Mathilde: mémoires d'une jeune femme (part 5 of 6)
Les prévisions de madame de Richeville ne l'avaient pas trompée; ses soins, son amitié, la bienveillance des personnes que je voyais souvent chez elle effacèrent bientôt jusqu'aux dernières traces de mon ancienne tristesse; je jouis enfin d'un calme qui n'était pas de l'anéantissement, d'un repos qui n'était pas de la stupeur; si ce n'était pas le bonheur, c'était du moins la cessation absolue de la souffrance.
Cet état de transition me paraissait plein de charme; il ressemblait beaucoup à ce doux et léger engourdissement, à ce vague bien-être qui succède aux douloureuses maladies.
Une expérience due au hasard me prouva que ma guérison était complète.
Un jour je me promenais en voiture au bois de Boulogne avec madame de Richeville, je vis passer très-rapidement deux femmes à cheval accompagnées de plusieurs hommes: c'était Ursule, la princesse Ksernika, M. le duc de Versac, M. de Lancry, lord C. et deux ou trois autres personnes dont je ne sais pas les noms.
Ma cousine montait avec sa grâce et sa hardiesse habituelles une jument, Stella, qui nous avait appartenu. Notre voiture allait au pas. Ursule et mon mari me reconnurent parfaitement; ma cousine, avec une rare effronterie, me montra M. de Lancry d'un regard moqueur... Mon mari rougit beaucoup et n'eut pas l'air de m'apercevoir.
Cette cavalcade passa.
Madame de Richeville m'observait avec anxiété...
Mon cœur se serra; mais cette impression s'effaça rapidement...
En retournant à Paris nous vîmes Ursule, la princesse Ksernika et le duc de Versac revenir du bois de Boulogne dans une charmante calèche à quatre chevaux menés en Daumont. Les gens portaient la livrée de mademoiselle de Maran. M. de Lancry suivait de près en tilbury. A cette nouvelle épreuve, madame de Richeville me regarda encore... Je souris.
--Allons,--me dit-elle,--vous êtes complétement guérie.
C'était un mardi, autant que je puis m'en souvenir.
Je venais de prendre ce jour de loge aux Bouffons avec madame de Richeville; elle avait offert une place à la princesse et au prince d'Héricourt. Nous étions arrivés depuis quelque temps, lorsque, par un singulier hasard, Ursule et mademoiselle de Maran, accompagnées de M. le duc de Versac, entrèrent bientôt après dans une loge du même rang que la nôtre.
J'avais prié madame de Richeville, malgré ses refus, de se mettre sur le devant à côté de la princesse d'Héricourt; presque cachée dans l'ombre, je pus donc sans être vue observer la scène suivante.
Ma cousine était, selon son habitude, mise avec la plus parfaite simplicité; elle portait une robe blanche, une écharpe de gaz très-légère semblait entourer d'un brouillard neigeux ses charmantes épaules, qui aux grandes lumières avaient l'éclat et le poli du marbre; deux camélias cerise gracieusement posés dans ses beaux cheveux bruns, dont les boucles ondulaient jusque sur son sein, à son corsage un bouquet de fleurs pareilles à la coiffure, telle était sa parure.
La jalousie ne m'avait jamais aveuglée, je trouvai Ursule peut-être encore plus jolie qu'autrefois; ses traits, son maintien, avaient pris une nuance de dignité ou plutôt de hauteur qui balançait la hardiesse de son regard et la liberté de ses paroles: car elle était, disait-on, quelquefois avec les hommes d'une incroyable licence de langage.
Mademoiselle de Maran, toujours fidèle à sa robe carmélite, à son tour de cheveux noirs et à son bonnet garni de soucis, me parut très-vieillie, très-changée; ses yeux seulement avaient conservé leur vivacité vipérine, et brillaient sous ses épais sourcils gris.
Pendant l'entr'acte la loge de mademoiselle de Maran fut continuellement remplie de visiteurs appartenant à ce qu'il y avait de plus élégant dans la meilleure compagnie.
Je vis alors Ursule dans tout l'éclat de son triomphe et de ses succès. Elle avait dit qu'elle voulait être... et qu'elle serait la femme la plus à la mode de Paris. Elle avait réussi, et semblait vraiment née pour le rôle qu'elle jouait.
Le feu de ses regards, ses gestes animés, mais toujours charmants, ses éclats de rire doux et frais, son grand air quelquefois quitté pour de petites mines agaçantes ou moqueuses, tout annonçait en elle une longue habitude de chercher à plaire et à être remarquée.
Parmi les hommes qui vinrent saluer Ursule je vis M. Gaston de Senneville, la fleur des pois de ce temps-là, comme disait sa tante madame de Richeville. Ma cousine parut l'accueillir avec une distinction particulière, pendant qu'un autre visiteur plus grave, M. le chargé d'affaires de Saxe, je crois, causait avec mademoiselle de Maran.
Plusieurs fois M. de Senneville prit familièrement la lorgnette d'Ursule, lui parla à voix basse, rit aux éclats avec elle, se pencha pour regarder quelques personnes qu'elle lui désignait sans doute, enfin il affecta ce petit manége d'intimité que les jeunes gens sont toujours enchantés d'afficher lorsqu'il s'agit d'une femme à la mode.
De son côté, ma cousine redoubla de coquetterie; voulant lui faire sentir le parfum du colossal bouquet qu'elle portait à la main, elle se pencha en arrière et cambra sa jolie taille en se retournant à demi vers M de Senneville, qui parut nécessairement aspirer avec délices l'odeur embaumée de ces belles fleurs. Quoique cette préférence ne fût pas rigoureusement de bon goût de la part d'Ursule, j'avoue qu'il était impossible de mettre dans ce mouvement plus de charme et de grâce provocante.
Par hasard, presque en cet instant je jetai les yeux sur une loge placée en face de celle de mademoiselle de Maran, et je vis à travers la lucarne ouverte la figure pâle et contractée de mon mari.
