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Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) (part 2 of 4)

Part 2 of 4 · Élisée Reclus · Public domain text

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Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) (part 2 of 4)

La contrée n'a de plaines d'une certaine étendue que sur les bords de la Save; là, les campagnes basses continuent au sud l'ancienne mer, remplacée par l'Alfold hongrois. Partout ailleurs la surface du pays se hérisse de collines, de rochers et de monts dont les géologues ont à grand'peine exploré le dédale. De toutes ces chaînes, la plus régulière est celle qui continue les Alpes transylvaines à travers la Serbie orientale, au sud des Portes de Fer et du défilé de Kasan. Les strates calcaires se correspondent parfaitement de l'une à l'autre rive, et des deux côtés du fleuve l'arête principale affecte la même direction, du nord-est au sud-ouest. L'élévation moyenne des cimes, d'environ mille mètres, ne diffère pas non plus de part et d'autre. Au nord de cette rangée, dans l'angle formé par les vallées du Danube et de la Morava, s'élèvent un grand nombre d'autres sommets, aux roches calcaires ou schisteuses injectées de porphyre. Ces massifs, qui correspondent aux montagnes métallifères d'Oravitsa, situées en face, de l'autre côté du Danube, sont la grande région minière de la Serbie, et dans plusieurs de leurs vallées, notamment à Maidanpek et à Koutchaïna, on exploite des gisements de cuivre, de fer et de plomb; mais les veines de zinc et d'argent ont été abandonnées. Au sud de la chaîne des Carpathes de Serbie, la vallée du Timok est également riche en métaux et des orpailleurs exploitent encore les sables de ses plages. Peu de vallées sont à la fois aussi fertiles et aussi gracieuses que celle du Timok; surtout le bassin de Knjatchevatz, où se réunissent les premiers affluents de la rivière, se distingue par sa beauté champêtre: les prairies, les vergers sont animés par le flot des eaux courantes, les coteaux sont couverts de pampres, et plus haut s'étend partout la verdure des forêts. Par un contraste soudain, un étroit défilé, creusé par les eaux du Timok, succède à ce charmant bassin. Les armées romaines qui devaient passer dans cette âpre gorge de montagnes pour gagner le Danube, y avaient construit un chemin stratégique. Près du défilé de l'issue, dans le bassin de Zaïtchar, le camp fortifié de Gamzigrad, dont les murailles et les tours de porphyre existent encore dans un état remarquable de conservation, surveillait tous les alentours. Au sud-ouest de cette oeuvre des Romains, se montre à l'horizon une pyramide isolée, bloc crétacé que l'on serait tenté de prendre également pour un travail de l'homme, tant son profil est d'une régularité parfaite. Cette pyramide est le Rtanj, au pied duquel jaillissent les eaux thermales de Banja, les plus fréquentées et les plus efficaces de la Serbie.

La vallée de la Morava et de son bras principal, la Morava bulgare, divise la contrée en deux parties inégales dont les massifs de montagnes n'ont entre eux aucun lien de continuité. À part quelques promontoires, les bords de la Morava offrent partout un chemin naturel ouvert entre le Danube et l'intérieur de la Turquie, et le commerce d'échange, qui tôt ou tard sera centuplé par un chemin de fer, doit nécessairement avoir lieu par cette vallée et par la ville frontière d'Alexinatz. L'ancienne capitale de l'empire de Serbie, Krouchevatz, était située dans une position tout à fait centrale, au milieu d'un bassin de la Morava serbe, mais non loin du défilé de Stalatj, où les deux rivières se réunissent au pied d'un promontoire couronné de ruines. Les restes du palais des tsars serbes s'y voient encore. On dit qu'aux temps de gloire qui précédèrent la funeste bataille de Kossovo, Krouchevatz n'avait pas moins de trois lieues de tour: elle n'est plus aujourd'hui qu'une misérable bourgade.

C'est entre les deux Morava que s'élève le plus fier massif de la Serbie, dominé par le sommet du Kapaonik, point culminant de toutes les montagnes situées entre la Save et les Balkhans. De sa crête nue et rocailleuse, on jouit de l'une des plus belles vues de la péninsule illyrienne; grâce à l'isolement du mont, on voit se développer au sud un immense hémicycle de plaines et de vallées jusqu'aux sommités du Skhar et aux pyramides du Dormitor. Toutefois le Kapaonik lui-même est une montagne sans beauté. Ses roches consistent en granités, en porphyres, et surtout en serpentines, dont l'aspect est des plus tristes là où les pentes ont été déboisées. Les vallées des montagnes serpentineuses sont aussi moins fertiles, moins peuplées, et les habitants, plus chétifs et plus maussades que leurs voisins, sont en grand nombre affligés de goitres.

Au nord du Kapaonik se prolongent, des deux côtés de la haute vallée de l'Ibar, des rangées de montagnes qui, pour la plupart, ont encore gardé leur parure de chênes, de hêtres et de conifères. La plaine de la Morava serbe interrompt ces paysages alpestres par les bassins de Tchatchak, de Karanovatz et d'autres encore, que l'on peut comparer aux campagnes de la Lombardie, tant elles ont de richesse exubérante; mais au nord de la rivière les montagnes se redressent de nouveau, et, continuant la chaîne du Kapaonik, vont former le massif de Rudnik, aux roches crétacées dominées ça et là par des coupoles de granit, aux gorges étroites et tortueuses. Cette région difficile d'accès, et naguère encore complètement couverte de chênes, est la célèbre Sumadia ou «Région des Forêts», qui du temps de l'oppression turque servait de refuge à tous les rayas persécutés et qui depuis, pendant la guerre de l'indépendance, alors que «chaque arbre se changeait en soldat», devint la citadelle de la liberté serbe. C'est dans une de ses vallées que se trouve la petite ville de Kragoujevatz, choisie comme la capitale et la place d'armes de l'État naissant. Elle possède toujours une fonderie de canons alimentée par le combustible houiller du bassin de Tjuprija; maison pareil endroit ne pouvait être un centre naturel que pour une société toujours en guerre; dès que les intérêts majeurs de la Serbie devinrent ceux du progrès industriel et commercial, le gouvernement dut se transférer à Belgrade, cette charmante cité bâtie précisément sur la dernière ondulation mourante des montagnes de la Sumadia. Grâce à sa situation au confluent de la Save et du Danube, sur une colline d'où l'on peut voir au loin les terres marécageuses de la Syrmie incessamment remaniées par les deux fleuves, Belgrade, l'antique Singidunum des Romains, l'Alba Graeca, du moyen âge, est un entrepôt nécessaire de commerce entre l'Occident et l'Orient, en même temps qu'un point stratégique de la plus haute importance.

A l'ouest de la rangée de hauteurs dont Belgrade occupe l'extrémité septentrionale, les riches plaines arrosées par la Kolubara et des coteaux doucement ondulés reposent un peu la vue du spectacle des montagnes et des rochers; mais plus loin, vers la Drina, d'autres cimes calcaires se dressent encore à près de 1,000 mètres et vont rejoindre au sud-est les contre-forts du Kapaonik[51]. Cette partie de la Serbie, découpée dans tous les sens par des vallées rayonnantes et toute hérissée de cimes aux arêtes aiguës, est fort pittoresque. En outre, le pays est embelli par de vieilles ruines et d'anciennes forteresses comme celle d'Oujiza, enfermant tout un versant de montagnes dans un dédale de murailles et de tours. Malheureusement ces fortifications n'ont guère servi à protéger le pays. C'est la terre de Serbie qui a été le plus fréquemment ravagée pendant les guerres de ce siècle; après cinquante années de paix, elle ne se repeuple encore que très-faiblement.

[Note 51: Altitudes de la Serbie:

Kapaonik........................ 1,892 mètres. Stol, au sud des Portes de Fer.. 1,250 » Rtanj........................... 1,233 » Belgrade........................ 35 » ]

Jadis la Serbie était une des contrées les plus boisées de l'Europe; tous ses monts étaient revêtus de chênes. «Qui tue un arbre, tue un Serbe», dit un fort beau proverbe, qui date probablement de l'époque où les rayas opprimés se réfugiaient dans les forêts et où de «saints arbres» leur servaient d'églises; malheureusement ce proverbe s'oublie, et déjà le déboisement est consommé en maint district des montagnes; la roche s'y montre à nu comme dans les Alpes de la Carniole et de la Dalmatie. Quand le paysan a besoin d'une branche ou d'une touffe de feuillage, il abat l'arbre entier; pour alimenter un feu nocturne, les bergers ne se contentent pas d'amasser le bois sec, il leur faut tout un chêne. Après les bergers, la chèvre et le porc sont les deux grands ennemis, de la végétation forestière; un de ces animaux broute les jeunes tiges et dévore les feuilles, tandis que l'autre fouille au pied des troncs et met les racines à nu. Quand un vieil arbre tombe, renversé par la tempête ou coupé par les bûcherons, aucun rejeton ne le remplace. Il est vrai que des lois récentes protègent la forêt contre une exploitation barbare, mais ces lois, rarement appliquées par les communes, sont à peu près sans force. En quelques districts, on est obligé déjà d'importer de la Bosnie le bois de chauffage. La détérioration du climat a été la conséquence naturelle du déboisement à outrance. D'après le récit d'un voyageur anglais du dix-septième siècle, Edward Brown, la Morava était navigable dans la plus grande partie de son cours et de nombreuses embarcations de commerce la remontaient et la descendaient en toute saison. Actuellement la portée de ses eaux est trop irrégulière pour qu'il soit possible d'y organiser un service de batellerie. Peut-être faudrait-il voir dans cette détérioration du régime fluvial un effet du déboisement des montagnes de la Serbie.

En se privant de sa parure de grandes forêts, la Serbie a du moins pu se débarrasser en même temps des bêtes sauvages qui les infestaient; les loups, les ours, les sangliers, nombreux autrefois, ont à peu près disparu de la contrée; ceux que l'on rencontre encore de temps en temps viennent sans doute des forêts de la Syrmie, en passant au fort de l'hiver sur la Save glacée. Un silence étonnant plane d'ordinaire sur les campagnes de la Serbie; les oiseaux chanteurs même y sont rares. Peu à peu les caractères de la faune et de la flore serbes perdent leur originalité. L'introduction des plantes cultivées et des animaux domestiques de l'Austro-Hongrie tend de plus en plus à faire ressembler extérieurement la Serbie aux contrées de l'Allemagne du Sud. D'ailleurs les climats diffèrent peu. Quoique située sous la même latitude que la Toscane, la Serbie est loin de jouir d'une température italienne; le rempart des montagnes de la Dalmatie et de la Bosnie la prive de l'influence vivifiante des vents chauds et humides du sud-ouest, tandis que les vents secs et froids des steppes de la Russie soufflent librement par-dessus les plaines valaques, en longeant la base des Alpes transylvaines. L'acclimatement est assez pénible aux étrangers, à cause des brusques écarts de température[52].

[Note 52:

Température moyenne à Belgrade...... 9° C. Températures extrêmes............... 41° et -16° » Écart............................... 57° » ]

La Serbie ne renferme qu'une faible proportion de tous les Serbes de l'Europe orientale, mais c'est probablement avec raison que les habitants se considèrent comme les représentants les plus purs de leur race. Ce sont, on général, des hommes de belle taille, vigoureux, larges d'épaules, portant fièrement la tête. Les traits sont accusés, le nez est droit et souvent aquilin, les pommettes sont un peu saillantes; la chevelure, rarement noire, est fort abondante et bien plantée; l'oeil perçant et dur, la moustache bien fournie donnent à toutes les figures une apparence militaire. Les femmes, sans être belles, ont une noble prestance, et leur costume semi-oriental se distingue par une admirable harmonie des couleurs. Même dans les villes, quelques Serbiennes ont su résister à l'influence toute-puissante de la mode française et se montrent encore avec leurs vestes rouges, leurs ceintures et leurs chemisettes brodées de perles et ruisselantes de sequins, leur petit fez si gracieusement posé sur la tête et fleuri d'un bouton de rose.

Malheureusement, la coutume du pays exige que la femme serbe ait une opulente chevelure noire et le teint éblouissant d'éclat. A la campagne comme dans les villes, le fard et les fausses tresses sont d'un usage universel; même les paysannes des villages les plus écartés se teignent les cheveux, les joues, les paupières et les lèvres, le plus souvent au moyen de substances vénéneuses qui détériorent la santé. Les plus riches campagnardes ont en outre le tort de faire étalage de leur fortune sur leurs vêtements et de gâter leur costume par un excès d'ornements d'or et d'argent et de colifichets de toute espèce. Dans certains districts, les fiancées et les jeunes femmes ont la coiffure la plus étrange qui ait jamais enlaidi tête féminine. La chevelure est recouverte d'un énorme croissant renversé dont la forme en carton est chargée de bouquets, de feuillages, de plumes de paon et de roses artificielles aux pétales en pièces d'argent. Sous cette lourde parure, qui symbolise peut-être le «fardeau du mariage», la pauvre femme n'avance qu'en chancelant, et pourtant elle est condamnée à porter ce bonnet de fête pendant toute une année, souvent même jusqu'à ce qu'elle devienne mère; les jours de danse, elle doit se soumettre à la torture d'avoir la tête martelée par ce poids qui saute et retombe sur son crâne à chaque mouvement des pas. Ainsi le veut la coutume.

Les Serbes se distinguent très-honorablement parmi les peuples de l'Orient par la noblesse de leur caractère, la dignité de leur attitude et leur incontestable bravoure. Certes, il faut que leur énergie passive soit grande pour qu'ils aient pu résister à des siècles d'oppression et reconquérir leur indépendance dans les conditions d'isolement et de misère où ils se trouvaient au commencement du siècle. De l'ancienne servitude ils n'ont gardé, dit-on, que la paresse et la prudence soupçonneuse, mais ils sont honnêtes et véridiqes; il est difficile de les tromper, mais ils ne trompent jamais. Égaux jadis sous la domination du Turc, ils sont restés égaux dans la liberté communes «Il n'y a point de nobles parmi nous, répètent-ils souvent, car nous le sommes tous!» Ils se tutoient fraternellement dans leur belle langue sonore et claire, bien faite pour l'éloquence, et se donnent volontiers les noms de la plus intime parenté. Le prisonnier même est un frère pour eux. Ainsi, quand un condamné serbe n'a point vu ses parents au tribunal, on lui accorde facilement, sur, sa parole d'honneur, d'aller visiter sa famille. Quoique libre de toute surveillance, il ne manque jamais d'être fidèle au rendez-vous de la prison.

Les liens de la famille ont une grande force en Serbie; de même ceux de l'amitié. Quoique les Serbes aient en général une grande répugnance à prononcer un serment, il arrive souvent que des jeunes gens, après s'être éprouvés mutuellement pendant une année, se jurent une amitié fraternelle à la façon des anciens frères d'armes de la Scythie, et cette fraternité de coeur est encore plus sacrée pour eux que celle du sang. Un fait remarquable et qui témoigne de la haute valeur morale des Serbes, c'est que leur esprit de famille et leur respect de l'amitié ne les ont pas entraînés, comme leurs voisins les Albanais, en d'incessantes rivalités de talion et de vengeance. Le Serbe est brave; il est toujours armé; mais il est pacifique, il ne demande point le prix du sang. Toutefois, pas plus que les autres hommes, il n'est parfait. Que de routine encore dans les campagnes! Que d'ignorance et de superstitions! Les paysans croient fermement aux vampires, aux sorciers, aux magiciens, et pour se garantir des mauvaises influences, ils prennent bien soin de se frotter d'ail à la veille de Noël.

Les cultivateurs de la Serbie, comme ceux de toutes les autres contrées de la Slavie du Sud, possèdent la terre en communautés familiales. Ils ont conservé l'ancienne zadrouga, telle qu'elle existait au moyen âge, et, plus heureux que leurs voisins de la Slavonie et des montagnes dalmates, ils n'ont pas à lutter contre les embarras suscités par le droit romain ou germanique. Au contraire, la loi serbe les protège dans leur antique tenure du sol; lors des conflits d'héritage, elle place même la parenté élective créée par l'association au-dessus des liens de la parenté naturelle. Le patriotisme serbe demande aussi qu'il ne soit point dérogé aux vieilles coutumes nationales. Dans leurs délibérations, les délégués du parlement ou Skoupchtina prennent toujours soin de respecter le principe slave de la propriété commune du sol; ils y voient avec raison le moyen le plus sûr de garantir leur pays de l'invasion du paupérisme. C'est donc en Serbie qu'il faut se rendre pour étudier les communautés agricoles dans leur fonctionnement normal. Nulle part la vie de famille n'offre plus de gaieté, de naturel, de tendresse intime. Après le rude travail de la journée, chaque soir est une fête; alors les enfants se pressent en foule autour de l'aïeul pour entendre les légendes guerrières des temps anciens, ou bien les jeunes hommes chantent à l'unisson en s'accompagnant de la guzla. Tous ceux qui font partie de l'association sont considérés comme formant une même famille. Le starjechina ou gérant de la communauté est le tuteur naturel de chaque enfant, et comme les parents eux-mêmes, il est tenu d'en faire des «citoyens bons, honnêtes, utiles à la patrie». Et malgré tous ces avantages, malgré la faveur des lois et de l'opinion, le nombre des zadrougas diminue d'année en année. L'appel du commerce et de l'industrie, le tourbillon de plus en plus actif de la vie sociale qui s'agite au dehors, troublent la routine habituelle de ces sociétés, et le fonctionnement en devient de plus en plus difficile. Il semble probable qu'elles ne pourront se maintenir sous leur forme actuelle.

La contrée n'est pas habitée uniquement par des Serbes. Une grande partie de la Serbie orientale appartient ethnologiquement à la race envahissante des Valaques. De tout temps, beaucoup de Zinzares ou Roumains du Sud ont vécu dans le pays en petites colonies de maçons, de charpentiers, de briquetiers; mais ils sont maintenant dépassés en nombre par les Roumains du Nord. Après la guerre de l'indépendance, de vastes terrains ravagés se trouvèrent sans maîtres, le gouvernement serbe eut la bonne idée de les offrir gratuitement aux paysans roumains qui s'engageraient à les cultiver. Des multitudes de Valaques s'empressèrent d'accepter, et fuyant le «règlement organique» par lequel leur patrie les condamnait à un véritable esclavage, ils repeuplèrent bientôt en foule les villages abandonnés et rendirent aux campagnes leur parure de moissons. Laborieux, économes et plus riches d'enfants que les Serbes, ils gagnent peu à peu autour d'eux et déjà quelques-unes de leurs colonies ont franchi la Morava. De même que dans le Banal et les autres contrées de la Slavie du Sud, un grand nombre de villages, serbes jadis, sont devenus roumains; en outre, beaucoup de familles, dont les noms indiquent, clairement l'origine slave, ont oublié leurs ancêtres et se sont complètement latinisés. Les Roumains immigrés mettent aussi beaucoup de zèle à instruire leurs enfants, et dans leur district les'écoles sont deux fois plus nombreuses que dans le reste de la Serbie, quoique l'enseignement s'y fasse en langue slave. Il est remarquable que les colons roumains réussissent mieux en Serbie que les immigrants serbes eux-mêmes. Les Slaves venus par milliers de la Hongrie et de la Slavonie, pour échapper au gouvernement des Magyars et faire partie de la nation indépendante, se sont, en général, appauvris dans leur nouveau milieu.

Attirés par la liberté serbe, des colons bulgares viennent s'établir aussi, en dehors des frontières turques, dans les vallées du Timok et de la Morava. On les apprécie fort à cause de leur industrie, et ceux d'entre eux qui descendent des montagnes de l'intérieur, pour gagner petitement leur vie à la façon des Auvergnats, s'en retournent régulièrement avec d'assez fortes économies. A l'est de la Serbie, quelques enclaves sont exclusivement habitées par des Bulgares; mais, sous la pression de leurs voisins plus civilisés, ils perdent graduellement l'usage de leur idiome maternel. Un grand nombre de villages, incontestablement bulgares, ne parlent plus que la langue de la contrée dont ils dépendent politiquement; d'ailleurs la loi impose l'usage du serbe dans leurs écoles. La limite des idiomes diffère à présent fort peu de la frontière conventionnelle tracée entre les deux pays. Ça et là, seulement, se trouvent quelques petites enclaves bulgares; près d'Alexinatz, dans un petit vallon tributaire de la Morava, il existe aussi une faible colonie d'Albanais. En outre, plus de trente mille Tsiganes ou Bohémiens, domiciliés presque tous et professant la religion grecque, comme les Serbes eux-mêmes, sont disséminés dans toutes les parties de la contrée; une de leurs principales occupations est la fabrication des briques. Quant aux Juifs espagnols, jadis fort nombreux à Belgrade, ils se sont presque tous retirés à Zemun ou Semlin, sur le territoire autrichien; des Israélites allemands et hongrois les ont remplacés.

Prise en masse, la société serbe est prospère. Depuis l'indépendance la population a plus que doublé: elle augmente de plus de 20,000 personnes par année, grâce à l'excédant des naissances sur les morts. Toutefois il s'en faut encore de beaucoup que le pays égale les plaines hongroises et valaques pour la densité de la population. A peine un huitième du sol de la Serbie est en culture, et presque partout le mode d'exploitation est des plus barbares: sauf dans les vallées les plus fertiles, comme celles du bas Timok, une jachère annuelle succède à chaque moisson. Les exportations de la Serbie témoignent de cet état rudimentaire de l'économie rurale: elles consistent principalement en porcs mal engraissés que l'on expédie en Allemagne, par centaines de milliers, des jetées de Belgrade et de Semederevo. La vente de ces animaux est le revenu le plus clair des paysans de la Serbie; néanmoins ils ont commencé dans ces dernières années à fournir une certaine quantité de blé aux marchés de l'Europe occidentale. Sans les mercenaires bulgares qui viennent chaque année passer la saison des labours et des récoltes dans les campagnes de la Serbie, c'est à peine si les habitants auraient de quoi se nourrir[53].

[Note 53: Commerce de la Serbie, en 1872:

Importation.. 31,000,000 fr. Exportation.. 33,000,000 fr. Total.. 64,000,000 fr. Richesse totale de la Serbie, évaluée en 1863..... 230,000,000 fr.]

Si ce n'est à Belgrade, l'industrie de la contrée est encore dans l'enfance. Le Serbe a le grand tort de mépriser les travaux manuels autres que ceux de l'agriculture: s'il tient d'ordinaire les Allemands en médiocre estime, ce serait même, dit-on, parce que la plupart de ceux-ci viennent travailler comme artisans dans les villes de la Serbie. Les jeunes gens ayant quelque culture briguent surtout des places dans l'administration et contribuent à développer ce fléau de la bureaucratie, qui fait tant de mal dans la monarchie austro-hongroise. Mais beaucoup d'étudiants, revenus des universités de l'étranger, s'occupent aussi de répandre l'instruction dans le pays, et de très-grands progrès ne cessent de s'accomplir à cet égard; on peut dire qu'ils sont immenses depuis l'époque, encore récente (1839), où le souverain lui-même avouait ne savoir pas écrire. Les écoles et les collèges ont fait de la Serbie le foyer intellectuel de tout l'intérieur de la péninsule turque, et les enfants bosniaques et bulgares viennent s'y instruire en foule. Certes la crasse ignorance et les superstitions d'autrefois sont encore bien loin d'être dissipées, mais il est au moins une chose que connaissent tous les Serbes, c'est l'histoire sommaire de leurs aïeux, depuis l'invasion des Slaves dans le monde gréco-romain jusqu'aux glorieux événements de la guerre d'indépendance.

L'ambition des Serbes est de faire disparaître de leur pays tout ce qui rappelle l'ancienne domination musulmane; ils s'y appliquent avec une persévérante énergie, et l'on peut dire qu'au point de vue matériel cette oeuvre est à peu près terminée. Belgrade «la Turque» a cessé d'exister; elle est remplacée par une ville occidentale, comme Vienne et Bude-Pest; des palais de style européen s'y élèvent au lieu des mosquées à minarets et à coupoles; de magnifiques boulevards traversent les vieux quartiers aux rues sinueuses, et les belles plantations d'un parc recouvrent l'esplanade où les Turcs dressaient les poteaux chargés de têtes sanglantes. Chabatz, sur la Save, est aussi devenue un «petit Paris», disent ses habitants; sur le Danube, la ville de Pozarevatz, célèbre dans l'histoire des traités sous le nom de Passarovitz, s'est également transformée. Semederevo (Semendria), d'où partit le signal de l'indépendance en 1806, a dû se rebâtir en entier, puisqu'elle avait été démolie pendant la guerre. Dans l'intérieur des terres les changements se font avec plus de lenteur, mais ils ne s'en accomplissent pas moins, grâce aux routes qui commencent à s'étendre en réseau sur toute la contrée. De même, au moral, le Serbe s'arrache de plus en plus au fatalisme turc. Naguère encore c'était un peuple de l'Orient: par le travail et l'initiative, il appartient désormais au monde occidental.

Politiquement, la Serbie est une monarchie héréditaire, dont la constitution ressemble à celle des autres monarchies parlementaires de l'Europe. Le prince ou kniaz gouverne avec le concours de ministres responsables, promulgue les lois, les élabore avec le Sénat ou Conseil d'État, nomme aux emplois publics, commande l'armée, signe les traités. Il jouit d'un revenu de 504,000 francs. A. défaut de descendance masculine, son successeur sera choisi directement par le peuple serbe. La Skoupchtina ou assemblée nationale, dont l'origine remonte aux premiers temps de la monarchie serbe, est composée de 134 membres, dont un quart nomme directement par le souverain; 101 membres sont élus par les citoyens serbes. Tout homme majeur et payant l'impôt est électeur; le suffrage est donc à peu près universel. Outre ce parlement national, qui exerce le pouvoir législatif conjointement avec le prince, chaque commune ou obtchina, composée des diverses associations familiales, possède aussi son petit parlement, dont l'autonomie est presque absolue dans les affaires locales: c'est dans ces assemblées de villages que se forme l'esprit public et que se préparent en réalité les votes de la Skoupchtina. La constitution prévoit aussi, pour les grands événements politiques, l'élection directe par le peuple d'une skoupchtina extraordinaire, composée du quadruple des membres. D'ailleurs les affaires sont relativement bien gérées, et ce qui le prouve, c'est que seule entre tous les États de l'Europe la Serbie n'a point de dette publique[54].

[Note 54: Budget de la Serbie en 1874:

Recettes........... 14,700,000 fr. Dépenses........... 14,700,000 » ]

Tous les cultes sont libres; néanmoins la religion catholique grecque est dite religion de l'État. Elle reconnaît pour son chef nominal le patriarche de Constantinople; mais depuis 1376 elle a pris le titre «d'autocéphale» et se gouverne elle-même par un synode, composé de l'archevêque de Belgrade, métropolitain de Serbie, et des trois évêques diocésains d'Oujiza, de Negotin et de Chabatz. Le métropolitain est nommé directement par le kniaz et pourvoit, avec le reste du synode, aux sièges vacants, mais sous réserve de la sanction du prince. Les hauts dignitaires de l'Église sont payés, tandis que les simples prêtres vivent du casuel. Les moines, peu nombreux d'ailleurs, ont pour revenu le produit de terrains appartenant aux monastères; mais une récente décision de la Skoupchtina a supprimé tous les couvents, à l'exception de cinq où les religieux seront recueillis jusqu'à leur mort. Les rentes des anciennes propriétés de main-morte doivent être appliquées à l'entretien des écoles.

En Serbie tous les hommes valides font partie de l'armée. Mais, à proprement parler, l'armée permanente, d'au plus quatre mille hommes, n'est qu'un ensemble de cadres dans lesquels auraient à s'enrégimenter au besoin tous les corps de milice nationale. Le premier ban de la milice, composé du quart des citoyens de vingt à cinquante ans, prend part chaque année à des exercices militaires; il est immédiatement mobilisable. Le deuxième ban est organisé de manière à pouvoir être réuni sous les drapeaux dans l'espace d'un mois. En cas de danger national, la Serbie pourrait facilement mettre debout de cent à cent cinquante mille hommes: c'est peut-être l'État d'Europe dont, toute proportion gardée, l'organisation militaire est la plus forte.

La Serbie est divisée administrativement en dix-sept départements ou cercles (okroujié):

Population Cercles. Chefs-lieux. Superficie. Cantons. Communes. en 1866. Alexinatz.... Alexinatz.... 2,148 kil. car. 3 44 46,910 Belgrade..... Belgrade..... 1,707 » 5 56 61,713 Cserna-Rjeka. Zaïtchar..... 2,753 » 2 36 51,966 Jagodina..... Jagodina..... 1,597 » 3 68 61,272 Knjatchevatz. Knjatchevatz. 1,817 » 2 53 96,626 Kragoujevatz. Kragoujevalz. 2,863 » 4 82 67,849 Kraïna....... Negotin...... 2,974 » 4 71 66,063 Krouohevatz.. Krouchevalz.. 2,533 » 4 56 48,176 Podrinje..... Losnitza..... 1,267 » 3 28 142,466 Pozarevatz... Pozarevatz... 3,634 » 7 150 47,263 Rudnik....... Milanovatz... 1,927 » 5 47 71,192 Chabatz...... Chabatz...... 2,313 » 3 47 57,438 Smederevo.... Smederevo.... 1,156 » 2 54 57,969 Tchatchak.... Tchatchak.... 3,744 » 4 49 54,868 Tjuprija..... Tjuprija..... 2,092 » 2 70 104,808 Onjiza....... Oujiza....... 6,057 » 6 83 81,271 Vajjevo...... Valjevo...... 2,953 » 4 68 20,133 Belgrade (ville).................. » 1 1 25,089 _________________ __ _____ _________ 43,535 kil. car. 62 1,063 1,173,072

Population probable en 1875...... 1,386,000 habitants. Serbes................ 1,100,000 Roumains Valaques..... 160,000 » Zinzares..... 20,000 Bulgares.............. 50,000 Tsiganes.............. 30,000 Allemands............. 3,000 Juifs, Magyars, etc.. 3,000

II

LA MONTAGNE NOIRE

Pour nous Occidentaux cette contrée de l'Illyrie turque est généralement connue sous le nom italien de Monténégro que lui donna jadis Venise, et qui d'ailleurs est une traduction du mot slave des indigènes, Csernagora ou «Montagne Noire». Quelle est l'origine de ce nom, bizarre en apparence, puisqu'il s'applique à des monts calcaires dont les teintes blanches ou grisâtres frappent même le voyageur qui vogue au loin sur l'Adriatique? Suivant les uns, le mot de Montagne Noire doit se prendre au figuré et signifierait Montagne des Proscrits ou «Mont des Hommes Terribles»; suivant les autres, il prouverait que les roches de ces contrées, nues aujourd'hui, étaient autrefois noires de sapins.

Les Monténégrins n'ont jamais été asservis par les Turcs. Tandis que tout le reste du grand empire serbe était envahi par les Osmanlis, eux seuls, grâce à la citadelle de montagnes dans laquelle ils avaient cherché refuge, ont pu maintenir leur indépendance. Souvent ils ont accepté des patrons; longtemps même ils ont été sous la protection, mais non sous la dépendance, de la république de Venise; ils ne se sont point courbés devant le sultan, et, tantôt par la force des armes, tantôt par l'appui de puissances étrangères, ils ont continué d'occuper en toute souveraineté leurs hautes vallées des Alpes Illyriennes. Toutefois ces monts protecteurs qui ont fait leur force contre l'ennemi, font aussi leur faiblesse en les isolant du reste du monde et en les retenant, à cause du manque de communications, dans leur barbarie primitive. D'un côté, les Monténégrins sont séparés de leurs frères de la Serbie par une barrière de cimes très-élevées et par une bande de territoire turc; de l'autre, les montagnes autrichiennes des bouches de Cattaro leur défendent l'accès de l'Adriatique: leur mer à eux est le petit lac de Skodra (Scutari), qu'alimenté la rivière nationale, la Zeta, unie à la Moratcha. S'ils n'avaient rien à craindre pour leur indépendance en descendant vers la mer et les plaines, leurs plateaux seraient bientôt abandonnés aux pâtres.

La partie orientale du Monténégro, dite les Berda ou Brda, que parcourent la Moratcha et ses affluents, est d'un accès relativement facile. Ses vallées, dominées au nord par les pyramides dolomitiques du Dormitor, à l'est par la masse arrondie du Kom, ressemblent à celles de la plupart des autres pays de montagnes: ce sont les mêmes bassins ouverts succédant à d'étroits défilés, les mêmes sinuosités, les mêmes vallons latéraux, les mêmes cirques ravinés où se réunissent les premières eaux des torrents. Mais la partie occidentale du pays, la «Montagne Noire» proprement dite, présente un aspect tout différent. C'est un dédale de cavités, de vallons et de simples trous séparés les uns des autres par des remparts calcaires de hauteurs inégales, hérissés de pointes, coupés de précipices, veinés dans tous les sens d'étroites fissures où se glissent les couleuvres. Les montagnards du pays sont les seuls à pouvoir se guider dans cet inextricable labyrinthe. «Quand Dieu créa le monde, disent-ils en riant, il tenait à la main un sac plein de montagnes; mais le sac vint à crever précisément au-dessus du Monténégro, et il en tomba cette masse effroyable de rochers que vous voyez!»

Contemplée à vol d'oiseau, la Montagne Noire ressemble à un «vaste gâteau de cire aux mille alvéoles» ou bien à un tissu aux mille cellules. Ce sont les eaux pluviales qui ont ainsi excavé le plateau en une multitude de cuvettes rocheuses. Ici elles ont évidé de larges vallées, ailleurs seulement d'étroites raudinas formant de véritables puits. Pendant les saisons très-pluvieuses ces eaux s'amassent en lacs temporaires qui recouvrent les prairies et les cultures; mais d'ordinaire elles s'écoulent immédiatement à travers les broussailles dans les puisards de la roche calcaire, pour aller former ces belles sources d'eau bleue que l'on voit jaillir au bas de la montagne, sur les bords des golfes de Cattaro. La Zeta, la rivière par excellence du Monténégro, est elle-même formée des ruisseaux qui se sont engouffrés au nord dans les entonnoirs de la vallée de Niksich et qui coulent en un lit inconnu par-dessous la montagne de Planinitsa. Les plateaux de la Carniole, certaines régions des Basses-Alpes françaises et maintes autres contrées montagneuses ont la même structure alvéolaire que le Monténégro; mais nulle part on ne voit un plus grand nombre de petits bassins juxtaposés en un vaste système. Le voyageur est d'autant plus frappé de toutes ces inégalités du plateau, de ces montées et de ces descentes sans fin, que les chemins sont d'abominables sentiers aux pierres roulantes ou des escaliers de roches bordés de précipices. La capitale du Monténégro, la petite bourgade de Cettinje, où l'on compte un peu plus de cent maisons, est elle-même située au coeur des montagnes dans un de ces bassins d'origine lacustre, et pour y monter il faut se livrer à une pénible escalade. Naguère les Monténégrins se gardaient bien d'améliorer leurs chemins et de rendre leurs villages facilement accessibles: là où passent les voitures, les canons de l'ennemi peuvent passer aussi. Toutefois les nécessités du commerce et les convenances de la petite cour monténégrine ont fait récemment construire une route carrossable de Cettinje à Cattaro.

Quoique frères des Serbes du Danube, les habitants de la Montagne Noire se distinguent par des traits spéciaux qu'ils doivent à leur vie de combats incessants, à l'élévation et à l'âpreté du sol qui les nourrit, et sans doute aussi au voisinage des Albanais. Le Monténégrin n'a pas les allures tranquilles du Serbe de la plaine: il est violent et batailleur, toujours prêt à mettre la main sur ses armes; à sa ceinture il a tout un arsenal de pistolets et de couteaux; même en cultivant son champ il a la carabine au côté. Récemment encore il exigeait le prix du sang. Une égratignure même devait se payer, une blessure valait une autre blessure et la mort appelait la mort. Les vengeances se poursuivaient de génération en génération entre les diverses familles tant que le compte des télés n'était pas en règle de part et d'autre, ou qu'une compensation monétaire, fixée d'ordinaire par les arbitres à dix sequins par «sang», n'était pas dûment payée. De nos jours les cas de vengeance héréditaire sont devenus rares; mais, pour remplacer la justice coutumière, la loi édictée par le prince a dû se montrer d'une sévérité terrible: meurtriers, traîtres, rebelles, réfractaires, voleurs doublement récidivistes, incendiaires, infanticides, coupables de lèse-majesté, profanateurs du culte, tous sont également condamnés à la fusillade. Comparé au Serbe danubien, le Csernagorsque est encore un barbare. Il est également moins beau. Les femmes ne se distinguent pas non plus par la régularité des traits; elles n'ont pas la figure noble de leurs compatriotes de la Serbie, mais elles ont en général plus de grâce et d'élasticité dans les mouvements. Elles sont très-fécondes; aussi, quand une famille est trop nombreuse, arrive-t-il fréquemment que les amis de la maison adoptent un ou plusieurs enfants.

Avant l'invasion des Osmanlis, les hauts bassins du Monténégro n'étaient pas encore la demeure de l'homme; les bergers et les bandits étaient les seuls qui en parcourussent les pâturages et les forêts. Mais, pour éviter l'esclavage, les habitants des vallées inférieures durent se réfugier au milieu de ces roches élevées, sous l'âpre climat des hauteurs, et tâcher d'y maintenir leur existence par la culture et l'élève des bestiaux, maintes fois aussi par le brigandage. L'exploitation barbare d'un sol d'ailleurs peu fertile ne pouvant procurer aux Monténégrins que de maigres récoltes, le pays est trop peuplé en proportion de ses faibles ressources; souvent la disette prend les proportions d'une véritable famine. De nombreux Uscoques, c'est-à-dire des fugitifs bosniaques échappés au joug des Musulmans, accroissent encore la misère en diminuant la part de terrains cultivables qui revient à chacun. Il a fallu diviser le sol en propriétés particulières, en innombrables parcelles; quant aux pâturages, ils sont encore en commun, suivant la vieille coutume serbe. D'après les recensements officiels, il y aurait environ deux cent mille habitants dans la Montagne Noire. Ces statistiques ont été peut-être un peu forcées dans l'intention d'effrayer les Turcs par un nombre fantastique de guerriers, comme l'ont fait en maintes occasions des batteries de troncs d'arbres simulant des bouches à feu; mais la population monténégrine ne s'élevât-elle qu'à cent vingt ou cent quarante mille habitants, elle serait déjà trop considérable pour cette région de montagnes[55]. Aussi les incursions armées des Csernagorsques dans les vallées limitrophes étaient-elles pour ainsi dire une nécessité économique. Souvent il n'y avait pas de choix: il fallait mourir de faim ou périr sur le champ de bataille. Les Monténégrins choisissaient cette dernière alternative. La mort violente les effrayait si peu qu'ils la souhaitaient au nouveau-né. «Puisse-t-il ne pas mourir dans son lit!» tel était le voeu que formulaient les parents et les amis à côté du berceau de l'enfant. Et lorsqu'un homme avait pourtant la malchance de succomber à la maladie ou à la vieillesse, on se servait d'un euphémisme pour déguiser le genre de mort: «Le Vieux Meurtrier l'a tué!» C'est ainsi qu'on tâchait d'excuser le défunt.

[Note 55:

Superficie du Monténégro....... 4,427 kilomètres carrés. Population en 1864............. 196,000 habitants. Population kilométrique........ 44 » ]

Les expéditions guerrières des Csernagorsques, annuelles ou même continues avant que l'Europe n'y eût mis un terme, n'étaient en réalité que des récoltes à main armée. C'est pour vivre qu'ils ont envahi au nord, dans l'Herzégovine, les vallées de Grahovo et de Niksich; c'est pour avoir du pain qu'ils ont à tant de reprises cherché à conquérir les terres fertiles de la Basse Moratcha et les bords du lac de Skodra; c'est également pour assurer leur existence qu'ils ne cessent de réclamer le petit port de Spitsa, qui leur donnerait un débouché vers la mer et leur permettrait d'importer librement le sel, la poudre et les autres articles que leur vendent à beaux deniers les marchands de Cattaro. Poussées par la nécessité, des familles de Monténégrins allaient jusqu'à cultiver des terres sous le canon des forteresses turques: la garnison leur tirait dessus, mais les travailleurs restaient à leur poste. Celui qui s'enfuyait avait à payer une forte amende et mettait un tablier de femme. Mais, depuis que l'Europe entière a dû se mêler des conflits qui éclataient à tout propos entre les Monténégrins et les Musulmans leurs voisins, la frontière de la Csernagore a été strictement délimitée, et maintenant elle est devenue assez sûre pour que des voyageurs puissent se hasarder sans crainte dans les contrées, naguère inabordables, qui s'étendent à l'est du Monténégro. Les habitants de la montagne sont bien forcés de s'entendre parfois avec leurs voisins de la plaine pour faire échange de bons offices: en été ils permettent aux gens du littoral de mener leurs bestiaux sur les hauts pâturages, tandis qu'en hiver ils descendent eux-mêmes et sont accueillis en amis.

Le commerce légitime contribue aussi à nourrir les Csernagorsques. C'est le Monténégro qui fournit Trieste et Venise des viandes fumées de chèvre et de mouton que demande la marine pour ses approvisionnements; il expédie aussi chaque année environ 200,000 têtes de petit bétail, ainsi que des peaux, des graisses, le poisson salé de son lac, du fromage, du miel, du sumac, de la poudre insecticide. Ses exportations annuelles sont évaluées à plus d'un million, et ces expéditions se font, pour une forte part, au compte des Csernagorsques eux-mêmes, qui s'associent pour ce trafic avec les armateurs de Cattaro. En outre, le Monténégrin, comme son voisin l'Albanais, émigré pour aller dans les grandes villes chercher les petits profits que ne lui procurerait jamais son pays. On compte des milliers d'émigrants de la Montagne Noire à Constantinople: ils y exercent les métiers de porte-faix, de manoeuvres, de jardiniers, et vivent du reste en fort bonne intelligence avec le Turc, «l'ennemi héréditaire de leur race.» En temps de paix, ils émigrent aussi dans toutes les grandes villes de l'Empire Ottoman; ils sont même assez nombreux en Égypte.

Les seuls étrangers qui résident en groupes considérables dans la Montagne Noire sont des Tsiganes; ils ressemblent d'ailleurs complètement aux Serbes du pays: ils ont même langue, même costume, même religion, mêmes moeurs; ils ne diffèrent que par le métier, car ils sont tous forgerons et serruriers. Nul Monténégrin ne voudrait exercer leur profession méprisée. Ils sont tenus à l'écart et n'ont point le droit de se marier dans les familles des Serbes.

Le gouvernement de Monténégro est un mélange bizarre de démocratie, de féodalité et de pouvoir absolu. Les citoyens, tous armés, s'abordent avec des allures d'égaux, mais ils sont loin de l'être. Les diverses classes qui composent la nation subissent toujours l'autorité des familles puissantes; de son côté, le souverain, soutenu par l'influence de la Russie, et même subventionné par elle comme fonctionnaire de l'État, ne s'est pas fait faute d'imiter le tsar en concentrant tous les pouvoirs en sa personne. En sa qualité de «Seigneur saint», il s'approprie les deux tiers du revenu national. Le sénat ou sovjet qui l'assiste pour élaborer les décrets est un conseil consultatif nommé par le prince et composé d'officiers. La skoupchtina est une simple réunion des doyens des tribus, venus pour écouter et applaudir le «discours du trône». Toutefois depuis 1851 le kniaz a ceseé de cumuler le titre d'évêque ou vladika avec ceux de grand-juge et de commandant des armées. La constitution de l'Église grecque interdisant le mariage aux évêques, le prince Danilo a dû, pour se marier, déléguer l'épiscopat à l'un de ses cousins.

Tout le territoire monténégrin est organisé militairement, à peu près comme l'étaient naguère les «Confins» de la Croatie et de la Slavonie austro-hongroises. La population est divisée par groupes de combattants, tenus de marcher au premier signal. Tous les chefs, voïvodes, capitaines, centurions et décurions, sont en même temps administrateurs civils et juges. Ils infligent les amendes et en perçoivent leur part.

Le pays se divise militairement et administrativement en huit nahiés. De ces nahiés, quatre: Bielopavlitchka, Piperska, Moratchkâ et Koulchka, se trouvent dans la vallée de la Moratcha et constituent les Berda. Les quatre autres, Katounska, Rietchka, Tsernitsa et Liechanska, occupent les hauts plateaux et forment la Montagne Noire proprement dite. A l'exception d'une nahié, toutes les autres se divisent en tribus, constituées par la réunion de plusieurs «parentés», subdivisées elles-mêmes en familles.

CHAPITRE VIII

L'ITALIE

I

VUE D'ENSEMBLE

La péninsule italienne est une des contrées les plus nettement délimitées par la nature. Les Alpes qui l'enceignent au nord, des promontoires ligures à la péninsule montueuse de l'Istrie, s'élèvent en muraille continue, sans autre brèche que des cols situés encore dans la zone des forêts de pins, des pâturages ou des neiges. Ainsi que les deux autres presqu'îles du midi de l'Europe, la Grèce et l'Espagne, l'Italie était donc un petit monde à part, destiné par sa forme même à devenir le théâtre d'une évolution spéciale de l'humanité. Non-seulement le relief du sol limite parfaitement la péninsule latine, celle-ci se distingue aussi de tous les pays transalpins par le charme du climat, la beauté du ciel, la richesse des campagnes; dès que l'habitant d'outre-mont a franchi la crête de séparation et commence à descendre sur les pentes ensoleillées, il s'aperçoit que tout a changé, autour de lui; il est sur une terre nouvelle. Le contraste est plus grand que ne l'est, dans la plupart des régions de la Terre, celui des îles et du continent voisin.

Grâce au rempart des Alpes qui la protège et aux mers qui l'entourent, l'Italie a donc pour ainsi dire une personnalité géographique bien distincte. Des plaines de la Lombardie aux côtes de la Sicile, tous ses paysages ont des traits de ressemblance et sont baignés de la même lumière: ils ont comme un air de famille; mais que d'oppositions charmantes et de variété pittoresque dans cette grande unité! La chaîne des Apennins, qui se soude à l'extrémité méridionale des Alpes françaises, est l'agent principal de tous ces contrastes. D'abord elle longe la mer comme un énorme mur s'appuyant de distance en distance sur de puissants contre-forts; puis elle se développe en un vaste croissant à travers la péninsule italienne, tantôt s'amincissant en arête, tantôt s'élargissant en massif, s'étalant en plateau ou se ramifiant en chaînons et en promontoires. Les vallées fluviales et les plaines la découpent dans tous les sens; des bassins lacustres, encore emplis d'eau ou déjà comblés par les alluvions, s'étendent à la base de ses rochers; des cônes volcaniques, se dressant au-dessus des campagnes, contrastent par la régularité de leur forme avec les escarpements inégaux de l'Apennin. La mer, invitée et repoussée tour à tour par les sinuosités du relief péninsulaire, découpe le littoral en une série de baies qui se succèdent avec une sorte de rhythme; presque toutes se développent en arcs de cercle réguliers d'un cap à l'autre cap. Au nord de la presqu'île, elles n'échancrent que faiblement les terres; au sud, elles s'avancent au loin dans les campagnes et s'arrondissent en véritables golfes. D'ailleurs cette forme de la Péninsule est relativement récente; une ancienne Italie granitique a probablement existé, mais elle n'est plus, et l'Italie actuelle est presque entière d'origine moderne, ainsi que le témoignent les roches qui constituent les Apennins, celles des chaînes parallèles et des plaines intermédiaires. C'est à l'époque éocène seulement que les divers îlots se sont unis en une presqu'île continue.

Comparée à la Grèce, si bizarrement tailladée et déchiquetée, l'Italie, pourtant fort gracieuse, est d'une grande sobriété de lignes. Ses montagnes se prolongent en chaînes plus régulières; ses côtes sont beaucoup moins profondément échancrées; ceux de ses petits archipels que l'on pourrait comparer vaguement à la ronde des Cyclades sont peu nombreux, et ses trois grandes îles, la Sicile, la Sardaigne, la Corse, sont des terres de contours presque géométriques et d'aspect tout à fait continental. Par la configuration générale de ses rivages l'Italie marque précisément la transition entre la joyeuse Grèce et la grave Ibérie, plateau déjà presque africain. La situation géographique correspond ainsi au développement des formes.

Dans son ensemble, la péninsule italienne présente un contraste remarquable avec la presqu'île des Balkhans. Tandis que celle-ci est tournée surtout vers la mer Égée et regarde l'orient, la partie vraiment péninsulaire de l'Italie, au sud des plaines lombardes, est au contraire beaucoup plus vivante par sa face occidentale: ce sont les bords de la mer Tyrrhénienne qui offrent les ports les plus nombreux et les plus sûrs; c'est sur cette mer, en libre communication avec l'Océan, que s'ouvrent les plaines les plus vastes et les plus fertiles, et par conséquent ce sont les campagnes situées à l'ouest des Apennins qui ont nourri les populations les plus actives, les plus intelligentes, celles dont le rôle politique a été plus considérable: c'est le côté de la lumière, tandis que le versant adriatique, tourné vers une mer presque fermée, un simple golfe, est pour ainsi dire le côté de l'ombre. Vers l'extrémité méridionale de la Péninsule, les plaines de l'Apulie à l'est sont, il est vrai, plus riches et plus populeuses que les régions montagneuses de la Calabre; néanmoins le voisinage de la Sicile ne pouvait manquer tôt ou tard d'assurer la prépondérance au littoral de l'occident. Aux temps de la grande influence de la Grèce, lorsque Athènes, les cités de l'Asie Mineure, les îles de la mer Égée, étaient le point de départ de toute initiative, les républiques tournées vers l'orient, Tarente, Locres, Sybaris, Syracuse, Catane, avaient sur les cités du littoral de l'ouest une incontestable prééminence. Ainsi la configuration physique de l'Italie a singulièrement aidé le mouvement historique de civilisation qui s'est porté du sud-est au nord-ouest, de l'Ionie vers les Gaules. Par le golfe de Tarente et les rivages orientaux de la Grande-Grèce et de la Sicile, l'Italie du sud était librement ouverte à l'influence hellénique; c'est de ce côté qu'elle a reçu la grande impulsion de vie. Plus au nord, la Péninsule fait pour ainsi dire volte-face vers l'ouest; et, par suite, le mouvement d'expansion des idées vers l'Europe occidentale s'est trouvé grandement facilité. Si l'Italie avait été différente par son relief et ses contours, la civilisation eût pris une direction tout autre.

Pendant près de deux mille années, depuis l'abaissement de Carthage jusqu'à la découverte de l'Amérique, l'Italie est restée le centre du monde policé: elle a exercé l'hégémonie, soit par la force de la conquête et de l'organisation, comme le fit la «Ville Éternelle», soit, comme aux temps de Florence, de Gênes et de Venise, par la puissance du génie, la liberté relative des institutions, le développement des sciences, des arts et du commerce. Deux des plus grands faits de l'histoire, l'unification politique des peuples méditerranéens sous les lois de Rome et plus tard le rajeunissement de l'esprit humain, si bien nommé du nom de Renaissance, ont eu leurs principaux acteurs en Italie. Il importe donc de rechercher les conditions du milieu géographique auxquelles la péninsule latine doit le rôle prépondérant qu'elle a joué dans le monde pendant ces deux âges de la vie de l'humanité.

Mommsen et d'autres historiens ont signalé l'heureuse position de Rome comme marché commercial. Dès la première période de son histoire, elle fut un entrepôt de denrées pour les populations voisines. Assise au centre d'un cirque de collines, sur les deux bords d'un fleuve navigable, en aval de tous les affluents et non loin de la mer, elle avait, en outre, l'avantage de se trouver sur la frontière commune de trois nationalités, les Latins, les Sabins et les Étrusques; lorsque, par la conquête, elle fut maîtresse de tout le pays environnant, son importance, comme lieu d'échanges, ne pouvait donc manquer d'être considérable. Mais, quelle que fût la valeur de ce trafic local, il n'eût pas suffi à faire de Rome une grande cité, Cette ville n'a point, comme Alexandrie, Constantinople ou Bombay, une de ces positions incomparables qui en font un point de convergence nécessaire pour les marchandises du monde entier. Pour le commerce général elle est même assez mal située. Les hauts Apennins qui s'élèvent en demi-cercle autour du pays romain étaient naguère un rempart difficile à franchir, et les trafiquants cherchaient à l'éviter; la mer voisine de Rome est fort inhospitalière, et le port d'Ostie n'est qu'un mauvais havre, où même les petites galères des temps anciens n'entraient point sans péril. Si le travail de l'homme n'était intervenu pour le creusement d'un canal maritime, de bassins artificiels, et la construction de môles et de jetées, jamais la bouche du Tibre n'eût pu servir au grand commerce.

La situation de Rome, comme centre d'échanges, n'explique donc la puissance de cette ville dominatrice que pour une bien faible part. Indépendamment des causes qui doivent être cherchées dans l'évolution historique du peuple lui-même, la vraie raison de la grandeur de Rome, ce qui lui a donné cette force prodigieuse pour l'assimilation politique de l'ancien monde, c'est la position absolument centrale qu'elle occupait, par rapport à trois grands cercles disposés régulièrement les uns autour des autres, et correspondant, pour la ville de Rome, à autant de phases de son développement dans l'histoire. Pendant les premiers temps de sa lutte, pour l'existence contre les cités voisines, la peuplade qui servit d'aïeule aux fiers citoyens romains se trouvait heureusement au centre d'un bassin bien limité, que bornent des montagnes peu élevées, mais de hauteur suffisante pour mettre à l'abri d'incursions soudaines. Quand Rome, victorieuse de tous ses voisins après de longs siècles de luttes, eut asservi ou bien exterminé les montagnards d'alentour, elle se trouva d'avance maîtresse des territoires du reste de l'Italie, car elle en occupait le milieu géographique et le centre de gravité naturel. Au nord s'étendait la vaste plaine des Gaules cispadane et transpadane; au sud étaient des régions montueuses et semées d'obstacles, mais où la résistance ne pouvait être efficace, car les peuplades barbares de ces plateaux et de ces montagnes avaient pour voisins immédiats, sur le pourtour de la Péninsule, les citoyens policés de villes grecques. Entre ces deux éléments si distincts l'alliance contre l'ennemi commun était impossible, et les villes helléniques elles-mêmes, dispersées sur un immense développement de côtes, ne surent pas s'unir pour résister. Les îles italiennes, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, n'étaient pas non plus habitées par des populations assez cohérentes pour se soustraire à la puissance des Romains. Ainsi le deuxième cercle, celui de la conquête, vint s'ajouter au premier domaine, que l'on pourrait désigner sous le nom de cercle de croissance, et, par un avantage inestimable, il se trouva que les deux extrémités du monde italien, la plaine padane et la Sicile, étaient deux riches greniers de vivres.

Pourvue des approvisionnements nécessaires, Rome put donc continuer le cours de ses conquêtes. De même qu'elle est au centre de l'Italie, de même l'Italie est au centre de la Méditerranée. De toutes parts se fit sentir la force d'attraction de la grande cité: du côté de l'orient l'Illyrie, la Grèce, l'Égypte, du côté du sud la Lybie, la Maurétanie, à l'ouest l'Ibérie, au nord-ouest les Gaules, au nord les pays alpins, complétèrent bientôt le troisième cercle, celui de l'empire.

Tant que dura l'équilibre géographique du monde méditerranéen, Rome garda sa puissance; mais les bornes de l'univers s'éloignèrent peu à peu. Dès que, par ses guerres contre les Parthes et ses invasions dans l'intérieur de la Germanie, Rome fut en contact, d'une part avec l'Orient, de l'autre avec ces régions sans bornes connues que parcouraient les barbares, la «Ville» par excellence cessa d'être le centre du monde, et la grande vie des nations européennes déplaça ses foyers vers le nord et le nord-ouest. Déjà vers la fin de l'empire Rome fut remplacée en Italie par Milan et Ravenne, et cette dernière ville devint le siége de l'exarchat, puis de l'empire des Goths. La déchéance de la cité des Césars était définitive. Il est vrai qu'aux empereurs succédèrent les papes, eux aussi pontifes suprêmes, quoique d'un culte nouveau; de même que l'ombre suit le corps, de même la tradition voulut prolonger les institutions politiques au delà du terme naturel de leur durée: l'unité de l'Église remplaça celle de l'empire. La souveraineté de Rome était devenue un véritable dogme, à la fois politique et religieux. Mais si les papes, gardant le gouvernement des âmes, résidaient toujours à Rome, c'est par delà les Alpes que pendant le moyen âge, et jusqu'au commencement de ce siècle, résidèrent les véritables maîtres du «saint empire romain». Ils n'allaient chercher en Italie que la consécration de leur puissance, mais la puissance même, c'est ailleurs qu'ils la trouvaient. En vain les peuples, habitués à l'obéissance, voulaient maintenir l'autorité de cette Rome qui les avait si longtemps dominés; la tentative ne reposait que sur une illusion. Non-seulement l'axe du monde civilisé, mais encore celui de l'Italie elle-même avait changé de place; c'est de Pavie, de Florence, de Gênes, de Milan, de Venise, de Bologne, de Turin même, que devait partir désormais la grande initiative. Si Rome, quoique déchue par la force des choses, a repris une certaine importance et même est redevenue capitale, c'est que l'Italie voulait en revendiquer le territoire à tout prix et que, par une sorte de superstition archéologique, elle cherche à prendre le nom de Rome pour symbole de sa puissance future. Mais quoi qu'on fasse, ce n'est plus là qu'un centre artificiel de l'Italie; depuis quinze cents ans, l'histoire a complétement changé toutes les conditions géographiques de la Péninsule.

Pendant le cours de ce siècle, l'unité de l'Italie est devenue un grand fait politique, et désormais, sauf en quelques districts cisalpins où l'étranger domine encore, les frontières administratives du pays coïncident avec ses frontières naturelles. La puissance du fait accompli sert donc à mettre en lumière l'individualité géographique de l'Italie, et l'on s'étonne que cette contrée soit restée si longtemps divisée en États distincts. Cependant ce grand tout de la Péninsule présentait de notables diversités provinciales par la disposition de ses bassins et de ses versants. Les îles, les plaines entourées de bordures de montagnes, les côtes escarpées, séparées de l'intérieur par des rochers abrupts, formaient autant de pays à part, où des populations provenant de souches diverses, gauloise, étrusque, latine, pélasgique, grecque ou sicule, cherchaient naturellement à vivre de leur vie propre, indépendantes de leurs voisines. En maints districts, notamment dans les Calabres, les communications de vallée à vallée étaient tellement difficiles, que la mer était restée le chemin le plus fréquenté. La forme de la Péninsule, dont la longueur, des Alpes à la mer Ionienne, est cinq fois plus grande que la largeur moyenne, et que les Apennins partagent en deux bandes parallèles distinctes, rendait aussi presque inévitable le fractionnement du territoire en États séparés ou même hostiles. Parfois, il est vrai, les provinces italiennes eurent à subir la domination d'un seul maître; mais, jusqu'aux temps modernes, cette unité fut toujours imposée par la force et brisée par les populations elles-mêmes. La passion de l'unité nationale, qui a fait de l'Italie contemporaine le théâtre de si grands événements, n'animait qu'un bien petit nombre de citoyens dans les républiques du moyen âge. Elles savaient se liguer contre un ennemi commun; mais, dès que le péril était passé, elles séparaient de nouveau leurs intérêts et se brouillaient à propos de quelque vétille.

Au milieu du quatorzième siècle, Cola di Rienzo, le tribun de Rome, fit un appel à toutes les villes italiennes; il les adjura de «secouer le joug des tyrans et de former une sainte fraternité nationale, la libération de Rome étant en même temps la libération de toute la sainte Italie». C'était déjà, cinq cents ans à l'avance, le langage qu'ont parlé de nos jours les apôtres de l'unité italienne. Les messagers de Rienzo parcouraient la Péninsule, un bâton argenté à la main; ils portaient aux cités des paroles d'amitié et les invitaient à envoyer leurs députés au futur parlement de la «Ville Éternelle». Tous les Italiens recevaient de Rienzo le titre de citoyens romains que leur avaient donné les Césars. Mais ce n'étaient là que des réminiscences classiques. Rienzo, plein des souvenirs de la domination antique, déclarait que Rome n'avait pas cessé d'être la «maîtresse du monde, qu'elle était en pleine possession du droit de gouverner les peuples». Il voulait ressusciter le passé, et non pas évoquer une vie nouvelle. Aussi son œuvre disparut comme un rêve, et ce furent précisément Florence et Venise, les cités les plus actives, les plus intelligentes de l'Italie, qui virent dans la tentative du tribun une chimère de songe-creux. Siamo Veneziani, poi Cristiani, disaient les fiers citoyens de Venise au quinzième siècle; ils ne songeaient même pas à se dire Italiens, eux dont les fils devaient un jour souffrir et combattre si vaillamment pour l'indépendance de la Péninsule. D'ailleurs il ne faut pas s'y tromper: le mouvement irrésistible qui a poussé le peuple italien vers l'unité politique n'avait point son origine dans les masses profondes, et des millions d'hommes, en Sicile, en Sardaigne, dans les Calabres, en Lombardie même, en sont encore à se demander le sens des changements considérables qui se sont accomplis.

Naguère encore l'Italie n'était qu'une simple «expression géographique», suivant le mot méprisant d'un de ses dominateurs. Si l'expression s'est transformée en une réalité vivante, c'est peut-être aux invasions si fréquentes de l'étranger que le pays le doit. Sous la dure oppression des Espagnols, des Français, des Allemands, qui se sont rués tour à tour sur leurs campagnes, les Italiens ont fini par se reconnaître les frères les uns des autres. A première vue, on croirait que la Péninsule est parfaitement protégée sur son pourtour continental par la muraille semi-circulaire des Alpes; mais cette protection n'est qu'une apparence. En effet, c'est vers les plaines italiennes que les montagnes tournent leur versant le plus abrupt, celui qui paraît vraiment inabordable; mais sur le versant extérieur, du côté de la France, de la Suisse, de l'Autriche allemande, les pentes sont beaucoup plus douces; tous les envahisseurs que tentaient l'heureux climat et les immenses richesses de l'Italie pouvaient sans trop de difficulté gagner les cols des Alpes, d'où ils dévalaient ensuite rapidement dans les plaines. Ainsi la «barrière» des Alpes n'est vraiment une barrière que pour les Italiens; si ce n'est aux temps de Rome conquérante, elle a toujours été respectée par eux, et d'ailleurs il leur importe peu de la franchir, car au delà nulle contrée ne vaut la leur. Par contre, les Français, les Confédérés suisses, les Allemands voyaient dans l'Italie comme une sorte de paradis. C'était le pays de leurs rêves, et ce pays enchanté, cette région si belle, il suffisait presque de descendre pour s'en emparer. L'histoire nous dit s'ils ont obéi souvent à ces appétits de conquête et s'ils ont abreuvé de sang les riches plaines convoitées! C'est même à la rivalité de ses voisins, plus encore qu'à sa propre énergie, que la nation italienne doit d'avoir recouvré son indépendance.

Exposée comme elle l'est aux attaques du dehors, et graduellement privée par l'histoire de la position centrale qu'elle occupait jadis, l'Italie a perdu définitivement le primato ou principat que certains de ses fils, emportés par un patriotisme exclusif, voudraient lui restituer; mais si elle n'est plus la première par le pouvoir politique, et si d'autres nations l'ont distancée pour l'industrie, le commerce et même pour le mouvement littéraire et scientifique, elle reste toujours sans rivale pour la richesse en monuments de l'art. Déjà si privilégiée par la nature, l'Italie est de toutes les contrées de la Terre celle qui possède le plus grand nombre de cités remarquables par leurs palais et leurs trésors de statues, de tableaux, de décorations de toute espèce. Il est plusieurs provinces où chaque village, chaque groupe de maisons plaît au regard, soit par des fresques ou des sculptures, soit du moins par quelque corniche fouillée au ciseau, un escalier hardiment jeté, une galerie pittoresque; l'instinct de l'art est entré dans le sang des populations. C'est tout naturellement que les paysans italiens bâtissent leurs demeures, enluminent leurs murailles, et plantent leurs arbres de manière à les mettre en harmonie d'effet avec la perspective environnante. Là est le plus grand charme de la merveilleuse Italie: partout l'art seconde la nature pour enchanter le voyageur. Que d'artistes lombards, vénitiens et toscans, dont le nom fût devenu célèbre en tout autre pays, mais qui resteront à jamais oubliés, à cause même de leur multitude ou du hasard qui les fît travailler en quelque bourg éloigné des grands chemins!

Mais ce n'est pas seulement par la beauté de sas monuments et le nombre étonnant de ses oeuvres d'art que l'Italie est restée la première depuis deux mille années, et qu'elle mérite de voir accourir les hommes studieux de toutes les extrémités de la Terre, c'est aussi par les souvenirs de toute espèce qu'y a laissés l'histoire. Dans un pays où des populations policées se pressent en foule depuis si longtemps, l'origine de chaque cité doit naturellement se perdre au milieu des ténèbres de la tradition et du mythe. Là où s'élève de nos jours une ville toute moderne se trouvait autrefois une ville romaine, elle-même précédée par une cité grecque, étrusque ou gauloise. Chaque forteresse, chaque maison de plaisance remplace une antique citadelle, la villa d'un patricien de Rome; chaque église occupe l'emplacement d'un ancien temple: les religions changeaient, mais les autels des dieux et des saints se rebâtissaient dans les lieux consacrés. De même les morts étaient de siècle en siècle enfouis dans une terre que, les uns après les autres, ont purifiée les augures et les prêtres de différents cultes. Il est intéressant d'étudier sur place ces âges divers qui se sont stratifiés, pour ainsi dire, comme les débris des édifices élevés successivement sur le même sol. Tous, jusqu'aux ignorants, subissent l'influence de cette vie des nations qui s'est concentrée avec tant d'activité dans les contrées historiques de l'Italie: ils sentent que foute cette poussière était animée jadis.

