facile d'agrandir en endiguant les bas-fonds de la baie; mais les officiers du génie n'y laissent point bâtir de grands édifices, et ce quartier extérieur n'a pris qu'une faible importance. D'après le proverbe espagnol, «Cádiz n'est qu'un plat d'argent posé sur la mer.» De toutes parts entourée d'eau, la «Venise espagnole» a dû gagner en hauteur ce qui lui manque en surface; ses maisons ont dû se dresser jusqu'à cinq et six étages, et presque toutes sont encore surmontées d'un belvédère d'où l'on voit se dérouler autour de la ville le grand cercle des eaux. Quoique ainsi emprisonnée et n'ayant pour promenade que le parapet de ses murs d'enceinte, Cádiz est pourtant fort gaie d'aspect: ses maisons, badigeonnées de nuances claires, sont plaisantes à voir; les habitants, réputés pour leur amour du plaisir, leur vivacité, leur talent de repartie, leur élégance presque créole, ont mérité à la ville le nom de «Cádiz la Joyeuse»; mais ils ont d'autres titres auprès de leurs concitoyens d'Espagne. De tout temps, ils ont montré un grand esprit d'indépendance, et c'est au milieu d'eux que naquit l'Espagne moderne, lorsque les Cortès, assemblées dans l'île de Leon, représentaient la patrie debout contre l'envahisseur étranger.

Sur les rivages de l'Andalousie méditerranéenne, Almería fut jadis une autre Cádiz pour l'activité du commerce. A l'époque où les deux rives opposées de la mer étaient occupées par des peuples de même langue et de même religion, nul port n'était plus favorablement situé que celui d'Almería pour la facilité des relations d'une rive à l'autre, car c'est là que commence l'étroit de la Méditerranée, et les voyageurs pouvaient ainsi changer de continent sans braver de grands dangers de mer et sans faire un long détour par le détroit de Gibraltar. La tradition de l'ancienne grandeur d'Almería s'est maintenue dans le pays et l'on répète à ce sujet un dicton populaire:

Cuando Almería era Almería, Granada era su alquería.

Quand Almérie était Almérie, Grenade était sa métairie.

Mais les Espagnols ont pris soin de mettre un terme à cette prospérité lorsqu'ils s'emparèrent de la ville, au milieu du douzième siècle, avec l'aide des Génois et des Pisans, et mirent la main sur cette «coupe sacrée» (sacro calino) que la légende dit avoir été le Saint-Graal, le vase mystique dont la conquête coûta tant d'efforts aux chevaliers de la Table Ronde. Quoique vaincues, Almería et les autres villes de son district restèrent longtemps mauresques, comme elles le sont encore par l'origine de leurs habitants; mais il leur fallut cependant se défendre contre les incursions des Barbaresques, et la cathédrale d'Almería, commencée au seizième siècle, témoigne, par son aspect de forteresse, des périls qu'avait à courir la population. Quant aux maisons blanches à terrasses, aux ruelles tortueuses, à la vieille casbah, qui pouvait contenir jusqu'à vingt mille hommes, elles ont conservé leur physionomie tout à fait arabe, et par les portes entr'ouvertes on entrevoit des femmes accroupies à la manière orientale qui s'occupent à tisser des nattes. Depuis que l'Algérie a pris une grande importance comme pays de colonisation espagnole, Almería renoue la chaîne de commerce qui l'attachait autrefois à la Maurétanie; à ses expéditions de minerai vers l'Angleterre et la France elle ajoute un mouvement incessant de voisinage avec le port algérien d'Oran.

A l'occident d'Almería se succèdent des villes à la température et aux productions tropicales. Au débouché de la vallée du rio Grande d'Alpujarra, est le port de Dalias, qui justifie son nom arabe «la Treille», en produisant des raisins exquis: ce fut, dit-on, le premier établissement fixe des Arabes venus d'Afrique. Au delà se suivent Adra, les deux petits ports de Motril, Cala Honda et le Baradero, puis Almuñecar, Velez-Málaga, et la cité de Málaga «l'enchanteresse», entourée de ses magnifiques jardins et de ses vergers qu'arrosent les eaux du Guadalmedina.

Málaga, d'origine phénicienne comme la plupart des autres ports du littoral, est la ville la plus populeuse et la plus commerçante de l'Andalousie; moins riche en beaux monuments arabes que Grenade, Cordoue, Séville,--car elle ne possède que des palais dégradés,--moins fameuse par les événements de l'histoire que Cádiz, sa rivale de la côte atlantique, elle doit à son excellent port et à l'exubérante fertilité de ses campagnes d'avoir distancé toutes les autres villes de l'Espagne méridionale par le nombre et l'activité de ses habitants; en Espagne, elle n'est dépassée que par Barcelone pour l'importance annuelle de ses échanges. Málaga a sur Cádiz l'avantage de n'être pas un simple lieu d'entrepôt. Les denrées qu'elle exporte, vins, oranges, fruits de toute espèce, mais surtout raisins secs (pasas), proviennent de sa banlieue immédiate, admirablement arrosée par les canaux d'irrigation du Guadalhorce et débarrassée de tous les marécages qui s'y trouvaient naguère. Málaga possède même pour alimenter son commerce ce que n'a pas Cádiz, plusieurs établissements industriels, et notamment des fonderies, de grandes fabriques de sucre de canne; son climat délicieux ferait aussi de cette ville un séjour des plus désirables pour les étrangers, si les maisons et les rues étaient tenues plus proprement. Le port de Málaga, fort vaste, serait menacé, dit-on, de diminuer d'étendue par un exhaussement du fond; mais il ne faut peut-être attribuer les empiétements du rivage qu'aux débris charriés par le torrent de Guadalmedina; une large promenade a été conquise sur ses eaux devant les anciens quais. Vue de la mer, la cathédrale, qui domine le port, semble presque aussi grande que le reste de la ville; mais, outre les maisons groupées à la base de la colline et de la forteresse de Gibralfaro, il faudrait compter aussi comme appartenant à la cité les innombrables villas parsemées sur les pentes des coteaux environnants et dans les vallons tributaires du Guadalhorce et du Guadalmedina. Les villes de bains sulfureux et autres qui se trouvent ça et là dans les régions les plus pittoresques des montagnes voisines, Alora, Alhaurin Grande, Carratraca, et même Alhamá, sur le versant septentrional de la sierra de Alhamá, peuvent être considérées comme dépendant en grande partie de Málaga, car ce sont principalement les Malagueños qui animent pendant l'été les rues de ces lieux de villégiature et de guérison. On dit que les sources d'Alhamá étaient tellement fréquentées du temps des rois maures, qu'elles leur rapportaient 500,000 ducats par an. De nos jours les bains de ces contrées sont beaucoup moins appréciés qu'ils ne le méritent. Les eaux de Lanjaron, dans le val de Lecrin, ont, dit-on, plus de vertu que celles de Vichy, et de plus ont l'avantage de jaillir dans le «Paradis» de l'Alpujarra, au milieu des sites les plus grandioses et les plus charmants. Les habitants sont eux-mêmes parmi les plus beaux de la Péninsule: «Il n'y a qu'un Lanjaron en Espagne!» dit le proverbe.

Les villes d'Antequera et de Ronda, qu'on laisse à une certaine distance dans l'intérieur, appartiennent toutes les deux au bassin de la Méditerranée, puisque la première est située sur le Guadalhorce, qui se jette dans la mer un peu à l'ouest de Málaga, et que l'autre s'élève dans le bassin du Guadiaro, dont les eaux baignent les pentes orientales des collines de San Roque, au nord de Gibraltar. Antequera est une des plus antiques cités de l'Espagne; elle sert d'intermédiaire aux échanges qui s'opèrent directement entre Málaga et la vallée du Guadalquivir; en outre, elle a les produits agricoles de son admirable vega, l'une des plus fécondes de l'Andalousie. Sur une colline des environs s'élève un grand dolmen de six mètres de longueur, fort curieux par sa situation géographique à égale distance des mégalithes de la Gaule et de ceux de l'Afrique septentrionale: on lui donne le nom de Cueva del Mengal. Quant à la ville encore tout arabe de Ronda, elle ne peut avoir l'importance d'Antequera comme lieu d'échanges, à cause de sa position dans le cœur même de l'âpre serranía, sur les deux rochers que sépare l'énorme coupure dite le Tajo ou «l'Entaille», profonde de 160 mètres et d'une largeur de 35 à 70 mètres. Un pont, que l'on croit romain, unit les deux rives dans la partie supérieure de la gorge; un autre, d'origine arabe, franchit le défilé à 40 mètres au-dessus du Guadalevin; enfin, les trois arcades superposées d'un pont moderne rejoignent les deux lèvres mêmes du défilé. Après avoir dirigé la construction de cette œuvre prodigieuse pendant quarante-huit années, de 1740 à 1788, l'architecte Aldehuela l'inaugura tristement, en tombant dans le gouffre où tournoient les aigles et les vautours. Du palier et des terrasses suspendues, on jouit d'une vue enchanteresse sur la vallée du Guadalevin et la sierra de San Cristóbal; mais le spectacle le plus saisissant est celui qui se présente quand, au sortir de la roche, où serpente un escalier arabe taillé dans la pierre vive, on se trouve tout à coup dans la gorge ténébreuse, au bord des cascades du Guadalevin, et que l'on voit au-dessus de sa tête les arbres, les tourelles et les hautes arcades se profiler dans le ciel. Un ruisseau tranquille, qui sort des profondeurs de la roche, vient près de là mêler son eau pure à celle du torrent.

Comme forteresse, Ronda défendait bien les passages de la montagne entre la vallée du Genil et celle du Guadiaro, et pendant les guerres elle a toujours été un point stratégique important; quoiqu'elle eût succombé sept ans avant Grenade, les habitants du pays environnant défendirent encore leur nationalité mauresque contre les chrétiens espagnols jusqu'en l'année 1570. Les Rondeños sont fort habiles à dresser les chevaux du pays, qui escaladent d'un pied sûr les rudes sentiers des montagnes; en outre, ils fournissent au commerce un grand nombre d'agents, ne figurant pas d'ailleurs sur les états réguliers de la statistique officielle: ce sont les contrebandiers qui se chargent d'introduire en Andalousie les cotonnades, les étoffes de toute espèce, les tabacs et autres marchandises entassées dans les magasins de Gibraltar. Les ports de Marbella et d'Estepona, sur la rive méditerranéenne de l'Andalousie, et, de l'autre côté du promontoire d'Europe, la jolie ville d'Algeciras, prennent aussi leur part de ce commerce interlope. On a souvent parlé de faire d'Algeciras une rivale de Gibraltar pour le mouvement des échanges; mais comment pareil espoir pourrait-il se réaliser? Où sont les cités industrielles qui pourraient alimenter de leurs produits la rade d'Algeciras?

Quant à l'étroit rocher dont les Anglais se sont emparés en 1704, et qu'ils ont perforé de plusieurs kilomètres de chemins couverts, hérissé de plus de mille canons, pour dominer de leur mieux le passage du détroit, ils ont su en faire, non-seulement une forteresse imprenable, mais aussi un entrepôt de commerce extrêmement actif [169].

[Note 169: Mouvement du port de Gibraltar:

Année 1869.

Grands voiliers 2,742 nav. jaugeant 893,350 ton. Petits voiliers 2,300 » 41,400 » Bateaux à vapeur 3,894 » 2,521,900 » ______________________________ Totaux 8,936 nav. » 3,456,550 »

Année 1873.

Grands voiliers 2,028 nav. jaugeant 677,700 ton. Petits voiliers 1,735 » 31,200 » Bateaux à vapeur 5,268 » 2,712,900 » ______________________________ Totaux 9,031 nav. » 3,421,800 »

]

A l'exception de quelques fruits mûris dans les jardins qu'on a ménagés sur les talus de pierrailles, Gibraltar ne peut rien produire. C'est Tanger qui nourrit sa voisine d'Europe: viande, blé, proviennent en grande partie de la rive africaine du détroit, et nombre de négociants de la ville sont eux-mêmes des Marocains s'occupant du placement de leurs denrées. Mais, si les ressources propres manquent à la ville anglaise, elle s'en dédommage amplement par les profits qu'elle retire de son commerce de contrebande avec l'Espagne, consistant principalement en tabac, et du passage incessant des navires de guerre, des longs-courriers, des caboteurs. L'importance maritime de Gibraltar, déjà considérable, mais beaucoup moins grande que ne pourrait le faire supposer le mouvement extraordinaire de la navigation, serait bien supérieure, si le port n'était exposé aux vents du sud et du sud-ouest, même à ceux de l'est. Lorsque le temps est incertain, les navires de Gibraltar, aussi bien que ceux d'Algeciras, sont obligés de se réfugier à l'extrémité nord-orientale de la baie, dans la crique de Puente-Mayorga. Seulement un quart des navires qui passent le détroit s'arrête à Gibraltar; les autres n'y font qu'une escale temporaire sans se livrer à aucune opération commerciale. Les navires à vapeur, qui deviennent de plus en plus nombreux en proportion, à cause de la vitesse et de la régularité que le commerce exige désormais, n'entrent au port de Gibraltar que pour y prendre, dans les magasins flottants, la quantité de charbon qui leur est nécessaire, et les voiliers y relâchent pour attendre les ordres des armateurs ou le changement de vent. Environ les trois quarts du prodigieux tonnage des navires qui relâchent à Gibraltar appartiennent à l'Angleterre; l'Italie et la France se disputent le deuxième rang, et le pavillon espagnol, qui pourtant flotte en vue des côtes de la patrie, arrive seulement en quatrième ligne.

Malgré la beauté pittoresque de son rocher et la vue de la rade, Gibraltar est un séjour peu agréable, à cause de l'air fiévreux qui s'élève des marécages de l'île et plus encore à cause du régime strictement militaire qui règne dans la place. Les sujets anglais seuls ont le droit de s'y établir à demeure et d'y acquérir des propriétés. Les étrangers ne peuvent résider dans la ville que munis d'une autorisation spéciale, et les grandes autorisations ne peuvent s'obtenir qu'après quarante années de résidence. Les centaines d'Espagnols qui viennent chaque jour pour le marché sont tenus de se munir d'un permis en entrant dans la ville et doivent être sortis des murs d'enceinte avant le coup de canon du soir. De leur côté, les Anglais résidant à Gibraltar, que l'on désigne plaisamment sous le nom de «lézards du rocher» (lizards of the rock), se sentent un peu à l'étroit sur leur péninsule brûlante, et chaque ville, chaque village des environs, en reçoit sa petite colonie [170]. San Roque surtout est devenue presque anglaise à cause des immigrants de Gibraltar qui viennent y chercher pendant les chaleurs de l'été un air plus frais et plus salubre que celui de leur promontoire. Lors de la saison de la chasse, les montagnes de la contrée, fort riches en gibier, retentissent des coups de fusil tirés par les insulaires en villégiature.

[Note 170: Population probable des villes principales de l'Andalousie:

Málaga 92,000 hab. Séville (Sevilla) 80,000 » Grenade (Granada) 65,000 » Cádiz 62,000 » Cordoue (Córdoba) 45,000 » Linarès 40,000 » Jerez 35,000 » Antequera 30,000 » Almería 27,000 » Écija 24,000 » Chiclana 22,000 » Puerto Santa-María 18,000 » San Fernando 18,000 » Carmona 18,000 » Jaen 18,000 » Sanlúcar de Barrameda 17,000 » Lucena 16,000 » Osuna 16,000 » Montilla 15,500 » Ubeda 15,000 » Velez-Málaga 15,000 » Loja 15,000 » Baeza 15,000 » Utrera 14,000 » Ronda 14,000 » Motril 13,500 » Baza 13,500 » Velez Rubio 13,000 » Montoro 12,000 » Lebrija 12,000 » Marchena 12,000 » Aguilar 12,000 » Baena 14,500 » Cabra 11,500 » Andújar 11,000 » Arcos de la Frontera 12,000 » ]

IV

VERSANT MÉDITERRANÉEN DU GRAND PLATEAU, MURCIE ET VALENCE.

Les plateaux de l'intérieur de l'Espagne et les monts qui en forment le rebord s'abaissent du côté de la Méditerranée avec une déclivité rapide qui permet de changer de climat et d'horizon dans un petit nombre d'heures. Des âpres terres où le vent du nord apporte souvent les froidures, on descend dans les régions heureuses toujours réchauffées par le soleil. Au lieu de voir les eaux des rivières s'enfuir au loin vers l'Atlantique boréal, on aperçoit à ses pieds les flots resplendissants de la Méditerranée. Ces pentes tournées vers la mer d'Afrique, les plaines étroites qui s'étendent à leur base, les bastions de promontoires qui leur servent de point d'appui, constituent donc, par leur ensemble, une région naturelle tout à fait distincte du reste de l'Espagne. Il est vrai que les frontières administratives de Murcie et de Valence ne coïncident pas exactement avec les limites de la région naturelle; Murcie occupe une partie des plateaux qui appartiennent à l'Espagne centrale: d'autre part, la province aragonaise de Teruel empiète sur les vallées dont les eaux s'épanchent sur le territoire de Valence; mais, si l'on considère surtout la population, on reconnaît qu'elle s'est amassée dans le voisinage du littoral, tandis que les escarpements supérieurs sont presque déserts. La zone vivante des deux provinces est précisément indiquée par les traits du relief géographique [171].

[Note 171:

Superficie. Population en 1870. Popul. kilom.

Murcie 32,497 kil. carrés. 1,100,510 hab. 34 Valence 17,608 » 961,360 » 56 __________________ ________________ ___ 50,105 kil. car. 2,061,870 hab. 41 ]

Au nord de la sierra de Gata, qui forme l'angle sud-oriental de la Péninsule, les chaînons appartenant au système de la sierra Nevada s'abaissent par degrés en s'approchant de la mer et se terminent en sinueuses rangées de montagnes et de collines inégales, séparées par des ramblas, ou ravins, presque toujours sans eau. L'orientation normale de ces chaînons est dans le sens de l'ouest à l'est et du sud-ouest au nord-est. La sierra de los Filabres, interrompue par la vallée où coulent parfois les eaux soudaines de l'Almanzora, reparaît en une faible chaîne côtière et, sous le nom de sierra de Almenara, se prolonge entre Lorca et Carthagène; la péninsule en forme de faucille qui s'avance au loin dans la mer au cap de Palos peut être considérée comme une ramification lointaine de cette chaîne, qui continue elle-même la sierra Nevada. L'arête de las Estancias, déprimée au col de Velez Rubio, puis coupée par le défilé de la Sangonera, en amont de Lorca, va se rattacher, plus au nord, à des massifs voisins de la sierra de Espuña. Celle-ci, qui domine de plus de 1,500 mètres les plaines de Murcie, est elle-même une continuation de la sierra de María, par l'intermédiaire du massif appelé «le Géant», el Gigante. Enfin, les sierras de Sagra et del Mundo projettent aussi vers le nord-est leurs chaînons avancés qui forcent à de longues sinuosités les hauts affluents du Segura. Seule la sierra de Alcaraz, après s'être redressée aux «Roches», ou Peñas de San Pedro, reste séparée des montagnes de Chinchilla par des plaines très-faiblement accidentées.

Sur la rive gauche du Segura, les diverses sierras, de Chinchilla, de Cabras, del Carche, de Pila, de Crevillente, suivent la même direction moyenne; puis, réunies en un même massif fort tourmenté, dont la plus haute cime, le Moncabrer, se dresse au-dessus d'Alcoy en une véritable montagne, elles se rétrécissent en pointe pour former cet ensemble de caps qui s'allonge au-devant des îles Baléares et qui rhythme d'une façon si gracieuse le littoral de la Péninsule. La montagne qui termine la chaîne, au cap San Antonio, est célèbre dans l'histoire de la géodésie: c'est le Mongo, l'observatoire naturel où s'installèrent Méchain, Biot, Arago, pour faire leurs opérations relatives à la mesure du méridien. Des ruines de la cabane en pierres sèches qui couronnent le sommet de la montagne on jouit d'une vue admirable sur la mer: le groupe des Baléares et toute la côte de l'Espagne, du delta de l'Èbre au cap de Palos. Un des promontoires voisins du Mongo, le Peñon de Hifac, à peine rattaché à la rive par un isthme étroit, est d'origine volcanique. Dans le voisinage, divers autres indices témoignent de l'activité des anciennes crevasses du sol.

Les montagnes qui dominent les vallées du Júcar et de ses affluents ne semblent être que les débris du grand plateau qui s'élève à l'ouest et qui forme la principale gibbosité de l'Espagne centrale. Les sommets aux pentes ravinées, les massifs fragmentaires, les chaînons inégaux et tortueux du versant méditerranéen sont presque tous inférieurs en élévation à l'énorme croupe occidentale, dont ils ont été détachés par le travail érosif des eaux; quelques cimes seulement, le Pico Ranera, la sierra Martes ont l'aspect de véritables montagnes. Dans le bassin du Guadalaviar, les sierras indépendantes sont plus hautes et d'une plus fière apparence. Autour de la Muela de San Juan, la borne centrale des bassins fluviaux, divers contre-forts, la sierra de Albarracin, la sierra de Valdemeca, les «Monts Universels», sont encore à demi engagés dans l'épaisseur du plateau; mais, plus à l'est, un massif de formes arrondies, où pyramide le pic de Javalambre et qui dépasse 2 kilomètres d'altitude, a tout à fait le caractère montagneux. Au nord de ce massif et du petit fleuve de Mijares, souvent à sec, se dresse un autre groupe dominateur, la Peñagolosa, qui se relie à l'est, par un plateau montueux, à la sierra de Gudar, dont les pentes septentrionales appartiennent déjà au bassin de l'Èbre.