Placé dans le corridor, il épiait sans doute Ursule, dont l'attitude et les manières devaient singulièrement exciter sa jalousie.
Au bout de quelques instants, M. de Lancry disparut et vint à son tour saluer mademoiselle de Maran. Étant beaucoup plus jeune que le chargé d'affaires de Saxe, M. de Senneville fut obligé de céder sa place à mon mari; ce qu'il fit non sans avoir en riant pris quelques fleurs au bouquet d'Ursule, et en avoir triomphalement orné sa boutonnière. M. de Lancry semblait au supplice; il échangea quelques mots avec mademoiselle de Maran.
Après le départ de M. de Senneville, Ursule avait brusquement repris sa lorgnette d'un air contrarié; sans donner un regard à M. de Lancry, elle lorgnait impitoyablement tous les points de la salle. Par deux fois mon mari lui parla, elle ne l'entendit pas ou feignit de ne pas l'entendre; il fallut qu'il lui touchât légèrement le bras pour qu'elle parût s'apercevoir de sa présence. Elle lui donna la main avec distraction, lui répondit à peine quelques mots et se remit à lorgner.
M. de Lancry ne put réprimer un mouvement d'impatience et de colère, et se remit à causer avec le chargé d'affaires de Saxe et avec mademoiselle de Maran.
Le matin, grâce à la rapidité de la course d'Ursule, j'avais à peine entrevu M. de Lancry. Je le regardai plus à loisir: sa figure amaigrie, fatiguée, révélait les chagrins, les jalousies que sa lettre m'avait fait connaître; ce n'était plus comme autrefois un homme brillant et léger parce qu'il n'aimait pas, moqueur et hardi parce qu'il était sûr de plaire et de dominer: il était alors sombre et inquiet, humble et résigné, parce qu'il aimait passionnément et qu'on le raillait à son tour.
Lorsque Ursule fut fatiguée de lorgner, M. de Lancry lui adressa de nouveau la parole, mais cette fois avec une sorte de timidité triste. Je connaissais assez la physionomie de cette femme pour voir, à son port impérieux, au sourire railleur qui releva le coin de ses lèvres, pour voir, dis-je, qu'elle répondait par des sarcasmes aux reproches indirects de mon mari. Enfin M. de Versac rentra. La toile se leva, cette scène qui paraissait si pénible à M. de Lancry cessa aux premiers accords de l'orchestre.
Un violent ressentiment d'indignation me traversa le cœur en songeant à l'affreux désespoir dans lequel M. Sécherin, insensible aux pieuses consolations maternelles, consumait solitairement ses jours pendant que sa femme, riante, heureuse, se livrait effrontément à son penchant pour la galanterie et pour les plaisirs.
J'avais fait toutes ces observations du fond de la loge où j'étais pour ainsi dire cachée.
Madame de Richeville et la princesse, devinant les pensées qui devaient m'agiter à la vue d'Ursule, avaient constamment causé ensemble pour ne pas me distraire.
Le prince était sorti, je pus donc me livrer à de pénibles réflexions.
Cette soirée ne fut pas vaine pour moi; elle me prouva que je ne ressentais plus pour M. de Lancry que la pitié mêlée de dédain que j'aurai ressentie pour un étranger qui se fut trouvé dans cette position fausse et honteuse.
Peu à peu mes idées se rassérénèrent.
Ce que devait souffrir M. de Lancry me rappela tout ce que j'avais souffert. Je bénis le ciel de m'avoir délivrée de ces horribles anxiétés en tarissant en moi la source de tout amour, car je voyais la garantie de mon bonheur à venir dans l'impossibilité où je me croyais d'éprouver jamais ce sentiment.
* * * * *
Peu de jours avant mon arrivée à Paris, M. de Rochegune était parti pour une de ses terres où quelques affaires l'appelaient. Il en revint peu de temps après la rencontre que j'avais faite de ma cousine aux Italiens.
Le souvenir de M. de Rochegune était resté dans ma pensée intimement lié à celui de M. de Mortagne. Gravement dévoué pour moi, d'un caractère sérieux, d'une philanthropie éclairée, ou lui témoignait généralement tant de déférence que, malgré sa jeunesse, je m'étais habituée à le considérer comme un homme d'un âge mûr, car il en avait les qualités solides et sûres.
Au fort de mes malheurs, encore sous le charme de mon mari, et songeant que j'aurais pu épouser M. de Rochegune, je m'étais avoué presque à ma honte que je n'aurais jamais pu l'aimer d'amour, tant son austère bonté prévalait alors de peu sur les grâces séduisantes de M. de Lancry.
Madame de Richeville, en me parlant quelquefois de M. de Rochegune, m'avait dit que depuis son retour d'Orient il avait pris dans le monde une attitude ferme et hardie, en tout digne de l'indépendance et la noblesse de son caractère, au lieu de s'effacer, comme autrefois, dans une froide réserve. Impatiente de revoir M. de Rochegune, autant par affectueux souvenir que par curiosité, je fus enchantée d'apprendre son retour à Paris.
Un soir, vers les dix heures, traversant une petite galerie vitrée que j'avais fait construire pour pouvoir communiquer de mon pavillon à la maison de madame de Richeville, j'arrivai chez elle.
Je ne sais pourquoi il y a des salons privilégiés, dont l'arrangement, dont les proportions invitent à la causerie et à l'intimité. Celui de madame de Richeville était de ce nombre; j'y ai passé de si douces soirées que je ne puis résister au plaisir d'en donner une esquisse: l'aspect des lieux qu'on a aimés semble augmenter encore la réalité des souvenirs.
Une première pièce ornée de bons et anciens tableaux conduisait au salon où madame de Richeville se tenait habituellement, salon tendu de damas vert, étoffe commune à la tenture, aux rideaux, aux portières et aux meubles de bois doré, sculptés dans le meilleur goût du siècle de Louis XIV.