Après une longue période de défaillance et d'asservissement, la nation italienne a repris une place des plus avancées parmi les peuples modernes. La Péninsule a bien changé d'aspect depuis les âges reculés pendant lesquels ses troupeaux errants lui Valurent, à ce que dit Mommsen, le nom d'Italie (Vitalie ou Pays des bestiaux); de nos jours ses plaines si bien cultivées, ses admirables jardins, ses villes commerçantes lui feraient donner une autre appellation. Les débouchés des Alpes et sa position au centre de la Méditerranée lui permettent de commander toutes les routes qui, de France, d'Allemagne et d'Austro-Hongrie, convergent vers les golfes de Gênes et de Venise. Elle dispose de ressources énormes et toujours grandissantes par ses carrières, ses mines de soufre et de fer, ses vins, ses produits agricoles de toute nature, ses industries diverses. Ses savants et ses inventeurs ne le cèdent guère à ceux des autres contrées du monde civilisé. La population du pays s'accroît rapidement; beaucoup plus considérable que celle de la France en raison de la superficie du territoire, elle est l'une des plus denses de l'Europe, et par l'émigration contribue maintenant plus que toute autre à coloniser les solitudes de l'Amérique méridionale[56].

[Note 56:

Superficie de l'Italie........ 296,014 kilomètres carrés. Population en 1871............ 26,800,000 hab. Population kilométrique....... 90 »]

II

LE BASSIN DU PO

LE PIÉMONT, LA LOMBARDIE, VENISE ET L'ÉMILIE.

La grande vallée du Pô, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce qu'elle occupe la partie septentrionale de la Péninsule, devrait au contraire être désignée sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est située à une élévation moindre que les autres groupes de provinces. C'est une région nettement délimitée, car elle est encore comprise dans le tronc continental, et, du côté du sud, les Apennins la bornent de leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle était certainement encore à l'époque pliocène un golfe de la mer. Ce golfe a été peu à peu comblé par les alluvions qu'apportaient les fleuves et soulevé graduellement par la poussée des forces intérieures, tandis que plus haut les érosions des torrents agrandissaient la plaine en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail des siècles, le bassin du Pô a pris une déclivité des plus régulières. A l'époque où les eaux de l'Adriatique pénétraient dans les vallées, entre les racines du mont Rosé et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince pédoncule des Apennins de Ligurie, à moins toutefois que la mer n'eût pas encore détruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la Sardaigne aux Alpes continentales.

Aucune autre région d'Europe n'est plus admirablement entourée d'une enceinte de montagnes, et bien peu de contrées dans le monde peuvent lui être comparées pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins s'élèvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs forêts, leurs pâturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; à l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont les grandes Alpes chargées de glaces qui se dressent dans leur sublimité. Au-dessus des campagnes de Saluées, le Viso, ainsi nommé de la beauté de son aspect, domine toute la crête de sa haute pyramide isolée et déverse des petits lacs de ses pâturages le ruisseau mugissant qui prend le nom de Pô; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis s'appuie sur d'énormes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de ce massif central apparaît la Grivola, peut-être la pointe la plus élégante et la plus gracieusement sculptée des Alpes; à l'angle de tout le système des Alpes, le dôme du mont Blanc se hausse comme une île au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse énorme du mont Rose, couronnée de son diadème à sept pointes, allonge ses promontoires en avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler, l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beauté qui leur est propre. Quand, par une claire matinée de soleil, on voit, du haut du dôme de Milan, la plus grande partie de l'immense amphithéâtre se dérouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vécu pour contempler un tableau si grandiose.

Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent être considérées comme appartenant géographiquement aux contrées limitrophes. La même raison qui a donné un si grand charme au versant italien des montagnes, a fait de ces hauteurs une dépendance naturelle des Gaules et de la Germanie. Dû côté méridional on saisit d'un seul regard toute la déclivité des Alpes; on contemple à la fois les campagnes plantées de vignes et de mûriers, les forêts de hêtres et de mélèzes, les pâturages, les rochers nus, les glaces éblouissantes; mais le cultivateur ne se hasarde dans ces pays difficiles que poussé par la misère. Sur l'autre versant, plus allongé, et d'ailleurs tourné vers le nord, le spectacle offert par les monts est en général beaucoup moins varié, les terres sont moins fertiles, mais les habitants des hautes vallées et des plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crête, pour redescendre sur les pentes méridionales. Indépendamment des tentations que la vue des plaines de l'Italie faisait naître chez des montagnards avides, c'est dans l'architecture même des Alpes qu'il faut chercher la cause de la prépondérance ethnologique échue aux populations d'origine gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se parle que sur des points isolés, tandis que les éléments français et germanique sont très-fortement représentés sur le versant intérieur.

En deçà de la ligne de partage qui limite les bassins du Pô, de l'Adige et des fleuves vénitiens, l'Italie ne possède à elle seule qu'un petit nombre de ces grands massifs dont le groupement forme le système des Alpes. Le plus important de tous, par la hauteur de ses sommets, la puissance de ses contre forts, la quantité de ses glaces, l'abondance de ses eaux, est celui du Grand-Paradis, qui se dresse au sud de la Doire Baltée, entre le groupe du mont Blanc et les plaines du Piémont. Chose étonnante, ce massif superbe a été longtemps confondu et, sur nombre de documents, même sur la grande carte de l'état-major sarde, à l'échelle du 50,000e, il se confond encore avec une crête beaucoup plus basse qui se trouve à 20 kilomètres plus à l'ouest, sur la frontière française, à côté du col ou «mont» Iseran. Ainsi que le voyageur anglais Mathews l'a constaté le premier, la prétendue montagne d'Iseran, dont le nom figurait sur toutes les cartes, n'existe point, et l'énorme hauteur de plus de 4,000 mètres qu'on lui attribuait est, en réalité, celle du Grand-Paradis. Au commencement du siècle, les visiteurs étaient peu nombreux dans cette région des Alpes et, pendant près de cinquante années, personne ne fut à même de relever la méprise dans laquelle était tombé le géodésien Corabœuf, en donnant le nom d'un passage à la grande cime mesurée par lui. Sur une carte de l'ingénieur Bergonio, qui date de la fin du dix-septième siècle, on trouve aussi un prétendu mont Iseran à une grande distance au nord-est du col qui porte ce nom.

Les autres massifs des Alpes italiennes, qui se dressent isolément au sud de la crête médiane du système, sont beaucoup moins élevés que le Grand-Paradis. Il est vrai que, dans cette partie de son pourtour, l'Italie a été privée, par la Suisse et par le Tirol autrichien, de districts considérables que le versant des eaux, aussi bien que le langage et les moeurs des habitants, semblerait devoir lui attribuer. Toute la haute vallée du Tessin, et même quelques-unes de celles qui versent leurs eaux dans l'Adda, sont devenues terres helvétiques; tout le haut bassin de l'Adige, jusque par le travers du lac de Garde, appartient politiquement à l'Autriche; de même la haute Brenta. Les deux seuls fleuves alpins du versant méridional dont les eaux coulent presque en entier sur le sol italien, sont la Piave et le Tagliamento. Par suite de cette violation des limites naturelles, nombre de montagnes aux sommets chargés de glaciers, quoique situées géographiquement au sud de la chaîne centrale des Alpes, s'élèvent néanmoins soit en Autriche, soit sur la frontière. Tels sont, parmi les géants de l'Europe centrale, l'Orteler, la Marmolata, le Cimon della Pala, aux escarpements verticaux, non moins grandioses que ceux du Cervin. Quant au formidable Monte delle Disgrazie, au sud de la Bernina, c'est un sommet italien; le massif de Camonica, que limite au nord le col du mont Tonal, fameux dans les légendes populaires, et que domine l'Adamo ou Adamello, tout ruisselant des glaciers qui descendent vers la haute Adige, est également italien par ses principales cimes; enfin plus à l'est, dans le bassin de la Piaye, le mont Antelao, énorme pyramide ravinée portant à sa pointe un obélisque neigeux, et plusieurs autres sommets à peine moins hauts s'avancent en promontoires sur le territoire vénitien.

La plupart des groupes alpins de la Lombardie et du Vénitien, avant-monts placés entre la chaîne principale et la plaine, ont une hauteur moyenne à peu près égale à celle des Apennins; ils n'atteignent guère la limite des neiges persistantes. Mais la vue y est d'autant plus belle. A leur cime, on se trouve entre deux zones, et le contraste est complet: dans toutes les vallées environnantes se montrent les villes et les cultures, tandis qu'au nord les sommets neigeux et déserts tracent dans le ciel, les uns au-dessus des autres, leur profil étincelant. Par leur admirable panorama, quelques-unes de ces montagnes, bien plus belles que les grandes cimes, ont mérité d'attirer chaque année la foule des visiteurs de l'Italie. On aime surtout à gravir les monts que les lacs de Lombardie entourent de leurs eaux bleues, le Motterone du lac Majeur, le Generoso, se dressant en pyramide au milieu de plaines où le bleu des eaux s'entremêle au vert des bois et des prairies, les superbes montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como et la mer de verdure de la Brianza, la longue croupe du Monte Baldo, avançant ses promontoires, comme des pattes de lion, dans les flots du lac de Garde. Les belles montagnes de la Valteline, ou la chaîne Orobia, au sud de la dépression où passe l'Adda dans son cours supérieur, sont moins connues, à cause de leur éloignement des grandes villes, mais elles mériteraient d'être aussi fréquemment visitées que les cimes les plus fameuses, situées dans le voisinage de la plaine. Elles forment une véritable sierra d'une hauteur moyenne de 2800 mètres, échancrée de cols fort élevés et portant quelques petits glaciers sur leurs pentes tournées au nord; à la base de ces monts on croirait voir les Pyrénées. Quant aux sommets dolomitiques, dressant leurs parois entre le Tirol et les campagnes vénitiennes, ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Vues à travers la verdure des pins et des hêtres, ou contrastant avec l'eau bleue des lacs, leurs roches blanches, légèrement teintées de rose et d'autres nuances délicates, produisent un effet merveilleux. Le géologue de Richthofen et d'autres savants croient que ces massifs isolés sont d'anciens îlots de coraux, des atolls soulevés du fond des mers à des hauteurs diverses de 2,000 à 3,300 mètres d'élévation. Quoi qu'il en soit, ces montagnes ajoutent à la beauté naturelle de toutes les régions alpines la plus grande originalité de couleur et d'aspect.

De même qu'en Suisse et en Autriche sur le versant septentrional des Alpes, les avant-monts du versant italien sont en grande partie composés de formations géologiques de plus en plus modernes, à mesure qu'on se rapproche de la plaine d'alluvions. Les roches métamorphiques, le verrucano, les dolomies, et diverses roches s'appuient sur les granits, les gneiss, les schistes des massifs supérieurs, puis viennent principalement des assises des époques du trias et du jura; plus bas encore sont les terrasses et les collines tertiaires de marnes, d'argiles, de cailloux agglomérés. C'est dans cette formation, au nord-ouest de Vérone, que se trouve le Monte Bolca, célèbre dans le monde des géologues à cause du grand nombre de plantes et d'animaux fossiles qu'on y a découverts; Agassiz n'y a pas compté moins de cent vingt-sept espèces de poissons, dont la moitié existe encore.[57] Enfin toute la plaine du Piémont et de la Lombardie, à l'exception des buttes isolées qui s'y élèvent et de rares lambeaux de dépôts marins laissés sur ses bords, est composée de débris apportés par les torrents. On n'en connaît point encore la puissance, puisque les divers sondages opérés dans les profondeurs de ces amas se sont tous arrêtés avant d'avoir atteint la roche solide. En supposant que la déclivité des Alpes et celle des Apennins se continuent uniformément au-dessous de la plaine, c'est à 1260 mètres au-dessous de la surface que se trouverait le fond du prodigieux amas de cailloux. C'est là ce que représentent les deux diagrammes de la page suivante, dont le premier représente les hauteurs décuples des longueurs, tandis que le second figure les proportions vraies. On le voit, la masse de débris arrachés au flanc des Alpes par les torrents, les avalanches, les glaciers, n'est pas moindre en volume que de grands systèmes de montagnes, et il faudrait y ajouter les quantités énormes de déblais qui sont allés se déposer au fond des mers.

[Note 57: Altitudes de quelques sommets des Alpes italiennes:

Mont Viso 3,836 mèt. Grand-Paradis 4,045 » Monte delle Disgrazio 3,680 » Adamello 3,556 » Antelao 3,255 » Brunone (chaîne Orobia) 3,161 » Motterone (avant-monts) 1,491 » Generoso » 1,728 » Monte Baldo » 2,228 » Monte Bolca » 958 » ]

La grande plaine qui continue en apparence jusqu'à la base du mont Rose et du Viso la surface horizontale de l'Adriatique, entoure, comme la mer, des péninsules, des îles, et çà et là quelques archipels. A l'est et au sud-est de Turin, les collines tertiaires du Montferrat septentrional et de l'Astésan, ravinées dans tous les sens par d'innombrables ruisseaux, forment des massifs de cinq à sept cents mètres de hauteur, complétement séparés des Alpes de Ligurie et des Apennins par la dépression dans laquelle passe le Tanaro. A la base même des Alpes, les roches de Cavour et d'autres protubérances de granit, de gneiss, de porphyre, élèvent leurs coupoles ou leurs pyramides au-dessus des plaines nivelées par les eaux et régulièrement inclinées suivant le cours du Pô.[58] Au sud de la Piave, dans les campagnes vénitiennes, la gibbosité du Bosco Montello est également une masse tout à fait insulaire; même sur les bords du Pô, entre Pavie et Plaisance, on voit une colline de cailloux et de sables marins, fort riche en fossiles, portant le village et les vignobles de San Colombano. Enfin à l'orient du lac de Garde, plusieurs massifs volcaniques, flanqués de formations crétacées, surgissent du milieu de la plaine. Les cratères des monts Berici près de Vicence, et ceux des collines Euganéennes dans le voisinage de Padoue, ne vomissent plus de laves depuis une époque inconnue; mais les sources thermales et gazeuses qui coulent avec une extrême abondance des fissures du trachyte et du basalte témoignent de la grande activité qu'ont encore les foyers souterrains dans cette région de l'Italie. Dans les Alpes voisines, surtout aux environs de Bellune et de Bassano, les tremblements de terre sont très-fréquents, soit que le sol caverneux s'écroule et se tasse dans les profondeurs, soit aussi que le foyer caché des laves ait encore quelque ardeur.

[Note 58: Pente moyenne du Pô:

Source du Pô 1,952 mèt. Saluces 566 » Turin 230 » Pavie (bouche du Tessin) 100 » Plaisance 66 » Crémone 45 » Mantoue 27 » Ferrare 5 » ]

Sur le versant septentrional des Apennins, qui regarde de l'autre côté du Pô les régions volcaniques du Véronais et du Vicentin, s'étend une zone correspondante, de peu d'importance dans l'histoire géologique de la Péninsule, mais fort curieuse par les phénomènes dont elle est encore le théâtre. Dans le voisinage immédiat de la crête des monts, au sud de Modène et de Bologne, des jets d'hydrogène s'échappent çà et là par des fissures du sol, surtout dans le voisinage de roches de serpentine; en certains endroits on a pu utiliser ces flammes pour la préparation de la chaux et d'autres petits travaux industriels. Ces jets de gaz, Pietra Mala, Porretta, Barigazzo, sont les «fontaines ardentes», si célèbres dans l'antiquité fit au moyen âge, à cause des incendies spontanés qui éclairaient les voyageurs pendant les nuits. Parallèlement à cette zone de terrains brûlants, mais beaucoup plus bas, aux abords mêmes de la plaine, une autre fissure du sol se révèle par une ligne de volcans boueux, dont le plus célèbre est celui de Sassuolo, près de Modène. A Miano, non loin de Parme, jaillit une fontaine de pétrole. C'est un fait remarquable, que le pourtour de l'ancien golfe comblé soit ainsi bordé de buttes volcaniques, de salses et de fontaines thermales. Jusqu'en Piémont, des sources chaudes d'une extrême abondance, celles d'Acqui notamment, semblent témoigner d'un reste de volcanicité.

L'immense demi-cercle des vallées alpines et des plaines qui s'étendent à la base de l'amphithéâtre des montagnes garde encore les traces nombreuses des glaciers qui, lors des origines de l'époque géologique actuelle, débordaient de la grande sibérie de neiges occupant le centre de l'Europe. De la vallée du Tanaro, dans les Alpes Ligures, à la vallée de l'Isonzo, descendue des monts de la Carinthie, il n'est pas un débouché de rivière qui ne présente des amas de débris jadis apportés par les glaces et maintenant revêtus de végétation. La plupart des anciens courants glaciaires qui s'épanchaient dans les plaines, dépassaient en longueur ceux qui se déversent en Suisse des flancs du mont Rose et du Finsteraarhorn, et les plus grands d'entre eux atteignaient un tel développement, qu'on ne saurait même leur comparer les glaciers du Karakorum et de l'Himalaya; il faut aller jusque dans le Groenland ou sur les terres polaires antarctiques pour trouver des fleuves de glace qui puissent nous rappeler l'aspect que les Alpes de la Suisse offraient à l'époque glaciaire.

Déjà l'un des plus petits courants de neige cristallisée, celui qui descendait des montagnes de Tende vers Cuneo, n'avait pas moins de 46 kilomètres de longueur. Celui de la Dora Riparia, qui recueillait les glaces du mont Genèvre, du mont Tabor, du mont Cenis, était deux fois plus long, et les moraines qu'il a poussées, jusque dans le voisinage de Turin se dressent en un véritable amphithéâtre de collines çà et là déblayées par les eaux: les paysans lui donnent le nom de «région des pierres» (regione alle pietre). Plus au nord, tous les courants de glace nés dans la concavité des Alpes Pennines, du Grand-Paradis au massif du mont Rose, s'unissaient en un seul fleuve de 130 kilomètres de cours, qui débouchait dans la plaine, bien au delà d'Ivrea, et dont les gigantesques alluvions se montrent à 330 et même à 650 mètres au-dessus de la vallée où se promènent aujourd'hui les eaux de la Dora Baltea; une simple moraine latérale, la «Clôture» ou Serra, d'Ivrea, aux talus revêtus de châtaigniers, se développe sur une longueur de 28 kilomètres à l'est du fleuve, pareille à un rempart incliné, d'une régularité parfaite. À l'ouest, la grande moraine dite colline de Brosso, est moins remarquée, parce qu'elle est moins haute et qu'elle se profile sur un massif avancé des grandes Alpes; mais au sud, le rempart ébréché de la moraine frontale se développe en un demi-cercle encore parfait. Dans les débris amoncelés au pied de l'ancien glacier, les roches écroulées du mont Blanc se mêlent à celles qui firent autrefois partie du mont Cervin. Et pourtant ce prodigieux courant de glace, celui que les géologues Guyot, Gastaldi, Martins, d'autres encore, ont le plus étudié dans tous ses détails, le cédait en importance aux glaciers jumeaux du Tessin et de l'Adda qui, du Simplon au Stelvio, s'épanchaient au sud vers les bassins occupés actuellement par les lacs Majeur et de Como, emplissaient par des branches latérales la tortueuse cavité du lac de Lugano, puis, après un cours de 150 et de 190 kilomètres, se déversaient dans les plaines de la Lombardie; les branches nombreuses de leur delta entouraient, comme des îles, les divers contre-forts les plus avancés des Alpes. A l'est de ce réseau de glaciers, celui de l'Oglio ou du lac Iseo, long de 110 kilomètres à peine, et dont les moraines terminales, mesurées par M. de Mortillet, n'ont pas moins de 300 mètres de hauteur, pouvait sembler un courant secondaire; mais immédiatement au delà venait l'immense fleuve glacé de la vallée de l'Adige, le plus considérable de tous ceux des Alpes méridionales. De son origine, dans le massif de l'Oetzthal, à ses moraines terminales, au nord de Mantoue, ce fleuve solide avait près de 280 kilomètres de développement. Un de ses bras, s'avançant vers l'est dans la vallée de la Drave, descendait jusque dans les plaines où se trouve aujourd'hui Klagenfurt, tandis que la masse principale suivait au sud la dépression où coule l'Adige, puis se divisait en deux courants autour du Monte Baldo, emplissait la cavité du lac de Garde et poussait devant lui un véritable rempart semi-circulaire de hautes moraines. Quant aux autres glaciers, situés plus à l'orient, ceux de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento, ils se trouvaient forcément renfermés dans des limites plus étroites, à cause de la faible étendue relative de leurs bassins.

Les blocs erratiques, dont quelques-uns étaient gros comme des maisons, ne sont plus très-nombreux. Les maçons les exploitent en carrières, et si l'on ne prend soin d'en conserver des échantillons comme propriété nationale, ils auront bientôt disparu. A Pianezza, à l'issue de la vallée de Suze, on voit un bloc de serpentine dont la partie saillante, déjà fortement entamée par la mine, n'a pas moins de 25 mètres de long sur 12 de large et 14 de haut, et un volume approximatif de 2,500 mètres cubes; il porte une chapelle à l'une de ses extrémités. On voit aussi de magnifiques pierres voyageuses dans les montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como, et de grandes colonnes ont pu y être taillées d'un seul bloc pour les églises et les palais des alentours. Enfin, le versant des collines de Turin tourné vers les Alpes est également parsemé d'un grand nombre de pierres erratiques; mais on se demande encore comment elles ont pu faire le voyage, car c'est à une distance considérable au nord que s'arrêtent dans la plaine les moraines des anciens glaciers alpins. Quant aux moindres débris glaciaires, ils constituent de trop vastes amas pour que le travail de l'homme puisse y faire autre chose que d'insignifiants déblais. Les collines de Solferino, de Cavriana, de Somma-Campagna, célèbres dans l'histoire des batailles, sont entièrement composées de ces débris tombés des flancs des Alpes centrales, beaucoup plus élevées alors qu'elles ne le sont aujourd'hui.

En reculant vers les hautes vallées, les glaciers du versant méridional des Alpes ont graduellement mis à nu le sol qu'ils recouvraient et révélé les profondes cavités emplies actuellement par les beaux lacs de la Lombardie. Ces réservoirs lacustres ont eu pendant les âges modernes de la planète l'histoire géologique la plus variée. Lorsque la plaine du Piémont et de la Lombardie était un golfe de l'Adriatique, ces dépressions, dont le fond est encore au-dessous du niveau marin, devaient être des bras de mer semblables aux fjords actuels du Spitzberg et de la Scandinavie. Il existe même un témoignage fort curieux de cet ancien état de choses: tous les lacs lombards renferment une espèce de sardine, l'agone, que les naturalistes croient être d'origine océanique; le lac de Garde, plus rapproché de la mer et séparé d'elle depuis des âges moins éloignés, est en outre habité par deux poissons marins adaptés à leur nouveau milieu, et par un palémon, petit crustacé de mer. L'eau salée dans laquelle vivaient ces animaux a dû se vider graduellement à cause du progrès des glaciers; à la fin, les bassins des fjords se seront trouvés comblés presque en entier, et les seuls restes des anciens bras de mer auront été quelques petits réservoirs d'eau douce retenus çà et là entre les parois des montagnes et la masse envahissante des glaces. Pendant ce temps, les moraines, les débris glaciaires, les alluvions distribuées par les torrents ont fait leur oeuvre géologique, et quand, à la suite d'un nouveau changement de climat, les glaciers commencèrent leur mouvement de recul, ils furent remplacés à mesure dans les énormes cavités des anciens fjords par les eaux bleues des lacs. Les matériaux apportés des montagnes avaient désormais coupé toute communication entre la mer et ses golfes d'autrefois.

Depuis cette époque, le nombre des lacs alpins a considérablement diminué, et ceux d'entre eux qui se sont maintenus n'ont cessé de se rétrécir. Dans l'étroit corridor du Piémont, où viennent converger les torrents des Apennins, du Montferrat, des Alpes occidentales et helvétiques, les épaisses couches d'alluvions distribuées par les eaux ont depuis longtemps comblé les anciennes cavités lacustres: il n'y reste plus que des «laquets» insignifiants. Les premières nappes d'eau qui méritent le nom de lacs se trouvent seulement dans le bas Piémont, au milieu de campagnes qui s'étendent des deux côtés de la Doire Baltée. A l'ouest de ce fleuve, le petit bassin de Candia est comme une goutte laissée au fond d'un vase, en comparaison de la mer intérieure qui se vida lorsque la Doire se fut ouvert une brèche à travers l'hémicycle de grandes moraines qui formait la digue méridionale du réservoir. La nappe des eaux, représentée sur la Table de Peutinger sous le nom de lacus Clisius, s'étendait alors sur un espace de plusieurs centaines de kilomètres carrés. La Doire, qui traverse actuellement la plaine dans la direction du nord au sud, s'échappait autrefois du lac, beaucoup plus à l'est, par-dessus le seuil peu élevé qui limite au sud le laghetto de Viverone ou d'Azeglio. Une plaine encore désignée sous le nom de «Doire morte» (Dora morta) témoigne des changements notables qui se sont accomplis dans la géographie de cette partie du Piémont. D'après les chroniques, c'est pendant le quatorzième siècle que se serait accompli le dernier acte de cette révolution dans le régime de la Doire: c'est alors que les campagnes d'Azeglio, d'Albiano, de Strambino, encore parsemées de tourbières et d'étangs, émergèrent du fond des eaux.

Depuis que ce réservoir s'est vidé, la série des lacs importants commence à l'ouest par le Verbano ou lac Majeur, improprement désigné de ce nom, puisqu'il est dépassé en étendue par le lac de Garde. D'anciennes plages, dont l'élévation moyenne est de plus de 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, montrent que le grand réservoir, son tributaire occidental, le lac d'Orta et ceux de l'est, Varese, Commabio, Lugano, que limitent au sud d'anciennes moraines frontales, ne formaient qu'une seule et même nappe d'eau se ramifiant en une multitude de golfes dans les vallées alpines. Mais les continuels affouillements opérés par le fleuve de sortie dans les amas de débris qui retiennent le lac au-dessus des plaines inférieures ont abaissé peu à peu le canal d'émission et fait disparaître toute la couche superficielle des eaux lacustres. Les terrasses glaciaires dont le Tessin a rongé la base à son issue du lac Majeur, s'élèvent actuellement en talus escarpés de plus de 100 mètres de hauteur au-dessus du lit fluvial; de même chacun des torrents qui ont remplacé les anciens détroits de jonction, la Strona du lac d'Orta, la Tresa du lac de Lugano et les divers émissaires des étangs de Varese, coulent entre de hautes berges ou bien au fond de défilés sciés lentement par l'action des eaux.

Ces changements considérables dans le régime des lacs ont eu pour s'accomplir une série inconnue de siècles, mais la marche en est assez rapide pour qu'il soit permis, par comparaison, de les considérer comme une véritable révolution géologique. L'histoire contemporaine nous apprend qu'à l'extrémité suisse du lac Majeur les alluvions du Tessin et de la Maggia empiètent sur le lac comme à vue d'oeil, et que les ports d'embarquement doivent se déplacer à mesure, à la poursuite du rivage qui s'enfuit. Il y a sept cents ans, le village de Gordola, situé à près de 2 kilomètres du rivage, sur la Verzasca, était un port d'embarquement. De nos jours, les embarcadères de Magadino, à l'entrée du Tessin, sont si vite délaissés par les eaux, que le village doit se déplacer incessamment le long de la rive; les maisons devraient en être mobiles pour suivre le mouvement de recul du lac Majeur. Il y a soixante ans, les barques allaient prendre leur chargement à plus d'un kilomètre en amont, près d'un quai désert bordé de ruines. Le golfe de Locarno, dont la plus grande profondeur n'est plus que d'une centaine de mètres, est destiné à se transformer peu à peu en un lac distinct, car les alluvions envahissantes de la Maggia qui s'avancent dans le lac, en un large hémicycle, ont déjà diminué de moitié l'espace moyen qui sépare les deux rives. Un phénomène analogue s'est accompli pour le golfe dans lequel se groupent les îles Borromée. Les alluvions réunies de la Strona et de la Toce ont coupé le petit lac Mergozzo de la nappe d'eau principale et l'ont laissé au milieu des campagnes, comme une sorte de témoin des anciens contours du Verbano.

Le rival en beauté du lac Majeur, le Lario ou lac de Como, est également dans une voie de comblement rapide. L'Àdda, qui débouche latéralement dans la cavité lacustre, est comme le Tessin un travailleur des plus actifs. A l'époque romaine, la navigation se faisait librement jusqu'au village auquel sa position, à l'extrémité septentrionale du lac, avait valu, dit-on, le nom de Summolacus, aujourd'hui Samolaco. Mais, tandis que le torrent de Mera remplissait peu à peu de ses alluvions la plaine supérieure, l'Àdda arrivait graduellement à couper le lac en deux parties, par une plaine marécageuse. Il ne reste plus au nord du delta qu'une nappe d'eau se rétrécissant de siècle en siècle et n'ayant plus que 50 mètres de profondeur, le lacus dimidiatus, appelé maintenant lac de Mezzola. Tôt ou tard cette nappe d'eau cessera d'exister et sera remplacée par un simple lit fluvial, serpentant dans la plaine. Les miasmes qui s'élèvent des terres, encore à demi noyées, ont souvent dépeuplé les localités environnantes. Le vieux fort de Fuentes, ci-devant espagnol, qui défendait l'entrée de la vallée d'Adda ou Val-Tellina (Valteline), n'était guère qu'un hôpital pour sa misérable garnison.

De même que l'extrémité septentrionale du Lario, la branche de Lecco, par laquelle s'échappe le fleuve Adda, a été coupée en fragments. Les alluvions que les torrents amènent du flanc du Resegone et des montagnes voisines ont partagé la vallée lacustre en une série de petites nappes d'eau, que le cours de l'Adda réunit les unes aux autres, comme un fil d'argent traversant les perles d'un collier. Le seul travail de la nature ne manquerait pas tôt ou tard de combler toutes ces cavités et de transformer la vallée lacustre en une vallée fluviale; mais l'homme est venu à l'aide des agents géologiques, afin de ménager aux eaux de l'Àdda un cours régulier à travers les barrages de débris qui les obstruaient, et de modérer les crues du lac de Como, qui souvent s'élevaient de près de 4 mètres au-dessus de l'étiage et menaçaient les bas quartiers des villes riveraines. Grâce à la suppression des maisons de pêcheurs qui arrêtaient les eaux et au creusement des seuils de sortie, le lac inférieur, celui de Brivio, a été supprimé, et d'autres ont été considérablement rétrécis. Les divers lacs de la Brianza, qui se développent en chaîne, entre la branche de Lecco et celle de Como, et qui complétaient autrefois le circuit triangulaire des eaux autour du haut massif des montagnes du Lambro, ont été aussi, en grande partie, asséchés par l'homme et conquis pour l'agriculture. Jadis les plus importants d'entre eux ne formaient, d'après le témoignage de Paul Jove, qu'un seul lac, celui d'Eupilis.

Le fond du lac de Como a été suffisamment étudié pour que l'on ait pu juger du travail d'exhaussement que les alluvions opèrent sur le lit même. Les sondages ont montré que, dans la partie septentrionale du lac, les vases ont rempli toutes les inégalités primitives de la vallée sous-aqueuse et nivelé parfaitement le palier du réservoir. Même dans les parages du milieu et dans la branche de Lecco, où les alluvions profondes de l'Adda ne peuvent se déposer qu'en très-faibles quantités, le fond est presque horizontal. Dans la branche qui se dirige vers Como et où ne se déverse aucun affluent considérable, le fond du bassin est beaucoup plus irrégulier; il n'a certainement pas gardé sa forme primitive, puisque des poussières et des animalcules innombrables tombent constamment de la surface, mais la dépression n'en a point encore été changée en un vaste lit alluvial, comme la partie du lac où se verse le fleuve Adda. Cette différence entre les deux profils de fond est une preuve de l'action sous-aqueuse des fleuves; ils contribuent de toutes les manières à vider le réservoir lacustre: en aval par le creusement du lit, en amont par l'apport des alluvions grossières, au fond par l'exhaussement continu des vases. C'est par suite de ce dernier travail que le lac de Como et tous les autres lacs alpins ont relativement une profondeur assez faible; le diagramme précédent, qui figure la section longitudinale du lac, des bouches de l'Adda au port de Como, et où les creux ont dû être figurés au décuple de la proportion vraie, montre que les abîmes les plus profonds du lac n'ont guère plus de 400 mètres; en voyant les escarpements de rochers qui viennent y plonger leurs bases, on croirait les cavités lacustres beaucoup plus creuses qu'elles ne le sont en réalité. Ainsi les pentes prolongées de Domasso et de Montecchio, dans le bassin du nord, donneraient une profondeur de plus de 700 mètres.

A l'est du Lario, le Sebino ou lac d'Iseo et le laquet d'Idro, qu'alimentent des torrents descendus des glaces de l'Adamello, présentent les mêmes phénomènes de comblement rapide; le grand Benaco ou lac de Garde, la plus vaste des mers alpines, est au contraire très-stable dans ses contours et dans la forme de son lit, à cause de la faible quantité d'eau qu'il reçoit, proportionnellement à la contenance de sa cavité. Si l'Adige voisine avait suivi l'ancien cours de l'immense fleuve de glace tirolien et ne s'était ouvert un défilé à travers les montagnes calcaires du Véronais, le Benaco serait certainement changé en terre ferme dans une grande partie de son étendue. Quant aux anciens lacs des Alpes vénitiennes, ils ont depuis longtemps disparu, sauf quelques petits bassins, ce qu'il faut probablement attribuer à la destruction rapide des roches fissurées des montagnes dolomitiques. Celui du bas Tagliamento, dont l'emplacement est encore marqué par de vastes tourbières, est le lac oriental des Alpes qui semble s'être maintenu le plus longtemps[59].

[Note 59: Lacs italiens des Alpes, de plus de 10 kilomètres carrés de superficie:

(1) Noms des lacs. (2) Superficie moyenne (kil. car.). (3) Altitude moyenne. (mèt.) (4) Profondeur extrême. (5) Profondeur moyenne. (6) Contenance approximative (mèt. cub.).

(1) (2) (3) (4) (5) (6)

Lac d'Orta............... 14 342 250(?) 150(?) 2,100,000,000 Verbano ou lac Majeur.... 211 197 375 210 44,000,000,000 Lac de Varese............ 16 235 26 10 160,000,000 Ceresio ou lac de Lugano. 50 271 279 150 7,200,000,000 Lario ou lac de Como..... 156 202 412 247 35,000,000,000 Sebino ou lac d'Iseo..... 60 197 298 150 9,000,000,000 Lac d'Idro............... 14 378 122(?) (?) (?) Benaco ou lac de Garde... 300 69 294(?) 150(?) 45,000,000,000(?) ]

Comme tous les réservoirs de même nature, les bassins lacustres des Alpes italiennes servent de régulateurs aux eaux torrentielles qui s'y déversent. A l'époque des crues, ils emmagasinent le trop-plein de la masse liquide pour la rendre à l'époque des sécheresses; leur propre écart entre les hautes et les basses eaux mesure les oscillations du niveau fluvial dans l'émissaire de sortie. Dans le lac de Garde, véritable mer relativement à l'aire qui lui envoie ses eaux, cet écart est assez faible, et le Mincio coule d'un flot toujours tranquille et pur sous les noires arcades des remparts de Peschiera. Il n'en est de même ni pour le lac de Como, ni pour le Verbano. La quantité d'eau qu'apportent les affluents de ces bassins lacustres est telle, que l'écart entre les niveaux d'étiage et d'hivernage est de plusieurs mètres et que les fleuves de sortie varient dans la proportion de l'unité à l'octantuple[60]. Des maigres extrêmes aux crues les plus fortes, le lac de Como s'accroît de près de quatre mètres en hauteur et de dix-huit kilomètres carrés en étendue. Le Verbano, encore plus irrégulier dans son régime, s'élève parfois de plus de sept mètres au-dessus de ses basses eaux et couvre alors une superficie de près d'un cinquième plus grande qu'à l'époque de l'étiage. Lors de ces redoutables inondations, le Tessin roule une quantité d'eau à peine inférieure à celle du Nil dans son état moyen; mais ce déluge même n'est pas la moitié de la masse liquide versée par tous les affluents dans le réservoir lacustre. Si le lac Majeur ne modérait pas le débit des eaux de crue en les retenant dans son bassin, les campagnes de la Lombardie se trouveraient alternativement noyées et privées de l'humidité nécessaire.

[Note 60: Régime de l'Adda et du Tessin, au sortir des lacs alpins, d'après Lombardini:

Portée moyenne. Portée la plus basse. Portée la plus forte. Adda..... 187 16 817 Tessin... 321 50 4,000 ]

Les lacs alpins de l'Italie ont donc la plus grande importance dans l'économie générale de la contrée. Ils exercent aussi une certaine influence modératrice sur le climat à cause de l'égalité relative de température que gardent les masses liquides en proportion de l'atmosphère. En outre, comme chemins naturels des échanges entre les plaines et les hautes vallées et comme réservoirs de vie animale, ils devaient attirer la population sur leurs rivages et se border de villages nombreux. Mais dès l'époque romaine, et plus tard, lors du renouveau de la civilisation italienne, après que se fut écoulé le flot des migrations barbares, la beauté des paysages est la grande cause qui a fait édifier tant de palais, tant de villas de plaisance sur les bords des grands lacs. De nos jours, c'est par caravanes sans cesse renouvelées que les foules de visiteurs se précipitent vers la merveilleuse contrée pour se reposer le regard et l'esprit par la vue de ces horizons si grandioses et si purs. Et réellement peu de sites en Europe sont comparables à ce golfe charmant de Pallanza, où sont éparses les îles Borromée avec leur village de pêcheurs, leurs palais, leur végétation presque tropicale! Non moins belle est cette péninsule de Bellagio, semblable à un jardin suspendu en face des grandes Alpes neigeuses, et d'où l'on voit s'enfuir les deux branches inégales du lac de Como, entre leurs corridors de rochers, de cultures et de villas; plus gracieuse encore, s'il est possible, est cette étonnante presqu'île de Sermide, que l'on voit s'avancer dans l'azur du lac de Garde, pareille à un mince pédoncule s'épanouissant en corolle multicolore!

Bien différents des lacs de la montagne, ceux de la plaine inférieure, que l'on devrait considérer plutôt comme des inondations permanentes, ont disparu pour la plupart, grâce au travail des agriculteurs qui en ont rejeté les eaux dans les rivières les plus voisines. Ainsi le grand lac Gerondo, que citent les documents du moyen âge et qui s'étendait à l'est de l'Adda, dans les districts de Crema et de Lodi, n'a plus laissé qu'un simple bas-fond de marécages ou mosi, et l'île populeuse de Fulcheria, que ses eaux séparaient du reste de la plaine, est désormais rattachée aux autres campagnes lombardes. Les lacs de la rive méridionale du Pô, en aval de Guastalla, sont également asséchés, et si les deux lacs de Mantoue, d'ailleurs peu profonds, n'ont pas cessé d'exister, c'est qu'au douzième siècle on les a soutenus par des barrages pour les empêcher de se changer en marais. Mieux sans doute eût valu les vider et sauver ainsi la ville des longs siéges et des fléaux qui en furent la conséquence!

Les palus du littoral de l'Adriatique, généralement désignés sous le nom de lagunes, diminuent aussi d'étendue pendant le cours des siècles; tandis qu'il s'en forme de nouveaux plus avant dans la mer, les anciens disparaissent peu à peu. Les vieilles cartes du rivage vénitien diffèrent grandement de celles que nous dessinons aujourd'hui, et pourtant ces changements considérables sont l'œuvre d'un petit nombre de siècles. Les marais de Caorle, entre la bouche de la Piave et le fond du golfe de Trieste, ont tellement modifié leur forme, qu'il est impossible de reconstituer l'ancienne topographie de la contrée; les célèbres lagunes de Venise et de Chioggia n'ont gardé une certaine permanence de contours que par la continuelle intervention de l'homme; mais celui de Brondolo a été comblé depuis le milieu du seizième siècle. Au sud des bouches du Pô, la grande lagune de Comacchio a été découpée en plusieurs parties par les chaussées d'alluvions qu'ont élevées les fleuves dans leur cours errant, et presque toute son étendue consiste en valli ou vastes bancs de terrains d'alluvions; cependant on y trouve aussi, notamment dans l'angle sud-oriental, quelques profondes cavités ou chiari, restes de l'Adriatique non encore colmatés par les apports fluviaux. La lagune de Comacchio, espace intermédiaire entre le sol et les eaux, se prolongeait autrefois à une grande distance vers le sud et formait la lagune de Padusa, qui entourait de ses canaux la ville de Ravenne, actuellement en terre ferme: les descriptions que Strabon, Sidoine Apollinaire, Jornandès, Procope, donnent de cette vieille cité conviendraient parfaitement à une ville à demi insulaire comme Venise et Chioggia. La Padusa est depuis longtemps comblée, mais les espaces non encore asséchés de la mer de Comacchio occupent environ 30,000 hectares; la profondeur moyenne n'y est que d'un à deux mètres.

Jadis, à n'en pas douter, un cordon littoral, une flèche semblable à celles qui bordent les côtes des Carolines et du Brésil, séparait les eaux de l'Adriatique des lagunes de l'intérieur. Cette plage primitive, dont le développement était d'environ deux cents kilomètres, existe encore partiellement: les lidi de Venise et de Comacchio, percés de distance en distance par des brèches qui laissent entrer la marée vivifiante et servent de ports aux navires, sont les restes de ce littoral extérieur. En d'autres endroits, ce n'est plus dans la mer, c'est sur la terre ferme qu'il faut en chercher les traces. Ainsi la péninsule basse que les abords du Pô ont jetée dans la mer est traversée du nord au sud par des rangées de dunes, qui sont le prolongement des lidi vénitiens et se continuent même dans l'étang de Comacchio par des levées parallèles au rivage actuel. De l'Adige à Cervia, ces anciennes plages, qui semblent dater au moins de l'époque romaine, sont couvertes de bois de pins, sombres et solennels, aux rameaux presque toujours ployés et gémissants sous le vent de la mer. En quelques endroits des chênes ont remplacé les pins par une rotation naturelle des productions du sol; des aubépines, des genévriers, sont les principaux arbustes du sous-bois: on y chasse encore le sanglier.

A mesure que les eaux protégées contre le flot du large par ces remparts naturels viennent à se combler et que les alluvions débordent à l'extérieur, la mer s'empare des sables pour les répartir également et en former, de pointe à pointe, de nouvelles flèches curvilignes semblables aux premières; immédiatement au sud de la branche maîtresse du Pô, trois de ces chaînes de dunes s'enracinent au même point et divergent en éventail vers le sud. De même à l'est de Ravenne, la dune maîtresse, que la pinède revêt de sa sombre verdure sur un espace de trente-cinq kilomètres en longueur et sur une largeur variable de cinquante à trois mille mètres, est accompagnée par deux autres rangées de dunes, l'une déjà complétement achevée, l'autre en voie de formation. La vague et le vent travaillent de concert à l'élever. D'après M. Pareto, l'accroissement normal de la plage est de 230 mètres par siècle loin de toute bouche fluviale, mais il est beaucoup plus considérable dans le voisinage des cours d'eau.

La mer marque donc elle-même par une série de barrières tous ses reculs successifs. Il est vrai qu'elle opère aussi parfois des retours d'invasion, par suite de l'abaissement non encore expliqué des côtes de la Vénétie. Ainsi le banc de Cortellazzo, barre sous-marine de gravier, qui se prolonge à vingt mètres de profondeur, parallèlement à la plage des marais de Caorle, semble avoir été, à une époque géologique antérieure, un lido dont la disparition a rendu à la mer libre un espace de plus de mille kilomètres carrés. La chaîne des îles qui bordait le littoral d'Aquileja, du temps des anciens et au commencement du moyen âge, a presque entièrement disparu. A l'époque romaine, ces îles étaient fort peuplées et possédaient des chantiers de construction; elles avaient des forêts et des cultures. Les chroniques du moyen âge racontent aussi comment le doge de Venise et le patriarche d'Aquileja allaient chasser le cerf et le sanglier dans les îles, au grand mécontentement des habitants. Maintenant la rangée des terres et le rempart des dunes qui les protégeaient n'ont laissé que de faibles restes; des roseaux ont remplacé les anciennes forêts et les cultures; Grado est la seule localité du littoral qui ait gardé quelques habitants. Dans les eaux de la mer et des marais, des môles, des murailles, des pavés de mosaïques et même des pierres à inscriptions témoignent de l'ancienne extension de la terre ferme. Plus à l'ouest, le littoral de Venise s'est abaissé de la même manière. Sous le sol qui porte aujourd'hui la ville des lagunes, le forage des puits artésiens a révélé l'existence de quatre strates superposées de tourbières, dont l'une, profonde de 130 mètres, donne la mesure de l'énorme affaissement qui s'est opéré. Depuis l'époque historique, l'église souterraine de Saint-Marc est déjà devenue sous-marine; des pavés de rues, des routes, des constructions diverses descendent peu à peu au-dessous de la surface des lagunes, soit à cause du tassement naturel des vases, soit par toute autre raison géologique; si la mer ne gagne pas constamment sur ses rivages, c'est que les alluvions apportées par les fleuves compensent et au delà les effets de l'abaissement du sol. Ravenne descend aussi, puisque les portes de ses monuments s'enfouissent peu à peu sous le pavé des rues. M. Pareto évalue le mouvement de dépression à 15 centimètres par siècle. Après l'époque pliocène, l'oscillation du sol se faisait en sens contraire, puisque tout l'ancien golfe du Piémont est actuellement au-dessus du niveau de l'Adriatique.

Parmi les agents géologiques toujours à l'œuvre pour modifier les proportions diverses de la terre et de la mer, du sec et de l'humide, les fleuves et les torrents de la plaine située au pied des Alpes sont de beaucoup les plus actifs: ce sont eux surtout qui représentent la vie. Les changements qu'ils apportent à la forme extérieure de la planète sont assez rapides pour qu'il nous soit possible d'en être les témoins directs pendant notre courte histoire humaine. Aucune contrée de l'Europe, si ce n'est la Hollande, ne s'est plus souvent renouvelée que l'Italie septentrionale sous l'action des eaux.

Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontière entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables de ces révolutions géologiques, s'il est vrai, comme il est très-probable, qu'il ait été du temps des Romains, et même au commencement du moyen âge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et ne soit devenu fleuve indépendant qu'à une époque récente. Les anciens auteurs, qui cependant connaissaient bien cette région de l'Italie, n'énumèrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se déversent dans l'Adriatique, et quand on le cite pour la première fois, sous le nom de Sontius, vers le commencement du sixième siècle, c'est comme simple rivière d'une vallée de l'intérieur. La Table de Peutinger mentionne aussi la station de Ponte Sonti, mais bien à l'est d'Aquilée, près des sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les péripéties de sa formation. L'étude géologique des montagnes environnantes porte à croire que les premières eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la vallée de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'écoulait, non pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le détroit de Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivière, si ce n'est en un endroit où des éboulis de rochers semblent avoir interrompu l'ancien canal d'écoulement. Au sortir de ce défilé, l'Isonzo allait se jeter dans le Natissone, qui, réuni aux autres rivières de ce versant des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait à la mer une masse d'eau considérable, que les navires pouvaient remonter au loin. Obligé de changer son cours et de s'échapper par une gorge où il n'a que 6 mètres de large sur 28 mètres de profondeur, l'Isonzo s'écoula vers le sud pour se déverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vidé comme le premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour descendre en fleuve indépendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cessé de déplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jeté dans cette direction et causa de grands désastres. Depuis cette époque, il a bien employé son temps en projetant dans la mer, au-devant de la baie de Monfalcone, la péninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs îlots à la terre ferme.

Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le cœur des montagnes et dont les hautes vallées reçoivent une quantité annuelle de pluie très-considérable, est un travailleur encore plus actif que son voisin de la frontière. A la sortie des gorges étroites où son cours supérieur est enfermé, il a déposé dans la plaine un énorme champ de débris, d'où il se déverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, ravageant tout dans ses crues et ne laissant qu'un désert de cailloux à la place des prairies et des cultures. Tandis qu'en été sa masse liquide, réduite à de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule après les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomètres de largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est à 9 mètres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et la Zelline, affluents supérieurs de la Livenza, ne sont pas moins dévastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un champ de pierres roulées d'une trentaine de kilomètres de superficie. Plus bas dans les lagunes du littoral, des levées serpentines de sable rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont déposées de chaque côté de leurs anciens lits. Il est à remarquer que tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant à la mer, leurs alluvions sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entraînés par le courant côtier, dévient régulièrement vers la droite, et c'est de ce côté qu'ils accroissent incessamment la plage du continent. C'est grâce à la direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgré les énormes quantités d'alluvions qu'apporté l'Isonzo.

La Piave, le cours d'eau le plus considérable à l'orient de l'Adige, est aussi un rude ouvrier, dévastant les campagnes, comblant les marais, formant en mer de nouvelles plages. Là, comme aux bouches de l'Isonzo, du Tagliamento, de la Livenza, la côte avance rapidement; l'antique Heraclea des Vénètes, devenue depuis Cittanova, est restée au loin dans l'intérieur des terres, comme à l'est les villes de Porto-Gruaro et d'Aquileja. En moyenne le progrès des côtes a été d'une dizaine de kilomètres depuis deux mille ans.

L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une révolution non moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'époque romaine, le fleuve a complétement changé de lit sur plus de la moitié de son cours, dans la région des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En aval d'un sauvage défilé des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la vallée jusqu'à la mer; du temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et Ceneda. On ignore en quel siècle de notre ère s'opéra la catastrophe qui força le fleuve à changer de direction; ce fut probablement pendant le cinquième ou le sixième siècle, à une époque où les désastres de toute espèce étaient assez nombreux pour qu'on négligeât d'en raconter quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'événement s'est maintenue, et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les choses se sont passées. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui dominaient le cours de la Piave, s'écroulèrent en deux endroits, et deux énormes barrières de débris, l'une de 100 mètres de hauteur, l'autre de 240 mètres, se dressèrent en travers de la vallée. Au pied de ces amas de décombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du côté du nord, le ruisseau de Rai s'épanche paresseusement dans le fleuve dont il occupe désormais la vallée. Le sénat de Venise agita la question de ramener les eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en même temps on aurait rejeté dans ce dernier torrent la rivière Cismone, qu'un éboulement, semblable à celui du Pinei, avait détournée vers la Brenta, dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-même a eu à subir de grands changements à une époque toute récente, en 1771. En face de l'énorme paroi de la montagne de Cività, rayée de fissures verticales, les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent à glisser sur un plan incliné de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un élan soudain, vinrent s'abîmer dans la vallée. Deux villages furent écrasés, deux autres noyés dans les eaux du Cordevole transformé en lac. Quand l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties de l'ancienne Alleghe, métropole de la vallée.

Le fleuve Brenta, qui naît sur le territoire tyrolien, dans l'admirable val Sugana, a de tout temps donné aux Vénitiens les plus cruels soucis, à cause du désordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le régime des lagunes. Autrefois il se jetait, à Fusina, dans l'estuaire vénitien; mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient l'atmosphère. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses plaines avaient intérêt à faire couler le fleuve par la voie la plus directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de n'avoir rien à craindre des inondations, les Vénitiens au contraire tenaient à éloigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la salubrité de leurs lagunes. Ce conflit d'intérêts donna lieu à maintes guerres, véritables luttes pour l'existence. La conquête du littoral de la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et dès que la république des lagunes eut triomphé, elle se mit à l'œuvre pour déplacer la rivière. Au moyen d'un premier canal, la Brenta nuova ou Brentone, puis d'un deuxième, la Brenta nuovissima, on dériva les eaux du fleuve de manière à leur faire contourner toute la lagune et à les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du Padouan, dans le port de Brondolo, à quelques kilomètres au nord de la bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi notablement allongé, dut exhausser son lit en amont, et c'est à grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses levées latérales. De 1811 à 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle élévation du lit menaçait de rendre ces malheurs encore plus fréquents. Alors on prit le parti d'abréger de 16 kilomètres le cours du fleuve, en le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En effet, le danger des crevasses a été conjuré pour un temps; en outre, la Brenta, dont les alluvions empiètent peu à peu sur l'eau salée, a donné à l'Italie une superficie de 30 kilomètres carrés de terres nouvelles; mais les pêcheries de cette partie du lac ont été complétement ruinées et la fièvre a fait son apparition dans les villes du littoral voisin. Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces redoutables voisins, les fleuves torrentiels.

Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingénieurs vénitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent été comblées depuis des siècles, comme l'ont été plus à l'est celles de Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle sollicitude elle devait garder sa précieuse mer intérieure: il était même défendu de cultiver les barene ou petits îlots élevés au-dessus du niveau des marées; on craignait avec raison que l'avidité des cultivateurs ne les portât à empiéter peu à peu sur le domaine des eaux. Les hydrauliciens de la république ne s'étaient pas bornés à détourner tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes vénitiennes; ils avaient aussi éloigné vers l'est, par des canaux artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils agitèrent même l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de l'Isonzo à la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui eût déversé la masse entière des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce plan gigantesque ne put être réalisé: les débris portés par le courant du littoral fermèrent le port du Lido; dès la fin du quinzième siècle il fallut l'abandonner et reporter à 12 kilomètres plus au sud, au «grau» de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protéger contre les apports de débris on arma d'épis ou éperons transversaux les digues puissantes ou murazzi qui consolident la flèche sablonneuse de la côte, et depuis quelque temps une jetée de 2,200 mètres s'avance comme un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les alluvions que charrie la mer.

Au sud du delta commun de l'Adige et du Pô, la plupart des torrents qui descendent des vallées parallèles des Apennins ne sont pas moins errants dans leur cours que ceux de l'Italie vénitienne, et font également le désespoir des ingénieurs. Les rivières qui arrosent les districts de Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau voisins, parcourent entre l'Apennin et le Pô une zone de plaines trop étroite pour qu'il leur eût été possible de modifier la topographie locale sur de vastes étendues; mais il en est bien autrement dans les grandes campagnes unies de Modène, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: là toutes les eaux courantes ont promené à l'infini leurs méandres toujours changeants, et le pays est couvert des ruines de levées entre lesquelles les riverains ont vainement tâché de les enfermer d'une manière permanente. La ville de Modène elle-même a été détruite par les inondations de la Secchia et d'autres torrents réunis en un déluge. Le Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallèles qui s'épanchent au nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et tour à tour on les bénit pour leurs alluvions fertilisantes, on les maudit pour leurs crues dévastatrices. Un de ces torrents, probablement le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontière à l'Italie romaine et que franchit César en prononçant le mot fatal: Alea jacta est. La bouche du Fiumicino est à 16 kilomètres de Rimini, ce qui est à peu près la distance indiquée pour le Rubicon par la Table de Peutinger; mais les torrents de cette région ont si fréquemment change de lit en remaniant les alluvions du littoral, que l'on n'ose identifier le point précis du passage. Guastuzzi, Tonini, et après eux M. Desjardins, qui a étudié la question sur les lieux mêmes, pensent que le haut Pisciatello, encore désigné dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait au sud, à son entrée dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel, un peu au-dessus du pont romain de Savignano.

De tous ces fleuves de l'Apennin, le Reno est le plus errant et le plus dangereux. La couche de débris qu'il a portée dans la plaine n'a pas moins de 30 kilomètres de l'ouest à l'est, et lorsqu'il fait craquer ses digues sur un point faible, c'est pour se porter tantôt à droite, tantôt à gauche de l'espèce de talus qu'il s'est construit par ses propres alluvions. On comprend quels doivent être les caprices imprévus d'un torrent dont le débit varie, suivant les saisons, de 1 mètre à près de 1,400 mètres cubes par seconde, et qui, dans certains endroits, coule à plus de 9 mètres au-dessus des campagnes riveraines. Pendant le cours de ce siècle le danger s'est encore accru par suite du déboisement presque complet des pentes du bassin torrentiel. Les ingénieurs, déroutés par les irrégularités des inondations, ont entrepris les travaux les plus différents et proposé les plans d'ensemble les plus contradictoires pour dompter cet ennemi, plus terrible que l'Acheloûs, terrassé par Hercule. On l'a jeté dans le Pô, puis on l'a détourné vers l'est pour le déverser directement dans la mer; on a aussi projeté de lui livrer la lagune de Comacchio pour en faire pendant un siècle ou deux son bassin de colmatage; mais chaque nouvelle dérivation a ses inconvénients: tandis que les uns se réjouissent d'être débarrassés de cet incommode voisin, les autres se plaignent des inondations et des fièvres qu'il leur apporte, du dégât qu'il fait dans leurs pêcheries et leurs eaux navigables. C'est aux alluvions du Reno qu'est dû en grande partie l'ensablement définitif du Pô de Ferrare. Le meilleur plan d'amélioration du régime hydrographique serait probablement celui que proposait l'ingénieur Manfredi et qui consisterait à creuser, le long de la base des Apennins, le lit d'un fleuve nouveau où viendraient déboucher toutes les eaux torrentielles de la montagne. Ce courant suivrait la pente générale de la plaine en accompagnant au sud le cours du Pô, comme l'Adige l'accompagne au nord, et l'espace intermédiaire serait arrosé dans tous les sens par un système artificiel de canaux. Le projet est grandiose, mais il serait fort coûteux et de longtemps ne pourra se réaliser.

Une découverte géographique très-curieuse, faite par le célèbre hydraulicien Lombardini, permet de reconnaître, par la simple disposition des champs, en quels endroits la terre des basses plaines de l'Émilie a été remaniée par les torrents, et où commençaient les rivages de l'ancienne lagune de Padusa, maintenant comblée. En suivant la voie Émilienne entre Cesena et Bologne, de même que ça et là dans le Modénais et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine; ils sont tous coupés à angles droits par d'autres routins également réguliers, de sorte que les champs ont exactement la même surface. Vues des contre-forts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des damiers de verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes détaillées prouvent, qu'en effet le sol de ces districts est découpé en rectangles d'une égalité géométrique, ayant 714 mètres de côté et près de 51 hectares de superficie. Or ce carré est précisément la centurie romaine, et Tite-Live nous apprend que toutes ces terres, après avoir été arrachées aux Gaulois, furent mesurées, cadastrées et partagées entre des colons romains. Il est donc hors de doute que ces réticules si réguliers de chemins, de canaux et de sillons datent de vingt siècles et sont bien l'oeuvre des vétérans de Rome. Dans la direction du Pô, une ligne sinueuse, pareille au rivage d'un ancien lac, marque la limite de l'espace distribué géométriquement et des terres plus basses où recommence le labyrinthe ordinaire des fossés et des sentiers tortueux: évidemment c'est là que s'étendait autrefois le marais comblé depuis par les colmatages des torrents. Enfin, dans le voisinage des cours d'eau, le damier des cultures est brusquement interrompu; la cause en est aux bouleversements qu'ont produits les inondations successives. Certes il est très-naturel de penser que dans un grand nombre de pays les limites des champs cultivés se sont maintenues sans changements pendant des siècles, mais on ne saurait le constater d'une manière positive, tandis que dans les plaines de l'Émilie, au milieu de contrées dont la plus grande partie a été remaniée par les torrents, ce sont bien les lignes tracées par le cadastre romain que l'on voit, aussi régulières qu'au premier jour. Les invasions et les guerres qui ont renversé tant de monuments, détruit tant de cités, n'ont pu, depuis deux mille années, déplacer les sentiers ni couper les sillons des champs. De l'autre côté du Pô, les plaines qui s'étendent au sud-est de la voie Postumia, entre Trévise et Padoue, présentent, par la disposition régulière de leurs cultures et de leurs chemins, la reproduction parfaite des colonies émiliennes.

En proportion de l'étendue de son bassin et de la longueur de son cours, le Pô a subi moins de changements que la Piave et le Reno; mais la richesse et la population des cités qui le bordent, la fécondité de ses campagnes, l'abondance de sa masse liquide, la grandeur des travaux entrepris pour sa régularisation, donnent une importance exceptionnelle au moindre de ses écarts: le Pô est le grand fleuve de l'ancien estuaire Adriatique; c'est le «Père», comme disaient les Romains.

Le torrent qu'alimentent les neiges du Viso doit probablement à la beauté de ce mont dominateur d'être considéré comme la branche maîtresse du grand fleuve et de lui imposer son nom; mais la Macra, la Varaita, le Clusone pourraient lui disputer cet honneur: ils n'ont pas moins d'eau et, quand ils arrivent dans la plaine, ils ne fertilisent pas moins de campagnes par leurs canaux d'irrigation. Le lit commun serait bientôt épuisé si de tout l'hémicycle des montagnes n'accouraient d'autres torrents, la Doire Ripaire, la Petite-Stura, l'Orco, la Doire Baltée, qu'alimentent les glaciers du mont Blanc, occupant ensemble une superficie de 72 kilomètres carrés, ceux du Grand-Paradis, plus vastes encore, et quelques-uns des champs de glaces du mont Rose. Puis viennent, au nord la Sesia et au sud le Tanaro, qui unit dans son lit l'eau des Apennins à celle des Alpes. Le Tessin, qui vient ensuite, est le plus important des affluents du Pô par la masse de ses eaux; il dépasse de beaucoup toutes les rivières descendues des lacs Alpins, l'Adda, l'Oglio, le Mincio: «sans lui, disent les bateliers du fleuve, il Po non sarebbe Po.» De tous les bassins fluviaux d'Europe, la plaine de l'Italie septentrionale est celle qui verse la plus forte masse liquide dans la mer, comparativement à son étendue: des cours d'eau, que l'on croirait devoir être insignifiants à cause de leur faible longueur, doivent au contraire à l'abondance des neiges et des pluies alpines de rouler une masse liquide très-considérable. Plusieurs des grands affluents du Pô constituaient jadis des obstacles fort sérieux à la marche des armées; aussi n'est-il pas étonnant que le Tessin, le Mincio, l'Enza, aient, aussi bien que le Pô lui-même, servi de frontières politiques.

En aval de son confluent avec le Tessin et surtout au-dessous de la bouche de l'Adda, le Pô, emportant déjà vers la mer les cinq sixièmes des eaux de son bassin, a complétement perdu son caractère de torrent des montagnes. Il ne roule plus un seul caillou, et le sable de son lit est menuisé en fine poussière. Aucune élévation, pas même un seul plateau d'anciens terrains de transport, si ce n'est le petit massif de San Colombano, ne se montre sur les rives; le fleuve pourrait se promener librement dans les campagnes, s'il n'était retenu à droite et à gauche par des levées ou argini, qui forment en Europe, après les digues de la Hollande, le système le plus complet et le mieux entendu de remparts protecteurs. Il est probable que dès le temps des Étrusques les rives du fleuve étaient ainsi défendues contre les débordements, car Lucain décrit déjà les digues comme si elles existaient depuis une période immémoriale; mais lors de l'invasion des barbares les riverains cessèrent de soutenir contre les eaux de crue une lutte que la guerre et la misère rendaient impossible, et c'est après le neuvième siècle seulement qu'ils mirent la main à l'oeuvre de reconstruction. En 1480 le travail était complètement terminé, autant du moins que peut l'être une opération semblable. On comprend de quelle énorme importance économique est le bon entretien des levées, puisque les terrains protégés ont une étendue de 1,200,000 hectares; ils donnent un produit agricole de plus de deux cents millions par an et représentent un capital de plusieurs milliards, auquel s'ajoute la valeur des cités riveraines et des établissements industriels qu'elles renferment. Mais les villes du moins sont faciles à défendre, grâce à la prévoyance de leurs anciens constructeurs, Étrusques ou Celtes, qui prirent soin de leur donner pour piédestaux des terrasses artificielles supérieures au niveau des plus hautes eaux d'inondation. C'est au commencement de ce siècle seulement que l'élévation constante du niveau de crue, causée soit par la déforestation des montagnes, soit par la suppression de toutes les brèches du lit fluvial, a forcé les habitants de Revere, de Sermide, d'Ostiglia, de Governolo, de Borgoforte et d'autres villes des bords du Pô, d'entourer leurs habitations d'une enceinte supplémentaire.

Les digues continues commencent en amont de Crémone sur les deux rives; dans tous les endroits périlleux elles sont fortifiées au moyen de «traverses» ou «contre-digues», et d'autres remparts s'élèvent en arrière, pour le cas où les premiers viendraient à céder. Dans la partie inférieure de leur cours, tous les affluents du Pô sont également bordés de levées, ainsi que les anciens lits fluviaux et les canaux en communication avec le flot de crue. C'est à un millier de kilomètres au moins que l'on peut évaluer l'ensemble du réseau des grandes digues élevées dans la basse vallée du Pô. En outre, le lit même du fleuve est traversé dans tous les sens par des remparts de moindre hauteur enfermant des champs et des saulaies, des vignes même. Il est peu d'endroits, en effet, où le flot coule immédiatement à la base du froldo ou digue maîtresse; l'espace ménagé aux eaux d'inondation a plusieurs kilomètres de largeur, et d'ordinaire le fleuve a de 200 à 500 mètres seulement de l'une à l'autre rive. Il reste donc une grande étendue de terrains libres que les riverains ont divisés en golene et qu'ils ont entourés de levées pour les protéger contre les crues ordinaires. D'après les prescriptions des syndicats, ces digues des golene doivent rester à un mètre et demi en contre-bas de la grande digue de défense, afin que les fortes crues puissent s'alléger en remplissant d'abord les innombrables réservoirs formés par les champs riverains. Malheureusement nombre de propriétaires, désireux de protéger leur immeuble privé, même au détriment du pays tout entier, exhaussent leurs propres digues au niveau du froldo, et, rétrécissant ainsi le lit du fleuve, accroissent les dangers d'inondation générale. En dépit de tous les beaux plans d'ensemble proposés au nom de l'intérêt public, l'ancien système résumé dans l'affreux proverbe: Vita mia, morte tua! prédomine encore beaucoup trop parmi les communes et les syndicats. Arthur Young et d'autres écrivains racontent que souvent les fermiers allaient, de propos délibéré, ouvrir des brèches dans les digues de la rive opposée et sauver ainsi leurs récoltes en ruinant leur prochain. Aussi, en temps de crue, la navigation du Pô n'était-elle permise pendant la nuit qu'à certaines barques privilégiées et les gardes du fleuve faisaient feu sur toutes les autres.