De la Peñagolosa au grand coude du fleuve, tous les massifs aux noms catalans, la Muela de Ares, le Tosal des Encanades, le Bosch de la Espina, et d'autres moins importants, sont disposés en forme de chaîne côtière, parallèlement au rivage de la Méditerranée. A leur base et dans le voisinage immédiat de la mer, deux petites chaînes jumelles, coupées de distance en distance par les vallées d'alluvions ou de pierres que parcourent les torrents, se développent suivant une même ligne parallèle, en laissant entre elles une dépression, utilisée par routes et chemins de fer. La sierra de Montsía termine pittoresquement cette arête géminée, au bord même de l'Èbre. Avant que ce fleuve n'eût percé le rempart de montagnes qui le retenait en lac dans les plaines de l'Aragon, la petite chaîne riveraine, de même que la sierra plus haute de l'intérieur, se prolongeait régulièrement vers les Pyrénées[172].

[Note 172: Altitudes, d'après Coello, des montagnes du versant méditerranéen:

Gigante 1,499 mètres. Morron de Espuña 1,582 » Moncabrer 1,385 » Pico de Javalambre 2,002 » Peñagolosa 1,811 » Muela de Ares 1,318 » Tosal des Encanades 1,392 » Sierra de Montsía 762 » ]

Dans leur ensemble, les montagnes du versant méditerranéen de l'Espagne centrale sont d'une grande nudité; les broussailles apparaissent de loin comme des taches noirâtres sur la roche éblouissante. De même qu'en Grèce et en Provence, on peut suivre du regard les arêtes précises des sommets, et la pureté de ce profil éclairé par un ciel presque toujours limpide et bleu ajoute à la beauté sévère des paysages. L'extrême transparence de l'air a valu à la contrée de Murcie le nom de Reino Serentsimo, «Royaume Très-Serein.» C'est pour la même raison que l'on désigne les montagnes de la contrée sous la poétique appellation de montes de Sol y Aire, «montagnes du Soleil et de l'Air libre.» Dans le bassin du Segura, plus encore que dans l'Andalousie, le climat est décidément africain. Le printemps et l'été cessent d'exister comme saisons; il n'y a plus, comme sous la zone tropicale, qu'une saison des chaleurs et un hivernage, qui dure d'octobre en janvier. Mais les écarts des saisons sont heureusement tempérés, en été par le mistral qui descend des plateaux, en hiver par les brises régulières qui soufflent de la mer voisine. Le mois de mars est celui pendant lequel les vents se propagent le plus souvent en tempêtes.

La végétation du littoral, surtout celle de Murcie, offre un mélange intime des produits de la zone tropicale et de la zone tempérée. Un grand nombre d'arbres gardent leur feuillage pendant toute l'année, tandis que d'autres le perdent en hiver. A côté du froment, du riz, du maïs, des oliviers, des orangers, des vignes de l'Europe méridionale, on voit le cotonnier, la canne à sucre, la patate douce, le nopal, l'agave, le chamærops, le dattier. Maint steppe de la contrée rappelle non-seulement l'Afrique, mais encore les confins du Sahara. Les maladies tropicales trouvent aussi dans le climat de l'Espagne sud-orientale un milieu qui leur convient. Importée par les navires d'Amérique, la fièvre jaune s'est plusieurs fois développée sur la côte méditerranéenne de l'Espagne, et même Barcelone, voisine des côtes de France, se souvient encore des ravages du fléau. Comme tant d'autres contrées riveraines de la Méditerranée, les côtes de Valence ont aussi à souffrir du mauvais air, surtout après les inondations soudaines, quand des matières putréfiées séjournent dans la campagne. Le mélange des eaux douces et des eaux salées dans les lagunes, ou albuferas, du littoral détruit également la pureté de l'air et fait naître des fièvres dangereuses. Au contraire, les lacs tout à fait salins qui se succèdent dans le voisinage de la côte au sud du Segura, et la grande baie intérieure de Mar Menor, qu'une flèche sablonneuse d'une vingtaine de kilomètres sépare de la haute mer, n'exercent aucune influence funeste sur le climat.

La région de l'Espagne où il pleut le moins est la partie sud-orientale de la Péninsule [173].

[Note 173:

Murcie. Alicante. Valence.

Température moyenne, d'après Coello (?) 20°,7(?) 19°,7(?) Pluies moyennes 0m,362 0m,427 0m,446 Journées de pluie 63 48 45 ]

Entre Almería et Carthagène, la moyenne de l'humidité tombée est d'une vingtaine de centimètres à peine; dans les campagnes d'Alicante et d'Elche, elle est peut-être un peu plus abondante; Murcie, située à la base de montagnes qui arrêtent les vents pluvieux au passage, Valence, bâtie sur la concavité d'un golfe déjà tourné vers l'est et le nord-est, ont des pluies plus considérables; mais la moyenne d'un demi-mètre est peu de chose pour un climat presque tropical, d'autant plus qu'une partie de l'eau tombée s'évapore aussitôt; seulement un faible excédant trouve son chemin vers la mer par les sinuosités des pierreuses ramblas. Répartie sur toute la superficie du versant méditerranéen, cette quantité d'eau serait tout à fait insuffisante: l'air avide de vapeurs l'aurait bientôt bue en entier. Si la culture est possible et même d'un admirable produit dans certaines campagnes du littoral, c'est qu'elles se trouvent situées sur le parcours des fleuves, où coule le reste des eaux de pluie. Mais que de terrains naturellement fertiles par la composition du sol et cependant condamnés à la stérilité à cause du manque de l'humidité nécessaire! Entre Carthagène et Murcie, les paysans labourent des champs qui ne produisent en moyenne que chaque troisième année, à cause de la rareté des pluies. Des deux côtés de la zone riveraine du Segura s'étendent de véritables steppes, des régions restées salines à cause du manque d'eau qui les nettoie et les féconde: ainsi que le dit un voyageur, les campagnes de Carthagène ont «la végétation d'un four à chaux». Sur un espace que l'on peut évaluer à 500 kilomètres, en suivant toutes les sinuosités du littoral d'Almería à Villajoyosa, les campos de la côte sont tous infertiles et nus, si ce n'est dans de rares oasis et aux bords des cours d'eau permanents ou temporaires: à la base des roches triasiques, où se trouvent des bancs considérables de sel gemme, les sources salines ou magnésiennes s'amassent en lacs qui se dessèchent en été, laissant sur le sol une étendue blanche de cristaux: tel est le lac de Petrola ou de «Sel Amer», qui ne laisse en été qu'une couche de sulfate de magnésie. De même les étangs marins des environs d'Orihuela, qui fournissent le meilleur sel des provinces du littoral méditerranéen, se recouvrent au mois d'août d'une croûte si épaisse de sel rose, qu'on la découpe à la hache.

Ces rivières bienfaisantes, dont les eaux se changent en séve pour les plantes des huertas, ou jardins, de leurs rivages, sont le Segura, le Vinalapo, le Júcar, le Guadalaviar, appelé aussi Túria dans son cours inférieur, le Mijares et d'autres rios secondaires. Ces petits fleuves se ressemblent tous d'une manière remarquable par l'âpreté de leurs hautes vallées, par l'aspect sauvage, effrayant de leurs défilés. Le Segura traverse plusieurs chaînes de montagnes avant d'entrer dans la plaine de Murcie et descend ainsi de gradin en gradin par autant de portes de rochers, d'une hauteur moyenne de trois à quatre cents mètres; son affluent majeur, le Rio Mundo, naît dans un amphithéâtre pareil à celui de Gavarnie par sa cascade plongeant en trois bonds successifs, puis il a dû, comme le Segura, tailler son lit à travers les monts, et, précisément au-dessus de sa jonction avec le fleuve principal, il passe dans un étroit cañon de roches rouges et verticales, d'un caractère grandiose. Le Júcar, le Guadalaviar (Oued-el-Abiad), ou «Fleuve Blanc», ont moins d'obstacles à franchir, à cause de la plus grande simplicité du relief orographique; mais plusieurs de leurs défilés sont d'une beauté saisissante, même dans cette Espagne si riche en âpres rochers, en gorges déchirées. On cite surtout, comme étant des plus belles de la Péninsule, les clus ouvertes par les torrents qui descendent de la Muela de San Juan et des monts d'Albarracin. Le Júcar commence par couler sur le plateau comme s'il devait aller se réunir au Tage, puis il se retourne au sud et au sud-est pour atteindre, par une série de coupures, le bassin de la Méditerranée. Quant au Guadalaviar, il naît sur le versant oriental du plateau des Castilles; en entrant dans la plaine de Valence par la brèche de Chulilla, il descend de 140 mètres par une succession de nombreux rapides.

Mal alimentés par les pluies, épuisés par l'évaporation, les fleuves du versant méditerranéen n'apportent aux plaines inférieures qu'une faible quantité d'eau. Aussi les cultivateurs riverains, du moins ceux de la province de Valence, plus industrieux que leurs compatriotes de Murcie, la ménagent-ils avec le plus grand soin. A l'issue de toutes les vallées, les eaux permanentes ou temporaires apportées par les torrents sont mises en réserve au moyen de digues, dans un bassin ou pantano, puis distribuées dans les campagnes par des rigoles d'irrigation, se divisant jusqu'à complet épuisement. Nombre de rivières s'emploient jusqu'à la dernière goutte à leur travail d'arrosement avant d'atteindre le lit du fleuve maître, et les fleuves eux-mêmes, saignés de droite et de gauche, n'arrivent point à la mer, si ce n'est après les pluies soudaines et abondantes. Quand les campagnes arrosées n'absorbent pas en entier le précieux liquide, l'excédant de l'eau, chargé de terres et d'impuretés, va se répandre près de la mer dans quelque étang, mais n'a que rarement la force de percer la plage pour se former un grau de sortie [174].

[Note 174:

Superficie du bassin. Longueur du Débit le cours. plus faible.

Segura 22,000 kilom. car. 350 kilom. 8 mètres. Jucar 15,000 » 511 » 22 » Guadalaviar 8,000 » 300 » 10 » ]

Grâce à l'eau nourricière, la végétation des campagnes arrosées est merveilleuse de fougue et d'éclat et présente un admirable contraste avec les campos, ou terrains cultivés sans le secours de l'irrigation. Ceux-ci produisent des céréales, du vin, d'autres denrées, et pendant les années exceptionnelles par leurs pluies donnent même d'abondantes récoltes; mais qu'ils sont nus et glabres en comparaison des huertas qu'animé le murmure des eaux ruisselant sous l'ombrage!

La plus célèbre des huertas de l'Espagne est celle dont les arbres cachent à demi les murailles et les tours de Valence. Il est probable que, même dès le temps des conquérants romains, les irrigations étaient pratiquées sur les deux bords du bas Guadalaviar; mais il paraît prouvé que les grands travaux systématiques d'irrigation sont dus aux Arabes. Au moyen de huit canaux principaux qui se subdivisent en nombreuses rigoles secondaires, ou acequias, ils transformèrent toute la campagne de Valence en un paradis de verdure. Aidée dans son travail de production par des engrais que les cultivateurs diligents de la plaine vont recueillir, non-seulement dans les étables, mais aussi dans la boue des rues, la terre humide produit sans se reposer jamais, et avec une fougue étonnante. On voit dans les jardins des tiges de maïs de 5, de 6 et même de 8 mètres de hauteur; les mûriers donnent trois et quatre récoltes de feuilles dans l'année; quatre, cinq moissons de plantes diverses se font dans le même terrain; on fauche jusqu'à neuf et dix fois l'herbe renaissante des prairies. Il est vrai que toute cette végétation, trop hâtivement venue, est aqueuse et sans consistance: c'est de la sève à peine consolidée; de là le proverbe, très-malveillant pour Valence, que répètent les habitants des contrées voisines:

..... _En Valencia La carne es yerba, la yerba agua, Los hombres mujeres, las mujeres nada!_

(La chair n'est que de l'herbe, et l'herbe que de l'eau;--L'homme n'est qu'une femme, et la femme est zéro.)

Cette eau précieuse, qui se transforme en une si grande quantité de produits agricoles et qui enrichit la campagne de Valence, ne pouvait manquer d'être l'objet de litiges nombreux entre les propriétaires limitrophes. Aussi a-t-il fallu régler l'usage des eaux de la manière la plus stricte. Chaque commune a ses heures précises; le signal de l'ouverture et de la fermeture des rigoles d'alimentation est donné par la cloche de la cathédrale de Valence. Un tribunal des eaux juge toutes les questions d'arrosage qui surgissent entre les cultivateurs; il se compose des huit syndics des huit acequias, simples laboureurs élus librement par leurs égaux, non comme les plus versés dans la chicane, mais comme les plus sensés et les plus honnêtes. On fait remonter l'honneur de la fondation de cette cour de justice à un souverain musulman, Al-Hakem-Al-Mostansir-Bilah; mais il est probable que ce tribunal est d'origine toute populaire et n'a pas eu besoin pour naître de plus de chartes et de papiers qu'il ne lui en faut pour se maintenir. Tout le mobilier du tribunal consiste en un simple canapé de velours, que le chapitre de la cathédrale, héritier des obligations des prêtres de la mosquée, est tenu de fournir aux juges. Tous les jeudis, à midi, ils s'assoient majestueusement sur leur canapé, placé au grand air, devant une porte de la cathédrale. Les plaideurs comparaissent devant eux «sans lettrés ni greffiers». Chacun expose son cas, la cour interroge et discute, puis le jugement est prononcé. Il n'est pas d'exemple que les délinquants refusent d'acquitter l'amende, ou même de céder une part de leur terre ou de leurs eaux, lorsqu'ils y ont été condamnés pour réparation de dommage. Ils savent ce qu'il leur en coûterait de s'adresser à des tribunaux irresponsables, élus par d'autres que par eux!

Les huertas des rives du Júcar sont moins fameuses, mais plus riches, s'il est possible, que celle de Valence, à laquelle elles se rattachent par une succession non interrompue de cultures. Le Júcar, soutenu par des digues qui lui donnent un niveau supérieur à celui des campagnes environnantes, se répand en mille canaux parmi les jardins. L'oranger y domine: autour des deux seules villes d'Alcira et de Carcagente, la récolte annuelle dépasse vingt millions d'oranges et suffit à fournir au port de Marseille une grande partie de ces fruits qui se vendent sous le nom de «valences» sur tous les marchés français. D'autres huertas, non moins exubérantes de produits que celle d'Alcira, mais plus pittoresques par le contraste des rochers, s'échelonnent vers le sud-est dans toutes les vallées des montagnes dont les derniers promontoires forment les caps de San Antonio et de la Nao. Dans la région basse qui s'étend de l'autre côté du Júcar, sur les bords de l'albufera de Valence, l'eau s'emploie surtout à l'irrigation des rizières, qui, tout en donnant de riches moissons, empestent la contrée.

Les oasis du grand steppe de l'Espagne africaine, entre les montagnes d'Alcoy et celles d'Almería, n'ont pas la richesse de celles des bassins du Júcar et du Guadalaviar, à cause de leur moins grande abondance d'eau; mais elles ont aussi leur physionomie spéciale. Celle d'Alicante est fécondée par les eaux de la Castalla, que l'on a recueillie dans le bassin de Tibi, célèbre dans toute l'Espagne par la hauteur et la solidité de ses digues. La huerta d'Elche, sur les bords du petit Vinalapo, est en grande partie occupée par une forêt de palmiers, tout à fait unique en Europe, car les petits bosquets de Bordighera, sur les côtes de la Ligurie, et les groupes de dattiers épars çà et là sur les rivages de la Méditerranée ne peuvent lui être comparés. Ces arbres sont la principale richesse des habitants d'Elche, à cause des fruits, que l'on exporte jusqu'en France, et plus encore à cause de leurs feuilles, expédiées en Italie et dans l'intérieur de l'Espagne pour la fête des Rameaux. La culture de cet arbre demande des soins constants et très-pénibles; non-seulement il faut arroser le dattier et nettoyer la terre qui l'entoure, mais il faut souvent grimper le long de la tige raboteuse pour examiner les fleurs et les fruits, les tourner du côté du soleil, attacher les feuilles en faisceaux, réparer les dégâts qu'y a faits le vent. C'est peut-être à ces difficultés qu'il faut attribuer la diminution graduelle de la forêt de palmiers; à la fin du siècle dernier, on comptait encore dans le district d'Elche 70,000 palmiers, autant que dans une grande oasis du Sahara; de nos jours, c'est à peine s'il en reste la moitié.

La huerta du bas Segura, autour de la ville d'Orihuela, n'a pas l'originalité pittoresque de la forêt d'Elche, mais elle est plus productive: les orangers, les citronniers, mêlés aux amandiers, aux grenadiers, aux mûriers, abritent du soleil les plantes basses et sont dominés eux-mêmes çà et là par les hampes des palmiers. Le grain d'Orihuela donne la meilleure farine et le meilleur pain de toute l'Espagne. Un proverbe local que l'on peut traduire ainsi:

Qu'il pleuve ou non, Toujours bonne moisson!

fait hommage de cette fécondité du sol à l'intelligence et à l'activité des cultivateurs autant qu'à la bonté de la terre et à l'excellente qualité de l'eau du Segura. Plus haut, sur les bords du même fleuve, les habitante de Murcie, auxquels la nature a départi les mêmes avantages, sont loin de les utiliser avec autant de zèle et de savoir-faire. Leur huerta, dans laquelle vit un tiers de la population totale de la province, est certainement très-riche, mais elle n'est point comparable à celles que cultivent leurs voisins De même, les campagnes de Lorca, quoique fort riantes, sont bien inférieures en beauté à celles d'Orihuela; il est vrai qu'en 1802 elles furent effroyablement dévastées à la suite d'un accident dont toutes les huertas du littoral méditerranéen peuvent être également menacées: plusieurs digues qui se succédaient sur un espace de plus de 400 mètres de hauteur totale cédèrent sous la pression des eaux d'un réservoir d'irrigation; la masse liquide, mêlée aux débris qu'elle entraînait avec elle, se précipita sur la ville; un faubourg de six cents maisons fut rasé, plusieurs villages furent entraînés dans la débâcle avec des milliers d'habitants. L'inondation soudaine causa même de grands ravages dans la ville de Murcie et jusque dans les jardins d'Orihuela, à 100 kilomètres en aval du réservoir vidé. Une digue rompue se dresse encore au-dessus de la vallée, pareille à un porche triomphal de 50 mètres d'élévation.

Une contrée qui présente d'aussi violents contrastes que ceux du plateau froid et de la plaine brûlante, du désert et des jardins, ne peut manquer d'offrir aussi de singulières oppositions dans l'apparence physique et morale de ses habitants. Quoique issus des mêmes ancêtres, Ibères et Celtes, Phéniciens, Carthaginois, Massiliotes et Romains, Visigoths, Arabes et Berbères, les hommes de la campagne rase et ceux qui vivent dans les bosquets toujours verdoyants diffèrent grandement les uns des autres. Aux changements du milieu correspondent les changements de la population elle-même.

Les gens de la province de Murcie sont en contact plus immédiat avec une nature hostile, avec la roche nue, le vent desséchant, l'atmosphère poudreuse et sans vapeur; ils sont aussi, dit-on, ceux qui savent le moins réagir contre le sol, l'air et le climat; ils s'abandonnent avec un fatalisme tout oriental, prennent les choses comme elles se présentent, sans essayer d'y rien changer par leur initiative. Ils se plaisent beaucoup à la nonchalance et au repos, pratiquent la sieste en temps et hors de temps; même aux heures de veille, ils restent graves et froids, comme s'ils poursuivaient un rêve intérieur. Rarement ils se livrent à la gaieté; ils ne dansent même pas, eux, les voisins des Andalous sauteurs et des Manchegos chanteurs de seguidillas. En même temps, ils se laisseraient facilement entraîner par la rancune et mettraient souvent une haine sauvage au service de leurs préjugés. Quoi qu'il en soit de ces jugements sévères portés sur les habitants de Murcie par leurs voisins et même par quelques-uns des natifs de la contrée, il est certain que dans la vie générale de l'Espagne cette province est celle qui a le moins compté jusqu'à présent. Elle a fourni la moindre part d'hommes considérables par l'intelligence, et pour ce qui est du travail matériel, ses fils ne peuvent se comparer, même de loin, aux Catalans, aux Navarrais, aux Galiciens.

Les Valenciens, au contraire, sont des hommes de labeur. Non-seulement ils cultivent et arrosent leurs plaines avec un soin et un succès admirables, mais ils trouvent aussi le moyen d'entourer leurs montagnes de vergers en terrasses, d'arracher des moissons à la roche, à peine revêtue de la mince couche de terre qu'ils y ont apportée. Vivant dans une nature plus riante que celle de la chaude Murcie, ils sont aussi plus gais que leurs voisins; ils chantent à coeur joie, et leurs danses sont célèbres; Valence se vante de fournir à l'Espagne ses premiers artistes en bonds et en entrechats. Mais on prétend qu'à toute cette gaieté se mêle souvent un instinct féroce; un proverbe plus qu'exagéré dit que «le paradis de la Huerta est habité par des démons». Le fait est que la vie humaine est tenue pour peu de chose à Valence. Cette ville et son district avaient autrefois l'honneur peu enviable de fournir d'assassins à gages les grands personnages de la cour madrilègne. Jusque sur les murs qui entourent le grand marché, des croix nombreuses rappelaient les meurtres fréquents qui avaient eu lieu dans les rixes soudaines. D'ailleurs, il faut le dire, à Valence, comme dans la plus grande partie de l'Espagne, les duels au couteau ne sont pas des actes plus répréhensibles que ne le sont les duels à l'épée dans une certaine classe de la société française. Ils sont de tradition chevaleresque, et c'est témoigner d'un sang noble que de jouer sa vie et celle des autres avec tant de facilité. Aussi nul ne fait attention aux conséquences inévitables d'une noblesse ainsi comprise. La mort d'homme est un malheur, mais nul n'y voit l'effet d'un crime; le meurtrier lui-même a la conscience parfaitement en repos; il essuie son couteau aux pans de sa ceinture, et s'en sert un instant après pour couper son pain.