Au coin de la cheminée était une large causeuse que madame de Richeville partageait ce soir-là avec le prince d'Héricourt, grand et beau vieillard à cheveux blancs, d'une figure pleine de noblesse, de calme et de sérénité; de l'autre coté de la cheminée était la princesse d'Héricourt. Son pâle et doux visage exprimait à la fois la dignité et la plus angélique mansuétude; elle portait ses cheveux gris bouclés sous son bonnet avec une sorte de coquetterie de vieillesse. Tout en causant avec madame de Semur, cette bonne princesse ne pouvait s'empêcher de regarder quelquefois le prince d'Héricourt avec une sorte de sollicitude tendre et satisfaite.
J'étais toujours émue à la vue de ces deux vieillards, qui avaient traversé d'un pas ferme tant d'époques désastreuses en s'appuyant l'un sur l'autre, et arrivaient au terme de leur longue carrière le front haut, le sourire aux lèvres et les yeux au ciel.
Madame de Semur, assise à côté de la princesse, offrait avec elle un contraste frappant: c'était une femme de quarante ans à peine, dont la physionomie, à la fois noble et piquante, semblait résoudre un problème insoluble: allier le plus grand air du monde aux mobiles vivacités de l'esprit le plus pétillant et le plus imprévu. Enfin, près de la table à thé placée entre les deux fenêtres de ce salon, Emma travaillait à sa tapisserie.
Pour achever ce tableau, qu'on l'éclaire de plusieurs lampes de porcelaine de Chine dont la trop vive lumière, affaiblie par des abat-jour, fait çà et là briller, dans le clair-obscur, l'or des boiseries blanches, les cadres des tableaux, les bronzes des meubles, les peintures des vases de Sèvres ou les vives couleurs des fleurs qu'ils contiennent; qu'on fasse jouer les joyeuses lueurs du foyer sur d'épais tapis amarante; qu'on parfume légèrement ce salon, bien clos et bien chaud, d'essence de bouquet, odeur anglaise que madame de Richeville aimait beaucoup, et que je ne puis encore sentir, à cette heure, sans que ce temps déjà si lointain surgisse tout à coup à ma pensée (certains parfums et certaines mélodies doublent chez moi la puissance des souvenirs), et l'on pourra se faire une idée du plus charmant asile qui ait jamais été ouvert aux longues et douces causeries d'une société intime et choisie.
CHAPITRE VII.
LE RECIT.
Lorsque j'entrai dans le salon, Emma se leva pour m'offrir ce qu'elle appelait mon fauteuil; c'était une petite bergère assez basse, car cette chère enfant avait remarqué que je choisissais ce siége de préférence. Je la baisai au front pour la remercier de cette prévenance, et je serrai affectueusement la main du prince d'Héricourt.
--Qu'il est dommage que vous arriviez si tard, ma chère Mathilde, me dit Mme de Richeville, le prince nous racontait une des vaillantes prouesses d'un de nos amis. Cela vous eût bien intéressée.
--Et de qui s'agit-il donc? demandai-je.
--De M. de Rochegune, dit Mme de Semur, c'est un vrai Cid: il mérite d'avoir sa place dans le romancero moderne.
--Allons, allons, dit le prince en souriant avec bonté. Au risque de passer pour un radoteur, je vais recommencer l'histoire de mon Cid pour Mme de Lancry; elle m'en saura gré.
--Et moi aussi,--dit madame de Semur.--Tout à l'heure, j'ai été émue malgré moi. Cette fois-ci, je serai sur mes gardes, et je pourrai me moquer de votre héros, car il n'y a rien de plus insupportable que d'avoir autant à admirer.
--L'entendez-vous?...--dit en souriant madame de Richeville à la princesse.--Et elle niera encore qu'elle adore le paradoxe!
--Mais c'est tout simple,--reprit madame de Semur.--Quand on sort de ces enthousiasmes-là, on a l'air de bourgeois qui reviennent de la cour. Ainsi, prince, soyez assez bon pour recommencer le récit de ce beau trait, afin que je puisse en rire à mon aise.
--Je me joins à madame de Semur pour vous prier de raconter de nouveau cette belle action,--dis-je au prince,--bien certaine d'ailleurs que cette complaisance vous coûtera peu... les hommes à bonnes fortunes sont toujours si heureux, dit-on, de parler de galanterie!
--Oh! je comprends,--me dit le prince en souriant,--je comprends... Vous m'adressez de charmants compliments pour m'empêcher de dire tout ce que je pense de vous... Mais que j'en trouve l'occasion, et je serai inexorable; vous aurez beau flatter mon orgueil, je ne ménagerai pas votre modestie... Mais, puisque vous le désirez, je recommence le récit que je faisais à ces dames.
--Vous savez peut-être, mesdames,--dit le prince d'Héricourt,--que Rochegune se battit si bien pour la cause des Grecs, qu'il fut nommé colonel d'un de leurs trois régiments de cavalerie; régiment que d'ailleurs il avait créé et équipé à ses frais, et auquel, par une touchante pensée d'amitié, il avait donné l'uniforme des hussards dont M. de Mortagne avait fait partie sous l'empire. Cet uniforme était, je crois, blanc et or, à collet bleu. Si j'insiste sur ce détail, c'est pour vous préparer à une autre marque de souvenir non moins touchante et d'une portée véritablement belle et grande... que vous serez bien forcée d'admirer, madame,--dit le prince à madame de Semur,--et d'admirer sans regrets.
--Nous verrons, nous verrons, car je vous écoute, prince, je vous en avertis, avec toutes sortes d'ombrageuses défiances; on juge un avocat par la cause qu'il défend.