De l'amont à l'aval, le lit d'inondation ménagé aux eaux du fleuve se rétrécit peu à peu; de 6 kilomètres, il diminue jusqu'à 3, 2 et même 1 kilomètre; enfin, chacun des bras du delta n'a de l'une à l'autre levée que de 300 à 500 mètres de largeur. Ce n'est point assez pour livrer passage au flot de crue, qui s'élève parfois à 8 et 9 mètres, même à 9 mètres et demi au-dessus du niveau d'étiage. D'ailleurs il est arrivé fréquemment que, soit par manque d'argent, soit par insouciance, les communes riveraines n'ont pas usé des précautions nécessaires pour l'entretien des digues; parfois des districts entiers se sont trouvés ruinés parce qu'on avait négligé de boucher des trous de taupes. Quand une crevasse se produit et qu'on ne réussit point à la fermer immédiatement, il en résulte d'affreux malheurs. Non-seulement toutes les récoltes sont perdues, les villages sont démolis, la terre est ravinée, mais les habitants réfugiés çà et là sont enlevés par la famine; puis vient le typhus, qui glane les hommes après la faim. Avec les tremblements de terre de la Calabre, les débordements du Pô sont les grands fléaux de l'Italie. En 1872, tout l'espace qui s'étend entre la Secchia et la mer, de Mirandole à Comacchio, était transformé en une mer où çà et là se montraient les murs et les palais des villes, pareils à des îlots. La partie du continent reconquise temporairement par l'eau n'avait pas moins de 3,000 kilomètres carrés, et n'était limitée, au nord, que par les levées de l'Adige, au sud par celles du Reno. Deux années après, des flaques non encore évaporées rappelaient le débordement, et les champs seraient restés plus longtemps inondés, si l'on n'avait fait usage de la vapeur pour vider tous ces lacs épars.

Dans ces grands désastres, ce sont naturellement les populations les plus vaillantes et les plus actives qui luttent avec le plus d'énergie contre le fleuve et qui réussissent le mieux à protéger leurs demeures contre les flots. Ainsi pendant les terribles crues de 1872 la petite ville industrieuse d'Ostiglia parvint à détourner la catastrophe, alors que tant d'autres localités moins exposées étaient ravagées par les eaux. Cette ville est bâtie au bord même du froldo, sans ouvrages avancés de digues secondaires, et sur la concavité d'une baie que vient heurter le courant. Le rempart menaçait de céder. Immédiatement on se met à l'oeuvre pour en construire un second. Au nombre de quatre mille, tous les hommes valides, le maire et les ingénieurs en tête, apportent des fascines, enfoncent les pieux des palissades, entassent les terres. La nuit n'arrête point leur travail; des rangées de torches plantées dans le sol éclairent les chantiers. Mais à mesure que s'élève la deuxième digue, la première est emportée et les eaux entament déjà le nouveau rempart. C'est une lutte à outrance entre l'homme et les éléments. A chaque instant les ingénieurs demandent s'il ne faut pas sonner le focsin de la fuite. Mais les gens d'Ostiglia tiennent bon. L'armée des travailleurs se partage: tandis que les uns consolident le froldo qu'ils viennent d'achever, les autres construisent une troisième barrière de défense. Ils l'emportent enfin sur le fleuve et, du haut de leurs digues victorieuses, les habitants d'Ostiglia ont la satisfaction de voir les eaux rentrer peu à peu dans leur lit. Précisément en face, les citoyens de Revere n'avaient eu ni mérité le même bonheur. Le Pô s'était ouvert une crevasse de plus de 700 mètres de largeur à travers une digue mal entretenue et avait changé en un lac immense les campagnes du Modénais. Lors d'une baisse momentanée du fleuve, on essaya de rétablir la levée, mais en moins d'une heure elle fut emportée par une deuxième crue, et pour se sauver, la ville de Revere, qui pourtant occupe une situation assez heureuse à l'extrémité d'une pointe, dut sacrifier sa première rangée de maisons et les précipiter dans les eaux pour lui servir d'empierrement de défense.

Les crevasses les plus fameuses ne pouvaient manquer d'être celles qui ont eu pour résultat des changements durables dans le cours du Pô. Un de ces grands déplacements des eaux a formé une île de plus de 100 kilomètres carrés de superficie, en aval de Guastalla, et laissé au loin vers le sud les méandres du Po-Vecchio, transformé de nos jours en un simple canal. Tout le long du fleuve, des campagnes de la rive droite et de la rive gauche rappellent encore par leur nom de mezzano qu'elles se trouvaient jadis au milieu du courant. Mais dans le delta proprement dit les divagations du fleuve ont été plus importantes encore. A l'époque romaine et jusqu'au treizième siècle, la principale branche du delta était le Po di Volano, qui s'est à peu près desséché et n'est plus aujourd'hui qu'une simple coulée incertaine au milieu des marais, transformée lors des inondations en un canal de colmatage pour la lagune de Comacchio. Deux autres branches coulaient plus au sud à travers cette même lagune, et le cours de leur ancien lit est indiqué par des chaussées sinueuses sur lesquelles on a construit des routes carrossables. On ne sait à quelle époque elles disparurent, mais au huitième siècle un autre bras leur succéda, le Po di Primaro, qui se jetait dans la mer non loin de Ravenne, et dont tout le cours inférieur est emprunté maintenant par le torrent de Reno. En 1152 nouvelle bifurcation, mais en sens inverse. La digue de la rive droite est rompue à Ficarolo, en amont de Ferrare, et cela, dit-on, par la malveillance des riverains d'en haut, qui voulaient ruiner leurs voisins d'en bas, et le grand bras, le Po di Maestra ou de Venise, abandonne Ferrare au milieu de ses marais et de ses lits fluviaux desséchés, pour aller, au nord de tous ses autres bras, se réunir aux canaux de la Basse-Adige. D'ordinaire les crevasses se font aux mêmes endroits, soit en novembre, soit en octobre. Jamais il n'y a eu de crevasse en janvier. Le danger le plus grand de rupture est toujours à Corbola, entre le Po di Maestra et son émissaire le Po di Goro.

L'Adige, de son côté, n'a pas moins erré dans son cours. A peine cette rivière tirolienne est-elle sortie de l'étroite «cluse» ou chiusa de son portail de montagnes calcaires et du défllé artificiel des forts et des murailles de Vérone, que la partie inconstante de son lit se développe à travers les plaines. Du temps des Romains, l'Adige coulait beaucoup plus au nord; elle passait à la base même des montagnes Euganéennes, dans un lit occupé de nos jours par la rivière Frassine, et se déversait dans l'Adriatique au port de Brondolo. En 587, l'Adige rompit ses digues et sa branche principale prit la direction qu'elle suit encore pour se rendre à la bouche de Fossone. Mais de nouvelles issues continuèrent de s'ouvrir vers le sud. A la fin du dixième siècle, l'Adigetto de Rovigo prit naissance pour aller percer la chaîne des dunes à l'est d'Adria, puis une autre crevasse vint mêler les eaux de l'Adige à celles du Pô, dans le lit auquel on donne les noms de canal Bianco ou Po di Levante. L'Adige et le Pô faisaient ainsi partie désormais du même système hydrographique, et les embarcations pouvaient aller librement par des chenaux naturels de l'un à l'autre fleuve. Actuellement des écluses et des fosses rectilignes ont régularisé ce réseau de navigation intérieure, mais géologiquement les deux grands cours d'eau parallèles n'en doivent pas moins être considérés comme ayant un delta commun, La Polesine de Rovigo, c'est-à-dire l'espace compris entre les deux fleuves, a été graduellement exhaussée par leurs alluvions et ne se trouve qu'à un niveau peu inférieur à celui des eaux moyennes. Les campagnes de la Polesine de Ferrare ne sont pas non plus de beaucoup en contre-bas du Pô et l'on a grand tort de répéter après Cuvier que la surface des eaux du fleuve dépasse en hauteur «les toits des maisons de Ferrare». Les mesures exactes faites par Lombardini, le savant qui connaît le mieux la vallée du Pô, prouvent que les plus hautes crues du fleuve atteignent seulement la cote de 2m,75 au-dessus de la cour du château, ce qui est bien différent. Lors des grandes inondations, quand tout le pays est couvert par les eaux, Ferrare est un des principaux lieux de refuge des campagnards à cause de son élévation relative. Ainsi les débordements du Pô et ses fréquents changements de lit ont eu pour conséquence d'égaliser à peu près la surface des terres riveraines; mais depuis que tous les bras du fleuve sont endigués jusqu'à la mer, les alluvions apportées par les eaux de crue se déposent surtout sur le littoral et prolongent rapidement le delta dans l'Adriatique. Il est certain que le progrès des péninsules alluviales était autrefois beaucoup plus lent, car entre la chaîne de dunes qui limitait l'ancienne rive et la plage actuelle il n'y a que 25 kilomètres de distance, et dès les siècles du moyen âge la formation de ces terres extérieures était commencée. Pendant le cours des deux derniers siècles l'accroissement moyen de la presqu'île vaseuse s'est de plus en plus activé: il est actuellement d'environ 70 mètres par an et la zone de terre ajoutée au continent pendant le même espace de temps est de 113 hectares. Dans les années exceptionnelles, le fleuve apporte à la mer plus de 100 millions de mètres cubes de matières solides, mais les 46 millions de mètres auxquels on évalue l'apport moyen des boues suffiraient déjà pour former une île de 10 kilomètres carrés sur 4 à 5 mètres de profondeur. Le Pô est, après le Danube, le plus actif de tous les «fleuves travailleurs» du bassin de la Méditerranée[61]: le Rhône ne l'égale point pour la masse de ses alluvions, et le Nil lui est de beaucoup inférieur. Au taux actuel de son progrès, un laps de mille années suffirait au Pô pour qu'il formât à travers toute l'Adriatique une péninsule de 10 kilomètres de largeur et vînt se heurter contre les rivages de l'Istrie.

[Note 61: Fleuves principaux de l'Italie septentionale:

Longueur Surface Débit je Débit le Débit du cours. du bassin. plus fort. plus faible moyen.

Isonzo 130 kil. 3,200 kil. car. (?) (?) 120(?) Tagliamento 170 » 2,800 » (?) (?) 150(?) Livenza 115 » 2,600 » 720 (?) 40(?) Piave 215 » 5,200 » (?) (?) 320 Sile 60 » 1,400 » 44 7 20(?) Brenta 170 » 3,900 » 850 39 56(?) Bacchiglione 120 » 483 » 9 (?) 36 Adige 395 » 22,400 » 2,400 2 480 Pô 672 » 69,382 » 5,186 156 1,720 Reno 180 » 5,000 » 1,521 1 35 ]

Outre l'écoulement naturel de ses fleuves, l'Italie septentrionale a l'admirable réseau de ses rivières artificielles. C'est le pays classique de l'irrigation, celui qui sert de modèle à toute l'Europe. La Lombardie surtout, puis certaines parties du Piémont, les campagnes de Turin, la Lomellina en amont du Tessin, les Polesines de Ferrare et de Rovigo, sont merveilleusement arrosées par un système d'artères et d'artérioles apportant la vie sous forme de terre coulante à tous les champs épuisés. Dès le milieu du moyen âge, alors que presque toute l'Europe était encore dans la barbarie, les républiques lombardes pratiquaient déjà l'art de ramifier leurs rivières à l'infini par des canaux d'irrigation et d'assécher leurs plaines basses par des fossés d'écoulement: elles n'ont pas eu besoin de l'enseignement des Arabes pour trouver les secrets de l'hydraulique. Dès la fin du douzième siècle, Milan, délivrée des oppresseurs allemands, se donnait un véritable fleuve, le Naviglio Grande, qu'elle avait emprunté au Tessin, à 50 kilomètres de distance, et qu'elle avait su creuser avec une pente toujours égale en faisant servir les eaux à la navigation aussi bien qu'à l'arrosement: c'est probablement le premier grand travail de ce genre qui se soit fait en Europe. Au commencement du treizième siècle, l'Adda fournissait une masse d'eau plus grande encore et remplissait le lit de la Muzza, qui jusqu'à ce siècle, avant le creusement des grands canaux de l'Indoustan, est resté le fleuve artificiel le plus copieux du monde entier. Plus tard l'Adda fournit une deuxième rivière à Milan, la Martesana, que compléta le grand Léonard de Vinci. Déjà dans le siècle précédent l'art de surmonter les hauteurs des terres par la construction des écluses avait été découvert par les ingénieurs milanais, et l'on avait commencé d'en profiter pour tracer tout le réseau des canaux secondaires à travers la contrée. Enfin, depuis les progrès de l'industrie moderne, le naviglio de Milan à Pavie et le canal Gavour, qui emprunte ses eaux au Pô, en aval de Turin, celui de Vérone qui saigne le fleuve Adige, ont accru le lacis des grandes veines artificielles ajouté au régime naturel des fleuves[62].

[Note 62: Débit moyen des canaux d'irrigation de la vallée du Pô:

Muzza 61 mèt. cub. par seconde. Naviglio Grande 51 » » Cavour 42 » » Martesana 26 » » ]

Non-seulement les rivières de l'Italie du Nord, mais aussi les moindres sources, les fontanili qui jaillissent de la base des avant-monts alpins, sont utilisées pour l'arrosement. Virgile en parle déjà dans ses Bucoliques: «Enfants, arrêtez l'eau; les prés ont assez bu.» C'est grâce à ces ruisseaux bienfaisants, frais en été, relativement tièdes en hiver, que la Lombardie a ses admirables prairies ou marcite, dont quelques-unes peuvent donner jusqu'à huit coupes par année. Quel contraste entre les états successifs de la grande plaine adriatique, telle que l'avait laissée la nature, et telle que l'ont faite les hommes! Jadis c'était un marécage dans les parties basses, une forêt dans la zone intermédiaire, une vaste étendue de bruyères sur les renflements de cailloux et d'argile situés au pied des Alpes. Maintenant presque toute la plaine du Pô et de ses affluents est couverte des plus riches cultures, riz, froment, fourrages, mûriers, que le parallélisme des guérets et la monotonie des plantes alignées rendent souvent fatigantes à la vue, mais qui dans certains districts, notamment dans la Brianza de Como, le «jardin du jardin de l'Italie», sont embellies de la manière la plus gracieuse par des groupes d'arbres, de petits lacs, des vallons sinueux. L'extrême variété que les progrès et les reculs successifs des anciens glaciers ont donnée à la contrée en la parsemant de lacs et de collines, de monticules isolés, de chaînes continues, a forcé les paysans à laisser aux campagnes une partie de ce charme que possède la nature libre. A peine sur quelques croupes de moraines se voient encore des terres que le manque d'eau laisse infertiles et qui, dans l'état où elles se trouvent, ne valent même pas la peine d'être mises en culture. On dit que pendant le cours de ce siècle ces espaces couverts de bruyères sont devenus plus stériles qu'ils ne l'étaient auparavant. Par une raison encore inconnue des géologues, les aves ou eaux de filtration qui coulent dans les profondeurs à travers les graviers erratiques se sont abaissées et toute humidité s'est enfuie de la surface.

Pour faire disparaître ces landes, derniers restes de l'état primitif, les ingénieurs projettent d'emprunter directement aux grands lacs alpins la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation des terrains de bruyères. Ils veulent employer utilement toute la masse liquide qui se perd maintenant dans l'atmosphère ou dans le golfe Adriatique. On a calculé que la superficie du sol irrigué dans la vallée du Pô est d'environ 12,000 kilomètres carrés et qu'une quantité d'eau de près d'un millier de mètres cubes est employée chaque seconde à la fertilisation des terres. Ainsi le régime de l'arrosement diminue d'un tiers environ la portée moyenne du fleuve; mais ce n'est là qu'un commencement, et tôt ou tard ce grand cours d'eau, dont les débordements et les alluvions jouent un rôle si important dans l'économie de la contrée, sera réduit par d'autres emprunts aux proportions d'une modeste rivière.

Ces eaux abondantes qui dans leurs lits naturels ou leurs canaux artificiels parcourent toute la contrée, emplissent l'atmosphère de vapeurs. L'air est toujours humide, quoique les pluies, relativement rares, soient deux ou trois fois moins fréquentes que sur les côtes océaniques de France et d'Angleterre. Mais si les nuages éclatent moins souvent en pluies, par contre ils déversent d'ordinaire une masse d'eau beaucoup plus considérable: c'est en déluges qu'ils s'abattent sur les pentes des montagnes, poussés par les vents du sud et presque toujours accompagnés d'orages. Déjà dans la plaine lombarde, à Milan, à Lodi, à Brescia, la couche moyenne des eaux de pluie égale celle de l'Irlande, plongée dans son bain de vapeurs; et dans les hautes vallées alpines, là où les nuées, accumulées par le vent, sont obligées de laisser tomber leur fardeau d'humidité, la tranche annuelle d'eau pluviale peut être comparée à celle qui s'abat sur quelques districts exceptionnellement humides du Portugal, des Asturies, des Hébrides, de la Norvège[63]. Si les mesures de débit faites à la bouche de la Piave sont exactes, l'écoulement moyen de ce fleuve correspondrait à une chute de plus d'un mètre et demi d'eau sur chaque mètre carré de son bassin, sans compter l'humidité qui s'évapore ou qu'absorbent les plantes. Ces pluies se répartissent sans ordre bien régulier; cependant on a pu constater qu'elles ont deux périodes annuelles de recrudescence, mai et octobre, et deux périodes de rareté, février et juillet. Le bassin du Pô est donc une province intermédiaire entre la zone des pluies d'été et celle des pluies d'automne.

[Note 63:

Humidité moyenne de l'air à Milan 0m,745 Pluies annuelles moyennes à Milan 0m,985 » » » à Turin 0m,808 » » » à Tolmezzo, sur le haut Tagliamento 2m,088 ]

Dans son ensemble, la grande plaine qui s'étend des Alpes aux Apennins ressemble pour le régime des vents à une étroite vallée de montagnes; les courants atmosphériques, infléchis dans leur mouvement par la forme du bassin dans lequel ils pénètrent, se propagent en général dans la direction de l'est à l'ouest ou dans le sens absolument opposé; quand ils descendent des Alpes, ils apportent rarement de la pluie, car ils s'en sont débarrassés sur le versant occidental; quand ils remontent de l'Adriatique, ils sont humides au contraire. Mais la plaine est assez large et les brèches des remparts montagneux sont assez nombreuses pour que ce flux et ce reflux normal des vents secs et des vents pluvieux soit fréquemment troublé. Dans les vallées alpines l'alternance des courants d'amont et d'aval est plus régulière: chacun des lacs a son va-et-vient de brises montantes et de brises descendantes dont se servent les matelots pour se laisser mener et ramener sur les eaux.

Par la latitude, la vallée du Pô est par excellence le pays tempéré, puisque le 45° de latitude, à égale distance du pôle et de l'équateur, coupe et recoupe le cours du fleuve. Cependant le climat de l'Italie septentrionale est beaucoup moins doux qu'on ne le croit généralement; il est surtout plus inégal, et les extrêmes de chaleur et de froid y présentent un écart fort considérable. Dans la Valteline ou haute vallée de l'Adda, la température peut s'élever jusqu'à 32 degrés et s'abaisser d'autant au-dessous du point de glace. Dans la plaine, le climat est beaucoup plus tempéré, grâce à l'influence de l'Adriatique et du golfe de Gênes; cependant il a toujours le caractère d'un climat continental, et Turin, Milan, Bologne, sont à cet égard les cités de l'Italie les moins agréables à habiter. Au bord des lacs alpins, quelques sites favorisés, tels que les îles Borromée, font une heureuse exception et jouissent d'une température relativement très-égale, à cause de l'action modératrice des eaux, qui diminue les chaleurs en été, prévient les froideurs en hiver. Dans les jardins du golfe de Pallanza, le thermomètre ne descend jamais au-dessous de 5 degrés centigrades; il faut dépasser Rome et pénétrer jusque dans le Napolitain pour y trouver un climat analogue, sous lequel puisse naître et se développer la même végétation. Venise est également une localité privilégiée, grâce à la mer qui la baigne; elle a de plus l'avantage d'être salubre, malgré les lagunes, en partie vaseuses, qui l'entourent. Il est fort remarquable que les lacs salés et les marais des bords de l'Adriatique septentrionale n'aient rien à craindre de la malaria, ce fléau si redoutable des côtes de la Méditerranée. L'immunité des lagunes du golfe de Venise s'explique par l'action des marées, plus fortes dans ces parages que dans la mer Tyrrhénienne; peut-être aussi faut-il y voir l'effet des vents froids qui descendent des Alpes et qui s'opposent au développement des miasmes. Comacchio n'est pas moins salubre que Venise. Quand un jeune homme des campagnes de la Polesina est menacé de consomption, on l'envoie travailler dans les pêcheries de Comacchio. Mais toutes les fois que les ingénieurs ont fermé l'accès des lagunes au libre flot de la mer pour y introduire des rivières d'eau douce, les fièvres paludéennes ont fait leur apparition; au sud du Reno, les palus de Ravenne et de Cervia sont visités par les fièvres les plus malignes, surtout dans les endroits où, par un triste esprit de spéculation, les propriétaires ont fait abattre un rideau des pinèdes ou des chênaies qui protègent le pays. Un air lourd de miasmes pèse également sur les environs de Ferrare et de Malalbergo (Fâcheux abri), à l'origine du delta padan.

Les contrées de l'Italie septentrionale dont le climat local est le plus insalubre sont les étroites vallées des Alpes où la lumière du soleil ne pénètre pas assez. Les goîtreux et les crétins y constituent une partie considérable de la population; dans la vallée d'Aoste, où la végétation est si belle et l'humanité si laide, presque toutes les femmes portent un goître, probablement à cause de la nature des eaux qui coulent sur des roches magnésifères. Les habitants des plaines que des canaux d'irrigation traversent dans tous les sens sont également sujets à de fréquentes maladies, à cause de l'influence pernicieuse des miasmes qui montent avec les vapeurs du sol; en outre, la nourriture des paysans est beaucoup trop peu variée et trop insuffisante pour qu'ils puissent réagir contre les causes d'affaiblissement; ils s'étiolent avant l'âge, et nombre d'entre eux succombent à la pellagre, cette incurable maladie, connue seulement dans les contrées où la farine de maïs, délayée en polenta, est l'aliment principal; sur vingt-quatre habitants de la province de Crémone, un est atteint du fléau; en d'autres provinces la proportion est à peine moins élevée. Au milieu des rizières du Milanais et de la Polesina la vie est encore plus précaire que dans les autres parties de la plaine. Souvent les femmes y travaillent pendant des heures dans l'eau chauffée par le soleil et déjà putréfiée; de temps en temps elles doivent se baisser pour détacher les sangsues qui montent à leurs jambes[64].

[Note 64:

Température Mois Mois moyenne. le plus chaud. le plus froid. Écart. Turin.... 11°,73 22°85 (avril) 0°,61 (janvier) 23°,40 Milan.... 12°,8 23°8 (juill.) 0°,7 » 23°,10 Venise... 13°,01 23°92 » 1°,82 » 22°,10 ]

Mais en dépit des maladies, de la misère et des véritables famines qui suivent parfois les inondations, la féconde plaine du Pô est une des régions les plus peuplées de la terre. Tout l'espace qu'il a été possible d'utiliser se trouve occupé: il n'y a plus de place que pour l'homme et pour les animaux domestiques, qui sont proportionnellement fort peu nombreux. Les bois, d'ailleurs presque tous changés en taillis, n'ont plus de gibier, si ce n'est sur les pentes des montagnes. Les oiseaux mêmes sont relativement rares; si petits qu'ils soient, ils font au moins une bouchée pour le repas du paysan. Au fusil, au lacet, avec tous les engins de destruction, on prend non-seulement les bécasses, les cailles, les grives, mais aussi les hirondelles et les rossignols. Sur les bords du lac Majeur on tue chaque année, d'après Tschudi, près de soixante mille oiseaux chanteurs; à Bergame, Vérone, Chiavenna, Brescia, c'est par millions qu'on les massacre: chaque colline des avant-monts alpins se termine par une charmille où l'on tend le filet destructeur.

La population de toute la plaine arrosée par le Pô, l'Éridan des anciens, est d'origine fort multiple. Latine par le langage, elle compte parmi ses ancêtres des Ligures, probablement frères de nos Basques; des Pélasges, qui vivaient près des bouches du Pô; des Étrusques groupés en cités populeuses et fort experts dans l'art de canaliser les eaux; de puissantes tribus gauloises, dont l'accent, sinon les mots, serait resté dans le jargon moderne des Italiens du Nord; enfin, les Celtes-Ombriens, que les historiens disent avoir été le peuple le plus ancien de l'Italie, et tous ces aborigènes «nés des rouvres», dont la langue inconnue n'a peut-être pas encore entièrement disparu, puisqu'on retrouve dans les dialectes locaux quelques mots tout à fait inexplicables par des étymologies d'idiomes anciens et modernes. Largement ouvertes à l'orient, comme le sont les campagnes du Pô, elles devaient naturellement être visitées et envahies par toutes les populations surabondantes des bords de l'Adriatique et des hautes vallées alpines. On admet en général que la race ligure prédominait au sud du Pô et dans la vallée du Tanaro jusqu'à la Trebbia, tandis que plus à l'est les Celtes et les Étrusques occupaient la contrée.

Les invasions germaniques des premiers siècles de l'ère actuelle ont dû laisser aussi par les croisements une influence durable sur les habitants de l'Italie du Nord. La grande proportion d'hommes de haute taille que l'on rencontre dans la vallée du Pô témoigne de cette action des peuples transalpins. Les étrangers, Goths et Vandales, Hérules et Lombards, se sont bientôt fondus dans la masse latinisée du peuple, mais la prise qu'ils ont eue sur les vaincus par la conquête et la possession du pouvoir féodal leur a donné plus d'importance qu'ils n'en auraient eu par le seul nombre. L'ancienne histoire de la Lombardie est la lutte entre le fief et la commune: dès que celle-ci l'eut emporté, c'est-à-dire vers le commencement du dixième siècle, l'usage de l'italien remplaça partout celui de l'allemand. Les noms de famille et de lieux d'origine lombarde sont très-communs sur la rive gauche du Pô et jusqu'à la base des Apennins. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, Marengo répond au nom allemand de Mehring. On a voulu voir aussi dans les innombrables localités dont les noms se terminent en ago et en ate, Lurnago, Gavirate, Belgirate, des mots allemands où la finale ach se serait légèrement modifiée, mais il est plus probable que ce sont des noms celtiques, à peine différents des lieux en ac, que l'on trouve en foule dans la France méridionale.

Le Frioul ou Friuli, le Furlanei des indigènes, province resserrée entre les rivages de l'Adriatique, les Alpes Carniques et Je plateau du Carso, est la région où l'influence germanique s'est fait le plus longtemps sentir dans les mœurs et le langage. Elle a même été assez considérable pour faire classer les gens du Frioul comme une sorte de race à part, quoique leurs ancêtres aient été, comme la plupart des autres Italiens du Nord, des Celtes latinisés: de nombreux croisements avec leurs voisins les Slovènes ont aussi contribué à leur donner un caractère provincial fort distinct de celui des Vénitiens et des Trévisans. Sans compter ceux dont le langage s'est à peu près complétement fondu avec ceux des Italiens proprement dits, ils sont au nombre d'environ cinquante mille.

Des nombreuses colonies germaniques dont on retrouve les traces dans les plaines de l'Italie septentrionale et sur les premières pentes alpines, les deux plus considérables étaient les «Treize Communes», situées au nord de Vérone, non loin de la rive gauche de l'Adige, et les «Sept Communes», dans le groupe de montagnes, entouré de vallées profondes, qui domine le cours de la Brenta au nord-ouest de Bassano. Actuellement les homines teutonici de ces districts, prétendus Cimbres dans lesquels les érudits voulaient reconnaître les descendants des barbares vaincus par Marius, ne révèlent plus leur origine que par leurs yeux bleus et leur chevelure blonde; mais par le langage et les mœurs ils ne sont pas moins Italiens que les gens de la vallée: à peine quelque vieillard comprend-il encore l'idiome de ses aïeux, que l'on dit avoir beaucoup ressemblé au langage bavarois des bords du Tegernsee. On ne sait plus bien quelles étaient les limites exactes des Treize Communes, dont les noms et les contours ont changé. Le territoire des Sept Communes, ou le district d'Asiago, l'ancien Schläge des Allemands, est parfaitement délimité par la nature du sol; mais quoique limitrophe de l'Autriche, il est à peine moins latinisé que l'autre district. Du reste, loin d'avoir été sur le sol italien les champions de la puissance allemande, comme on se l'imagine facilement de l'autre côté des Alpes, les habitants des communes germaniques étaient au contraire chargés par la république de Venise du soin de défendre ses frontières contre les envahisseurs du Nord: ils étaient dispensés du service militaire, et jouissaient de leur autonomie administrative, mais à charge d'empêcher le passage de l'ennemi à travers leurs vallées, et de tout temps ils s'acquittèrent vaillamment de cette mission: de là le nom de «très-fidèles» que les Vénitiens avaient ajouté à la désignation de «très-pauvres» portée jadis par ces anciennes populations lombardes. Mais ni la protection de Venise, ni plus tard celle de l'Autriche, n'ont pu sauver les communes allemandes de l'invasion des «Velches». A l'orient des grands lacs il ne reste plus un seul groupe de population non italienne; c'est au nord du Piémont seulement, sur le versant méridional des Alpes suisses, qu'ont pu se maintenir des colonies germaniques. Ces colonies, qui occupent les vallées rayonnant au sud du mont Rose et le haut val Pommat, où la Toce naissante forme l'une des plus admirables chutes des Alpes, auraient aussi depuis longtemps changé de langue, si elles n'étaient appuyées par les populations de même race qui vivent en Suisse, dans les vallées limitrophes. Récemment encore Alagna (Olen), l'un de ces villages allemands, conservait ses mœurs antiques: depuis des siècles il n'y avait eu ni procès, ni contrat, ni testament, ni acte notarié d'aucune sorte: tout y était réglé par la coutume, c'est-à-dire par l'autorité absolue des chefs de famille.

L'élément français est beaucoup plus considérable que l'élément germanique sur le versant italien des Alpes. Toute la haute vallée d'Aoste, entre le massif du Grand-Paradis et celui du mont Rose, et de l'autre côté des montagnes de Maurienne, les vallées supérieures de la Doire Ripaire, du Cluson, du Pellis ou Pelice, de la Varoche ou Varaita, sont habitées par des populations de langue française et de même origine que les Savoyards et les Dauphinois du versant opposé. La disposition générale des massifs alpins a facilité cette invasion pacifique des Celtes occidentaux, au nombre d'environ 120,000. C'est à l'ouest de la crête que les montagnards occupent le plus vaste territoire et sont groupés en communautés nombreuses; dominant, comme du haut d'une citadelle, les plaines de l'Italie, il est tout naturel qu'ils soient descendus pour occuper toute la zone des forêts et des pâturages, des étroites vallées jusqu'au pied des monts. En maints endroits le dernier défilé où se glisse le torrent avant de s'étaler dans la plaine était leur limite, et la dernière roche des chaînons avancés porte encore les ruines des châteaux de défense de l'ancien Dauphiné français. Mais la centralisation croissante de l'État italien, la conscription militaire, l'administration, les tribunaux, les écoles font de plus en plus reculer la langue française vers la frontière politique; chaque village a déjà deux noms, et la désignation moderne est celle qui prend peu à peu le dessus. Les populations de langue française qui résistent le plus à l'italianisation sont les Vaudois des deux vallées du Pellis et du Cluson, en amont de Pignerol ou Pinerolo. C'est que les Vaudois ont une littérature, de fortes traditions, une histoire, un patriotisme religieux et national. Leur secte, bien antérieure à la Réforme, était persécutée dès le treizième siècle, et depuis cette époque leur vie s'est passée dans les luttes et les souffrances de toute espèce; souvent on a pu croire que l'extermination de ce petit peuple avait été complète; mais il s'est toujours relevé, et l'année 1848 lui a donné l'égalité des droits. Jadis la force morale obtenue par l'habitude du sacrifice avait assuré aux Vaudois exilés une grande influence dans les pays de refuge, en Suisse, en France, en Angleterre: aussi «l'Israël des Alpes» a-t-il conquis dans l'histoire une place bien plus importante que ne pourrait le faire supposer sa faible population, de seize à dix-sept mille habitants.

La fertilité du sol, la richesse en eaux courantes et l'immense outillage agricole légué par les générations antérieures retiennent encore à la culture de la terre la plus grande partie des populations de l'Italie padane. On essayerait vainement d'évaluer la prodigieuse quantité de travail représentée par le réseau des canaux d'irrigation, l'entretien des digues, des fossés, des chemins, l'égalisation de la surface des champs, la transformations de toutes les pentes cultivées des montagnes en terrasses ou ronchi d'une parfaite régularité; les énormes déblais de terrains que se vante d'avoir faits l'industrie moderne pour la construction des chemins de fer sont peu de chose en comparaison des gradins de cultures que les paysans ont établis, comme des escaliers de géants, sur le pourtour de toutes les collines et à la base de presque tous les monts qui enceignent la vallée du Pô. Le mode de culture adopté demande en outre un labeur incessant, car ce n'est pas de la charrue de fer, c'est de la «bêche à fil d'or» que se sert le paysan: son travail est plutôt du jardinage que de l'agriculture proprement dite. Aussi la quantité des produits fournis par la grande plaine, céréales, plantes fourragères, feuilles de mûrier et cocons, légumes et fruits, fromages dits parmesans, lodésans et d'autres encore, s'élève-t-elle au moins à la somme de deux milliards et suffit à maintenir un commerce d'exportation très-considérable. Par certaines cultures, la Lombardie et le Piémont se trouvent au premier rang dans le monde, et presque seules en Europe ces contrées possèdent la culture semi-tropicale du riz, introduite au commencement du seizième siècle. Quant aux vignobles, ils sont en général mal entretenus et ne donnent qu'une liqueur médiocre, si ce n'est sur les coteaux d'Asti et du Montferrat et sur le monticule insulaire de San Colombano, dont les vins sont très-justement renommés. On dit aussi que le picolito des environs d'Udine est à peine inférieur au tokay.

Les grandes provinces agricoles de la région du Pô correspondent aux divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La diversité des terres et des climats a eu pour conséquences, non-seulement la diversité des cultures, mais encore une différence essentielle dans le régime de la propriété. Dans les hautes vallées, du col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol, pâturages et forêts, était indivise entre tous les habitants d'une même commune et c'est à grand'peine que la loi italienne, hostile à ce mode de propriété, parvient à la transformer graduellement. Mais si presque tous les montagnards sont copropriétaires d'alpes et de forêts communes, ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre; chacun possède son petit versant de prairie, son rocher qu'il a changé en jardin à force de travail; l'état social des habitants ressemble à celui des paysans français, qui, eux aussi, jouissent des avantages de la petite propriété. Dans les pays de collines, au pied de la montagne, la terre est divisée en métairies déjà plus grandes, le paysan n'est plus son propre maître, il est soumis à une foule d'usages et de redevances d'origine féodale, mais du moins a-t-il une part de produits dont il peut disposer à son gré. Dans la basse plaine, où le creusement et l'entretien des canaux nécessite l'emploi de grands capitaux, les campagnes, quoique toujours divisées en nombreuses parcelles, appartiennent presque en entier à de riches propriétaires, qui pour la plupart vivent loin de leurs domaines et les louent à des métayers. La multitude des cultivateurs reste donc complétement sans ressources propres et doit travailler à gages sur les terres d'autrui. C'est dans la région la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les plus misérables, les plus souvent décimés par les maladies, les plus insouciants du privilége de l'instruction. A cet égard, quelle différence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la haute vallée de l'Adda, est parmi toutes les contrées de l'Italie celle qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion d'hommes absolument ignares.

Un mouvement d'émigration périodique emmène chaque année un grand nombre de montagnards des Alpes d'Italie dans les cités de la plaine et dans les pays étrangers. Suivant un vieux proverbe, «il n'y a point de contrée dans le monde sans passereaux ni Bergamasques;» mais ceux-ci, fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal, et jusqu'en Amérique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les riverains du lac Majeur et les Piémontais sont parmi les empressés à quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort dangereux en hiver à cause de la grande abondance des neiges, ne sont pratiqués dans cette saison que par des Piémontais descendant à Marseille et dans les autres villes de la France méridionale; ils viennent par bandes prendre part à tous les grands travaux publics, à côté des ouvriers français, qui les aiment peu d'ailleurs, à cause de la baisse des salaires amenée par leur concurrence. Accoutumés à une abstinence rigoureuse, les Piémontais peuvent encore se contenter de prix de misère et s'emparent ainsi, à l'exclusion des ouvriers provençaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut que diminuer peu à peu, puisque les salaires de la grande industrie tendent à s'égaliser dans toutes les contrées de l'Europe par le groupement des capitaux.

A l'exception des importantes mines de fer qui servaient à fabriquer les armes si renommées de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au pied des Alpes du mont Rose, où du temps des Romains travaillaient jusqu'à cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploités avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a guère de veines métalliques d'une grande richesse; mais elle a ses carrières de marbre, de gneiss, de granit, de terre à poterie et à faïence; ces travaux miniers occupent des populations entières. Quant à l'industrie proprement dite, on sait quelle fut jadis son importance à l'époque des grandes républiques italiennes, on sait à quel degré de perfection les ouvriers lombards et vénitiens avaient porté la fabrication des tissus de soie, des velours, des étoffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des verreries, des faïences, des métaux ouvrés, des objets de toute espèce qui demandent du goût et de l'habileté de main. La perte de la liberté fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force motrice à laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est à l'issue des vallées alpines que se fondent presque toutes les grandes usines.

Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui appartiennent en propre à l'Italie, il faut citer les pêcheries des lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'étang constitue un immense appareil de capture, unique dans le monde. Le «grau» de Magnavacca, devenu à peu près complétement inutile pour la navigation, sert maintenant de porte d'entrée aux eaux du canal Palotta, que l'on peut justement désigner sous le nom d'aorte de l'étang. Ce canal, creusé de 1631 à 1634, apporte les eaux salées dans l'intérieur du continent et, par d'ingénieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes et d'écluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrémités des lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie occidentale des valli s'est trouvée ainsi rattachée aux étangs du littoral, et ses eaux douces se sont changées en eaux salées. Les divers bassins endigués, dans chacun desquels viennent déboucher les artères et les artérioles du canal Palotta, sont autant de champs où le poisson apporté par l'eau marine vient s'ensemencer et se développe à foison; le labyrinthe à double et triple fond qui donne accès aux hôtes venus du large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les réservoirs et, quand arrive la saison de la récolte, c'est par charges entières de bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans un seul «champ» et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de poisson. Cette énorme quantité a été quelquefois dépassée; alors on utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des pêcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus, presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un fait des plus curieux qu'une colonie tout entière, réfugiée dans l'île solitaire de Comacchio, isolée de toutes les contrées voisines par de vastes lagunes, réduite pour vivre à exploiter les eaux comme les autres exploitent leurs sillons, soumise à un régime alimentaire exclusivement formé de trois espèces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle, ait pu traverser une longue série de siècles en conservant le type de sa race dans un état aussi florissant que les populations des plus riches territoires. Malheureusement les pêcheurs de Comacchio ne sont pas propriétaires de leurs «champs»: ceux-ci appartiennent à l'État et à de riches particuliers; les ouvriers, astreints à un travail fort pénible, vivent dans de grandes casernes au milieu des îlots, et leurs femmes, leurs mères, n'ont pas même le droit de les visiter; ils ne retournent à la ville qu'à des époques fixées.

L'énorme population de la vallée du Pô, à peine inférieure à celle de tout le reste de l'Italie continentale, est inégalement répartie suivant les différences du relief et de la fertilité du sol; mais si ce n'est dans les hautes et froides régions des Alpes, les habitants sont partout groupés en bourgades et en cités; du haut d'une tour, c'est par dizaines qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher çà et là sur la verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque complètement. Les métayers étant les seuls habitants de la campagne proprement dite, la population rurale ne peut s'agglomérer, toutes les familles de cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux propriétaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localités de même importance dans les autres parties de l'Europe. A égalité de surface, aucune région du continent n'est aussi peuplée que l'Italie du Nord; si l'on ne tient compte que des contrées agricoles, la Lombardie est la partie du continent où les villes sont le plus pressées les unes contre les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la «Fleur du Milieu» pour trouver de pareilles agglomérations humaines[65].

[Note 65:

Population Population Superficie. en 1871. kilométrique.

Piémont 29,005 kil. car. 2,900,000 100 Lombardie 23,533 » 3,470,000 147 Vénitien 23,658 » 2,640,000 112 Émilie 22,288 » 2,270,000 105 __________________ ___________ _____ 98,484 kil. car. 11,280,000 114 ]

Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes, presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trésors d'art, leurs souvenirs historiques, un nom considérable parmi les cités de l'univers. Dans une contrée comme celle du bassin padan, où les agriculteurs sont partout groupés en multitudes et où les communications ont toujours été des plus faciles, les centres de population pouvaient se déplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses vicissitudes de l'histoire. De là cette foule de villes célèbres comme chefs-lieux d'anciennes républiques ou comme résidences royales et ducales.

Cependant il est à la base des Alpes et des Apennins des cités qui occupent un emplacement indiqué d'avance par la nature. Ce sont les localités placées aux débouchés des passages de montagnes et servant à la fois d'entrepôts naturels pour le commerce et de sentinelles militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, située à l'angle méridional de la grande plaine du Pô, gardait à l'époque romaine l'étroit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins. C'est là que se trouvait l'entrée de l'Italie du Nord. La voie Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie Émilienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication entre le Piémont et l'Adriatique, y prenait son point de départ; là aussi commençait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'était plus la capitale de la Péninsule et du monde, et que l'Italie était encore divisée en États ennemis, les villes situées à l'entrée de la plaine du côté du sud et aux passages du Pô, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande importance stratégique. Plaisance, placée au défilé du Pô, entre le Piémont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre; Alexandrie, située près du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans une plaine des plus fameuses par ses batailles sanglantes, était également destinée par sa position à devenir une formidable citadelle, quoique par dérision elle porte encore le nom d'Alexandrie de «la Paille». Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque vallée possédait à son issue un verrou de fermeture: Vinadio, Château-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places, devenues intenables pour la plupart à cause de la grande puissance de l'artillerie moderne, étaient les forteresses, si souvent tournées, qui devaient protéger l'Italie contre ses puissants voisins.

Mais depuis la ruine de l'empire romain le débouché des Alpes qu'il fut toujours le plus indispensable de mettre en état de défense est celui qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui s'étendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio à ceux de l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouvé. Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux le passage du Brenner et le mettre solennellement sous la protection des tribus limitrophes, les hordes guerrières d'outre-mont ne se laissèrent point arrêter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui s'épanche par-dessus une écluse trop basse, elles descendirent en torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant les hommes. Nulle région de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque dans la dernière moitié de ce siècle les débouchés de la haute vallée de l'Adige ont été le principal théâtre des batailles qui se livraient pour la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet étroit district qui ne soit devenu tristement célèbre dans l'histoire de l'humanité: c'est là que se trouvent les champs de bataille et de mort de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque les Autrichiens possédaient la Lombardo-Vénétie, ils avaient eu soin de fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre formidables citadelles dites du quadrilatère, Vérone, Peschiera, Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins importants: c'étaient les «clefs de la maison». L'Italie, redevenue maîtresse chez elle, les a reprises; la porte lui était fermée; maintenant elle l'est contre l'Autriche.

Les mêmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande importance stratégique aux débouchés des Alpes et des Apennins devaient aussi leur donner un rôle considérable dans l'histoire du commerce: places de guerre et villes d'échanges ne pouvaient se placer qu'à la descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, génie militaire et commerce ne se plaisant guère dans le voisinage l'un de l'autre, les entrepôts d'échanges se sont établis pour la plupart de manière à jouir des avantages que présentent les grands chemins naturels des peuples, tout en évitant les tracasseries et les périls que l'état de guerre ou de paix armée entraîne toujours avec lui. L'ordre d'importance des villes commerciales se trouve naturellement réglé par le nombre des passages fréquentés qui viennent y aboutir. Une localité située sur une seule de ces grandes routes n'est qu'une simple étape; au débouché de deux ou de trois cols, elle devient déjà un centre de population et de richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes traversières des Alpes, du massif du mont Blanc à la racine des Apennins, est par sa position même un des points vitaux du commerce européen. Milan, où viennent aboutir les sept grandes routes alpines du Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya, du Stelvio, est également un emporium nécessaire; de même Bologne, que des marais et le lit du Pô, difficile à franchir, séparaient autrefois des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant à tous les grands cols de l'hémicycle des montagnes; c'est là que viennent se réunir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples.

Sans la création des routes, la vallée du Pô n'aurait jamais eu dans l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possède. La haute muraille elliptique des Alpes la séparait complétement de la France, de la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins élevé des Apennins rendait les communications difficiles avec les vallées du Tibre et de l'Arno; le pays n'était ouvert que du côté de la mer Adriatique, en face d'un rivage escarpé, sauvage, encore de nos jours habité par des populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas de région naturelle qui soit plus enfermée, dont l'enceinte soit plus haute et plus difficile à franchir, du moins pour les habitants de la plaine inférieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et des chemins de fer a changé tout cela, et l'Italie du Nord est devenue pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de répartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferrées des Apennins, elle a Gênes, Savone, le golfe de Spezia et la mer Tyrrhénienne; elle commande à la fois les deux mers qui baignent l'Italie. Le chemin de fer de Modane, ceux du Brenner et du Semmering font converger vers la basse Lombardie une partie des échanges de la France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientôt d'autres lignes du grand réseau européen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont Genèvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone dans les cités florissantes de la vallée du Pô. La position de plus en plus centrale que cette convergence des routes assure à la contrée, contribue avec la merveilleuse fécondité de ses campagnes et ses autres priviléges à faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est-à-dire le travail humain, a modifié la géographie primitive: ce n'est plus dans Rome, c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve désormais le vrai centre de la Péninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens avaient considéré l'importance réelle dans le monde du travail et non les traditions du passé, au moins quatre cités de la plaine du nord, Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'être la «première entre leurs pareilles».

Turin, quoique fort ancienne et jadis brûlée par Hannibal, est cependant, en comparaison des autres cités d'Italie, une ville moderne, et ses rues larges, régulières, coupées à angles droits, la font ressembler aux capitales improvisées des États du Nouveau Monde; avant d'avoir été choisie comme résidence ducale, c'était une toute petite ville de province. C'est que du temps des Romains, et même pendant une partie du moyen âge, le grand chemin de la Péninsule vers les Gaules suivait le littoral du golfe de Gênes. Le passage du mont Genèvre était relativement assez fréquenté, les anciens documents le prouvent, mais il n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des échanges entre les deux versants des Alpes se fut déplacé dans la direction du nord-ouest, le manque de larges routes frayées à travers les rochers et les neiges faisait hésiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de l'Argentière au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes vallées ne pouvait prendre d'importance prépondérante dans le commerce de l'Italie. D'ailleurs les Alpes étaient fort redoutées par les voyageurs, et la part de trafic qui revenait à chacune des villes situées au débouché des passages était bien peu de chose. Cependant des villes d'étapes se trouvaient à la descente de chacun des cols, de même qu'à l'issue des sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville bâtie sur trois cimes; Coni (Cuneo), si bien placée sur sa terrasse triangulaire, entre la Stura et le Gesso, où s'écoulent les ruisseaux d'eau sulfureuse, toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'élève en pente douce à la base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son ancien château fort, si souvent employé comme prison d'État; Suse, porte italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en débris de l'époque romaine; Ivrea, bâtie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes situées plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale. Telles sont, dans le haut Piémont, Fossano, bâtie sur sa terrasse caillouteuse, à la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo; Savigliano, où les chemins des vallées de la Macra et du Pô s'ajoutent aux précédentes; Carmagnola, où vient aboutir en outre la principale route des Apennins. Dans le Piémont oriental, la ville la plus populeuse est Novare, située au débouché commercial du lac Majeur, au milieu des campagnes les plus fertiles, qui en font le principal marché des céréales à l'ouest de la Lombardie; Vercelli, bâtie sur la Sesia, au-dessous du confluent de toutes les rivières qui descendent des massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables à ceux de Novare; Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du Pô, dont elle défend les abords en temps de guerre par ses fortifications.

Grâce à sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas Piémont et à la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols, Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute vallée du Pô jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des échanges s'est accru au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est débarrassée du périlleux honneur d'être capitale de royaume; le vide laissé par la cour et les hautes administrations a été comblé, et au delà, par les immigrants qu'y ont amenés les chemins de fer. Ses bibliothèques, son beau musée, ses diverses sociétés en font aussi l'un des centres intellectuels de la Péninsule; par ses manufactures de soieries et de lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans les environs: par la colline de la Superga, située à quelques kilomètres à l'est et dominée par une somptueuse église, elle commande le plus beau panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses petites villes, bien connues par leurs châteaux, leurs parcs, leurs villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de plus beaux paysages que Turin: lieux de villégiature pour les habitants de la capitale, ils participent à sa prospérité. Quant aux villes situées dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possèdent un rôle géographique spécial: ce sont les intermédiaires naturels entre la haute vallée du Pô, la Lombardie et les côtes génoises. Alexandrie (Alessandria), place de guerre d'une régularité maussade, qui a remplacé comme point stratégique Tortone et Novi, situées dans la même plaine, est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par conséquent l'une des villes de l'Italie où s'opère le plus grand mouvement de passage. Les cités voisines, Asti, fameuse par ses vins mousseux, et Acqui, célèbre depuis l'époque romaine par ses abondantes sources thermales, sont aussi des localités importantes de commerce. Les Israélites d'Acqui sont nombreux et fort riches[66].

[Note 66: Principales communes du Piémont (ville et banlieue) en 1872:

Turin (Torino) 208,000 hab. Alexandrie (Alessandria) 57,000 » Asti 31,000 » Novare (Novara) 30,000 » Casale Monferrato 28,050 » Verceil (Vercelli) 27,000 » Coni (Cuneo) 23,000 » Mondovi 17,700 » Savigliano 17,600 » Pignerol (Pinerolo) 16,500 » Fossano 16,500 » Saluces (Saluzzo) 16,400 » Chieri 16,000 » Tortone (Tortona) 13,700 » Carmagnola 13,000 » Novi 12,400 » ]

La capitale de la Lombardie, Milan, est à tous les points de vue l'une des têtes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle n'est inférieure qu'à Naples; par son commerce, elle ne le cède qu'à Gênes; par son industrie, elle égale ces deux villes; par son mouvement scientifique et littéraire, elle est probablement la première des cités entre les Alpes et la mer de Sicile. Dès les origines de l'histoire Milan, débouché naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparaît comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa position lui ont assuré tantôt l'un des rangs les plus élevés, tantôt la prépondérance parmi toutes les autres cités de l'Italie du Nord. Au moyen âge on lui donnait le nom de «seconde Rome» à cause de sa puissance; elle avait déjà 200,000 habitants à la fin du treizième siècle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixième partie. Les eaux manquaient à Milan, car elle ne possédait que le faible ruisseau d'Olona; elle s'est donné de véritables fleuves dans le Naviglio Grande et la Martesana, qui lui apportent près de deux fois plus d'eau que la Seine n'en roule à Paris dans la saison d'étiage. Elle s'était construit aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont péri pendant les guerres si nombreuses qui ont dévasté le Milanais; presque dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cités modernes de l'Europe occidentale. Son édifice le plus fameux, le «Dôme», n'est, au point de vue de l'art, qu'un énorme travail de ciselure, un bijou hors de toute proportion; mais par la beauté des matériaux employés, par le fini des détails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit être au nombre de sept mille, cette cathédrale est bien une des merveilles de l'architecture. Elle possède non loin du lac Majeur, près des bouches de la Toce, deux grandes carrières, l'une de marbre blanc, l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzième siècle servent uniquement à la construction et à l'entretien de l'immense édifice.

Fière de son passé, confiante dans ses destinées, la capitale de la Lombardie tient à honneur de ne jamais obéir servilement aux impulsions du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulières, et tout ce qu'elle accepte de l'étranger reste imprimé d'un sceau d'originalité locale. De même chacune des villes qui se pressent dans la plaine lombarde cherche à garder son caractère propre. Toutes s'attachent à leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs annales. Como, à l'issue de son beau lac, est l'antique cité libre, rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par les produits de la Brianza; Monza, entourée de parcs et de maisons de campagne, est la ville du couronnement; Pavie, «aux cinq cent vingt-cinq tours» aujourd'hui renversées, se rappelle qu'elle fut la résidence des rois lombards et montre avec orgueil son Université, l'une des premières en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse, merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de l'Italie; Vigevano, de l'autre côté du Tessin, a son beau château et dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contrée; Lodi, encore fort commerçante, fut au onzième siècle la cité la plus puissante de l'Italie après Milan et soutint contre elle de terribles guerres d'extermination; Crémone, vieille république qui fut également en lutte avec Milan, se vante de son torrazzo de 121 mètres, qui fut la plus haute tour du monde avant la construction des grandes cathédrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches plaines du Brembo et du Serio, dit être, comme si Florence n'existait pas, la ville de l'Italie la plus féconde en grands hommes; plus orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mère des héros.

Mantoue, située sur le Mincio et l'une des cités fortifiées du quadrilatère, peut être considérée comme en dehors de la Lombardie proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette ville, où les Israélites sont plus nombreux en proportion que dans les autres cités non maritimes de l'Italie, est surtout une grande forteresse militaire; elle a singulièrement perdu du son ancienne activité commerciale; ses marais, ses bois, ses rizières, ses fossés d'écoulement, ses canaux fortifiés, tout son labyrinthe d'eaux, exceptionnel même dans l'humide Lombardie, éloignent les habitants de la patrie de Virgile. Enfin les villes situées dans le coeur des montagnes, telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et la charmante Salo, aux maisons de campagne éparses au milieu des bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur physionomie toute spéciale; bien distincte de celle des cités de la plaine lombarde[67].

[Note 67: Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie en 1872:

Milan (Milano) 262,000 hab. Brescia 39,000 » Bergame (Bergamo) 37,000 » Crémone (Cremona) 31,000 » Pavie (Pavia) 30,000 » Mantoue (Mantova) 27,000 » Monza 25,000 » Como 24,000 » Lodi 20,000 » Vigevano 19,500 » ]

Les grandes villes d'outre-Pô, dans l'Émilie, ont pour la plupart moins de caractère que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles se trouvant sur le parcours de la voie Émilienne, à la base des Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a effacé ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermédiaire d'échanges entre le Piémont, la Lombardie et l'Émilie, est une ville de guerre assez triste; Parme, ancienne résidence princière, a sa riche bibliothèque, son musée, et dans ses églises les merveilleuses fresques du Corrége; Reggio, autre étape importante de la voie Émilienne, n'a plus la célèbre Nuit du Corrége, qui fut avec l'Arioste le plus illustre des enfants du pays; Modène, qui était naguère, comme Parme, la capitale d'un duché, a aussi son musée et la précieuse collection de livres et de manuscrits dite bibliothèque Estense. La capitale actuelle de l'Émilie, Bologne la «Docte», qui a pris pour sa devise le mot libertas, a mieux gardé son originalité: elle est restée l'une des cités les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetière étrusque, ses palais, ses édifices du moyen âge, ses deux tours penchées, dont l'inclinaison augmente légèrement de siècle en siècle. Bologne, comme centre commun de toutes les voies ferrées qui descendent des Alpes et des Apennins, jouit actuellement d'une grande prospérité commerciale et sa population s'accroît rapidement. Si les Italiens n'avaient eu à se laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considérations économiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point vital par excellence de la Péninsule. Il est malheureux que les campagnes avoisinantes soient si fréquemment dévastées par le Reno: ce sont les désastres causés par les inondations qui ont fait perdre à Bologne son ancien titre de «Grasse».

Non loin de Bologne ranimée par le commerce, d'autres anciennes capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des édifices pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la naissance de l'Arioste et par toutes les atrocités de la maison d'Este, est déchue depuis que le Pô a cessé d'y couler pour développer son cours beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons éparses est encore fort considérable, Ravenne, l'ancienne «Rome» d'Honorius et de Théodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire à cause de la difficulté de ses abords marécageux, la résidence que les exarques d'Italie ont remplie de beaux édifices byzantins, si curieux et même uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style d'architecture et leurs admirables mosaïques, a été délaissée, non par le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-même; elle se trouvait du temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11 kilomètres de longueur, accessible aux navires de 4 mètres de tirant d'eau, et le port de Gorsini, également dû au travail de l'homme; les anciens ports romains ont complétement disparu. Quant à l'ancienne ville étrusque d'Adria, située au nord du Pô, dans le Vénitien, il y a plus de deux mille ans déjà qu'elle ne mérite plus de donner son nom à la mer voisine. Elle en est éloignée d'environ 22 kilomètres, mais il n'est pas exact de dire qu'à l'époque romaine la mer se trouvât dans le voisinage immédiat. Le nom même que l'on donnait à Adria, «ville des Sept Mers,» prouve qu'elle était environnée d'étangs. C'est probablement aussi à un port lacustre ou de rivière qu'un des villages situés dans la plaine, à la base des collines Euganéennes, doit son nom de Porto. La bourgade de Copparo, située dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands marais non encore desséchés de la vallée inférieure du Pô, ne doit sa population de près de 30,000 habitants qu'à l'énorme superficie de la commune d'environ 40,000 hectares.

Les villes populeuses et célèbres par les événements de l'histoire se pressent dans l'angle méridional de la plaine, dite de la Romagne, entre les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minérales, dresse ses tours d'enceinte crénelées au bord du Santerno; Lugo, «la ville des belles Romagnoles,» est au centre même de la région du Ravennais et, grâce à sa position, est devenue un marché de denrées fort animé; Faenza, traversée par la voie Émilienne, inflexiblement droite, est plutôt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donné son nom aux faïences, qui enrichissent maintenant tant de districts de la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, après Bologne, la cité la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne; Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui croît dans ses campagnes; enfin Rimini, où la voie Émilienne atteint le littoral, a gardé quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui indiquait l'entrée de toute l'Italie du Nord[68]. La population de cette contrée est peut-être la plus solide et la plus énergique de toute la Péninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour les servir. Il sont une race de héros ou de criminels.

[Note 68: Principales communes (ville et banlieue) de l'Émilie en 1872:

Bologne (Bologna) 116,000 hab. Ferrare (Ferrara) 72,000 » Ravenne (Ravenna) 59,000 » Modène (Modena) 52,000 » Reggio 51,000 » Parme (Parma) 46,000 » Forli 38,000 » Faenza 36,000 » Cesena 35,500 » Plaisance (Piacenza) 35,000 » Rimini 34,000 » Imola 28,000 » Copparo 27,000 » Lugo 24,000 » ]

Plusieurs cités du Vénitien sont d'importants chefs-lieux de provinces: Padoue, si riche en précieux monuments de l'art, la ville d'université et l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments bâtis par Palladio; Trévise, sur la Sile; Bellune, dans la haute vallée de la Piave; Udine, où l'on montre une haute butte de terre qu'aurait fait élever Attila pour contempler l'incendie d'Aquilée. Palmanova, sur les frontières de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus régulière du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolivée de dessins en relief. Bien autrement puissante, la cité militaire de Vérone, à l'autre extrémité du territoire vénitien, a pris une grande part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et d'industrie elle est fort déchue de son antique prospérité. Très au large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux édifices publics du moyen âge et les énormes dimensions de son amphithéâtre romain, où cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir à la fois. Mais de toutes les cités de la Vénétie, celle qui s'est peut-être le plus amoindrie en comparaison de son passé, c'est Venise elle-même, la «reine de l'Adriatique».

Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions romaines, retrouvés dans l'île de San Giorgio au-dessous du niveau de la mer et cités en témoignage de ce phénomène curieux de l'affaissement graduel des lagunes vénitiennes, ont également prouvé, contrairement à l'opinion générale, que les îlots boueux du golfe étaient peuplés avant l'invasion des Barbares; ces terres à demi émergées ont pu servir de lieu de refuge aux populations riveraines, précisément parce qu'elles offraient des ressources comme entrepôts de commerce. Toutefois la vraie Venise date seulement du commencement du neuvième siècle, époque à laquelle le gouvernement de la république maritime s'installa dans la grande île. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville habitée par les descendants des anciens Venètes. Située, comme elle l'est, dans une région intermédiaire, à la fois séparée de la mer par les lidi et de la terre ferme par des estuaires et des espaces fangeux, Venise avait l'inappréciable privilége, pendant les incessantes guerres qui désolaient l'Europe, d'être à peu près inattaquable par tout ennemi venu du continent ou débarqué de la mer. Elle, de son côté, pouvait à son-gré envoyer des expéditions de commerce ou de guerre sur tous les rivages de la Méditerranée pour y fonder des comptoirs ou des forteresses. De toutes les républiques commerçantes de l'Italie, c'est celle qui, après bien des luttes soutenues avec le plus ardent patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs celle qui avait la meilleure position pour la facilité des échanges. Disposant des avantages d'un flux de marée plus élevé que celui de la plupart des parages méditerranéens, Venise se trouve à peu près au centre des régions qui constituaient au moyen âge tout le monde commercial; en outre, la position qu'elle occupe, à l'extrémité de l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes où le seuil des monts s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crêtes neigeuses de la Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec tous les marchés de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En contact avec des hommes de tout pays, le Vénitien voyait les étrangers sans préjugé de haine: il accueillait les Arméniens, il faisait même alliance avec les Turcs. A l'époque des croisades, la république de Venise était le plus respecté des États de l'Europe, celui qui, par l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rôle politique le plus impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorité. Mais cet ascendant était soutenu par une énorme puissance matérielle. Venise posséda jusqu'à trois cents navires de guerre montés par trente-six mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic légitime, apportées en tributs ou ravies par la conquête, vinrent s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents églises; un seul de ses îlots eût acheté un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de boue, où jadis le pêcheur posait avec précaution sa cabane de branchages, s'était dressée une ville somptueuse, la plus belle de l'Occident. Des forêts entières de mélèzes, coupées sur les montagnes de la Dalmatie, avaient servi à consolider le sol; plus de quatre cents ponts de marbre réunissaient d'îlot en îlot le réseau des rues et des places, et de superbes digues de granit, construites «avec l'argent de Venise et l'audace de Rome» défendaient la ville merveilleuse contre les fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de l'art contribuaient à faire de Venezia la Bella une cité sans égale.

Mais les découvertes géographiques, auxquelles Venise elle-même avait pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large part, vinrent porter un coup décisif à la puissance de la ville italienne. La Méditerranée cessa d'être la mer commerciale par excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la découverte du Nouveau Monde reportèrent sur les bords de l'Atlantique boréal le siége du grand commerce. Désormais Venise était condamnée à dépérir; le chemin des Indes ne lui appartenait plus, et du côté de l'Orient le pouvoir grandissant des Turcs limitait étroitement le cercle de son marché. Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation était si forte, que la cité put maintenir son indépendance plus de trois siècles après la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le déplorable abandon d'un allié, le général Bonaparte.

La période de sa plus grande décadence est celle du régime autrichien; en 1840 la ville n'avait plus même cent mille habitants; des centaines de ses palais étaient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prospérité revient peu à peu. La ville, rattachée au continent par un des ponts les plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que sa longueur dépasse 3,600 mètres, peut expédier directement les denrées et les marchandises reçues de l'intérieur; ses ports, sans avoir autant d'activité que celui de Trieste, et récemment privés de la franchise qui leur permettait de faire concurrence à leur rivale istriote, ont pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort sérieux, surtout depuis que la vapeur se substitue graduellement à la voile; le mouvement des navires y égale à peu près la moitié de celui de Gênes[69]. Enfin la fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une vie nouvelle à Venise et aux villes annexes situées dans les lagunes, Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont toujours employés à fondre ces verroteries multicolores qui s'expédient dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans certaines contrées de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs, quoique bien inférieure en population et en activité à ce qu'elle fut jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les artistes et les poëtes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si pittoresques, sa vie joyeuse, ses fêtes, la place Saint-Marc, et dans ses palais d'une architecture à la fois italienne et mauresque, les admirables toiles de ses grands maîtres, Titien, Tintoret, Véronèse[70]?

[Note 69: Mouvement du port de Venise:

1865 499,000 tonnes. 1867 670,000 » 1871 (5,180 navires) 743,000 » 1874 (départem. maritime entier) 1,143,500 » Valeur des échanges par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.]

[Note 70: Communes (ville et banlieue) du Vénitien contenant plus de 15,000 habitants en 1872:

Venise (Venezia) 129,000 hab. Vérone (Verona) 67,000 » Padoue (Padova) 66,000 » Vicence (Vicenza) 38,000 » Udine 30,000 » Trévise (Treviso) 28,000 » Chioggia 26,000 » Bellune (Belluno) 15,000 » ]

III

LIGURIE OU RIVIÈRE DE GÊNES

En comparaison du large bassin où s'unissent les eaux du Pô et de ses affluents, la Ligurie n'est qu'une étroite bande de littoral, un simple versant de montagnes; mais son peu d'étendue ne l'empêche pas d'être une des régions de l'Italie les mieux délimitées par la nature, l'une de celles qui se distinguent le mieux par leurs traits géographiques, et dont les populations ont eu en conséquence le plus d'originalité dans leur histoire. Au bord de leurs grèves, que domine l'âpre muraille des Apennins, les Génois devaient vivre d'une vie longtemps distincte de celle des autres habitants de la Péninsule[71].