Ce qui a contribué à donner aux Valenciens une réputation plus mauvaise qu'ils ne méritent, c'est qu'ils ont, parmi tous les peuples de l'Espagne, un caractère de forte originalité, et d'ordinaire ce n'est pas impunément que l'on se distingue d'autrui. Déjà par leur costume, auquel ils restent fidèles avec une singulière constance, les Valenciens semblent se ranger plutôt parmi les Maures que parmi les Espagnols: ils doivent à cet égard ne différer que bien peu de leurs ancêtres musulmans. Une large ceinture rouge ou violette retient leur caleçon flottant de grosse toile blanche; leur gilet de velours est garni de pièces d'argent; des jambards de laine blanche laissent voir la peau brune de leurs genoux et de leurs pieds chaussés d'espadrilles; leur tête rasée est enveloppée d'un foulard de couleur éclatante sur lequel repose un chapeau bas de forme, à bords retroussés, enjolivé de pompons et de rubans. Une mante bariolée, aux longues franges, complète le costume, et tantôt drapée sur une épaule, tantôt enroulée autour du buste, donne au dernier mendiant un air de noblesse et de grâce. Par les habitudes, les mœurs, le mode de penser et d'agir, les Valenciens diffèrent aussi beaucoup de leurs voisins des hauts plateaux, les Castillans. Quoique depuis longtemps réunie au royaume d'Aragon, et par l'Aragon aux Castilles, Valence conserva ses droits autonomes jusqu'au commencement du dix-huitième siècle; elle avait ses lois particulières, ses libertés municipales, ses Cortès partageant l'autorité législative avec le suzerain. Pour enlever aux Valenciens leur indépendance communale il fallut une guerre atroce, pendant laquelle des populations entières furent exterminées; tous les habitants de Játiva, à l'exception de quelques femmes et de quelques prêtres, furent passés au fil de l'épée et la ville elle-même fut réduite en cendres. Le souvenir de ces horreurs ne s'est point effacé et contribue, dans les guerres civiles, à relâcher le lien noué par la force entre Madrid et la province du littoral. Les Valenciens se distinguent aussi des Castillans par leur langage, pur dialecte provençal. Le parler de Valence, quoique mêlé à beaucoup de mots arabes, est plus rapproché que le catalan de la langue des anciens troubadours. Il est fort doux à entendre, surtout dans une bouche féminine.

A leurs travaux agricoles, qui de tout temps ont été l'occupation principale des habitants, Murcie et Valence joignent aussi des travaux industriels d'une certaine importance. En premier lieu, un grand nombre d'ouvriers sont employés à la manipulation des denrées d'exportation, huiles, vins, fruits de toute espèce. Les vins fins d'Alicante, les gros vins noirs de Vinaroz et de Benicarló, recueillis sur les frontières de la Catalogne, donnent lieu à des opérations fort actives pour le coupage et l'expédition; les raisins secs provenant des vignobles de Denia, de Javea, de Gandia, entre la vallée du Júcar et le cap de la Nao, sont soumis à un lessivage assez compliqué; enfin, les spartes, ou espartos (stipe tenacissima), que produisent en abondance les pentes ensoleillées d'Albacete et de Murcie, servent à la fabrication d'une foule d'objets, de sandales, de nattes, de paniers. Du temps des Romains, nous dit Pline, on utilisait cette plante pour tous les usages domestiques: on en faisait des lits, des meubles, des habits, des souliers, et le feu de la demeure était alimenté de sparte. Mais de nos jours ce végétal, le même que l'alfa d'Algérie, est devenu fort précieux à cause de la résistance de sa fibre; les Anglais en font grand cas pour la fabrication du papier, ainsi que pour la trame des tapis et d'autres tissus, et depuis 1856, année où commença l'exportation, l'on met une telle hâte à satisfaire à leurs demandes, que les collines et les plaines à sparte risquent fort d'être bientôt absolument dépouillées. En plusieurs districts, on faisait deux récoltes annuelles afin de bénéficier de l'accroissement des prix, qui s'étaient élevés du quadruple dans l'espace de quelques années; mais on ne s'occupe guère de semer ou de replanter, car il faut attendre de huit à quinze ans avant que les feuilles aient une fibre de valeur marchande. Il serait pourtant bien à désirer que le sparte fût planté sur toutes les pentes rocailleuses de l'intérieur, car c'est l'un des végétaux qui résistent le mieux à la sécheresse du sol et de l'atmosphère: il croît sur les roches pierreuses, dans le sable même; mais on ne le rencontre jamais sur les sols argileux [175].

[Note 175: Récolte du sparte d'Espagne en 1873:

Exportation pour l'Angleterre 67,000 tonnes. Consommation dans le pays 15,000 » ]

Les veines métallifères connues et fouillées jadis se comptent par centaines dans les montagnes du littoral de Murcie et de Valence; mais les seules qui aient de nos jours une grande valeur économique sont celles que des compagnies anglaises, françaises, belges, font exploiter dans les collines de las Herrerías, à une faible distance à l'est de Carthagène; en outre, les amas de scories laissées par les Romains et que l'on retrouve sur les pentes des collines, revêtues d'une mince couche de terre végétale, contiennent encore une certaine quantité de plomb, qu'il est facile d'extraire par des moyens peu coûteux. Le minerai de plomb argentifère qu'une population de 40,000 ouvriers recueillait à Carthagène, il y a deux mille ans, pour le compte de la république romaine, était alors une des plus grandes ressources de l'État; tout récemment, lors de la lutte des cantonalistes contre le gouvernement central, ce sont encore les mines de las Herrerías qui ont fourni aux défenseurs de Carthagène les moyens financiers de prolonger la guerre. Pendant les années d'activité industrielle qui précédèrent les dissensions civiles, on a vu jusqu'à 25,000 habitants se grouper autour des usines de las Herrerías. Les gisements de zinc, inutilisés avant 1861, ont pris depuis cette époque une assez grande importance, et la Belgique en demande environ 10,000 tonnes par année moyenne. Les mineurs ont constaté que dans ces contrées les roches dirritiques sont toujours associées au cuivre, tandis que le trachyte et le plomb vont toujours ensemble. Lorsque des voies de communication faciles relieront au littoral toutes les hautes vallées de l'intérieur, on pourra utiliser d'autres mines, de cuivre, de plomb, d'argent, de mercure, aussi riches que celles des environs de Carthagène, et l'exploitation de véritables montagnes de sel gemme permettra d'abandonner ou de transformer en pêcheries ou en terrains de culture les marais salants du littoral d'Alicante et d'Elche.

Les manufactures proprement dites se trouvent presque toutes dans la plus industrieuse des deux provinces. Albacete, sur le plateau murcien, a bien ses fabriques de couteaux d'où sortent les navajas, que l'on voit dégainer avec terreur; Murcie a ses filatures de soie, reste d'une industrie autrefois prospère; Carthagène a ses corderies et autres établissements nécessaires à l'entretien d'une flotte; Játiva, où les Arabes introduisirent de Chine la fabrication du papier, possède encore quelques usines; mais le grand travail manufacturier est concentré autour de Valence et d'une autre ville de la même province, Alcoy. Valence fabrique les mantes dont se servent les paysans de la contrée, des étoffes de laine et de soie, des faïences, des carreaux historiés, ou azulejos, qui servent au revêtement extérieur des maisons. Alcoy possède aussi des faïenceries, des fabriques d'étoffes, des teintureries; mais la grande industrie de la ville, celle qui a rendu le nom d'Alcoy populaire jusqu'aux extrémités de l'Espagne, est la fabrication du papier à cigarettes. Pour subvenir à l'énorme consommation que fait la Péninsule de cet article si minime en apparence, Alcoy le produit et l'expédie par centaines de tonneaux. Actuellement la France envoie aussi à l'Espagne une grande quantité de ce papier.

Les mouillages du littoral de Murcie et de Valence ne servaient jadis qu'à l'expédition des denrées et des marchandises du pays et à l'importation des objets de consommation locale; mais l'achèvement des voies ferrées qui relient les villes de la côte à Madrid leur a donné, en outre, une importance nationale pour les échanges de la Péninsule. C'est par Alicante que la capitale de l'Espagne se trouve le plus rapprochée de la mer, et, par conséquent, c'est par là que les négociants madrilègnes ont avantage à faire passer leurs marchandises pour ne pas les grever des frais considérables d'un long transport par terre. Il est même arrivé quelquefois, lorsque la guerre civile dévastait l'Espagne, que le chemin de fer de Madrid aux ports méditerranéens fut temporairement le seul libre sur tout son parcours, et ce chemin détourné devint alors celui de la France et de toute l'Europe continentale. Le voisinage des côtes d'Algérie, qui se développent du sud-ouest au nord-est, presque parallèlement au littoral de Carthagène et d'Alicante, contribue aussi à donner à cette partie de la Péninsule un rôle actif dans le commerce du monde. Des bateaux à vapeur vont et viennent fréquemment entre l'un et l'autre rivage du grand bras de mer. Des Espagnols, par dizaines de milliers, utilisent ces navires pour leurs relations d'affaires avec la ville d'Oran, et chaque année un certain nombre d'habitants d'Orihuela, de Denia, des bords du Júcar, trop à l'étroit dans leurs huertas surpeuplées, vont chercher une nouvelle patrie sur le territoire d'Alger. Après un intervalle de plusieurs siècles, les liens de parenté se sont renoués entre les descendants chrétiens des Maures et leurs frères musulmans.

Les villes importantes du versant, méditerranéen de l'Espagne devaient naturellement se fonder et grandir, soit sur un point de la côte favorable pour le commerce, soit au bord d'un fleuve fournissant en abondance de l'eau d'irrigation, soit encore au point de convergence de plusieurs routes commerciales. Les villes d'Albacete et d'Almansa doivent leur rôle historique dans l'histoire de la Péninsule à cette dernière circonstance. En effet, Albacete est située précisément au bord oriental du plateau de la Manche, à l'endroit où commence le versant méditerranéen, et où les deux hautes vallées du Segura et du Júcar sont le plus rapprochées l'une de l'autre: c'est là que, de tout temps, s'est trouvée la grande étape des voyageurs et le marché le plus considérable entre les villes du centre de l'Espagne et celles de la côte sud-orientale; c'est aussi près de là que commencent les ramifications du tronc de chemin de fer qui se dirige de Madrid vers la Méditerranée. Des avantages de même nature ont fait l'importance d'Almansa. Cette ville se trouve à l'ouest du massif des montagnes d'Alcoy et commande les deux routes de Valence au nord, d'Alicante et de Murcie au sud. Elle est comme Albacete, quoique à un moindre degré, un lieu nécessaire d'arrêt pour les hommes et d'échange pour les marchandises.

Mais toutes les cités des deux provinces vraiment importantes par leurs ressources propres sont situées sur la côte ou dans le voisinage, à moins de 40 kilomètres de la mer. La plus méridionale de ces villes, Lorca, occupe une position très-pittoresque sur les pentes et à la base d'une colline de formation schisteuse qui porte les ruines de l'antique citadelle mauresque. Comme toutes les autres places militaires devenues pendant le cours des âges des villes de travail et de commerce, Lorca devait nécessairement descendre de ses escarpements pour s'établir dans la plaine, au milieu des campagnes fertiles qu'arrose le Guadalentin. Les débris des anciens palais arabes qui s'élèvent dans le dédale des ruelles tortueuses de la montagne ont été laissés aux Gitanos, et la ville neuve, aux rues droites et alignées, s'est bâtie sur les terrains unis dans la vallée. Commercialement, Lorca se complète par la belle route qui l'unit à la petite ville maritime d'Aguilas, dont, par malheur, la rade est incommode et peu sûre.

En suivant, sinon les eaux,--car elles manquent souvent,--mais le lit, tantôt humide, tantôt desséché du Guadalentin, on traverse les deux villes de Totana, quartier général des Gitanos de la contrée, et d'Alhamá, dont les eaux thermales étaient jadis très-fréquentées par les Maures, puis on entre dans les bosquets de mûriers et d'orangers qui entourent la capitale de la province. Cette huerta n'est pas moins belle que les vegas de l'Andalousie, mais elle n'est parsemée que de misérables édifices. Quoique fort étendue, Murcie elle-même n'a pas l'aspect d'une grande ville; ses rues sont peu animées et ses édifices sont sans beauté: ce qu'elle a de plus remarquable, après la fameuse tour de sa cathédrale, où l'on monte, non par un escalier, mais par une longue rampe en forme d'hélice, ce sont les promenades ombreuses qui longent les rives du Segura, et les canaux d'irrigation tracés sur le flanc des montagnes, entre les escarpements jaunâtres et la douce déclivité des jardins, où le sol disparaît complétement sous la verdure touffue. Malgré son titre de chef-lieu du «Royaume Serenissime», Murcie présente moins d'intérêt que sa voisine, le port de Carthagène, et ne lui est point comparable par son rôle dans l'histoire.

Carthage la Neuve était bien destinée, dans la pensée de ses fondateurs puniques, à devenir une autre Carthage. Lorsque le grand foyer du commerce maritime se trouvait sur la côte septentrionale du continent d'Afrique, le marché des échanges de la péninsule ibérique avait sa place marquée d'avance sur la côte sud-orientale, et nul port ne présentait plus d'avantages que la petite mer intérieure, si admirablement abritée, qu'enferment les montagnes nues et sombres de Carthagène. Cette importance maritime de la colonie punique ne put que s'accroître lorsque les riches mines d'argent des environs immédiats commencèrent à livrer leurs trésors. Sa puissante position militaire lui valut aussi d'être l'une des grandes cités romaines de l'Ibérie. A diverses reprises, les souverains de l'Espagne ont essayé de lui rendre son ancien rôle stratégique en en faisant la principale station de la flotte nationale, en y construisant des entrepôts, des magasins, des arsenaux, des chantiers, des fonderies, des bassins de carénage, et surtout en hérissant de fortifications les hauteurs qui dominent le port et la rade. Ainsi que l'a prouvé un récent épisode de la guerre civile, ils ont certainement réussi à rendre la ville imprenable autrement que par la famine ou par la trahison; mais l'état chronique d'indigence dans lequel se trouve le budget espagnol ne permet pas de renouveler l'immense outillage des arsenaux et des flottes, et le grand établissement naval de Carthagène ne présente d'ordinaire que l'aspect d'une lamentable ruine: la population de la ville est à peine le tiers de ce qu'elle était au milieu du dix-huitième siècle. Quant au commerce pacifique des denrées et des marchandises, on sait qu'il ne se plaît pas dans les places de guerre, au voisinage des canons; aussi fait-il peu de cas de l'excellence nautique du port de Carthagène. D'ailleurs la position géographique de cette ville n'est vraiment bonne que pour le trafic de la Péninsule avec l'Algérie; c'est par Barcelone, Málaga, Cádiz que passent les grands chemins des échanges. Carthagène «des Spartes» reste donc isolée avec son commerce local de stipa, de nattes, de fruits, de minerai.

Quoique bien moins favorisée par la nature, Alicante est beaucoup plus active, grâce à la fécondité des huertas d'Elche, d'Orihuela, d'Alcoy, et au chemin de fer qui la réunit directement à Madrid. Au pied de sa roche aux longs talus portant sur ses escarpements les ruines d'une citadelle démantelée, Alicante groupe près de ses quais et de ses jetées une multitude de petits navires, tandis que les grands vaisseaux doivent mouiller au large, à cause du manque de fond, et se tenir prêts à fuir quand s'annoncent les tempêtes ou les vents dangereux. D'autres villes du littoral valencien, Denia, dont le nom rappelle encore le culte de Diane, Cullera, au massif de rochers isolé sur les plages, sont encore bien plus périlleuses d'abords, mais elles n'en sont pas moins très-fréquentées par les caboteurs à cause de la richesse et de l'industrie des contrées riveraines. Avant la construction du port artificiel du «Grau» (Grao) de Valence, près de la bouche du Guadalaviar, les voiliers qui passaient en hiver dans le golfe de Valence avaient à prendre les plus sérieuses précautions et devaient se hâter d'entrer en d'autres parages, car les vents d'est et surtout ceux du nord-nord-est qui poussent à la côte sont assez souvent d'une extrême violence; quand ils soufflent en tempête, la perte du navire qui ne peut entrer dans le grau est presque certaine: d'autant plus que la côte se trouve alors cachée par un épais rideau de vapeur et que le golfe à la plage aréneuse n'offre pas une seule crique naturelle de refuge. Des carcasses de bâtiments brisés attestent les périls de la navigation dans ce golfe redoutable. Heureusement les môles du port de Valence et de son avant-port ont été construits de manière à offrir un abri sûr par tous les vents et à rendre l'entrée facile pendant les tempêtes.

Toutes les villes de la grande huerta du Júcar et du Guadalaviar, Játiva l'héroïque, Carcagente, Alcira, Algemesi, Liria, ont pour centre commun la grande Valence, la quatrième cité de l'Espagne par sa population, la première par la beauté de ses cultures. Malgré cette vulgarité qu'apportent les architectes à la reconstruction graduelle des rues commerçantes, Valence a gardé une certaine originalité dans son apparence extérieure, aussi bien que dans sa population. La «Ville du Cid» a toujours ses murailles crénelées, ses tours, ses portes de défense, ses rues étroites et tortueuses, ses maisons blanches ornées de balcons, ses tentures ou ses nattes de jonc suspendues aux fenêtres, ses toiles déployées au-dessus de la rue pour abriter les passants de l'ardeur du soleil. Parmi ses nombreux édifices, un seul est vraiment curieux, c'est la Lonja de Seda, la «Bourse de Soie», gracieux monument de la fin du quinzième siècle, consistant en une vaste nef supportée par des rangées de colonnes torses et laissant apercevoir par la porte ogivale du fond un jardin de citronniers et d'orangers. Les jardins, les allées d'arbres, les bosquets, c'est là ce qui fait la gloire et le charme de Valence. L'Alameda, qui longe la rive du Guadalaviar, est peut-être la plus belle promenade urbaine de l'Europe, les végétaux des tropiques, bananiers, bambous, chirimoyas, palmiers, s'y mêlent aux arbres d'Europe, aux ormes, aux peupliers, aux platanes. Des villas, entourées des plus beaux ombrages, sont éparses çà et là dans les faubourgs de la ville et surtout près de la plage du Grau, fréquentée des baigneurs et des marins. Le port artificiel rivalise d'importance avec celui de Cádiz [176].

[Note 176: Mouvement des échanges du port de Valence, en 1867: 67,675,000 fr.]

Au nord de Valence le peu de largeur de la zone cultivable qui longe la mer à la base des montagnes n'a pas permis à des villes importantes de naître et de se développer. Castellon de la Plana, bâtie dans la plaine à laquelle elle a dû son nom, à la base d'un coteau qui portait l'ancien bourg fortifié, doit à sa position, au débouché de la vallée du Mijares, d'être l'agglomération d'habitants la plus considérable et le chef-lieu de l'une des provinces de Valence; mais, plus loin, toutes les localités qui se succèdent jusqu'aux frontières de la Catalogne, Alcalá de Chisvert, Benicarló, Vinaroz, ne sont que des bourgades de pêcheurs et de vignerons. Jadis les promontoires qui dominent les défilés marins de cette partie du littoral étaient gardés par des châteaux forts ou atalayas, dont on voit les ruines pittoresques envahies par les broussailles; mais la grande forteresse de défense se trouvait à l'entrée même de cette succession de Thermopyles, à l'endroit où la route quitte la large plaine de Valence pour serpenter entre les montagnes et la mer. Cette place forte, que les auteurs anciens disent avoir été fondée par des Grecs de Zacynthe, était Sagonte, devenue fameuse par le siége qu'elle soutint, avec tant d'acharnement, contre Hannibal. Les ruines romaines qui lui ont fait donner son nom moderne de Murviedro, ou de «Vieux Murs», n'ont plus rien d'imposant: débris de temples, murailles lézardées, tout se confond avec les pierres éparses et les éboulis des masures modernes; on dit que la décadence de la Sagonte romaine est due à la nature plus qu'aux hommes. Le sol du littoral se serait graduellement exhaussé, la mer se serait retirée, et, par le comblement de son port, la ville aurait perdu peu à peu son commerce et sa population [177].

[Note 177: Villes principales du versant méditerranéen entre le cap de Gata et l'Èbre:

Valence (Valencia) 108,000 hab. Murcie (Murcia) 55,000 » Lorca 40,000 » Alicante 31,000 » Carthagène (Cartagenn) 25,000 » Orihuela 21,000 » Castellon de la Plana 20,000 » Alcoy 16,000 » Albacete 15,000 » Játiva 13,000 » Alcira 13,000 » Almansa 9,000 » ]

V

LES BALÉARES.