--Tâchons donc de gagner la nôtre,--dit le prince en riant; et il reprit:--L'indépendance de la Grèce proclamée et assurée, Rochegune fit un voyage en Russie; c'était au moment de la guerre de cette puissance contre les Circassiens. Curieux d'assister à ces opérations, parfaitement accueilli par l'empereur, il fit en curieux, ou plutôt en volontaire, la campagne du Caucase. Grièvement blessé dans une charge de cavalerie à laquelle il prit une part brillante, il eut de plus son cheval tué sous lui. Rochegune, épuisé par le sang qu'il perdait, ne put se dégager, et resta sans connaissance sur le champ de bataille. Lorsqu'il revint à lui, ce fut un moment terrible: il se trouvait seul au milieu d'un steppe immense et solitaire, que la lune éclairait de sa pâle clarté; la neige tombait lentement; il était déjà à moitié enseveli sous une couche glacée, lorsqu'il sortit de son évanouissement.
--C'est affreux,--dit madame de Richeville.--Ce désert couvert de neige lui fit l'effet d'un immense linceul... M. de Rochegune m'a dit que telle fut la première réflexion qui lui vint, car il m'a déjà raconté cette circonstance en m'apprenant comment il avait été blessé, mais en me cachant la suite de cette aventure romanesque.
--Je le crois bien,--dit la princesse;--elle était trop honorable pour lui.
--Et je l'ai sue, moi,--dit le prince,--pas plus tard qu'hier, par un aide de camp de l'empereur. Cet officier a fait cette guerre avec Rochegune, et c'est de lui que je tiens tous ces détails. Notre ami se trouva donc seul, la nuit, au milieu d'une solitude profonde, paralysé par le froid et par sa blessure, et ayant à peine la force de se débarrasser de la neige qui s'amoncelait sur lui; enfin il entendit au loin le sourd piétinement d'une troupe de cavalerie; ignorant si elle était amie ou ennemie, mais préférant la mort à son horrible position, il appela de toutes ses forces quelques cavaliers éclaireurs qui par bonheur passèrent près de lui; ils l'entendirent, s'approchèrent: il fut sauvé. Ces cavaliers appartenaient à un corps de cosaques du Don que le mouvement de la bataille avait placé momentanément à l'arrière-garde de l'armée; ces cosaques irréguliers, aussi farouches que leurs chevaux sauvages, obéissaient aveuglément au vieil hetman qui les commandait. Rochegune fut conduit à ce chef de horde, qui le prit en croupe après avoir pansé ses blessures. Cet hetman était, me dit l'aide de camp, une espèce de patriarche guerrier, d'un courage et d'une physionomie dignes de l'antiquité. Rochegune lui devait la vie; il contracta de ce jour avec lui une amitié de frère d'armes, quitta l'état-major de l'armée où il aurait enduré beaucoup moins de privations, et partagea désormais l'existence aventureuse et pénible des cavaliers de l'hetman, qui servaient d'éclaireurs et d'enfants perdus à l'armée, ne reposaient jamais sous une tente, couchaient sur la terre ou sur la neige. Ce n'est pas tout: ils couraient d'autant plus de dangers qu'ils faisaient une guerre sans merci, presque sans prisonniers, n'accordant ni ne demandant de quartier aux Tartares, qui, comme eux, massacraient femmes, enfants, vieillards.
--Pardon, prince, si je vous interromps,--dit en riant madame de Semur;--mais j'étais bien sûre qu'en entendant une seconde fois les hauts faits de votre protégé, je trouverais de quoi ne plus l'admirer autant... Voyez un peu! par goût pour les aventures, il va s'allier à une troupe de bandits et d'assassins... et il reste témoin de leurs atrocités... par reconnaissance!... Le prince se mit à rire et répondit:
--Et c'est justement, madame, à propos de ces atrocités dont M. de Rochegune est témoin, que votre admiration pour lui sera vivement excitée.
--Comment?
--Cela tient du prodige...
--Alors, prince, arrivons donc vite à cette fin que nous ignorons aussi bien que madame de Lancry, car c'est ici que vous vous êtes arrêté tout à l'heure.
Le prince reprit:
--Rochegune, bien décidé à n'abandonner son hetman que lorsqu'il lui aurait rendu un service égal à celui qu'il en avait reçu, n'attendit pas longtemps l'occasion de s'acquitter dignement. J'oubliais de vous dire que l'hetman avait deux fils qui servaient comme simples cavaliers dans sa troupe; il les aimait comme un loup aime ses petits, les lançait sans sourciller au milieu des plus grands dangers, et puis, l'action finie, il les étreignait sur sa poitrine avec une sorte de joie sauvage et des rugissements de bête fauve. L'intrépidité naturelle à Rochegune, l'affection que lui témoignait l'hetman dont il partageait vaillamment les dangers et les privations, lui acquirent bientôt une grande influence sur ces hordes. Une reconnaissance d'avant-postes, composée de quelques cavaliers parmi lesquels étaient les deux fils de l'hetman, tomba dans une embuscade placée au bord d'un torrent. Presque tous les cosaques furent massacrés, et les eaux apportèrent au camp de l'hetman ceux des cadavres qui n'étaient pas brisés parmi les rochers.
--Ah! c'est horrible, s'écria madame de Semur;--on dirait une page de roman moderne, le timide essai d'une jeune fille de lettres qui s'essaie en rougissant...