[Note 71: Ligurie, avec quelques districts situés au nord des Apennins:

Superficie. Population en 1871. Population kilométrique. 5,524 kil. car. 843,250 153 ]

Du nord au sud, de la plaine padane au littoral méditerranéen, le contraste est complet; mais de l'ouest à l'est, de la Provence à la Toscane, le changement n'a rien de brusque. Il n'y a point de limite de séparation précise entre les Alpes et les Apennins. La transition de l'un à l'autre système orographique s'opère par gradations insensibles. Quand, au delà des Alpes Maritimes, on suit les montagnes dans la direction de l'orient, on leur voit prendre peu à peu l'aspect général des Apennins: le rempart, abaissé de distance en distance par de larges dépressions, se continue régulièrement autour du golfe de Gênes, sans une seule brèche, sans un seul changement de structure qui permette de dire qu'en cet endroit d'autres lois ont présidé à la formation du relief. Quoique bien différents dans leur ensemble, Alpes et Apennins sont aussi intimement unis que peuvent l'être tronc et rameau; le collet de jonction ne peut être désigné que d'une manière toute conventionnelle. Si l'on considère l'orientation de l'axe comme le fait capital, l'Apennin ligure commence sur la frontière de France, aux sources de la Tinée et de la Vésubie, car c'est là que la crête principale des monts, jusque-là perpendiculaire au rivage marin, prend une direction parallèle au littoral; si la hauteur des cimes, les gazons des plateaux supérieurs, les neiges persistantes et les glaciers doivent être regardés comme les signes distinctifs du système alpin, alors le lieu d'origine des Apennins ne se trouve qu'à l'est du massif de Tende, car les belles montagnes du Clapier, de la Fenêtre, de la Gordolasque, dont l'élévation atteint çà et là 3,000 mètres, ressemblent complétement aux Alpes par leurs pâturages, leurs petits lacs entourés de verdure, leurs torrents, leurs «clapiers» de pierres écroulées, leurs forêts de sapins, leurs avalanches de neiges; ils ont même de petits fleuves de glace, les plus méridionaux qui existent encore dans les montagnes de l'Europe centrale. D'ordinaire les géologues voient la limite la plus naturelle à l'endroit où les roches cristallines de la partie occidentale disparaissent pour faire place à des formations plus récentes, surtout aux assises crétacées et tertiaires; mais ce n'est encore là qu'une division conventionnelle, car les masses cristallines qui constituent la crête des massifs occidentaux, entre leur revêtement latéral de dépôts sédimentaires, se continuent plus à l'est sous le manteau des formations modernes, et çà et là même elles rompent leur enveloppe pour se dresser en sommets semblables à ceux des Alpes. Quelques-unes des cimes des montagnes de la Spezia rappellent le massif de Tende par leurs roches de granit.

Le bourrelet de soulèvement qui constitue la chaîne côtière de la Ligurie est loin d'être uniforme. De même que les Alpes, les Apennins se partagent en massifs distincts reliés les uns aux autres par des seuils de passage. Le plus bas des seuils est le col qui s'ouvre à l'ouest de Savone et que l'on nomme Pas d'Altare, de Carcare ou de Cadibona, des noms de trois villages des environs. Ce passage, qui n'a pas même 500 mètres d'altitude, est celui que le peuple a toujours considéré comme la limite la plus naturelle des grandes Alpes. Il a raison, du moins au point de vue militaire. De tout temps les armées en guerre sur le sol de l'Italie du Nord ont tâché d'occuper solidement cette porte des montagnes, afin de commander à la fois les abords de Gênes et les hautes vallées du versant piémontais. Les deux Bormida et le Tanaro, qui coulent à l'ouest du seuil d'Altare et vont se rejoindre en aval d'Alexandrie, ont souvent roulé du sang. De terribles batailles se sont livrées dans leurs vallées, à cause de l'importance stratégique des chemins qui les parcourent.

A l'est du sol d'Altare, l'Apennin ligure se maintient à une hauteur d'environ 1,000 mètres; puis au delà du col de Giovi, jadis consacré aux dieux par les Génois, reconnaissants de la brèche qu'il leur ouvre vers les plaines du Nord, la chaîne, qui se reploie au sud-est, darde quelques-unes de ses cimes à plus de 1,300 mètres et projette vers le nord plusieurs chaînons de montagnes ravinées, dont l'une écrasa sous ses débris la ville romaine de Velleia. En même temps la grande chaîne s'éloigne du littoral; à l'endroit où le col de Pontremoli laisse passer la route de Parme à la Spezia, c'est-à-dire au seuil de séparation entre l'Apennin ligure et l'Apennin toscan, la crête principale se développe à 50 kilomètres de la mer. Dans cette région orientale des montagnes génoises, un chaînon latéral se détache d'un massif de l'arête centrale et, s'abaissant de cime en cime, va former dans la mer le beau promontoire de Porto-Venere, superbe rocher de marbre noir qui portait autrefois un temple de Vénus. Ce chaînon latéral, dont l'extrémité protége contre les vents d'ouest le golfe de la Spezia, a de tout temps été, comme la chaîne principale, un grand obstacle aux libres communications entre les populations voisines, non point tant par la hauteur que par l'escarpement de ses pentes. En maints endroits on ne mesure pas plus de 5 kilomètres en droite ligne de la plage de la Méditerranée à l'arête la plus élevée de l'Apennin: la pente se redresse ainsi en des proportions qui la rendent presque ingravissable; les chemins ne peuvent franchir la chaîne que par des sinuosités nombreuses[72].

[Note 72: Altitudes de la Ligurie:

Clapier de Pagarin 3,070 mèt. Col de Tende 1,873 » Monte Carsino 2,681 » Col d'Altare 490 » Col de Giovi 469 » Monte Penna 1,740 » ]

Le peu de largeur du versant maritime de l'Apennin ligure ne permet pas aux torrents de réunir leurs eaux pour former des rivières permanentes. A l'est de la Roya, qui coule en partie sur le territoire français, les cours d'eau les plus considérables, la Taggia, la Centa, n'ont l'apparence de rivières sérieuses qu'après la fonte des neiges ou lors des fortes pluies; d'ordinaire ce sont de simples filets grésillant au milieu d'un champ de pierres et fermés du côté de la mer par une barre de galets. Entre Albenga et la Spezia, sur une longueur de côtes de plus de 100 kilomètres, les torrents ne sont que des ravins à sec pendant la plus grande partie de l'année. Il faut aller jusqu'au delà du golfe de la Spezia pour retrouver une rivière, du moins intermittente, et quelquefois formidable après les grandes pluies. Cette rivière, qui forme la ligne de séparation entre la Ligurie et l'Étrurie, et que les Romains désignèrent comme la limite de l'Italie elle-même jusqu'à l'époque d'Auguste, est la Magra. Les alluvions de ce fleuve ont formé une grande plage de 1,200 mètres de largeur au devant de l'ancienne ville tyrrhénienne de Luni, qui se trouvait autrefois au bord du rivage. Ses alluvions ont également changé en lac une petite baie de la mer.

Si les grandes rivières manquent en Ligurie, par contre des cours d'eau souterrains les remplacent en certains endroits. En Ligurie, comme en Provence, quoique en moins grand nombre, on signale des fontaines qui sourdent dans la mer à quelque distance du rivage: il en est même dont la masse liquide est très considérable. Les deux sources d'eau douce de la Polla, qui jaillissent par 15 mètres de fond dans le golfe de la Spezia, près de Cadimare, et qui se révélaient de loin par un grand bouillonnement, ont une telle abondance, que le gouvernement italien les a fait isoler de l'eau salée pour les approvisionnements de la marine.

La pauvreté des ruisseaux, l'âpreté des ravins, les fortes pentes des escarpements, donnent à cette région du littoral de la Méditerranée un caractère tout différent de celui des régions de l'Europe tempérée et même du versant immédiatement opposé. Après avoir parcouru les magnifiques châtaigneraies qu'arrosent les eaux naissantes de l'Ellero, du Tanaro, de la Bormida, que l'on franchisse la crête et soudain l'on se croirait en Afrique ou en Syrie. Les herbages, qui de l'autre côté des Apennins étendent sur les plaines leur merveilleux tapis émaillé de fleurs, manquent ici complètement: de Nice à la Spezia on les chercherait en vain; à peine quelques prairies naturelles et, dans les jardins de plaisance, des pelouses entretenues à grands frais rappellent vaguement les prés du Piémont et de la Lombardie. Si le travail de l'agriculteur et l'art du jardinier n'avaient transformé ces déclivités et ces étroites vallées de la Ligurie, les Apennins n'auraient eu d'autre verdure que celle des pins et des broussailles. Par un phénomène bizarre, la végétation des grands arbres n'atteint pas à la même hauteur sur les pentes des Apennins que sur celles des Alpes, quoique les premières montagnes jouissent cependant d'une température moyenne beaucoup plus élevée: à l'altitude où de beaux hêtres se montrent encore en Suisse, les mêmes arbres sont tout rabougris sur les escarpements rocheux des Apennins génois; enfin le mélèze manque presque complétement sur les monts ligures.

Comme la terre, la mer elle-même est naturellement infertile; elle n'a que peu de poissons, à cause du manque presque absolu de bas-fonds, d'îlots et de forêts d'algues; les falaises du bord descendent abruptement jusqu'à des profondeurs de plusieurs centaines de mètres et n'offrent que peu de retraites aux animaux marins; les étroites plages qui se développent en demi-cercle de promontoire en promontoire ne sont composées que de sable fin sans aucun débris de coquillages: de Porto-Fino à Laigueglia, sur une distance de 140 kilomètres, de Saussure n'en a pas vu un seul. Aussi les marins génois sont-ils obligés d'aller pêcher sur des côtes lointaines; les marins d'Alessio, sur la rivière du Ponent, se rendent en Sardaigne; ceux de Camogli, sur la rivière du Levant, vont dans les parages de la Toscane. Cette infertilité des terres et des mers a les mêmes conséquences économiques: de toutes les parties de la Péninsule, la Ligurie est celle qui envoie à l'étranger le plus grand nombre d'émigrants; plus du dixième de la population a quitté la patrie pour les terres étrangères. Porto-Maurizio, ville située à moitié chemin entre Gênes et Nice, perd en moyenne par l'émigration le sixième de ses enfants.

Mais si la terre et les eaux de la côte de Ligurie sont également avares de produits naturels, elles ont le privilége inappréciable de la beauté pittoresque, et, sur la «rivière» de Gênes du moins, l'homme, qui en tant d'autres endroits n'a su qu'enlaidir, a contribué par son travail à l'embellissement de sa demeure. Le littoral se déploie de cap en cap par une succession de courbes d'un profil régulier, mais toutes différentes par les mille détails des rochers et des plages, des cultures, des groupes de constructions. Tandis que le chemin de fer s'ouvre de force un passage à travers les promontoires par des galeries et des tranchées,--il n'a pas moins de 33 kilomètres de tunnels entre Gênes et Nice, sur un espace de 140 kilomètres,--la route, qui peut s'assouplir plus facilement aux sinuosités du terrain, serpente incessamment, tantôt s'élève et tantôt s'abaisse, et le paysage change d'aspect à chacun de ses détours. Ici on suit la plage, à l'ombre des tamaris aux fleurs roses, et le flot qui déferle vient, tout à côté de la route, tracer son ourlet d'écume; ailleurs on s'élève de lacet en lacet sur les roches que les cultivateurs ont triturées pour en faire des gradins de terre végétale, et l'on voit au loin, à travers le branchage entrelacé des oliviers, le cercle bleuâtre de la mer reculer de plus en plus vers l'horizon, jusqu'au profil vaporeux des montagnes de la Corse. De l'arête des caps on suit du regard les ondulations rhythmiques de la côte, qui se succèdent sur le pourtour du golfe, avec toutes les dégradations de lumière et de teintes que leur donnent les rayons, les ombres, les vapeurs et l'espace. Les villes, les villages, les vieilles tours, les maisons de plaisance, les usines, les chantiers de construction, varient à l'infini le profil changeant des paysages. Telle ville occupe le sommet d'un plateau, et d'en bas on en voit les murailles et les coupoles se découper sur le bleu du ciel; telle autre s'étale en amphithéâtre le long des pentes et vient se terminer au bord de la mer par une grève couverte d'embarcations que les marins ont retirées loin du flot; telle autre encore se blottit dans un creux entre les olivettes, les vignes, les jardins de citronniers et d'orangers. Çà et là quelques dattiers donnent à l'ensemble du paysage une physionomie orientale. Non loin de la frontière française, Bordighera est complétement entourée de bouquets de palmiers dont les rameaux font l'objet d'un commerce important, mais dont les fruits arrivent rarement à maturité. En Europe, Bordighera est, après la ville espagnole d'Elche, la localité où l'arbre africain a le mieux trouvé une seconde patrie.

Quelques villes du littoral génois, notamment Albenga et Loano, ont un climat peu salubre à cause des miasmes qui s'élèvent des limons laissés sur les lits de cailloux par les torrents débordés. Gênes elle-même est une ville dont le climat n'est pas des plus favorables: l'air n'y est point souillé par des émanations marécageuses, mais les vents violents du large viennent s'y engouffrer comme dans une sorte d'entonnoir, apportant avec eux tout leur fardeau d'humidité; les vents qui longent la rive ou rivière du Ponent, de même que les courants atmosphériques entraînés le long de la rivière du Levant, sont tous également arrêtés par les montagnes qui s'élèvent à l'extrémité du golfe de Gênes et doivent se décharger de leur vapeur surabondante. Le nombre des jours de pluie y dépasse le tiers de l'année. Mais si le climat de Gênes et de quelques autres localités du littoral a de sérieux désagréments, plusieurs villes de la Ligurie, bien abritées du côté du nord par le rempart protecteur des monts et placées en dehors du chemin que suivent les convois de nuages, jouissent d'une égalité et d'une douceur de température tout à fait exceptionnelles en Europe[73]. Ainsi Bordighera et San Remo, près de la frontière française, sont par l'excellence de leur climat des rivales de Menton; Nervi, à l'est de Gênes, est aussi un lieu de séjour délicieux à cause de la beauté de son ciel et de la pureté de son atmosphère. Des châteaux, des villas de plaisance se bâtissent en grand nombre sur tous les promontoires, dans tous les vallons de ces côtes privilégiées à la fois par la douceur du climat et la beauté des paysages. Déjà le littoral de Gênes, sur une vingtaine de kilomètres de chaque côté de la ville, est garni d'une ligne continue de maisons de campagne et de palais. La population de la cité, trop nombreuse pour son étroite enceinte, a débordé de part et d'autre pour s'épandre dans les faubourgs. Cette longue rue qui serpente entre les usines et les jardins, escaladant les promontoires, descendant au fond des vallons, ne peut manquer de se continuer peu à peu sur toute la côte ligure, car ce ne sont plus les Génois seulement, c'est aussi la foule européenne des hommes de loisir qui se sent attirée vers ces lieux enchanteurs. En réalité, toute la rivière de Gênes, de Vintimille à la Spezia, prend de plus en plus l'aspect d'une ville unique où les quartiers populeux alternent avec les groupes de villas et les jardins.

[Note 73:

Gênes. San-Remo.

Température moyenne 16° 17° Jours de pluie 121 45 Quantité de pluie 1m,140 0m,80 ]

Les anciens Ligures, peut-être de souche ibère, qui peuplaient le versant méridional de l'Apennin, jusqu'à la vallée de la Magra, avaient leur histoire toute tracée d'avance dans la configuration de la contrée. Ceux d'entre eux qui ne trouvaient plus de place à exploiter dans l'étroite zone de terrain cultivable et qui n'avaient plus même de gradins à tailler sur les pentes des montagnes étaient forcément rejetés vers la mer: ils devenaient navigateurs et commerçants. Dès l'époque romaine, Gênes, l'antique Antium cité par le Périple de Scylax, était un «emporium» des Ligures, et ses marins parcouraient toute la mer Tyrrhénienne; au moyen âge, lors de la grande prospérité de la république, son pavillon flottait dans tous les ports du monde connu; enfin c'est elle qui, par l'un de ses fils, Christophe Colomb, eut l'honneur d'inaugurer l'histoire moderne par la découverte du Nouveau Monde. Giovanni Gabotto ou Cabot, qui le premier retrouva les côtes de l'Amérique du Nord, cinq siècles après les navigateurs normands, était également un Génois, ainsi que l'ont établi les savantes recherches de M. d'Avezac: c'est par erreur que Venise le réclame comme un des siens, et si des Anglais veulent en faire un de leurs compatriotes, c'est par d'injustifiables prétentions de vanité nationale. Il est vrai que ni Cabot ni Colomb ne firent leurs découvertes pour le compte de leur patrie; les vaisseaux qu'ils commandaient appartenaient à l'Angleterre et à l'Espagne, et ce sont ces contrées qui se sont partagé les richesses du continent nouveau. De tout temps les excellents marins génois, montés sur leurs petits et solides navires, ont ainsi couru le monde à la recherche du profit; pour n'en citer qu'un exemple, ce sont eux maintenant qui possèdent le monopole de la navigation dans les eaux des républiques platéennes. Presque toutes les embarcations qui voguent sur le Paraná, l'Uruguay et l'estuaire de la Plata ont un équipage de Génois. De même en Europe, on rencontre les habiles jardiniers génois dans les environs de presque toutes les grandes villes des bords de la Méditerranée.

Dans les temps barbares, quand l'homme n'avait pas subjugué l'Apennin par des routes faciles, Gênes, encore dépourvue de marchés d'approvisionnement dans l'intérieur des terres, ne possédait point d'avantages naturels sur les autres ports de la côte ligure; mais dès que le mur des montagnes fut abaissé par l'art et que les plaines du Piémont et de la Lombardie se trouvèrent en libre communication avec le golfe, alors la position géographique de Gênes prit toute sa valeur. Placée à l'aisselle même de la péninsule italienne, au point le plus rapproché des riches campagnes de l'intérieur, c'est elle qui devait s'emparer du monopole commercial dans cette partie de l'Europe. De toutes les républiques des côtes occidentales de l'Italie Pise est la seule qui put tenter de contrebalancer sa fortune; mais, après de sanglantes luttes, Gênes finit par triompher de sa rivale. Elle s'empara de la Corse, dont elle exploita durement les populations; elle prit Minorque sur les Maures et même s'empara de plusieurs villes d'Espagne, qu'elle rendit ensuite en échange de priviléges commerciaux. Dans la mer Égée, ses nobles devinrent propriétaires de Chios, de Lesbos, de Lemnos et d'autres îles; à Constantinople, ses marchands prirent une telle autorité, qu'ils partagèrent souvent le pouvoir avec les empereurs. Ils possédaient des quartiers considérables de cette capitale de l'Orient et en avaient fait une succursale de Gênes; aussi la perte de Péra et du Bosphore fut pour eux le commencement de la ruine. En Crimée, ils occupaient la riche colonie de Caffa; leurs châteaux forts et leurs comptoirs s'élevaient dans l'Asie Mineure sur toutes les routes de commerce, et jusque dans les hautes vallées du Caucase on rencontre de distance en distance des tours qu'ils ont construites et qui gardent leur nom. Par le Pont-Euxin, les campagnes de la Géorgie et la mer Caspienne, ils tenaient la route de l'Asie centrale. Toutes ces colonies lointaines de la république génoise expliquent la présence d'un petit nombre de mots arabes, turcs, grecs, qui se mêlent au provençal et à l'espagnol dans le dialecte italien des marins ligures; mais dans son ensemble la langue est très-italienne, quoique la prononciation se rapproche du français.

Plus puissante que Pise, Gênes n'était pourtant pas de taille à vaincre Venise dans sa lutte pour la prépondérance commerciale. Elle n'avait pas l'immense avantage que possède cette dernière, d'être en libre communication avec l'Europe germanique et Scandinave par un seuil des Alpes. Aussi, quoique en 1379 les Génois eussent réussi à s'emparer de Chioggia, et même à bloquer momentanément leurs rivaux, cependant l'influence de Gênes dans l'histoire politique fut beaucoup moindre que celle de Venise. Son rôle dans le mouvement général des sciences, des lettres et des arts fut aussi relativement très-inférieur; Gênes eut moins d'écrivains, de peintres, de sculpteurs, que mainte petite cité de la Lombardie et du Vénitien. Les Génois passaient jadis pour être violents et faux, avides de luxe et de pouvoir, insoucieux de tout ce qui ne leur procurait pas l'argent ou le droit de commander. «Une mer sans poissons, des montagnes sans forêts, des hommes sans foi, des femmes sans vergogne, voilà Gênes!» disait l'ancien proverbe répété par les ennemis de la cité ligure. Les dissensions entre les nobles familles génoises qui voulaient s'emparer de la direction des affaires étaient presque incessantes; mais, chose remarquable, au-dessus de la lutte des partis, l'immuable banque de Saint-Georges, véritable république dans la république, continuait tranquillement de manier les affaires de commerce et d'argent, et les richesses ne cessaient d'affluer vers la cité. C'est ainsi que Gênes a pu bâtir ces palais, ces colonnades de marbre, ces jardins suspendus qui lui ont mérité le surnom de «Superbe». Toutefois la ruine finit par atteindre la banque; elle avait eu le tort de prêter, non pas aux entreprises de travail, mais aux princes en guerre, et, comme de juste, la faillite en fut la conséquence. Au milieu du dix-huitième siècle la banqueroute réduisit Gênes à l'impuissance politique.

En dépit du peu de largeur, des sinuosités, des rampes, des escaliers de ses rives, en dépit de l'encombrement et de la saleté de ses quais trop étroits, de la gêne que lui imposent son enceinte de murailles et ses forts, la capitale de la Ligurie est l'une des villes du monde dont les palais sont le plus remarquables par leur architecture à la fois somptueuse et originale. Pendant le dernier siècle et au commencement de celui-ci la décadence de Gênes avait été grande, et nombre de ses plus beaux édifices menaçaient de tomber en ruines, mais avec le retour de la prospérité, la ville a repris l'oeuvre de son embellissement. Actuellement Gênes, quoique fort éprouvée par la guerre franco-allemande, est de beaucoup le port le plus actif de l'Italie, quoique le mouvement y soit encore inférieur à celui de Marseille. Les armateurs possèdent près de la moitié de la flotte commerciale italienne et construisent les trois quarts des navires ajoutés chaque année au matériel des transports maritimes de la Péninsule[74]. Pour le va-et-vient des voiliers et des vapeurs qui fréquentent la place de Gênes et qui s'y trouvent parfois au nombre de sept cents, sans compter des milliers de petites embarcations, le port, dont la superficie est pourtant de plus de 130 hectares, n'est plus assez grand, et surtout il n'est pas suffisamment abrité: un quart seulement de sa surface est garanti de tous les vents, et cette partie est précisément celle qui a le moins de profondeur; il serait urgent de doubler le port d'étendue et de le rendre beaucoup plus sûr par la construction d'un troisième brise-lames qui séparerait de la haute mer une vaste superficie de la rade extérieure. Gênes, qui croit volontiers ses intérêts négligés par le gouvernement italien, se plaint aussi de ne posséder qu'une seule voie ferrée à travers les Apennins pour desservir le trafic que lui envoient les plaines de l'Italie du Nord. Elle réclame impérieusement une seconde ligne, en prévision de l'immense accroissement d'affaires que lui apporteront les futurs chemins de fer des Alpes suisses. Elle compte devenir alors pour l'Allemagne occidentale et l'Helvétie ce que Trieste est pour l'Austro-Hongrie, l'entrepôt général du commerce méditerranéen.

[Note 74:

Valeur des échanges par mer avec l'étranger, en 1872 446,000,000 fr.

Mouvement du port de Gênes en 1863. 20,230 navires, 2,610,000 ton. 1867. 16,900 jaugeant 2,330,000 » 1871. 15,980 » 2,780,000 » Mouvement des Spezia (golfe entier) 1873. 6,895 navires, 462,000 ton. autres ports Savone 1868. 2,191 jaugeant 135,000 » de la Ligurie: Porto Maurizio » 1,643 » 110,500 » Oneglia » 1,580 » 80,340 » Chiavari » 1,431 » 67,000 » San Remo » 989 » 57,970 » ]

En attendant que ces destinées s'accomplissent, Gênes, qui est aussi fort active comme ville industrielle, étend des deux côtés sur le littoral ses faubourgs d'usines et de chantiers. Il lui faut un espace de plus en plus grand pour ses fabriques de pâtes alimentaires, de papiers, de soieries et de velours, de savons, d'huiles, de métaux, de poteries, de fleurs artificielles et autres objets d'ornement: l'ovrar del Genoës (l'industrie du Génois) est toujours, comme au moyen âge, une des merveilles de l'Italie. A l'ouest, San Pier d'Arena (Sampierdarena) est devenue une véritable cité industrielle. Cornigliano, Rivarolo, Sestri di Ponente, qui possède les plus grands chantiers de construction de l'Italie et même de toute la Méditerranée[75], Pegli, Voltri sont aussi des villes populeuses, ayant des filatures et des fonderies, et se reliant les unes aux autres de manière à ne former qu'une interminable fourmilière humaine. De même Savone, dont le port fut jadis comblé par les Génois, qui ne voulaient tolérer aucune concurrence à leur commerce, se continue sur tout le pourtour d'une baie par un long faubourg industriel de briqueteries et de fabriques de terre cuite; par le chemin de fer qui l'unit directement à Turin, elle est redevenue indépendante de Gênes et peut expédier directement à l'étranger les denrées des plaines de l'intérieur. D'autres villes de la rivière du Ponent, quoique bien distinctes, sont à peine séparées par l'issue d'un ravin ou par les rochers des promontoires. Telles sont, par exemple, les villes jumelles d'Oneglia et de Porto-Maurizio, que ses vastes jardins d'oliviers ont fait surnommer la «Fontaine d'Huile», quoique les olivettes de San Remo soient encore plus abondantes[76]. Les deux villes, l'une assise au bord de la plage, l'autre bâtie sur une colline escarpée, se complètent comme les moitiés d'une même cité; elles projettent dans la même baie leurs deux ports quadrangulaires de même forme, et le navire qui cingle vers la côte semble longtemps hésiter entre les deux bassins qui s'ouvrent pour le recevoir.

[Note 75: Navires sortis des chantiers de Sestri, en 1868 47, jaugeant 25,380 tonneaux.]

[Note 76: Production de l'huile, en 1868, dans la province de Porto-Maurizio:

Arrondissement de Porto-Maurizio 90,000 hectolitres. » de San Remo 225,000 » ]

Sur la rivière du Levant les villes du littoral se relient aussi les unes aux autres comme les perles d'un collier. Albaro et ses charmants palais, Quarto, d'où partit l'expédition qui enleva la Sicile aux Bourbons, Nervi, lieu d'asile pour les phthisiques, s'avancent en un long faubourg, continuation de Gênes, vers les villes de Recco et de Camogli, habitées par de nombreux armateurs et les capitaines de plus de trois cents navires. Le promontoire caillouteux de Porto-Fino, ou port des Dauphins, ainsi nommé des cétacés qui se jouaient autrefois dans les eaux du golfe, limite de sa borne puissante la rangée presque continue des maisons de la Gênes extérieure; mais à l'est du cap, traversé par une galerie, dont les portails d'entrée servent de cadres aux plus admirables tableaux, Rapallo l'industrieuse, Chiavari la commerçante, Lavagna aux célèbres carrières d'ardoises grises, Sestri di Levante, la ville des pêcheurs, forment sur les bords de leur baie magnifique une nouvelle rue d'édifices, à peine interrompue par les escarpements rocheux des montagnes côtières.

Au delà de Sestri le littoral est moins peuplé, à cause des falaises qui en occupent la plus grande partie; mais au détour du superbe cap de Porto-Venere et de l'île gracieuse de Palmaria on voit s'ouvrir le beau golfe de la Spezia, tout bordé de forts, de chantiers, d'arsenaux et de constructions diverses[77]. Le gouvernement italien veut en faire la grande station de sa flotte militaire. D'immenses travaux d'aménagement ont été commencés en 1861 pour faire de la Spezia une place navale de premier ordre, mais c'est l'oeuvre de plusieurs générations, et tandis qu'une partie des constructions s'achève, les progrès accomplis dans l'art de la destruction obligent les ingénieurs à recommencer leur interminable et coûteuse besogne. L'avenir militaire de la Spezia est donc encore incertain, et, comme débouché commercial, le port n'a qu'un rôle tout à fait secondaire parmi ceux de l'Italie, car s'il offre aux navires l'abri le plus sûr, il n'est pas encore rattaché aux pays d'Outre-Apennin par des voies ferrées; il n'a d'autres produits à expédier que ceux des riches vallées des environs. Sans chemin de fer qui traverse l'Apennin vers Parme et Modène, il ne peut être d'aucune utilité pour la Lombardie, le grand jardin de l'Europe. Ce qui donne à la Spezia et aux villes voisines un des premiers rangs en Italie, c'est la beauté de leur golfe, rival de la baie de Naples et de la rade de Palerme. Du haut de la colline de marbre qui domine la ville déchue de Porto Venere et qui portait jadis un beau temple de Vénus, salué de loin par tous les matelots, on contemple un merveilleux horizon, les promontoires et les baies qui se succèdent dans la direction de Gênes, les montagnes de la Corse, semblables à des vapeurs arrêtées au bord de la mer bleue, les côtes fuyantes de la Toscane, et, sur l'admirable fond des Apennins et des Alpes Apuanes, les forêts d'oliviers, les bosquets de cyprès et d'autres arbres qui entourent les villes pittoresques de la rive opposée. Directement en face est la charmante Lerici; plus loin, vers le sud, se profile la côte où Byron réduisit en cendres le corps de son ami Shelley: nul site n'était plus beau pour le triste holocauste.

[Note 77: Communes de Ligurie ayant plus de 10,000 habitants en 1872:

Gènes (intramuros) 130,000 hab. » (avec Sampierdarena, etc.) 200,000 » Savone 25,000 » Spezia 14,000 » San Remo 12,000 » Sestri di Ponente 11,500 » Chiavari 10,500 » Oneglia 10,000 » ]

IV

LA VALLÉE DE L'ARNO, TOSCANE.

Comme la Ligurie, la Toscane s'étend à la base méridionale des Apennins, mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considérable. Dans cette région de l'Italie, l'épine dorsale de la Péninsule se dirige obliquement du golfe de Gênes à la mer Adriatique et se ramifie du côté du sud par des chaînons qui doublent l'épaisseur normale du système de montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui s'élèvent au sud de la vallée de l'Arno, étendent vers l'ouest la zone des terres: c'est là que la presqu'île italienne atteint sa plus grande largeur[78].

[Note 78:

Superficie de la Toscane 24,053 kil. car. Population en 1871 1,983,810 hab. Population kilométrique 82 » ]

Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une à l'autre mer, mais il est sinueux, de hauteur fort inégale et coupé de brèches où passent les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur ensemble, les monts de l'Étrurie sont disposés en massifs allongés et parallèles, séparés les uns des autres par des sillons où coulent les divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de la Ligurie, le premier massif de la chaîne principale, que dominent les cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagné par les montagnes de la Lunigiana, qui se dressent à l'ouest, de l'autre côté de la vallée de la Magra. La chaîne de la Garfagnana, qui constitue le deuxième massif, au nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes Apuanes ou de Massa Carrara. Plus à l'orient, le Monte Cimone et les autres sommets des Alpe Appennina qui se succèdent au nord de Pistoja et de Prato, ont pour chaînons parallèles les Monti Catini et le Monte Albano, dont les flancs, percés de grottes, renferment le célèbre lac thermal de Monsummano. Enfin un quatrième massif, que traverse, au col de la Futa, la route directe de Florence à Bologne, possède également ses chaînes latérales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato Magno, entre le cours supérieur et le cours moyen de l'Arno. Le chaînon des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes vallées de l'Arno et du Tibre, termine à la fois, du côté de l'est, la rangée principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux, et la série beaucoup moins régulière des massifs méridionaux auxquels conviendrait le nom d'Anti-Apennins, réservé spécialement aux monts du littoral par le géographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la grande crête se sont tous frayé un chemin à travers les roches de ces montagnes du sud et les ont découpées en masses distinctes n'ayant aucune apparence de régularité.

En mainte partie de leur développement, les Apennins toscans doivent à la hauteur de leurs sommets, qui dépassent 2,000 mètres, un aspect tout à fait alpin et sont connus, en effet, sous la désignation d'Alpes[79]. Pendant plus de la moitié de l'année, ils sont revêtus de neiges sur leurs pentes supérieures; souvent, quand on passe dans le charmant défilé de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Méditerranée et les coteaux verdoyants qui s'élèvent de degré en degré vers les escarpements des Alpes Apuanes, on cherche vainement à distinguer dans la blancheur des cimes la part de la neige et celle des éboulis de marbre. La forme abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de la crète des Apennins, contribuent à l'apparence grandiose des monts toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gardé la grâce que donnaient à la chaîne entière les forêts de châtaigniers sur les pentes inférieures, de sapins et de hêtres sur les versants plus élevés. Que de poëtes ont chanté les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato Magno, au-dessus du bassin où s'unissent les vallées de la Sieve et de l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton célébrait les hautes arcades de branchages et les feuilles de l'automne éparses sur les ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, désignant tout ce que la poésie de la nature a de plus suave et de plus pénétrant. De même, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pâturages, les bosquets et les forêts du «Champ Maldule», ou Camaldule, d'après lequel ont été nommés tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vantés comme étant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a chanté les paysages de cette route des Apennins, «d'où l'on peut voir à la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane.» Il est vrai que les simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perçante que celle du poëte.

[Note 79: Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et des cols les plus fréquentés:

APENNINS Alpes de Succiso............................... 2,019 mèt. Alpes de Camporaghena (Garfagnana)............. 2,000 » Monte Cimone................................... 2,621 » Monte Falterone ou Falterona................... 1,648 » Col de Pontremoli (route de Sarzane à Parme)... 1,039 » » de Fiumalbo (route de Lucques a Modène).... 1,200 » » de Futa (route de Florence à Bologne)...... 1,004 » » des Camaldules............................. 1,004 »

ANTI-APENNINS Pisanino (Alpes Apuanes)....................... 2,014 » Pietra Marina (Monte Albano)................... 575 » Prato Magno.................................... 1,580 » Alpes de Catenaja.............................. l,401 » ]

Les âpres escarpements des grands Apennins et les forêts qui en parent encore les versants forment le plus heureux contraste avec les vallées et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque hauteur porte quelque vieille tour, débris d'un château fort du moyen âge; des villas gracieuses sont éparses sur les pentes au milieu de la verdure; des maisons de métayers, décorées de fresques naïves, se montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprès taillés en fer de lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les souvenirs de l'histoire, le goût naturel des habitants, la fertilité du sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue à faire de la Toscane centrale la région privilégiée de l'Italie et l'un des pays les plus agréables de la Terre. Bien abritée des vents froids du nord-est par la muraille des Apennins, elle est tournée vers la mer Tyrrhénienne, d'où lui viennent les vents tièdes et humides d'origine tropicale; mais la part de pluies qu'elle reçoit n'a rien d'excessif, grâce à l'écran que lui forment les montagnes de la Corse et de la Sardaigne et à l'heureuse répartition des petits massifs de collines en avant de la chaîne des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat essentiellement tempéré, doux, sans extrêmes aussi violents que ceux de la plaine padane: c'est à son influence modératrice, ainsi qu'à la grâce naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une forte part leur gaieté simple, leur égalité d'humeur, leur goût si fin, leur vif sentiment de la poésie, leur imagination facile et toujours contenue.

Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines, désignés en général sous le nom de «Subapennins», sont complétement séparés du système principal par la vallée actuelle de l'Arno. Ce fleuve constitue, avec les défilés qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un véritable fossé à la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut un golfe de la Méditerranée, puis une mer intérieure, est une première et large zone de séparation entre l'Apennin et les monts toscans du midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le défilé de la Golfolina, ou Gonfolina, par lequel s'échappe l'Arno à 15 kilomètres en aval de Florence et qu'avait ouvert le bras de «l'Hercule égyptien». Au commencement du quatorzième siècle, le fameux général lucquois Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fière cité républicaine, mais heureusement les ingénieurs qui l'accompagnaient ne surent pas faire leur opération de nivellement; ils jugèrent que le barrage ne porterait aucun tort à Florence, la différence de niveau étant, d'après eux, de 88 mètres, tandis qu'en réalité elle est de 15 mètres seulement. En aval de ce dernier défilé commencent la grande plaine et les anciens golfes marins.

Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limités au nord par la vallée de l'Arno, se composent de collines uniformément arrondies, d'un gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-même appartient surtout au jura et à la formation crétacée, les assises du Subapennin consistent en terrains tertiaires, grès, argiles, marnes et poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percés çà et là de serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnaître une disposition régulière dans les hauteurs de la Toscane méridionale. On doit y voir surtout un plateau fort inégal, que les cours des rivières, les unes parallèles, les autres transversales au cours des Apennins, ont découpé en un dédale de collines enchevêtrées et percées d'entonnoirs où se perdent les eaux: telles sont les cavités de «l'Ingolla», qui engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents de l'Arno. Le massif principal de la région subapennine est celui qui sépare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre, s'élève à plus de 1,000 mètres. Au sud de la vallée de l'Ombrone, diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent à une hauteur plus considérable, mais on doit y voir déjà des monts appartenant à la région géologique de l'Italie centrale. Le Cetona est une île jurassique entourée de terrains modernes; le Monte Amiata est un cône de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne vomit plus de laves depuis l'époque historique, mais il n'est point inactif, ainsi que le témoignent ses nombreuses sources thermales et les solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan, dont maintes laves, semblables à de l'écume pétrifiée, se laissent facilement tailler à coups de hache.

Le travail du grand laboratoire souterrain doit être fort important sous toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines métallifères s'y ramifient en un immense réseau, et les sources minérales de toute espèce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapprochées que dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize fois moins étendue, on y trouve près du quart des fontaines thermales et médicinales de la Péninsule et des îles adjacentes, et parmi ces fontaines, il en est de célèbres dans le monde entier, par exemple celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca, autour desquels s'est bâtie une ville populeuse, principale étape entre Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi très-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus utiles à la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les fameux lagoni, dans le bassin d'un affluent de la Cecina, à la base septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit d'épais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on entend le bruit strident des gaz qui s'échappent en soufflant de l'intérieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares. Celles-ci contiennent différents sels, de la silice et de l'acide borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on recueille avec tant de soin pour les fabriques de faïence et les verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le cratère de Vulcano dans les îles Eoliennes, ne produit assez d'acide borique pour qu'il vaille la peine de l'extraire; mais dans les montagnes mêmes du Subapennin il serait peut-être possible de recueillir ce trésor en plus grande abondance, car en diverses régions de l'Étrurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du Montieri, jaillissent d'autres soffioni, contenant une certaine quantité de la précieuse substance chimique.

La fermentation souterraine dont la Toscane est le théâtre est probablement due en grande partie aux changements considérables qui se sont opérés par le travail des alluvions dans les proportions relatives de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs massifs de collines se dressent comme des îles au milieu de la mer, et ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des fleuves ont graduellement rattachées au continent. Ainsi les monts Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes encore à demi insulaires, car ils sont entourés de tous les côtés par des marécages et des campagnes asséchées à grand'peine; l'ancien lac Bientina, dont la surface était la partie la plus élevée du cercle d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas même à 9 mètres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent parallèlement à la côte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi complètement isolées, mais elles ne se rattachent aux plateaux de l'intérieur que par un seuil peu élevé. Quant au promontoire qui porte sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cité de Populonia, et sur l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'île d'Elbe, c'est une cime tout à fait insulaire, séparée du tronc continental par une plaine basse, où les eaux descendues des montagnes de l'intérieur s'égarent dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, à l'extrémité méridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus parfaits de ces terres qui peuvent être considérées comme appartenant à la fois à l'Italie péninsulaire et à la mer Tyrrhénienne; dans le monde entier, il est peu de formations de ce genre qui présentent autant de régularité dans leur disposition générale. La montagne, escarpée et rocheuse, hérissée sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son château fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux, tournant vers la mer leur concavité gracieusement infléchie et contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du rivage continental et séparent ainsi de la mer un lac de forme régulière, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe l'extrémité d'une ancienne plage en partie démolie par les flots: on croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de sable qui l'entourent l'oeuvre réfléchie d'une population de géants. L'étang d'Orbetello est utilisé comme la lagune de Comacchio: c'est un grand réservoir de pêche, où les anguilles se prennent par centaines de milliers. À l'ouest, la chaîne d'îles se continue vers la Corse par les cimes de Giglio, par l'âpre Monte Cristo et par l'écueil de la Fourmi[80]. L'île d'Elbe, située plus au nord, forme un petit monde à part.

[Note 80: Altitudes du Subapennin:

Poggio di Montieri 1,042 mèt. Labbro 1,192 » Monte Amiata 1,766 » Monte Serra (monte Pisans) 914 » » di Piombino 199 » » Argentaro 636 » ]

Déjà dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis le commencement de la période historique les divers fleuves de la Toscane, le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opéré des changements considérables dans l'aspect des campagnes riveraines et dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolidés qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur fournissent en abondance les matériaux d'érosion nécessaires à l'immense travail géologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les versants de montagnes que ne retiennent plus ni forêts ni broussailles, se changent à la moindre pluie en une véritable pâte semi-fluide qui s'écoule lentement, puis que les rivières emportent rapidement dans leur cours. Depuis les beaux temps de la république pisane, dans l'espace de quelques siècles, la bouche de l'Arno s'est prolongée de 5 kilomètres en mer. D'ailleurs elle a fréquemment changé de place; jadis le Serchio et l'Arno avaient un lit inférieur commun, mais on dit que les Pisans rejetèrent le premier fleuve vers le nord pour se débarrasser du danger causé par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de Pise l'Arno s'est longtemps écoulé vers la mer par les terrains bas de San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), où s'épanche aujourd'hui le Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux forces réunies ont donné au fleuve son issue actuelle, il n'a cessé de se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses bords et en agrandissant les campagnes aux dépens de la mer Tyrrhénienne. D'après Strabon, Pise se trouvait de son temps à vingt stades olympiques du littoral, c'est-à-dire à 3,700 mètres, tandis qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le couvent, devenu la cascina de San Rossore, fut construit, vers la fin du onzième siècle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours l'emplacement de cet ancien édifice est à 5 kilomètres environ de la mer. De vastes plaines coupées de dunes ou tomboli et revêtues en partie de forêts de pins, se sont ajoutées au continent; de grands troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes terrains sableux, où les éleveurs ont en outre, depuis les croisades, dit-on, acclimaté le chameau avec succès. D'ailleurs l'empiétement des terres n'est peut-être pas dû en entier au travail des alluvions; il est possible que le littoral de la Toscane ail été soulevé par les forces intérieures. La pierre dite panchina, dont on se sert à Livourne pour la construction des édifices, est une roche marine formée en partie de coquillages semblables à ceux que l'on trouve encore dans la mer voisine.

Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le régime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme, dirigeant les forces brutales de la nature, a su opérer dans le val de Chiana. Cette dépression, qui servit probablement de lieu de passage à l'Arno, lorsque ce fleuve n'avait pas encore creusé en amont de Florence le défilé par lequel il s'échappe aujourd'hui, est une allée naturelle ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: là, comme entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'où les eaux s'épanchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage était dans le voisinage immédiat de l'Arno. Une partie des eaux du val de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule à une cinquantaine de mètres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide, sans écoulement régulier, s'étalait en longs palus vers le sud jusqu'aux lacs que domine à l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de Montepulciano; c'est là que commence à s'accuser nettement la pente qui entraîne l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie neutre du val était tellement indécise, qu'on a déplacé d'au moins 50 kilomètres le seuil de séparation, au moyen des barrières transversales qui retenaient les débordements des étangs temporaires causés par les grandes pluies. Toute la zone intermédiaire où séjournaient, à demi putréfiées, les masses liquides apportées par les torrents latéraux, était un foyer de pestilence. Dante et d'autres écrivains de l'Italie en parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle même n'osait s'aventurer dans sa fatale atmosphère. Les habitants du val avaient en vain tenté d'assécher le sol en creusant des canaux de décharge: l'horizontalité de la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement. L'illustre Galilée, consulté sur les mesures qu'il y aurait à prendre, déclara que le mal était irréparable: d'après lui il n'y avait rien à faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des torrents pour donner à la vallée la pente qui lui manquait et faciliter ainsi l'écoulement des eaux; mais il ne mit point la main à l'oeuvre. Les discussions entre les deux états limitrophes, Rome et Florence, ne permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana fût rectifié. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux torrentielles fussent rejetées sur le territoire du voisin.

Enfin les travaux commencèrent au milieu du dix-huitième siècle sous la direction du célèbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latéral furent ménagés des bassins de colmatage, où les débris arrachés aux flancs des montagnes se déposèrent en strates annuelles. Les marécages se comblèrent ainsi peu à peu et le sol s'affermit; le niveau de la vallée, graduellement exhaussé sur la ligne de partage choisie par l'ingénieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente générale de la plaine supérieure fut renversée et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74 kilomètres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours, appartenait précédemment au Tibre. L'air de la vallée, autrefois mortel, devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des terres reconquises; un espace de treize cents kilomètres carrés, jadis évité avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habités naguère par une population de fiévreux, se transformèrent en de riches bourgades aux robustes habitants. La réussite de l'œuvre si bien nommée de «bonification» a été complète. Les eaux sauvages ont dû se discipliner pour distribuer régulièrement leurs alluvions sur un espace de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2 à 3 mètres; c'est un remblai de 500 millions de mètres cubes qu'on leur a fait déposer comme à des ouvriers intelligents. Cette grande opération de colmatage, dans laquelle l'homme a si admirablement dirigé la nature, est devenue le modèle de toutes les entreprises du même genre, et dans la Toscane même on l'a imitée avec le plus grand succès. C'est aussi par le procédé des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des Romains, situé entre Grosseto et la mer, près de la rive droite de l'Ombrone, a été peu à peu transformé en terre ferme; en 1828, il occupait un espace de 95 kilomètres carrés, dont les alluvions apportées par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre; en 1872, plus de 62 hectares, jadis inondés, étaient changés en terrains solides. La comparaison des cartes tracées à diverses époques témoigne des changements considérables que l'Ombrone opéra jadis comme au hasard dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le fleuve est un autre taureau Acheloüs dompté par un autre Hercule.

Parmi les grands travaux d'asséchement qui font aussi la gloire des hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le réseau des innombrables canaux de décharge creusés dans les terres basses de Fucecchio, de Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. Là s'étendaient de vastes mers intérieures que l'on essaye de combler peu à peu et de faire passer, de progrès en progrès, à l'état de campagnes au sol affermi. Une des opérations les plus difficiles en ce genre a été d'assécher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'étendait au milieu de campagnes marécageuses à l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir été formé jadis par les eaux débordées du Serchio. Jadis ce lac avait deux émissaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud vers l'Arno. Durant l'étiage de ces fleuves, l'écoulement du Bientina se faisait sans difficulté; mais, dès que la crue commençait à se faire sentir, le reflux s'opérait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux affluents du lac, et si l'on n'avait fermé les écluses, l'Arno et le Serchio se seraient rejoints dans une mer intérieure au pied des monts Pisans. Privé de son écoulement naturel, le Bientina grossissait alors jusqu'à couvrir un espace de près de 10,000 hectares, six fois supérieur à la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un émissaire indépendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu l'heureuse idée de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mètres de digue à digue; puis au delà du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement, le nouvel émissaire emprunte jusqu'à la mer l'ancien lit de l'Arno, remplacé par le Colombrone.

Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de conquête était l'extrême insalubrité du climat. L'atmosphère de miasmes pesait surtout sur la région du littoral, à cause du mélange qui s'y opérait entre les eaux douces de l'intérieur et les eaux saumâtres de la Méditerranée. L'excessive mortalité qui résultait de ce mélange pour les espèces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce, empoisonnait l'air, le remplissait de gaz délétères, provenant de la décomposition de matières organiques, et décimait les populations de la côte. Vers le milieu du siècle dernier, l'ingénieur Zendrini eut l'idée d'établir aux issues de tous les canaux d'écoulement, naturels et artificiels, des écluses de séparation entre les eaux douces et le flot marin. Les fièvres disparurent aussitôt; l'atmosphère avait repris sa pureté primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissèrent de nouveau s'opérer le mélange de l'eau douce et de l'eau salée: aussitôt le fléau des miasmes recommença son œuvre de dévastation; la salubrité ne fut rétablie dans les villages du littoral qu'après la reconstruction des écluses. Par deux fois, depuis cette époque, l'incurie du gouvernement de Florence a été punie de la même manière sur les malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours au seul moyen thérapeutique sérieux, celui de guérir la terre elle-même. Depuis 1821, le bon entretien des écluses, qui constitue le véritable service médical de la contrée, ne laisse plus rien à désirer, et par suite la salubrité générale n'a cessé de se maintenir. Le chef-lieu du district, Viareggio, qui était, en 1740, un simple hameau de peste et de mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux étrangers fréquentent impunément en été. Les plantations de pins et d'autres arbres ont aussi contribué pour une forte part à l'assainissement de la contrée.

Malgré tous les progrès accomplis dans la bonification du sol, il reste encore beaucoup à faire en mainte autre région de la basse Toscane pour assécher le sol et purifier l'atmosphère. La Maremme, qui s'étend principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est restée, en dépit de tous les travaux d'assainissement, une des contrées les plus malsaines de l'Europe; ses terres, non perméables, retiennent les eaux qui se putréfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants est très-courte: celle des «trop heureux cultivateurs» est surtout fort précaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la plaine basse que pour faire les semailles et la récolte; ils s'enfuient, sitôt leur travail achevé, mais ils emportent souvent avec eux le germe de la maladie fatale; entre les deux étés de 1840 et de 1841, on eut à soigner près de 36,000 fiévreux sur une population totale de 80,000 personnes environ, résidant presque toutes sur les hauteurs et ne se hasardant dans les plaines empoisonnées que pour de rares visites. Pour échapper à l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter constamment à une altitude d'au moins 300 mètres, encore cela ne suffit-il pas toujours: la ville épiscopale de Sovana est très-malsaine, quoiqu'elle se trouve précisément à cette hauteur dans la haute vallée de la Fiora. Les fièvres se font même sentir dans des régions fort éloignées de tout marais. La cause en est probablement, d'après Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La malaria monte sur les collines dont le sol argileux est pénétré de substances empyreumatiques; elle empoisonne aussi les contrées où jaillissent en abondance les sources salines, et plus encore celles où se trouvent des gisements d'alun. Le mélange des eaux douces et des eaux salées, si funeste au bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intérieur du pays. Enfin l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse, et les fièvres remontent fort avant dans toutes les vallées exposées à ce courant empoisonné. Par contre, les terres qui jouissent librement de l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino, quoique dans le voisinage de marais étendus, n'ont rien à craindre des miasmes paludéens.

On admet, en général, que les côtes de l'Étrurie n'avaient point à souffrir de la malaria à l'époque de la prospérité des antiques cités tyrrhéniennes. En effet, les travaux de chemins de fer opérés dans les Maremmes ont révélé l'existence d'un grand nombre de conduits souterrains qui drainaient le sol dans tous les sens; la campagne était toute veinée de canaux d'écoulement. De grandes villes comme la fameuse Populonia mater et tant d'autres dont on voit de nos jours les ruines éparses ou dont on cherche à reconnaître les emplacements, n'auraient certainement pu naître et se développer si le climat local avait eu la terrible insalubrité qu'on lui reproche de nos jours. Les Étrusques étaient renommés pour leur habileté dans tous les travaux hydrauliques: ils savaient endiguer les torrents, égoutter les marais, assécher les campagnes; quand ils furent asservis, leurs digues et leurs canaux cessèrent bientôt d'exister; les palus se reformèrent, la nature revint à l'état sauvage. Mais on cite également bien des villes qui furent salubres au moyen âge et qui sont maintenant désolées par la fièvre. Ainsi Massa-Maritima, que dominent au nord-est les sommités du massif de Montieri, fut riche et populeuse pendant toute sa période de liberté républicaine; mais dès que les Pisans et les Siennois l'eurent ruinée, dès qu'elle eut perdu son indépendance, le travail s'arrêta dans les campagnes, les eaux torrentielles s'y amassèrent en lagunes; la cité devint comme «un cadavre de ville». Des travaux d'assainissement lui ont rendu de nos jours une partie de sa prospérité.

Parmi les causes matérielles qui, depuis l'époque romaine, ont contribué le plus à la détérioration du climat, on doit signaler la déforestation des montagnes et l'accroissement désordonné des terres alluviales qui en a été la conséquence. Enfin pendant tout le moyen âge et jusque dans les temps modernes, les monastères de la Toscane étaient possesseurs de grands viviers à poissons dans les Maremmes, et s'opposaient énergiquement à tous les travaux d'endiguement ou de colmatage qui auraient pu les priver, en tout ou en partie, de leurs précieuses réserves pour les semaines de carême. Nombre de tyranneaux des villes de l'intérieur étaient aussi fort aises de posséder quelque campagne bien malsaine dans la région des marais, car ils pouvaient de temps en temps se passer la fantaisie d'y exiler ceux dont ils voulaient se débarrasser, sans avoir les ennuis ou les remords d'un meurtre à commettre sans hypocrisie. Les rois d'Espagne avaient même eu soin d'acquérir la région la plus mortelle de la côte pour y installer des bagnes ou presidios; ainsi Talamone, qui avait été le grand port de la république de Sienne, fut changé en un véritable cimetière; tous les bannis y mouraient.

De nombreux essais de bonification entrepris avec des idées fausses et sans l'expérience nécessaire n'ont pas été moins cruels dans leurs conséquences. Les divers gouvernements de la Toscane s'imaginant, avec Macchiavel et d'autres hommes d'État, qu'il suffirait de repeupler le pays pour lui rendre son antique salubrité, y envoyèrent en foule des colons appelés de diverses provinces de l'Italie, de la Grèce, de l'Allemagne; mais ces étrangers, qui d'ailleurs n'étaient pas reconnus propriétaires, et pour lesquels l'acclimatement était doublement périlleux, succombèrent en masse à chaque tentative. Les seuls moyens de restaurer le climat de l'ancienne Étrurie sont en premier lieu, d'intéresser les cultivateurs aux améliorations en leur concédant le sol, puis de mener à bonne fin les longues opérations de colmatage, de drainage, de reboisement, déjà commencées avec tant de succès. La construction du chemin de fer de la côte aide singulièrement au travail de restauration du climat; les assèchements et les plantations ont purifié l'air autour de mainte station. On peut citer en exemple les environs de Populonia, jadis inhabitables, et qui ont pu se repeupler graduellement. L'usine métallurgique de Follonica qui traite les fers de l'île d'Elbe au moyen des lignites abondants des mines du voisinage, est devenue aussi beaucoup plus importante; mais elle est encore presque entièrement abandonnée pendant la saison des fièvres.

Les ancêtres des Toscans actuels, les Étrusques ou Tyrrhéniens, étaient, bien avant la domination romaine, la population prépondérante de l'Italie. Non-seulement ils occupaient tout le versant méridional des Apennins jusqu'aux bouches mêmes du Tibre; ils avaient aussi fondé dans la Campanie une ligue de douze cités, dont Gapoue était la plus importante, et comme trafiquants et pirates, ils s'étaient emparés de la mer qui, d'après eux, est encore désignée sous le nom de Tyrrhénienne. L'île de Capri était, du côté du sud, leur sentinelle avancée. La mer Adriatique leur appartenait également. Adria, Bologne qu'ils appelaient Felsina, Ravenne, Mantoue, étaient des colonies étrusques, et dans les hautes vallées des Alpes vivaient les Rètes ou Rétiens, leurs alliés et peut-être leurs frères par le sang. Et les Étrusques eux-mêmes, de quelle grande souche ethnique font-ils donc partie? C'est là un des problèmes les plus discutés de l'histoire. On les a dits Aryens, Ougriens, Sémites; on en a fait les frères des Grecs, des Germains, des Scythes, des Égyptiens, des Turcs; pour lord Lindsay, les Tyrrhéniens sont des Thuringiens! Cette question des origines étrusques n'a donc pu encore donner lieu qu'à des hypothèses; la langue même, facile à lire, car ses caractères ressemblent à ceux des autres alphabets italiques, mais non déchiffrée ou plutôt trop diversement traduite, n'a pas fourni la solution; les savants sont loin d'être unanimes pour approuver les interprétations proposées récemment par Corssen avec une grande assurance; d'après ce linguiste, que l'on a qualifié trop tôt «d'Oedipe du Sphinx étrusque», los Tyrrhéniens devraient ètre certainement rattachés par la langue aux autres populations italiotes.

Parmi les divers portraits que les Étrusques nous ont laissés de leurs propres personnes sur les vases des nécropoles, le type le plus commun est celui d'hommes trapus, souvent obèses, vigoureux, larges d'épaules, au visage avancé, au nez courbe, au front large et fuyant, au teint foncé, au crâne un peu déprimé et couvert d'une chevelure ondulée, le plus souvent dolichocéphalés. Ce type n'est point celui de la majorité des Hellènes, ni de la plupart des Italiens. Parmi les monuments qu'ils ont laissés, on ne retrouve pas les nuraghi, ces constructions bizarres qu'élevèrent un si grand nombre les anciens habitants de la Sardaigne, de Malte, de Pantellaria; mais les dolmens sont nombreux. Les monuments funéraires que l'on a découverts et que l'on trouve encore par centaines et par milliers, non-seulement dans les limites de la Toscane actuelle, mais aussi jusque dans le voisinage immédiat de Rome, prouvent que les arts du dessin étaient arrivés en Étrurie à un haut degré de développement. Les peintures qui décoraient l'intérieur des caveaux, les bas-reliefs des sarcophages, les vases, les candélabres, les divers ustensiles de poterie et de bronze témoignent d'une intime parenté de génie entre les artistes étrusques et ceux de la Grèce et de l'Asie Mineure. L'architecture de leurs édifices prouve que, tout en se distinguant par une certaine originalité, ils étaient en rapport intime de civilisation commune avec les Hellènes des premiers âges. Ce sont eux qui furent dans les arts les initiateurs de Rome; les égouts de Tarquin, le plus ancien monument de la «Ville Éternelle», l'enceinte dite de Servius Tullius, la prison Mamertine, tous les restes de l'ancienne Rome royale, sont leur ouvrage. Les temples, les statues des dieux, les maisons elles-mêmes, ainsi que les objets d'ornement qui s'y trouvent, tout était étrusque. La louve de bronze que l'on voit au musée du Capitole et qui était le symbole même du peuple romain, paraît être la copie d'une œuvre des artistes d'Étrurie.

Les vicissitudes de l'histoire, les influences diverses des civilisations et des cultes qui se sont succédé dans le pays, ont dû, avec l'aide des croisements ethniques, rendre les Toscans bien différents de leurs ancêtres les Étrusques. A en juger par les peintures de leurs nécropoles, ceux-ci avaient quelque chose de dur qui ne se retrouve nullement dans la population toscane; ils étaient aussi, semble-t-il, une nation de cuisiniers et de mangeurs, tandis que leurs descendants sont plutôt un peuple sobre. Le type actuel est celui d'hommes aimables, gracieux, spirituels, artistes, faciles à émouvoir, peut-être un peu trop souples de caractère. Les Toscans de la plaine, non ceux des Maremmes, sont les plus doux des Italiens; ils aiment à «vivre et à laisser vivre», et par leur mansuétude naturelle ils ont souvent réussi à rendre débonnaires jusqu'à leurs souverains. Un trait assez bizarre de caractère les distingue aussi parmi les autres habitants de la Péninsule: quoique fort braves quand une passion les entraîne, ils ont une répugnance extraordinaire pour la vue de la mort; ils se détournent du cadavre avec horreur, ce qui tient sans doute à la persistance d'antiques superstitions. Le Tyrrhénien cachait toujours les tombeaux; cependant son grand culte était celui des morts.

Quels que soient d'ailleurs les traits par lesquels les Toscans ressemblent encore à leurs aïeux, ils ont eu comme eux leur époque de prépondérance en Italie, et ils sont encore, à certains égards, les premiers de la nation. Après l'époque romaine, quand le mouvement de la civilisation se fut déplacé vers le nord, la vallée de l'Arno se trouvait admirablement placée pour devenir le grand centre d'activité, non-seulement pour la péninsule italienne, mais encore pour tout le continent européen. Les communications à travers la barrière des Alpes étaient encore difficiles et redoutées, et par conséquent les relations de peuple à peuple devaient en grande partie s'établir par eau entre le littoral de la Toscane et les rivages de la France et de l'Espagne. En outre, les massifs des Apennins, offrant aux habitants l'avantage de les protéger au nord contre le climat et contre les envahisseurs barbares, se développent autour d'eux en un large circuit de manière à leur ménager de grandes et fertiles vallées tournées vers la mer Tyrrhénienne. La Toscane était donc une région favorisée et ses habitants si intelligents surent bien profiter de tous ces priviléges que leur assurait la position géographique. Le travail était la grande loi des Florentins; tous, sans exception, devaient avoir un état. Tandis que Pise disputait à Gênes et à Venise la suprématie des mers, Florence était plus que toutes les autres cités le siége des grandes spéculations commerciales, la ville riche par excellence, qui, par le commerce de l'argent, étendait son réseau d'affaires sur toutes les contrées de l'Europe.

Mais la Toscane ne devint pas seulement un pays de négoce et d'industrie; sa période de prospérité fut aussi pour l'esprit humain le moment d'une véritable floraison. Ce que la république d'Athènes avait été deux mille années auparavant, la république de Florence le fut à son tour; pour la deuxième fois s'éleva un de ces grands foyers de lumière dont les reflets nous éclairent encore. Ce fut un vrai renouveau de l'humanité. La liberté, l'initiative, et avec elles les sciences, les arts, les lettres, tout ce qu'il y a de bon et de noble dans ce monde se produisit avec un joyeux élan que les générations avaient depuis longtemps perdu. Le souple génie des Toscans se révéla dans tous les genres de travaux; parmi les grands noms de l'histoire, les Florentins peuvent revendiquer comme leurs beaucoup des plus grands. Quels hommes ont exercé dans le monde de l'intelligence et des arts une action plus puissante que Giotto, Orgagna, Masaccio, Michel-Ange, Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Brunelleschi, Dante, Savonarole, Galilée, Macchiavel? C'est aussi un Florentin, Amerigo Vespucci, qui a donné son nom au continent nouveau découvert de l'autre côté de l'Atlantique. On a voulu voir une injustice de la destinée, ou même l'effet d'une odieuse supercherie des hommes dans cette substitution du nom du géographe et voyageur astronome Amerigo à celui du marin Colomb dans l'appellation du Nouveau Monde; mais au point de vue de l'histoire, c'est justice qu'il en soit ainsi. L'Espagne monarchique gardait jalousement le secret de ses découvertes; il est donc tout naturel que son représentant en ait partiellement perdu l'honneur. Mais Florence, la ville républicaine où la science était le plus aimée pour elle-même, où les récits de voyages trouvaient le plus de lecteurs et d'où les nouvelles se répandaient le plus librement en Europe, n'avait aucun intérêt à cacher dans ses archives les récits et les descriptions de son fils Amerigo. C'est par ses écrits, et notamment par sa fameuse lettre de 1503, que le grand événement de la découverte obtint le plus de prise sur l'esprit de ses contemporains; on traduisit en toutes les langues ce merveilleux récit, la description à la fois savante et imagée de ces contrées, «qui doivent être prochaines du paradis terrestre, s'il en existe un sur la Terre,» et par suite on en vint tout naturellement à donner le nom du savant florentin au Nouveau Monde. D'ailleurs, Colomb prétendit jusqu'à sa mort avoir découvert le Japon et les côtes orientales de l'Asie, tandis que Vespucci, dès l'année 1501, donnait le nom de novus mundus au continent nouvellement découvert. En 1507, Martin Waldzemüller, de Saint-Dié, avait formellement proposé la dénomination d'Amérique, ratifiée par ses contemporains et la postérité.

C'est aussi à l'immense privilége de sa liberté, au génie de ses écrivains, à l'influence exercée par ses poëtes sur le développement intellectuel de l'Italie que Florence doit d'avoir donné son dialecte à la Péninsule entière, des Alpes à la mer de Sicile. Évidemment, ce n'est point une ville éloignée du centre, telle que Gênes, Venise ou Milan, Naples, Tarente ou Palerme, qui aurait pu faire de son idiome la langue policée de tous les Italiens; mais, au premier abord, on s'étonne que Rome, l'antique cité reine, celle d'où le latin vint s'imposer au monde, n'ait pas devancé Florence dans la création de l'italien littéraire: c'est qu'au lieu de vivre de la libre vie des républiques italiennes, elle s'attachait, au contraire, au culte du passé; la langue même qu'elle s'efforçait de maintenir était morte. La cité des papes n'avait d'autre littérature que des actes rédigés en un latin plus ou moins bien imité de celui de Cicéron. A Rome, l'italien populaire devait rester un patois; tandis qu'à Florence il devenait une langue, en dépit de l'accent guttural légué par les Étrusques, et les Romains n'ont eu que la part, d'ailleurs fort importante, de donner à cette langue leur belle prononciation musicale. On sait quel charme de poésie délicate et pure s'exhale des ritornelli chantés dans les veillées par les paysans de la Toscane; on sait aussi de quelle puissance a été le beau dialecte florentin pour l'instauration de l'Italie au nombre des peuples autonomes. Les fanatiques de Dante ont raison, jusqu'à un certain point, de dire que l'unité nationale était fondée d'avance du jour où le grand poëte avait forgé sa belle langue sonore et ferme de tous les dialectes parlés dans la Péninsule. N'est-ce pas dans l'admirable idiome florentin, et à Florence même, que de 1815 à 1830, se prépara par la littérature et la propagande ce grand mouvement intellectuel d'où sortit en grande partie l'indépendance politique de la nation?