Le groupe des Baléares se rattache sous-marinement à la péninsule espagnole. Par les conditions géographiques, aussi bien que par le développement de l'histoire, il est une dépendance naturelle de Valence et de la Catalogne. Du cap de la Nao vers Ibiza et d'Ibiza vers Majorque et Minorque s'avance entre les abîmes de la Méditerranée un plateau de hauts fonds qui semble indiquer l'existence d'une ancienne terre de jonction. La direction de cet isthme sous-marin est précisément la même que celle des montagnes de Murcie et de Valence; la rangée des îles se développe du sud-ouest au nord-est, et les sommets qui s'y élèvent suivent dans leur ensemble le même axe d'orientation. D'un autre côté, la petite péninsule de la Baña, qui se rattache aux terres basses du delta de l'Èbre, se continue en mer par des bancs rocheux qui se dirigent vers Íbiza. Un groupe d'îlots dresse les sommets de ses collines au milieu de cette langue de terre immergée: c'est le groupe volcanique des Columbretes, dont le piton le plus haut, le Monte Colibre, domine un cratère ébréché, en forme de fer à cheval, et signale peut-être le centre d'un grand foyer souterrain qui se révélerait aussi par un lent soulèvement des îles Baléares. Tous les rochers réunis des Columbretes n'ont pas même un demi-kilomètre carré de superficie. On dit que les serpents y sont fort nombreux, et leur nom même, dérivé du latin Colubraria, signifie les «îlots des Couleuvres».

Par leur superficie, les Baléares ne forment qu'une partie peu considérable de l'Espagne, pas même la centième. Elles n'ont pas une de ces positions maritimes exceptionnelles qui donnent une importance si grande à des îles comme la Sicile ou même à des îlots comme Malte; au contraire, les Baléares sont en dehors des grandes routes de la navigation, et les mers environnantes sont si souvent bouleversées par les tempêtes, que les bâtiments de commerce les évitent volontiers et cherchent à les contourner au sud pour trouver des parages abrités. Mais les Baléares ont de grands avantages par la beauté naturelle des sites, par la douceur du climat, par la fécondité des terres. Ce sont les îles fortunées que les anciens avaient nommées les Eudémones ou les «Iles des Bons Génies,» et les Aphrodisiades, ou les «terres de l'Amour». Sans doute ces appellations flatteuses témoignent surtout de cette tendance à l'admiration que l'on éprouve pour tout ce qui est lointain et de difficile abord; mais il est certain que, comparées à l'Espagne péninsulaire et à la plupart des contrées riveraines de la Méditerranée, les Baléares sont grandement favorisées. Elles ont eu, il est vrai, à subir des incursions nombreuses; la guerre, la peste et d'autres fléaux les ont souvent ravagées; toutefois ces désastres n'ont été que peu de chose, en proportion des malheurs sans fin qui ont dévasté l'Espagne. Ainsi, pendant le siècle actuel, les Baléares n'ont pas eu à souffrir directement des guerres civiles qui se sont succédé dans la Péninsule. La population a pu s'y accroître à l'aise et s'enrichir par l'agriculture et le commerce. Sur un même espace de terrain, le nombre des habitants y est deux fois plus élevé qu'en Espagne; il serait encore plus considérable si plusieurs grands domaines obérés par les hypothèques n'étaient cultivés par des paysans toujours soumis à un régime presque féodal [178].

[Note 178:

Superficie. Pytiuse: Íbiza 572 kil. car. Formentera 96 »

Baléares: Majorque 3,395 » Cabrera 20 » Minorque 734 » _________________ 4,817 kil. car.

Popul. en 1870: 289,235 Popul. kilom.: 60 ]

Les îles se partagent naturellement en deux groupes: celui de l'ouest ou des Pytiuses, ainsi nommé dans l'antiquité, des forêts de pins qui recouvraient toutes les montagnes, et les Gymnésies, ou les Baléares proprement dites. Le nom de Gymnésies, introduit de nouveau dans les traités de géographie, mais complètement inconnu du peuple, rappelle les temps barbares où la population vivait en état de nudité. Quant au nom des Baléares, le témoignage unanime des anciens auteurs l'attribue à l'adresse des indigènes dans l'art de manier la fronde. Strabon raconte que les parents exerçaient leurs enfants dans l'usage de cette arme en leur donnant pour cible le pain du futur repas: les jeunes tireurs ne recevaient leur nourriture qu'après l'avoir traversée d'une pierre. Lorsque Métellus «le Baléarique» voulut débarquer sur le rivage des Gymnésies, il eut soin de faire tendre des peaux au-dessus du pont de chaque navire pour abriter ainsi l'équipage contre les projectiles des frondeurs. On dit que dans l'île de Minorque, où les anciennes mœurs se sont longtemps conservées, les enfants excellent encore au maniement de la fronde.

Le climat des Baléares diffère peu de celui des côtes espagnoles situées sous la même latitude. Il est seulement plus doux et plus égal, plus humide aussi à cause de l'atmosphère maritime où les îles sont baignées et qui les alimente de pluies, surtout en automne et au printemps, lors du changement des saisons. Les coups de vent sont fréquents dans ces parages et parfois se compliquent de trombes redoutables. Ces météores ont fait sombrer bien des navires; on cite même les exemples de grands vaisseaux qui ont disparu sans qu'une seule épave vînt raconter le désastre.

Les îles Baléares étaient habitées même avant l'époque historique. Majorque est parsemée de constructions, dites talayots, c'est-à-dire petites atalayes ou «tourelles de guet», qui ressemblent aux nuraghi de la Sardaigne, et que l'on croit avoir été élevées par des tribus de même race. Minorque est encore plus riche en monuments de cette origine: le plus grand, qui se dresse sur un monticule dans la partie méridionale de l'île, est considéré par les indigènes comme un «autel des Gentils». Quel que soit d'ailleurs le fond de la population première, il a été singulièrement modifié, depuis les commencements de l'histoire écrite, par des envahisseurs de toute race et de toute langue, Phéniciens et Carthaginois, Grecs et Massiliotes, Romains et colons latinisés d'Ibérie, Goths et Vandales, Arabes et Berbères, Génois, Pisans, Aragonais, Catalans, Provençaux. En présence d'un pareil croisement, il serait donc plus que téméraire de vouloir classer les Baléariotes suivant les affinités de la race primitive. Par la langue, ce sont des Catalans, mais leur idiome est plus pur et se rapproche plus de l'ancien parler limousin que le langage des habitants de Barcelone.

Les Majorquins et leurs voisins des petites îles sont, en général, minces et de bonne tournure. En certains districts, notamment dans celui de Soller, les femmes sont fort belles; mais là même où elles ont les traits peu réguliers elles ont toujours une figure expressive par le regard et le sourire. Comme tous les campagnards, les paysans des îles sont prudents, réservés, âpres au gain; mais, autant que le leur permet la passion de la terre, ils sont probes, polis, gracieux, bienveillants, hospitaliers. Leurs larges caleçons bouffants, la ceinture qui cambre leur taille, leur veste de drap ou de toile en couleur éclatante, leur donnent un grand air d'élégance, bien différent de celui des lourds paysans du nord de l'Europe. Le soir, quand ils reviennent de leur travail, revêtus de peaux de chèvre dont le poil est tourné en dehors et dont la queue se balance au rhythme de leurs pas, on se plaît à les voir danser aux sons de la guitare ou de la flûte que tient le chef de la bande. C'est sans doute ainsi que faisaient leurs aïeux avant l'époque de l'invasion carthaginoise.

Ibiza, la grande Pythiuse et la terre la plus rapprochée du continent, n'en est séparée que d'un espace de 85 kilomètres. Elle constitue un massif de collines irrégulières, échancré sur tout son pourtour par des plaines où coulent en hiver des eaux sauvages, bientôt évaporées à l'approche des grandes chaleurs. Des cimes de près de 400 mètres s'élèvent à l'extrémité septentrionale de l'île, au-dessus d'une côte de difficile accès, bardée de promontoires abrupts. Des îles, des îlots nombreux sont épars dans le voisinage des côtes, surtout à l'ouest du Pormany (Port-Magne, ou Grand-Port), qui découpe profondément la partie du rivage tournée vers le golfe de Valence. La côte méridionale de l'île est également entaillée par une grande baie, où vient mouiller la flotille des pêcheurs et au bord de laquelle la petite ville capitale, ancienne colonie carthaginoise, a pittoresquement groupé sur ses pentes, ses maisons, ses tours et ses vieilles murailles. Une disposition semblable des côtes se présente dans l'île de Formentera, qu'une chaîne d'îlots et d'écueils, analogue au fameux «Pont d'Adam» de Ceylan, réunit à un cap d'Ibiza; elle est aussi divisée en deux parties par des indentations du littoral, au nord la Playa de la Tramontana, au sud la Playa del Mediodia. Entre Formentera et Ibiza, les grands navires trouvent un excellent abri.

Le climat des Pytiuses est tout particulièrement salubre. Les insulaires, encore bien ignorants des lois de la dispersion des espèces, attribuent à la pureté de l'atmosphère locale l'absence complète des serpents et de tous autres reptiles: aucun poison, disent-ils, ne peut naître dans leur île fortunée. D'ailleurs toutes les Baléares, comme la plupart des autres îles éloignées du continent, ont une faune naturelle plus pauvre que celle de la grande terre. D'après Strabon, les lapins mêmes, actuellement si nombreux, que deux îlots du groupe ont reçu les noms de Conillera et de Conejera, avaient été inconnus dans les îles et n'y furent introduits qu'à l'époque romaine. Sous l'influence du milieu local, quelques espèces varient aussi de manière à former des races distinctes. Ainsi l'île de Formentera aurait un faisan différent par son plumage de ceux du continent. Le lévrier des Baléares se distinguerait aussi de ses congénères d'Europe; il est magnifique de formes: on le dit peu fidèle.

Quoique privilégiées par la fertilité du sol, autant que par le climat, les deux Pytiuses sont faiblement peuplées et n'ont qu'une médiocre importance économique pour la métropole. Leurs baies, même celle d'Ibiza, ont le désavantage de ne pas être abritées contre tous les vents, et les navires qui s'y aventurent risquent toujours d'être jetés à la côte par les flots brusques et incertains de la Méditerranée occidentale. Au lieu d'attirer la navigation par ses ports, Ibiza l'effraye, au contraire, par ses écueils et ses courants rapides. Les marins la voient de loin, mais ils n'y abordent que rarement: mainte île de l'Océanie située aux antipodes est plus souvent visitée par eux.

A une époque encore récente, lorsque les pirates barbaresques écumaient la Méditerranée, le danger de soudaines incursions contribuait aussi à écarter des Pythiuses tout commerce, toute industrie, et à maintenir les habitants dans un état de continuelles appréhensions. Des tours de guet, que des veilleurs occupaient encore au commencement du siècle, se dressent sur tous les promontoires des îles; et chaque village, chaque hameau a son château fort où la population se réfugiait et se mettait en état de défense à la moindre alarme. D'ailleurs les gens d'Ibiza ont la réputation d'être fort braves; accoutumés au péril pendant des siècles, ils ont hérité de la vaillance des ancêtres comme d'un patrimoine. Ils ont dû aussi à leur isolement et à la faible importance relative de leur île le précieux avantage d'être à peu près laissés à eux-mêmes par le gouvernement central et de garder une part considérable d'autonomie administrative. Ils s'en trouvent fort bien, et toute ingérence des autorités continentales est mal accueillie.

Majorque, ou la Grande Baléare, la Mallorca des Espagnols, est la seule île du groupe qui ait une véritable sierra. La côte du nord-ouest, légèrement convexe, et se développant de la pointe Rebasada, ou plutôt de l'île de la Dragonera, au cap Formentor, parallèlement au rivage de la Catalogne, est çà et là comme surplombée par les escarpements de la chaîne; d'en bas on voit les saillies de rochers, les pentes revêtues de forêts et de broussailles, les grandes aiguilles porphyriques, dioritiques ou calcaires se dresser les unes au-dessus des autres en un énorme entassement jusque dans l'azur profond du ciel. La première cime, non loin de l'extrémité occidentale de la chaîne, s'élève déjà d'un seul jet à près de 1,000 mètres de hauteur, puis d'autres sommets, d'une plus grande altitude, dominés par les deux pics jumeaux, Major et Torrella, se succèdent vers le nord-est; là où la chaîne abaissée ne se compose plus que de collines, elle se prolonge encore en pleine mer par l'étroite péninsule rocheuse qui se termine au cap Formentor; une des dents de cette crête, connue sous le nom d'Agujero, est percée de part en part, et de la haute mer on voit la lumière rayonner par cette ouverture. Dans son ensemble, cette rangée de montagnes, fort abrupte du côté de la mer de Catalogne, en pente douce sur le versant tourné vers la mer d'Afrique, est une des plus riches du monde en paysages d'une grande beauté. Les vallées ombreuses qui s'ouvrent dans l'épaisseur de la chaîne, Soller, Valldemosa, sont admirables par elles-mêmes et par l'horizon qu'on y contemple. Au nord, la mer est si proche, qu'en se penchant à l'angle des terrasses on a peur de tomber dans l'immense gouffre, à travers les ramures entremêlées des pins. Au sud, le regard se promène au contraire sur de vastes plaines aux douces ondulations, toutes vertes du feuillage nouveau, ou jaunes de moissons, parsemées de villes et de bourgades nombreuses. Dans le lointain, la mer paraît aussi, mais comme une simple ligne d'argent servant de bordure au merveilleux tableau. L'îlot de Conejera, et, plus loin, la petite île de Cabrera, où périrent tant de Français captifs pendant les guerres de l'Empire, semblent flotter sur l'horizon comme des vapeurs translucides.

La sierra proprement dite, dont quelques parties ont un aspect vraiment alpestre et que les paysans disent abriter encore des moufflons dans ses forêts de sapins et ses dédales de rochers, occupe une largeur peu considérable. Quelques-uns de ses contre-forts, blancs et roses à l'époque de la floraison des cistes, s'avancent en chaînons vers l'intérieur de l'île; mais, dans sa plus grande étendue, la campagne de Majorque consiste en plaines d'une cinquantaine de mètres d'élévation où se montrent des puigs ou «puys» isolés portant tous une vieille construction, église, ermitage ou château fort; une de ces hauteurs, le Puig de Randa, d'où l'on voit l'immense tapis de la plaine se dérouler autour des pentes, était naguère un but de pèlerinage pour toutes les populations de l'île, et du sommet les prêtres bénissaient les moissons. Les collines ne se groupent en un vrai massif qu'à l'angle oriental de l'île, près du cap qui porte encore le nom arabe de Ferrutx, et au sud duquel se trouve la vaste grotte d'Arta, l'une des plus remarquables de l'Europe par la richesse et la variété de ses stalactites: ses galeries descendent au-dessous du niveau de la mer.

La plus grande dépression de la plaine est indiquée par les échancrures du pourtour. Deux golfes, l'un au sud-ouest, l'autre au nord-est, découpent le littoral de l'île, comme pour la partager eh deux moitiés. Le premier est la vaste baie semi-circulaire de Palma, qui se termine par le petit port artificiel de la capitale. Le deuxième est le golfe géminé d'Alcudia, le Puerto Mayor et le Puerto Menor, que sépare la pittoresque péninsule du cap del Pinar[179]. Quant à la côte septentrionale, elle est trop abrupte pour offrir de véritables ports: les navires n'y trouvent d'autre lieu d'escale que la petite crique rocheuse de Soller, célèbre de nos jours par ses expéditions d'oranges, et fameuse dans les légendes locales comme l'endroit où saint Raymond de Peñafort s'embarqua sur son manteau pour cingler vers Barcelone.

[Note 179: Altitudes de Majorque, d'après Willkomm:

Puig den Galatzo 1,200 mèt. Puig den Torrella 1,506 » Puig Major 1,500 » Col de Soller 562 » Bec de Ferrutx 568 » Ile Dragonera 320 » ]

Quoique bien inférieure à la limite des neiges persistantes, le Puig den Torrella et les autres sommets de la sierra gardent dans leurs cavités les plus rapprochées des cimes une assez grande quantité de neige qui sert à la consommation des habitants de Palma pendant les chaleurs de l'été. Les montagnes alimentent aussi des torrents temporaires, qui parfois, à la suite des grandes pluies, débordent dans les campagnes riveraines, recouvrent les cultures de sable et de pierres et démolissent les constructions. Ainsi la Riera, qui débouche à Palma dans la Méditerranée, a souvent fait plus de mal à la ville qu'un siége ou qu'une épidémie: on dit que l'inondation de 1403 renversa près de deux mille maisons et fit périr près de 6,000 personnes. Mais d'ordinaire ces torrents, qu'un auteur majorquin dit complaisamment être au nombre de plus de deux cents, suffisent à peine pour déverser l'eau fertilisante dans les acequias ou canaux d'origine arabe qui se ramifient dans toutes les campagnes de l'île. Pourtant Majorque a le plus grand besoin d'être abondamment arrosée. Complétement abritée par la sierra des vents du nord-ouest qui soufflent des Pyrénées et de la vallée de l'Èbre, l'île est tournée vers l'Afrique et disposée comme un espalier pour recevoir toute la force des rayons solaires.

De tout temps, les pageses, ou paysans majorquins, ont eu la réputation d'être d'excellents agriculteurs, du moins autant que le permettaient l'esprit de routine et la grande lésinerie dans les dépenses d'amélioration. Le sol de Majorque est en moyenne incomparablement mieux exploité que le reste de l'Espagne. Il est vrai que les habitants des îles ne sont pas les seuls auxquels on doive attribuer le mérite de cette bonne tenue des terres. Au commencement du siècle, pendant que la guerre étrangère ravageait la Péninsule, et depuis, pendant que cristinos, carlistes ou combattants de quelque autre parti se disputaient la possession de l'Espagne, nombre de Catalans laborieux ont émigré dans les îles pour y trouver la paix et le bien-être: ils se sont établis surtout dans la partie centrale de Majorque, aux environs d'Inca. C'est à eux que l'on doit, pour une bonne part, ces terrasses nivelées à grands frais sur les pentes des montagnes, ces olivettes, ces vignes si bien entretenues, ces beaux jardins d'orangers et d'amandiers. Toutes les économies sont employées à conquérir sur le roc ou sur le marais un petit lopin de terre, aussitôt mis en culture. Mais, en dépit de l'industrie des habitants, la superficie des terres agricoles ne suffit pas à la population qui s'y presse, et l'excédant des familles doit avoir recours à l'émigration. Les Majorquins, de même que leurs voisins de Minorque, les excellents jardiniers «Mahonais», sont fort nombreux dans les villes du littoral méditerranéen, en Algérie et dans tous les ports des Antilles espagnoles.

D'ailleurs l'île «dorée» a des éléments de richesse très-variés et ne se trouve point exposée à un désastre par l'insuccès d'une récolte. Elle n'a d'autres mines que ses marais salants, près du cap Salinas, en face de l'île Cabrera; mais aux céréales, qui fournissent l'excellent «pain de Mallorca», célèbre dans toute l'Espagne, les insulaires ajoutent les vins délicieux de Benisalem, qui sont expédiés au continent, des huiles, qui se consomment surtout en Angleterre et en Hollande, des légumes dont Barcelone est le grand marché, des fruits de toute espèce qu'importe la France. La vallée de Soller, la gloire de Majorque, est en grande partie occupée par des forêts d'orangers dont les produits sont expédiés par cargaisons entières à Aigues-Mortes, au port d'Agde, à Marseille: malheureusement, une maladie, que l'on n'est pas encore parvenu à guérir, a fait de grands ravages dans les plantations, et les cultivateurs ont pu craindre pendant longtemps que l'une des sources les plus importantes de leur revenu ne fût complétement tarie. Les Majorquins s'occupent aussi de l'élève des animaux: les grands pâturages leur manquent pour le gros bétail, mais les débris de cuisine et les déchets des plantes, des racines, des fruits, leur permettent d'engraisser des multitudes de cochons qui servent à l'alimentation de Barcelone. Enfin, Majorque fait aussi preuve d'une certaine activité industrielle. Ses fabricants de chaussures travaillent pour l'étranger aussi bien que pour l'île elle-même. Les Majorquins exportent des étoffes de laine et de toile, des ouvrages de vannerie, des vases de terre poreuse; mais ils n'ont plus le monopole de ces faïences si célèbres à l'époque de la Renaissance, et que l'on appelle encore majolica, forme italienne du nom de Majorque.

La capitale actuelle de l'île, Palma, est une ville populeuse et animée. Vue de la mer, elle se présente fort bien avec ses maisons en amphithéâtre, ses murailles flanquées de bastions, son vieux château fortifié de Bellver, la cathédrale qui s'élève sur la colline et que domine la «tour de l'Ange», de l'architecture la plus gracieuse et la plus hardie. Les habitants de Palma vantent la beauté de leurs édifices et prétendent que leur Lonja, flanquée aux angles de ses quatre tourelles octogones, est bien supérieure à celle de Valence en originalité de construction. Tout en faisant la part du patriotisme local, on doit reconnaître que le style à demi mauresque des anciens architectes majorquins de la Renaissance se distingue par une grande élégance et une légèreté singulière. Les colonnes de marbre noir ou gris qui soutiennent les fenêtres ogivales sont d'une minceur sans exemple, relativement à leur hauteur; on dirait des tiges de fer ou des fûts de bambous.