--Écoutez alors la péripétie,--reprit le prince.--En apprenant ce malheur, le vieil hetman reste stupéfait, inerte. A ce moment, un aide de camp du feld-maréchal (l'officier russe dont je vous ai parlé) accourt ordonner à l'hetman de se porter avec sa masse de cavaliers sur un point qu'il désigne. L'hetman fait machinalement un signe de tête... Plein de confiance dans ce vieux soldat, et pressé de porter d'autres ordres, l'aide de camp ne croit pas nécessaire de s'assurer par lui-même de l'exécution de la manœuvre qu'il est venu commander; il se dirige au galop sur un autre point. Rochegune sait bien la guerre; quoique jeune, il la fait depuis longtemps. Comprenant l'importance de ce mouvement qui doit être exécuté avec la rapidité de la foudre, il reste stupéfait de l'immobilité de l'hetman, il lui parle, il lui rappelle l'ordre qu'il vient de recevoir... il n'en peut tirer une parole. Chaque minute de retard compromettait le salut de l'armée et la vie de l'hetman, car son inaction méritait la mort. Pour le tirer de l'anéantissement où l'avait plongé la nouvelle du massacre de ses deux fils, Rochegune prit un parti désespéré et dit à l'hetman:--A cheval... à cheval... Le vieillard le regarde et secoue la tête.--C'est pour retrouver tes fils!--s'écrie notre ami... Un éclair brille dans les yeux du vieillard.--Mes fils!--s'écrie-t-il,--où sont-ils?--Suis-moi... tu les trouveras!--dit Rochegune, et il saute à cheval en se dirigeant vers le point indiqué par l'aide de camp:--Mes fils... mes fils!--s'écrie le vieillard en sautant à cheval à son tour pour atteindre Rochegune qui gagnait du terrain. Les cosaques se pressent sur les traces de leur hetman: cette masse de cavalerie s'ébranle; Rochegune la guide et la précède, suivi de près par le vieil hetman criant toujours:--Mes fils... mes fils!--Suis-moi!--répondait Rochegune. Les lignes ennemies sont en vue. Rochegune les montre à l'hetman en lui disant:--Tes fils sont là. Le vieillard pousse un cri de rage et fond sur l'ennemi; une horrible mêlée s'engage; une fois au milieu du feu, l'hetman revient à lui. Rochegune, qui ne le quitte pas, lui explique en deux mots ce qui arrive. Le vieillard, reprenant son sang-froid, combat avec sa valeur accoutumée. Par un miraculeux hasard, Rochegune, en chargeant un gros de cavaliers circassiens qui opéraient lentement leur retraite, les culbuta et les força d'abandonner dans leur fuite un cheval de bât sur lequel étaient garrottés les deux prisonniers...
--Les deux fils du vieil hetman!--s'écria madame de Richeville.--Quel bonheur!...
--Justement, madame--reprit le prince;--ils étaient criblés de blessures; l'ennemi les avait seuls épargnés lors de l'embuscade, et les gardait en otage. Vous concevez la joie de Rochegune en ramenant ces deux enfants à leur père. Celui-ci, à cette vue, croisa ses deux bras sur sa poitrine, mit un genou en terre et baisa pieusement la main de Rochegune. Pour apprécier la signification de cet acte, il faut savoir qu'il n'y a qu'à l'empereur que ces chefs de hordes rendent un pareil hommage, et puis, chez ces peuples sauvages, il est inouï qu'un vieillard se soit jamais agenouillé devant un jeune homme. «Je t'avais sauvé la vie, tu m'as sauvé l'honneur,--dit le vieillard;--je devrais donc te sauver encore une fois la vie pour être quitte envers ici; tu me rends encore mes fils: que faire pour m'acquitter?»--Voici les propres paroles de notre ami, telles que me les a rapportées l'aide de camp qui était venu complimenter l'hetman sur la charge brillante de ses cosaques:--«Toi et tes fils,--dit Rochegune,--jurez-moi d'épargner désormais les femmes et les enfants ou les vieillards qui vous tomberont sous la main, et de leur dire Vivez au nom de...»--Ici le prince s'interrompit.
--Au nom de qui?--nous écriâmes-nous...
Le prince sourit et dit:
--Ceci n'est pas mon secret; qu'il vous suffise de savoir que l'hetman et ses enfants firent et tinrent ce serment. Le nom qu'avait prononcé Rochegune fut si peu oublié dans cette horde, m'a dit l'officier russe qui a terminé cette campagne, que l'an passé, à la fin de la guerre, il était pour l'hetman aussi sacré que le serment qu'il avait fait à notre intrépide et généreux compatriote...
--Ceci est digne des beaux jours de la chevalerie errante,--s'écria madame de Semur,--et pour compléter le roman... ce nom est certainement celui d'une farouche beauté que...
--Permettez-moi de vous interrompre,--dit le prince d'un air sérieux,--pour vous affirmer que ce nom méritait... et mérite toujours d'être prononcé avec autant d'intérêt que de respect; je vous abandonne notre cher chevalier criant, mais je vous demande grâce pour ce nom mystérieux... que vous connaissez...
--Que je connais...--s'écria madame de Semur.
--Oui, madame, et que vous avez dit vingt fois, car c'est celui d'une personne que vous aimez... enfin c'est un nom qui mérite à tous égards de servir de symbole à une action généreuse, et Rochegune ne pouvait rendre un plus digne hommage à la personne qui porte ce nom...
--Ah! prince, que vous êtes cruel!--s'écria madame de Richeville,--dites-nous-le donc?
--Cela m'est impossible, madame; vous approuverez vous même mon silence... quand vous en saurez la cause... je ne veux pas enlever à Rochegune le plaisir de vous l'apprendre.
--Mais avant qu'il ne vienne, il y a de quoi mourir de curiosité,--dit madame de Semur.--Voyons, prince, laissez-vous attendrir. Pour vous décider, je vous déclare très-sérieusement que je trouve admirable la conduite de M. de Rochegune; son moyen de rappeler l'hetman à lui-même en lui disant: «Suivez-moi, je sais où sont vos fils...» ne pouvait venir que d'un esprit généreux qui sait combien les affections profondes ont de retentissement dans le cœur.
--Et son idée de profiter de la reconnaissance qu'il inspire, pour imposer la clémence à ces barbares!--dit la princesse d'Héricourt;--cela n'est-il pas aussi une grande pensée?
--Très-belle et très-grande,--reprit le prince,--et qui vous paraîtra peut-être sinon plus belle, du moins plus touchante, lorsque vous saurez le nom...
--Ah! prince, que vous êtes cruel!...--dit madame de Semur.--On admire tout sans restriction, et rien ne peut vous attendrir...
--Tenez, madame,--dit le prince,--j'entends une voiture entrer dans la cour, peut-être est-ce le hasard qui vous envoie notre héros. Adressez-vous à lui...
--Béni soit le hasard, si c'est en effet M. de Rochegune,--dit madame de Semur.--Le hasard est quelquefois si malencontreux, qu'il devrait bien une fois au moins...