De même que la position géographique de la Toscane fait comprendre en grande partie l'influence qu'elle a exercée sur l'Italie et sur le reste du monde, de même sa configuration intime explique son histoire particulière. L'Apennin, l'Anti-Apennin et les groupes de montagnes qui s'élèvent au sud de l'Arno la divisent en de nombreux bassins séparés où devaient naître des républiques distinctes. Au temps des Tyrrhéniens, l'Étrurie était une confédération de cités; au moyen âge et jusqu'aux approches des temps modernes, où se sont formées les grandes agglomérations politiques, la Toscane fut un ensemble de démocraties, tantôt alliées, tantôt en lutte, mais très-semblables les unes aux autres par le génie. Depuis, les changements de toute espèce qui se sont produits dans les conditions politiques et économiques du pays ont fait varier singulièrement l'importance et la population des communes, mais la plupart des cités libres du moyen âge et même quelques-unes de celles que fondèrent les anciens Étrusques ont gardé un rang considérable parmi les villes provinciales de l'Italie.

Florence (Firenze), qui naguère fut la capitale de passage du royaume et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces fondations des antiques Tyrrhéniens; simple colonie romaine, elle est d'un âge moderne, en comparaison de tant d'autres localités italiennes. Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de la contrée était la vieille cité de Fiesole, qui s'élève au nord sur les collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments. L'accroissement rapide de Florence pendant les siècles du moyen âge provient de ce qu'elle était alors une étape nécessaire sur le chemin qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mène par Bologne dans l'Italie méridionale. Tant que l'initiative était partie de Rome, tous ceux qui voulaient se rendre de la vallée du Tibre vers le versant opposé de l'Apennin se hâtaient de franchir la montagne au plus près et redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opéra dans la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des plaines lombardes gagne la vallée de l'Arno par les brèches de l'Apennin toscan. La route de guerre étant en même temps une route de commerce, un grand centre d'échanges et d'industrie devait naître dans l'admirable bassin. La «Ville des Fleurs» grandit, prospéra et devint la merveille que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses même lui devinrent fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des trésors de l'Europe, se firent peu à peu les maîtres de la république. Les Medici prirent le titre de «princes de l'État», et telle était la force d'impulsion donnée par la liberté première, que leur domination coïncide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientôt les caractères s'avilirent, les citoyens se changèrent en sujets et cessèrent de vivre par la vie de l'esprit.

Comme aux beaux temps de la liberté républicaine, Florence a toujours dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de mosaïques, de porcelaines, de «pierres dures» et d'autres objets qui demandent du goût et de la dextérité de main. Mais tout ce travail d'art et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au mouvement commercial apporté par les routes et les chemins de fer qui convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si elle n'avait la beauté de ses monuments; c'est à eux qu'elle doit d'être un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous des artistes. Plus que toute autre cité de l'Italie, plus même que Venise, Florence la «Belle» est riche en chefs-d'oeuvre de l'architecture du moyen âge et de la Renaissance. Ses musées, les Uffizi, le palais Pitti, l'Académie des Arts, sont parmi les plus beaux de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont le trésor le plus précieux du genre humain; ses bibliothèques, la Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est elle-même un musée par ses palais, ses tours, ses églises, les statues de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse et du palais. Le dôme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui, d'après les ordres de la République, devait être «plus beau que l'imagination ne peut le rêver», le Baptistère et son incomparable porte de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir palais Strozzi, d'une architecture à la fois si sobre et si belle, tant d'autres monuments encore font de Florence une cité d'enchantement. En parcourant l'admirable ville et en contemplant ses édifices, on comprend le noble langage du conseil communal à son architecte Arnolfo di Lapo: «Les œuvres de la commune ne doivent point être entreprises si elles ne sont conçues de manière à répondre au grand cœur, composé de ceux de tous les citoyens, unis en un même vouloir.»

L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise en rehausse la beauté; tous les voyageurs gardent un souvenir ineffaçable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque où se groupent les villas et les masures de l'antique Fiesole des Étrusques. Par malheur, le climat de Florence laisse fort à désirer; souvent les vents se succèdent par de brusques alternatives, et pendant l'été la chaleur est accablante: il caldo di Firenze est passé en proverbe dans toute l'Italie. Il faut dire que l'étroitesse des rues, et, pour une certaine part, la négligence des lois de l'hygiène, rendent la mortalité annuelle supérieure à celle de la plupart des grandes villes du continent. Au moyen âge, ce fut également l'une des cités que la peste ravagea le plus. Lors du fléau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste ses histoires joyeuses, près de cent mille habitants succombèrent, les deux tiers de la population. En comparant la situation géographique de Florence à celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve à l'ouest, dans une vaste plaine des mieux aérées, Targioni Tozetti regrette qu'on n'ait pas donné suite, en 1260, au projet de détruire Florence pour en transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli.

Dans la haute vallée de l'Arno, la seule ville de quelque importance est Arezzo, antique cité des Étrusques et centre de l'une des républiques les plus prospères du moyen âge. Arezzo se vante, comme Florence, de respirer un «air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mêmes», et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos jours, Arezzo est bien déchue et n'a plus guère que ses grands souvenirs et les monuments de son passé. Cortona, située plus au sud, non loin du lac de Trasimène, dispute aux cités les plus antiques de l'Italie l'honneur d'être la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la dominatrice de toutes les régions de collines situées entre les bassins de l'Arno et de l'Ombrone, a dû subir, comme Arezzo et Cortona, de longs siècles de décadence, en grande partie peut-être par la faute de ses propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant autant de cités dans la cité, toutes animées les unes contre les autres d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis, la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais elle peut toujours se comparer à la ville de l'Arno par la beauté de ses monuments qui sont l'idéal du gothique italien, par ses œuvres d'art, dues en grande partie aux peintres de sa propre école, par l'originalité de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes de trois collines et sur les arêtes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une des plus puissantes cités de l'antique Étrurie, n'a plus que ses hypogées, où les archéologues vont en pèlerinage, et dépend maintenant de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le «roi des vins», dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant à Volterra, qui avait encore au moyen âge une population considérable, ce n'est plus qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses collines rendent plus morne encore. Volterra, disposée en forme de main aux doigts étendus sur les arêtes de son plateau raviné, se trouve en dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept à huit mille tonnes de sel par an, ses importantes carrières d'albâtre, les riches mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de maisons éparses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus intéressant, ce sont les débris de ses murs cyclopéens, où l'on voit encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres restes de l'art des Étrusques conservés dans son riche musée.

De l'autre côté de l'Arno, à la base méridionale des Apennins, les cités qui avaient de l'importance au moyen âge sont restées industrielles et populeuses parce que leur position commerciale a gardé toute sa valeur. Prato, où la vallée de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un centre agricole important, est riche en usines métallurgiques et possède en outre de riches carrières de serpentine qui ont servi à la décoration des plus beaux édifices de la Toscane et de sa propre église, célèbre par la merveilleuse chaire de Donatello, sculptée à l'angle extérieur de la façade; Pistoja, où descend le chemin de fer des Apennins, que d'en bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues sinuosités, est une ville de manufactures très-actives. Pescia, Capannori, aux innombrables maisons éparses dans la campagne, «jardin de la Toscane,» Lucques «l'Industrieuse», célèbre par les tableaux de fra Bartolommeo, sont également des communes où le travail est incessant. Par la beauté de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les maraîchers, est vraiment incomparable. Quand on se promène sur les larges remparts de Lucques, à l'ombre des rangées d'arbres puissants qui étalent leur branchage, d'un côté vers la ville, ses tours et ses coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se révèlent par la blancheur de leurs façades au milieu de la verdure, les collines lointaines portant une tour au sommet, la beauté riante de tout ce que l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de paix: il semble que dans un pays si fécond et si beau, la population doive être heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes écrivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la basse Toscane, en général, sont fortunés en comparaison des laboureurs du reste de l'Italie. Métayers pour la plupart, et métayers à longs termes, ils sont à demi propriétaires du sol; leur part de produits est sauvegardée par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont la satisfaction de peiner en partie pour eux-mêmes, et la terre n'en est que mieux cultivée. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont obligés d'émigrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont célèbres dans toute l'Italie et même à l'étranger par leur zèle au labeur. Un grand nombre d'entre eux vont périodiquement en Corse pour semer et récolter à la place des paresseux propriétaires. En été, plus de deux mille cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les émigrants lucquois ont aussi la spécialité du rémoulage.

La haute vallée du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le débouché naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins industrieux que ceux de sa métropole, naguère capitale d'un état souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultivées en gradins, dont l'étagement régulier ne nuit point à la beauté du paysage, grâce à la multitude des arbres et à la variété des cultures. Castelnovo, le chef-lieu de cette vallée de Garfagnana, l'une des plus belles et des plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-même, sur un promontoire limité par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables défilés de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable contrée. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur italien populaire, encore supérieur à celui de Sienne, à cause de l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette région que le doux génie toscan a inventé ses plus beaux chants.

La vallée de la Magra, dont le bassin supérieur, au cœur des Apennins, enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa commune, est plus fréquentée que la Garfagnana, à cause de son grand chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie inférieure de cette vallée, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cité disparue de Luni, n'est pas moins belle que la vallée parallèle du Serchio et, de plus, elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les plages et les villes maritimes entourées d'oliviers. C'est à l'issue de cette vallée, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en se rapprochant de la mer, forment ce défilé si important dans l'histoire où se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dépendant administrativement de l'Émilie, quoique par le versant, le climat, les mœurs, les relations d'affaires, elles se rattachent à la Toscane. Carrara, dont le nom signifie simplement «carrière», est la ville qui a remplacé Luni comme lieu d'expédition des beaux marbres blancs que la statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mètre cube vaut jusqu'à près de 2,000 francs pour les qualités les plus précieuses; les hauteurs environnantes sont perforées de sept cent vingt carrières, dont environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entière est comme un immense atelier de sculpture et possède une académie qui a formé des maîtres célèbres. Massa, plus favorisée que Carrara par la douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus employés pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de l'Altissimo et d'autres montagnes méridionales de la chaîne Apuane, dans le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les appréciait fort, employa trois années à construire la route qui devait faciliter l'accès des plus belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commencé d'utiliser ce marbre depuis longtemps déjà: ce sont les carrières de Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile[81]. Les carrières et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du fer, du plomb, de l'argent.

[Note 81: Carrières de marbre des Alpes Apuanes, en 1873:

Extraction. Valeur.

Carrare 89,000 tonnes. 9,000,000 fr. Massa 16,000 » 1,500,000 » Serravezza 20,000 » 1,800,000 » ________________ ________________ 134,000 tonnes. 12,300,000 fr. ]

Ces villes du défilé marin des Alpes Apuanes devaient progresser en raison du la prospérité générale, tandis que Pise, la grande république commerciale de la Toscane au moyen âge, devait fatalement déchoir, lorsque la cause de sa grandeur eut disparu. Quand même elle n'aurait pas eu à souffrir de la concurrence de Gênes, sa puissante rivale, quand même sa flotte n'aurait pas été anéantie par les Génois, vers la fin du treizième siècle, enfin les tours et les magasins du port n'eussent-ils pas été rasés, Pise ne pouvait éviter la décadence. Les alluvions de son fleuve, ne cessant d'empiéter sur la mer, ont fini par obstruer complétement l'ancien porto Pisano, situé jadis à treize kilomètres au sud de la bouche de l'Arno; en 1442, il n'y avait plus que 5 pieds d'eau; un siècle plus tard, les petites barques de rameurs pouvaient seules y entrer; il fut alors définitivement abandonné, et maintenant il n'en reste plus de traces. Au siècle dernier, on disputait sur l'emplacement qu'il fallait lui attribuer; d'autres cités devaient donc succéder à Pise comme intermédiaires des échanges de la Toscane. Pisa morta, «Pise la morte,» a du moins gardé des restes admirables de son passé; elle a son étonnante cathédrale, immense écrin d'objets précieux, son baptistère de forme si élégante, son Campo santo et les célèbres fresques d'Orgagna et de Gozzoli qui le décorent, sa bizarre tour penchée qui, sans plaire au regard, n'en est pas moins une des grandes curiosités de l'Italie, et qui commande l'admirable panorama des monts Pisans et des plaines alluviales de l'Arno et du Serchio. Bien affaiblie pour le commerce, mais toujours fort importante comme centre agricole, Pise vit pour la pensée, grâce à son université, l'une des meilleures de l'Italie. Enfin, elle a ce que nul changement d'itinéraire dans le mouvement des échanges ne peut lui ravir, son doux climat sédatif, dont les étrangers du nord viennent en grand nombre jouir pendant l'hiver.

Livourne ou Livorno fut l'héritière commerciale de Pise, et ses navires n'ont cessé de suivre les mêmes escales vers les ports du Levant. Débouché naturel des riches bassins de la Toscane, Livourne est un marché beaucoup plus actif que ne le ferait supposer la forme du littoral: c'était naguère le deuxième port de l'Italie; il venait immédiatement après Gênes par ordre d'importance, mais Naples l'a récemment dépassé[82]. Les milliers de Juifs espagnols et portugais qui s'y réfugièrent et qui ont attiré depuis beaucoup d'autres compatriotes ont su largement développer les ressources de cette ville. Étudiée au point de vue architectural, c'est l'une des moins intéressantes de l'Italie, mais comme monument du travail humain, elle est des plus curieuses: pour l'asseoir, il a fallu consolider la terre marécageuse, tandis que pour donner accès aux navires il a fallu creuser des bassins et des canaux. On a ainsi tracé tout un réseau de lagunes, à côté d'îlots également artificiels, méritant bien le nom de «Petite Venise» qui lui a été donné. Un brise-lames construit en pleine mer signale de loin l'entrée du port de Livourne. Plus au large, la tour de la Meloria, bâtie sur un écueil et que les marins inexpérimentés croiraient être une voile blanche, rappelle la terrible bataille navale où la flotte pisane fut anéantie par les Génois[83].

[Note 82: Mouvement du port et du district de Livourne, en 1873:

Port 10,780 navires, jaugeant 1,822,000 tonneaux. Ensemble du district 22,043 » » 2,226,400 » ]

[Note 83: Communes (ville et banlieue) de Toscane ayant plus de 10,000 habitants, en 1871:

Florence (Firenze) 167,000 hab. Livourne (Livorno) 98,000 » Lucques (Lucca) 68,000 » Pise (Pisa) 50,000 » Capannori (campagne de Lucques) 48,000 » Prato 40,000 » Arezzo 34,000 » Carrare (Carrara) 24,000 » Cortona 25,000 » Sienne (Siena) 23,000 » Massa 16,000 » Empoli 15,000 » Pontremoli 14,000 » Volterra 13,000 » Montepulciano 12,700 » Pistoja 12,500 » Viareggio 12,250 » Pescia 12,000 » Pietra Santa 12,000 » Bagni di Lucca 10,000 » ]

La Toscane continentale se complète par une Toscane insulaire, reste de l'isthme qui réunissait autrefois les îles de Corse et de Sardaigne à la terre ferme. Ces îles, que le navigateur voit surgir devant lui du milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et s'évanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de beauté aux parages toscans de la mer Tyrrhénienne.

L'île d'Elbe, jadis petit royaume de Napoléon, est la terre principale de l'archipel toscan[84]. Elle est beaucoup plus grande à elle seule que tous les autres îlots: Giglio, aux belles carrières de granit; Monte-Cristo, semblable à une énorme pyramide surgissant de la mer à plus de 600 mètres; la belle Pianosa, couverte de sa forêt d'oliviers; Capraja, la génoise, aux maisons blanches groupées dans un cirque de granit rose; Gorgona, simple colline hérissée de broussailles. Ancienne dépendance de Populonia l'étrusque, l'île d'Elbe est un pittoresque massif de montagnes. Un détroit, peu profond et parfois dangereux à cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux îlots de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, sépare ses rives abruptes des promontoires de Piombino, où les navires devaient aborder jadis pour payer les droits de péage et se faire délivrer un «plomb» en signe d'acquit.

[Note 84:

Superficie de l'île 22,000 hectares. Population, en 1871 24,000 habitants. ]

A l'extrémité occidentale de l'île s'élève le groupe des monts granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mètres; à l'autre extrémité, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu'à l'altitude de 500 mètres; au centre de l'île s'élèvent d'autres sommets de formations diverses, recouverts de broussailles. La variété des roches est très-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs époques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et des marbres de diverses espèces, notamment un marbre blanc comme celui de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres précieuses se rencontrent en si grand nombre à l'île d'Elbe, qu'on l'a comparée à un grand cabinet de minéralogie.

Jadis exposés aux fréquentes incursions des pirates, les habitants de l'île avaient dû se réfugier dans l'intérieur et sur les promontoires escarpés; c'est là qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou des villages encore habités. L'antique cité, fièrement nommée Capoliberi ou «mont des Hommes libres», et que l'on considère comme une sorte d'acropole, est une de ces bourgades encore peuplées. Grâce au retour de la paix maritime et à l'appel du commerce, la plupart des habitants sont descendus vers les «marines» et les villes du littoral, Porto-Ferrajo, que l'on a ceint de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio. Marins, pêcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'île est riche en ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses, ils n'ont point leurs mœurs féroces de guerre et de vendetta.

La grande importance économique de l'île d'Elbe ne provient ni de ses vins, ni de ses pêcheries, ni de ses salines, ni de son commerce maritime[85], mais de ses gîtes de fer, sinon les plus riches, du moins les mieux exploités qui existent dans le monde méditerranéen. Ces puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ 250 hectares, se dressent en falaises à l'extrémité nord-orientale de l'île. Du continent déjà on en remarque les escarpements rouillés; les eaux qui en découlent sont rouges de matières ocreuses, et le sable des plages est tout noir des débris du métal. Les ouvriers, parmi lesquels se trouvent en grand nombre des «internés» de l'Italie méridionale, abattent à même le minerai, que l'on traîne ensuite vers l'embarcadère de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les vides immenses produits par l'exploitation ressemblent à de vastes cratères, et la couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre, ajoute à l'illusion. Les déblais que le travail de cent générations successives d'ouvriers a rejetés de ces cratères depuis vingt-cinq ou trente siècles, ont des proportions qui confondent l'imagination du spectateur. La poussière ferrugineuse, stratifiée en couches dont la couleur diffère suivant la nature des débris qui les composent, s'est accumulée en véritables montagnes de 100 et de 200 mètres de hauteur, aux talus recouverts de la végétation des maquis. La fouille au pic et à la pelle suffit pour désagréger ces amas, qui représentent au moins cent millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles pourraient, sans s'épuiser, fournir encore pendant vingt siècles un million de tonnes par an à la consommation du monde, soit de cinq à dix fois plus chaque année qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais exploités dans les gîtes de l'île d'Elbe ont, en outre, le grand avantage pour l'industrie moderne de pouvoir être facilement transformés en acier. La pierre d'aimant ou «calamite» entre pour une forte proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita; c'est la pierre qui, placée sur un rondin de liége et flottant librement dans un vase, servait jadis aux marins de la Méditerranée pour se diriger sur les eaux, quand se voilait l'étoile polaire.

[Note 85: Mouvement des ports de l'île, en 1873: 9,162 navires d'un port de 423,500 tonnes.]

V

LES APENNINS DE ROME, LA VALLÉE DU TIBRE, LES MARCHES ET LES ABRUZZES.

Au point de vue géographique, la partie de la Péninsule qui a Rome pour chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime: c'est là que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande hauteur; c'est aussi là que se ramifie le plus vaste système hydrographique au sud de la vallée du Pô; mais, quoique le rôle historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y est plus clair-semée et la quantité annuelle du travail y est moins importante que dans toutes les autres grandes régions de l'Italie[86].

[Note 86:

Superficie Population en 1871. Population kilom.

Rome 11,790 kil. car. 836,700 hab. 71 Ombrie 9,633 » 549,600 » 57 Marches 9,714 » 915,420 » 94 Abruzzes 12,686 » 918,770 » 72 ________________ ______________ __ 43,823 kil. car. 3,220,490 hab. 74 ]

Dans leur ensemble, les Apennins romains s'élèvent en un rempart absolument parallèle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral à peine infléchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini à Ancône, puis à la côte, plus rectiligne encore, qui d'Ancône à la bouche du Tronto prend une direction peu divergente du méridien, correspond exactement la crête des montagnes, que les marins voient se dresser au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce côté, la chaîne paraît tout à fait régulière: sommet se montre après sommet, chaînon latéral succède à chaînon latéral, les vallées qui descendent de l'Apennin sont toutes parallèles les unes aux autres et normales à la côte; la pente générale des monts est partout fortement inclinée vers la mer, et la succession des assises géologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se maintient la même, des arêtes que blanchissent les neiges aux promontoires que vient laver le flot. La seule irrégularité qui se présente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient du groupe de collines, presque détachées de l'Apennin, qui forment l'éperon d'Ancône. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable à la clef de voûte d'une arcade, répond à l'angle de tout le système des Apennins: c'est précisément en face que se reploie l'axe des monts. Cette région de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancône correspond à Gênes; les deux rives qui s'étendent, l'une vers l'Émilie, l'autre vers la presqu'île du Monte Gargano, rappellent les deux «rivières» du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui d'Ancône ne laisse à sa base qu'une étroite bande de terrain; en maints endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserrées sur la plage, sont obligées d'escalader les promontoires; cependant cette contrée riveraine de l'Adriatique est moins bien défendue par la nature que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du Pô, et du côté de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux qui flanquent la crête principale des Apennins; aussi les puissances limitrophes n'ont-elles cessé pendant tout le moyen âge, et même tout récemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de là le nom de Marches, synonyme de frontière disputée, qui lui a été donné. Chaque ville y est une forteresse perchée sur un monticule ou sur une arête. Des indigènes qui ne connaîtraient aucune autre région de la Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadème de dômes et de tours.

Comme les Apennins étrusques, ceux qui forment la limite commune entre le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez nettement séparés les uns des autres. Le premier massif, qui domine à l'orient la haute vallée du Tibre, a pour bornes septentrionales le Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du côté du sud, il est flanqué sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont désignées par l'appellation d'Alpes; ce sont les Alpe (et non Alpi) della Luna. Une brèche où passe la route de Pérouse à Fano, interrompt la chaîne, qui recommence au delà par le groupe du Monte Catria. En cet endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement érodé et déchiqueté les remparts, jadis parallèles et disposés à la façon du Jura franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnaître la configuration première: plateaux, massifs isolés, ramifications latérales, chaînes de jonction, forment un vaste dédale à l'est du bassin du Tibre et de ses affluents. Toutefois, si l'on néglige les mille irrégularités de détail, on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une longueur d'environ 200 kilomètres et sur une largeur moyenne de 50 kilomètres, sont limitées à l'est et à l'ouest par deux chaînes, d'origine jurassique et crétacée, qui, après s'être séparées au Monte Catria, vont se rejoindre par le chaînon de la Majella, d'où rayonnent dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chaînes parallèles, aucune n'est un faîte de partage: celle de l'ouest est traversée par la Nera et d'autres rivières qui se déversent dans le Tibre; celle de l'est, encore plus découpée, laisse passer par des portes de rochers plusieurs torrents qui se précipitent vers l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui naît sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse précisément l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse liquide et les pierres qu'il entraîne ont creusé un défilé profond que l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre l'Adriatique et le bassin du Tibre.

Ce haut plateau des Abruzzes, coupé de chaînons transversaux et semé de dépressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant d'autres cimes, s'élèvent le Monte Velino, à la double pyramide; au nord, le Vettore termine l'arête des montagnes Sybillines; à l'est se dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escaladé, auquel on a justement donné le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande d'Italie). De temps immémorial, les indigènes savent que ces superbes escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'année, sont bien les plus élevés de la Péninsule: c'est non loin de là, dans un petit lac, où flottait une île de feuilles et d'herbages, que les Romains croyaient avoir trouvé «l'ombilic de l'Italie»; près de là aussi, les Marses, les Samnites et leurs confédérés de la Péninsule, las de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium pour en faire, sous le nom d'Italica, la cité même de toutes les populations libres des montagnes; là, dans ce vrai centre de la péninsule des Apennins, les souffrances et la révolte communes jetèrent la première semence de cette union qui devait, après deux mille années, devenir la nationalité italienne. Du côté de l'Adriatique, la Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'étage en étage jusqu'à près de 3,000 mètres d'élévation, présente l'aspect le plus grandiose; du côté des Abruzzes, il s'étale largement en une puissante masse, sans grande beauté de profil; mais au-dessous s'étendent d'admirables paysages alpestres. Là les ours ont encore leurs retraites; les chamois même n'ont pas été complètement exterminés par les chasseurs; les pâturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse; mais ils paraissent plus beaux encore, grâce à l'éclat de la lumière, à la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des lointains. Enfin, çà et là, se montrent encore des forêts de hêtres et de pins, d'autant plus admirables à voir qu'elles manquent dans les régions plus basses. Le déboisement excessif est une des infortunes de l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol végétal lui-même a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard; seulement dans quelques fissures se sont amassées de la poussière et des pierrailles, où peuvent croître des genêts et des ronces.

A l'ouest des arêtes principales de l'Apennin, chacune des vallées où coule un des affluents du Tibre, est dominée de chaque côté par des montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une élévation considérable; mais en moyenne la pente générale de la contrée s'abaisse assez également vers la vallée inférieure du fleuve. Deux hautes cimes, laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en forme de pyramides à l'extrémité des chaînons subapennins: au nord du fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le saint Oreste du moyen âge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avancé des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Déjà fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes gagnent encore en beauté, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par les événements considérables qui s'y sont accomplis, par les tableaux des peintres, les chants et les descriptions des poëtes. Les souvenirs et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces paysages.

Quelques chaînons et des massifs isolés, de formations calcaires comme le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhénienne et les marécages de la côte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont aussi les monti Lepini, avec leur crête en «échine d'âne» (Schiena d'Asino), qui par leurs escarpements nus forment un véritable mur à l'est des marais Pontins; ils ont pourtant çà et là quelques forêts de châtaigniers et de hêtres, où les descendants des Volsques mènent paître leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont dépouillées de végétation et leurs roches brûlées par le soleil se divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modèle aux murs cyclopéens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de ces mêmes marais se dresse une cime à dix pointes, couverte de bois touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais âpre et nue du côté de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent çà et là dans les fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux où la magicienne Circé se livrait à ses maléfices. On y montre encore la grotte où elle changeait les hommes en animaux, et quelques constructions cyclopéennes, dominant le village de San Felice, y rappellent les temps mythiques de l'Odyssée. A l'époque des anciens navigateurs hellènes, lorsque l'Italie n'était connue que par ses îles et ses promontoires, elle était considérée comme un archipel, et l'île de Circé, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus importantes de ces Cyclades de l'Occident[87].

[Note 87: Altitudes diverses des Apennins romains:

Monte Comero..................... 1,167 mètres. » Nerone..................... 1,526 » » Catria..................... 1,702 » » Vettore.................... 2,479 » Gran Sasso d'Italia.............. 2,902 » Monte Majella.................... 2,792 » » Velino..................... 2,487 » Monte Conero (collines d'Ancône). 840 » Soracte.......................... 692 » Monte Gennaro.................... 1,269 » Schiena d'Asino.................. 1,477 » Monte Circello................... 527 » Col de Fossato (tunnel du chemin de fer d'Ancône à Rome)..... 535 » ]

Au milieu des mers où se sont déposés les calcaires, les marnes, les argiles, les sables de la région subapennine, des volcans étaient à l'oeuvre pendant la période glaciaire, et leurs amas de matières fondues jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes. Une rangée irrégulière de montagnes de lave s'est ainsi formée, suivant un axe sensiblement parallèle à celui des Apennins eux-mêmes et au littoral de la Méditerranée. Les cônes d'éjection sont reliés les uns aux autres par des couches épaisses de tufs qui se sont répandues sur toute la plaine à la base des montagnes calcaires. Elles s'étendent sur un espace d'environ 200 kilomètres, du Monte Amiata de la Toscane au groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le cours du Tibre et les alluvions qui se sont déposées sur ses bords: c'est dans ces amas de cendres agglutinées que se ramifient les fameuses catacombes de Rome. D'après Ponzi et la plupart des géologues qui ont étudié la nature de ces tufs, ils auraient été rejetés du sein des foyers intérieurs par des cratères situés à fleur d'eau, et les courants les auraient ensuite distribués au loin sur les bas-fonds. Les tufs formés par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se détachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne permettaient pas à la vie animale de s'y développer.

La région des volcans romains se distingue par les nombreux bassins lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena, mer intérieure aux bords ombragés de châtaigniers, était jadis considéré comme un cratère. S'il en était vraiment ainsi, cette dépression serait, même en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le plus étonnant témoignage de la puissance des forces souterraines, car le lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomètres de tour et recouvre une sunerficie de 114 kilomètres carrés. Toutefois les géologues modernes s'accordent, en général, à voir dans ce lac cratériforme un simple bassin d'effondrement et d'érosion: il se trouve, en effet, au milieu d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relève point autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cônes volcaniques. On voit facilement la différence de structure et de formation en comparant la cavité lacustre aux véritables cratères du pays, à l'île en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine le pic de Montefiascone, à la bouche d'éjection de Giglio, remplie par les eaux d'un petit lac, et surtout à l'énorme cratère de Latera, qui s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre duquel jaillit un cône d'éruption, le mont Spignano. Très-inférieur en étendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un des grands cratères du globe; sa largeur moyenne est de 7 à 8 kilomètres.

Déjà si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratère, la contrée volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les escarpements verticaux que présentent ses tufs et ses laves au-dessus des rivières environnantes. Les villes et les villages perchés sur ces promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense môle et se réunit à la nouvelle ville par un chemin en «escarpolette» où les voyageurs timides n'aiment guère à s'aventurer; Orvieto occupe une roche isolée pareille à une forteresse; Pittigliano, entouré d'abîmes, n'eût été accessible qu'à l'oiseau si l'on avait coupé l'isthme de quelques mètres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen âge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les grands triomphes étaient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle.

Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville ruinée dormirait dans ses profondeurs.

De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60 kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia Metella.

Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres, qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse, comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des vases de terre cuite, que l'on a trouvés sous les masses épaisses du peperino volcanique, prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures. Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne[88].

[Note 88: Volcans romains:

Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.]

Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent surtout leur réputation au voisinage de Tivoli.

Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations permanentes[89]. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé; l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270 kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16 mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait 23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui seul le nom de l'ancien fleuve (Liris), coule à une faible distance du côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,640 mètres de longueur à travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer. Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal; mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années, de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace de M. de Montricher[90].

[Note 89: Lacs des montagnes romaines:

Superficie. Altitude. Profondeur. Lacs volcaniques: Lac de Bolsena 108 kil. car. 303 mètres. 140 mètres. » Bracciano 58 » 151 » 250 » » Albano 6 » 305 » 142 » » Nemi 2 » 338 » 50 »

Lac de Trasimène 120 » 257 » 7 » » de Fucino. en 1850 158 » 700 » 28 » ]

[Note 90: Comparaison des deux souterrains d'écoulement:

Ancien tunnel. Nouveau tunnel. Longueur........................... 5,640 mètres. 6,203 mètres. Section moyenne.................... 10 mèt. car. 20 met. car. Frais de construction (en argent et en valeur d'esclaves, d'après de Rotrou). 247,000,000 fr. 30,000,000 fr. ]

A l'autre extrémité des provinces romaines, entre la haute vallée du Tibre et le val de Chiana, le lac de Pérouse, plus connu sous le nom de lac de Trasimène à cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a gardé jusqu'à nos jours presque toute l'étendue qu'il avait aux commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait à s'élever que d'une faible hauteur pour épancher le trop-plein de ses eaux dans la Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort étroit, et l'évaporation suffit pour emporter la masse liquide déversée par ses petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de Flaminius étaient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre «roulait inaperçu sous le champ du carnage[91]». Le lac est fort gracieux à voir, à cause des îles qui le parsèment et du charmant contour de ses rives; mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat est insalubre, les eaux s'ont très-pauvres en poisson: aussi les habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingénieurs tiennent leurs promesses en donnant à l'agriculture les 12,000 hectares de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac.

[Note 91:

_................. beneath the fray An earthquake reeled unheededly away._ (Byron.) ]

Un travail d'assainissement et de conquête agricole bien plus pressant est celui que réclame la «campagne romaine» proprement dite, c'est-à-dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux portes mêmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne Étrurie, les guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont changé en désert une contrée fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les peintres célèbrent à l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les mornes étendues, les ruines pittoresques entourées de broussailles, les pins solitaires au branchage étalé, les mares où viennent s'abreuver les buffles, où se reflètent les nuages empourprés du soir. Certes, ces paysages, dominés par des montagnes au vigoureux profil, sont magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol et le climat de l'Agro romano se sont détériorés à la fois, et la fièvre y règne en souveraine

La campagne de Rome, qui s'étend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000 hectares, de la mer aux montagnes, était, il y a deux mille ans, un pays riche et cultivé; mais, après avoir été labouré par des mains d'hommes libres, il fut livré aux mains des esclaves. Accaparé par les patriciens qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'étendaient des montagnes à la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livrées aux flammes et que la population de travailleurs asservis fut dispersée, le pays se trouva du coup transformé en désert. Depuis cette époque, la plus grande partie de l'Agro n'a cessé d'être propriété de «main-morte» entre les mains des corps religieux et de grandes familles princières. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture, en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus déserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cessé d'envahir dans les bas-fonds, et les collines elles-mêmes se sont recouvertes d'une atmosphère de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce qui empoisonnent l'atmosphère et que les vents d'ouest empêchent de s'échapper vers la mer, a fini par franchir les murs de Rome et décime la population des faubourgs.

Pas un village, pas un hameau de cette contrée flétrie n'a pris assez d'importance pour s'organiser en commune: il n'y a que de simples masures de dépôt dans les diverses propriétés, qui ont en moyenne 1,000 hectares d'étendue. Ces immenses domaines ne consistent guère qu'en pâtis où se promènent en troupeaux, à demi sauvages, de grands boeufs gris, que l'on dit, probablement à tort, être les descendants de ceux qui suivirent les Huns en Italie, et dont les cornes puissantes, longues de près d'un mètre, sont conservées soigneusement dans les cabanes comme préservatif contre le «mauvais oeil». Le sol de ces terrains de pâture, si mal utilisés, se compose pourtant de grasses alluvions, mêlé à des matières volcaniques et aux marnes argileuses des Apennins; mais on se borne à en labourer une faible partie tous les trois ou quatre ans, pour le compte d'intermédiaires appelés «marchands de campagne». Laboureurs et moissonneurs, qui descendent des collines des alentours, viennent pour ainsi dire travailler en courant, poursuivis par la fièvre, et bien souvent ils succombent au fléau avant d'avoir pu regagner leurs villages. Que faudrait-il faire pour rendre au sol sa richesse, à l'air sa pureté, et ramener la population dans la campagne romaine? Sans doute il faudrait drainer le sol, dessécher les marais, planter des arbres ayant, comme l'eucalyptus, une grande facilité d'absorption par leurs feuilles et leurs racines,--et c'est là ce que l'on tente depuis 1870 avec succès autour de l'abbaye de Tre Fontane;--mais il importerait, avant toutes choses, d'intéresser le cultivateur à la restauration du terrain qu'il laboure. Même dans les districts du pays romain, les plus salubres par le sol et le climat, la misère et toutes les maladies qui en sont la conséquence déciment la population. Ainsi la vallée du Sacco, qui prolonge vers Rome les campagnes fertiles de la Terre de Labour et qui est si riche en céréales, en vins, en fruits, n'a que du maïs pour ses propres cultivateurs; la part prélevée par la grande propriété et les intérêts des prêteurs dévorent tous les produits; les paysans riches sont ceux qui, après avoir vendu le sol, gardent encore la propriété des arbres.

Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent l'air de miasmes dangereux, et, pour y échapper, il faut se réfugier, soit sur les collines de l'intérieur, soit même sur les jetées qui s'avancent en pleine mer, comme à Porto d'Anzio. La mort plane sur ces rivages qui jadis étaient bordés, d'Ostie à Nettuno, d'une longue façade de palais célèbres par leurs grands trésors d'art, dont il nous reste le Gladiateur et l'Apollon du Belvédère; à demi enfouis dans le sable des dunes ou déjà lavés par le flot marin, des pavés de mosaïque et des murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les marais. Mais de toutes les campagnes à malaria la plus redoutable est celle qui occupe, à la base des monts Lepini, la plaine comprise entre Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer Tyrrhénienne, est celle des marais Pontins ou «Pomptins», ainsi nommée d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cités prospéraient jadis dans cette contrée, aujourd'hui déserte et mortelle. C'était le domaine le plus fertile de la puissante confédération des Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a poétisées l'Énéide, c'était un pays des plus prospères. Mais les Romains conquérants vinrent y faire en même temps «la paix et la solitude». La région était déjà transformée en un marécage lorsque, en l'an 442 de Rome, le censeur Appius construisit à travers le pays la voie célèbre qui mène de Rome à Terracine. Depuis cette époque, on a vainement essayé, à diverses reprises, de reconquérir le territoire, refuge des sangliers, des cerfs, et de buffles à demi sauvages dont les ancêtres furent importés d'Afrique au septième siècle. Les canaux creusés du temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilité; les travaux entrepris sous le Goth Théodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientôt leur empire. Vers la fin du dix-huitième siècle, le pape Pie VI reprit l'œuvre d'assainissement; il fit creuser, à côté de la voie Appienne restaurée, un grand canal de décharge où devaient affluer toutes les eaux du marais; mais les calculs des ingénieurs se trouvèrent déçus, et la vaste dépression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomètres carrés, est toujours le même pays de désolation et de mort; quand un brigand s'y réfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix.

Toutes les difficultés sont réunies pour gêner les travaux de dessèchement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits, parallèlement au rivage de la mer, se prolonge une rangée de hautes dunes boisées, à travers lesquelles furent jadis creusés des canaux d'écoulement, oblitérés aujourd'hui; mais au delà de cette première chaîne de dunes s'étend une deuxième zone de marécages séparés de la mer par un autre rempart de sable, enraciné d'un côté à la pointe d'Astura, de l'autre au promontoire de Circé, et couvert également de forêts, où les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon. Ainsi deux barrières s'opposent à l'expulsion des eaux vers les parages de la mer les plus rapprochés: il faut donc que les canaux d'asséchement se dirigent au sud vers Terracine; mais là aussi un cordon de dunes borde le littoral. D'ailleurs la pente générale du sol est très-faible, de 6 mètres à peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de véritables forêts d'herbes aquatiques; pour débarrasser les fossés de ces énormes enchevêtrements de plantes et rétablir le courant, on pousse dans l'eau des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent ainsi plus libre de végétation. C'est là, il est vrai, un moyen barbare, qui hâte la détérioration des berges, et que l'on cherche à remplacer par des fauchaisons régulières; mais à peine les herbes palustres ont-elles été coupées et livrées au courant, qu'elles repoussent avec la même abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phénomène géologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes s'épanche par dessous les montagnes dans la dépression des marais Pontins. M. de Prony a constaté que la masse liquide versée à la mer par le Badino, canal d'écoulement des marais, dépasse de plus de moitié Peau de pluie reçue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco, tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'écoulent partiellement dans les marais par des ruisseaux cachés qui passent au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre côté en sources très-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inondé. Pendant les sécheresses, un nouveau danger se produit: que des pâtres insouciants allument des broussailles sur les pâturages desséchés, le sol tourbeux s'enflamme aussitôt et brûle jusqu'au niveau des eaux souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marécageuses dans les endroits que l'on croyait, le plus à l'abri des inondations. Mais, pendant la plus grande partie de l'année, l'aspect des marais Pontins est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande avec étonnement comment ces campagnes si fécondes restent encore inhabitées. La ville de Ninfa, qui fut bâtie vers le onzième ou douzième siècle à l'extrémité septentrionale de la plaine, dans la région la moins insalubre, est pourtant abandonnée. On la voit encore presque entière, avec ses murs, ses tours, ses églises, ses couvents, ses palais, ses demeures, toute revêtue de lierre, d'autres plantes grimpantes, d'arbustes fleuris.

Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel d'avoir recours à la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services dans la vallée de la Chiana. On l'a tenté, en effet, et ça et là quelques bons résultats ont été obtenus; mais, ainsi que le fait remarquer de Prony, la «chair» des montagnes avoisinantes est presque épuisée; les eaux n'en détachent plus guère que des blocs de rochers, des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables fins et de ces argiles ténues nécessaires à la formation des colmates. Il faudra donc recourir à des moyens d'assainissement moins simples et plus coûteux. Ces moyens existent, aucun ingénieur n'en doute. Il est possible d'assécher et de repeupler ces contrées, qui sont aujourd'hui des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secoués par les fièvres, succombent d'anémie au bord des chemins. Bien employées, les dépenses seront largement couvertes par les produits de cette plaine féconde, qui, presque sans culture, fournit déjà les plus belles récoltes de blés et de maïs. Lorsque ce grand travail de récupération aura été conduit à bonne fin, les antiques cités des Yolsques renaîtront du sol qui recouvre leurs ruines.

Jusqu'à nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi resté incorrigible; ses crues soudaines, sans être comparables à celles du Pô, de la Loire et du Rhône, sont fort dangereuses: on les dit plus redoutables qu'aux temps de l'ancienne république. Depuis Ancus Martius, on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de réussite et d'insuccès, pour les déplacer et donner aux eaux un débouché large et profond. Les ingénieurs italiens, qui se distinguent par la hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs ancêtres, auront fort à faire pour régulariser le cours du fleuve et pour en diriger les apports à leur gré.

Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie péninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifié au nord et au sud, est le plus étendu[92]. C'est aussi le seul qui soit navigable dans son cours inférieur, d'Ostie à Fidènes et même au confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent souvent lés faibles embarcations en danger. Il prend sa source exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont l'autre versant épanche la Marecchia vers Rimini. La vallée qu'il parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beauté; tantôt elle s'étale en de larges et fertiles bassins, tantôt elle n'est plus qu'un défilé penchant, ouvert de vive force à travers les rochers. En aval du charmant bassin de Pérouse, le Tibre reçoit le Topino, qu'alimentent les eaux réunies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (col Fiorito). C'est dans cette plaine, l'une des plus admirées de l'Italie centrale, que vient déboucher la rivière de Clitumnus, à l'eau si pure, «le plus vivant cristal où vint jamais se baigner la nymphe.»

[Note 92:

Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car. Longueur du cours................ 418 kilom. Longueur du cours navigable...... 90 kilom. ]

_... the most living crystal that was e'er The haunt of the river nymph, to gaze and lave Her limbs_. (BYRON.)

Un joli temple, l'un des mieux conservés de l'époque romaine, s'élève encore au-dessus de la source; mais les troupeaux qui s'abreuvent à l'onde sacrée ne prennent plus un pelage d'une blancheur éclatante, comme aux temps de Virgile; la vertu divine a disparu des eaux.

Le rival du haut Tibre, par sa masse liquide, celui qui «lui donne à boire», dit le proverbe italien, est le Nar ou Nera, qui réunit dans sa gorge inférieure plusieurs rivières descendues des montagnes Sibyllines, du Monte Yelino, des hauteurs de la Sabine. Il y a plus de vingt et un siècles, dit-on, les plus importantes de ces rivières n'atteignaient pas le Tibre; elles s'arrêtaient dans la plaine de Reate (Rieti) pour y former le lacus Velinus, dont il reste actuellement quelques petits bassins et des marécages épars ça et là, au milieu des riches cultures du Champ des Roses, Une brèche ouverte à travers les roches de sédiment calcaire, et plusieurs fois recreusée depuis les Romains, a livré passage en amont de Terni aux eaux du Velino et formé cette admirable cascade delle Marmore, que les peintres et les poëtes ont célébrée à l'envi. La rivière tombe d'abord en une seule nappe d'une hauteur verticale de 165 mètres, puis descend en bouillonnant à travers les blocs amoncelés pour se joindre à l'eau plus paisible de la Nera. Beaucoup moins grandioses, mais plus charmantes peut-être, sont les nombreuses cascatelles de l'Anio (Aniene ou Teverone), le dernier affluent que reçoit le Tibre en amont de Rome. De la colline verdoyante qui porte le pittoresque Tivoli, entouré de ses vieux murs, on voit s'échapper de toutes parts le flot argenté des cascades; les unes glissent en longues nappes sur la roche polie, les autres s'élancent d'une voûte d'ombre, se déploient un instant dans l'air, puis disparaissent de nouveau sous le feuillage; toutes, puissantes gerbes ou simples filets d'eau, ont un trait spécial de beauté qui les distingue, et par leur ensemble elles forment un des tableaux les plus gracieux de l'Italie. Aussi Tivoli, dont le nom est proverbial dans le monde entier comme synonyme de lieu charmant, a-t-il été de tout temps l'un des grands rendez-vous des Romains. En dépit de la rime populaire:

Tivoli di mal conforto,--O piove, o tira vento, o suona a morto! (Tivoli sans comfort,--Eau, vent ou glas de mort!)

quelques villas modernes y ont succédé aux maisons de plaisance, vraies ou prétendues, de Mécène, d'Horace, de Catulle, de Properce et à l'immense villa d'Hadrien, la plus somptueuse qui fût jamais, et dont les ruines couvrent, à l'ouest de la Tivoli actuelle, plusieurs kilomètres carrés de surface. De nos jours il est grandement question d'utiliser les eaux de l'Aniene pour la grande industrie. Ce fleuve roule environ 400 mètres cubes en temps de crue et, pendant les saisons les plus sèches, son débit ne tombe pas au-dessous de 30 ou 25 mètres; les ingénieurs ont calculé que cette masse d'eau tombant d'une centaine de mètres de hauteur leur donnerait une force d'au moins 15,000 chevaux, et ils font leurs plans pour en tirer profit. Les anciens n'exploitaient industriellement les chutes de Tivoli que pour en retirer les concrétions de «pierre tiburtine» ou travertin que les eaux calcaires déposent à droite et à gauche de leur lit et qui en maints endroits atteignent une puissance de 30 mètres. Ils s'en servaient pour la construction des monuments de Rome. La couleur du travertin, quand on le tire de la carrière, est blanche, mais après un certain temps elle tourne au jaune et prend ensuite une teinte rougeâtre très-agréable à l'oeil, qui contribue à donner aux édifices un caractère de majesté.

En aval de son confluent avec l'Anio, le Tibre ne reçoit plus que de faibles ruisseaux. Il est tout formé, et son flot, toujours jaune de l'argile qu'il a délayée dans son passage à travers les plaines de l'Ombrie, vient rouler avec toute sa puissance sous les ponts de Rome. Bientôt après, il contourne de ses méandres les dernières collines, qui bordent un ancien golfe comblé, et, déjà soulevé par le flot de marée qui vient à sa rencontre, se bifurque autour de l'île Sacrée, jadis l'île de Vénus, célèbre par ses roses, aujourd'hui triste solitude marécageuse, couverte de joncs et d'asphodèles. Le vieux Tibre est le bras qui coule au sud de l'île; c'est lui qui porte encore à la mer la plus grande quantité d'eau et qui a poussé en dehors du continent la péninsule d'alluvions la plus considérable. Ostie, qui était la «porte» du fleuve aux premiers temps de l'histoire romaine, repose maintenant sous les champs de céréales et les chardons à 6 kilomètres et demi du rivage: les fouilles entreprises depuis 1855 la font ressusciter peu à peu comme la Pompéi napolitaine: on peut y visiter les temples de Jupiter, de Cybèle, entrer dans un sanctuaire de Mithra, parcourir l'ancienne voie des tombeaux, se promener dans les rues bordées d'arcades, à côté de magasins fermés depuis plus de deux mille ans. Les commerçants de Rome avaient dû abandonner la ville à cause de l'allongement du lit fluvial et de la barre de sable qui en obstruait l'entrée. Déjà du temps de Strabon Ostie n'avait plus de port.

Pour reconquérir un débouché sur la mer, les empereurs romains firent creuser au nord du bras d'Ostie un canal que les eaux du Tibre ont peu à peu transformé par leurs érosions et leurs apports en un petit fleuve sinueux: c'est le Fiumicino. Claude fit excaver de vastes bassins au bord d'une crique assez profonde située au nord du canal, et là s'éleva bientôt une nouvelle Ostie. Trajan ouvrit, un peu plus au sud-est, un autre port, qui fut pendant plusieurs siècles la véritable embouchure commerciale du Tibre. Mais depuis environ mille ans ce port s'est comblé; les alluvions gagnent incessamment sur la mer et prolongent le triangle de terres qu'elles ont formé au devant de la courbe naturelle du rivage tracée entre Civita-Vecchia et Porto d'Anzio; actuellement les anciens bassins sont laissés à près de 2 kilomètres dans les campagnes. Du côté du Fiumicino, où le chenal est indiqué par des rangées de pieux que l'eau vient affouiller à la base, les progrès du delta sont d'environ un mètre par an, tandis qu'ils atteignent près de trois mètres à la bouche de l'ancienne Ostie. Sur les bords d'un grand étang qui servait de darse intérieure au port de Trajan, on trouve des ruines en grand nombre, palais, thermes, entrepôts. Des fouilles entreprises en cet endroit pour le compte de la famille Torlonia ont amené la découverte de quelques objets d'art.

Ainsi le Tibre, comme l'Arno, le Pô, le Rhône, l'Èbre, le Nil et tous les autres fleuves qui se jettent dans la Méditerranée, est obstrué à son embouchure par des bancs de sable infranchissables aux grands navires, et Rome, au lieu de se servir de son fleuve pour communiquer avec les pays d'outre-mer, est obligée d'avoir recours à des ports éloignés: c'est par Antium, Anxur (Terracine), Pouzzolles même, qu'à défaut d'Ostie elle se mettait jadis en rapport avec la Sicile, la Grèce et l'Orient; mais dans les temps modernes la plus grande importance politique et commerciale des contrées du nord a fait transférer à Civita-Vecchia l'entrepôt marin de la vallée du Tibre. On sait que Garibaldi a le projet de consacrer les derniers efforts de sa vie à la transformation de Rome en une grande cité maritime et commerciale. Un canal d'assainissement détaché du Tibre emporterait toutes les eaux stagnantes de la campagne romaine, tandis qu'un lit plus large, où des portes d'écluse arrêteraient les alluvions du Tibre, irait déboucher dans un port vaste et profond, en pleine Méditerranée. L'entreprise grandiose sera en même temps d'une exécution difficile, car la mer est basse au large des côtes romaines et c'est à plus de 1,200 mètres du littoral que la sonde marque la profondeur de 10 mètres nécessaire à l'entrée des grands navires. Cependant, si le Tibre doit être transformé en un grand fleuve commercial et si les travaux d'excavation d'un port doivent être entrepris, on ne saurait choisir d'autre emplacement que la région qui s'étend au nord du delta, et s'il est possible, fort au large de la zone d'alluvions du fleuve.

Les ingénieurs hydrauliciens trouveront aussi, sinon des obstacles insurmontables, du moins d'extrêmes difficultés à triompher des crues qui rendent le Tibre si dangereux pour les villes riveraines. D'après les auteurs anciens, les débordements du Tibre étaient très-redoutables, non-seulement à cause du mal qu'ils faisaient directement, mais aussi à cause des amas de détritus animaux et végétaux, notamment des serpents noyés, qu'ils laissaient dans les campagnes. Dans ses crues, le fleuve continue d'apporter ces débris corrompus et cause toujours de grands dégâts. A Rome, qui n'est pourtant qu'à 56 kilomètres de la mer, le niveau d'inondation s'élève fréquemment à 12 et 15 mètres au-dessus de l'étiage; en décembre 1598, le fleuve se gonfla même de plus de 20 mètres. Gomment faire pour retenir ces masses d'eau, pour régler l'arrivée des ondes successives de la crue sous les ponts de Rome? S'il est vrai que le déboisement des Apennins soit l'une des grandes causes du fléau, la restauration des forêts sera-t-elle une mesure suffisante? Ou bien faudra-t-il rétablir au moyen de barrages, du moins pendant le temps des pluies, quelques-uns des anciens lacs où venaient aboutir jadis des rivières sans issue? Dans tous les cas, l'embarras sera grand, car le versant occidental des Apennins est précisément tourné vers les vents pluvieux, et les crues spéciales de chaque bassin des affluents du Tibre coïncident pour former une seule et même vague d'inondation. En outre, les vents d'ouest et de sud-ouest, qui apportent en hiver les nuages et les averses, sont aussi les mêmes qui soufflent à l'encontre des eaux fluviales dans le delta et en retardent l'écoulement vers la mer.

Si les grandes inondations hivernales du Tibre s'expliquent facilement, par contre ce fleuve présente dans son régime estival un phénomène qui resta longtemps incompréhensible. Pendant la saison des sécheresses, les eaux du Tibre se maintiennent à un niveau de beaucoup supérieur à celui qui répondrait à la faible quantité de pluies tombées dans le bassin; jamais leur débit d'étiage n'est inférieur à la moitié du débit moyen. C'est là un fait peut-être unique dans son genre et que les savants n'ont constaté pour aucune autre rivière. Ainsi, pour établir une comparaison avec un fleuve bien connu et relativement constant, la Seine, dont le bassin est près du quintuple de celui du Tibre et qui roule d'ordinaire presque deux fois plus d'eau, est souvent, après de longues sécheresses, de trois à quatre fois moins abondante. Pour expliquer la pérennité du Tibre, il faut admettre nécessairement que pendant la saison des sécheresses le fleuve est alimenté par les émissaires de réservoirs souterrains où se sont accumulées les eaux de l'hiver. Ces réservoirs sont très nombreux, si l'on en juge par les écroulements en forme d'entonnoirs qui s'ouvrent ça et là sur les plateaux et les montagnes calcaires de l'Apennin. Un de ces gouffres, appelé «Fontaine d'Italie» ou puits de Santulla, et situé non loin d'Alatri, près de la frontière du Napolitain, est, en effet, une sorte de puits, de 50 mètres de profondeur, et large de 400 mètres, au fond duquel une véritable forêt dresse ses troncs élancés vers la lumière; des sources ruissellent en abondance sous la verdure, et des brebis, qu'on y a fait descendre au moyen de cordes et qu'un pâtre ira chercher en se suspendant également à un câble, paissent l'herbe savoureuse qui croît à l'ombre de ce charmant bosquet. Ce sont des gouffres de cette espèce qui alimentent de leurs eaux mystérieuses les fleuves de la contrée, le Sacco et le Tibre. Les ingénieurs Venturoli et Lombardini ont établi par leurs calculs, qu'environ les trois quarts de la masse liquide du Tibre pendant l'étiage proviennent de lacs inconnus, cachés dans les cavernes des Apennins calcaires. L'eau qu'ils fournissent annuellement au Tibre est égale à celle que renfermerait un bassin de 65 kilomètres carrés sur une profondeur moyenne de 100 mètres[93].

[Note 93:

Pluie moyenne a Rome................... 0m,78 (Schouw). » a la base de l'Apennin... 1m,10 (Lombardini). » sur les sommets.......... 2m,40 »

Débit moyen du Tibre......... 291 m. c. par seconde (Venturoli) » le plus fort............. 1,710 » » » le plus faible........... 160 » » ]

Le Tibre a fait en grande partie la puissance de la Rome primitive, sinon comme rivière navigable, du moins comme ligne médiane d'un vaste bassin, et maintenant encore la disposition générale de la contrée fait de sa capitale le marché naturel d'une région considérable de l'Italie. À ces avantages de la ville se joignirent plus tard ceux de sa position centrale en Italie et dans l'orbis terrarum; mais, nous l'avons vu, l'histoire, qui change sans cesse la valeur géographique relative des diverses contrées, a graduellement rejeté Rome en dehors du grand chemin des nations. Il est vrai que cette ville est située à peu près au milieu de la Péninsule et qu'elle occupe le centre de figure de l'ensemble des terres, insulaires et continentales, qui entourent la mer Tyrrhénienne; également au point de vue météorologique, Rome est un centre, puisque sa température moyenne (15°,4) est précisément de 4 degrés plus élevée que celle de Turin et de 4 degrés plus faible que celle de Catane; mais ni la position géométrique, ni les avantages du climat, d'ailleurs très-compromis par l'insalubrité des campagnes et même d'une partie de la ville, n'assurent à Rome l'importance de grande capitale qu'elle ambitionne. Quoique résidence de deux souverains, le roi d'Italie et le pape, Rome n'est point la tête de la Péninsule, et bien moins encore celle des pays latins. On affirme que pendant le moyen âge, lors du séjour des papes à Avignon, la population de la «Ville Éternelle» descendit à 17,000 individus; ce fait paraît très-contestable à M. Gregorovius, le savant qui a le mieux étudié cette période de l'histoire de Rome, mais il est certain qu'après le sac ordonné par le connétable de Bourbon Rome n'avait guère plus de 50,000 habitants. De nos jours, elle grandit assez rapidement, mais elle est très-inférieure à Naples et sa population n'est même pas aussi considérable que celle de Milan.

Dès les premiers âges, les habitants de Rome étaient d'origines diverses, La légende de Romulus et de Rémus, le récit de l'enlèvement des Sabines, qui s'applique en réalité à toute une époque de l'histoire romaine, les conflits incessants des nations enfermées dans la même enceinte, témoignent de cette diversité première. De même, les restes des cités que l'on trouve dans la province de Rome, plus fréquemment encore que dans la Toscane proprement dite, murs dits cyclopéens, nécropoles, urnes funéraires, vases de toute espèce, poteries et bijoux, rappellent que sur la rive droite du Tibre l'élément étrusque balançait au moins celui des Italiotes. Ailleurs, notamment sur le versant de l'Adriatique, prédominaient les Gaulois, et leur race se mêla diversement aux autres souches ethniques d'où sortit la population romaine primitive.

Mais ce fut bien autre chose aux temps de la puissance de Rome. Alors des étrangers, par milliers et par millions, vinrent se mêler à la population latine. Pendant cinq siècles, les Gaulois, les Espagnols, les Maurétaniens, les Grecs, les Syriens, les Orientaux de toute race et de tout climat, esclaves, affranchis et citoyens, ne cessèrent d'affluer vers la capitale du monde et d'en modifier à nouveau les éléments ethnologiques. Vers la fin de l'empire, Rome, dit-on, avait dans ses murs plus d'étrangers que de Romains, et sans doute que ceux-ci, comme tous les résidents des grandes villes, avaient des familles moins nombreuses que les immigrants du dehors. Ainsi la race italienne était déjà mélangée des éléments les plus divers lorsque la grande débâcle de l'empire d'Occident commença et que les hordes de la Germanie, de la Scythie, des steppes asiatiques, vinrent tour à tour piller la cité reine. Ce croisement à l'infini des vainqueurs et des vaincus, des maîtres et des esclaves, est peut-être la principale raison du changement considérable qui s'est opéré depuis deux mille ans dans le caractère et l'esprit des Romains. Cependant les Transtévérins, c'est-à-dire les Romains de la rive droite du Tibre, ont conservé le vieux type romain, tel que nous le voyons encore dans les statues et les médailles.

Rome est plus grande par ses souvenirs que par son présent, plus attachante par ses ruines que par ses édifices modernes; elle est encore plus un tombeau qu'une cité vivante. On se sent fortement saisi, secoué comme par une main puissante, quand on se trouve en présence des monuments laissés par les anciens maîtres du monde. La vue de ce prodigieux Colisée, si formidable encore quoique en partie démoli, cause une admiration mêlée d'épouvante au voyageur qui ne voit pas dans les constructions humaines de simples tas de pierres. La pensée que cette immense arène était emplie d'hommes qui s'entre-tuaient, qu'une mer de têtes oscillait suivant les péripéties du massacre, sur tout le pourtour de ces gradins, et qu'un effrayant cri de mort, composé de quatre-vingt mille voix, descendait vers les combattants pour les encourager à la tuerie, suscite devant l'imagination tout un passé de bassesse, de férocité, de fureur délirante, qui devaient user toutes les forces vives de la civilisation romaine et la livraient d'avance en proie aux barbares qui allaient faire reculer l'humanité de dix siècles vers les ténèbres primitives. Le Forum réveille des souvenirs d'autre nature: certes, des abominations de toute espèce s'y sont également commises; mais, dans l'ensemble de son histoire, cette place herbeuse et inégale, dont le moyen âge avait fait un marché de vaches (Campo Vaccino), se montre à nous comme le vrai centre du monde romain; c'est le lieu, jadis sacré, d'où pendant tant de siècles partit l'impulsion première pour tous les peuples occidentaux, des montagnes de l'Atlas aux rives de l'Euphrate: c'est là que s'agitaient, comme dans un cerveau vivant, les idées et, vers la fin de l'empire, les hallucinations venues de toutes les extrémités du grand corps. Les murs, les restes de colonnades, les temples, les églises qui entourent le Forum racontent dans leur langage muet les événements les plus considérables de Rome, et, sous ces constructions diverses, les débris plus anciens retrouvés par les fouilles nous font pénétrer plus avant dans l'ombre épaissie des âges; comme dans un champ où se succèdent les récoltes, les édifices ont remplacé les édifices autour de cette place où se mouvait sans cesse la grande houle du peuple romain: ce sont là des annales qui pour le savant valent bien celles de Tacite. De même sur tous les points de Rome et des environs où se trouve quelque vieux monument, arcade ou colonne brisée, niche ou soubassement, chaque pierre rappelle une date, un fait de l'histoire de Rome. Souvent il est difficile de déchiffrer ce témoignage du passé, mais du chaos de toutes les hypothèses, du conflit de toutes les contradictions, la vérité se fait jour peu à peu.

Malgré les pillages et les démolitions en masse, un très-grand nombre de monuments antiques, parmi lesquels le Panthéon d'Agrippa, cette merveille d'architecture, subsistent encore, plus ou moins dégradés. Les Vandales, sur le compte desquels on avait mis l'oeuvre de destruction, ont pillé à outrance, cela est vrai, mais ils n'ont rien démoli. Le travail de renversement systématique avait déjà commencé bien avant les Vandales, lorsque, pour la construction de la première église de Saint-Pierre, les matériaux avaient été pris au cirque de Caligula et à d'autres monuments voisins. On fit de même pour les innombrables églises qui s'élevèrent dans la suite, ainsi que pour les monuments civils et les bâtisses de toute espèce; les statues qui n'étaient pas enfouies sous les débris étaient cassées, pour servir de pierre à chaux ou de pierre à bâtir; au commencement du quinzième siècle, il ne restait plus debout dans Rome que six statues, cinq de marbre et une de bronze. L'invasion des Normands, en 1084, et toutes les guerres du moyen âge, accompagnées du sac et de l'incendie, laissèrent aussi bien des ruines après elles; mais le nombre des palais, des cirques, des arcs triomphaux, des colonnades, des obélisques, des aqueducs, avait été si considérable, que la Renaissance, éprise tout à coup de ces magnificences du passé, put en trouver encore beaucoup à étudier et à reproduire par des imitations plus ou moins heureuses. Depuis cette époque, le vaste musée architectural qu'enferment les murs de Rome est conservé avec soin; il a même été agrandi par des oeuvres capitales de Michel-Ange, de Bramante et d'autres architectes; mais cela n'est pas suffisant: il faut remettre à la clarté du jour tous les trésors d'art, tous les témoignages de l'histoire qui sont encore enfouis. On s'occupe actuellement de récupérer par des fouilles toutes les constructions que les débris accumulés pendant quinze siècles avaient recouvertes de leurs strates. Il s'agit de retrouver sous la Rome de nos jours la Rome antique, de la faire surgir de la poussière des rues, comme on a ressuscité Pompéi de la cendre du Vésuve.

Les restes les plus curieux, notamment les fondements des palais des Césars et les murs de l'ancienne Roma quadrata, ont été mis partiellement à découvert sur le mont Palatin, à peu de distance du Forum et du Colisée; la colline tout entière est un ensemble de monuments des plus précieux.

C'est là que les premiers Romains avaient bâti la ville, afin de la protéger à la fois par les escarpements de leur roche et par les eaux du Vélabre et des autres marécages dans lesquels s'épanchaient alors les inondations du Tibre. Mais, devenue plus populeuse, Rome eut bientôt à descendre du Palatin; elle s'étendit dans la dépression du Vélabre, asséchée par les égouts de Tarquin l'Étrusque, se déploya dans la vallée du Tibre et dans ses ravins latéraux, puis gravit les pentes des hauteurs environnantes. Au milieu de la ville grandissante, un îlot, considéré par les Romains comme un lieu sacré, divisait les eaux du fleuve. Les berges en étaient maçonnées en forme de carène; au centre un obélisque s'élevait en guise de mât, et le temple d'Esculape occupait la poupe. L'île était assimilée à un vaisseau portant la fortune de Rome.

Il existe encore une autre Rome, la Rome souterraine, des plus intéressantes à étudier, car là, mieux que dans tous les livres, on peut apprendre ce qu'était le christianisme des premiers siècles et juger des changements qu'y a produits, depuis cette époque, l'incessante évolution de l'histoire. Les cryptes des cimetières chrétiens occupent autour de la ville une zone de deux ou trois kilomètres de largeur moyenne, partagée en une cinquantaine de catacombes distinctes, qui n'ont pas encore été explorées dans leur entier. M. de Rossi évalue à 580 kilomètres la longueur de toutes les galeries creusées par les chrétiens dans le tuf volcanique. Elles n'ont en moyenne qu'une largeur moindre d'un mètre; mais en tenant compte des chambres qui servaient d'oratoires et des nombreux étages de niches profondes où l'on déposait les corps, on peut juger de l'énorme travail de déblais que représentent ces excavations. Les inscriptions, les bas-reliefs, les peintures de ces tombeaux furent toujours inviolables pour les païens de Rome, pleins de respect envers les sépultures, et fort heureusement les souterrains furent comblés lors de l'invasion des barbares, ce qui les sauva des dégradations qu'eurent à subir pendant tout le moyen âge les monuments de la surface; ils restèrent intacts jusqu'à l'époque des fouilles, qui commença vers la fin du seizième siècle. Ces tombeaux chrétiens révèlent une croyance populaire fort différente de celle qui se trouve exprimée dans les écrits des contemporains, appartenant presque tous à une autre classe sociale que celle de la masse des fidèles; ils contrastent bien plus encore avec les monuments des âges postérieurs du christianisme. Tout y est d'une gaieté sereine; les emblèmes lugubres n y ont aucune place: on n'y trouve ni représentations de martyres et de tortures, ni squelettes, ni images de mort; on n'y voit pas même la croix, devenue plus tard le grand signe du christianisme. Les symboles le plus fréquemment figurés sont le «bon Berger», portant un agneau sur les épaules, la vigne et ses pampres, la joyeuse vendange. Dans les premières catacombes, au deuxième et au troisième siècle, les figures, d'ailleurs beaucoup mieux sculptées que celles des siècles suivants, ont quelque chose de grec et sont fréquemment représentées avec des sujets païens: le bon Berger se trouve même une fois entouré des trois Grâces. Deux catacombes judaïques, creusées également dans le tuf de Rome, permettent de comparer les idées religieuses des deux cultes à cette époque si intéressante de l'histoire.