Le va-et-vient des négociants et des matelots a fort mêlé la population de Palma, mais au moins un élément ethnique s'y est maintenu pur de tout croisement: c'est celui des Juifs convertis, parfaitement reconnaissables par la pureté de leur type, et désignés dans le pays sous le nom de Chuetas. Encore de nos jours ils habitent un quartier séparé, ne se marient qu'entre eux, ont leurs écoles distinctes. Ils possèdent aussi leur église spéciale, car c'est au prix de la conversion qu'ils ont obtenu de ne pas être mis à mort ou du moins exilés: la seule différence qu'on observe dans leurs rites, c'est qu'ils crient leurs prières, au lieu de les réciter à voix basse; cela provient sans doute de ce que, dans les premiers temps, les prêtres les forçaient à parler haut pour entendre distinctement leurs paroles. Du reste, tout chrétiens que soient les Chuetas, ils n'en ont pas moins gardé leur génie mercantile et, l'usure aidant, une grande partie des propriétés de l'île a fini par leur appartenir. Jadis on avait un procédé commode pour les empêcher de trop s'enrichir: quand l'opinion publique les soupçonnait, en dépit de leur apparence minable, d'avoir trop rapidement empli leurs coffres, vite une accusation de blasphème ou d'hérésie les faisait jeter en prison, et bientôt leur fortune passait en d'autres mains! Les registres de l'inquisition palmesane témoignent des persécutions terribles qu'eurent à subir ces malheureux convertis. Même au siècle dernier, ils n'étaient jamais assurés de la liberté ni de la vie.

Un chemin de fer, qui ne dépasse pas encore la ville d'Inca, doit réunir le port de Palma et ceux d'Alcudia en passant par les districts de Santa María et de Benisalem, les plus riches de l'île après ceux qui entourent au sud les villes populeuses de Manacor et de Felanitx. Alcudia disputa jadis à Palma le titre de capitale, et, si elle n'avait à souffrir du mauvais air et du manque de bonne eau, il est probable qu'elle eût maintenu son rang de grande ville, car elle occupe une excellente position maritime. Du haut de sa colline rocheuse elle domine à la fois deux golfes plus rapprochés de l'Espagne et de la France que celui de Palma et présentant des communications faciles avec les campagnes de l'intérieur. Le golfe du Nord, appelé d'ordinaire Puerto Menor, ou de Pollenza, peut admettre des vaisseaux de haut bord dans un bon mouillage abrité de tous les vents; il est cependant peu fréquenté: l'île est trop petite pour avoir deux grands marchés d'échanges. On espère que d'importants travaux d'assainissement et de culture entrepris au sud d'Alcudia auront pour résultat de rendre à cette antique cité une part de son ancienne importance. L'Albufera, ou plaine marécageuse, dont l'étendue est d'environ 2,800 hectares, a été partiellement reconquise sur les eaux et sur la fièvre, grâce aux industriels anglais qui l'exploitent; c'est maintenant une belle plaine traversée par de larges et solides chemins, drainée par des machines à vapeur, arrosée dans la saison par des canaux d'eau pure [180].

[Note 180: Villes de Majorque:

Palma 40,000 hab. Manacor 15,000 » Felanitx 10,500 » Lluchmayor 8,800 » Pollenza 8,000 » Inca 8,000 » Soller 8,000 » Santañy 8,000 » ]

La Minorque des Français, Menorca, ou la «Petite Baléare», que l'on peut discerner de Majorque, puisqu'elle en est distante seulement de 37 kilomètres, semble continuer vers l'est, puis au sud-est, la courbe légèrement infléchie de la sierra majorquine; mais elle est elle-même fort peu montueuse et n'offre que des pitons isolés. Le sommet le plus élevé, le monte Toro, dont l'altitude est de 357 mètres, est situé à peu près au centre de l'île et domine de grandes plaines faiblement accidentées, dont les arbres, exposés au vent du nord, ont le branchage régulièrement incliné du côté de l'Afrique; les orangers ne peuvent trouver un abri suffisant que dans les ravins, ou barrancos, qui sillonnent la plaine. Cette absence de sierra rend le climat de Minorque moins agréable et moins salubre que celui de la terre voisine [181]; le sol y est aussi moins fertile à cause de la faible quantité des eaux de source. Il est vrai que les pluies sont plus abondantes qu'à Majorque; mais les roches calcaires laissent pénétrer l'humidité dans leurs fissures, et les campagnes sont toujours altérées. Par contre, on trouve de l'eau dans les grottes profondes. Près de Ciudadela, la roche crevassée permet de descendre dans un labyrinthe de cavernes, dont l'une est en communication avec la mer.

[Note 181: Climats comparés de Majorque et de Minorque, d'après Carreras et Barceló y Combir:

Palma. Mahon.

Température moyenne 18°,1 17°,5 » du mois le plus chaud (?) 22°,4 » du mois le plus froid (?) 9° Moyenne des pluies 0m,436 0m,690 Jours de pluie 67 82 ]

De même que Majorque et les deux Pytiuses, Ibiza et Formentera, Minorque doit aux ports de ses deux extrémités opposées d'offrir une sorte de balancement dans son histoire politique et son commerce. L'île a deux capitales, qui se sont toujours disputé la suprématie, Ciudadela et Port-Mahon. La première a l'avantage de regarder vers Majorque et les deux golfes d'Alcudia, mais elle n'a qu'un mauvais havre aux bords marécageux. La seconde, qui porte encore le nom de son fondateur carthaginois, possède un admirable port naturel divisé par des îlots et des péninsules en cales et en bassins secondaires; tous les avantages se trouvent réunis dans ce bras de mer. Pourtant, à voir le faible mouvement du port, on ne se douterait pas que c'est là le havre célèbre vanté par André Doria dans son fameux dicton, d'ailleurs appliqué aussi à la baie de Carthagène: «Juin, Juillet et Mahon sont les meilleurs ports de la Méditerranée.» Port-Mahon est bien déchu de son activité commerciale depuis que les Anglais l'ont abandonné en 1802, après en avoir fait une cité riche et prospère. Elle était pour eux une autre Malte, inférieure toutefois par sa position dans une mer ouverte et tempétueuse, loin d'une de ces portes de navigation entre deux mers qui donnent tant d'importance à La Valette, à Messine, à Gibraltar. Dans la physionomie de ses édifices Mahon a gardé quelque chose d'anglais; la grande route qui parcourt l'île dans toute sa longueur, de Port-Mahon à Ciudadela, est également un héritage de la domination britannique; mais un héritage bien mal apprécié. De même, le port excellent de Fornells, qui s'ouvre entre deux péninsules rocheuses de la côte septentrionale et qui pourrait abriter une flotte entière, sert à peine à quelques barques de pêche [182].

[Note 182:

Port-Mahon 15,000 hab. Ciudadela 7,500 hab. ]

VI

LA VALLÉE DE L'ÈBRE, L'ARAGON ET LA CATALOGNE.

De même que le bassin du Guadalquivir, la vallée de l'Èbre, dans sa partie moyenne, est nettement séparée du reste de l'Espagne. Elle forme une large dépression entre les plateaux intérieurs de la Péninsule et le système pyrénéen. Si les eaux de la Méditerranée s'élevaient de 500 mètres, elles empliraient tout l'espace triangulaire où serpente l'Èbre, de Tudela à Mequinenza, et qui fut un lac d'eau douce avant que le fleuve n'eût percé les montagnes de la Catalogne. Au nord, cette région a pour limite le puissant rempart des Pyrénées, la barrière naturelle la plus forte qui existe en Europe; au sud et au sud-ouest, elle a les âpres versants d'un plateau et de sa bordure de montagnes; elle a surtout cette limite indécise et changeante, mais des plus gênantes à franchir, que trace la différence des climats. Au nord-ouest, il est vrai, la haute vallée de l'Èbre continue vers les Pyrénées cantabres la plaine de l'Aragon. De ce côté, la ligne de démarcation naturelle n'a donc rien de précis; mais les collines qui se rapprochent de part et d'autre donnent un caractère tout à fait spécial à la contrée. En outre, des hommes différents de race, de langue et de moeurs occupent une partie considérable de cette région, opposant ainsi une muraille vivante aux populations de la plaine. Historiquement, la haute vallée de l'Èbre ne pouvait d'ailleurs avoir qu'un rôle tout à fait distinct de celui de l'Aragon. C'est là que se trouvent les lieux de passage nécessaires entre le seuil des Pyrénées et le plateau des Castilles; là devait passer de tout temps le flux et le reflux des hommes entre la France et l'intérieur de la Péninsule.

Par les événements de l'histoire aussi bien que par les conditions géographiques, l'Aragon et la Catalogne forment donc une des régions naturelles de l'Espagne, beaucoup moins vaste que les Castilles, mais à peine moins importante dans le développement de la nation et beaucoup plus populeuse par rapport à son étendue [183].

[Note 183:

Superficie. Population en 1870. Popul. kilom.

Aragon 46,565 kil. car. 928,763 20 Catalogne 32,330 » 1,768,408 55 __________________ ___________ ____ 78,895 kil. car. 2,697,171 34 ]

Depuis plus de sept siècles, l'Aragon et la Catalogne ont les mêmes destinées politiques et presque toujours ont défendu la même cause dans les guerres et les révolutions. Toutefois de grands contrastes existent aussi dans l'aspect, le relief, le climat de ces deux provinces, et ces contrastes de la nature se sont reproduits dans le caractère des populations et dans leur histoire spéciale. L'Aragon, pays de plaines entouré de tous les côtés par des montagnes, est une contrée essentiellement continentale, dont les habitants, privés des ressources de l'industrie et du commerce, devaient rester en grande majorité pâtres, agriculteurs ou soldats, et n'exercer leur action que sur leurs voisins de la Péninsule, La Catalogne, au contraire, pays de montagnes, de vallées ouvertes sur la mer, de plages et de promontoires, devait se peupler de marins et joindre à des richesses naturelles celles que lui procurait le mouvement des échanges. Elle devait aussi entrer en relations intimes avec les contrées limitrophes baignées par la même mer, surtout avec le Roussillon et le Languedoc. Il y a sept ou huit siècles, les Catalans appartenaient même beaucoup plus au groupe des peuples provençaux qu'à celui des Espagnols. Par la vie nationale, aussi bien que par le langage, ils se rattachaient étroitement aux populations du nord des Pyrénées.

C'est dans la révolution politique dont la guerre des Albigeois a été le drame le plus terrible qu'il faut chercher la raison du changement d'équilibre qui s'est opéré dans l'histoire de la Catalogne et qui a jeté ce pays en proie aux Castillans. Tant que le monde provençal garda son centre de gravité naturel entre Arles et Toulouse, toutes les populations du littoral méditerranéen jusqu'à l'Èbre, et même celles des côtes de Valence et des îles Baléares, subirent l'influence de la société policée qui les avoisinait, et furent, pour ainsi dire, entraînées dans son orbite d'attraction. Entre la Provence d'un côté, les royaumes arabes de l'autre, les habitants chrétiens de la Péninsule et des îles se sentaient nécessairement portés vers les Provençaux, leurs parents de race, de religion et de langage: c'est là ce qui explique la prédominance de l'idiome dit limousin et de sa littérature dans la Catalogne et jusqu'à Murcie et à Palma. Mais, quand une guerre implacable eut changé plusieurs villes des Albigeois en déserts, quand les barbares du Nord eurent opprimé la civilisation du Midi et que la contrée du versant méridional des Cévennes eut été réduite par la violence à n'être guère plus qu'un appendice politique du bassin de la Seine, il fallut bien que la Catalogne cherchât d'autres alliances naturelles. Le centre de gravité se déplaça rapidement du nord au sud, et de la France méridionale se reporta dans la péninsule pyrénéenne. La Castille gagna ce qu'avait perdu la Provence. Ainsi la langue provençale, qui s'était jadis répandue de la Catalogne et du Toulousain dans tout l'Aragon, y fut graduellement remplacée par le castillan, qui ne cesse d'avancer et qui, dans un avenir prochain, aura certainement conquis toute la Péninsule, en dépit de l'énergie patriotique avec laquelle se défendent les idiomes locaux.

Le versant septentrional des plateaux et des monts qui bordent au sud le bassin de l'Èbre est percé de nombreuses brèches qu'utilisent les voies de communication. Les rivières permanentes et les ruisseaux temporaires ont découpé les hautes terres en fragments détachés les uns des autres, qui portent le nom de sierras quand ils ont une certaine longueur, et celui de muelas ou «dents molaires», quand ils se présentent comme des blocs isolés. Ce sont les «témoins» restés debout des plateaux d'une période géologique antérieure. En s'imaginant que tous les creux, larges plaines ou défilés étroits, qui séparent ces hauteurs soient de nouveau remplis, on reconstitue par la pensée l'ancienne pente uniforme et très-faiblement ondulée qui s'abaissait graduellement des gibbosités du centre de l'Espagne vers la vallée de l'Èbre. Du haut des protubérances les plus saillantes de ce plateau en grande partie démoli, on reconnaît parfaitement que les faces supérieures des prétendues sierras se correspondent et faisaient partie du même plan incliné. Ainsi, la sierra de San Just ou de San Yus, que la haute vallée du Guadalope sépare de la sierra de Gudar, n'est qu'un simple débris. Il en est de même des sierras de Segura, de Cucalon, de Vicor, d'Aglairen, de la Virgen, qui se continuent au nord-ouest en rempart ébréché jusqu'au superbe massif de Moncayo. La sierra de Almenara, qui s'élève à l'ouest de cette rangée, sur les confins immédiats du plateau des Castilles, n'est également qu'un fragment de plateau sculpté par les météores.

La masse granitique du Moncayo ou Cayo, bien autrement solide que les roches crétacées du plateau oriental, a résisté à l'action érosive des eaux et reste unie au faîte de partage où le Duero prend sa source, où naissent les premiers pics de l'arête de Guadarrama. Le Moncayo, laboratoire des orages pour les campagnes de l'Aragon, est aussi la tour de guet, du haut de laquelle les Castillans regardent la vallée de l'Èbre. En effet, cette pyramide angulaire, fort escarpée par son versant septentrional et facilement accessible par ses pentes tournées au midi, est par cela même une partie du domaine naturel des Castillans, et c'est en s'appuyant sur ce massif qu'ils ont pu descendre dans le haut bassin de l'Èbre et rejoindre au bord de ce fleuve les confins de la Navarre. Par contre, les Aragonais ont dû aux nombreuses brèches du plateau oriental de pouvoir en remonter le versant bien au delà de leurs limites naturelles. Par les vallées du Guadalope, du Martin, du Jiloca, ils ont occupé tout le haut massif de Teruel, cette région du Maeztrazgo, si importante au point de vue stratégique, à cause de sa position dominante entre les bassins de l'Èbre, du Mijares, du Guadalaviar, du Júcar et du Tage. Dans toutes les guerres civiles, la possession de ce faîte et de ses places fortes est un des grands objectifs pour les combattants.

Au nord de l'Èbre et de ses affluents se profile la haute crête neigeuse des Pyrénées qui sépare l'Espagne du reste de l'Europe; mais c'est dans la géographie de la France et non dans celle de l'Aragon qu'il convient de décrire cette chaîne, car le versant septentrional est de beaucoup le plus populeux et le mieux connu: c'est aussi le plus riche en curiosités naturelles. De ce tronc principal, plusieurs grands rameaux s'abaissent vers l'Espagne; toutefois il ne faut point croire que les montagnes de l'Aragon et de la Catalogne soient toutes de simples chaînons latéraux du système pyrénéen. Quelques massifs sont même complétement isolés. Une première rangée de hauteurs indépendantes, débris d'anciens plateaux rongés, s'élève immédiatement au nord du fleuve et prend en certains endroits un aspect presque montagneux. Cette rangée, interrompue de distance en distance par les vallées des rivières pyrénéennes, commence bien modestement, en face même du géant Moncayo, par de petites collines ravinées, infertiles, revêtues de fougères, offrant çà et là quelques bouquets de pins. Ce sont les Bardenas Reales. A l'est de l'Arba, ces hauteurs se continuent par les chaînons parallèles du Castellar et de tout le district des Cinco Villas, puis, arrêtées par le cours du Gallego, elles surgissent de nouveau pour former la sierra de Alcubierre, qui s'abaisse de tous les côtés par de larges terrasses, vers des plaines presque absolument désertes, connues au sud et à l'est sous le nom de Monegros. Le massif d'Alcubierre, situé au centre même de l'ancien lac de l'Aragon, a gardé son aspect insulaire: le seuil par lequel il se relie aux montagnes de Huesca ne se trouve pas à plus de 380 mètres au-dessus de la mer.

Vers le milieu de l'espace qui sépare les collines riveraines de l'Èbre et la crête maîtresse des Pyrénées s'élèvent de véritables chaînes de montagnes qui, dans leur ensemble, se développent avec quelque régularité dans le sens de l'ouest à l'est; il faut y voir probablement les restes d'un système montagneux dont les arêtes étaient parallèles à celles des Pyrénées, mais que les eaux ont diversement rompu et même partiellement déblayé. Les roches crayeuses qui constituent principalement la masse de ces montagnes n'ont pas opposé d'obstacle insurmontable aux eaux pyrénéennes qui descendent en abondance et d'une pente fort inclinée. Toutefois la résistance des rochers a été suffisante pour forcer les rivières à de nombreux détours et ne leur laisser en maints endroits que d'étroits passages, pareils à de simples fissures de la montagne. Cette région des avant-monts pyrénéens est une des plus pittoresques de l'Espagne, à cause de ses précipices, de ses défilés, de ses cascades; c'est aussi l'une des moins connues: elle attend encore les dessinateurs et les naturalistes qui doivent en révéler tous les mystères.

La plus fameuse et l'une des plus hautes de ces chaînes secondaires qui se développent parallèlement aux Pyrénées est la sierra de la Peña, au nord de laquelle coule, dans une vallée profonde, la rivière qui a donné son nom au royaume d'Aragon. A l'extrémité orientale de cette chaîne, dominant la vieille cité de Jaca, se dresse une superbe montagne de grès, en forme de pyramide, la Peña de Oroel, d'où l'on contemple un immense horizon de sommets et de vallées, des Pyrénées au Moncayo. La région sauvage, en partie boisée de hêtres et de pins, qui forme le centre de ce panorama grandiose est le célèbre pays de Sobrarbe, presque aussi vénéré des patriotes espagnols que les montagnes de Covadonga, dans les Asturies. C'est le lieu sacré pour eux où commença, du côté des Pyrénées, la guerre qui arracha l'Espagne aux Maures. D'après la légende, quelques hommes, échappés à la domination des Arabes, auraient vécu pendant des années dans les grottes et les forêts de la sierra; leur nombre se serait graduellement accru des mécontents et, vers la fin du huitième siècle, un des chefs de bandes, un Basque, du nom d'Arista, aurait attaqué les Maures de la contrée et les aurait battus complètement. Le nom ibérique du nouveau royaume de Sobrarbe, de forme presque latine, permit aux chroniqueurs d'inventer la légende d'un arbre merveilleux qu'Arista aurait vu en rêve et dont les branches ombrageaient tout le territoire conquis par son épée. Les hautes vallées de l'Aragon, du Gallego, du Cinca sont encore connues dans le langage usuel comme le district de Sobrarbe. Dans un des vallons boisés qui s'ouvrent à l'ouest de la Peña de Oroel, on visite aussi la grotte où se serait montrée la vision de l'arbre mystique. Au-dessus de la caverne s'élève un ancien couvent, dont une salle, très-richement ornée de marbres, enferme les restes des anciens rois d'Aragon.

Une rangée de montagnes plus irrégulière que la sierra de la Peña, et s'y rattachant par un seuil élevé, dresse au sud ses pitons en désordre: c'est la sierra de Santo Domingo, dont les contre-forts vont s'abaisser de terrasse en terrasse dans la plaine accidentée des Cinco Villas. A l'est, une étroite coupure où passe le Gallego, sépare la chaîne de Santo Domingo de son prolongement naturel, qui se développe jusqu'à la rivière Cinca sous divers noms, mais que l'on peut désigner dans son ensemble sous l'appellation de sierra de Guara; d'autres chaînes secondaires ou fragments ravinés de chaînons suivent parallèlement la crête principale de la Guara et s'arrêtent également au bord du Cinca. Au delà de ce torrent, les saillies parallèles du sol s'enchevêtrent et se croisent avec les extrémités des rameaux pyrénéens; mais on peut y discerner encore l'orientation de l'ouest à l'est. Plus loin, cette direction moyenne des montagnes redevient tout à fait évidente. Le Monsech, ainsi nommé de la sécheresse de ses ravins calcaires, se continue jusqu'au Sègre avec la régularité d'un rempart de forteresse, quoiqu'il soit percé à angle droit par les deux Noguera, Ribagorzana et Pallaresa. Au nord du Monsech, une chaîne encore plus haute, mais beaucoup moins régulière, est indiquée par les superbes massifs de San Gervas et de la sierra de Boumort. Il n'est pas douteux qu'à une époque géologique antérieure toutes les eaux qui s'amassaient dans les hautes vallées du versant méridional des Pyrénées ne fussent retenues en lacs par la barrière transversale de ces monts secondaires. Les traces de la rupture opérée par les torrents de sortie sont encore visibles à la partie inférieure de ces «conques»; quelques défilés sont aussi étroits, aussi brusquement taillés, aussi coupés de précipices que si l'eau des anciens lacs venait à peine d'entr'ouvrir la montagne pour s'abattre en déluge dans les plaines de l'Ebre.