L'entrée de M. de Rochegune interrompit l'invocation de madame de Semur.
Le soleil d'Orient l'avait tellement bronzé, l'expression de sa physionomie était si changée, qu'il était méconnaissable. Le ton bistré de sa figure faisait paraître plus étincelants encore ses grands yeux gris sous ses sourcils noirs. Son visage complétement rasé, à l'exception de ses moustaches brunes, qui faisaient ressortir le rouge foncé de ses lèvres et la blancheur de ses dents, lui donnait un caractère oriental très-prononcé. Il était impossible d'oublier ces traits énergiquement accentués. Sa taille grande et svelte, ses vêtements noirs, l'air royal et chevaleresque avec lequel il portait haut et fier son front hâlé et sa moustache brune, lui donnaient la tournure cavalière et hardie d'un vaillant portrait de Velasquez ou de Van Dyck. Son allure décidée n'avait rien de l'effronterie des fanfarons; elle annonçait une nature calme et forte, intelligente et énergique. A la courbure de ses lèvres, légèrement arquées, on voyait que le sarcasme amer pouvait remplacer la généreuse bienveillance du sourire.
Ravie de revoir M. de Rochegune, je lui dis cordialement ma joie, qu'il partagea; en me parlant du passé, un nuage de tristesse passa tout à coup sur ses traits; je devinai qu'il donnait une pensée à M. de Mortagne, mais qu'il ne trouvait ni le moment ni le lieu convenables pour me parler de cet ami bien cher.
--Savez-vous que vous êtes très-dissimulé au moins?--dit madame de Richeville à M. de Rochegune.
--Comment cela, madame la duchesse?
--Certainement; vous me racontez comment vous avez été blessé, comment vous avez manqué de périr enseveli sous la neige, comment vous avez été sauvé... mais voilà tout... vous vous gardez bien de dire un mot de certain vieil hetman...
--De dire un mot de l'immense service que vous lui avez rendu... en lui sauvant l'honneur,--dit madame de Semur.
--En lui ramenant ses deux fils,--ajouta la princesse.
--En lui faisant promettre, à lui et à ses deux fils, d'épargner désormais les femmes, les enfants et les vieillards,--dit madame de Semur,--et de les rendre à la liberté au nom de...
--Voici le mystère,--dit madame de Richeville:--ce méchant prince ne veut pas nous dire au nom de qui... vous avez adouci la férocité de ces barbares.
Tous ces reproches s'étaient succédé si rapidement, que M. de Rochegune n'avait pu répondre un mot; au lieu d'affecter une modestie maladroite et embarrassée, il dit noblement et simplement:
--Tout cela est vrai; mais, prince, permettez-moi de vous demander comment vous savez...
--Ne le lui dites pas qu'il ne nous ait appris ce nom mystérieux,--s'écria madame de Richeville.
--Voyez comme il rougit!...--s'écria en riant madame de Semur.
M. de Rochegune avait en effet beaucoup rougi, il avoua franchement au lieu de s'en défendre.
--Oui, je rougis,--dit-il en souriant,--parce que je ne puis m'empêcher de rougir de reconnaissance en entendant ce nom qui m'a toujours porté bonheur; ce nom, symbole d'un souvenir qui m'a guidé, protégé, conseillé dans bien de graves circonstances de ma vie. Depuis que j'ai prononcé ce nom pour la première fois, il est devenu pour moi comme un talisman; je professe pour lui l'idolâtrie la plus aveugle. Tenez, on m'a dit ce matin que j'avais fait un bon discours à la chambre des pairs: eh bien! c'est parce que je l'avais mentalement invoqué, j'en suis sûr!
--Mais,--dit madame de Richeville,--c'est justement à cause de toutes ces merveilles que nous brûlons de le savoir.
--Ce que vous venez de nous dire là nous rend plus impatientes encore,--dit madame de Semur.
--Parlerez-vous enfin?--s'écria madame de Richeville.--D'abord nous vous tourmenterons jusqu'à ce que vous nous ayez éclairci ce mystère. Le prince dit que nous connaissons la personne qui porte ce nom... que nous l'aimons... Voyons, dites-nous cela... C'est à en perdre la tête...
--Je serais désolé,--reprit sérieusement M. de Rochegune,--que vous pussiez croire, madame, que je crains de dire et de répéter ce nom. Le sentiment qui m'a dicté ce que j'ai fait est trop honorable pour que je ne m'en glorifie pas toujours, partout, et très-hautement, je vous le jure... Mais je suis certain que le prince pense, comme moi, qu'en ce moment je ne puis satisfaire votre curiosité. S'il est d'un avis contraire... je me rends.
--J'aurais bien envie de vous prier de parler,--dit le prince en souriant.--Je me vengerais ainsi de...
--Et de qui?--s'écria madame de Semur, voyant l'hésitation du prince.
--De vous, madame,--ajouta-t-il gaiement,--en vous faisant admirer bien davantage encore ce que vous ne louez qu'à regret. Mais je suis généreux, et je partage l'avis de Rochegune.
--Oh! c'est affreux!... comme ils s'entendent!--s'écria madame de Richeville.--Allons... nous attendrons votre loisir... Mais vous ne serez pas quitte de notre curiosité, monsieur de Rochegune. Il faut que vous la contentiez d'une autre façon.
--Je suis à vos ordres, madame.
--Eh bien! puisque vous êtes à mes ordres, vous allez me faire, de souvenir, le portrait du vieil hetman sur l'album d'Emma.
Emma, avant que M. de Rochegune n'eût répondu, se leva toute joyeuse, les joues vermeilles, et approcha une table sur laquelle était tout ce qu'il fallait pour dessiner à l'aquarelle.
--Et pour le punir de sa discrétion, il nous chantera sa chanson albanaise des Hirondelles,--ajouta la princesse.
--Emma la lui accompagnera, et madame de Lancry sera ravie de l'entendre,--dit la duchesse.