Par une bizarre superstition pour les nombres mystiques, on continue de donner à Rome le nom de «Ville aux Sept Collines», qu'elle ne mérite plus depuis que l'enceinte de Servius Tullius a été dépassée. Sans compter le mont Testaccio, composé de tessons que les fabricants de jarres et les bateliers jetaient au bord du fleuve et que les buveurs utilisent aujourd'hui pour tenir leur breuvage au frais, au moins neuf collines bien distinctes s'élèvent dans les murs de la Rome actuelle: l'Aventin, où se retiraient les plébéiens dans leurs velléités d'indépendance, le Palatin, où siégèrent les Césars, le Capitolin, que dominait le temple de Jupiter, le Caelius (Monte Celio), l'Esquilin, le Viminal, le Quirinal, le Citorio, monticule d'ailleurs peu élevé, le Monte Pincio, le coteau des promenades et des jardins. Enfin, de l'autre côté du Tibre, et toujours dans la Rome de nos jours, se montrent deux autres collines: le Janicule, la plus haute de toutes, et le Vatican, ainsi nommé parce qu'on y rendait autrefois les oracles.

Héritière des traditions anciennes, cette hauteur est restée le lieu des «vaticinations». C'est là que les prêtres chrétiens, sortis de l'obscurité des catacombes, où ils tenaient leurs assemblées secrètes, sont venus trôner au-dessus de la ville de Rome et de tout le monde occidental. Là s'élève le palais du pape avec ses riches collections, sa bibliothèque, son musée, les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de Raphaël. A côté resplendit la fameuse basilique de Saint-Pierre, le centre de la chrétienté catholique. Réuni au palais par une longue galerie, le mausolée d'Hadrien, découronné de sa colonnade supérieure et devenu, sous le nom de château Saint-Ange, la grande forteresse papale, se dresse au bord du Tibre et en domine le passage. Maintenant ses canons ne protègent plus le Vatican; toute puissance matérielle des pontifes a disparu, mais la fastueuse église de Saint-Pierre, l'étonnant portique circulaire qui la précède, la coupole qui la surmonte et qu'aperçoivent même les navigateurs voyageant au loin sur la mer, les statues, les marbres, les mosaïques, les décorations de toute espèce témoignent des richesses immenses qui, de toutes les parties du monde chrétien, venaient naguère s'engouffrer dans Rome. La seule basilique de Saint-Pierre, l'une des trois cent soixante-cinq églises de la cité papale, a coûté près d'un demi-milliard. Pourtant, quelque somptueux que soit cet édifice, l'admiration qu'il éveille n'est point sans mélange. Les juges ont beau dire que «le génie de Bramante et de Michel-Ange se fait sentir ici au point de ramener tout ce qui est ridicule ou mauvais aux simples proportions de l'insignifiance», on ne peut s'empêcher pourtant de voir ce qu'il y a d'imparfait dans cette oeuvre colossale. Le monument est rapetissé par la multiplicité des ornements, et, chose plus grave encore, il ne répond, comme architecture, qu'à une phase transitoire et locale de l'histoire du catholicisme. Loin de représenter toute une époque avec sa foi, sa conception une et cohérente des choses, il résume, au contraire, un âge de contradictions, où le paganisme de la Renaissance et le christianisme du moyen âge tâchent de se fondre en un néo-catholicisme pompeux qui caresse les sens et s'adapte de son mieux au goût et aux caprices du siècle: sous les sombres nefs gothiques, l'impression est bien autrement profonde. Par un phénomène historique curieux, le quartier du Rome où s'élève l'église de Saint-Pierre est le seul endroit de la ville actuelle qui ait été dévasté par les Musulmans, en 846. Ceux-ci se vantent d'avoir saccagé la Rome papale et de posséder Jérusalem, tandis que jusqu'à nos jours le tombeau de Mahomet est resté au pouvoir de ses fidèles. Quant aux Juifs, ce n'est point en vainqueurs qu'ils sont entrés dans Rome. Domiciliés dans l'immonde Ghetto, aux bords du Tibre vaseux, et non loin de cet arc de Titus qui rappelle la destruction de leur temple et le massacre de leurs ancêtres, ils ont porté pendant dix-neuf cents ans le poids de la haine universelle et de la persécution. Ils ont survécu pourtant, grâce à la puissance de l'or qu'ils savaient manier mieux que leurs oppresseurs, et, désormais libres de sortir du Ghetto, les quatre mille Juifs de Rome prennent part, plus que les chrétiens eux-mêmes, à la transformation de la capitale de l'Italie.

Le cours des idées s'est trop modifié pendant les siècles modernes pour que les ingénieurs italiens songent maintenant à inaugurer la troisième ère de l'histoire de Rome par des édifices de luxe qui puissent se comparer en grandeur au Colisée ou à Saint-Pierre; mais ils ont des oeuvres non moins utiles à réaliser dans un autre domaine du travail humain, s'ils se donnent pour mission de protéger Rome contre les crues du Tibre et de la replacer dans des conditions de salubrité parfaite. Il est vrai que les débris accumulés de tant d'édifices détruits ont exhaussé le niveau de la ville d'au moins un mètre en moyenne; mais le lit du Tibre s'est également élevé à cause du prolongement de son delta. Pour assurer le libre écoulement des eaux de crue dans un canal régulier, il faut nécessairement recreuser le lit du fleuve et le border de quais élevés dans toute la traversée de Rome; il faut, en outre, pour assainir la ville, remanier le réseau souterrain des égouts et distribuer avec intelligence l'eau pure que les travaux des anciens édiles ont donnée aux vasques des fontaines.

On sait quelle prodigieuse masse liquide Rome recevait jadis pour sa consommation journalière. Du temps de Trajan, les neuf grands aqueducs, d'une longueur totale de 422 kilomètres, apportaient environ 20 mètres cubes par seconde, la valeur d'un véritable fleuve, et les autres canaux d'amenée construits plus tard accrurent cette quantité d'eau de plus d'un quart. Actuellement encore, bien que Rome n'ait plus guère que la dixième partie de ses ruisseaux artificiels et que la plupart des anciens aqueducs dressent leurs arcades ruinées au milieu des campagnes sans culture, la capitale de l'Italie est une des cités les plus abondamment pourvues d'eaux vives; mais si jamais Rome doit emplir son enceinte et continuer de s'agrandir par l'adjonction de nouveaux quartiers, si le Forum, naguère presque dans la banlieue, redevient le centre de la ville, le manque d'eau pourrait bien aussi s'y faire sentir comme dans la plupart des métropoles de l'Europe[94].

[Note 94: Eau d'alimentation de diverses capitales:

Quantité Quantité Quantité par jour par seconde. par jour. et par habitant.

Rome (1869)... 2m.c.,2 189,000 m.c. 0m,944 Paris (1875)... 4 ,1 355,000 » 0 ,200 Londres (1874).. 5 ,7 500,000 » 0 ,125 Glasgow (1874).. 1 ,7 147,618 » 0 ,236 Washington (1870). 5 ,6 500,000 » 3 ,000 ]

Sans parler de l'insalubrité des campagnes environnantes, il est encore un côté faible de la Rome actuelle, comparée à la Rome antique. Si l'on tient compte de la différence des milieux, la ville moderne n'a plus l'admirable ensemble de voies de communication qui rayonnaient vers tous les points du monde autour de la borne d'or du Forum. La voie Appienne, cette large route qui commence au sortir de Rome par une si curieuse avenue de tombeaux, est le type de ces chemins puissamment construits et d'une inflexible régularité, qui saisissaient le monde et en abrégeaient les distances au profit de la ville maîtresse. Il est vrai que ces anciennes routes pavées ont été en partie remplacées par des chemins de fer, mais ces lignes sont encore peu nombreuses, indirectes dans leur tracé et laissent la ville en dehors des grandes voies des nations. La forme même du réseau montre que le mouvement, loin de se produire, comme dans les autres pays d'Europe, du centre vers la circonférence, s'est accompli en sens inverse: c'est de Florence, de Bologne, de Naples, que l'Italie a marché à la reconquête de Rome.

Dépourvue de ports et privée de banlieue à cause des miasmes de la campagne environnante, Rome est une des grandes villes qui pourraient le moins subsister dans l'isolement: elle doit se compléter par des localités éloignées qu'elle retient, pour ainsi dire, par les longs bras de ses routes, pareille à une araignée placée au milieu de sa toile. Gomme lieux de jardinage, d'industrie, de villégiature, elle a les villes des montagnes les plus rapprochées, Tivoli, Frascati, que domine une paroi de cratère où se trouvent les ruines de Tusculum; Marino, près de laquelle les peuples confédérés du Latium se réunissaient à l'ombre des grands bois; Albano, qu'un superbe viaduc moderne unit par-dessus un large ravin à la ville d'Ariccia; Velletri, la vieille cité des Volsques, groupant ses maisons sur les pentes méridionales de la grande montagne du Latium; Palestrina, plus ancienne qu'Albe la Longue et que Rome, et bâtie tout entière sur les ruines du fameux temple de la Fortune, gloire de l'antique Praeneste, comme lieux de bains, elle a sur la mer les plages de Palo, de Fiumicino et celles de Porto d'Anzio, bourgade qui se continue au sud par la petite ville de Nettuno, si célèbre par la fière beauté de ses femmes. Comme port d'échanges avec l'étranger, elle n'a gardé sur la mer Tyrrhénienne que Civita-Vecchia, triste ville au bassin admirablement construit, pouvant servir de modèle aux ingénieurs maritimes, mais beaucoup trop étroit [95]; les havres que possédaient les anciens Romains au sud des bouches du Tibre sont à peine utilisés, et la charmante Terracine, nid de verdure au pied de ses «rochers blanchissants», n'est plus la porte de Rome que pour les voyageurs venus du Midi par la route du littoral. Presque toutes les autres villes du Latium sont situées sur les deux grandes routes historiques, dont l'une remonte au nord vers Florence, tandis que l'autre pénètre au sud-est dans la vallée du Sacco et descend dans les campagnes du Napolitain. Au nord, la cité principale est Viterbe, «la ville des belles fontaines et des belles filles;» au sud, sur le versant du Garigliano, Alatri, dominée par sa superbe acropole aux murs cyclopéens, est le grand marché et le lieu de fabrique pour les paysans des alentours. A l'est, dans une des plus charmantes vallées de la Sabine, que parcourt l'Anio, «aux ondes toujours froides,» est une autre ville célèbre, Subiaco, l'antique Sublaqueum, ainsi nommée des trois lacs qu'avait formés Néron au moyen de digues de retenue et dans lesquels il pêchait les truites avec un filet d'or. C'est près de Subiaco que saint Benoît établit dans la «sainte caverne» (sacro specu) le couvent célèbre qui précéda l'abbaye plus fameuse encore de mont Cassin, et qui fut, après le monastère de Lerins en Provence, le berceau du monachisme de l'Occident [96].

[Note 95: Commerce maritime de Civita-Vecchia:

En 1863... 33,690,000 fr. En 1868.. 24,990,000 fr.

Mouvement des navires dans les ports romains en 1873:

Civita-Vecchia.... 2,627 entrées et sorties... 520,000 tonnes, Fiumicino......... 1,476 » 63,000 » Porto d'Anzio..... 1,295 » 30,900 » Terracine......... 952 » 33,500 » ]

[Note 96: Communes du Latium ayant plus de 10,000 habitants:

Rome..... 256,000 habitants (1875). Viterbe.. 20,600 » (1871). Velletri.. 13,500 » » Alatri.... 12,800 » » ]

La grande ville qui sert d'intermédiaire entre Rome et Ancône, entre la vallée du Tibre inférieur et la région des Apennins de Toscane et des Marches, est le chef-lieu de l'Ombrie, l'antique Pérouse, l'une des puissantes cités étrusques des premiers temps de l'histoire, une de celles dont le voisinage, sondé par les travaux de fouille, a livré aux regards des tombeaux du plus saisissant intérêt. Après chaque guerre, après chaque période de destruction et de ruine, la ville s'est relevée, grâce à sa position des plus heureuses au bord d'une plaine très-fertile et au point de jonction de plusieurs routes naturelles. A la fois toscane et romaine, elle devint, à l'époque de la Renaissance, le siège de l'une des grandes écoles de peinture; par Vanucci «le Pérugin», sa gloire est une des plus éclatantes de l'Italie. Il reste encore à Pérouse de beaux monuments de cette époque célèbre. Actuellement la ville n'est plus l'une des capitales artistiques de la Péninsule, mais, comme siége d'université, elle a toujours son groupe de littérateurs et d'érudits; elle est aussi fort active, surtout pour le commerce des soies gréges; la propreté de ses maisons et de ses rues, qui cependant ont gardé leur aspect original, la pureté de son atmosphère, le charme de sa population, y attirent chaque eté une partie considérable de la colonie d'étrangers riches qui passent l'hiver à Rome. Pérouse a de beaucoup distancé son ancienne rivale, Foligno ou Fuligno, dont le bassin lacustre est changé en campagnes d'une si grande fertilité et qui fut jadis le principal marché d'échanges de toute l'Italie centrale; ses habitants, fort industrieux, ont gardé quelques spécialités de fabrication, entre autres le tannage des cuirs. Quant à la ville d'Assisi, si gracieuse à voir dans son doux paysage, elle est à bon droit célèbre par son temple de Minerve, si parfaitement conservé, et par le couvent magnifique où l'on admire les fresques de Cimabüe, «le dernier des peintres grecs,» et celles de son continuateur Giotto, «le premier des peintres italiens;» ce n'est qu'une bourgade sans activité, mais elle est entourée d'une banlieue agricole, riche et populeuse: c'est là que naquit, à la fin du douzième siècle, François d'Assise, le fondateur de l'ordre fameux des Franciscains.

D'autres villes secondaires de l'Ombrie, sans grande importance commerciale, ont du moins un nom considérable dans l'histoire ou se distinguent par la beauté de leurs monuments ou de leurs paysages [97]. Spoleto, dont Hannibal ne put forcer les portes, a sa basilique superbe au porche si original, son viaduc romain jeté sur une gorge profonde et ses montagnes couvertes de bois de pins et de châtaigniers; Terni a dans les environs l'un des plus beaux spectacles de l'Italie, la puissante cascade du Velino, dont les Romains ont taillé le lit dans la roche vive; Rieti, jadis surnommée l'Heureuse, a son lac, reste de l'ancienne mer qu'a vidée la chute du Velino, à la tranchée delle Marmore. Au nord du Tibre, sur les frontières de la Toscane, la fière et malpropre Orvieto, où se fabriquait jadis le fameux remède dit orviétan, la vieille cité papale hérissant de ses clochers et de ses tours le promontoire de scories qui la porte, possède la merveilleuse façade de sa cathédrale, aux mosaïques incrustées, qui en font un chef-d'oeuvre d'ornementation et presque de bijouterie. Enfin, les deux villes principales de l'Apennin d'Ombrie, Città di Castello, située au bord du ruisseau qui deviendra le Tibre, et Gubbio, bâtie au coeur même des montagnes, sont toutes les deux riches en sites charmants ou grandioses, et l'une et l'autre ont des eaux médicinales fréquentées. Les érudits vont visiter dans le palais municipal de Gubbio les fameuses «tables Engubines», sept plaques de bronze couvertes de caractères ombriens: ce sont les seuls monuments de ce genre qui nous restent. À moitié chemin entre Pérouse et Città di Castello, dans une région des plus fertiles que parcourt le Tibre, la petite ville de Fratta, dont le nom a été récemment changé en celui d'Umbertide, n'a d'importance que par son commerce local.

[Note 97: Communes de l'Ombrie ayant plus de 10,000 habitants en 1871:

Pérouse (Perugia)..... 49,500 hab. Città di Castello..... 24,000 » Gubbio................ 22,700 » Fuligno............... 21,700 » Spoleto............... 20,700 » Terni................. 16,000 » Orvieto............... 14,600 » Rieti................. 14,200 » Assisi................ 14,000 » Umbertide (Fratta).... 11,000 » ]

Sur la mer Adriatique, le port des contrées romaines est Ancône, la vieille cité dorienne, encore désignée par le nom grec qu'elle doit à sa position, à l'angle même de la Péninsule, entre le golfe de Venise et l'Adriatique méridionale. Près de la racine du grand môle, un bel arc triomphal, un des édifices de ce genre les plus beaux et les mieux conservés qui subsistent encore, rappelle l'importance qu'attachait Trajan à la possession de cette porte maritime. Grâce à sa situation privilégiée, et naguère aussi à la franchise commerciale de son port, amélioré par l'art et dragué partout à 4 mètres de profondeur, Ancône est une des trois cités les plus commerçantes de la côte orientale de l'Italie et la huitième de tout le littoral de la Péninsule; elle vient après Venise et dispute la prééminence à Brindisi, bien qu'elle ne soit pas, comme cette dernière, une étape du chemin des Indes. Elle a pour alimenter son commerce, non-seulement ce que lui envoient Rome et la Lombardie, mais aussi les denrées de la campagne des Marches, des fruits exquis, des huiles, l'asphalte des Abruzzes, le soufre des Apennins, récemment entré dans le commerce, et la «meilleure soie qu'il y ait au monde», si l'on en croit les indigènes; d'après les registres du port, le trafic se serait notablement accru pendant les dernières années: mais cette augmentation est en grande partie apparente, car elle provient des grands bateaux à vapeur qui font escale aux jetées de la ville[98]. Les autres ports du littoral, d'ailleurs fort mal abrités, n'ont qu'un faible commerce; Pesaro, la patrie de Rossini, n'est guère visitée que par des navires de vingt à trente tonneaux; Fano n'a que de simples barques; Senigallia, plus connue à l'étranger sous le nom de Sinigaglia, était assez fréquentée par les embarcations à l'époque de la célèbre foire, qui donnait lieu à un mouvement d'affaires d'environ 25 millions; mais son petit havre de rivière, qui fut un port franc jusqu'en 1870, époque de la suppression de la foire, ne donne accès qu'à des navires d'un tirant d'eau de 2 mètres. Toutes ces villes de la côte doivent expédier à Ancône la plus grande partie de leurs denrées.

[Note 98: Mouvement du port d'Ancône:

1858 2,021 navires jaugeant 258,292 tonneaux. 1867 2,024 » » 372,877 » 1873 2,129 » » 751,803 » ]

A l'exception de Fabriano, située dans une vallée riante des Apennins, et d'Ascoli-Piceno, bâtie au bord de la rivière Tronto, toutes les cités de l'intérieur des Marches: Urbino, dont la plus grande gloire est d'avoir donné naissance à Raphaël, et qui produisait autrefois, comme sa voisine Pesaro, les admirables faïences si recherchées des connaisseurs; Jesi, Osimo, Macerata, Recanati, la patrie de Leopardi; Fermo et d'autres encore, qui jadis étaient toutes perchées sur une roche abrupte pour se surveiller mutuellement, commencent à projeter de longs faubourgs dans la direction de la plaine, afin de s'occuper de l'exploitation du sol. Une de ces villes haut dressées sur la montagne est la célèbre Loreto, qui fut autrefois le pèlerinage le plus fréquenté de tout le monde chrétien. Avant la Réforme, à une époque où pourtant les grands voyages étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui, Loreto recevait jusqu'à deux cent mille pèlerins par an dans son sanctuaire. Il est vrai qu'ils y contemplaient une des grandes merveilles de la chrétienté, la maison même qu'avait habitée la Vierge, et que les anges avaient transportée de promontoire en promontoire à l'endroit qu'abrite maintenant une coupole magnifiquement décorée. C'est dans le voisinage de ce lieu fameux, à Castelfidardo, que la plus grande partie du «patrimoine de Saint-Pierre» a été ravie au pape par les armes de l'Italie: quoique la bataille n'ait été qu'un mince événement militaire, elle marque une date fort importante dans l'histoire de la Péninsule.

La région montueuse des Abruzzes, qui faisait jadis partie du Napolitain, mais qui se rattache à Rome par son versant tyrrhénien, tributaire du Tibre, et surtout par sa grande route transversale, n'a qu'un petit nombre de villes sur les hauteurs du plateau. La principale est un chef-lieu de province, Aquila, que l'empereur Frédéric II fonda au treizième siècle pour en faire une aire «d'aigle»; les autres villes des montagnes ont toujours été trop difficiles d'accès pour avoir de nombreux habitants, et même elles envoient dans les villes des plaines des colons vigoureux et persévérants au travail, les Aquilani, si appréciés comme terrassiers dans toute l'Italie. Les localités les plus populeuses se trouvent dans le bassin inférieur de l'Aterno ou dominent la route côtière et les campagnes fécondes du versant adriatique. Solmona groupe ses maisons dans un immense jardin, qui fut jadis un lac et que bornent au sud les escarpements du Monte Majella; Popoli, à l'issue du défilé où l'Aterno prend le nom de Pescara, est un marché d'échanges des plus actifs entre le littoral de l'Adriatique et la région des montagnes; Chieti, bâtie plus bas sur le même fleuve, est aussi une ville industrieuse: c'est, dit-on, la première des anciennes provinces napolitaines où la vapeur ait été appliquée dans les filatures et autres usines. Teramo, Lanciano sont également des villes de quelque importance; mais dans toute son étendue le littoral des Abruzzes n'a que deux petits ports, et fréquentés seulement par quelques barques, Ortona et Vasto[99].

[Note 99: Communes principales des Marches et des Abrazzes en 1870:

Ancône 45,700 hab. Chieti 23,600 » Ascoli-Piceno 22,000 » Senigallia ou Sinigaglia 22,000 » Macerata 20,000 » Recanati 19,900 » Pesaro 19,900 » Teramo 19,800 » Fano 19,600 » Fermo 18,700 » Jesi 18,600 » Lanciano 18,500 » Osimo 16,600 » Fabriano 16,500 » Aquila 16,000 » Solmona 15,500 » Urbino 15,200 » Vasto et Ortona, chacune 13,000 » ]

Un petit État, enclavé dans les Marches Romaines et réuni au littoral par une route unique, a gardé une existence à part. A une petite distance au sud de Rimini, dans une des plus belles parties des Apennins, la superbe roche du mont Titan, dont la base est excavée par les carriers depuis un temps immémorial, porte sur sa crête, à 750 mètres de hauteur, la vieille et célèbre cité de Saint-Marin (San Marino), entourée de murs et dominée de tours; le matin, quand le temps est favorable, les citoyens voient au delà du golfe Adriatique le soleil apparaître derrière la crête des Alpes d'Illyrie, Saint-Marin constitue avec quelques localités environnantes une république «illustrissime», le seul municipe autonome qui existe encore en Italie[100]. D'après la chronique, la repubblichetta de Saint-Marin, ainsi nommée d'un maçon dalmate qui vécut en ermite sur le roc du Titan, serait un État indépendant et souverain depuis le quatrième siècle; quoi qu'il en soit, il est certain que depuis mille années au moins la petite république a réussi à sauvegarder son existence, grâce aux rivalités de ses voisins et à l'extrême habileté avec laquelle ses citoyens ont su ruser avec le danger. D'ailleurs la constitution de l'État n'est rien moins que populaire. Le peuple ne vote plus: depuis un nombre inconnu de siècles il a perdu le suffrage; les citoyens, même propriétaires, n'ont plus que le droit de remontrance, et ceux qui ne possèdent pas un seul lopin de terre, c'est-à-dire plus de la moitié des Sanmarinais, ne peuvent hasarder aucune réclamation. Le pouvoir suprême appartient à un «conseil-prince» de soixante membres, composé d'un tiers de nobles, d'un tiers de bourgeois et d'un tiers de campagnards propriétaires. Le titre de conseiller est héréditaire dans les familles, et quand l'une d'elles vient à s'éteindre, les cinquante-neuf autres choisissent celle qui prendra part au pouvoir de la république. C'est le conseil-prince qui choisit dans son sein les diverses commissions, ainsi que les deux capitaines-régents,--un pour la ville, un pour la campagne,--qui doivent exercer pendant six mois le pouvoir exécutif. Saint-Marin a aussi sa petite armée, son budget, ses monopoles. Elle se fait un petit revenu par la vente de titres nobiliaires et de décorations; moyennant 35,000 francs, elle a même créé des ducs qui marchent de pair avec la haute noblesse du royaume. Mais les impôts sont libres: quand la commune a besoin d'argent, le tambour de l'armée assemble les citoyens et ceux qui ont bonne volonté sont invités à déposer leur offrande dans la caisse de l'État. Paye qui veut, et quand la caisse est pleine, on refuse les dons! D'ailleurs la république, toute libre qu'elle est, reçoit une subvention de l'Italie et se réclame de la protection spéciale du roi. Elle enferme ses condamnés dans une prison italienne, fait imprimer ses actes officiels en Italie et paye un homme de loi italien pour tenir ses audiences de justice dans le prétoire de la république. Il ne se trouve pas d'imprimerie dans le petit État: le conseil-prince a repoussé l'invention moderne, que des voisins, les Romagnols, eussent été fort heureux de faire fonctionner à leur profit; il a craint que les livres politiques publiés sur son territoire ne portassent ombrage au royaume dans lequel il est enclavé. C'est à Saint-Marin que Borghesi, le fondateur de la science épigraphique, avait son admirable collection, si importante pour l'étude de l'administration romaine.

[Note 100: République de Saint-Marin: Superficie, 57 kilom. carrés. Population, en 1869: 7,300 hab. Population kilométrique, 128.]

VI

L'ITALIE MÉRIDIONALE, PROVINCES NAPOLITAINES.

De tous les États qui se sont groupés pour former l'Italie une, le royaume de Naples, même sans compter les Abruzzos et la Sicile comme en faisant partie, est celui qui occupe l'espace le plus considérable, mais non celui qui a le plus d'importance par le chiffre de sa population et l'industrie[101]. Le Napolitain comprend toute la moitié méridionale de la Péninsule et développe son littoral échancré de golfes et de baies sur plus de 1,600 kilomètres. Ce fut jadis, sous le nom de Grande Grèce, la partie la mieux connue de l'Italie; de nos jours, au contraire, c'est dans le Napolitain que se trouvent les districts les plus ignorés, et l'on pourrait y faire encore des voyages de découverte comme dans les pays d'Afrique.

[Note 101: Napolitain, moins les Abruzzes: Superficie, 72,524 kil. car. Population, 6,251,750 hab. Population kilométrique, 86 hab.]

Au sud des massifs divergents des Abruzzes et de la Sabine, les Apennins, devenus très-irréguliers dans leur allure, ne peuvent guère être considérés comme une véritable chaîne: ce sont des groupes distincts reliés les uns aux autres par des chaînons transversaux ou par des seuils de hautes terres. Un premier massif, que la profonde vallée du Sangro, tributaire de l'Adriatique, sépare des Abruzzes, élève la crête aiguë de la Meta au-dessus de la zone des bois. Plus au sud, de l'autre côté de la vallée d'Isernia, où naît le Volturne, se groupent les montagnes du Matese, enfermant dans un de leurs cirques le beau lac du même nom, que domine le Miletto, dernier boulevard de l'indépendance des Samnites. Plus loin, vers Bénévent et Avelfino, s'élèvent d'autres sommets, moins hauts, mais non moins escarpés et d'un aspect non moins superbe: ce sont aussi des monts aux défilés sauvages où, pendant les anciennes guerres, se livra mainte bataille sanglante. Sur la route de Naples à Bénévent, on reconnaît encore entre deux gorges le bassin des «Fourches caudines», où les Romains, pris comme dans un filet, durent s'humilier devant les Samnites et faire des promesses qui ne furent point tenues: la voie Caudarola et le village dit Forchia d'Arpaia, rappellent le mémorable événement. Cette région montagneuse, à laquelle on pourrait laisser le nom de ses anciens habitants, les maîtres de l'Italie méridionale, est terminée au sud par une chaîne transversale dont la crête, inégale et coupée de profondes entailles, se dirige de l'est à l'ouest et va finir entre les deux golfes de Naples et de Salerne, par le cap Campanella, l'ancien promontoire de Minerve. La belle île de Capri, aux abruptes falaises calcaires où pénètre la mer d'azur, appartient également à cette rangée transversale des monts samnites.

Du côté de l'orient, les divers massifs napolitains, d'origine crétacée, comme presque tous les Apennins méridionaux, et connus, en général, sous le nom de Murgie, s'abaissent en pente douce et de leurs dernières déclivités vont disparaître sous les «tables» (tavoliere) argileuses que déposèrent les eaux marines à l'époque pliocène. Ces tables de la Pouille, de faible élévation, sont peut-être, dans toutes les parties où elles n'ont pas été reconquises à l'agriculture, les terres les moins fertiles et les plus tristes à voir de toute la péninsule italienne: les lits profonds où coulent les minces filets d'eau des rivières du versant adriatique découpent ces plaines en terrasses parallèles; toute la population s'est réunie dans les villes à l'issue des vallées, sur les monticules faciles à défendre ou sur les grandes routes; et la campagne est une immense solitude, parcourue seulement des bergers nomades. On ne voit pas même un buisson dans ces grandes plaines; les plantes les plus élevées sont une espèce de fenouil dont les haies touffues marquent les limites entre les pâturages. Des masures, semblables à des tombeaux ou à de simples amas de pierres, s'élèvent çà et là au milieu de la plaine. Mais les vieux us féodaux qui s'opposaient à la culture de ces contrées et qui forçaient les habitants de la montagne à maintenir au milieu de leurs champs de larges chemins ou tratturi pour le passage des brebis, ont heureusement pris fin, et l'aspect des «tables» change d'année en année.

Les tavoliere séparent complétement du système des Apennins le massif péninsulaire du Monte Gargano, qui forme ce que l'on est convenu d'appeler «l'éperon» de la «botte» italienne. Quelques forêts de hêtres et de pins, qui fournissent le meilleur goudron de toute l'Italie, des fourrés de caroubiers, d'arbousiers et de plantes diverses dont les abeilles transforment les fleurs en un miel exquis, revêtent encore les pentes septentrionales de ce massif isolé, aux ravins sauvages; mais le nom même de la plus haute cime, le Monte Calvo ou mont Chauve, témoigne de l'œuvre déplorable de déforestation qui s'est accomplie aussi dans cette région comme dans presque tout le reste de la Péninsule. Jadis des pirates sarrasins s'étaient installés dans le massif du Monte Gargano comme dans grande forteresse; l'espèce de fossé que forme la vallée du Candelaro, continuation de la ligne normale des côtes italiennes, les défendait à l'ouest.

Là ils purent longtemps braver les populations chrétiennes, quoique les sanctuaires érigés sur les escarpements du Gargano soient parmi les plus vénérés de la catholique Italie; des églises et des couvents y ont succédé aux anciens temples païens, et depuis les temps historiques le flot des pèlerins n'a cessé de s'y diriger: surtout l'église du mont Sant' Angelo, dont les pentes fort inclinées se dressent au nord de Manfredonia, est un lieu sacré par excellence. C'est qu'avant l'époque de la grande navigation les matelots qui venaient de quitter le sûr abri du golfe, ne se préparaient pas sans inquiétude à doubler la presqu'île du Gargano et à s'aventurer au milieu des îles bordées d'écueils qui la continuent au large vers la côte dalmate, Tremiti, Pianosa, Pelagosa.

L'ancien volcan du mont Vultur, au sud de la vallée de l'Ofanto, se dresse comme la borne méridionale des Apennins de Naples. Au delà, le sol s'abaisse graduellement et n'est plus qu'un plateau raviné d'où les eaux rayonnent en trois directions, à l'ouest par le Sele vers le golfe de Salerne, au sud-est vers le golfe de Tarente, au nord-est vers l'Adriatique. Loin de se bifurquer, comme on le représentait jadis sur les cartes, l'Apennin est même complétement interrompu par le seuil de Potenza, et la longue presqu'île qui forme le «talon» de l'Italie n'a pour toutes élévations que des terrasses aux contours indécis et des collines aux longues croupes monotones.

L'autre presqu'île, celle des Calabres, est, au contraire, montueuse et très-accidentée d'aspect. L'Apennin recommence au sud de Lagonegro et s'élève en brusques escarpements jusqu'au-dessus de la zone des bois. Le mont Pollino, d'où l'on domine à la fois les deux mers d'Ionie et d'Éolie, est plus haut que le Matese et que toutes les autres cimes du Napolitain; le groupe dont il occupe le centre barre la presqu'île dans toute sa largeur, d'une mer à l'autre mer, et se prolonge au bord des eaux occidentales en un mur de rochers plus abrupts encore que ceux de la Ligurie et beaucoup plus inaccessibles à cause du manque complet de routes. Au sud, il s'ouvre en de beaux vallons boisés où les habitants vont recueillir sur le trone des frênes la manne médicinale qui s'expédie ensuite dans tous les pays du monde. La profonde vallée du Crati limite au sud et à l'est ce premier massif et le sépare d'un deuxième, moins élevé, mais à la base plus étendue: c'est la Sila, dont les rochers de granit et de schistes, d'origine beaucoup plus ancienne que les Apennins, ont encore gardé la parure et, l'on pourrait dire, l'horreur de leurs grandes forêts de pins et de sapins, hantées par les bandits. Jadis ces forêts, qui valurent aux montagnes le nom de «Pays de la Résine», fournirent aux Hellènes de la Grande Grèce, puis aux Romains, le bois nécessaire à la construction de leurs flottes, et maintenant encore les chantiers de construction de l'Italie y prennent un grand nombre de leurs madriers. Des pâtres, que l'on dit être en partie les descendants des Sarrasins qui occupèrent autrefois la contrée, mènent leurs troupeaux pendant la belle saison dans les clairières de ces forêts.

Au sud du groupe isolé de la Sila s'arrondit le large golfe de Squillace, au devant duquel la mer Tyrrhénienne projette une autre baie semi-circulaire, celle de Santa Eufemia. Il ne reste plus entre les deux mers qu'un isthme étroit, occupé par de petits plateaux disposés en degrés et entourés d'anciennes plages qui marquent les reculs successifs de la mer; mais au delà de ce seuil, où des souverains ont eu l'idée, non suivie d'effet, de faire creuser un canal maritime, s'élève un troisième massif, au noyau de roches cristallines, bien nommé l'Aspromonte. Énorme croupe à peine découpée en sommets distincts, mais rayée sur tout son pourtour de ravins rougeâtres où de furieux torrents roulent en hiver, «l'âpre montagne,» encore revêtue de ses bois, étale largement dans la mer Ionienne ses promontoires panachés de palmiers et disparaît enfin sous les flots, à la pointe désignée par les marins sous le nom de «Partage des vents[102]» (Spartivento).

[Note 102: Altitudes des Apennins de Naples:

Meta 2,245 met. Monte Miletto (Matese) 2,047 » » Calvo (Gargano) 1,570 » » Sant' Angelo (cap Campanella) 1,470 » Capri (Monte Solara) 597 » Monte Pollino 2,334 » La Sila 1,787 » Aspromonte 1,909 » ]

Mais, outre les divers massifs plus ou moins isolés que l'on peut considérer comme faisant partie du système des Apennins, le pays de Naples a, comme les provinces romaines, ses montagnes volcaniques. Elles forment deux rangées irrégulières, l'une sur le continent, l'autre dans la mer Tyrrhénienne, et se rattachent peut-être souterrainement par un foyer caché aux volcans des îles Lipari et au mont Etna. L'une de ces montagnes est le Vésuve, la bouche de laves la plus fameuse du monde entier, non qu'elle soit la plus active ou qu'elle s'élève le plus haut dans la zone des nuages, mais son histoire est celle de tout un peuple qui vit au milieu de ses laves; nul volcan n'a été mieux étudié: grâce à la proximité immédiate de Naples, c'est une sorte de laboratoire de géologie fonctionnant sous les yeux de l'Europe.

A peine, en sortant du défilé de Gaëte, a-t-on pénétré dans le paradis de la Terre de Labour, que l'on voit un premier volcan, la Rocca Monfina, se dresser entre deux massifs calcaires, dont l'un est le Massico, aux vins exquis célébrés par Horace, le poëte gourmet. Depuis les temps préhistoriques le volcan repose, ou du moins on ne possède aucun récit authentique de ses fureurs; un village, qui a succédé à une place forte des anciens Auronces, adversaires des Romains, s'est niché avec confiance dans la riche verdure de son cratère ébréché, quoique l'aspect extérieur de la montagne soit encore en maints endroits aussi formidable qu'au lendemain d'une éruption. La principale bouche des laves, entourant un dôme de trachyte, le mont Santa Croce, qui s'élève à près de 1,000 mètres, est l'une des plus vastes de l'Italie: elle n'a pas moins de 4,600 mètres de large; deux autres cratères s'ouvrent dans le voisinage et plusieurs cônes parasites d'éruption, hérissant les pentes extérieures de la montagne, font comme une sorte de cour à la coupole centrale. Le sol de la Campanie est formé jusqu'à une profondeur inconnue des cendres rejetées jadis du cratère de Rocca Monfina, et qui se sont déposées, soit à l'air libre, soit au fond de baies émergées depuis. Dans la région méridionale de la Terre de Labour, ces tufs renferment un grand nombre de coquillages en tout pareils à ceux de la mer voisine. Toute cette région a donc été récemment soulevée.

Les collines qui s'élèvent au sud de la merveilleuse campagne n'ont pas la majesté de la Rocca Monfina, mais leur voisinage du bord de la mer et les remarquables phénomènes qui s'y sont accomplis les ont rendues bien autrement célèbres; dès l'antiquité la plus reculée, elles ont été considérées comme une des grandes curiosités de la Terre. Vus de la position dominatrice de la colline des Camaldules, au-dessus de Naples, les «champs Phlégréens», embellis d'ailleurs par la verdure et le voisinage des eaux marines, ne nous paraissent point une région d'horreurs, depuis que nous connaissons des régions du monde incomparablement plus ravagées par les laves et qui par leurs explosions ont causé des désastres beaucoup plus effrayants. Les volcans de Java, des îles Sandwich, de l'Amérique centrale, de la Cordillère andine, ont porté tort dans notre imagination aux pustules du golfe de Baïa; mais les phénomènes si divers de cette petite région volcanique durent frapper singulièrement l'esprit de nos premiers ancêtres gréco-romains. Leur intelligence, si ouverte pourtant, ne pouvait comprendre ces merveilles: aussi ne manqua-t-elle pas de les attribuer à des dieux: là était pour eux le seuil du monde souterrain. Cette terre qui frémit, ces flammes sortant d'un foyer caché, ces ouvertures béantes en communication avec des cavernes inconnues, ces lacs qui se vident et s'emplissent soudain, ces antres vomissant des gaz mortels, tout cela entra pour une forte part dans leur mythologie et dans leur poétique, et c'est encore là que, malgré nous, se trouve l'origine d'une multitude de nos images, de nos comparaisons et de nos idées. Du temps de Strabon, les bords du golfe de Baïa étaient devenus le rendez-vous des voluptueux, et tous les promontoires, toutes les collines des environs portaient de somptueuses villas; la contrée tout entière était le plus charmant des jardins, embelli par la vue la plus admirable de la mer et des îles; mais on se racontait encore des choses terribles sur le monde de cavernes et de flammes caché dans les profondeurs. Un oracle redoutable y siégeait, entouré d'un peuple de mineurs, les mythiques Cimmériens, auxquels devaient s'adresser les étrangers qui voulaient consulter les dieux: ces populations de troglodytes étaient tenues de ne jamais voir le soleil et ne quittaient leurs souterrains que pendant la nuit. On disait aussi que les champs Phlégréens avaient été le théâtre de grandes luttes entre les géants; peut-être était-ce un souvenir des batailles qui s'étaient livrées pour la possession des terres fertiles de la Campanie. Au moyen âge, Pouzzoles était considéré par les fidèles comme le lieu par lequel Jésus-Christ était descendu aux enfers.

Les cratères qui servirent de vomitoires à ce foyer ou «pyriphlégéton» des anciens sont au nombre d'une vingtaine, si l'on compte seulement ceux dont les bords, entiers ou ébréchés, sont encore nettement reconnaissables; mais il en est aussi plusieurs qui se sont mutuellement oblitérés en s'enclavant les uns dans les autres, en croisant ou en superposant leurs murailles. Vu de haut, et sans la végétation qui l'embellit, l'ensemble du paysage prendrait un aspect analogue à celui de la surface lunaire, parsemée d'entonnoirs inégaux. Naples même est bâtie dans un cratère aux contours indécis, rendus plus vagues encore par les édifices qui s'élèvent en amphithéâtre sur les pentes; mais à l'ouest se groupent plusieurs cuvettes volcaniques mieux dessinées, dont l'une s'appuie extérieurement sur un long promontoire de tuf, où s'élève le prétendu tombeau de Virgile. Dès qu'on a dépassé le tunnel du Pausilippe, l'une des anciennes «merveilles du monde», on se trouve dans la région des champs Phlégréens proprement dits. A gauche, la petite île de Nisita ou Nisida, au profond cratère ouvrant aux eaux du large l'échancrure du Porto Pavone, dresse son cône régulier comme la borne extérieure de cet amas de volcans.

Le plus vaste de tous, et celui qui a le plus gardé de son activité d'autrefois, est le bassin de la Solfatare, le Forum Vulcani des anciens. Sa dernière grande éruption date de 1198, mais il continue d'exhaler en quantité des vapeurs d'hydrogène sulfuré et de décomposer ses roches sous l'action des gaz: la nuit, un vague reflet rougeâtre s'échappe d'une centaine de petites ouvertures où s'élaborent le soufre et les sulfates, et quand on se promène sur le sol du cratère, on entend résonner ses pas sur le sol poreux, percé d'innombrables vésicules. Immédiatement au nord s'ouvre une autre coupe volcanique emplie de la verdure des grands bois et d'eaux, qui la reflètent: c'est le parc d'Astroni, dont les talus circulaires sont tellement abrupts à l'intérieur, qu'ils forment une barrière suffisante pour enclore les sangliers et les chevreuils; la seule entrée de l'enceinte est une brèche artificielle. Un autre cratère moins régulier enferme les eaux, étendues, profondes, et parfois bouillantes, du lac d'Agnano, que l'on croit s'être formé au moyen âge. Dans les environs jaillit, de la fameuse «grotte du Chien», une source d'acide carbonique visitée par la foule des étrangers. D'autres jets de gaz et d'eau sulfureuse s'élancent de tous les terrains des environs, et c'est à eux que Pouzzoles devrait son appellation, si la véritable signification du mot est celle de «Ville puante». Par contre, la ville a donné son nom à la terre de pouzzolane, lave désagrégée par les eaux qui fournit un excellent mortier et qui servit dans l'antiquité à construire des amphithéâtres, des temples, des villas, des môles et des bassins. On voit encore à Pouzzoles quelques restes de la jetée à laquelle se rattachait le fameux pont de Baïa, construit en travers du golfe par Caligula.

Les rivages de la baie de Pouzzoles ont fréquemment changé de niveau. Les trois colonnes d'un temple de Neptune, dit de Sérapis, en sont une preuve bien connue. Après l'époque romaine, peut-être lors de quelque éruption non mentionnée dans l'histoire, l'édifice s'affaissa dans les eaux avec la berge qui le portait; ses colonnes durent baigner dans la mer pendant de longues années ou même pendant des siècles, car jusqu'à la hauteur d'environ six mètres et demi, on voit sur les fûts de marbre les enveloppes des serpules et les innombrables trous creusés par les pholades. A une autre époque, sur laquelle les chroniques restent également muettes, le temple surgit de nouveau, avec assez de régularité dans son mouvement d'élévation pour que la colonnade restât partiellement debout. Tout porte à croire que cette émersion eut lieu en 1538, lorsque la «Montagne Nouvelle» (Monte Nuovo) fut rejetée par l'officine intérieure des laves et des cendres. En quatre jours l'énorme cône, haut de 130 mètres et d'un pourtour de plusieurs kilomètres, jaillit de la plaine basse qui continuait le golfe vers le nord; le village de Tripergola fut enseveli sous les cendres; toute une plage, dite la Starza, se forma au pied de la falaise de l'ancien littoral, et deux nappes d'eau qui s'étendent à l'ouest du Monte Nuovo cessèrent de communiquer avec la mer et prirent une autre forme.

Un de ces lacs, le plus rapproché du golfe, était ce fameux Lucrin, tant apprécié des gourmets de Rome à cause de ses huîtres; une simple flèche de sable, percée d'un «grau» naturel où passaient les petites embarcations, le séparait de la mer: cette plage était, suivant la tradition, une digue élevée par Hercule, lorsqu'il revenait d'Ibérie, chassant devant lui les troupeaux de Géryon. L'autre lac, qu'un détroit unissait alors au Lucrin, est l'Averne, dont Virgile, se conformant aux vieilles légendes, avait fait l'entrée des enfers. Ses eaux, claires, poissonneuses et profondes d'environ 120 mètres emplissent un ancien cratère qui n'a plus rien de bien effrayant et n'émet plus de gaz mortels: en dépit de l'étymologie de son nom, les oiseaux volent sans danger au-dessus du lac et se reposent sur les bords. Pourtant les vieux souvenirs classiques de l'enfer païen hantent encore les alentours du cratère lacustre; une nappe marécageuse du bord de la Méditerranée, le lac Fusaro, est devenue l'Achéron des ciceroni; à côté se trouve l'antre de Cerbère; le Cocyte est le ruisseau paresseux de l'Acqua Morta qui s'écoule de l'étang dans la mer; le lac Lucrin, ou plutôt une source qui s'y déverse, est le Styx; une grotte artificielle, reste d'une route souterraine que les anciens avaient creusée, du lac Averne à la mer, est devenue la grotte de la Sibylle. Les habitants de Cumes, l'antique cité de fondation chalcidique dont on voit encore quelques débris au bord de la Méditerranée, entre le lac de Patria et celui de Fusaro, avaient apporté les mythes de l'Hellade dans leur nouvelle patrie, et la poésie, qui s'en est emparée, continue de les faire vivre jusqu'à nos jours.

Pour contraster avec le Tartare, il faut des Champs Élysées, et l'on donne, en effet, ce nom à une partie de la péninsule de Baïa dont les voluptueux Romains avaient fait le séjour le plus enchanteur de l'univers: tous les grands y possédaient leur villa; Marius, Pompée, César, Auguste, Tibère, Claude, Agrippine, Néron, y résidèrent et leurs palais furent le théâtre de mainte effroyable tragédie. Actuellement il ne reste de tous ces édifices que des ruines à demi écroulées dans les flots. La nature a repris le dessus et les seules curiosités de la péninsule, avec les huîtrières du lac Fusaro, sont les collines de tuf et les cratères. Le cap terminal, le célèbre promontoire de Misène, est un de ces anciens volcans, et jadis faisait partie d'un groupe d'éruption beaucoup plus considérable qui comprenait aussi la charmante petite île de Procida, séparée de la côte par un canal de moins de dix-huit mètres de profondeur. La vue que l'on contemple du cap Misène est une des plus vantées de la planète: de là on voit dans son entier cet admirable golfe de Naples, «morceau du ciel tombé sur la terre.» Ischia la joyeuse, la formidable Capri, le promontoire de Sorrente, bleui par l'éloignement, le Vésuve à la double enceinte, le collier de villes blanches qui entoure le golfe, les maisons de Naples qui ruissellent sur les pentes, les fécondes plaines de la Campanie, se déroulent dans le cadre merveilleux formé par la mer et l'Apennin.

L'île de Procida réunit le massif des champs Phlégréens à la chaîne des volcans insulaires qui se développe au large du golfe de Gaëte. La plus importante de ces îles est Ischia, presque rivale du Vésuve par la hauteur apparente de son volcan, l'Epomeo. Celui-ci, qu'entourent dix ou douze cônes parasites, s'est ouvert latéralement plusieurs fois pendant l'époque historique. Une grande éruption de la montagne eut lieu en 1302, et la crevasse vomit alors des laves tellement compactes, que jusqu'à présent elles se sont refusées à porter toute végétation. On a remarqué que le Vésuve se trouvait alors dans une période de repos, deux fois séculaire; mais comme s'il y avait alternance dans les foyers d'activité, l'Epomeo est redevenu tranquille depuis que le Vésuve a repris le jeu de ses explosions; de même, lorsque le Monte Nuovo jaillit du sol, le grand volcan de Naples rentra dans une période de sommeil qui dura cent trente années. Quoi qu'il en soit de cette alternance présumée dans le mouvement des laves souterraines, l'île d'Ischia repose depuis cinq siècles et demi; elle n'a plus d'autre issue pour le dégagement des gaz élaborés dans ses profondeurs que ses trente ou quarante sources thermales, qui contribuent, avec l'air pur et la beauté de l'île, à augmenter chaque année le flot des visiteurs.

Il est certain, qu'à une époque géologique moderne la masse insulaire a été soulevée, puisque ses laves trachytiques reposent en maints endroits sur des argiles et des marnes contenant des coquillages semblables à ceux qui vivent encore dans la Méditerranée: des phénomènes analogues ont eu lieu sur les plages de Pouzzoles et de Sorrente, mais le mouvement d'élévation paraît avoir été beaucoup plus considérable dans l'île d'Ischia, car on y a reconnu les restes de coquilles récentes jusqu'à 600 mètres de hauteur. Jadis accrue par l'exhaussement du sol marin, Ischia diminue maintenant, par suite du travail d'érosion que font les vagues à la base de ses promontoires de tuf. Il en est de même pour les autres îles volcaniques dont la rangée se prolonge au nord-ouest. Ventotiene, l'ancienne Pandataria, qui fut un lieu d'exil pour les princesses romaines, est un âpre rocher de trachyte ne gardant plus qu'une sorte de chapeau de scories et de cendres; tout le reste a été balayé par les eaux, et les deux îles de Ventotiene et de San Stefano, jadis parties d'un même volcan, sont devenues deux terres distinctes. Ponza, autre lieu de bannissement du temps des Romains, était également avec les deux îles voisines, Palmarola et Zannone, le fragment d'une enceinte de volcan démoli depuis par les vagues. Mais ce volcan s'appuyait sur des masses calcaires comme celles du continent voisin, car l'extrémité orientale de Zannone se compose d'une roche jurassique absolument semblable à celle du Monte Circello, qui se dresse en face sur la côte romaine.

Le Vésuve, la montagne à la fois chérie et redoutée des Napolitains, fut aussi, aux temps préhistoriques, un volcan insulaire; des coquillages marins mêlés au tuf du Monte Somma prouvent que cette partie du volcan était jadis immergée, et du côté du continent la montagne est encore entourée de plaines basses qui prolongent la mer des eaux par leur mer de verdure. On sait comment la paisible montagne, couverte jadis des plus riches cultures jusque dans le voisinage du sommet noirci, révéla par une explosion soudaine la force terrible qui sommeillait dans ses profondeurs. Il y a dix-huit siècles bientôt que le dôme de la Somma, brusquement soulevé, fut réduit en poudre et projeté dans l'espace. Le nuage de cendres lancé dans les airs cacha toute la contrée sous d'immenses ténèbres; jusqu'à Rome le soleil en fut obscurci, et l'on crut que la grande nuit de la Terre allait commencer. Quand la lumière reparut vaguement dans le ciel roux, tout était méconnaissable; la montagne avait perdu sa forme; toutes les cultures avaient disparu sous la couche de débris, et des villes entières étaient ensevelies avec ceux des habitants qui n'avaient pu s'enfuir: on ne les a retrouvées que de nos jours.

Depuis le terrible événement, le Vésuve a fréquemment vomi des laves et des cendres; il est même arrivé, en 472, que ses poussières d'éruption ont été transportées par le vent jusqu'à Constantinople, à la distance de 1,160 kilomètres. Jamais on n'a constaté de périodicité dans ces divers paroxysmes; le Vésuve s'est parfois reposé assez longtemps pour que des forêts aient pu naître et grandir aux abords mêmes du cratère; mais depuis la fin du dix-septième siècle les éruptions sont devenues plus nombreuses: il ne se passe guère de décade qu'il n'y en ait une ou deux. Chacune d'elles modifie le profil de la montagne: tantôt le grand cône terminal a la forme la plus régulière, tantôt il est découpé par des brèches en deux ou trois pyramides distinctes; suivant les époques, il est percé d'un simple cratère, au fond duquel bouillonnent les laves, ou bien parsemé de lacs ou de pustules d'éruption, ou muni d'un puissant vomitoire dont les rebords s'emboîtent les uns dans les autres ou se croisent diversement. La hauteur du mont ne change pas moins que sa forme, et les mesures les plus précises indiquent, d'éruption en éruption, des altitudes différentes, quoique toutes probablement inférieures à celle qu'avait la Somma avant la grande explosion de 79; le fragment ruiné de l'enceinte qui se développe en croissant autour de l'ancien cratère dit Atrio del Cavallo fait supposer que la masse du volcan était beaucoup plus considérable autrefois. Toutes ces grandes révolutions sont accompagnées de changements intimes dans la composition des laves et dans la nature des gaz. Grâce au voisinage de Naples, toutes ces diverses phases de l'activité volcanique sont connues désormais. Les Annales du Vésuve, où ces phénomènes sont décrits en détail, sont assez riches déjà pour servir à l'histoire comparée de tous les volcans, et un observatoire, que l'on a bâti sur les pentes du cône et que les laves ont parfois entouré de leurs vagues de feu, permet aux savants d'étudier les éruptions à leur source même.

Le Vésuve, comme tous les autres volcans, a son entourage d'eaux thermales et de vapeurs jaillissantes; mais il n'est point accompagné de cônes secondaires. Il faut aller jusqu'au centre, et même sur le versant oriental de la Péninsule, pour trouver un autre volcan: c'est le mont Vultur. Cette masse isolée et régulièrement conique est plus considérable que le Vésuve lui-même: elle le dépasse en hauteur de cime et en diamètre de base; mais il ne paraît pas que des éruptions y aient eu lieu depuis les temps historiques; le grand cratère, ouvert sur le flanc septentrional de la montagne, n'émet plus que de légers souffles d'acide carbonique, au bord de deux lacs emplissant le fond de l'entonnoir. Le mont Vultur s'élève sur le prolongement d'une ligne tirée d'Ischia au Vésuve, et c'est précisément sur la même ligne, et à moitié chemin des deux grandes montagnes, le Vésuve et le Vultur, que se trouve la source d'acide carbonique la plus abondante de l'Italie; elle jaillit du petit lac ou plutôt de la mare d'Ansanto ou du «Manque d'air», ainsi nommée à cause de ses gaz irrespirables. Le jet d'acide s'échappe d'une fente du sol avec un bruit strident, semblable à celui d'une cheminée de forge. Tout autour, la terre est couverte de débris d'insectes qui ont péri soudain en pénétrant dans la zone d'air mortel. Au bord du lac, les Romains avaient élevé un temple à «Junon Méphitique[103]».

[Note 103: Altitudes des volcans du Napolitain:

Vésuve............... 1,250 mètres. Epomeo............... 768 » Vultur............... 1,328 » Monte Nuovo.......... 134 » Camaldules........... 158 » Rocca Monfina........ 1,006 » ]

Tout effroyables qu'ils soient, les désastres causés dans l'Italie méridionale par les éruptions de laves et les explosions de cendres sont moindres que les malheurs produits par les tremblements de terre. Quelques-unes de ces fatales secousses ont évidemment le mouvement intérieur des laves pour cause immédiate: ainsi, quand le Vésuve s'agite, Torre del Greco et les autres villes situées à la base du mont sont doublement menacées: elles risquent à la fois d'être rasées par les laves ou bien ensevelies par les cendres et d'être renversées par les trépidations du sol. Mais, outre ces tremblements volcaniques, la Basilicate et les Calabres, c'est-à-dire les provinces comprises entre les deux foyers du Vésuve et de l'Etna, ont éprouvé maintes fois des ébranlements terribles dont l'origine est encore inconnue. Sur un millier de tremblements de terre observés pendant les trois derniers siècles dans l'Italie méridionale, la plupart ont été ressentis dans cette région, et quelques-uns ont exercé une force de destruction dont les résultats épouvantent.

Le grand désastre le plus récent, celui de décembre 1857, coûta la vie à plus de 10,000 personnes, à Potenza et dans les environs; mais le plus terrible de ces ébranlements raconté par l'histoire fut celui de 1783, qui secoua la pointe extrême de la péninsule des Calabres. Le premier choc, dont le point initial se trouvait à peu près au-dessous de la ville d'Oppido, dans le massif de l'Aspromonte, ne dura que cent secondes, et ce court espace de temps suffit pour renverser 109 villes et villages, contenant une population de 166,000 personnes, dont 32,000 restèrent écrasées sous les débris. La disposition des terrains de la contrée fut pour beaucoup dans ce désastre. En effet, les talus ravinés qui s'appuient sur les flancs des montagnes granitiques de la Calabre Ultérieure sont composés de formations tertiaires, sables, marnes et argiles. En passant à travers la roche, douée d'une certaine élasticité, quoique fort dure, les secousses se propageaient régulièrement sans brusques soubresauts; mais, arrivées aux terrains meubles, elles se retardaient soudain; le mouvement se troublait, changeait de direction, et de grands éboulis se produisaient; marnes et sables s'écroulaient en entraînant avec eux les cultures et les édifices de la surface; comme dans la plaine de San Salvador, en Amérique, des secousses relativement faibles déterminaient ainsi d'effroyables écroulements. Telle est la cause de ces lézardes bizarres, de ces étranges déchirures du sol qui firent l'étonnement des savants et que reproduisent à l'envi, d'après les figures de l'époque, tous les ouvrages de géologie. En certains endroits, la terre était étoilée de fissures comme une vitre brisée; ailleurs des fentes s'étaient ouvertes à perte de vue dans les profondeurs; des ruisseaux s'étaient engouffrés et plus loin reparaissaient en lacs; des marnes délayées avaient coulé sur les pentes comme des fleuves de lave, noyant les maisons et recouvrant les cultures d'une couche infertile. Les ruines, les changements de niveau, les crevasses béantes rendaient plusieurs sites presque méconnaissables. Aux désastres causés par tous ces écroulements s'ajoutèrent les maux occasionnés par les tremblements de mer. Une grande partie de la population de Scilla, craignant de rester sur le rivage vibrant, s'était réfugiée sur une flottille de barques; mais une énorme masse de terre, se détachant d'une montagne voisine, s'éboula dans les eaux, et la vague d'ébranlement vint se heurter sur les rives avec les débris des embarcations rompues. Puis vinrent la famine, causée par le manque de vivres, et le typhus, conséquence ordinaire de tous les autres fléaux.

S'il est encore impossible de prévoir les tremblements de terre et de se prémunir contre eux autrement que par une construction plus intelligente des maisons, il est du moins une cause de misère et de dépopulation que les habitants du Napolitain peuvent écarter, puisque leurs ancêtres y avaient réussi. Du temps des Grecs, les marais du littoral étaient certainement beaucoup moins nombreux qu'ils ne le sont de nos jours; les guerres et le retour des populations vers la barbarie ont détérioré le régime des eaux et, par conséquent, le climat lui-même. Baïa, le lieu salubre par excellence, la ville de campagne des voluptueux Romains, est devenue le séjour de la malaria. De même, l'ancienne Sybaris, la ville du luxe et du plaisir, est remplacée par les mares de la plaine Fiévreuse (Febbrosa), «terre pourrie qui mange plus d'hommes qu'elle ne peut en nourrir.» Les miasmes paludéens, tel est le fléau qui, avec la misère et l'ignorance, décime encore les habitants de la Pouille, de la Basilicate, des Calabres. Certaines maladies asiatiques, l'éléphantiasis, la lèpre même, font aussi leurs ravages parmi ces populations, que la fertilité du sol et l'excellence du climat naturel semblaient destiner à une grande prospérité.

En effet, les contrées napolitaines, bien nommées Sicile continentale, depuis les temps de la domination normande, qui fonda le royaume des Deux-Siciles, sont une région favorisée. Le versant occidental surtout, baigné par une quantité suffisante de pluies annuelles, pourrait devenir un immense jardin, comme le sont déjà quelques-unes de ses plages, à Sorrente, à Salerne, à Reggio. La température moyenne de Naples est semi-tropicale; en hiver, le thermomètre n'est pas même inférieur d'un degré à la hauteur qu'il offre à Paris pour la moyenne de toute l'année. La neige y tombe fort rarement et ne se montre pendant quelques semaines ou quelques mois que sur les croupes des montagnes[104]. Dans les jardins et les vergers du bord de la mer, la végétation est d'une richesse toute méridionale: les orangers et les citronniers, chargés des plus beaux fruits, y poussent en grands arbres; les dattiers, se groupant en bouquets, y déploient leurs éventails de feuilles, et parfois, à Reggio notamment, ils ont mûri leurs fruits; l'agave américaine y dresse ses hauts candélabres; la canne à sucre, le cotonnier et d'autres plantes industrielles, qui dans le reste de l'Europe se hasardent à peine en dehors des serres, vivent ici dans les champs en pleine liberté. Quant à l'olivier, l'arbre par excellence des plages de la Méditerranée, c'est dans les Calabres qu'il faut en parcourir les admirables forêts, non moins ombreuses que celles de nos hêtres. Même la roche à peine saupoudrée de terre végétale et sans humidité apparente est d'une grande fertilité; maint promontoire aux falaises verticales porte sur ses terrasses de culture des vignobles et des vergers aux excellents produits. Avec la Sicile, l'Andalousie, certains districts de la Grèce et de l'Asie Mineure, le Napolitain est vraiment l'idéal de la zone chaude tempérée; seulement quelques steppes du versant adriatique, et les hautes vallées des Apennins, qui rappellent le centre de l'Europe, contrastent avec la magnificence de végétation du littoral.

[Note 104: Climat du Napolitain:

Température Extrême Extrême Pluies moyenne. de chaud. de froid. annuelles. Naples 16°,7 40° -5° 0m 947 ]

Cet admirable pays est habité par une population d'origine très-diverse. Sans remonter jusqu'aux âges mythiques, on trouve les éléments les plus distincts parmi les peuples qui se sont entremêlés pour former les Napolitains actuels.

Il y a deux mille trois cents ans, les Samnites occupaient non-seulement les Apennins, mais encore toute la largeur de la Péninsule, d'une mer à l'autre mer. Plus nombreux que les Romains, maîtres d'un territoire plus étendu, ils seraient devenus les conquérants de l'Italie, s'ils avaient eu la cohésion, l'esprit d'organisation, la discipline qui faisaient la force de leurs adversaires; mais, divisés en cinq groupes distincts, parlant cinq dialectes italiques différents, ils ne possédaient pas une individualité nationale assez précise. Les Samnites de la montagne se disputaient avec leurs frères de la plaine; ceux qui avaient gardé la barbarie de leurs anciennes mœurs étaient en guerre ouverte avec les Samnites hellénisés qui vivaient dans le voisinage des cités grecques du littoral.

Tous les rivages méridionaux de la péninsule italique, depuis l'antique ville de Cumes, fondée, plus de mille ans avant notre ère, par les Cuméens de l'Asie Mineure, jusqu'à Sipuntum, dont il reste quelques ruines, au sud de la moderne Manfredonia, étaient bordés de villes grecques. Dans ces régions du midi de l'Italie, le fond de la population diffère beaucoup de celui des autres parties de la Péninsule. Tandis que les éléments celtiques, étrusques, latins dominent au nord du Monte Gargano, ce sont les Hellènes, les Pélasges et des races alliées qui semblent avoir eu la prépondérance dans les contrées du sud. Non-seulement les Grecs civilisés, Ioniens et Doriens, y avaient fondé assez de colonies pour en faire une «Grande Grèce», mais les indigènes eux-mêmes, les Iapygiens barbares, parlaient un idiome que l'on croit avoir été très-rapproché de la langue hellénique; peut-être l'hypothèse de Mommsen, qui voit en eux les descendants de tribus de même origine que les Albanais du littoral opposé de l'Adriatique, est-elle fondée; mais, en tout cas, ils étaient les parents des Grecs par la race, et cette parenté facilita la rapide hellénisation du peuple.

Plus tard, tous les méridionaux de l'Italie, descendants des Iapygiens et des Grecs, eurent à s'incliner devant la toute-puissance de Rome et à recevoir ses vétérans et ses colons, mais ils ne se latinisèrent point complétement. Eux qui avaient donné à Rome presque tous ses premiers auteurs et ses maîtres en poésie, Andronicus, Ennius, Nævius, ne se prêtèrent que difficilement à parler la langue des conquérants. Après la chute de l'empire romain, l'autorité des Césars de Constantinople, qui put se maintenir encore longtemps dans l'Italie méridionale, rendit au grec son rang d'idiome prépondérant, puis les patois romanisés reprirent peu à peu le dessus. Mais l'ignorance même et la barbarie dans laquelle retombèrent les habitants, des contrées à demi grecques ne leur permirent pas de se faire au nouveau milieu qui les entourait; ils conservèrent partiellement leur langue et leurs mœurs, et, de nos jours encore, plusieurs districts des provinces méridionales ne sont italiens qu'en apparence; on cite même huit villages de la Terre d'Otrante où l'on parle le dialecte hellénique du Péloponèse; mais les habitants du pays sont probablement les descendants de fugitifs du moyen âge. Ce n'est point sans raison que la mer de Tarente a toujours son nom de mer Ionienne. En gardant leurs sonores appellations grecques, Naples ou Napoli, Nicastro, Tarente, Gallipoli, Monopoli ont aussi gardé dans leur population bien des traits qui font penser aux temps de la Grande Grèce.