Un de ces défilés, où le Sègre, quoique fort abondant, passe dans une fissure de roche que l'on pourrait franchir d'un bond, est la seule brèche qui sépare les contre-forts de la sierra de Boumort et ceux de la sierra de Cadi. Cette dernière chaîne doit être considérée géologiquement comme formant un système à part, indépendant des Pyrénées proprement dites. Le sillon oblique formé du côté de l'Espagne par la vallée du Sègre, du côté de la France par le col de la Perche et le cours de la Têt, est la ligne de séparation entre les deux groupes de montagnes. Les Pyrénées se terminent par l'énorme ensemble de cimes qui entoure le val d'Andorre et par les monts de Carlitte, aux immenses plateaux d'éboulis; le Cadi appartient à cette chaîne à peine moins grandiose qui porte à son extrémité française la superbe pyramide du Canigou. Le géant de la partie espagnole de la chaîne, le Cadi, égale probablement ce colosse en hauteur; du sommet principal, aux anfractuosités et aux ravins presque toujours emplis de neige, on voit à ses pieds, comme une mer tempétueuse, tous les monts de la Catalogne aux innombrables vagues.

De la sierra de Cadi et de son prolongement oriental se détachent vers le sud un grand nombre de rameaux secondaires qui s'abaissent par degrés et vont se mêler diversement aux monts du littoral catalan. Cette région, d'accès très-difficile, à cause des murs parallèles de hauteurs qui la parcourent, est fort riche en formations géologiques de terrains siluriens à la craie, et contient en abondance des gisements miniers de fer, de cuivre et même d'or, qui sont partiellement exploités et qui pourraient avoir une réelle importance, si des routes faciles et des chemins de fer pénétraient dans les hautes vallées. La région minière la plus activement utilisée est le bassin houiller de San Juan de las Abadesas, occupant, non loin des sources du Ter, un espace de plus de 32 kilomètres carrés, au milieu de grandes montagnes rougeâtres, aux formes arrondies. Ce dépôt de combustible, richesse future de la Catalogne, ne lui profite actuellement que dans une faible mesure, car tous les transports doivent s'effectuer par charrettes sur de mauvais chemins. Sur le versant occidental du Cadi, d'autres gisements houillers, d'une grande puissance, attendent que l'industrie s'en empare.

Les célèbres roches salifères de Solsona et de Cardona se trouvent aussi dans cette région au milieu des contre-forts de montagnes qui servent de soubassement au massif du Cadi. Une de ces collines, à l'est de Cardona, est une des curiosités de l'Espagne, à cause de la pureté relative du sel qui la constitue. La roche saline, qui s'élève à la hauteur d'une centaine de mètres au-dessus du sol, est tellement déchirée et déchiquetée par les pluies, que ses pyramides, ses pointes, ses fissures, ses crevasses lui donnent l'aspect d'un glacier. Les météores travaillaient naguère plus activement que les carriers à en diminuer le volume; mais, quoique en ruine, l'énorme bloc de sel n'en pourrait pas moins suffire pendant des siècles à la consommation de l'Espagne: on en évalue la contenance approximative à plus de 300 millions de mètres cubes.

La grande variété des métaux qui ont injecté les roches de la contrée est peut-être causée par le voisinage du foyer souterrain des laves. Les seules montagnes volcaniques du nord de la Péninsule se trouvent dans le haut bassin du Fluvia, immédiatement à l'est de la vallée du Ter, et précisément sur la ligne droite qui rejoindrait les massifs d'éruption du cap de Gata, de la Pointe de Hifac et des îlots Columbretes au volcan d'Agde, sur le littoral français. Les volcans de Catalogne, peu élevés d'ailleurs, et percés de cratères partiellement oblitérés où verdoient des restes de forêts, sont épars autour d'Olot et de Santa Pau, sur un espace d'environ 800 kilomètres carrés. De puissantes coulées de lave basaltique, issues de quatorze cratères, s'avancent en promontoires dans les vallées au-dessus des roches qui s'étaient déposées sur la contrée pendant les âges tertiaires: une de ces coulées, qui porte la ville et les vieux murs de Castel-Follit, se dresse en un haut rempart, au confluent même du Fluvia et d'une autre rivière; ses noires colonnades indistinctes, les broussailles qui croissent dans les angles du basalte, l'eau bleue qui ronge la base des piliers, les mulets qui cheminent en longues caravanes sur les cailloux du gué, puis gravissent la route oblique taillée dans la roche, forment un paysage des plus charmants. Les volcans de cette contrée sont probablement en repos dès avant l'époque historique, bien que les chroniques parlent vaguement d'éruptions qui auraient eu lieu à la fin du quinzième siècle. En tout cas, il est certain qu'alors un violent tremblement de terre renversa la ville d'Olot et fit trembler toute la région des Pyrénées orientales jusqu'à Perpignan et Barcelone. Des courants d'air chaud, qui jaillissent çà et là des fissures de rochers et que l'on connaît dans le pays sous le nom de bufadors, témoignent aussi d'un travail qui se continue dans le laboratoire intérieur des laves.

Le système des montagnes du littoral catalan continue exactement celui des côtes de Valence: de chaque côté de la trouée de l'Èbre, les saillies du relief se correspondent par la forme générale, l'orientation, la composition géologique. Sur une largeur de plus de 50 kilomètres, du bord de la mer aux plaines intérieures dites Llanos del Urgel, la contrée est partout fort accidentée; mais les roches d'aspect vraiment montagneux ne commencent qu'en amont de Tortose. Une première chaîne, aux brusques escarpements tournés vers le midi et contournés par l'Èbre à leur base occidentale, se développe parallèlement à la côte; une seconde, puis une troisième chaîne dominée par la «Montagne Sainte» (Mount Sant) et la sierra de Prades, puis encore une quatrième arête se dressent à l'ouest, au delà de la profonde vallée de la Ciurana. Au nord, le défilé de Francoli, où passe le torrent du même nom et qu'utilisent la route et le chemin de fer de Tarragone à Lérida, interrompt à peine ces hauteurs; elles reprennent pour former le massif à la cime bien nommée du Montagut. Un nouveau sillon, où coule le Noya, affluent du Llobregat, coupe encore une fois les monts catalans et limite à l'ouest et au sud la superbe arête de Monserrat, que le Llobregat, le Cardoner et le col de Calaf isolent des autres côtés et montrent ainsi dans toute sa grandeur.

Le Monserrat est de hauteur relativement modeste, quoiqu'il soit bien autrement fameux en Espagne que le pic de Mulhacen et le Nethou, près de trois fois ses supérieurs en élévation et se dressant dans la région des neiges et des glaces persistantes. Mais la «Montagne de la Scie» porte sur une de ses plates-formes, suspendue comme un balcon aux flancs de la roche verticale, les restes d'un couvent qui fut l'un des plus célèbres de la chrétienté; les cardinaux, les papes mêmes venaient le visiter en personne, et Loyola y déposa son épée. D'immenses trésors, dont une partie servit fort à propos à payer les frais de la guerre d'Indépendance, étaient contenus dans les coffres du sanctuaire. De nos jours, le Monserrat a perdu de son prestige comme lieu sacré, mais il est devenu pour les géologues un des types de montagnes les plus intéressants à étudier, à cause de sa forme et de la nature de ses roches. Bien qu'isolé, le Monserrat se trouve précisément au point de rencontre de trois axes montagneux: au sud-ouest et au nord-est, il se rattache anx monts de la Catalogne, qui se développent parallèlement au littoral; à l'ouest, il se continue vaguement par un renflement du sol qui va rejoindre le Monsech et la sierra de Guara; enfin, au nord, des massifs et des chaînons latéraux, appartenant comme lui à l'époque nummulitique, le relient à la sierra de Cadi. Il est composé d'un conglomérat de cailloux calcaires, schisteux, granitiques, empâtés dans une argile rougeâtre et provenant d'anciennes montagnes démolies par les courants; des galeries et des salles ouvertes par les eaux dans l'épaisseur du mont laissent voir des blocs énormes entassés en désordre et dans l'équilibre en apparence le plus instable. Au sud-ouest et au sud, le Monserrat est flanqué à la base de nombreux monticules; mais, au nord, la paroi formidable s'élève d'un jet, toute hérissée d'aiguilles et rayée de couloirs verticaux. Jadis la montagne était certainement beaucoup plus haute, mais les pluies, les vents, le soleil, la gelée l'ont ainsi découpée en d'innombrables dents et en «colonnes coiffées» portant encore leur pierre terminale en forme de chapiteau. Des ermitages, des ruines de châteaux forts s'accrochent ça et là aux saillies de la montagne, et des escaliers vertigineux en gravissent les couloirs. Du sommet le plus élevé, dit le San Gerónimo, le spectacle est admirable: des grands massifs des Pyrénées aux îles Baléares on contemple un horizon de 350 kilomètres de large.

De l'autre côté de l'abîme formé à la base de la puissante muraille par la vallée du Llobregat, les hauteurs atteignent au Monseñ, pilier de granit qui a redressé les craies environnantes, une élévation plus considérable que celle du Monserrat. A l'exception des marais de l'Ampourdan, ancien golfe comblé par les alluvions, tout cet angle extrême de la Catalogne, entre la mer et les Albères, est couvert de collines en chaînes et en massifs, dont les plus hardies, entre autres la Madre del Mount, portent aussi sur leurs escarpements des églises de pèlerinage très-fréquentées. Une série de collines, disposée en chaîne, longe la côte des deux côtés de Barcelone, et par ses promontoires et ses vallons aux plages sablonneuses donne au littoral l'aspect le plus pittoresque et le plus varié. Le dernier de ces petits massifs est une protubérance de granit qui forme la pointe orientale de l'Espagne et la borne méridionale du golfe du Lion: c'est la sierra de Rosas, jadis vénérée des Grecs. Là, sur un des sommets les plus en vue, s'élevait un temple de Vénus, remplacé depuis par le monastère de San Pedro de Roda, que n'habitent plus les religieux, mais que les matelots saluent toujours de loin pour conjurer les caprices du vent. La roche la plus avancée du massif, le cap Creus de nos cartes, est l'ancien Aphrodision, aux écueils peuplés de polypes coralligènes [184].

[Note 184: Altitudes diverses du bassin de l'Èbre, au sud des Pyrénées:

AU SUD DE L'ÈBRE.

Sierra de San Just 1513 mètres. Pico de Herrera 1306 » Pico de Almenara 1429 »

ENTRE L'ÈBRE ET LE SÈGRE.

Peña de Oroe 1,769 »

ENTRE LE SÈGRE ET LA MER.

Sierra de Cadi 2,900 » Monsant 1,071 » Montagut 840 » Monserrat 1,237 » Monseñ 1,608 » Madre del Mount 1,224 » ]

Dans son ensemble, le bassin de l'Èbre est un des plus géométriquement réguliers que présente la surface terrestre. Il a la forme d'un triangle dont la base repose sur les monts de la Catalogne, tandis que la pointe se trouve près de l'océan Atlantique, dans les Pyrénées cantabres. Les arêtes, faiblement sinueuses, qui limitent de toutes parts cet espace de plus de 80,000 kilomètres carrés, sont fort inégales en hauteur, mais elles offrent entre elles cette ressemblance, d'avoir des noyaux granitiques, sur lesquels les formations postérieures, jusqu'aux alluvions récentes, se sont successivement déposées en retrait, à mesure que se comblait la mer intérieure. L'Èbre serpente au fond de la dépression médiane du bassin, en maintenant, malgré tous ses méandres, une direction exactement perpendiculaire au rivage de la Méditerranée où il doit aboutir: par la régularité de son cours presque inflexible, il s'accorde parfaitement avec la forme géométrique de son bassin. Mais, en approchant de la barrière que lui opposent les monts de la Catalogne, il faut qu'il se ploie et se reploie en sinuosités nombreuses, avant de trouver une issue pour gagner la mer.

La source de Fontibre (Font d'Èbre), dans une haute vallée des Pyrénées cantabres, commence fièrement le fleuve par une masse d'eau considérable, à laquelle se mêlent les neiges fondues de la Peña Labra, de la sierra de Isar et d'autres montagnes. Près de Reinosa, l'Èbre semble hésiter dans son cours; un seuil bas, qui peut-être lui servait jadis de lit vers le golfe de Gascogne, s'ouvre dans la direction du nord, mais le fleuve, tournant brusquement au sud, puis à l'est, coupe, de défilé en défilé, divers massifs de hauteurs qui jadis s'élevaient en travers de sa vallée. Il se grossit dans sa course de plusieurs rivières que lui envoient les Pyrénées, la sierra de la Demanda, le massif d'Urbion; mais il ne prend vraiment l'aspect d'un fleuve qu'à sa sortie des plaines de Navarre, où le Cidaco et l'Alhamá, du côté méridional, l'Ega et l'Aragon doublé par l'Arga, du côté septentrional, viennent unir leurs eaux dans le lit commun. Ainsi que le dit le proverbe:

_Arga, Ega, Aragon Hacen al Ebro varon._

Ce sont ces rivières qui font le fleuve. L'Èbre est désormais assez fort pour fournir de l'eau en abondance aux canaux latéraux qui s'y alimentent en aval de Tudela. A gauche, le canal de Tauste répand la fertilité dans les campagnes jadis infertiles qui s'étendent au pied des Bardenas; à droite, le canal Impérial, qui sert à la fois à la navigation et à l'irrigation des champs, accompagne le fleuve jusqu'à Saragosse; en temps ordinaire, il ne roule pas moins de 14 mètres cubes d'eau par seconde: c'est près de la moitié de la portée du Guadalquivir, dans la saison des «maigres». Malheureusement, une grande partie de l'eau, de même que celle du canal de navigation creusé en aval de Saragosse, se perd dans les fissures du terrain calcaire.

Dans les plaines mêmes de l'Aragon, l'Èbre reçoit de droite et de gauche d'autres rivières qui compensent les saignées des canaux d'arrosage. Du versant des plateaux du sud lui viennent le Jalon, accru du Jiloca, le Huerva, l'Aguas, le Martin, le Guadalope; des avant-monts pyrénéens du nord descend l'Arba, tandis que des grandes Pyrénées elles-mêmes s'élance le Gallego; mais de tous les cours d'eau du bassin le plus important est le Sègre, uni au Cinca. En moyenne, l'Èbre, épuisé par les emprunts des cultivateurs riverains, a beaucoup moins d'eau que ce déversoir où s'épanche tout le surplus de la masse liquide tombée sur le versant méridional des Pyrénées, entre le groupe du mont Perdu et celui de Carlitte. A l'époque des crues annuelles, le flot que roule le Sègre arrête complétement le cours de l'Èbre et fait refluer ses eaux en sens inverse du courant. Si le Sègre coulait dans l'axe de la plaine d'Aragon, c'est lui qui mériterait de donner son nom au tronc commun du fleuve; mais, par une étrange disposition, caractéristique de ce bassin triangulaire aux limites rectilignes, le Sègre s'épanche précisément à angle droit de la dépression centrale des plaines et longe la base même des montagnes qui forment l'un des côtés de la grande figure géométrique.

Immédiatement en aval de la jonction, le Sègre et l'Èbre réunis commencent leur trouée à travers les chaînons parallèles de la Catalogne. Du confluent à la mer, la pente totale est de 56 mètres sur un espace développé de plus de 150 kilomètres, mais le fleuve a nivelé son lit de manière à faire disparaître les cascades et les rapides. Les matériaux produits par ce grand travail de déblayement se sont déposés dans la mer en dehors de la ligne normale du rivage. Le delta de l'Èbre s'avance de 24 kilomètres dans la Méditerranée, et ses terres basses, couvertes de salines, de lagunes, de fausses rivières, s'étendent sur près de 400 kilomètres carrés. Il est vrai que du côté du sud les alluvions de l'Èbre trouvent un point d'appui dans les bas-fonds qui se dirigent vers le groupe des Columbretes: saisis par le courant qui porte au sud et au sud-ouest, les troubles se déposent surtout de ce côté; ainsi s'est formée la flèche de sable qui rattache aux terres marécageuses du delta l'île élevée de Punta la Baña et qui protège le port des Alfaques. C'est dans ce port de refuge, en grande partie vaseux comme le «Puerto del Fangal», à l'extrémité septentrionale du delta, que s'ouvre la bouche artificielle de l'Èbre, formée par le canal de San Carlos de la Rapita, que l'on a creusé à travers les terres basses; il a 14 kilomètres de longueur et sa pente est rachetée par trois écluses. C'est en vain qu'on a essayé de le faire servir à la grande navigation. Les digues latérales de l'embouchure n'ont pas empêché la formation d'une barre qui arrête les bâtiments à l'entrée. De même, les bouches naturelles, entourant la petite île de Buda, sont inaccessibles aux navires, à cause de leurs barres inconstantes, recouvertes d'une eau peu profonde.

Si l'étude géologique du delta de l'Èbre avait été faite d'une manière complète, si des sondages avaient déterminé le volume précis des terres alluviales jusqu'à la roche sous-jacente, et que l'accroissement annuel de la masse fût parfaitement connu, on pourrait tenter d'évaluer approximativement le nombre des siècles écoulés depuis le jour où le lac intérieur commença de se vider dans la mer par le courant de l'Èbre. D'ailleurs, les empiétements du delta diminueront d'année en année, et depuis le commencement du siècle ils ont déjà diminué, en proportion des progrès accomplis par les cultivateurs dans l'irrigation de leurs campagnes. Le débit moyen de l'Èbre n'est plus que la moitié, d'après Antonio de la Mesa, de ce qu'il était naguère, et il ne cessera de se réduire si toutes les améliorations projetées se réalisent. Déjà, pendant une grande partie de l'année, plusieurs de ses affluents sont épuisés en entier par les canaux d'arrosage et n'atteignent pas le lit majeur du fleuve; mais les grands tributaires pyrénéens ont encore une masse d'eau considérable qui va se perdre dans la mer et dont chaque flot pourrait faire germer des moissons dans les steppes riverains. L'Arga devrait fertiliser le sol des Bardenas et le district des Cinco Villas: l'eau surabondante du Gallego, de l'Isuela, du Cinca semble destinée à entourer la sierra de Alcubierre d'un réseau de cultures; le Sègre surtout tient en réserve dans ses eaux torrentueuses la fécondité future des Llanos del Urgel, encore bien incomplétement utilisés. D'énormes capitaux, confiés à des spéculateurs sans probité, ont été gaspillés à ces diverses entreprises; mais, en dépit de ce mécompte, il faudra se remettre à l'ouvrage pour employer le faible excédant de pluie qui reste encore sans emploi dans le bassin de l'Èbre. Tôt ou tard le grand fleuve, de même que les autres cours d'eau de la Catalogne, le Llobregat, le Ter, le Fluvia, ressemblera aux rivières de Valence, dont chaque-goutte est utilisée et se change en séve et en fruits [185].

[Note 185:

Superficie du bassin de l'Èbre 83,500 kilom. carrés. Pluies moyennes dans le bassin, par mètre de surface 0m,500 Débit de crue 5,000 mètres cubes. » moyen 100(?) » » » d'étiage 50 » » Écoulement moyen par mètre de surface 0m,037 Proportion de l'écoulement à la précipitation 1,14(?) ]

La richesse exubérante des campagnes irriguées témoigne de la bonté du sol dans la Catalogne et l'Aragon. Même des terrains naturellement saturés de substances salines, comme ceux des environs de Saragosse, ont été transformés en d'admirables jardins fournissant des légumes et surtout des fruits exquis. Sur le littoral catalan, des plantes tropicales, des agaves, des cactus, et çà et là, au sud de Barcelone, quelques palmiers étalant leurs éventails au pied des roches rappellent encore les beaux paysages du midi de la Péninsule. Dans le bassin de l'Èbre, la transition s'opère graduellement entre la nature presque africaine de Murcie et de Valence et l'âpre climat des plateaux et des montagnes; mais nulle part, si ce n'est au bord immédiat des rivières, l'eau n'est en quantité suffisante. Dans certaines régions des montagnes on voit des maisons haut perchées, dont les murailles sont rouges à cause du vin qui a servi à en délayer le mortier: après une bonne vendange, il est plus économique d'aller puiser dans le cellier le liquide nécessaire que de chercher au loin dans quelque vallée profonde, et par des chemins difficiles, une eau précieuse, plus utilement employée à l'irrigation des champs. Arrêtés par les montagnes et les plateaux inclinés des Castilles, les vents d'ouest n'apportent aucune humidité dans la cuvette au fond de laquelle coule l'Èbre; les vents humides du nord-ouest, qui soufflent de la mer Cantabre, sont aussi partiellement arrêtés par les monts de la Navarre. Quant à ceux qui proviennent de la Méditerranée, ils n'arrosent que le versant oriental des montagnes de la Catalogne et n'entrent que par un petit nombre de brèches dans les plaines de l'Aragon.

Cette pénurie d'eau fluviale est un grand désavantage pour certaines régions du bassin de l'Èbre. On y voit de véritables déserts, qui n'ont rien à envier à ceux de l'Afrique: tout y manque, eaux courantes, cultures, prairies et forêts. La plus grande partie des Bardenas, entre l'Aragon et l'Arba; les Monegros, que limitent l'Èbre, le Sègre et le Cinca; les terrasses de Calanda, au sud de l'Èbre et à l'ouest du Guadalope, sont les plus vastes et les plus inhabitables de ces déserts. Dans ces solitudes, et à un moindre degré dans toute la dépression des plaines aragonaises, le climat a les inconvénients extrêmes; il est alternativement très-froid et très-chaud, non-seulement de l'été à l'hiver, mais encore clans une même saison; malgré le voisinage de la mer, le climat est tout à fait continental. La rareté de la végétation, la couleur blanchâtre des terres qui laissent rayonner la chaleur du jour, la proximité des montagnes neigeuses donnent au climat d'hiver une singulière âpreté; par contre, les chaleurs estivales sont fréquemment intolérables: on étouffe dans cette cavité où les vents marins ne pénètrent que rarement, par bouffées inégales, et où des roches éclatantes de lumière répercutent partout les rayons du soleil. Sur les côtes de la Catalogne, le vent chaud, fatal à la végétation, malsain pour les hommes, n'est pas celui qui souffle d'Afrique; c'est le vent qui vient de traverser les plaines brûlantes de l'Aragon.