Emma, toute joyeuse, alla ouvrir le piano avec le même gracieux empressement.
--Allons, homme mystérieux,--dit madame de Richeville,--faites-nous vite connaître le visage de ce vieil hetman, que j'aime beaucoup sans le connaître.
--Et dites-nous votre chanson des Hirondelles, que j'aime beaucoup parce que je la connais,--dit madame de Semur.
--Par où commencera-t-il, chère princesse?--dit madame de Richeville.
--Par la chanson, car on l'entend encore longtemps après qu'il l'a chantée, tant cette méthode simple et touchante laisse d'écho dans le cœur.
Emma se mit au piano.
M. de Rochegune commença.
C'était un air albanais qu'il avait noté lui-même et dont il avait traduit les paroles. Rien de plus naïf, de plus primitif que ce chant d'une mélancolie ravissante.
Je n'avais jamais entendu la voix de M. de Rochegune; elle était à la fois sonore, douce et profondément vibrante.
Cette chanson me fit tant de plaisir, que je la lui redemandai; sans se faire prier, il la recommença de la meilleure grâce du monde.
Emma l'accompagnait à merveille.
Cette première partie de sa tâche si bien accomplie, M. de Rochegune s'occupa de la seconde; il se mit à la table de dessin, et en une demi-heure il eut admirablement dessiné à la sépia le portrait de l'hetman des cosaques, dont les traits rudes et sauvages étaient rehaussés par un costume très-pittoresque.
J'étais moins étonnée des talents vraiment remarquables de M. de Rochegune, quoique j'ignorasse qu'il les possédât, que de la gracieuse facilité avec laquelle il s'était prêté à tous les désirs qu'on lui avait témoignés.
Je trouvais à la fois surprenant et charmant que ce soldat intrépide, que cet éloquent orateur, que cet homme d'une charité évangélique (car il continuait scrupuleusement à sa terre les traditions philanthropiques de son père), réunît des dons si agréables à des qualités si éminentes et si rares. Et puis il me semble qu'on sait toujours un gré infini aux hommes puissants par l'intelligence, forts par le courage, de se montrer simples, bons et prévenants.
Je n'étais pas seule, d'ailleurs, à ressentir ainsi, quoique M. de Rochegune, sans affectation, tâchât de s'amoindrir et de mettre les autres personnes en valeur; il était facile de voir à mille nuances, à mille riens, qu'on lui tenait d'autant plus compte de sa supériorité qu'il faisait tout au monde pour la faire oublier.
Je me souviendrai toujours de cette soirée si doucement occupée d'arts de poésie, de voyages, et si tôt passée, grâce au charme d'une intime causerie où l'on avait pour prétention la bienveillance, pour rivalité le désir de plaire.
Pendant que madame de Richeville reconduisait la princesse d'Héricourt, M. de Rochegune me demanda si j'étais chez moi le matin, et si je pourrais lui faire la grâce de le recevoir.
--Si peu précieuse que soit cette grâce que vous me demandez,--lui dis-je en souriant,--j'ai bien envie d'y mettre à mon tour une condition; je suis beaucoup plus curieuse ou plus opiniâtre que madame de Richeville, et j'aurai beaucoup de peine à attendre jusqu'à demain pour savoir ce nom mystérieux au nom duquel vous faites de si nobles choses.
--Et moi, madame, je ne pouvais le dire... même devant vos meilleurs amis... non à cause d'eux, ils m'eussent applaudi, je n'en doute pas... mais à cause de vous.
--De moi!... Et pourquoi?
--Pourquoi?--reprit M. de Rochegune. Et il ajouta de l'air du monde le plus naturel, et comme s'il eût dit une chose toute simple:
--Parce que ce nom est le vôtre, parce que ce nom était MATHILDE.
CHAPITRE VIII.
UN ANCIEN AMI.
Encore sous l'impression que m'avait causée la révélation de M. de Rochegune, je rentrai chez moi inquiète, contrariée, comme s'il m'eût fait brusquement un aveu d'amour.
Mon embarras n'était pas causé par les susceptibilités d'une fausse pruderie, mais par la crainte de voir mes relations futures avec M. de Rochegune perdre leur caractère loyal et fraternel. Au lieu de m'être agréables, elles me fussent alors devenues gênantes et pénibles par la froide réserve qu'elles m'eussent inspirée.
Cependant, après quelques réflexions, je me rassurai; je me rappelai les paroles du vénérable prince d'Héricourt. Sachant qu'il s'agissait de moi, il avait tu mon nom pour ménager ma modestie; mais il avait si ouvertement loué M. de Rochegune dans cette circonstance, celui-ci avait aussi parlé avec tant de franchise à cet égard, que mes scrupules s'apaisèrent.
D'ailleurs, je ne pouvais croire que M. de Rochegune eût voulu me traiter légèrement. Nos rapports avaient été souvent d'une nature extrêmement délicate, et jamais un tel soupçon ne m'était venu.
Il m'avait rendu de très-grands services: le premier, au commencement de mon mariage, en venant m'instruire des bruits odieux que M. Lugarto répandait et qu'il tâchait d'accréditer par sa présence auprès de moi; le second, en aidant M. de Mortagne à m'arracher du piége où cet homme infâme m'avait fait tomber.
Dans ces occasions, jamais M. de Rochegune n'était sorti de la réserve la plus parfaite. Jamais il n'avait fait la moindre allusion à l'espoir qu'il avait eu d'obtenir ma main, et aux sentiments qu'il aurait pu éprouver pour moi.
Peu de temps après la nuit fatale de la maison isolée de M. Lugarto, il était parti pour la Grèce; de là il était allé en Russie. Pendant cette campagne meurtrière, il avait rendu une espèce de culte à mon nom, à mon souvenir, ignorant alors s'il me reverrait un jour. Pouvais-je me blesser de cette preuve à la fois généreuse et bizarre de son attachement?