De toutes les cités du Napolitain, Reggio ou «la Ville du détroit» (de la Rupture) est, paraît-il, celle où l'usage du grec s'est conservé le plus longtemps; vers la fin du treizième siècle, les patriciens de la ville, qui se vantent tous d'être de pure race ionienne, parlaient encore, dit-on, la langue de leurs ancêtres. Dans plusieurs villages de l'intérieur, où ni le commerce, ni les invasions guerrières ne sont venus modifier les anciennes mœurs, le grec était naguère l'idiome du pays; des chants recueillis à Bova, bourgade située non loin de la pointe méridionale de l'Italie, sont en beau dialecte ionien, plus rapproché, dit-on, de la langue de Xénophon que le romaïque de la Grèce. Récemment encore, à Roccaforte del Greco, à Condofuri, à Cardeto, le grec était parlé par tous les paysans, et lorsqu'on les appelait devant les tribunaux comme témoins ou comme accusés, les magistrats devaient être assistés d'un interprète. Actuellement tous les jeunes gens parlent italien; la langue maternelle est oubliée, mais le type se conserve encore. A Cardeto, hommes et femmes, surtout celles-ci, sont d'une beauté remarquable: «ce sont toutes des Minerves,» dit un historien du pays. Leur principal métier, source de bien-être dans leur village, est de servir de nourrices aux enfants des bourgeois de Reggio. De même les femmes de Bagnara, entre Scilla et Palmi, sont d'une étonnante beauté, célébrée d'ailleurs par un proverbe italien; mais elles ont un type quelque peu farouche, où l'on croit discerner une trace d'origine arabe; leur visage n'a pas la noble placidité de la figure grecque.

On raconte que les femmes des villages encore helléniques des Calabres exécutent fréquemment une danse sacrée, qui dure pendant des heures et qui ressemble tout à fait à celle que l'on voit représentée sur les anciens vases; seulement elles dansent devant l'église et non plus devant les temples, et ce sont des prêtres qui bénissent leurs cérémonies. Lors des enterrements, des pleureuses accompagnent le mort en poussant des cris et recueillent précieusement leurs larmes dans des lacrymatoires. Ailleurs, notamment dans les environs de Tarente, les enfants consacrent leur chevelure aux mânes des parents défunts. Avec ces anciennes mœurs s'est également maintenue l'ancienne morale. La femme est encore considérée comme un être très-inférieur à l'homme; sa position n'a guère changé depuis deux mille ans dans cette partie de la Grande Grèce. Même à Reggio, les dames de la bourgeoisie et de la noblesse qui se conforment à la tradition restent dans le gynécée; elles ne vont point au théâtre, sortent rarement, et, quand elles se promènent, elles se font accompagner, non par leur mari, mais par des suivantes aux pieds nus.

Aux éléments samnites, iapygiens et grecs qui ont formé la grande masse de la population de l'Italie méridionale, il faut ajouter les Étrusques de la Campanie; les Sarrasins, qui s'établirent dans la presqu'île du Gargano et ceux dont on croit reconnaître les descendants, dans la Campanie, à la «marine» de Reggio, à Bagnara et dans plusieurs autres villes de la côte; les Lombards de Bénévent, qui parlaient encore leur langue il y a huit cents ans; les Normands, dont les fils seraient actuellement des pâtres de la montagne; enfin les Espagnols, que l'on retrouve en plusieurs villes du littoral, notamment à Barletta dans l'Apulie. De tous les étrangers domiciliés dans l'Italie méridionale, ceux qui ont fourni le contingent le plus considérable pendant les derniers siècles sont probablement les Albanais. Ils sont nombreux sur tout le versant oriental de la Péninsule, du promontoire de Gargano à l'extrémité des Calabres. Dès 1440, un de leurs clans s'était établi en Italie, mais la grande émigration se fit pendant la dernière moitié du quinzième siècle, après les héroïques luttes soutenues par le grand Scanderbeg; les Chkipétars vaincus n'avaient alors d'autre ressource que l'expatriation pour échapper au joug des Musulmans. Les rois de Naples, heureux d'accueillir dans leur armée de si vaillants soldats, concédèrent aux familles albanaises plusieurs villages ruinés et des terres incultes, qui sont maintenant parmi les mieux exploitées de l'Italie du Midi. Les descendants des Chkipétars, domiciliés pour la plupart dans la Basilicate et les Calabres, comptent au nombre des plus utiles citoyens de l'Italie; ils se sont mis à la tête du mouvement intellectuel dans l'ancien royaume de Naples, et lorsqu'il s'est agi de le délivrer des Bourbons, ils étaient parmi les premiers dans l'armée libératrice de Garibaldi. Un grand nombre d'Albanais se sont complétement italianisés, mais il s'en trouve encore plus de 80,000 qui n'ont oublié ni leur origine, ni leur langage.

Quelle que soit la part qu'il faille attribuer aux divers éléments ethniques dont se compose la population napolitaine, un fait est incontestable, c'est que la race est une des plus belles de l'Europe. Les Calabrais, les montagnards de Molise, les paysans de la Basilicate ont une taille si bien prise, un corps si merveilleusement d'aplomb, tant de souplesse dans les membres et d'agilité dans la démarche, qu'on ne songe point à leur reprocher leur petite taille, comparée à celle des hommes du Nord. On ne s'arrête pas non plus à ce que les traits de beaucoup de femmes napolitaines pourraient avoir d'irrégulier, tant elles ont une physionomie mobile et pleine d'expression. Les figures des enfants, avec leurs grands yeux noirs et leur bouche si fine et si bien formée, brillent de la plus vive intelligence, quoique souvent les vulgarités de la vie misérable à laquelle un trop grand nombre d'entre eux sont condamnés finissent par éteindre leur regard et avilir leur physionomie. Mais l'immense poids d'ignorance qui pèse sur la race n'empêche pas qu'elle ne soit admirablement douée. La contrée qui compte tant de grands hommes, depuis les temps presque mythiques de Pythagore, n'est inférieure à aucune autre par le génie naturel de sa population. Ses philosophes, ses historiens, ses légistes ont exercé une action puissante dans le mouvement de la pensée humaine, et le nombre des musiciens de premier ordre qu'elle a fourni au monde est relativement très-considérable. Il appartenait aux Napolitains de chanter la nature et la vie: est-il sur la terre des hommes plus favorisés par l'air qu'ils respirent, les campagnes et les eaux qui les entourent?

Et pourtant la majorité des habitants de l'Italie méridionale est encore, à bien des égards, au dernier rang parmi les Européens. Depuis l'époque des libres cités helléniques, analogue à celle qu'eurent à parcourir, dans un autre cycle de l'histoire, les républiques du nord de l'Italie, le pays ne s'est jamais appartenu: il n'a fait que changer de maîtres; tous les conquérants l'ont tour à tour dévasté avec violence ou méthodiquement opprimé. A l'exception d'Amalfi, aucune ville du Napolitain n'eut le bonheur de pouvoir s'administrer longtemps elle-même comme le faisaient tant de cités républicaines de l'Italie du Nord. La position géographique de la contrée qui fut la Grande Grèce la mettait tout particulièrement en danger: au centre même de la Méditerranée, elle se trouvait sur le chemin de tous les pirates et de tous les envahisseurs, Sarrasins ou Normands, Espagnols ou Français, et l'absence de toute cohésion naturelle entre les diverses régions du pays ne permettait pas aux populations de résister. Le midi de l'Italie n'a pas de grand bassin fluvial comme la Lombardie, la Toscane, l'Ombrie et Rome; il n'a pas de centre de gravité pour ainsi dire, et s'enfuit de toutes parts en versants distincts. Ce manque d'unité géographique enlevait à la contrée son individualité historique et la livrait d'avance à l'étranger.

Le régime politique sous lequel les populations napolitaines vivaient récemment encore était des plus humiliants: toute initiative devait s'y étouffer. «Mon peuple n'a pas besoin de penser!» écrivait le roi de Naples Ferdinand II. Une idée, une parole que la censure avait interdites, par peur ou par ignorance, étaient considérées comme des crimes et punies avec la plus grande sévérité. Nul autre droit que celui de la mendicité et de la dépravation morale! La science était obligée de se faire toute petite; l'histoire devait se réfugier dans les catacombes de l'archéologie; un reste de vie littéraire ne pouvait se maintenir que par sa corruption ou sa futilité; bien peu nombreux étaient les Napolitains qui parvenaient à force d'énergie, et sans recourir à l'expatriation, à prendre rang parmi les hommes illustres de l'Italie. Hors des grandes villes, les écoles étaient des établissements presque inconnus et partout surveillés par une police soupçonneuse. Les hommes qui savaient lire et écrire étaient mal vus et, pour ne pas être accusés d'appartenir à quelque société secrète, ils étaient obligés de se faire hypocrites. Les vieilles superstitions avaient gardé tout leur empire; la masse du peuple, encore iapygienne et grecque par ses pratiques dévotieuses, c'est-à-dire païenne, obéissait à de véritables hallucinations dans sa croyance au monde des esprits: à cet égard, elle valait les Morlaques de Dalmatie et les Albanais. On sait avec quelle fureur d'idolâtrie la population de Naples se précipite encore au-devant de la statue de saint Janvier et de quelles insultes elle l'accable quand il tarde trop à liquéfier son sang miraculeux. Il en est de même dans la plupart des autres villes du Napolitain: chacune d'elles a son patron adoré, ou plutôt son dieu; mais si le dieu ne protége pas son peuple, il est conspué comme un ennemi. Encore en 1858, des villageois des Calabres, irrités d'une longue sécheresse, emprisonnèrent leurs saints les plus vénérés. Vers la même époque, Barletta, dans la Pouille, eut le triste honneur d'être la dernière ville d'Europe à brûler des protestants, et de continuer ainsi la tradition de massacre léguée par les exterminateurs des Vaudois de la Calabre.

Tel est encore le fanatisme dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle[105]!

[Note 105: Proportion des fiancés qui n'ont pas su signer leur nom (1868):

Hommes. Femmes. Campanie, province la plus instruite du Napolitain 69 p. 100. 88 p. 100. Basilicate, province la moins instruite 85 » 96 » ]

Une des principales superstitions des Napolitains est relative au «mauvais œil». Le malheureux affligé d'un nez en bec de corbin et de grands yeux ronds est tenu pour un jeteur de sorts, un jettatore, et, tout honnête homme qu'il soit d'ailleurs, chacun l'évite comme un être fatal. Si, par mauvaise chance, on se trouve exposé à la funeste influence de son regard, il faut s'empresser de lui faire les cornes ou de lui opposer la puissance de quelque amulette, ayant la même forme que le fascinum des anciens; les gris-gris en corail surtout ont un grand pouvoir, et nombre de ceux qui prétendent ne pas croire à leur vertu sont les premiers à s'en servir. Quant aux paysans des Calabres, la plupart d'entre eux portent au-dessous de la chemise des tableaux de saints couvrant toute la poitrine en guise de boucliers. Les bêtes domestiques et les demeures doivent être aussi défendues par des objets sacrés et des dieux Iares. A Reggio, presque toutes les maisons, toutes peut-être, sont protégées contre les influences funestes par une espèce de cactus placé près de la porte ou sur le balcon: on ne le connaît pas dans le pays sous un autre nom que celui d'albero del mal'occhio, «arbre du mauvais œil».

Après la superstition, l'un des grands fléaux de l'Italie méridionale est le brigandage. Le nom des Calabres éveille aussitôt dans les esprits l'idée de meurtres et de combats à main armée; en entendant parler de ce pays, on pense immédiatement à des bandits parcourant la montagne en costume pittoresque et l'escopette au poing. Malheureusement le «brigand calabrais» n'est point un simple mythe à l'usage des drames et des opéras: il existe bien réellement, et ni les changements de régime politique, ni la sévérité des lois, ni les chasses à l'homme organisées tant de fois n'ont pu le faire disparaître. Souvent, après des battues prolongées et de nombreuses fusillades, on a cru à l'extermination complète des brigands, et les autorités se sont mutuellement envoyé des félicitations officielles; mais le répit a toujours été de peu de durée et les meurtres ont recommencé de plus belle.

Ce n'est point la vengeance, comme en Sardaigne et en Corse, qui met les armes aux mains du paysan calabrais, c'est presque toujours la misère. Dans ce pays, où la féodalité, abolie en droit, n'en existe pas moins de fait, le sol est en entier accaparé par quelques grands propriétaires, et par suite le paysan ou cafone est condamné pour vivre à un travail accablant et mal rémunéré. Dans les années de grande abondance, alors que le seigle les châtaignes, le vin suffisent à son entretien et à celui de sa famille, il travaille sans se plaindre; mais que la disette se fasse sentir, aussitôt les brigands foisonnent. Unis contre l'ennemi commun, le propriétaire féodal le gualano, ils mettent le feu à sa maison, capturent ses bestiaux, le saisissent lui-même, s'ils le peuvent, et ne le rendent que moyennant une forte rançon. Quelques-uns de ces bandits finissent par devenir de véritables bêtes fauves altérées de sang; mais, tant qu'ils se bornent à leur premier rôle de «redresseurs de torts», ils peuvent compter sur la complicité de tous les autres paysans: les pâtres des montagnes leur apportent du lait, des vivres, les avertissent du danger, donnent le change aux carabiniers qui les poursuivent. Tous les pauvres sont ligués en leur faveur, tous se refusent à les dénoncer ou à témoigner contre eux. D'ailleurs la plupart des bandits napolitains, très-consciencieux à leur manière, sont d'une extrême dévotion; ils font des voeux à la Vierge ou à leur patron spécial; ils lui promettent une part du butin et l'apportent religieusement sur l'autel quand ils ont fait leur coup. On dit que plusieurs d'entre eux, non contents de porter des amulettes sur tout le corps pour détourner les balles, se font une incision à la main pour y introduire une hostie consacrée et donner ainsi une vertu mortelle à chacune de leurs balles.

L'extrême misère des paysans du midi de l'Italie a donné lieu à une pratique encore plus abominable que le brigandage, la traite des enfants. Les familles sont nombreuses dans les montagnes du Napolitain: mais la mortalité est très-forte parmi les nouveau-nés et des milliers d'entre eux sont livrés par leurs parents à la charité ou à l'incurie publiques. En outre, des industriels étrangers, chrétiens et juifs, parcourent les campagnes, principalement celles de la Basilicate, et, moyennant quelque misérable pitance, achètent aux parents affamés leurs garçons et leurs filles; plus l'enfant est gracieux et intelligent, plus il a de tristes chances d'entrer dans la chiourme du marchand de chair humaine. Celui-ci, que menacent des lois promulguées récemment, mais qui se sent protégé par la coutume et par d'ignobles complicités, transporte sa denrée vivante en France, en Angleterre, en Allemagne, et jusqu'aux États-Unis, pour en faire des acrobates, des joueurs d'orgue et de vielle, des chanteurs de rues ou de simples mendiants. Tout est calculé dans ce honteux commerce; les entrepreneurs savent d'avance ce que coûteront le transport et la mortalité, ce que rapporteront le travail et les vices de leurs petits esclaves. Une des bourgades de la Basilicate, Viggiano, est spécialement exploitée par eux, à cause du génie des habitants pour la musique. Tous jouent de quelque instrument avec un remarquable goût naturel.

L'émigration libre commence aussi à devenir très-active, et, si le gouvernement italien ne prenait des mesures pour empêcher les jeunes gens d'échapper à la conscription, quelques districts se dépeupleraient rapidement au profit de l'Amérique du Sud; les paysans les plus misérables resteraient seuls. Mais, tout gêné qu'il soit, le mouvement d'émigration est déjà un dérivatif très-important aux anciennes mœurs de brigandage, et, par les rapports nouveaux qu'il établit de l'un à l'autre hémisphère, il contribuera, plus que toutes les mesures officielles, au renouvellement intellectuel et moral de ces populations païennes. D'ailleurs les routes qui s'ouvrent de toutes parts dans les régions montagneuses du Napolitain, les chemins de fer du littoral et l'accroissement de l'industrie dans le voisinage des grandes villes ne peuvent manquer d'assimiler de plus en plus l'Italie méridionale aux autres provinces de la Péninsule et au reste de l'Europe. Ce ne sera point une raison pour que la misère disparaisse, mais, en se déplaçant, elle prendra un autre caractère. Le brigandage et la traite des enfants cesseront d'exister, pour être remplacés, hélas! par le prolétariat des manufactures.

Actuellement, les provinces du Napolitain sont encore presque exclusivement une contrée de pâture et de labourage. Les tavoliere de la Pouille et les monts qui les dominent sont encore, nous l'avons vu, dans une grande partie de leur étendue, des terrains de dépaissance où «transhument» les troupeaux suivant les saisons; récemment même, les bergers des Abruzzes étaient obligés, chaque hiver, de descendre dans la Pouille et de louer un terrain de pâture désigné par les vieux us féodaux. Cependant la plus grande partie des terres utilisées du Napolitain consiste en terres de labour. Comme aux temps de Rome, elles produisent surtout des céréales, même en surabondance, des huiles, des vins, et l'on y cultive en outre le tabac, le cotonnier, la garance et quelques autres plantes industrielles. Avec un peu de soin, tous ces produits peuvent atteindre à un rare degré d'excellence, les huiles de la Pouille sont de plus en plus recherchées et commencent à faire une concurrence sérieuse aux huiles de Nice; quant aux vins, ceux que l'on récolte sur les scories du Vésuve ont toujours joui de la plus grande célébrité, et de nouveaux crus viennent s'ajouter de temps en temps à ceux qui sont déjà fameux: ainsi le Falerne d'Horace, recueilli dans les champs Phlégréens, sur les pentes du Monte Barbaro, et qui depuis des siècles était à peine buvable, dispute maintenant la prééminence au lacryma-christi du Vésuve et au vin blanc de Capri.

La zone du littoral étant à peu près la seule qui prenne part à cette production des denrées agricoles, le commerce du Napolitain, d'ailleurs relativement très-faible, se fait presque uniquement par la voie maritime. Les routes et les chemins de fer ne desservent qu'un mouvement d'échanges insignifiant. Les régions de l'intérieur, encore exploitées par des procédés barbares, et d'ailleurs incultes dans une grande partie de leur étendue, ne livrent au mouvement commercial qu'une faible quantité de produits, et l'absence presque complète de gisements 'miniers n'attire pas les populations du dehors vers cette partie des Apennins. Par son commerce, comme par son relief géographique et son développement dans l'histoire, l'Italie méridionale est complètement dépourvue de centre naturel; elle ne vit que par son pourtour. Un avenir prochain ne peut manquer d'atténuer cet étrange contraste entre la zone du littoral et celle de l'intérieur, en propageant le mouvement des échanges et des idées.

La vie de l'Italie du Sud étant essentiellement excentrique et maritime, c'est au bord de la mer que se sont naturellement fondées ses villes les plus riches et les plus populeuses. Il y a deux mille cinq cents ans, lorsque la civilisation venait de la Grèce et que l'Europe occidentale était encore peuplée de barbares, les cités importantes devaient, nous l'avons déjà dit, se trouver sur les rivages de la mer Ionienne; mais, quand Rome fut devenue la dominatrice de l'Italie et du monde connu, la Grande Grèce dut faire volte-face, pour ainsi dire, et Naples hérita de Sybaris et de Tarente; depuis cette époque elle a toujours gardé sa prépondérance, parce qu'elle est tournée non-seulement vers Rome, mais aussi vers l'Espagne, la France et l'Angleterre: elle regarde l'Europe occidentale. Telle est, indépendamment de la férocité des conquérants et de l'indolence des indigènes, la raison qui avait fait délaisser par les navires l'admirable port de Tarente, et qui a permis aux herbes et aux lichens des marais d'étendre leur tapis sur les ruines de Sybaris, autrefois la plus grande cité de l'Italie. Les deux villes étaient pourtant admirablement situées à chacun des angles intérieurs du vaste golfe, mais le flot irrésistible de l'histoire a passé sur elles et les a laissées au loin derrière lui comme un débris de naufrage!

Naples, la «ville neuve» des Cuméens, est depuis plusieurs siècles la cité la plus populeuse de l'Italie, et le nombre de ses habitants est encore double de celui de Rome. Déjà du temps de Strabon Naples était une grande cité. Tous les Grecs qui avaient gagné quelque argent, soit dans l'enseignement des lettres, soit dans toute autre profession, et qui voulaient finir leurs jours en repos, choisissaient pour lieu de retraite cette belle ville aux moeurs helléniques, au climat semblable à celui de leur patrie. Beaucoup de Romains les suivaient, et Naples devint ainsi, avec toutes les colonies annexes fondées sur le pourtour du golfe, le séjour par excellence de la paix et du plaisir. Actuellement, ce n'est plus de Rome seulement, c'est de toutes les contrées de l'Europe et du Nouveau Monde que les hommes de loisir accourent à Naples pour y jouir du charme de la vie sous un ciel clément, dans une nature d'une beauté presque sans égale, dans la société de gens à la gaieté bruyante, «maîtres dans l'art de crier,» comme l'a dit Alfieri. Des hauteurs de Capodimonte et de toutes les autres collines couvertes de villas et de bosquets qui entourent l'immense Naples, le spectacle est admirable: ces îles éparses au profil si varié, ces promontoires qui s'avancent au loin dans l'eau bleue, ces villes blanches qui s'allongent à la base des collines verdoyantes, ces navires qui voguent sur la mer comme de grands oiseaux planant dans l'azur, tout l'ensemble de cette merveilleuse baie que les Grecs avaient désignée sous le nom de cratère ou de «coupe», forme un panorama vraiment enchanteur. Il n'est pas jusqu'au Vésuve, à la cime grise le jour, rouge la nuit, à la fumée reployée sous le vent, qui, par sa menace éternelle, n'ajoute quelque chose de piquant à la volupté de vivre.

Les Napolitains sont un peuple heureux, s'il est permis d'employer ce terme pour l'appliquer à une fraction quelconque de l'humanité. En tout cas, ils savent jouir de toutes les faveurs que la nature veut bien leur départir, et quand il lui arrive de les traiter en marâtre, ils se contentent du peu qui leur reste. Grâce à leur intelligence naturelle, ils peuvent tout comprendre et tout entreprendre; mais, haïssant l'effort, ils abandonnent facilement ce qu'ils ont commencé et s'amusent de leur propre insuccès. Les voyageurs aimaient à décrire longuement le type du lazzarone, ce jouisseur paresseux qui, drapé dans quelque lambeau de toile, dormait sur la plage de la mer ou sur les marches des églises, et se refusait avec un dédain tranquille à tout travail quand il avait déjà la pitance de la journée. Quelques représentants de ce type existent toujours, et non pas seulement à Naples; mais les exigences de plus en plus pressantes de la vie matérielle, l'immense engrenage de la société moderne, avec ses mille rouages, s'emparent de la grande majorité de ces oisifs déguenillés et les façonnent au labeur quotidien en leur apprenant aussi le poids de la misère; d'ailleurs la mort fauche rapidement parmi eux, car l'hygiène ne leur est point connue, et les demeures de la plupart sont des caves ou bassi, à l'air humide et souillé, qui s'ouvrent au-dessous des palais et des maisons de la ville. Naples prend une large part de besogne dans le mouvement industriel de la Péninsule; elle fabrique des pâtes alimentaires, des draps, des soieries dites «gros de Naples», des verres, des porcelaines, des instruments de musique, des fleurs artificielles, des objets d'ornement et tout ce qui se rapporte à l'usage d'une grande cité. Aucune ville de la Méditerranée n'a d'ouvriers plus habiles comme polisseurs de corail; c'est aussi des environs de Naples, de la gracieuse Sorrente, que proviennent ces boîtes à ouvrage, ces coffrets à bijoux et autres objets en bois de palmier gracieument travaillés. Castellamare di Stabia possède les chantiers de construction les plus actifs de l'Italie après ceux du littoral génois et de la Spezia. Les marins du golfe sont parmi les meilleurs de la Péninsule; comme familiers de la mer, ils peuvent se comparer aux Liguriens, et, comme pêcheurs, ils disent les dépasser. Les habitants de Torre del Greco, qui vont à la recherche du corail, connaissent admirablement la topographie sous-marine des côtes de la Sardaigne, de la Sicile, des Pays barbaresques, et le moindre indice de l'air et de l'eau leur révèle des phénomènes cachés à tous les autres yeux. Leur flottille se compose de près de quatre cents navires[106], que l'on voit appareiller et prendre leur vol à la même heure. Ce départ des corailleurs, et plus encore leur retour, quand il s'opère avec ensemble et après une campagne heureuse, sont des spectacles à la fois émouvants et pittoresques, tels que l'Italie elle-même n'en offre pas beaucoup de semblables.

[Note 106:

1873. Bateaux corailleurs de Torre del Greco 363 Produit de la pêche 40,100 kilogr. de corail. Valeur 4,300,000 fr. ]

Au bord d'un golfe comme le sien, et dans le voisinage d'une plaine aussi féconde que l'est la Campanie, la «Campagne» par excellence, ou la «Terre de Labour», Naples doit être naturellement une ville de grand commerce; toutefois elle n'est pas à cet égard la première de l'Italie, ainsi qu'on pourrait le croire à la vue de son immense rade, de ses jetées et de ses quais populeux[107]. Elle ne vient qu'après Gênes; naguère même elle était dépassée par Livourne et Messine. C'est qu'elle n'est pas, comme cette dernière, un lieu d'étape forcé pour les navires, et qu'elle n'a pas, comme Gênes et Livourne, des contrées d'une grande étendue à desservir. A une faible distance au nord, à l'est, au sud, commencent les massifs irréguliers des Apennins, qu'une seule voie ferrée traverse dans toute leur largeur pour relier la mer Tyrrhénienne à la mer Adriatique. Naples n'est pas même rattachée directement par une ligne de rails au golfe de Tarente: la route maîtresse de la Grande Grèce est, comme il y a deux mille ans, un chemin de montagnes où le voyageur n'est pas toujours à l'abri du brigandage. Aussi la navigation de cabotage avait-elle récemment une grande importance relative dans le mouvement du port de Naples; elle diminue peu à peu à cause des nouveaux chemins qui s'ouvrent vers l'intérieur. C'est avec l'Angleterre en première ligne, puis avec la France, que le port fait son plus grand commerce extérieur.

[Note 107: Mouvement du golfe de Naples:

Naples(1804) 10,694 navires, 1,496,500 tonnes. » (1873) 9,135 jaugeant 1,976,450 » Castellamare di Stabia (1873) 4,795 » 327,300 » Ensemble du golfe, d'Ischia à Capri 21,066 » 2,644,450 » ]

Une des gloires de Naples est son université. C'est l'une des plus anciennes de l'Italie, puisqu'elle a été fondée dans la première moitié du treizième siècle, mais elle a passé par des périodes d'une décadence absolument honteuse. Tout récemment, alors que les recherches d'archéologie et de numismatique étaient les seules qui ne fussent pas soupçonnées de tendances révolutionnaires, l'université n'était plus guère, pour la plupart de ses élèves, qu'un lieu de dépravation intellectuelle; mais la renaissance des études s'est opérée avec un merveilleux élan. Ce fut comme une sorte d'explosion. Les jeunes Napolitains, d'une intelligence avide, se précipitèrent sur la science comme des faméliques, et bientôt l'éloquence naturelle aux méridionaux aurait pu faire croire que Naples était le plus grand foyer d'études du monde entier. Quoi qu'il en soit, les deux mille étudiants qui fréquentent chaque année l'université napolitaine ne peuvent manquer de donner une impulsion considérable au mouvement des idées.

Naples possède aussi, pour l'instruction de l'Italie et du monde, un admirable musée d'antiquités, marbres, bronzes, inscriptions, médailles, camées, papyrus; mais elle a le musée, bien plus précieux encore, que lui donnent les ruines de Pouzzolles, de Baïes, de Cumes, et ses catacombes à deux ou trois étages, creusées dans le tuf des collines qui dominent la cité du côté du nord, et non moins curieuses que celles de Rome par leurs figures et leurs inscriptions; elle a surtout la ville romaine de Pompéi, déblayée de toutes les cendres du Vésuve, qui la moulaient depuis dix-sept siècles. Sans les fouilles de Pompéi et d'Herculanum, toute une branche de l'art antique, la peinture, nous serait à peine connue. Et ce n'est pas seulement la ville morte, avec ses rues de maisons et de tombeaux, ses temples, ses amphithéâtres, ses palais aux admirables mosaïques, ses forums, ses boutiques, ses lieux de réunion, que l'on a fait ressusciter après une si longue disparition, c'est la vie elle-même de la société provinciale romaine que l'on a retrouvée en la prenant pour ainsi dire sur le fait. Les inscriptions charbonnées sur les murs et sur les tablettes de cire, les diverses besognes interrompues par les malheureux que surprit la catastrophe, les cadavres momifiés dans l'attitude de la fuite, du travail ou du vol, nous font assister au moment précis du drame. Aucune ville au monde, parmi toutes celles que les sables des dunes, les cendres volcaniques ou les boues des inondations ont recouvertes et que l'industrie de l'homme a dégagées plus tard, ne présente un contraste plus saisissant entre la vie de toute une population et la mort qui la saisit brusquement. Et pourtant nous ne connaissons encore qu'une partie des curiosités que les cendres et les laves du Vésuve ont voilées tout en les conservant intactes. Depuis plus d'un siècle que l'on travaille au dégagement de Pompéi, la moitié de la ville seulement a été rendue à la lumière; Herculanum la grecque, sur laquelle la lave solide a étendu un couvercle de pierre de vingt mètres d'épaisseur, et qui porte maintenant les maisons et les villas de Resina, de Portici et d'autres faubourgs de Naples, n'a permis d'entrevoir qu'une faible part de ses précieux mystères, et les nouvelles fouilles n'y ont pas été poussées avec assez d'activité pour donner des résultats bien sérieux; enfin, Stabies, qui dort près du rivage marin, sous la ville de Castellamare, garde encore presque en entier le secret de ce qu'elle fut jadis.

Des villes populeuses et très-rapprochées les unes des autres forment tout un cortége à la cité de Naples, et lui disputent le premier rang pour la beauté de la vue. Autour de la baie, sur la plage méridionale, ce sont les célèbres Portici, Resina, Torre del Greco, Torre dell' Annunziata, Castellamare et la molle Sorrente, au climat délicieux, aux villas charmantes, regardant les flots du milieu de leurs bois d'oliviers. Au large du cap Campanella, et en face des îles volcaniques d'Ischia et de Procida, qui dominent l'autre extrémité de la baie, se dressent les parois abruptes de l'île Capri, pleine encore des souvenirs de l'effroyable Tibère, le Timberio des indigènes. Au sud de cette âpre montagne calcaire, d'aspect sicilien, où croissent, dans les fissures de la pierre, toutes les plantes de l'Europe du Midi, se déroulent les rivages d'un autre golfe, gardé à l'entrée par les îlots des Sirènes qui tentèrent en vain d'ensorceler le sage Ulysse. Ce golfe est à peine moins beau que celui de Naples; ses rivages ne sont pas moins fertiles, et pourtant aucune des trois cités qui lui ont successivement donné leur nom, Paestum, Amalfi, Salerne, n'a pu garder sa prééminence. Amalfi, la puissante république du moyen âge, dont les pratiques commerciales étaient devenues le code de tous les marins, n'est plus qu'une bourgade délaissée, abritant quelques balancelles dans sa crique rocheuse; mais elle a les admirables sites des baies voisines et, dans un charmant vallon des alentours, la vieille cité mauresque de Ravello, presque aussi riche que Palerme en monuments d'architecture arabe. Salerne, encore mieux située qu'Amalfi, puisqu'elle est au débouché des chemins de la vieille Campanie, a beau se vanter, dans sa légende, d'avoir été bâtie par un fils de Noé; elle a beau avoir été choisie, comme capitale de leurs domaines, par les chevaliers normands qui s'étaient emparés de la contrée au onzième siècle, elle est fort déchue de l'antique splendeur que lui donna Robert Guiscard. Son université, jadis la plus fameuse de l'Europe par ses professeurs de médecine et l'héritière directe de la science arabe, se tait depuis des siècles, et Salerne n'a plus le moindre titre à se glorifier du nom de «Ville hippocratique», mais du moins ambitionne-t-elle toujours de se relever par le commerce et l'industrie. Elle ne demande qu'un brise-lames et des jetées pour devenir la rivale heureuse de Naples. Les habitants aiment à répéter le proverbe local:

Que Salerne ait un port, Celui de Naple est mort!

C'est vers l'extrémité méridionale de la plage rectiligne qui se prolonge au sud-est de Salerne que se trouvait l'ancienne dominatrice du golfe, Paestum ou Posidonie, la ville de Neptune, fondée à nouveau par les Sybarites, après avoir été occupée depuis un temps immémorial par les Tyrrhéniens. Paestum, la «cité des roses», chantée par les poëtes romains à cause de ses belles sources, de ses ombrages, de son doux climat, a cessé d'exister depuis l'invasion des Sarrasins, en 915; jusqu'au milieu du siècle dernier, ses ruines mêmes n'étaient connues que des pâtres et des brigands, et pourtant il en est peu de plus intéressantes en Italie, car elles datent d'une époque antérieure à la puissance de Rome; ses trois temples, dont le plus beau est celui dit de Neptune, parce que le sanctuaire du dieu ne pouvait manquer d'être le principal monument dans la ville de Poseidon, sont parmi les plus majestueux de l'Italie continentale, surtout à cause de la solitude qui les entoure et de la mer qui vient déferler près de leur base. Mais lors même que des bandits ne rôdent pas dans le voisinage de la route, ce n'est pas sans danger que l'on peut aller contempler cet édifice, car, autour de Paestum et de sa superbe enceinte de cinq kilomètres de longueur, si bien conservée, s'étendent des terrains marécageux, où les travaux de «bonification» sont encore loin d'être achevés; c'est avec difficulté que, sous un air aussi insalubre, les fouilles entreprises pourront être menées à bonne fin.

De Sorrente à Naples, dans les campagnes qui séparent le Vésuve des premiers contre-forts de l'Apennin, la chaîne des villes et des villages est presque aussi continue que sur les bords du golfe, entre le cap Misène et le cap Campanella. En montant de la petite ville de Vietri, faubourg avancé de Salerne, qui groupe ses vieilles constructions au bord d'un étroit ravin, la route et le chemin de fer s'élèvent par une brèche des collines vers l'ombreuse Cava, aux villas délicieuses, séjour d'été favori des visiteurs étrangers et des riches Napolitains. De Cava, célèbre dans le monde des antiquaires par les archives d'un couvent voisin, la Trinità della Cava, très-riche en parchemins et en diplômes, on descend dans la plaine du Sarno, où se succèdent plusieurs villes: Nocera, lieu de villégiature des anciens Romains; Pagani, encore située dans la région des bois; Angri, qui utilise le coton de ses campagnes dans ses propres filatures; Scafati, plus industrieuse encore. Mais déjà l'on approche de la banlieue de Naples; on aperçoit près de là Pompéi, la ville de Torre dell' Annunziata, et sur les pentes méridionales du Vésuve la ceinture semi-circulaire de maisons que forment Bosco Tre Case et Bosco Reale. Quelques savants croient reconnaître chez les habitants de Nocera et des villes voisines les traces du sang arabe et berbère laissé par les vingt mille Sarrasins qu'y établit l'empereur Frédéric II.

En remontant la vallée du Sarno, au sortir de Nocera, la contrée est toujours fort populeuse jusqu'à la base des Apennins; San Severino, Solofra se succèdent dans la direction des hauts vallons qui s'ouvrent au pied du monte Termino; au nord, une autre chaîne de villages se prolonge vers la ville d'Avellino, aux champs tout bordés de haies d'aveliniers, qui ont pris leur nom de la cité, fort importante comme lieu d'échanges entre la montagne et la plaine; mais les grandes agglomérations d'habitants se trouvent dans le large détroit de la «Campagne Heureuse», qui s'étend vers le nord-ouest entre le Vésuve et le Monte Vergine. Sarno, qui porte le nom de la rivière, quoiqu'il ne soit pas situé sur ses bords, est un centre agricole d'une grande importance, non-seulement pour les céréales, les vins, les fruits, les légumes, mais aussi pour les soies gréges et les cotons; Palma est aussi entourée des campagnes les plus fertiles; Ottajano, la ville d'Octave, située sur les premières pentes de la Somma Vésuvienne, a ses vins excellents; Nola, où mourut Auguste, où naquit Giordano Bruno, montre aussi d'admirables cultures, mais elle doit sa principale célébrité aux beaux vases grecs trouvés dans ses ruines et aux débris de ses anciens monuments, dont l'un était un amphithéâtre de marbre, plus grand que celui de Capoue.

L'antique métropole de la Campanie, la célèbre Capoue, qui fut la rivale de Rome et qui compta jusqu'à un demi-million d'habitants dans ses murs, est fort déchue de sa prospérité; son nom même ne lui appartient plus, puisque la moderne Capoue, forteresse maussade, bâtie sur un méandre du Volturne, est l'ancienne Casilinum des Romains. La ville de Santa-Maria Capua Vetere, qui a succédé à la véritable Capoue, n'a d'autres «délices» que celles d'une vaste et populeuse bourgade; mais on visite aux environs les belles ruines d'un amphithéâtre, un arc triomphal et d'autres débris de l'immense cité. C'est au sud, dans le voisinage de Maddaloni et d'Aversa, grandes villes incohérentes, véritables faubourgs satellites de Naples, qu'est aujourd'hui le principal lieu de plaisance de la Campanie, la ville de Caserta, au palais immense, aux parcs ombreux, aux vastes jardins ornés de statues et de jets d'eau. C'était naguère le «Versailles» des Bourbons napolitains, et le faux goût de la décoration à outrance s'y mêle trop à la beauté des grandes lignes et des perspectives. L'aqueduc de Maddaloni, qui lui amène les eaux d'une distance de 40 kilomètres, traverse la vallée sur un pont splendide, à trois rangées d'arcades superposées, contruit au milieu du siècle dernier par Vanvitelli. C'est un des chefs-d'oeuvre de l'architecture moderne.

Au nord de Capoue et des passages du Volturne, la grande voie historique de Naples à Rome se bifurque. Une route, non encore complétée par un chemin de fer, se détourne vers le littoral pour éviter les escalades de montagnes; l'autre route, que longe et croise tour à tour une voie ferrée, contourne le volcan de Rocca Monfina, pénètre dans la vallée du Garigliano et de son affluent le Sacco, pour gagner la base occidentale du volcan du Latium, d'où elle descend à Rome. La route du littoral, coupée de défilés fameux, est historiquement la plus célèbre. Elle passe d'abord non loin de Sessa, l'antique cité des Auronces, qui avaient placé leur acropole dans le cratère même de Rocca Monfina; puis, se rapprochant de la mer, à cause du voisinage des montagnes, elle traverse le Garigliano, que bordent encore des terres insalubres, restes des marais de Minturnes, et s'engage dans le défilé de Mola di Gaeta, qui a pris officiellement le nom de Formia, pour rappeler l'antique Formiæ, où séjourna et mourut Cicéron. C'est de là qu'en venant de Rome se montre l'admirable tableau de la Campanie et de tout le golfe de Gaëte avec le groupe des îles volcaniques de Ponza, Ventotiene et la lointaine Ischia. Gaëte, la forteresse qui défend l'entrée du paradis napolitain, est bâtie sur le Monte Orlando, colline au sommet péninsulaire que domine le mausolée de Munatius Plancus, fondateur de Lyon; ce cône, qui rappelle la forme du Monte Argentaro et du promontoire de Circé, est rattaché à la terre ferme par un isthme de 280 mètres de large. Bien abrité des vents d'ouest et du nord, le port de Gaëte est l'un des plus fréquentés du Napolitain pour le cabotage et la pêche; son mouvement annuel est de plus de 3,000 navires et d'environ 120,000 tonneaux; mais c'est comme ville de guerre que Gaëte eut longtemps le plus d'importance. C'est là que, par la reddition de François II en 1861, s'éteignit le royaume des Deux-Siciles.

La voie orientale de Naples à Rome possède également pour lieux d'étapes des villes d'une certaine importance. La principale est San Germano, dont le nom a été récemment changé en celui de Cassino, en l'honneur du fameux couvent de Mont-Cassin, qui s'élève au nord-ouest, sur une esplanade d'où l'on contemple un horizon grandiose de montagnes et de vallées. C'est le célèbre monastère que fonda saint Benoît au commencement du sixième siècle, et dont la règle devint le modèle de tous les couvents de l'Église d'Occident. Nul groupe de religieux n'exerça plus d'influence que les bénédictins du Mont-Cassin sur l'histoire du catholicisme; aux temps de leur puissance, leurs domaines, situés dans toutes les parties de l'Italie, auraient pu former un royaume; un grand nombre de papes et des milliers de prélats sont sortis de leurs rangs. La bibliothèque du Mont-Cassin renferme des manuscrits précieux, des diplômes importants, des éditions rares, que viennent souvent consulter les érudits. La mémoire des services rendus jadis à la science par les bénédictins a valu au couvent de Cassino, comme à celui de la Cava et à la chartreuse de Pavie, l'avantage d'être épargné par les lois de suppression.

Il n'y a que peu de villes considérables dans la région montagneuse de l'intérieur du Napolitain. Dans le bassin du haut Liri, au sud des montagnes du Matese, la localité la plus populeuse et la plus célèbre est Arpinum, de nos jours Arpino, la patrie de Cicéron et de Marius, l'antique forteresse dont les murs cyclopéens ont été «construits par Saturne». Bénévent, jadis enclave des États de l'Église, est la cité centrale de tout le bassin du Calore, principal affluent du Volturne, et se trouve au point de jonction naturel des routes qui convergent des provinces de Molise, de la Capitanate et de la Pouille à travers l'Apennin. Plus ancienne que Rome, l'antique Maleventum prit le nom de Beneventum, sans doute afin de se rendre le sort plus favorable; mais, pendant sa longue histoire, elle eut bien des siéges et des destructions, complètes ou partielles, à subir, et souvent les secousses des tremblements de terre ont achevé l'oeuvre de démolition commencée par les hommes. Il ne reste à Bénévent qu'un seul grand édifice de son passé, le bel arc de triomphe où des bas-reliefs symboliques rappellent les prêts hypothécaires faits par Trajan à la petite propriété. Les murs qui enceignent la ville sur un espace de plus de 5 kilomètres, sont construits presque en entier des fragments de monuments anciens.

A l'est de Bénévent, Ariano, située également dans le bassin du Volturne, sur trois collines d'où l'on contemple un horizon magnifique, des sommets souvent neigeux du Matese au cône du Vultur, est à peu près à moitié chemin de Naples à l'Adriatique, sur la voie ferrée de Foggia, et par sa position même est un intermédiaire naturel de commerce entre les deux versants; Campobasso, chef-lieu de la province de Molise, est aussi un lieu d'échanges naturel entre les deux côtés de l'Apennin, mais elle n'a pas les avantages de trafic que donne un chemin de fer.

Sur le versant de l'Adriatique, les centres de commerce sont plus nombreux et plus actifs. Foggia, où convergent quatre chemins de fer et plusieurs routes maîtresses, est un grand marché de denrées; par l'importance et la richesse, mais non par la population, c'est la deuxième cité de tout le Napolitain. Dans la même plaine agricole de la Pouille, plusieurs villes servent de satellites à Foggia: San Severo, Cerignola, Lucera, qui fut si puissante et si riche au treizième siècle, quand les Sarrasins exilés de Sicile par Frédéric II en eurent fait le siége de leur industrie; mais, en dépit de l'invitation que le golfe si gracieusement recourbé de Manfredonia fait au commerce, Foggia et ses voisines manquent de débouchés directs vers la mer; des lagunes insalubres bordent tout le littoral sur un espace de plus de 50 kilomètres, entre Manfredonia et la bouche de l'Ofanto, la seule rivière du littoral qui ait toujours un peu d'eau, même au coeur de l'été. La bonification de ces maremmes est une des oeuvres qu'il est le plus urgent de mener à bonne fin pour assurer à l'Italie méridionale la libre exploitation de ses immenses richesses naturelles. La plus grande des lagunes, le marais de Salpi, qui occupait toute la zone côtière, entre la bouche du Carapella et celle de l'Ofanto, a été réduite de moitié par les alluvions empruntées à ces deux rivières; mais, tant que le nouveau sol ne sera pas affermi et mis en culture, des miasmes mortels ne cesseront de s'en échapper. A l'extrémité orientale du marais se trouvent les ruines de l'antique Salapia.

Au nord de cette région marécageuse se trouvent les deux ports de Manfredonia et celui de Vieste, situé à l'extrémité de la péninsule du Gargano, et grâce à cette position même, fort utile aux navires à voile qu'un changement des vents oblige à relâcher. Au sud des marais, le premier port que l'on rencontre est la gracieuse Barletta, à l'ouest de laquelle, non loin de l'Ofanto, le lieu dit Campo di Sangue rappelle la sanglante bataille de Cannes; ses habitants exportent en quantité les céréales, les vins, les huiles, les fruits de leur propre district et des grandes propriétés, encore féodales par les usages, qui entourent les villes de l'intérieur, Andria, Corato, Ruvo. Cette dernière, l'ancienne Rubi, est une des localités de l'Italie où l'on a trouvé le plus grand nombre de débris antiques, idoles, vases, monnaies, inscriptions. Les autres villes qui se succèdent à intervalles rapprochés, au sud-est de Barletta: Trani, dont le commerce avec le Levant eut une si grande importance à la fin du moyen âge, Bisceglie, Molfetta, Bari, la cité la plus populeuse de tout le versant adriatique du Napolitain, enfin Monopoli, sont également des ports de cabotage fréquentés; non loin de Monopoli est situé l'ancien port de Gnatia, devenue aujourd'hui la ville de Fasano, lieu de trouvailles archéologiques non moins important que Ruvo.

A l'angle septentrional de la péninsule d'Otrante, Brindisi, qui par deux fois déjà, à l'époque romaine et du temps des croisades, fut une des grandes étapes de passage entre l'Europe occidentale et l'Orient, commence à reprendre ce rôle d'intermédiaire dans le commerce du monde. En effet, Brindisi, l'avant-dernière cité de la côte orientale de l'Italie, est située à l'entrée même de l'Adriatique. Son port, si fréquenté à l'époque romaine, mais partiellement obstrué par César, est un des meilleurs de la Méditerranée. Sa rade est excellente, et quand les navires ont franchi le goulet du port, ils voient s'ouvrir au loin dans l'intérieur des terres deux longues baies «en forme de bois de cerf», d'où le nom, d'origine messapienne, que porte la ville. Naguère l'entrée de ce port admirable était obstruée par des carcasses d'embarcations et des amas de vase; nettoyée avec soin pour donner accès aux plus grands vaisseaux, elle permet désormais aux vapeurs d'un tirant d'eau considérable de débarquer voyageurs et marchandises sur la voie même du chemin de fer qui les emporte à grande vitesse vers l'Angleterre. Devenue tête de ligne de la route des Indes sur le continent européen, Brindisi s'accroît et s'embellit pour faire honneur à ses nouvelles destinées, mais c'est en vain qu'elle espère de pouvoir monopoliser une grande partie du commerce de l'Orient. Si quatre ou cinq milliers de riches voyageurs, pour lesquels la vitesse est la première de toutes les considérations, sont heureux de s'embarquer ou de prendre terre à Brindisi, par contre, les expéditeurs de marchandises préfèrent comme points d'attache les ports situés au bord des golfes qui échancrent le plus profondément la masse continentale, tels que Marseille, Gênes, Trieste. D'ailleurs Brindisi n'est que temporairement tête de ligne des chemins de fer d'Europe; après l'achèvement du réseau de Turquie, Salonique et Constantinople seront ses héritières. En 1873, c'était, par ordre de mouvement commercial, le septième port de l'Italie; son activité a décuplé en onze années[108].

[Note 108: Mouvement du port de Brindisi et des ports voisins:

Brindisi (1862) 1,100 navires, jaugeant 75,000 tonnes. » (1873) 1,485 » » 730,270 » Bari » 1,140 » » 184,750 » Barletta » 1,138 » » 104,000 » Molfetta » 600 » » 87,750 » Vieste » 1,120 » » 72,800 » Manfredonia » 1,197 » » 59,200 » ]

La ville de Tarente, au bord de sa «petite mer» et de son golfe, fait aussi des efforts pour ressusciter à la vie commerciale comme sa voisine Brindisi. Son port, ou piccolo mare, est profond et parfaitement abrité de tous les vents; sa rade, ou mare grande, est aussi très-bien protégée contre la houle du large par deux îlots; en outre, rade et port ont chacun, comme le grand havre de la Spezia, leur source d'eau douce, le Citro et le Citrello, qui jaillissent du milieu des flots salés. Enfin Tarente, par sa position avancée dans l'intérieur de la Péninsule, peut disputer à Bari et aux autres ports du littoral adriatique le commerce des villes de l'intérieur, Matera, Gravina, Altamura: elle semble destinée à devenir le point vital du commerce de l'Italie ionienne, quand le sommet du grand triangle de chemins de fer, dont Naples et Foggia terminent la base, se trouvera dans son voisinage, près des ruines superbes de l'antique Métaponte.

Aucune cité de l'Italie méridionale n'offrirait donc de plus grands avantages pour l'établissement d'un port de premier ordre, si la nature et l'incurie des hommes n'avaient presque comblé les canaux de communication, l'un naturel, l'autre artificiel, qui réunissent les deux «mers»; à peine de faibles barques peuvent-elles passer maintenant dans ces détroits, où le flux et le reflux, très-sensibles en cette partie du golfe, viennent alternativement se heurter contre les fondements des ponts. Toutefois les obstacles doivent disparaître prochainement, afin de permettre aux grands navires de guerre l'entrée de la rade intérieure. La Tarente moderne, petite ville aux rues étroites, n'occupe plus l'emplacement de la fameuse cité grecque, dont on voit quelques vestiges sur la péninsule orientale; pour les besoins de la défense, elle a groupé toutes ses maisons sur le rocher calcaire que limitent les deux canaux. Son commerce de cabotage, naguère sans importance, s'accroît un peu depuis l'ouverture du chemin de fer de Bari; son industrie, à l'exception de la pêche du poisson, des huîtres et de la récolte du sel, est presque nulle; aussi les Tarentais ont-ils la triste réputation d'être les plus indolents de la Péninsule. Les amas de coquillages qui couvrent leurs grèves, ne leur fournissent plus, comme autrefois, la couleur de pourpre si vantée de leurs étoffes, mais ils utilisent encore le byssus d'un bivalve pour en fabriquer des gants d'une extrême solidité.

La pointe extrême de l'Italie orientale, au sud de Tarente et de Brindisi, ne contient d'autres villes de quelque importance que Lecce, entourée de plantations cotonnières, et Gallipoli, l'ancienne Kallipolis ou «belle cité» des Grecs pittoresquement bâtie sur un îlot rocheux qu'un pont réunit au continent. Les campagnes environnantes, manquant de l'humidité nécessaire, sont relativement désertes. Quant à la péninsule occidentale du Napolitain, beaucoup mieux arrosée que la terre d'Otrante, elle a les désavantages que lui imposent la nature montueuse du sol et les fréquents tremblements de terre. Ainsi la ville de Potenza, qui occupe à la racine même de la Péninsule, précisément à moitié chemin du golfe de Tarante et de la baie de Salerne, une position commerciale des plus heureuses, a été fréquemment renversée de fond en comble; les habitants ne peuvent rebâtir leur ville que d'une façon provisoire.

Les grandes cités de la péninsule proprement dite des Calabres ont cessé d'exister, comme Métaponte et la ville d'Héraclée, située près de la moderne Policoro dans les limites de la province actuelle de Basilicate. La puissante Sybaris, dont les murs avaient 10 kilomètres de circonférence et qui prolongeait ses faubourgs sur les bords du Crati jusqu'à 12 kilomètres des remparts, a disparu sous les alluvions et les broussailles; «ses ruines mêmes ont péri.» Au sud de Gerace, la cité de Locres, qui subsista jusqu'au dixième siècle, époque de sa destruction par les Sarrasins, a du moins gardé les vestiges de ses murs, de plusieurs temples et d'autres édifices. Il ne reste de ces puissantes villes grecques d'autrefois que le port de Cotrone, héritier du nom de la fameuse Crotone, et débouché du «grenier de la Calabre». En parcourant les rivages de la Grande Grèce, on s'étonne de trouver si peu de monuments d'un passé qui eut tant d'importance dans l'histoire de l'humanité.

Les villes actuelles des Calabres sont presque insignifiantes en comparaison des anciennes cités républicaines de la Grande Grèce. Rossano, voisine des ruines de l'antique Sybaris, est un petit chef-lieu de circuit visité seulement des caboteurs; Cosenza, située dans la belle vallée du Crati, au pied des montagnes boisées de la Sila, communique avec Naples et Messine par le havre de Paola; Catanzaro, riche en huiles, en soieries, en fruits, expédie les denrées de ses campagnes d'un côté par le golfe de Squillace, au bord duquel Hannibal avait assis son camp, de l'autre par le port de Pizzo, à l'extrémité méridionale du beau golfe de Santa Eufemia[109]. Reggio la charmante, nichée au pied de l'Aspromonte dans les jardins de citronniers et d'orangers, est la cité la plus importante des Calabres. Bâtie en face de Messine, au bord de la «Rupture» du canal, ainsi que son nom grec le rappelle, Reggio ne pouvait manquer de prendre une part considérable au mouvement de navigation qui passe par la porte centrale de la Méditerranée, ouverte entre la mer Tyrrhénienne et la mer d'Ionie. Reggio et Messine se complètent mutuellement: la prospérité de l'une aide à celle de l'autre [110].

[Note 109: Mouvement des principaux ports du golfe de Tarente et des Calabres en 1873:

Reggio 2,047 navires, jaugeant 290,600 tonnes. Galipolli 690 » » 128,800 » Pizzo 450 » » 128,750 » Paola 751 » » 117,750 » Colrone 1,078 » » 111,400 » Tarente 892 » » 91,000 » Catanzaro (Squillace) 539 » » 80,000 » ]

[Note 110: Communes (ville et banlieue) principales du Napolitain en 1871:

Naples (Napoli).......... 449,000 hab. Bari..................... 50,500 » Foggia................... 38,000 » Reggio................... 35,000 » Andria................... 34,000 » Caserta.................. 29,000 » Barletta................. 28,100 » Salerne (Salerno)........ 28,000 » Tarente (Taranto)........ 27,500 » Molfetta................. 27,000 » Castellamare di Stabia... 26,500 » Corato................... 26,200 » Bitonto.................. 25,000 » Catanzaro................ 24,900 » Trani.................... 24,500 » Lecce.................... 23,000 » Cerignola................ 21,600 » Bisceglie................ 21,200 » Aversa................... 21,100 » Maddaloni................ 21,000 » Sessa.................... 20,700 » Bénévent (Benevento)..... 20,000 » Avellino................. 19,800 » Cava..................... 19,500 » Santa Maria Capua Vetere. 18,000 » Cosenza.................. 17,700 » San Severo............... 17,600 » Altamura................. 17,300 » Potenza.................. 16,000 » Sarno.................... 15,500 » Lucera................... 15,000 » Campobasso............... 14,500 » ]

VII

LA SICILE.

La Trinacrie des anciens, l'île régulière «aux trois promontoires», est évidemment une dépendance de la péninsule italienne, dont elle n'est séparée que par un étroit bras de mer. Dans sa partie la moins large, le canal de Messine n'a guère plus de 3 kilomètres[111], espace qu'il est facile de franchir en barque et que les chevaux de Timoléon le Corinthien, d'Appius Claudius et de Roger, le comte normand, traversèrent jadis en se débattant à la proue des navires ou au bordage des radeaux. Avec les ressources dont l'industrie dispose actuellement, il ne serait nullement impossible de construire un pont de jonction entre la Sicile et la grande terre, car des travaux presque aussi gigantesques ont été déjà entrepris par l'homme et menés à bonne fin: ce ne sera plus qu'une simple question d'argent, quand les intérêts commerciaux de la Péninsule exigeront cet ouvrage. Il n'est guère douteux qu'avant la fin du siècle la Sicile se trouvera matériellement rattachée à l'Italie, soit par un tunnel, soit par un pont fixe ou flottant. L'industrie humaine ne manquera pas de rétablir ainsi d'une manière ou d'une autre l'ancien isthme qui reliait la pointe du Phare aux monts italiens d'Aspromonte. On ne sait à quelle époque géologique s'est opérée la rupture, quoique certains voyageurs, entraînés par leur imagination, croient distinguer sur les montagnes des deux rives les traces de l'antique déchirement. D'après le nom de Heptastade, que lui donnaient les anciens, on pourrait croire que le détroit n'avait de leur temps que sept stades, près de 1,300 mètres de largeur; il aurait donc été deux fois plus resserré qu'aujourd'hui.

[Note 111:

Largeur moindre du détroit.............. 3,147 mètres. Profondeur extrême...................... 332 » Profondeur moyenne, au seuil du détroit. 75 » ]

Quoi qu'il en soit, la Sicile doit être considérée, au point de vue historique, comme se trouvant exactement dans les mêmes conditions qu'une terre continentale. La traversée du détroit n'est guère plus difficile que celle d'un large fleuve; la guerre seule a fréquemment isolé la Sicile, et récemment encore, pendant l'invasion des «Mille» de Garibaldi, l'île entière est restée durant près d'un mois privée de toute communication avec l'Italie; mais ces faits tout exceptionnels n'empêchent pas que l'île ne soit géographiquement un appendice de la péninsule d'Italie. D'autre part, elle jouit aussi de tous les avantages que lui donne sa position maritime. Située au centre même de la Méditerranée, entre les deux grands bassins de la mer Tyrrhénienne et de la mer Orientale, elle commande toutes les routes commerciales entre l'Atlantique et l'Orient. D'excellents ports invitent les navires à relâcher sur ses rivages; des terrains d'une grande fertilité, des ressources naturelles de toute espèce assurent l'existence des populations; un heureux climat favorise le développement de la vie. Peu de régions en Europe semblent mieux placées pour nourrir dans l'aisance un nombre considérable d'habitants. La Sicile est, en effet, beaucoup plus populeuse et plus riche que la grande île voisine, la Sardaigne, et que toutes les provinces du Napolitain, à l'exception de la Campanie; elle rivalise en importance proportionnelle avec les contrées du nord de l'Italie[112]. Chaque période de paix et de liberté lui donne un étonnant essor: nul doute qu'elle ne fût une des régions les plus prospères du monde, si elle n'avait été tant de fois ravagée par la guerre et si un régime d'oppression n'avait presque constamment pesé sur elle.

[Note 112:

Superficie de la Sicile 29,240 kil. carrés. Population en 1870 2,565,500 hab. Population kilométrique 88 » ]

Dans son ensemble, l'île triangulaire de Sicile présenterait une grande régularité de structure, si le cône de l'Etna ne dressait sa puissante masse au-dessus des rivages de la mer Ionienne et de l'entrée du détroit de Messine.

De sa base au cratère terminal, l'énorme gibbosité du volcan forme une région géographique spéciale, non moins distincte du reste de la Sicile par ses produits, ses cultures, sa population, que par son histoire géologique, L'Etna constitue un monde à part.

Les anciens navigateurs de la Méditerranée s'imaginaient pour la plupart que le volcan de là Sicile était le colosse suprême parmi les montagnes de la Terre. Ils se trompaient de peu pour les contrées du monde connu, car les cimes du littoral méditerranéen plus élevées que l'Etna ne s'élèvent qu'aux deux extrémités de la Grande Mer, sur les côtes d'Espagne et de Syrie, et le mont sicilien a, de plus que ces montagnes, son majestueux isolement, la fière pureté de ses contours, quelquefois aussi le reflet flamboyant de ses laves et presque toujours sa haute colonne de fumée se déployant en arcade dans le ciel. De toutes les mers qui environnent la Sicile on voit le grand géant dressant sa tête neigeuse et fumante au-dessus des autres monts qui lui font cortège. La position de l'Etna au centre précis de la Méditerranée et au bord du passage de Messine contribuait également, suivant les idées cosmogoniques des anciens, à donner la prééminence à l'Etna: c'était le «pilier du Ciel»; c'était aussi le «clou de la Terre». Plus tard, ce fut pour les Arabes le Djebel, la «montagne» par excellence, et les indigènes lui donnent encore, par tradition, le nom de Mongibello.

Les pentes moyennes de l'Etna, prolongées par des coulées de laves qui se sont épanchées dans tous les sens, sont fort douces et diminuent assez régulièrement vers la base; on s'étonne à la vue des profils qui constatent combien faible est la déclivité générale de la montagne, d'aspect si superbe pourtant. Aussi, pour atteindre à sa hauteur verticale de plus de 3 kilomètres, l'Etna doit s'étaler sur une surface énorme; il occupe un territoire d'environ 1,200 kilomètres et, sans compter les petites sinuosités du pourtour, le développement total de la base est d'environ 35 lieues. Tout cet espace est parfaitement limité par l'hémicycle des vallées de l'Alcantara et du Simeto; seulement un col de 860 mètres d'élévation rattache au nord-ouest le massif de l'Etna au système montagneux du reste de la Sicile; de petits cônes d'éruption s'élèvent en dehors de la masse du volcan, au nord de l'Alcantara et quelques coulées de lave se sont déversées à l'ouest en comblant l'ancienne vallée du Simeto; la rivière obstruée a dû se creuser dans la roche basaltique un nouveau lit coupé de rapides et de cascades.

Sur le versant de l'Etna tourné du côté de la mer d'Ionie, un vide énorme d'environ 25 kilomètres de superficie et d'un millier de mètres de profondeur moyenne interrompt la régularité des pentes de l'Etna: c'est le val del Bove. Ce vaste cirque d'explosion est tout parsemé de cratères adventices et s'étage en marches gigantesques, du haut desquelles, lors des éruptions, les coulées de lave plongent en cataractes de feu. Jadis ainsi que l'ont établi les recherches de Lyell, c'est dans le val del Bove que s'ouvrait le grand cratère terminal de l'Etna; mais, à une époque inconnue, le centre de l'activité volcanique s'est déplacé, et maintenant la bouche suprême de la montagne se trouve à quelques kilomètres plus à l'ouest. Peut-être même ce deuxième cratère, dont chaque nouvelle éruption modifie les dimensions et les contours, a-t-il souvent changé de place, car la large plate-forme sur laquelle repose le cône terminal semble avoir porté jadis une masse de cinq à six cents mètres plus élevée, qu'une explosion aura probablement fait voler dans les airs[113]. Quoi qu'il en soit, les abîmes du val del Bove peuvent toujours être considérés comme le vrai centre de l'Etna, car c'est là que les laves se montrent à nu dans leur ordre de superposition, leurs failles, leurs ruptures, leurs géodes, leurs roches injectées: en nul autre cirque de volcan les géologues n'ont pu mieux étudier la structure intime des montagnes d'éruption. Au bord de la mer, les falaises qui portent la ville d'Aci-Reale permettent aussi d'embrasser d'un coup d'œil une longue période de l'histoire du volcan. Le plateau, qui se termine abruptement du côté de la mer, par une paroi de 100 mètres d'élévation, se compose de sept coulées de lave vomies successivement par les crevasses de l'Etna. Chaque coulée offre, dans presque toute son épaisseur, une masse compacte où les plantes peuvent à peine insérer leurs racines; mais la partie supérieure de chaque assise est uniformément changée en une couche de tuf ou même de terre végétale, due à l'action de l'atmosphère pendant une série de siècles inconnue. Après être sorti des flancs de la montagne, chacun des courants de lave eut le temps de se refroidir, de se recouvrir d'humus et de porter une végétation arborescente, que devait plus tard recouvrir un autre fleuve de pierre, On a constaté aussi ce phénomène curieux que, tout en s'accroissant en haut par l'apport de nouvelles assises, la falaise grandissait en bas par le soulèvement graduel de la masse: des lignes d'érosion distinctement tracées par la mer à différents niveaux au-dessus de la nappe actuelle de la Méditerranée mesurent le mouvement de poussée qui s'est produit sous ces roches de l'Etna. De belles grottes encadrées de prismes basaltiques et, dans le voisinage d'Aci-Trezza, les Faraglioni ou rochers des Cyclopes, témoignent aussi des changements considérables qui se sont opérés dans la structure des laves, depuis l'époque où elles sont sorties de l'intérieur du volcan.

[Note 113:

Superficie de l'Etna 1,200 kil. carrés. Hauteur actuelle de la montagne 3,369 mètres. Diamètre actuel du cratère 320 » » du puits 10(?) » ]

Pendant les vingt-cinq siècles de la période moderne, plus ou moins vaguement éclairée par l'histoire, l'Etna s'est ouvert plus d'une centaine de fois pour vomir des matières fondues, et quelques-unes des éruptions ont duré plusieurs années. On n'a, du reste, pu constater aucune régularité dans les paroxysmes de la montagne, ni de coïncidence avec les mouvements volcaniques des îles Éoliennes. Les fentes se produisent sans ordre sur tout le pourtour du volcan, et les quantités de lave qui en sortent sont des plus inégales. Le courant le plus considérable dont parle l'histoire est celui qui se déversa sur la ville de Catane, en 1669. Issu de terre à une très-haute température, il s'étala d'abord en lac dans les campagnes de Nicolosi, fondit et emporta comme un glaçon une partie de la colline de Monpilieri, qui gênait sa marche, puis se divisa en trois coulées, dont la plus large, se recourbant au sud-est, marcha sur Catane, rasa une partie de la ville, noya les jardins sous un déluge de scories et jeta dans la mer un promontoire de près d'un kilomètre à la place de l'ancien port. On évalue à un milliard de mètres cubes la quantité de lave qui sortit alors de l'Etna, pour changer en un désert rocheux d'une centaine de kilomètres carrés des campagnes d'une extrême fertilité, où plus de vingt-cinq mille personnes habitaient quatorze villes et villages. Le double cône des Monti Rossi, au gracieux cratère empli d'une forêt de genêts aux fleurs d'or, est formé des cendres que lança l'évent supérieur de la crevasse pendant la grande éruption. Plus de sept cents cônes parasites d'origine analogue à celle des Monti Rossi sont épars ça et là sur les pentes extérieures de l'Etna, monuments naturels des anciennes éruptions. Les uns, plus antiques, sont presque entièrement oblitérés par les intempéries ou bien enfouis par des coulées de lave plus récentes; les autres, véritables montagnes de plusieurs centaines de mètres de hauteur, ont encore leur forme conique primitive. Plusieurs sont recouverts de forêts; il en est aussi dont les cratères sont changés en jardins, coupes charmantes où des maisons de plaisance scintillent au milieu de la verdure.