Grâce aux eaux de la Méditerranée qui baignent ses rivages, aux brises marines qui lui apportent les pluies, l'air salin, l'égalité de température, la Catalogne jouit d'un bien meilleur climat que l'Aragon. C'est là un des contrastes qui, avec les autres différences géographiques et les diversités d'origine, d'alliances, de parenté, de commerce, ont donné aux deux contrées limitrophes une individualité distincte [186].

[Note 186:

Saragosse. Barcelone.

Température moyenne (treize années) 16° 17°,20 Extrême de chaleur 41° 31° » de froid -7°,8 0°,1 Écart 48°,8 30°,9 Pluie 0m,347 0m,400 ]

Sans chercher à connaître l'impossible, c'est-à-dire la filiation des peuplades aborigènes et de provenance étrangère qui peuplaient avant l'histoire écrite la vallée de l'Èbre et les monts de la Catalogne, il est certain que la contrée maritime est celle qui a reçu dans sa population le plus d'éléments divers. La mer devait lui amener des colons de tous les peuples navigateurs, tandis que d'autres visiteurs, hostiles ou pacifiques, devaient arriver du sud par le chemin naturel des plages ou du nord par les cols peu élevés des Albères. Aussi, Carthaginois et Phéniciens, Grecs et Massiliotes, Romains, Arabes, Normands, Français, Provençaux, venus par mer ou par terre, se sont-ils successivement mêlés aux habitants de la Catalogne. L'Aragon, terre continentale inconnue des marins et défendue contre les immigrations du nord par un rempart de rochers et de neiges, devait conserver beaucoup plus la pureté relative de ses peuples; mais, par contre, les conquérants qui réussissaient à s'emparer du pays, devaient s'y établir fortement, sans crainte de nouveaux arrivants qui réussissent à les déloger. Quand les Maures s'emparèrent de l'Aragon, ce fut pour longtemps. Barcelone était déjà libre depuis trois siècles lorsque les Sarrasins tenaient encore dans Saragosse. Comparé à la Catalogne mobile et changeante, l'Aragon représente la solidité et la durée.

Considérés en masse, les habitants de la vallée de l'Èbre sont d'un orgueil un peu agressif, d'une hauteur froide et dédaigneuse, d'une grande paresse d'esprit: ils sont routiniers et superstitieux; mais ils ont une singulière force de volonté, et par leur vaillance font honneur à leurs ancêtres les Celtibères. Ces beaux hommes à la forte carrure, que l'on voit cheminer derrière leurs ânes, la tête entourée d'un mouchoir de soie et la taille serrée par une ceinture violette, sont toujours prêts à se battre. Encore à la fin du siècle dernier, il était de coutume entre villages ou confréries d'en venir aux mains pour le seul plaisir de lutter et de montrer sa bravoure: ce combat, qui ne se terminait point sans mort d'hommes, était ce qu'on appelait la rondalla, mot qui s'applique aujourd'hui aux concerts des chanteurs en plein vent. Dans les petites choses, les Aragonais apportent le même entêtement que dans les grandes. Ainsi que le dit le proverbe: «Ils enfoncent des clous avec leur tête!» Hommes et femmes doivent à cette énergie de résolution une fermeté de traits qui, pour un grand nombre, s'allie avec une véritable beauté.

Les premiers siècles de la lutte des Aragonais contre les Maures ne furent qu'une guerre incessante pendant laquelle chaque montagnard jouait noblement sa vie. Les rois n'étaient alors que des «premiers parmi des pairs», et ceux-ci d'ailleurs avaient pris les plus grandes précautions pour que le pouvoir du souverain fût toujours contrôlé. Un grand juge national, responsable lui-même, surveillait le roi et l'obligeait à respecter les privilèges de ses sujets; dans les cas graves de violation des lois, il le faisait même arrêter et garder à vue. On a beaucoup admiré, et à bon droit, la fière parole que le grand justicier d'Aragon était chargé de prononcer devant le roi agenouillé, lorsque celui-ci venait prêter le serment de gouverner selon la loi: «Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous vous faisons notre roi et seigneur, afin que vous gardiez nos fors et libertés. Sinon, non!» Il est vrai que peu à peu le justicier en vint à parler, non point au nom du peuple, mais seulement comme représentant des «riches hommes». Les fors que le roi jurait de maintenir finirent par n'être plus que des privilèges de la noblesse. Quand on n'eut plus besoin d'eux pour la lutte, les marchands, les artisans, les laboureurs, se trouvèrent en dehors du droit; ils n'avaient aucune liberté que rois, justiciers ou nobles fussent tenus de respecter, et quand on daignait s'occuper d'eux, ce n'est qu'indirectement, par l'entremise des «universités» ou corps municipaux.

Quoique la constitution du royaume d'Aragon fût donc bien éloignée d'être républicaine, pourtant elle contrôlait le pouvoir royal avec tant d'efficacité, que les souverains tentèrent fréquemment de s'en débarrasser à tout prix. Enfin, Philippe II réussit à faire pénétrer secrètement des troupes en Aragon; le grand justicier fut arrêté inopinément et sa tête tomba sur une place de Saragosse devant la foute atterrée. Ce n'est pas tout: le roi, profitant de la consternation générale, fit réunir au milieu de son armée, campée à Tarazona, de prétendus États qui votèrent la peine de mort contre tout homme poussant le «cri de liberté». Au commencement du dix-huitième siècle, ce qui restait de l'ancien appareil des institutions locales fut définitivement supprimé et l'Aragon perdit toute autonomie pour devenir une simple «capitainerie générale» de la couronne de Castille. Le pouvoir central a pu se féliciter de ce résultat, mais les populations elles-mêmes, privées de tout ressort d'initiative, ont été par ce fait condamnées à rester dans une véritable barbarie intellectuelle. A bien des égards, l'Aragon de nos jours est moins avancé, même en civilisation matérielle, qu'il ne l'était au treizième siècle, la grande époque de sa prépondérance politique dans le bassin de la Méditerranée occidentale.

Les Catalans ne sont guère moins contents d'eux-mêmes que les Aragonais; les hommes des plateaux, les bergers surtout, auxquels de vieilles traditions assurent la noblesse, aiment à vanter leur descendance; mais leur orgueil se rapproche fort de la vanité, car ils sont abondants en paroles. Ils sont aussi loquaces que leurs voisins sont silencieux; ils crient beaucoup, s'insultent volontiers, mais rarement ils en viennent aux mains. Leur caractère a, dit-on, moins de solidité que celui des Aragonais; cependant ils résistèrent encore plus longtemps pour le maintien de leurs libertés provinciales. Plus éloignés du plateau des Castilles, plus nombreux et, par conséquent, plus assurés de leur force, aguerris contre le danger par unu périlleuse navigation sur des mers aux tempêtes soudaines, ils ne pouvaient tolérer que des ordres leur fussent donnés par ces Castillans qu'ils méprisent. Peu de villes ont été plus souvent assiégées que Barcelone; bien peu, même dans cette héroïque Espagne, se sont plus vaillamment défendues; souvent même elle a réussi, par ses seules forces, à faire lever le siège. Les guerres civiles, qui, sous divers drapeaux, ensanglantent si fréquemment les rues de Barcelone et de ses faubourgs, ainsi que les défiles des montagnes environnantes, ont encore presque toutes pour cause principale ce vieil instinct d'indépendance catalane auquel le gouvernement de Madrid ne sait point faire sa part. Naguère les Castillans de vieille roche avaient un mot pour flétrir leurs compatriotes du nord de l'Èbre: ils les appelaient «Catalans rebelles»; ceux-ci, de leur côté, acceptaient ce terme, non comme un opprobre, mais comme un titre de gloire.

Il est aussi un mérite qu'ils s'attribuent et que nul ne peut leur contester, celui d'une grande âpreté au travail. Non-seulement les Catalans ont changé en beaux jardins les vallées arrosables tournées vers la mer, ils ont aussi attaqué les pentes arides des montagnes et forcé la pierre triturée, mêlée aux terres apportées de la plaine, à nourrir leurs vignes, leurs oliviers, leurs céréales. Ainsi que le dit le proverbe: «Le Catalan sait faire du pain avec des pierres.» Cependant, l'agriculture ne suffisant pas à l'alimentation de la population surabondante, il a fallu que celle-ci se tournât vers l'industrie et elle l'a fait avec la plus grande ardeur. Barcelone, ses faubourgs, les villes de la banlieue et de tout le littoral avoisinant ont de nombreuses manufactures où l'on met en oeuvre les fibres du coton, les laines et d'autres textiles, les fers, les bois, les peaux, les ingrédients chimiques de toute espèce. Il y a un demi-siècle environ que l'industrie cotonnière a pris pied en Catalogne, et depuis cette époque Barcelone a gardé sa prééminence et presque le monopole dans ce domaine du travail national[187]. Avant le commencement de la série de révolutions que traverse actuellement l'Espagne et dont la Catalogne a tout particulièrement souffert, la province de Barcelone possédait à elle seule les deux tiers des machines à vapeur de toute la Péninsule; elle avait mérité le nom de Lancashire espagnol. D'ailleurs la guerre civile n'a fait que ralentir le travail, sans le suspendre; Barcelone est restée le grand atelier où l'Espagne se fournit de tous les produits de l'industrie moderne. Le rôle d'intermédiaire qui appartenait aux populations de la Catalogne avant la guerre des Albigeois, leur a été rendu sous une autre forme. Alors elles propageaient en Espagne la langue et la civilisation provençales; de nos jours elles lui transmettent le mouvement industriel de la France. Il est d'autant plus étonnant que Barcelone n'ait point encore avec l'État limitrophe de communications rapides pour la rattacher à la France. Elle n'a toujours que les «routes humides» de la mer et une seule grande route, souvent difficile à suivre quand les torrents du littoral sont débordés. Pourtant le chemin de fer futur de Geroua à Banyuls n'est pas un de ceux qui demandent de très-grands travaux d'art pour la la traversée des montagnes; le mur peu élevé des Albères est le seul obstacle qui sépare du réseau continental la capitale industrielle et commerciale de l'Espagne.

[Note 187: Industrie cotonnière de la Catalogne, en 1870:

Valeur du capital fixe.............. 150,000,000 fr. Manufactures........................ 700 Ouvriers (hommes, femmes, enfants).. 104,000 Broches............................. 1,200,000 Production des fils................. 17,500,000 kilogr. Tissus.............................. 200,000,000 mètres. ]

Les Catalans de la Péninsule, de même que ceux des Baléares, émigrent volontiers; très-âpres au gain et fort habiles à manier l'argent, ils vont dans les diverses provinces de l'Espagne utiliser les ressources que les habitants eux-mêmes ne savent pas exploiter: toutes les villes des plateaux de l'intérieur ont leurs Catalans qui s'essayent à faire fortune et y réussissent presque toujours. Dans mainte province de l'Espagne le mot de «Catalan» est synonyme de marchand, de boutiquier, d'industriel. Aux Philippines, à Puerto-Rico, à Cuba, les colons de Catalogne sont également en nombre considérable et se distinguent par leur zèle extrême à s'enrichir. Aussi les créoles blancs et noirs, qui voient en eux des rivaux ou des maîtres, les regardent-ils avec un sentiment d'aversion profonde. C'est parmi les Catalans qu'ont été recrutés en grande partie ces «volontaires de la Liberté» qui ont combattu avec tant d'acharnement et parfois tant de férocité pour maintenir les Cubanais dans la servitude politique et les noirs dans l'esclavage.

Les villes de l'Aragon et celles de la Catalogne présentent le même contraste que leurs populations. Les premières, plus clair-semées, ont un aspect grave, solennel, sombre même; les secondes, plus pittoresquement situées pour la plupart, sont, en général, affairées et joyeuses. Elles renouvellent plus fréquemment leurs édifices; tandis que leurs soeurs de l'Aragon représentent encore le moyen âge, elles appartiennent au monde moderne.

Zaragoza, la Colonia Caesaraugusta des Romains, la Saragosse des Français, occupe une position naturelle des plus heureuses. Elle se trouve presque au milieu géométrique de la plaine de l'Aragon, au confluent de l'Èbre et de deux tributaires, dont l'un, fort important, le Gallego, lui apporte directement l'eau froide versée par les sources du mont Perdu. A une vingtaine de kilomètres en amont, l'Èbre reçoit le Jalon, la rivière la plus abondante du versant méridional et celle qui ouvre les grands chemins d'accès vers le plateau des Castilles et les bassins du Júcar et du Guadalaviar. Ainsi Saragosse est au point de croisement de toutes les routes naturelles de la contrée, et les voies artificielles ont dû forcément y aboutir.

Comme les cités de l'Andalousie, Saragosse a son alcázar mauresque, l'Aljaferia, qui fut naguère un palais de l'Inquisition et qui sert maintenant de caserne. Un autre monument curieux est la fameuse tour penchée qui date du commencement du seizième siècle; elle est inclinée de plus de 3 mètres, à peu près autant que la tour de Pise, et, par la grâce de son architecture, l'élégance et le bon goût de ses ornements, elle mériterait d'être considérée comme le plus bel édifice de ce genre, si elle n'était déparée par un clocher à double ventre du plus mauvais style. Saragosse se vante aussi de sa promenade du Coso et des allées ombreuses qui longent ses trois rivières; mais, amoureux de la gloire comme ils le sont, les habitants tiennent surtout pour leur cité au renom de «ville héroïque», et certes ils ont bien le droit de revendiquer ce titre pour elle. Le siége qu'elle soutint, en 1808 et en 1809, contre toute une armée française, témoigne à jamais de la vaillance des Saragossais. Du reste, il s'agissait pour eux, non-seulement de défendre leurs foyers, mais aussi de sauver la patronne de la cité, la «Vierge du Pilier» (Virgen del Pilar), dont la statue magnifiquement ornée se dresse dans la cathédrale sur un pilier d'argent massif. La Vierge l'avait dit elle-même:

Elle ne veut pas être française, Elle veut être capitaine De la troupe aragonaise!

Aussi, pour accomplir la volonté sacrée, la «ville préférée de Marie» se défendit-elle rue par rue, maison par maison, avec un acharnement dont les annales des peuples offrent peu d'exemples. Encore de nos jours, on célèbre des courses de taureaux en l'honneur de la Vierge du Pilier; en 1875, 43 taureaux furent tués en un seul jour.

Saragosse a percé quelques rues droites et de larges boulevards dans l'ancien dédale de ses ruelles tortueuses, mais les autres villes des provinces aragonaises ont gardé leur physionomie d'autrefois. Dans la haute vallée de l'Aragon, entre les Pyrénées et la sierra de la Peña, Jaca aux maisons grises et lézardées est encore ceinte de ses hautes murailles à tours carrées et dominée par une citadelle; elle fut jadis capitale du royaume de Sobrarbe, mais ce n'est plus qu'une bourgade délabrée, qui serait fort peu connue si elle ne se trouvait au débouché du Somport et dans le voisinage des fameux couvents de la Peña. A la base des premiers monts, Huesca, capitale de province, est l'antique Osca, dont le nom rappelle celui de la ville française d'Auch et l'ancienne domination des Auskes ou Euskariens. Elle a gardé une certaine importance, grâce à la vaste plaine irriguée qui entoure sa colline; on y voit une riche cathédrale ayant remplacé une mosquée, des couvents déserts, un palais des rois d'Aragon changé en université et les débris d'une enceinte, jadis flanquée de quatre-vingt-dix-neuf tours. Barbastro, située dans une position analogue à celle de Huesca, non loin du Cinca, est restée comme Jaca une ville du moyen âge; elle communique maintenant avec la France, par la route carrossable du Somport.

Dans la partie méridionale du bassin de l'Èbre, en aval du confluent du Jalon et du Jiloca, la ville arabe de Calatayud, la deuxième cité de l'Aragon en importance commerciale, et l'héritière de la Bilbilis des Ibères, qui s'élevait sur les pentes d'une montagne voisine, possède encore un faubourg composé en entier de masures et de trous nauséabonds, où gîte toute une population de mendiants faméliques. Enfin Teruel, le chef-lieu du Maeztrazgo et dominant le cours du Guadalaviar, a tout à fait l'aspect d'une place forte du moyen âge, avec ses murs crénelés, ses tours, ses portes fortifiées: on croirait voir Avila ou Tolède. La tour arabe de son église est une des principales curiosités de «l'Espagne inconnue»; son aqueduc, du seizième siècle, qui traverse une vallée sur un pont de 140 arcades, est une œuvre remarquable.

Plusieurs villes de l'intérieur de la Catalogne sont aussi d'apparence fort antique, et dans le nombre il en est de tout à fait délabrées et qui resteront telles, tant que des moyens de communication faciles ne les rattacheront pas au reste de l'Espagne. Ainsi la «fière Puycerda», qui, du haut de sa colline, située sur la frontière même de France, domine une telle plaine, jadis lacustre, parcourue par le Sègre, n'est guère qu'un amas de masures entouré de remparts. La Seu d'Urgel, bâtie également au bord du Sègre, dans une «conque» des plus fertiles qu'arrose aussi l'Embalira d'Andorre, est sans doute un point militaire fort important à cause des vallées que commande sa forteresse; mais ses rues immondes, ses maisons d'aspect sordide, ses murs en pisé que ravine la pluie, ne peuvent qu'inspirer un véritable dégoût. Aucune route de voitures n'a forcé encore les défilés inférieurs par lesquels s'enfuient les eaux du Sègre vers Balaguer et Lérida.

Cette dernière ville, plus ancienne que l'histoire même de l'Espagne, a toujours eu un rôle considérable comme place romaine, arabe ou chrétienne, à cause de sa position militaire sur le Sègre, à l'entrée de la plaine de l'Aragon, au débouché des vallées pyrénéennes et des passages des montagnes catalanes. Les plaines voisines ont donc été fréquemment le théâtre de sanglantes batailles entre les armées qui se disputaient la possession du bassin de l'Èbre, et les murs de sa forteresse ont eu à subir de nombreux assauts. Actuellement Lérida est l'étape intermédiaire de commerce entre Saragosse et Barcelone; les magnifiques jardins des environs lui fournissent en outre des ressources propres pour ses échanges avec le reste de l'Espagne, mais elle n'a guère d'autres éléments de prospérité; à moins qu'un chemin de fer transpyrénéen n'en fasse un des grands entrepôts de commerce international, elle semble destinée à rester une ville de troisième ordre.

La pittoresque Tortose, la dernière cité que baigne l'Èbre avant de se perdre dans la Méditerranée, n'est que l'ombre de ce qu'elle fut autrefois quand elle était capitale, d'un royaume arabe. De même que Lérida, elle eut jadis une grande importance stratégique comme ville frontière de la Catalogne et de l'Aragon et comme place forte dominant le passage de l'Èbre. Elle est aussi une étape de commerce entre Barcelone et Valence, et si elle possédait un bon port, nul doute qu'elle ne se reprît à fleurir. Mais les golfes fangeux qui s'ouvrent aux deux côtés du delta de l'Èbre ne sont nullement appropriés à l'établissement de cales et de môles pour l'échange des marchandises. Le havre de los Alfaques offre bien un excellent mouillage aux navires surpris par la tempête; malheureusement ils ne peuvent s'approcher des plages basses, et, comme il a été dit plus haut, le port artificiel de San Carlos de la Rapita, communiquant avec l'Èbre par un canal creusé de main d'homme, mais fort mal entretenu, n'est accessible qu'aux embarcations d'un faible tonnage.

De même que Marseille est le véritable débouché commercial de la vallée du Rhône, de même, à l'époque des Romains, Tarragone était le grand marché maritime du bassin de l'Èbre; grâce à sa situation en face de Rome, de l'autre côté de la Méditerranée, elle était devenue aussi le principal point d'appui de la domination latine dans la péninsule Ibérique; elle possédait des monuments superbes, cirques, amphithéâtres, palais, temples, aqueducs. Sa population était de plusieurs centaines de milliers d'hommes, d'un million peut-être; son enceinte aurait eu plus de soixante kilomètres de tour, et le petit port de Salou, situé maintenant à deux heures de marche au sud-ouest, aurait été compris dans l'ancienne Tarraco des Romains. La ville moderne, «toute jaune sur la roche grise,» est presque entièrement construite de fragments d'édifices ruinés; des inscriptions, des bas-reliefs antiques se montrent ça et là, encastrés dans les maçonneries grossières. Une cathédrale massive, de hautes tours du moyen âge, des murailles à demi renversées, quelques palmiers jaillissant du milieu de la sombre verdure des orangers, un aqueduc en partie romain traversant une plaine de jardins splendides, voilà ce que présente la Tarragone d'aujourd'hui. Il est vrai qu'elle se complète par la ville manufacturière de Réus, qui se trouve à une petite distance dans l'intérieur et qui a très-rapidement grandi depuis le commencement du siècle. C'est dans le voisinage que s'élève le couvent de Poblet, où sont déposées les cendres des rois d'Aragon.