La zone, de mille à deux mille mètres, où se pressent en plus grand nombre les cônes parasites, indique la région du volcan où la poussée intérieure se fait le plus énergiquement sentir. Près du sommet, l'activité souterraine est d'ordinaire moins violente. Le cratère terminal n'est, dans la plupart des éruptions, qu'une sorte de cheminée d'où la vapeur d'eau et les gaz volcaniques s'échappent en tourbillons. Tout autour, les fumerolles réduisent le sol en une espèce de bouillie, et, par le dégagement de substances diverses, bariolent les scories des couleurs les plus éclatantes, rouge écarlate, jaune d'or, vert d'émeraude. D'ordinaire la chaleur du foyer caché est encore très-sensible sur les talus extérieurs du cône; elle agglutine les pierres en une masse cohérente, beaucoup moins pénible à gravir que ne le sont les cendres meubles du Vésuve. Il est rare que, dans leur ascension, les visiteurs aient à craindre la chute de quelque bombe volcanique. Les éruptions de pierres, jaillissant en gerbes de la bouche suprême, ont lieu quelquefois, et même Recupero a vu des blocs lancés à deux mille cent cinquante mètres de hauteur; mais ce sont là des phénomènes exceptionnels. Si les pluies de scories étaient fréquentes, une petite construction romaine, dite la «Tour du Philosophe.», qui se trouve dans un épaulement du mont, au-dessus des précipices du val del Bove, serait depuis longtemps enterrée sous les débris. On pourrait donc sans danger établir sur ces hauteurs un observatoire météorologique: nulle station ne serait plus utilement placée, car, du sommet, on assiste à la formation des orages qui grondent sur les plaines, et, là-haut, le vent polaire et le vent équatorial annoncent, parleur conflit, le temps qui se prépare pour les régions inférieures de l'Europe et de l'Afrique.

La cime de l'Etna ne s'élève pas jusque dans la zone aérienne des neiges persistantes, et la chaleur du foyer souterrain fond la plupart des petits névés amassés dans les creux. Cependant la moitié supérieure de la montagne reste blanche durant la plus grande partie de l'année. La fonte de ces neiges et les pluies copieuses qu'apportent les vents de la mer devraient, semble-t-il, former de nombreux ruisseaux sur le pourtour du volcan; mais les pierrailles et les cendres qui recouvrent en talus les roches de lave solide absorbent promptement toute l'humidité des hauteurs, et bien rares sont les endroits favorisés où quelque fontaine vient rejaillir à la surface. Les grandes sources ne font leur apparition qu'à la base de la montagne, et quelques-unes seulement dans le voisinage immédiat de la mer. Telle est la fontaine d'Acis, échappée au chaos de rochers que Polyphème, c'est-à-dire l'Etna lui-même, le géant aux «mille voix», lança contre les navires du sage Ulysse; telle est aussi la rivière d'Amenano, qui surgit dans la ville même de Catane et s'épanche dans les eaux du port en cascatelles d'argent. A la vue de ces sources, au flot si clair et si frais, apparaissant au milieu des sables noirs et des roches brûlées, on comprend sans peine que les anciens Grecs les aient considérées comme des êtres divins, qu'ils aient frappé des médailles en leur honneur et leur aient élevé des statues. Catane s'était mise sous la protection du dieu Amenanos, qui l'abreuvait de ses ondes.

Si l'eau ruisselante manque presque complètement sur les pentes de l'Etna, du moins l'humidité se conserve dans les cendres en assez grande quantité pour nourrir une riche végétation. Partout où les carapaces des coulées de lave ne sont pas trop compactes pour laisser pénétrer les radicelles des plantes, les déclivités de la montagne sont revêtues de verdure. Les hautes régions, occupées pendant la plus grande partie de l'année par les neiges, sont les seules qui gardent, sur presque tout le pourtour du mont, leur nudité première. Il est d'ailleurs assez étonnant que la flore alpine soit tout à fait absente du sommet de l'Etna, où la température moyenne de l'atmosphère et du sol est précisément ce qui convient à ces végétaux. Les géologues en concluent que de tout temps l'Etna s'est trouvé séparé des Alpes par de grands espaces infranchissables pour les oiseaux qui portent des graines fécondes dans leur gésier ou aux plumes de leurs pattes.

Jadis le volcan était entouré d'une ceinture de forêts: au-dessous de la zone des neiges et des cendres, au-dessus de celle des cultures, s'étendait la région des grands bois, chênes, hêtres, pins et châtaigniers. De nos jours il n'en est plus ainsi. Sur les pentes méridionales, que gravissent d'ordinaire les visiteurs, il n'y a plus de forêts; ça et là seulement on aperçoit quelques gros troncs de chênes ébranchés. Sur les autres versants, les bouquets d'arbres sont plus nombreux; même du côté du nord, quelques restes de hautes futaies donnent à divers paysages de l'Etna un caractère tout à fait alpin; mais les bûcherons continuent avec acharnement leur œuvre d'extermination, et l'on peut craindre qu'avant longtemps il n'existe plus un seul débris te antiques forêts. Les splendides châtaigniers du versant occidental, parmi lesquels on admirait naguère l'arbre des «Cent Chevaux», découpé maintenant par la vieillesse et les intempéries en trois fûts séparés, témoignent de l'étonnante fertilité des laves du volcan. Les jeunes pousses des taillis, si droites, si lisses et toutes gonflées de séve, s'élancent du sol avec une fougue singulière; en quelques années, quand le voudront les agriculteurs, la zone déboisée de l'Etna pourra reprendre sa parure de feuillage.

Quant à la zone des cultures, qui forme une large bande circulaire à la base de la montagne, c'est en maints endroits le plus admirable des jardins. Les bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers et d'autres arbres à fruits, auxquels se mêlent çà et là des groupes de palmiers, transforment toutes les premières pentes en un immense verger; de nombreuses villas, des coupoles d'églises et de couvents se montrent de toutes parts au-dessus des massifs de verdure. La terre est si fertile, que ses produits peuvent suffire à une population trois ou quatre fois plus dense que celle des autres contrées de la Sicile et de l'Italie. Plus de trois cent mille habitants se sont groupés sur les pentes de cette montagne, que de loin on considère comme devant être un lieu d'épouvante et de péril imminent, et qui de temps à autre s'entr'ouvre en effet pour noyer ses campagnes sous un déluge de feu. A la base du volcan, les villes touchent aux villes et se suivent comme les perles d'un collier[114]. Qu'une coulée de lave recouvre une partie de la chaîne d'habitations humaines, bientôt celle-ci se reforme au-dessus des pierres refroidies. Des bords du cratère de l'Etna, le gravisseur contemple avec étonnement toutes ces fourmilières humaines à l'oeuvre au pied de la puissante montagne. La zone concentrique de verdure et de maisons contraste étrangement avec le désert de neiges et de cendres noires qui occupe le centre du tableau et, par delà le Simeto, avec les escarpements inhabités des monts calcaires. Mais ce n'est là qu'une partie de l'immense et merveilleux panorama de 200 kilomètres de rayon. C'est à bon droit que les voyageurs célèbrent le spectacle presque sans rival que présentent les trois mers d'Ionie, d'Afrique et de Sardaigne, entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif triangulaire de la Sicile, les hautes péninsules de la Calabre et les îles éparses de l'Éolie.

[Note 114:

Population kilométrique de l'Italie 90 hab. » » de la zone habitable de l'Etna 550 » ]

Les monts Pélore, qui continuent en Sicile la chaîne italienne de l'Aspromonte, sont de hauteur bien modeste en comparaison de l'Etna, mais ils existaient déjà depuis des âges, lorsque la région où s'élève de nos jours le volcan était encore un golfe de la mer. On croyait jadis que la plus haute cime du Pélore, consacrée à Neptune par les anciens, puis à la «Divine Mère» (Dinna Mare) par les Siciliens modernes, était percée d'un cratère; mais il n'en est rien. Composées de roches primitives et de transition, revêtues sur leurs flancs de Calcaires et de marbres, ces montagnes longent d'abord le littoral de la mer d'Ionie, tout bordé de caps abrupts, puis elles reploient vers l'ouest leur crête principale et courent parallèlement aux côtes de la mer Éolienne. Vers le milieu de sa longueur, la chaîne, connue en cet endroit sous le nom de Madonia, atteint sa plus grande élévation, et de magnifiques forêts, encore épargnées par la hache, lui donnent un aspect tout septentrional: on pourrait se croire dans les Apennins ou dans les Alpes Maritimes. Des promontoires calcaires, presque entièrement isolés, s'avancent dans les flots au nord des montagnes et, par la beauté de leur profil, la variété de leurs formes, font de cette côte une des plus remarquables de la Méditerranée. Même après avoir visité le littoral de la Provence, de la Ligurie, du Napolitain, on reste saisi à la vue des caps superbes de la côte sicilienne; on contemple avec admiration l'énorme bloc quadrangulaire de Cefalù, la colline plus doucement ondulée de Termini, les masses verticales de Caltafano, et surtout, près de Palerme, la forteresse naturelle du Monte Pellegrino, roche presque inaccessible de 20 kilomètres de tour, où le vieil Hamilcar Barca se maintint durant trois années contre tous les efforts d'une armée romaine. Le mont San Giuliano, qui termine la chaîne à l'occident, est aussi un piton calcaire presque isolé: c'est l'ancien mont Eryx, jadis consacré à Vénus.

Toutes les montagnes qui rayonnent de la grande chaîne vers les parties méridionales de l'île vont en s'abaissant par degrés. La déclivité générale de la Sicile est tournée vers les côtes de la mer d'Ionie et de la mer d'Afrique; aussi l'écoulement des eaux se fait-il presque uniquement sur ces deux versants extérieurs; toutes les rivières à cours permanent, le Platani, le Salso, le Simeto, coulent au sud de l'arête des monts Nébrodes et Madonia; les torrents du versant septentrional ne sont que des fiumare, formidables après les pluies, perdus dans les champs de pierre pendant les sécheresses. C'est également au sud des montagnes que s'étendent les lacs et les marais de l'île, les pantani et le lac ou biviere de Lentini, la plus grande nappe d'eau de la Sicile, le lac de Pergusa ou d'Enna, entouré jadis de gazons fleuris où jouait Proserpine lorsque le noir Pluton vint la saisir, le «vivier» de Terra-nova, et plusieurs autres nappes marécageuses qui furent autrefois des golfes de la mer. Autant la côte septentrionale est pittoresque, imprévue de contours, hérissée de promontoires escarpés, autant la côte du sud est uniforme et rhythmée en anses également infléchies, sableuses et manquant d'abri. Sur ce rivage, les ports naturels sont rares et périlleux: pendant les tempêtes d'hiver les navires ont à courir de grands dangers dans ces parages.

La longue déclivité de la Sicile, au sud des monts Madonia, se compose de terrains tertiaires et de strates plus modernes, contenant en abondance des coquillages fossiles, dont la plupart se trouvent encore à l'état vivant dans les mers voisines. Divers géologues, et surtout Lyell, ont pu mesurer l'âge relatif des argiles et des brèches calcaires de ces contrées par la proportion plus ou moins grande des testacés que l'on recueille à la fois dans les roches et dans les eaux. On a constaté que nulle part en Europe les strates de formation récente ne sont plus solides, plus compactes et plus élevées qu'en Sicile; près de Castro-Giovanni, au centre même de l'île, les roches postpliocènes atteignent 900 mètres de hauteur[115]. Une autre particularité remarquable est que des couches tertiaires, constituant des massifs de hautes collines au sud de la plaine de Catane, alternent avec des strates de matières volcaniques. Ce sont évidemment des éruptions sous-marines qui ont maçonné ces assises de calcaire et de tuf entremêlés. Tandis que les argiles, les sables, les amas de coquillages se déposaient en lits réguliers au fond de la mer, des bouches d'éjection s'ouvraient soudain, pour vomir des cendres et des scories, puis la mer recommençait son oeuvre; elle égalisait les débris et formait de nouvelles couches alluviales, que d'autres matières volcaniques venaient crevasser et recouvrir. C'est de la même manière que se forment au-dessous de la mer les couches profondes situées à l'ouest du banc de Nerita, entre Girgenti et l'île de Pantellaria. Le volcan de Giulia ou Ferdinandea y fait de temps en temps son apparition depuis la période historique. On dit l'avoir vu en 1801; trente ans plus tard, il surgit de nouveau et s'entoura d'un îlot de 6 kilomètres de tour, que purent étudier de Jussieu et Constant Prévost; en 1863, il a reparu pour la troisième fois; mais le temps de l'émersion définitive n'est pas encore venu. La mer a toujours balayé les cendres et les scories pour les étaler en couches régulières et les faire alterner avec ses propres dépôts. En 1840, la butte sous-marine du volcan n'était recouverte que par 2 mètres d'eau; actuellement la sonde n'y trouverait pas le sol à 100 mètres de profondeur.

[Note 115: Altitudes diverses de la Sicile:

Mont Etna 3,313 mètres (trig.). Madonia (Pizzo di Case) 1,931 » Dinnamare 1,100 » Centorbi 736 » Monte San Giuliano 700 » Monte Pellegrino 600 » ]

Cette bouche d'éruption ouverte en pleine Méditerranée n'est pas le seul témoignage de l'activité du foyer souterrain dans les parties méridionales de la Sicile. Diverses sources minérales dégagent de l'acide carbonique et d'autres gaz provenant du travail intérieur. Dans le lac intermittent de Nafta ou de Palici, situé près de Palagonia, au sud de la plaine de Catane, trois petits cratères s'ouvrant au milieu des eaux bitumineuses lancent à gros bouillons des gaz irrespirables; les oiseaux évitent de voler au-dessus du lac et les petits animaux qui s'en approchent y laissent leurs cadavres. Les dieux Palici étaient tellement redoutés par les anciens, que l'asile de leur sanctuaire était inviolable et que les esclaves réfugiés y acquéraient le droit de dicter des volontés à leurs maîtres; encore de nos jours, ces cratères lacustres inspirent une grande terreur aux indigènes, quoiqu'ils n'aient pas remplacé par une chapelle propitiatoire les temples des païens. Il est probable que le lac de Pergusa présente aussi quelquefois des phénomènes du même genre; cet ancien cratère, d'environ 7 kilomètres de tour, est presque toujours très-peuplé d'anguilles et de tanches, mais soudain tous ces poissons périssent et la surface du lac se recouvre de leurs corps en décomposition; sans doute ce sont des émissions de gaz qui causent la foudroyante mortalité. Plus à l'ouest, près de Palazzo Adriano, une nouvelle salse a jailli du sol en décembre 1870. Tout le sous-sol de la Sicile est en effervescence chimique.

En dehors de la Sicile etnéenne, le principal centre de l'activité volcanique se trouve dans les environs de Girgenti, au lieu dit les Maccalube. L'aspect de la plaine y change suivant les saisons; en été, de petits cratères emplis d'une bouillie argileuse dégagent incessamment des bulles de gaz et déversent de la boue sur leurs talus extérieurs; mais quand viennent les pluies d'hiver, tous les cônes sont délayés et mélangés en une sorte de pâte d'où s'échappe la vapeur. Au commencement du siècle, de petits tremblements de terre secouaient parfois le sol, et des jets de boue et de pierre s'élevaient en gerbes à 10 ou 20 mètres de hauteur; en 1777, une éruption exceptionnelle avait projeté les débris à plus de 30 mètres de haut. De nos jours, les Maccalube sont plus tranquilles. Comme les volcans de laves, ces laboratoires de boues ont leurs périodes de calme et d'exaspération.

Les gisements de soufre, qui sont l'une des principales richesses de la Sicile, proviennent sans doute indirectement des foyers de lave qui bouillonnent au-dessous de la contrée; mais aucun ne se trouve sur les pentes ni dans le voisinage immédiat du Mongibello. Les masses de soufre, éparses en petits bassins, sont disposées de l'est à l'ouest sur plus d'un quart de la superficie de l'île, dans les terrains tertiaires qui s'étendent de Centorbi à Cattolica dans la province de Girgenti. Ils datent tous de l'époque miocène Supérieure et reposent sur des bancs d'infusoires fossiles exhalant une forte odeur de bitume. Les géologues discutent encore sur la manière dont s'est déposé le soufre, mais il semble très-probable qu'il provient de sulfure de chaux apporté du sein de la terre par les sources thermales et décomposé par les intempéries. La formation géologique où se trouve le soufre est également riche en gypse et en sel gemme: en maints endroits on reconnaît le voisinage des couches salées par des efflorescences qui se montrent à la surface et que l'on connaît sous le nom d'occhi di sale, «yeux du sel.»

La Sicile a, comme la Grèce, le climat le plus heureux. Les hautes températures de l'été sont adoucies par les brises marines qui soufflent régulièrement pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les froids de l'hiver ne sont sensibles que par suite du manque absolu de comfort dans les maisons, car les gelées sont inconnues et bien rarement la neige tombe sur les pentes inférieures des montagnes. Les pluies d'automne sont fort abondantes, mais elles alternent souvent avec les beaux jours de soleil et n'ont pas le temps de refroidir complètement l'atmosphère. Les vents dominants, qui soufflent du nord et de l'ouest, sont très-salubres; par contre, le sirocco, provenant généralement du sud-est, est redouté comme un vent de mort, surtout quand il arrive sur la côte septentrionale, où il a perdu presque toute son humidité[116]. Il dure d'ordinaire trois ou quatre jours, pendant lesquels on se garderait bien de coller le vin, de saler la viande, ou de peindre les appartements ou les meubles. Ce vent est le principal désagrément du climat. Dans certaines parties de la Sicile, les émanations des marécages sont aussi fort dangereuses, mais la faute en est à l'homme, qui laisse croupir les eaux. C'est ainsi qu'Agosta et Syracuse, sur la côte orientale, sont assiégées par les fièvres et que la mort défend les approches de l'antique Himéra.

[Note 116:

Température moyenne à Palermo et à Messine 18°C » » à Catane et à Girgenti 20°C Écart moyen de température, de l'hiver à l'été 2 à 33° Pluies moyennes à Palermo 0m,66 ]

Favorisée par les conditions de température et d'humidité, la végétation présente un caractère semi-tropical dans les plaines et les vallées basses. Un grand nombre de plantes étrangères d'Asie et d'Afrique se sont acclimatées facilement en Sicile. Les dattiers sont groupés en bouquets dans les jardins et même en pleine campagne; les plaines d'aspect tout africain qui entourent Sciacca sont en maints endroits complètement recouvertes de palmiers nains ou giummare, qui valurent à l'ancienne Sélinonte le surnom de Palmosa; diverses espèces de cotonniers croissent sur les pentes des collines jusqu'à l'altitude de 200 mètres; le bananier, la canne à sucre, le bambou, fleurissent hors des serres; la Victoria regia recouvre les viviers de ses larges feuilles et de ses fleurs; le papyrus du Nil, inconnu dans toutes les autres parties de l'Europe, s'unit aux grands roseaux pour obstruer le cours de la rivière d'Anapus, dans les environs de Syracuse; naguère il croissait aussi dans l'Oreto, près de Palerme, mais il en a disparu. Quoique d'origine étrangère à l'Europe, le cactus opuntia ou figuier de Barbarie est devenu la plante la plus caractéristique des campagnes du littoral de la Sicile; les coulées de lave les plus rebelles à la culture se recouvrent en peu de temps de fourrés inhospitaliers de cactus, aux disques de chair verdâtre hérissés d'épines. C'est à la base méridionale de l'Etna que ces plantes du midi et tous les autres végétaux des régions voisines des tropiques remontent le plus haut. Sans grand effort de culture, les paysans y font croître l'oranger jusqu'à plus de 500 mètres d'altitude, et le mélèze y pousse spontanément jusqu'à 2,250 mètres. Ces pentes tournées vers le soleil de l'Afrique sont la terre la plus chaude de l'Europe, non-seulement à cause de leur exposition, mais à cause du parfait abri que la masse du volcan offre contre les vents du nord et de la couleur noirâtre des scories et des cendres, que viennent frapper les rayons du midi.

Dans les régions revêtues d'arbres ou d'arbustes, la campagne est toujours verte, même en hiver: l'oranger, l'olivier, le caroubier, le laurier-rose, le lentisque, le tamaris, le cyprès, le pin gardent leur feuillage et donnent ainsi à la nature une gravité douce, bien différente de la morne tristesse de nos paysages hivernaux du nord. Avec un peu de soin, les horticulteurs entretiennent aussi constamment la vie dans leurs jardins: il n'y a point de primeurs en Sicile, pour ainsi dire, parce que l'on peut obtenir les légumes frais pendant tout le courant de l'année. C'est dans le voisinage de Syracuse que les jardins se montrent dans leur plus grande beauté, à cause du contraste de leur merveilleuse végétation avec les roches nues. Il en est un surtout, dans lequel on se trouve comme par enchantement, au sortir d'une fissure de précipice, et qui est un lieu féerique de verdure, d'ombre et de parfums: c'est l'Intagliatella ou Latomia de' Greci, l'une des carrières où les esclaves grecs taillaient les pierres de construction pour les temples et les palais de Syracuse. Des orangers, des citronniers, des néfliers du Japon, des pêchers, des arbres de Judée, aspirant à l'air libre et montant vers la lumière du ciel, s'élèvent à la hauteur gigantesque de 15 et 20 mètres; des arbustes en massifs entourent les troncs des arbres; des guirlandes de lianes s'entremêlent aux branches; des fleurs et des fruits jonchent les allées et de nombreux oiseaux chantent dans le feuillage. Au-dessus de cet élysée d'arbres odorants et fleuris se dressent les roches coupées à pic de la carrière; les unes encore nues et blanches comme aux jours où les taillèrent les instruments des esclaves athéniens, les autres revêtues de lierre du haut en bas ou portant des rangées d'arbustes sur chacun de leurs escarpements.

Située, comme elle l'est, sur le parcours de toutes les nations qui se sont disputé l'empire de la Méditerranée, la Sicile doit représenter, dans sa situation actuelle, le mélange des éléments les plus divers. Sans parler des Sicanes, Sicules et autres aborigènes, que le manque de renseignements historiques ne permet pas de classer avec certitude parmi les autres races d'Europe, mais qui parlaient probablement une langue sœur des idiomes latins, on sait que les Phéniciens et les Carthaginois colonisèrent le littoral et que les Grecs y devinrent presque aussi nombreux que dans la mère patrie. Il y a vingt-six siècles déjà, la Sicile commençait à se transformer en une terre hellénique, par la fondation de Naxos sur un promontoire marin à la base de l'Etna. Bientôt après, Syracuse, qui plus tard devint une république si puissante, Lentini, Catane, Megara Hyblæa, Messine, Himéra, Selinus, Camarine, Agrigente, accrurent le nombre des cités grecques; tout le pourtour de l'île, de même que de nos jours le littoral de la Macédoine, de la Thraco et de l'Asie Mineure, devint une autre Grèce, au détriment des populations indigènes, refoulées dans l'intérieur. Les côtes de Sicile n'étaient-elles pas d'ailleurs une véritable Hellade par le climat, la transparence de l'air, l'aspect des rochers et des montagnes? Le port «marmoréen» et la grande baie de Syracuse, l'acropole et le mont Hybla ne forment-ils pas un paysage que l'on croirait détaché de l'Attique ou du Péloponèse? La fontaine d'Aréthuse, que l'on voit surgir au bord de la mer, dans l'îlot même d'Ortygie, et dont les eaux proviennent de l'intérieur de la contrée, par-dessous un détroit marin, ne ressemble-t-elle pas à l'Erasinos et à tant d'autres sources de l'Hellade qui se perdent dans les gouffres des plateaux pour reparaître à la lumière dans le voisinage du littoral? Les Syracusains disaient que le fleuve Alphée, amant de la nymphe Aréthuse, ne se mêlait point à la mer d'Ionie: au sortir des plaines de l'Élide, il s'engouffrait sous les eaux salées pour surgir de nouveau sur la rive sicilienne. Parfois, racontent les marins, on voyait Alphée bouillonner au-dessus de la mer, à côté de la fontaine Aréthuse, et dans son courant tourbillonnaient des feuilles, des fleurs et des fruits des arbres de la Grèce. Est-il une légende qui dise d'une manière plus touchante l'amour du sol natal? La nature tout entière avec ses fleuves, ses fontaines et ses plantes, avait suivi l'Hellène dans sa nouvelle patrie.

Beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours, la Sicile devait compter à l'époque de sa prospérité plusieurs millions de Grecs, si l'on en juge par les énormes populations que l'on nous dit avoir vécu dans les murs de Syracuse, de Selinus, d'Agrigente. Les marchands et les soldats carthaginois ont bien plus exploité le pays qu'ils ne l'ont colonisé, et quoique, pendant trois ou quatre siècles, ils aient dominé sur diverses parties de l'île, ils n'y ont guère laissé que de faibles débris de murailles, des monnaies et des inscriptions. Ainsi que le fait remarquer judicieusement Dennis, les monuments les plus frappants de leur règne en Sicile sont les sites désolés où s'élevaient autrefois Himéra et Selinus. Cependant, quelque minime qu'ait été, relativement à celle des Grecs, la part qu'ont prise les Carthaginois dans les croisements de la population sicilienne, et, par conséquent, dans les destinées ultérieures du peuple, cette part ne doit pas être négligée: l'élément punique est entré dans le torrent circulatoire de la nation. Il en est de même, à bien plus forte raison, pour les conquérants romains, auxquels l'île appartint pendant près de sept siècles. Les Vandales, les Goths ont aussi laissé leurs traces. Les Sarrasins eux-mêmes, si mélangés par la race, à la fois Arabes et Berbères, ajoutèrent au génie sicilien leur feu méridional, tandis que leurs vainqueurs, devenus leurs élèves en civilisation, les Normands, apportèrent les qualités solides, l'audace, la force indomptable qui animait à cette époque ces rudes fils des mers boréales. Lorsque ceux-ci mirent le siège devant Palermo en 1071, on ne parlait pas moins de cinq langues dans l'île, l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin, le sicilien vulgaire; mais l'arabe avait si bien pris la prépondérance comme idiome civilisé, que, même sous la domination normande, les inscriptions des palais et des églises se gravaient en cette langue: c'est à la cour du roi Roger qu'Edrisi rédigea sa grande géographie, l'un des principaux monuments de la science. En 1223, les derniers Arabes de langage furent déportés dans le Napolitain, mais les croisements avaient déjà profondément modifié la race.

Plus tard, Français, Allemands, Espagnols, Aragonais ont également contribué pour une plus faible part à faire des Siciliens un peuple différent de ses voisins d'Italie par l'aspect, les mœurs, les habitudes et le sentiment national. Pour l'insulaire, tous les continentaux, même ceux des Calabres, sont considérés comme des étrangers. Le manque de communications faciles permettait aux différents groupes de maintenir plus longtemps leur idiome et leurs caractères distinctifs de race. Ainsi, par un étrange phénomène, les Lombards de Bénévent et de Palerme que les Normands déportèrent dans l'île, ont gardé leur langue en Sicile plusieurs siècles après la disparition de ce dialecte en Lombardie même. Encore de nos jours, environ cinquante mille Siciliens témoignent par leur langage de leur origine lombarde; Piazza Armerina, Aidone, San Fratello, Nicosia sont les localités où le patois lombard continue de se parler. C'est à San Fratello, sur une colline escarpée de la côte septentrionale, que le vieil idiome est resté le plus pur; à Nicosia, dans l'intérieur, l'accent lombard a gardé quelque chose de celui des anciens maîtres franco-normands. D'ailleurs le dialecte sicilien, surtout dans les districts les plus reculés de l'intérieur, n'est pas encore complètement italianisé; il contient toujours plusieurs termes grecs; en outre, beaucoup de mots arabes et de noms de villes rappellent l'ancienne domination des Sarrasins. Une des expressions les plus curieuses est celle de «val», qui s'applique aux diverses provinces de la Sicile, et que l'on croit dérivée de vali, l'ancien titre des gouverneurs politiques. L'idiome sicilien, moins sonore que ceux du continent italien, supprime souvent les voyelles entre les consonnes et change les o, et même les a et les i, en ou, ce qui rend le parler à la fois plus dur et plus sourd; mais il se prête admirablement à la poésie. Les chants populaires de la Sicile ne le cèdent en grâce naturelle et en choix délicat d'expressions qu'aux admirables rispetti de la Toscane.

De tous les immigrants qui sont venus, de gré ou de force, peupler la Sicile à diverses époques, les Albanais, dits Greci dans le pays, sont les seuls qui ne se soient pas encore entièrement fondus avec les populations environnantes; ils forment des groupes distincts de langage et de rites religieux dans quelques villes de l'intérieur, et surtout à Piana de' Greci, sur une terrasse qui domine au sud la conque de Palerme. Mais, si la fusion entre tous les autres éléments ethniques semble accomplie, la différence des populations siciliennes est néanmoins très-grande, suivant la prépondérance de telle ou telle race dans le croisement. Ainsi les Etnéens, surtout les habitants de Catane et d'Aci-Reale, qui sont peut-être d'origine hellénique plus pure que les Grecs eux-mêmes, puisqu'ils ne sont point mélangés de Slaves, ont une excellente renommée de bonne grâce, de gaieté, de douceur, d'hospitalité, de bienveillance. Ce sont les plus intelligents, les plus instruits des Siciliens. Ceux de Trapani et de San Giuliano sont, dit-on, les plus beaux, et leurs femmes charment l'étranger par la régularité de leur visage et la grâce de leur physionomie. Les Palermitains, au contraire, chez lesquels l'élément arabe a eu plus d'influence que partout ailleurs, ont en général les traits lourds, disgracieux, presque barbares; ils n'ouvrent pas volontiers leur demeure pour la mettre à la disposition de l'étranger; ils gardent jalousement l'épouse dans la partie la plus sombre de leur maison; leurs moeurs sont encore un peu celles des musulmans.

C'est aussi dans Palerme et son district que les moeurs féroces de la guerre, de la piraterie, du brigandage se sont maintenues le plus longtemps. Les lois de l'omertà, «code des gens de coeur,» font un devoir de la vengeance. A chi ti toglie il pane, e tu toglili la vita! (A qui te prend le pain, eh bien, toi, prends la vie!) tel est le principe fondamental du code; mais, dans la pratique, la vengeance palermitaine n'a pas du tout la simplicité de la vendetta corse, elle se complique parfois d'atroces cruautés. D'après une statistique, peut-être exagérée, il n'y aurait pas moins de quatre à cinq mille Palermitains affiliés à la ligue secrète de la maffia, dont les membres s'engagent solidairement à vivre de tromperies, de fraudes et de vols de toute espèce. Encore en 1865, les brigands étaient à peu près les maîtres de la campagne environnante, jusque dans les provinces limitrophes de Trapani et de Girgenti. Ils en vinrent même, pour ainsi dire, à faire le siège de Palermo et à la séparer de ses faubourgs; aucun étranger n'osait quitter la capitale, de peur d'être assassiné ou capturé par les bandits; aucun propriétaire n'allait récolter son blé, son raisin, ses olives, ni tondre son troupeau sans acheter un droit de passage aux malandrins, Dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et, malgré toutes les mesures exceptionnelles de répression, l'association de la maffia, protégée par la complicité de la peur et par la haine de la police étrangère, s'est maintenue dans sa force et fait peser la terreur sur ses ennemis.

L'histoire de la maffia est encore à faire et risque fort de rester en grande partie un mystère. On ne la connaît guère que par les scènes de meurtre et de répression sanglante auxquelles elle a donné lieu. Une chose est certaine, c'est qu'elle exista, sous d'autres noms, dès l'époque des rois normands; tantôt elle s'accroît, tantôt elle diminue, suivant les vicissitudes de la vie politique. Sans nul doute, la situation s'est empirée depuis vingt ans, par suite de l'aggravation des impôts, de la misère, de la levée des conscrits, et de tous les brusques changements qu'amène avec lui un nouveau régime politique; le peuple, habitué à la routine des anciens abus, n'a pas eu le temps de s'accoutumer au fardeau plus récent dont l'a chargé l'annexion au royaume d'Italie. Néanmoins, quelles que soient les difficultés de la transition politique, il est certain que la population sicilienne s'italianisera dans les villes d'abord, puis, de proche en proche, dans les campagnes. La communauté de langue et d'intérêts rattache de plus en plus l'île à la Péninsule, et désormais les deux contrées ne peuvent manquer de graviter dans la même orbite. Pour l'Italie, l'adjonction de la Sicile pourra devenir d'une valeur inestimable, si la bienveillance mutuelle se rétablit, si la paix se maintient et si les ressources de l'île sont exploitées avec intelligence par les Siciliens eux-mêmes. L'accroissement considérable de la population, que l'on dit avoir presque triplé depuis 1734, est un indice des richesses naturelles du pays. Que serait-ce donc si la science et l'industrie succédaient définitivement aux procédés barbares pour la mise en œuvre de tous ces trésors?

On sait que la Sicile était jadis la terre aimée de Cérés; c'est là, dans la plaine de Catane, que la bonne déesse enseigna aux hommes l'art de labourer le sol, de jeter les grains, de couper les moissons. Les Siciliens n'ont pas oublié les leçons de Demeter, puisque plus de la moitié du territoire de l'île est cultivée en céréales, mais il faut dire qu'ils n'ont guère amélioré le système de culture enseigné par la déesse aux époques fabuleuses; il leur est même à peu près impossible de faire mieux que leurs ancêtres, puisque, en vertu de leur contrat avec le noble propriétaire, héritier du feudataire normand, les cultivateurs sont tenus de suivre l'ancienne routine des travaux. Presque tous leurs instruments sont encore de formes primitives, les engrais sont à peine employés, et, dès que la semence est dans la terre, le paysan laisse le soin de son champ à la bonne nature. Quand on parcourt les campagnes de Sicile, on s'étonne du manque absolu de maisons. Il n'y a point de villages, mais seulement, à de grandes distances les unes des autres, des villes populeuses [117]. Tous les agriculteurs sont des citadins qui rentrent chaque soir, à la manière antique, dans l'enceinte de la ville; il en est qui sont obligés de faire chaque jour un double trajet de dix kilomètres ou davantage pour aller visiter leur champ et revenir au gîte; seulement, il leur arrive parfois de s'épargner la course du retour en passant la nuit dans quelque caverne ou dans un fossé couvert de branches; pendant la moisson et les vendanges, des hangars élevés à la hâte abritent les travailleurs. Les vastes champs de céréales qui remplissent les vallons et recouvrent les pentes doivent à cette absence d'habitations humaines un caractère tout spécial de tristesse et de solennité. On dirait une terre abandonnée et l'on se demande pour qui mûrissent ces épis.

[Note 117: Population moyenne des communes en Sicile, en 1871.....7,198 habitants.]

Les champs de céréales, quoique beaucoup plus étendus que les campagnes consacrées à toute autre culture, ont cependant une plus faible importance par la valeur totale de leurs produits. Les terrains qui avoisinent les cités et que l'homme peut cultiver en jardins, en vignes, en vergers, sans avoir à faire de véritables voyages, sont une source de richesse bien autrement abondante. Actuellement, la denrée de la Sicile qui a remplacé le froment nourricier comme principal article d'exportation, c'est l'orange, la pomme d'or des anciens. La Sicile n'est plus un «grenier», mais elle tend à devenir un immense dépôt de fruits. Les sept grandes espèces d'orangers, subdivisées en quatre cents variétés, sans compter de nombreuses formes bâtardes, représentent déjà pour la Sicile une valeur d'environ cinquante millions de francs, et ce revenu considérable tend à s'accroître chaque année. Le merveilleux jardin dont s'est entourée Palerme s'agrandit sans cesse, aux dépens des anciennes plantations d'arbres à manne et d'autres cultures, et recouvre les pentes jusqu'à la hauteur de 350 mètres. C'est par centaines de millions que les fruits s'exportent chaque année sur le continent d'Europe, en Angleterre, aux États-Unis. Les oranges de moindre valeur, qui ne trouveraient pas d'acheteurs sur les marchés étrangers, servent à la fabrication d'huiles essentielles, d'acide citrique, de citrate de chaux. La Sicile a le monopole de ce dernier article, que l'on emploie en grande quantité pour l'impression des étoffes.

Comme pays de vignobles, la Sicile occupe aussi l'un des premiers rangs parmi les contrées de l'Europe. C'est la plus importante des provinces viticoles de l'Italie; elle fournit à elle seule plus du quart du vin recueilli par la nation. D'ailleurs la culture de la vigne, dirigée en grande partie par des étrangers, est beaucoup mieux entendue dans l'île que sur la péninsule voisine. Marsala, Syracuse, Alcamo, Milazzo exportent en quantité des vins justement vantés pour leur excellence; les pentes méridionales et occidentales de l'Etna, de Catane à Bronte, produisent aussi des vins auxquels la chaleur du sol donne un feu extraordinaire; seulement, il faut que les cultivateurs aient soin d'élever entre les ceps de vigne des buttes de terre qui gardent dans leurs interstices l'humidité des pluies et la rendent ensuite aux racines durant les sécheresses. L'Angleterre et l'Europe non italienne sont les principaux acheteurs des vins de Sicile, ainsi que de tous ses autres produits agricoles, les huiles, les amandes, le coton, le safran, le sumac et la manne, distillée, comme celle des Calabres, par une espèce de frêne. Les soies grèges, que, de tous les pays d'Europe, la grande île méditerranéenne fut la première à produire, prennent aussi le chemin de l'étranger. Le royaume italien perçoit les impôts de la Sicile, mais les consommateurs anglais et français en payent leur large part.

Le grand produit minier de l'île, le soufre, s'expédie aussi presque exclusivement sur les marchés étrangers, où il se vend à un prix très-élevé, à cause du monopole commercial que possèdent les «soufriers» de la Sicile. La teneur des gisements varie beaucoup; dans quelques roches, elle est d'un quart; mais lors même qu'elle est seulement de 5 ou 6 p. 100, il suffit d'approcher une lampe allumée des parois de la mine pour la faire bouillir comme de la poix. Ce procédé si simple de la cuisson est celui que l'on emploie pour obtenir le soufre à l'état purifié. Les blocs extraits de la mine sont entassés en plein air et subissent pendant un temps plus ou moins long l'action destructive des intempéries, puis les débris du minéral sont disposés en tas sur la flamme des fourneaux. La pierre se délite et le soufre fondu descend dans les moules préparés pour le recevoir. Bien que ces procédés, suivis conformément à la routine traditionnelle, laissent perdre environ le tiers du soufre contenu dans la roche, cependant les produits annuels sont des plus rémunérateurs, et ils ne peuvent manquer de s'accroître, à mesure que les procédés d'extraction seront améliorés et que de faciles routes d'accès seront ouvertes. Actuellement, l'île fournit à l'Europe environ deux cent mille tonnes de soufre par an, plus des deux tiers de la quantité nécessaire à l'industrie. On a calculé que les gisements connus de la Sicile renferment encore de quarante à cinquante millions de tonnes de soufre; en maintenant leur taux de production, elles ne seraient pas encore épuisées à la fin du vingt et unième siècle. Dans certaines contrées de la Sicile, notamment au nord de Girgenti, des villages sont construits en plâtre sulfureux, l'atmosphère est en tout temps imprégnée de l'odeur du soufre.

Le sel gemme, qui se trouve dans les mêmes formations que le soufre, suffirait aux besoins de l'Europe pendant un espace de temps bien plus considérable encore, car dans le centre de l'île des collines entières sont composées de ce minéral; mais le sel n'est point une substance rare, et sur ses côtes mêmes la Sicile possède des plages très-étendues où les sauniers n'ont qu'à ramasser en tas les cristaux fournis gratuitement par la Méditerranée, A l'extrémité occidentale de l'île, Trapani possède un vaste territoire entièrement composé de marais salants, alternativement inondés et blancs de sel; les navires de Norvége et de Suède viennent y prendre leurs chargements, C'est aussi dans les parages de Trapani que la mer fait croître pour les pêcheurs le meilleur corail des côtes siciliennes. Les thons, dont la pêche a beaucoup plus d'importance, viennent surtout se faire prendre dans les grandes baies qui découpent le littoral entre Palerme et Trapani, tandis que l'espadon se capture dans le détroit de Messine. Les mers de Sicile sont fort poissonneuses, et les insulaires se vantent d'être les pêcheurs les plus habiles de la Méditerranée occidentale.

Récemment encore, les chemins de la mer étaient presque les seuls que connussent les Siciliens voyageurs; c'est à la dernière extrémité seulement qu'ils se décidaient à se rendre d'un port à un autre en prenant la voie de terre. On peut en juger par ce fait qu'en 1866 la seule route carrossable de l'île, celle qui mettait en communication Messine avec Palerme, par Catane et Leonforte, n'était pas même parcourue annuellement par quatre cents voyageurs. Encore de nos jours, l'état de la viabilité est tout à fait primitif dans la plus grande partie de l'île; de très-importantes mines de soufre et de sel ne communiquent avec la mer que par les sentiers de mulets, et les habitants mêmes du pays s'opposent à la construction des routes, de peur que l'industrie des âniers employés au transport ne soit compromise par l'introduction de nouveaux véhicules. Le chemin qui réunit le port commerçant de Terranova à la ville de Caltanissetta est resté plus de vingt années en construction, et pourtant c'était la seule route qui mît le littoral en rapport avec les campagnes de l'intérieur. Le réseau de chemins de fer qui doit rejoindre les trois côtés du triangle sicilien, mais auquel on travaille avec une extrême lenteur, remédiera en partie à ce manque de routes et donnera un essor considérable au commerce de l'île[118]. Déjà les tronçons terminés, dont la longueur totale est d'environ 400 kilomètres, servent à un mouvement d'échanges de quatre à cinq fois plus élevé en proportion que celui des lignes de la Calabre.

[Note 118: Commerce de la Sicile, comparé à celui de l'Italie:

1854. Sicile 60,000,000 fr. Italie 1,000,000,000 fr. 1807. 150,000,000 fr. » 1,802,000,000 » 1873. 550,000,000 fr. x 2,600,000,000 » ]

La capitale de la Sicile, Palerme «l'heureuse», est l'une des principales cités de l'Italie; sous la domination arabe, elle dépassait toutes les villes de la Péninsule par le nombre de ses habitants, et maintenant elle n'est distancée en population que par Naples, Milan et Rome; chaque nouveau recensement témoigne de ses progrès rapides. Nulle ville d'Europe ne jouit d'un plus délicieux climat, nulle n'est plus charmante à voir de loin et ne repose mieux dans un nid de verdure et de fleurs. Ses monts superbes, aux flancs nus, à la base percée de grottes, encadrent un merveilleux jardin, la fameuse «Conque d'or», au milieu de laquelle se montrent les tours et les dômes, les fûts à éventail des palmiers, les branchages étalés des pins, et que domine au sud la masse énorme des églises et des couvents de Monreale. Une seule ville sicilienne peut se comparer à Palerme pour la beauté, sa voisine Termini, qui mérite vraiment l'épithète de la «splendidissime» dont elle se gratifie. Cette antique cité grecque, où jaillissent les eaux thermales qui rendirent aux membres du divin Hercule la force et la souplesse, s'étale en amphithéâtre sur les pentes d'une terrasse qu'un isthme verdoyant relie à la superbe montagne de San Calogero, rayée de sillons blanchâtres et flanquée de contre-forts herbeux. C'est un admirable paysage, complétant à l'est le tableau presque incomparable qui se déroule à l'ouest jusqu'au Monte Pellegrino de Palerme, par les jardins de Bagaria et le promontoire qui porta la cité phénicienne de Solunto.

La splendeur des campagnes contraste avec la misère et la laideur de la plupart des quartiers de la capitale. Palerme a des édifices somptueux; elle a sa cathédrale si richement décorée et couverte de sculptures du fini le plus admirable; elle a, dans le palais royal, sa chapelle Palatine, monument unique dans son genre, entièrement revêtu de mosaïques et réunissant à la fois, par une combinaison des plus harmonieuses, les diverses beautés de l'art byzantin, de l'art mauresque et du roman; par son église de Monreale, ville assez rapprochée pour mériter le nom de faubourg, Palerme peut opposer à Ravenne un ensemble prodigieux de tableaux en mosaïque; mais en outre de ces édifices, de palais d'architecture arabe, de quelques monuments modernes et des deux grandes rues qu'un gouverneur espagnol a fait croiser à angle droit au centre mathématique de Palerme, afin de tracer ainsi le signe de la croix sur la ville entière, la cité populeuse n'offre guère que de sombres ruelles et des maisons sales et branlantes, aux fenêtres pavoisées de guenilles. Naguère Palerme ne méritait point son nom grec de «port de tous les peuples». Enserrée de montagnes et privée de communications faciles avec l'intérieur, elle n'avait de trafic avec l'étranger que pour sa consommation locale et les produits de ses pêcheries et de son merveilleux jardin. D'un tiers plus peuplée que Gênes, elle est encore deux fois moins commerçante; mais l'activité de son port s'accroît rapidement.

En proportion du nombre de leurs habitants, les deux ports occidentaux de l'île, Trapani, antique cité carthaginoise comme Palerme elle-même, bâtie sur une péninsule qui s'avance en forme de faux dans la mer, et Marsala, la ville aux vins fameux, ont une vie commerciale supérieure à celle de leur capitale. Quoique presque entièrement dépourvue de routes de communication avec l'intérieur de l'île, Trapani possède un mouvement d'échanges fort considérable; elle exploite très-activement, nous l'avons vu, les salines des environs, qui sont parmi les plus étendues de tout le littoral de la Méditerranée[119], elle s'occupe avec succès de la pêche du thon et du corail, des éponges même, et ses artisans sont fort habiles comme fabricants de toiles et de lainages, polisseurs de marbres et d'albâtre, monteurs de corail et bijoutiers. Quand Trapani sera réunie à Messine par un chemin de fer continu et deviendra ainsi la tête de ligne de tout le réseau européen vers l'Afrique, elle sera peut-être le principal marché d'échanges entre l'Europe et la Tunisie: l'excellence de son port, profond de 4 à 7 mètres, et de sa rade, bien abritée par le groupe des îles Ægades, lui permet cette ambition, justifiée surtout par l'énergie traditionnelle de ses habitants. Le port de Mazzara, ancienne capitale de la province ou «val» de Mazzara, et débouché des deux villes importantes de Castelvetrano et de Salemi, aux campagnes ombreuses, se trouve, il est vrai, à proximité plus grande de la Tunisie, mais il n'offre aux navires qu'un abri précaire. Quant à Marsala, la Mars-et-Allah ou «havre de Dieu» des Arabes, son port, comblé par Charles-Quint, par crainte des incursions barbaresques, et transformé pendant trois siècles en un étang malsain, n'a été reconstruit que tout récemment et n'est pas assez profond pour servir au grand commerce; il ne sert qu'à l'expédition du sel et des vins du pays, si appréciés dans la Grande-Bretagne et en France. Marsala est bâtie sur l'emplacement de l'antique Lilybæum, qui aurait eu, suivant Diodore, jusqu'à 900,000 habitants dans ses murs; mais ce qui en fait la célébrité dans l'histoire moderne est le débarquement de Garibaldi et des Mille, en 1860. La ville de Marsala fut le point de départ de l'étonnante marche triomphale qui devait se terminer par la bataille de Volturne et la prise de Gaëte. Le premier conflit eut lieu près de la ville de Calatafimi, sur la route qui mène à Palerme par les villes populeuses d'Alcamo, perchée sur une colline de roches arides, roses ou d'un brun fauve et de Partinico, située dans une riche «conque» de jardins qui s'incline au nord vers le golfe de San Vito et ses pêcheries de thons.

[Note 119: Salines de la province de Trapani en 1865:

Trapani 560 hectares. 36,400 tonnes. 400,000 fr. Marsala 286 » 18,600 » 205,000 » _______________ ________________ _____________ 846 hectares. 55,000 tonnes. 605,000 fr. ]

Le grand centre commercial de la Sicile, le seul port de l'île qui soit un lieu de rendez-vous naturel pour les navires de toutes les nations, est Messine «la noble», la ville centrale du bassin de la Méditerranée. Messine est l'étape nécessaire de tous les bateaux à vapeur qui desservent l'immense commerce maritime entre les pays de l'Europe occidentale et les contrées du Levant. Sa rade est d'ailleurs un excellent refuge pour les bâtiments, et les vaisseaux du plus fort tonnage peuvent y entrer sans crainte[120]. En outre, quand les navires venus de la mer Tyrrhénienne n'osent pas, durant les tempêtes, se confier aux courants périlleux du détroit, ils ont le sûr avant-port que leur offre Milazzo, débouché des riches et populeuses campagnes de Patti et de Barcellona; une péninsule recourbée, percée de grottes qui, d'après la légende homérique, servaient d'étables aux boeufs du Soleil, ancêtres des grands boeufs roux de l'île, se prolonge en cet endroit vers le groupe des îles Eoliennes et défend la rade contre les vents dangereux de l'ouest. Le port de Messine, formé par une plage basse qui se détache de la rive à angle droit et se recourbe en pleine mer comme une faucille,--d'où le nom de Zancle donné à la cité,--est si heureusement disposé par la nature, que les brise-lames sembleraient en avoir été construits par l'homme; les anciens y voyaient la faux que Saturne, le père des dieux, avait laissé tomber dans la mer d'Ionie. Malheureusement, Messine est exposée aux vents du nord et du sud; en outre, elle se trouve située sur la ligne de jonction qui réunit les deux foyers volcaniques de la Sicile et de l'Italie méridionale, et peut-être que sa position dans l'espèce de fossé formé par le détroit contribue encore à augmenter le danger. Peu de cités en Europe sont plus directement menacées que Messine par les tremblements du sol. On y voit encore quelques traces de la terrible secousse de 1783, qui coula tous les navires du port, sapa par la base les palais du rivage et fit périr plus de mille personnes sous les décombres ou dans les eaux. De premières secousses prémonitoires avaient donné à presque tous les Messinois le temps de s'enfuir.

[Note 120:

Ports de Sicile ayant un mouvement de navigation de plus de 70,000 tonneaux, en 1875:

Messine 10,865 nav. 1,648,650 tonn. Palerme 10,434 » 1,507,000 » Catalane 5,860 » 535,750 » Trapani 6,499 » 368,000 » Porto-Empedocle (Girgenti) 2,466 » 307,150 » Licala 1,595 » 195,000 » Syracuse 1,880 » 180,000 » Terranova 1,447 » 111,900 » Marsala 2,064 » 104,000 » Sciasca 761 » 88,000 » Milazzo 1,190 » 85,000 » Cefalu 841 » 70,600 » Riposts (Giarre) 1,701 » 70,200 »

Sicile entière, avec les Ægades et les îles Eoliennes 70,974 nav. 5,942,700 tonn. ]

Catane, la «Sous-Etnéenne», car tel est le sens de son nom grec, est menacée comme Messine, non-seulement par les tremblements de terre, mais aussi par les coulées de lave. Comme Messine, elle est également une ville de grande prospérité commerciale: elle a la surabondance de ses produits agricoles comme ses voisines situées à la base du volcan: Aci-Reale, entourée de ses bois d'orangers; Giarre, aux longues rues où flotte une poussière couleur de rouille; Paterno, riche en sources thermales; Aderno, dressée sur son haut rocher de lave; Bronte, à l'étroit entre deux coulées de scories; Randazzo, que dominent encore de vieux édifices normands. Mais Catane possède en outre le monopole pour l'exportation de toutes les denrées de l'intérieur de l'île; c'est le chef-lieu des districts orientaux, les plus riches et les plus civilisés, la gare centrale des chemins de fer de l'île et le point de jonction des routes carrossables les plus nombreuses; aussi le port, que lui donna un courant de lave au milieu du seizième siècle, et que rétrécit ensuite la grande coulée de 1669, est-il tout à fait insuffisant et l'on s'occupe maintenant de l'agrandir au moyen de brise-lames et de jetées.

Il est tout naturel que dans une île dont aucune localité ne se trouve à plus de 60 kilomètres de la mer à vol d'oiseau, les grandes villes aient toutes obéi à la force d'attraction du commerce pour s'établir sur les rivages. Cependant plusieurs agglomérations de quelque importance ont dû se former aussi dans l'intérieur, au milieu des campagnes les plus fertiles et aux points de croisement, sinon des routes, du moins des voies naturelles de trafic. Ainsi, Nicosia, la ville lombarde, située au débouché méridional des montagnes de Madonia, est le lieu de passage forcé entre la riche plaine de Catane et les villes du nord de la Sicile. De même, Corleone est l'étape intermédiaire entre Palerme et les côtes du versant africain. Castro-Giovanni, l'antique Enna, occupe également une de ces situations privilégiées, car elle s'élève presque au centre géométrique de la Sicile, sur un plateau d'où l'on contemple un immense horizon et que les anciens disaient être «l'ombilic» de la Sicile: près de la ville, les habitants montrent encore une grosse pierre qu'ils disent être l'autel de Cérès. Piazza Armerina «l'opulentissime» et Caltagirone, dite la gratissima, à cause de la fécondité de ses campagnes, sont toutes les deux plus populeuses que la cité centrale de la Sicile, et font un commerce assez actif par l'entremise de Terranova, bâtie, au milieu des champs Géloïques, si célèbres par leur fécondité sur l'emplacement de l'antique Gela et avec les débris de ses temples et de ses palais. Plus à l'ouest, Caltanissetta, chef-lieu de la province de son nom, et sa voisine Canicatti, à peine moins peuplée, alimentent de leurs denrées d'exportation la rade fort commerçante de Licata.

Vers le sommet de l'angle méridional de la Trinacrie, les groupes de population éloignés de la mer sont également en assez grand nombre. Les deux villes importantes de Modica et de Ragusa sont à quelques kilomètres l'une de l'autre; Spaccaforno et Scicli, plus voisines de la mer, ne sont chacune qu'à une quinzaine de kilomètres de Modica; vers l'ouest, l'industrieuse Comiso, entourée de champs de coton, et Vittoria, dont les plaines salines fournissent en abondance au commerce de Marseille la cendre de soude, ne sont séparées que par la vallée où coule parfois la rivière Hipparis, célébrée par Pindare. Noto, ancien chef-lieu de la province que forme la partie méridionale de la Sicile, est bâtie, comme presque toutes les cités de cette partie de l'île, à une certaine distance du rivage; mais sa ville jumelle, Avola, s'élève au bord de la mer Ionienne. Noto et Avola ont été toutes les deux renversées par le tremblement de terre de 1693, et toutes les deux se sont reconstruites avec une régularité géométrique, à plusieurs kilomètres de l'endroit qu'elles occupaient jadis. Les campagnes d'Avola, quoique peu fertiles naturellement, sont parmi les mieux cultivées de la Sicile: c'est la seule région de l'Italie où la production de la canne à sucre ait jamais eu quelque importance industrielle.

Au nord de l'arète principale des collines qui vont en s'abaissant vers l'angle méridional de la Sicile, d'autres villes enferment dans leurs murs toute la population agricole de la contrée. Lantini est l'antique Leontium, qui se vantait d'être la plus ancienne cité de toute la Sicile, et dont les habitants montrent les grottes qu'ils disent avoir été les demeures des Lestrygons anthropophages; elle n'est aujourd'hui qu'une pauvre cité rebâtie en entier depuis le tremblement de terre de 1693. Militello s'est relevée depuis la même époque, et Granmichele a été fondée au dix-huitième siècle pour recueillir les habitants de la ville d'Occhialà, également démolie par les secousses du sol. Vizzini et Licodia di Vizzini sont remarquables surtout par leurs coulées de lave alternant avec des lits de fossiles marins, et Mineo est voisine du petit cratère de la mare des Palici. Les chants populaires de Mineo sont fameux dans toute la Sicile: dans un jardin des environs se trouve une pierre merveilleuse, la «pierre de la poésie»; tous ceux qui viennent la baiser, dit la légende, se relèvent poètes.

La partie méridionale de la Sicile, si riche en centres agricoles, est au contraire fort pauvre en ports naturels; sur la mer d'Afrique elle n'avait naguère que des rades ouvertes et des plages basses; mais sur la mer Ionienne elle a deux havres sûrs, ceux d'Agosta et de Syracuse, qui se ressemblent d'une manière étonnante par la forme générale de leurs contours et par la position des villes insulaires qui les dominent. Agosta ou Augusta, héritière de la cité grecque de Megara Hyblæa, n'est plus qu'une ville militaire assiégée par la fièvre; Syracuse, l'antique cité dorienne, qui fut pour un temps la ville la plus populeuse et la plus riche de tout le bassin de la Méditerranée, n'a plus d'autre rang que celui de simple chef-lieu de sa province. Cette ville, qui célébrait encore au siècle dernier sa grande victoire sur Athènes, n'est qu'une ruine; son port «marmoréen», jadis entouré de statues, ne reçoit plus que des canots, et son grand port, qui pouvait contenir des flottes et où se livrèrent des batailles navales, est presque désert. Ce qui reste de la ville est entièrement enfermé dans l'îlot d'Ortygie, que des fortifications, un fossé en partie artificiel, et malheureusement aussi les marécages insalubres de Syraka, qui ont donné leur nom à là cité, séparent de la terre de Sicile: c'est là, sur cette petite colline, achetée jadis pour un gâteau de miel, que se groupe toute la population. La vaste péninsule où s'étendait jadis la ville proprement dite n'a plus d'habitants sur ses roches calcaires, si ce n'est quelques fermiers dans les maisons de campagne qui bordent les canaux d'arrosage. Des colonnes dressées au bord de l'Anapus, issu de la fontaine de Cyane, ou «l'Azurée», les fortifications des Épipoles et d'Euryelum, bâties par Archimède et connues aujourd'hui sous le nom bien mérité de Belvédère, des restes de bains nouvellement découverts, un autel énorme de cent quatre-vingt-quinze mètres de longueur, sur lequel les prêtres faisaient rôtir et monter en fumée toute une hécatombe, un amphithéâtre, un théâtre admirable où vingt-quatre mille spectateurs, assis sur leurs sièges de pierre, pouvaient embrasser d'un coup d'oeil la ville entière, ses temples et ses flottes, tels sont les débris grandioses, des édifices élevés jadis par les Syracusains. Mais rien ne donne une idée plus grande de ce que fut autrefois la cité populeuse que les profondes carrières ou latomie (lautumiæ), taillées parles esclaves, et les allées souterraines des catacombes, où furent ensevelis des millions de cadavres, dont il ne reste plus rien: ces galeries, plus considérables que celles de Naples mêmes, et beaucoup plus régulières, ne sont déblayées que sur une faible partie de leur étendue et des fouilles ultérieures nous tiennent peut-être en réserve d'importantes découvertes. Jadis, le sommet de l'îlot d'Ortygie, ainsi nommé en souvenir de la Délos des Cyclades, était couronné par une acropole où se dressait un temple de Minerve, rival du Parthénon d'Athènes, et que les marins sortis du port devaient contempler en tenant dans la main un vase plein de charbons ardents pris sur l'autel de Jupiter. Ce temple existe encore en partie; mais, chose douloureuse à dire, ses belles colonnes de marbre ont disparu sous un masque de moellons et de mortier qui sert de muraille à une église du plus mauvais goût; le monument est toujours là, mais les modernes en ont fait une bâtisse informe.

D'autres ruines helléniques, dont quelques-unes sont admirables, font rivaliser la Sicile, aux yeux de l'artiste, avec la Grèce elle-même; les temples y sont même plus nombreux que dans la mère patrie. Girgenti, l'antique Acragas ou Agrigente, qui eut, comme Syracuse, des habitants par centaines de milliers, et qui de nos jours est non moins déchue que Syracuse, possède les ruines et les vestiges d'au moins dix édifices sacrés, dont l'un, celui de Jupiter Olympien, le plus grand de toute la Sicile, a servi à la construction du môle de Girgenti; un autre, celui de la Concorde, est le mieux conservé de tous les temples grecs en dehors de l'Hellade. La ville actuelle n'occupe que l'emplacement de l'ancienne acropole, sur une assise de grès coquillier, d'où l'on voit le sol s'abaisser en forme de marches vers la mer. Son principal édifice, la cathédrale, a pris, au sommet de la colline, la place du temple de Jupiter Atabyrios, dont les débris ont servi à la construction du monument moderne; même ses fonts baptismaux sont un sarcophage antique devenu fort célèbre par les recherches et les discussions des archéologues: il représente les amours de Phèdre et d'Hippolyte. Jadis Agrigente descendait jusqu'à trois kilomètres de la mer: ce sont les grands temples qui indiquent la limite méridionale de l'ancienne enceinte. Le port actuel, auquel on a donné le nom de Porto-Empedocle, en l'honneur de l'un des enfants les plus illustres de la cité fameuse, est situé à l'ouest de l'ancien port hellénique ou emporium, à six kilomètres de la ville; c'est d'ailleurs l'escale de la côte du sud où le mouvement des échanges est le plus actif; elle exporte une grande quantité de soufre.

Plus à l'ouest, une autre ville de commerce maritime et de pêche, Sciacca, l'une des localités de la Sicile les plus fréquemment remuées par les secousses du sol, se dit aussi l'héritière d'une vieille cité grecque, Selinus ou Sélinonte, quoique celle-ci s'élevât jadis à vingt-cinq kilomètres plus à l'ouest sur la côte, au sud de Castelvetrano. Il ne reste plus de Sélinonte que des ruines, mais des ruines énormes, qui de loin ressemblent à des tours. Les sept temples qui s'élevaient sur les bords du détroit d'Afrique ont été tous presque entièrement renversés par les tremblements de terre, sinon par les hommes, mais ils présentent encore des restes du style dorique le plus pur; les métopes de trois temples, appartenant à trois âges différents, sont conservées au musée de Palerme, dont elles ont formé le premier noyau et dont elles sont encore l'ornement par excellence.

Sur le versant opposé de l'île, Ségeste n'est plus; mais, au milieu du désert pierreux où elle se trouvait jadis, s'élève un temple parfaitement intact, quoique non encore complètement achevé, que le silence et la solitude rendent d'autant plus auguste. Et combien d'autres restes moins importants de l'art grec offre encore la Sicile, sans compter les immenses nécropoles de Pantalica, de Palazzolo, d'Ispica, dans la partie sud-orientale de l'île, et les monuments romains où persiste l'influence de l'art grec, tels que le théâtre de Tyndaris, en face des îles Éoliennes, et celui bien autrement beau de Taormine, en vue du cône de l'Etna! Le contraste est grand entre ces étonnantes ruines du passé de la Sicile et tous les monuments élevés depuis par les Byzantins et les Arabes, les Normands, les Espagnols et les Napolitains. Ce n'est point de progrès, mais d'une lamentable décadence que témoigne cette étude comparée des édifices. Hélas! que sont les Syracusains de nos jours en comparaison des concitoyens d'Archimède!

En Sicile, peut-être mieux encore qu'en Ligurie, en Provence et en Catalogne, les villes offrent des exemples frappants de ce phénomène de déplacement graduel qu'amènent avec eux les changements des moeurs et du milieu [121]. Au temps de leur puissance, les vieilles cités grecques pouvaient descendre hardiment vers les plages; mais quand vinrent les dangers incessants de guerre et de rapine, surtout au moyen âge, quand les corsaires barbaresques écumaient les mers environnantes et que le brigandage régnait dans l'intérieur de l'île comme la piraterie sur les plages, presque toutes les villes siciliennes avaient escaladé les hauteurs, et leurs bas faubourgs, tombés en ruines, avaient fini par disparaître. Girgenti en est un exemple. Quelques villes sont même dressées sur des forteresses naturelles presque inexpugnables sans le secours de l'art. Telle est Centuripe ou Centorbi, qui s'allonge sur le taillant même d'une arête de rochers, immédiatement à l'ouest du Simeto et des laves de l'Etna; telle est aussi, dans son enceinte de murs antiques, San Giuliano, la ville'd'Astarté, puis de Vénus, qui, du haut de sa pyramide de 700 mètres de hauteur, riche en veines de métal, domine la mer de Trapani. Mais, grâce au retour de la paix, les habitants se fatiguent de leurs escalades et de leurs descentes journalières, et là où les marécages n'ont pas envahi les terres basses, ils abandonnent leurs aires d'aigle pour se loger au bord de la mer ou sur les routes qui passent dans la plaine. Sur toute la côte septentrionale, de Palerme à la pointe de Messine, chaque marina, de la plage s'agrandit peu à peu aux dépens du borgo de la crête, et l'ancienne ville unit par se transformer en ruines se dressant comme un amas de rochers blancs sur des roches plus grises: c'est un squelette de ville se dressant au-dessus de la cité vivante. Cefalù, le Kephaladion des Grecs, présente, mieux que toute autre ville sicilienne, le bizarre contraste de ses deux emplacements successifs. En bas est la ville actuelle, blottie à la base du promontoire, sur un étroit talus de débris; en haut, tout le pourtour de la roche est encore festonné d'une muraille à créneaux, mais sur le plateau même il ne reste plus que des pâtis pierreux; tout édifice a disparu, si ce n'est pourtant un petit temple cyclopéen, le plus vénérable débris de la Sicile par son ancienneté, ruine de trente siècles, que n'a pu encore ronger le temps.

[Note 121: Communes (ville et banlieue) de la Sicile ayant plus de 15,000 habitants en 1871:

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