Entre Tarragone, l'antique métropole, et Barcelone, la Barcino romaine nouvelle capitale des contrées de l'Èbre et deuxième cité de l'Espagne, la population se presse en agglomérations nombreuses. On traverse les riches campagnes du Panadès, puis la vallée non moins fertile qu'arrosent les eaux rougeâtres du Llobregat et l'on voit se succéder les villes et les villages qui précèdent les faubourgs de Barcelone. La cité proprement dite est assise au bord de la mer, à la base orientale du rocher abrupt de Monjuich, hérissé de fortifications menaçantes, qui ont plus souvent vomi du fer sur les Barcelonais eux-mêmes que sur leurs ennemis; en outre, une puissante citadelle, égale en surface à tout un tiers de la ville, la surveille du côté de l'est. Pourtant la ville est fort gaie au pied de ces batteries qui pourraient la réduire en cendres. Barcelone se vante d'être en Espagne le lieu par excellence de la joie et du plaisir. Quoique bien inférieure à Madrid en population, elle a plus de théâtres, plus de sociétés dramatiques, de musique et de bals; les représentations théâtrales y sont meilleures, le public plus animé et d'un goût plus délicat. La large promenade de la Rambla ou du «Ravin», ainsi nommée parce qu'elle emprunte le lit d'un torrent qui traversait la ville et que l'on a détourné de son cours, le quai du port ou «muraille de mer» que borde la grande façade de la ville, les allées d'arbres qui séparent Barcelone de la citadelle et de son faubourg de Barcelonette, offrent pendant les belles soirées un aspect vraiment prodigieux par leurs cohues bruyantes, pressées sous les platanes et devant les somptueux cafés. Par sa gaieté, Barcelone est bien la «ville unique» dont parlait Cervantes; elle est aussi le «séjour de la courtoisie et la patrie des hommes vaillants»; mais il serait trop hardi de dire qu'elle mérite également d'être qualifiée de «centre commun de toutes les amitiés sincères».

Barcelone est de beaucoup la cité la plus commerçante de la Péninsule; même en temps de guerre civile, quand on se bat dans les faubourgs, elle garde sa prééminence sur les autres ports espagnols. Elle concentre devant ses quais plus du quart de tous les échanges de la nation; Málaga, la ville maritime qui vient immédiatement après elle par ordre d'importance, n'a pas même la moitié du trafic de la place catalane[188]. Mais le port de Barcelone, parfaitement abrité à l'ouest, au nord et au sud, est exposé aux vents du sud, et précisément un écueil dangereux se trouve dans cette direction à l'entrée du port; en outre, la profondeur de presque tout le bassin est insuffisante, elle n'est en moyenne que de 5 à 6 mètres. Il serait nécessaire de corriger et de compléter l'oeuvre de la nature par de grands travaux d'excavation et d'endiguement, que la pénurie chronique du budget espagnol ne permet guère de mener à bonne fin, mais que les commerçants de la Catalogne devraient terminer eux-mêmes. Les autres ports du littoral sont encore plus mal abrités que celui de Barcelone, mais il serait possible de les garantir des vents et de la houle du large, grâce à des brise-lames que l'on construirait sur des chaînes d'écueils parallèles au rivage. Les longs récifs sont probablement les restes d'un ancien littoral affaissé.

[Note 188: Mouvement des échanges a Barcelone, en 1867: 267,275,000 fr.]

Grande ville de commerce, lieu de rendez-vous de marins, d'industriels et d'étrangers venus de toutes les parties de l'Europe, Barcelone ne pouvait manquer dans ses transformations successives de perdre l'originalité de son architecture. Elle est maintenant une autre Marseille, aux grandes avenues bordées de maisons régulières, et quelques-uns de ses quartiers, notamment Barcelonette, construite à l'orient du port sur une langue de terre en partie artificielle, n'ont pas moins d'uniformité que ceux des villes américaines. Barcelone n'a de monuments curieux que sa cathédrale inachevée, à la haute et sombre nef gothique, et son ancien palais de l'Inquisition, avec ses cachots horribles. Mais dans les environs de la ville, autour de ses faubourgs d'usines et de maisons d'ouvriers, que de charmantes villas dans les creux verdoyants des vallons et sur les escarpements des promontoires! Joyeuse comme elle l'est, Barcelone a semé de ses torres de plaisance tous les coteaux, toutes les plages et les vallées de sa banlieue. Les hauteurs de Sarria sont couvertes de gracieux châteaux, rendez-vous des élégants de la ville. Il n'est guère en Espagne de pays plus charmant que le littoral maritime qui s'étend au nord de Barcelone et de Badalona, aux nombreuses cheminées d'usines jaillissant du milieu de la verdure, et qui se prolonge vers Masnou, Mataró et la rivière de Tordera. Les montagnes projettent dans la mer des promontoires couverts à la cime de pins et de chênes-liéges, cultivés en vignes sur leurs pentes et portant çà et là sur une arête quelque vieux castel ou bien un bourg crénelé; chaque vallée intermédiaire est une campagne bariolée de vergers et de jardins qu'entourent des haies d'aloès; des villes, des villages aux maisons peintes occupent en un faubourg continu le bord semi-circulaire des plages, où sont échouées les barques, où sèchent les filets. Le chemin de fer longe le flot, puis il passe au milieu d'une ville, traverse un bosquet d'orangers, perce en souterrain un cap de rochers, pour entrer de nouveau dans une plaine de verdure et de fruits. C'est un tableau toujours changeant, toujours beau, et fort instructif au point de vue de l'histoire. Du même regard on embrasse, au sommet des collines, des villages peureusement entourés de murs comme s'ils redoutaient encore les corsaires barbaresques, et sur le bord de la mer les libres habitations modernes qui ne craignent plus l'attaque des pirates et s'ouvrent toutes grandes pour le commerce. En maints endroits une même bourgade s'est dédoublée: sur le roc est le vieux nid d'aigle, de alt ou d'amount; sur la plage est l'agglomération moderne, de baix ou de mar.

Dans la province de Barcelone presque toutes les villes imitent la métropole par leur activité manufacturière. Igualada, que domine au nord-est la masse du Monserrat, Sabadell dans son vallon tout rempli d'usines, Tarrasa, la vieille cité romaine, près de laquelle se trouvent les célèbres bains de la Puda, Manresa, étageant ses maisons sur les pentes qui dominent le ruisseau Cardoner, Vich, l'antique cité primatiale de la Catalogne, Mataró, étendant ses faubourgs sur la plage, ont toutes leur spécialité pour la fabrication des draps fins ou grossiers, des toiles, des soieries, des cotonnades, du fil, des rubans, des dentelles, des cuirs, des chapeaux, des faïences, du verre, du papier. L'industrie manufacturière s'est aussi répandue dans la province de Gerona et notamment dans la ville d'Olot, entourée de volcans; mais le voisinage de la frontière française, les habitudes de contrebande, le va-et-vient des armées, la présence de garnisons considérables dans les forteresses de Gerona et de Figueras ont empêché le travail industriel de prendre tout le développement auquel on pouvait s'attendre. Gerona, la Gérone des Français, est célèbre surtout par les nombreux siéges qu'elle eut à subir; Figueras ou Figuières, la première ville espagnole située dans la plaine de la Muga, au débouché du col de Pertus, n'a pas été moins fréquemment prise et reprise, quoiqu'elle possède depuis le siècle dernier une citadelle énorme, d'un pourtour de 2 kilomètres et demi et capable de contenir plus de 20,000 hommes de garnison avec deux années d'approvisionnements. Le petit port fortifié de Rosas, devenu fameux dans les guerres maritimes, n'est plus qu'un village dominé par des murs croulants. Mais du moins en reste-t-il quelque chose, tandis qu'on ne voit pas un vestige de l'antique cité grecque d'Emporion, située de l'autre côté de la baie. Les ruines de cette «Ville du Marché» où vivaient, dit-on, plus de 100,000 habitants, ont été entièrement recouvertes par les alluvions du Fluvia et les laisses de mer. La plage a gardé le nom d'Ampúrias, et la contrée tout entière, l'Ampourdan, porte l'appellation de la ville qui n'est plus[189].

[Note 189: Villes principales de l'Aragon et de la Catalogne avec leur population approximative:

ARAGON.

Saragosse (Zaragoza).... 56,000 hab. Calatayud............... 12,000 » Huesca.................. 10,000 » Teruel.................. 7,000 »

CATALOGNE (CATALUÑA).

Barcelone (Barcelona).. 180,000 » Réus................... 25,000 » Tortose (Tortosa)...... 22,000 » Mataró................. 17,000 » Sabadell............... 15,000 » Manresa................ 14,000 » Tarragone (Tarragona).. 13,000 » Lérida................. 12,000 » Vich................... 12,000 » Badalona............... 11,000 » Igualada............... 10,500 » Olot................... 10,000 » Tarrasa................ 9,000 » Gérone (Gerona)........ 8,000 » Figuières (Figueras)... 8,000 » ]

La crête suprême des monts Pyrénées constitue sur la plus grande partie de son développement la frontière entre l'Espagne et la France; c'est là que les fictions politiques ont fait passer cette ligne idéale qui, suivant les ordres venus de Paris et de Madrid, sépare tantôt de bons amis et alliés, tantôt des ennemis mortels. Toutefois les bornes ne sont point toutes placées sur le faîte. En maints endroits, les sinuosités de la frontière descendent sur l'un ou l'autre versant pour annexer, soit à l'Espagne, soit à la France, des pâturages ou des forêts qui sembleraient devoir appartenir au pays limitrophe. A l'extrémité occidentale de la chaîne pyrénéenne, c'est l'Espagne qui est le mieux partagée; elle possède toute la vallée de la Bidassoa, sur le versant français. A l'autre extrémité des Pyrénées, la France a pris sa revanche, car elle s'est emparée de tout le massif du Canigou et de la haute vallée du Sègre, sur le revers méridional des montagnes de Carlitte. Mais, dans l'ensemble, ce sont les empiétements Espagnols qui l'emportent, chose toute naturelle d'ailleurs, puisque la déclivité la plus douce, et par conséquent la plus facilement accessible, est celle qui regarde le midi. Plus nombreux, plus accoutumés à la vie des montagnes, les pâtres aragonais et basques n'ont pas manqué de s'approprier les pâturages du versant septentrional toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, et, plus tard, les traités internationaux n'ont eu qu'à consacrer les prétentions du plus fort.

Le val d'Aran, au centre même du système orographique des Pyrénées, est une de ces conquêtes que l'Espagne a faites sur la France sans que le sang ait eu à couler. Par le cours de ses eaux, cette vallée semblerait plutôt devoir être française, puisque les deux Garonne y prennent naissance et s'y réunissent en un seul fleuve; mais le défilé de sortie est fort étroit et facile à obstruer; partout ailleurs, les montagnes se dressent en un rempart quadrangulaire couvert de neiges pendant une grande partie de l'année. Jusqu'au dix-huitième siècle, les Aranais avaient le «pas pleinier», c'est-à-dire le droit de commerce librement avec le pays limitrophe; ils jouissaient aussi d'une complète autonomie administrative. Isolés, comme ils le sont, du reste du monde, les douze mille montagnards d'Aran auraient encore plus de droits, s'il est possible, que toute autre population d'Europe, à se constituer en république indépendante.

A l'est d'Aran, un deuxième massif de montagnes, moins nettement limité et s'ouvrant assez largement du côté de l'Espagne, est, du moins de nom, un pays républicain: c'est le val d'Andorre. Ce petit territoire, comparable à la république italienne de Saint-Marin, occupe une superficie d'environ 600 kilomètres carrés, peuplée de près de 6,000 habitants. Sauf les pâturages de la Solana (Soulane), situés sur le versant français, sur la rive gauche de l'Ariége naissante, tout le domaine d'Andorre écoule ses eaux dans le beau gave d'Embalira ou Valira, qui va lui-même s'unir au Sègre, dans la plaine riante de la Seu d'Urgel. Presque toutes les montagnes de la contrée sont devenues arides, et les Andorrans travaillent de leur mieux à les priver encore davantage de la terre végétale qui restait; partout les bûcherons sont à l'œuvre pour faire disparaître des pentes les dernières forêts de pins et de chênes. D'anciennes moraines, privées des arbres qui les consolidaient, se sont ainsi écroulées, et l'une d'elles, située dans le voisinage du bourg d'Andorre, a récemment détruit un hameau qui se trouvait à sa base.

Des traditions, que l'histoire ne confirme point, associaient les origines de la république d'Andorre à une victoire de Charlemagne ou de Louis le Débonnaire sur les Sarrasins, et l'on montre encore des constructions qui leur sont faussement attribuées. Le fait est qu'avant la Révolution française le val d'Andorre n'était point constitué en souveraineté indépendante. Aux origines du régime féodal, le territoire d'Andorre était une seigneurie dépendant du comté d'Urgel et, par conséquent, du royaume d'Aragon. A la suite d'héritages, de procès et de guerres, il fut décidé en 1278 que la vallée serait, au point de vue politique, une simple seigneurie indivise, tenue à titre égal par les évêques de la Seu et les comtes de Foix ou leurs ayants droit: c'est là ce qu'ont établi les recherches de M. Bladé. En 1793, la République française refusa le tribut accoutumé, que l'on cessa de percevoir jusqu'en 1806, puis, en 1810, les Cortès espagnoles abolirent le régime féodal. Andorre prit en conséquence une autonomie distincte, et devint un petit État s'administrant lui-même, mais dépourvu de ce que le droit des gens désigne sous le nom de «souveraineté extérieure». Toutefois les habitants, rendus à eux-mêmes, n'ont cessé de se gouverner suivant les vieilles coutumes féodales, bien différentes de celles que comporterait une république égalitaire telle qu'elle se fonderait de nos jours. Le territoire appartient exclusivement à un petit nombre de familles. La loi du majorat existe; les aînés sont maîtres, et leurs frères puinés, presque assimilés au reste des serviteurs, doivent obéissance au chef de famille et ne jouissent de son hospitalité qu'à la condition de travailler à son profit. Encore en 1842 la dîme s'était maintenue; il fallut l'exemple de l'Espagne monarchique pour la faire disparaître. En réalité, la liberté des montagnards d'Andorre se borne à ne devoir à l'Espagne ni l'impôt du sang, ni les taxes ordinaires, et à pouvoir se livrer impunément à la contrebande. C'est l'importation clandestine des articles de France et du tabac sur les marchés d'Espagne qui fait la principale richesse du pays: récemment, les «souverainetés d'Andorre» ont aussi jugé bon de chercher une autre source de revenus dans la fondation d'une maison de jeu, à proximité d'Ax, sur le versant ariégeois de leur territoire. La principale industrie légitime de la vallée est l'élève des bestiaux; les bergers andorrans mènent en hiver la plus grande partie de leurs troupeaux dans les plaines dites Llanos del Urgel, sur la rive gauche du Sègre. La république possède aussi de petites forges et une fabrique d'étoffes, foulées dans les eaux sulfureuses des Escaldas. Mais cette faible industrie et le commerce ne suffisent pas à nourrir les Andorrans: un grand nombre d'entre eux quittent le pays, avec ou sans espoir de retour.

La république andorrane reconnaît deux suzerains, l'évêque d'Urgel, qui perçoit un tribut annuel de 460 francs, et le gouvernement français, qui touche une somme double. Deux viguiers représentent la seigneurie; l'un, français, est nommé par la France pour une durée illimitée; l'autre, andorran, est choisi par l'Espagne pour une période de trois années; mais, en outre, le gouverneur militaire de la Seu d'Urgel exerce les fonctions de vice-roi. Les viguiers ont le commandement des milices locales et nomment les baillis; ils peuvent faire aussi des lois provisoires en attendant la réunion des Cortès, où ils siégent eux-mêmes avec le juge d'appel, désigné alternativement par l'un et l'autre suzerain, et deux rahonadors ou défenseurs des priviléges andorrans. A la tête de chaque paroisse se trouvent un premier et un deuxième consul, assistés de douze conseillers élus par les chefs de famille. Le conseil général, qui siége au village d'Andorre, est composé des consuls et d'autant de délégués des six paroisses. Mais, en dépit de toutes les fictions d'indépendance, l'Andorre est, en réalité, une partie intégrante de l'Espagne, et les carabiniers ne se gênent nullement pour violer le territoire de la prétendue république. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que les Andorrans dépendent plutôt de l'Espagne que de la France, car, par le langage, même officiel, par le costume et les habitudes, ce sont des Catalans et, pendant six mois de l'année, ils restent complétement séparés du bassin de l'Ariége, tandis que par la vallée de l'Embalira ils peuvent toujours communiquer avec Urgel, chef-lieu de leur diocèse religieux. Du reste, l'avantage immense de ne jamais être troublé par la guerre a permis à la population de dépasser ses voisins d'Espagne par l'instruction et le bien-être. En général, les Andorrans sont intelligents et fins, trop fins même, car leur liberté précaire et l'habitude de la contrebande ont développé chez eux la ruse outre mesure. Ils excellent à prendre un air ahuri quand ils croient leurs intérêts en jeu. Feindre la niaiserie pour éviter ou tendre un piége s'appelle dans les vallées voisines «faire l'Andorran».

La capitale d'Andorre est un village assez propre, situé au-dessous du confluent de la Massane ou Valira del Nort, à peine sorti d'un «grau» ou défilé sauvage, et du Valira del Orien, auquel vient de se mêler le ruisseau thermal sulfureux et ferrugineux de las Escaldas. Mais le village principal de la Vallée est San Julia de Loria, près de la frontière d'Espagne: c'est le grand entrepôt des marchandises de contrebande.

VII

PROVINCES BASQUES, NAVARRE ET LOGROÑO.

Les provinces Basques et le ci-devant royaume de Navarre ne sont en surface qu'une faible partie, à peine la trentième, du territoire de l'Espagne. Ces contrées ne constituent pas non plus une région géographiquement distincte du reste de la Péninsule: à cheval sur les Pyrénées occidentales, elles appartiennent à la fois au bassin du golfe de Gascogne et à celui de l'Èbre; en outre, leurs limites politiques sont bizarrement tracées en lignes sinueuses à travers les vallées et les montagnes; en certains endroits elles sont même compliquées d'enclaves. Néanmoins le pays basque et navarrais doit bien être considéré comme une terre à part dans l'ensemble de l'Espagne. Il est habité dans une grande partie de son étendue par une race distincte, ayant encore gardé son vieil idiome, ses moeurs, ses coutumes politiques. Historiquement, il a eu un rôle tout spécial, non-seulement à cause du caractère de ses habitants, mais aussi en conséquence de sa position sur les frontières de la France, à l'endroit où les monts abaissés permettent les migrations des peuples et le mouvement des armées. D'ailleurs, les populations de la Biscaye et de la Navarre ont pu se suffire à elles-mêmes et développer leurs ressources avec une grande indépendance économique, grâce à la richesse naturelle de leur pays. Par l'ethnologie et l'histoire, ces contrées forment donc un tout distinct, auquel on peut joindre la province de Logroño, appartenant politiquement aux Castilles, mais située sur le versant septentrional du grand plateau, dans le bassin de l'Èbre [190].

[Note 190:

Superficie. Popul. en 1870. Popul. kilom.

Provinces basques: Guipúzcoa 3,122 kil. car. 180,700 hab. 96 hab. Alava 1,885 » 103,300 » 33 » Vizcaya 2,198 » 187,900 » 85 » Navarre 10,478 » 318,700 » 30 » _____________ ____________ _______ 17,683 » Logroño 5,037 » 182,900 » 36 » _____________ ____________ _______ 22,720 » 973,500 » 43 » ]

Dans les provinces Vascongades et la Navarre, les divers systèmes de montagnes, que séparent en aval les plaines de l'Aragon, se rapprochent et s'entremêlent, de manière à former un dédale de monts et de collines rattachant comme un noeud inextricable la chaîne des Pyrénées au plateau des Castilles. Il est fort difficile d'y reconnaître la direction des crêtes principales, à cause de leur faible élévation moyenne au-dessus des hauteurs secondaires, et des cirques, des gorges, des vallées qui découpent les massifs en d'innombrables fragments. Quand on se trouve sur un des sommets d'où la vue peut s'étendre au loin, l'aspect de la contrée est tout à fait celui d'une mer battue par des vents contraires: jusqu'à l'extrême horizon, des vagues inégales, qu'on dirait produites par une sorte de bouillonnement, s'y heurtent et s'y entre-croisent.

La chaîne médiane des Pyrénées n'a plus l'aspect des grandes montagnes dans cette région de son parcours; sa hauteur moyenne n'est plus que d'un millier de mètres. A l'endroit où elle quitte la frontière de France pour entrer dans la Navarre espagnole, le sommet d'Izterbegui et d'autres croupes arrondies, qui s'élèvent à l'angle sud-occidental de la vallée française des Aldudes, arrosée par la Nive, ne sont que de hautes collines, où pas même un rocher ne perce le revêtement de terre végétale, La chaîne se développe d'abord assez régulièrement dans la direction de l'ouest, puis, interrompue par la dépression profonde du col d'Azpiroz, elle perd son nom, en même temps que cette allure normale qui est le caractère distinctif des Pyrénées: c'est là que cesse la chaîne proprement dite. Au delà, les monts qui continuent vaguement le système pyrénéen portent le nom de sierra de Aralar, puis des appellations toutes locales; des seuils, élevés en moyenne de 600 mètres seulement, en font communiquer les deux versants et permettent aux routes et aux chemins de fer d'aller facilement des bords de la mer à la vallée de l'Èbre. Les deux massifs les plus occidentaux de cette partie indécise qui relient les Pyrénées françaises aux Pyrénées cantabres sont la Peña Gorbea, où l'on retrouve le cassis à l'état sauvage, et la sierra Salvada. Ils dominent, le premier à l'est, le deuxième à l'ouest, la dépression d'Orduña, où le Nervion prend sa source, et où serpente en brusques sinuosités le chemin de fer de Bilbao à Miranda de Ebre.

Spotted a typo or a problem in this chapter? Tell us