Je me rassurai donc d'autant plus facilement sur l'amour dont j'avais un instant soupçonné M. de Rochegune, que je croyais n'avoir pour lui aucun tendre penchant. J'admirais ses rares facultés, son noble caractère; je lui avais récemment découvert de nouveaux agréments. J'étais sincèrement reconnaissante des services qu'il m'avait rendus; mais je ressentais toujours l'immense différence qui existait entre mon affectueuse amitié pour lui et l'amour que j'avais autrefois éprouvé pour M. de Lancry.
Habituée que j'étais à analyser mes plus fugitives impressions, je me demandai s'il ne m'était pas pénible de songer qu'à vingt ans je devais renoncer à aimer... autant par solidité de principes que par impuissance de cœur. Je vis au contraire, dans ces froides impossibilités, la garantie de mon bonheur futur.
Depuis mon retour à Paris, je me trouvais parfaitement heureuse. La société restreinte et choisie dans laquelle je vivais me comblait de soins, de prévenances. J'avais à aimer madame de Richeville, Emma; j'avais donc, si cela se peut dire, assez d'occupation de cœur pour ne pas regretter l'absence des sentiments plus vifs.
J'ai oublié de dire que, restant chez moi presque toutes les matinées, je recevais assez souvent les amis de madame de Richeville, qui étaient devenus les miens. Ainsi, dans mes habitudes, la visite de M. de Rochegune n'était nullement un accident.
Je l'attendis avec impatience.
Il vint, je crois, le surlendemain du jour où je l'avais revu pour la première fois. J'étais seule; il me tendit la main et me dit tristement:
--Je n'ai pu avant-hier vous parler de notre malheureux ami, quoique nous fussions chez une des personnes qu'il aimait le plus au monde. Mais vous avez senti comme moi que ce n'était pas le moment de nous entretenir de ce cruel événement... Ah! si vous saviez tout ce que j'ai perdu en lui!
Et une larme, que M. de Rochegune ne chercha pas à cacher, roula dans ses yeux.
--Je l'ai aussi bien regretté, et le regrette tous les jours encore...--lui dis-je avec une vive émotion,--quand je songe qu'à ses derniers moments sa pensée a encore été pour moi... Ah! c'est une horrible mort, c'est une infernale vengeance!...
M. de Rochegune fronça les sourcils et me dit d'un air sombre:
--J'ai employé tous les moyens possibles pour savoir où était ce misérable Lugarto et pour découvrir les instruments de son lâche guet-apens; car je suis de l'avis de madame de Richeville au sujet de ce duel et de son effroyable issue. Personne ici n'a pu me renseigner; quelques personnes seulement m'ont dit que Lugarto était ou en Amérique ou au Brésil.
J'instruisis alors M. de Rochegune du singulier incident qui avait mis en ma possession une lettre de M. de Lancry écrite à une personne inconnue.
Ce fait le frappa, il me dit qu'il prendrait les mesures nécessaires pour tâcher de savoir si en effet M. Lugarto ne serait pas secrètement à Paris.
--Mais croyez-vous qu'il ose revenir ici?--lui dis-je.
--Je le crains, il est trop lâche pour se battre avec moi, et j'avoue que j'hésiterais à exécuter la terrible menace que lui a faite M. de Mortagne.
--Lui-même aurait reculé devant cette extrémité...
--Je ne sais, son caractère était si intraitable... Mais ce qui augmentera l'audace de Lugarto, c'est que ses crimes ne sont pas prouvés; il peut se mettre sous la protection des lois et affronter le scandale d'un procès que l'on peut lui intenter au sujet de votre enlèvement.
--Jamais je n'y consentirais,--m'écriai-je,--il faudrait soulever trop de questions ignominieuses pour le nom que je porte! Ce triste passé est maintenant pour moi comme un rêve pénible. Tout ce qui en rappellerait la réalité me ferait horreur.
--Vous avez raison, laissez-nous le soin de veiller sur vous; oubliez, oubliez le passé! Oh! nous parviendrons à le chasser de votre souvenir, à force de soins, d'affection. Mortagne vous a léguée à madame de Richeville, à moi, à tous ceux enfin qui ont une âme généreuse. Nous tâcherons d'être pour vous ce qu'il était lui-même, et devons prouver qu'il n'y a que de bons cœurs sur la terre... Pauvre femme! vous avez tant souffert, vous avez rencontré tant d'êtres infâmes ou dégradés, que vous ne demanderez pas mieux que de nous croire et de vous laisser aimer, n'est-ce pas?
Je ne saurais exprimer avec quelle cordialité simple et touchante M. de Rochegune prononça ces paroles.
--Que vous êtes bon! lui dis-je,--que de gratitude je vous ai déjà! N'avez-vous pas devancé le vœu de M. de Mortagne? souvenez-vous donc... il y a trois ans...
--Oh! ne parlons pas de ce que vous me devez,--me dit-il,--car je vous ai dû, moi, de bien douces... de bien tendres pensées.
Je ne pus réprimer un léger mouvement d'embarras.
M. de Rochegune me comprit, et me dit en souriant:
--Tenez, une comparaison vous rendra mon idée. Je serais désolé que vous prissiez ceci pour des galanteries; vous aimez beaucoup les tableaux, les belles statues, la belle musique, n'est-ce pas?
--Sans doute.
--Vous comprenez qu'on passe des heures entières à contempler la Transfiguration, le Panseroso ou la Vierge à l'enfant?
--Certainement.
--Vous comprenez qu'on écoute avec bonheur, avec reconnaissance, Mozart, Gluck ou Beethoven; vous avouez enfin qu'on peut demander à l'admiration de ces chefs-d'œuvre de l'art les plus divines jouissances, les plus hautes inspirations?
--Mais quel rapport?
--Eh bien! ces divines jouissances, ces hautes inspirations, je les ai demandées à un adorable chef-d'œuvre de la nature, à un être idéal de bonté, de grâce, de noblesse, et je les ai obtenues. Les derniers vœux de mon père, ceux de M. de Mortagne, le pieux respect que m'inspirèrent vos chagrins, ont encore augmenté le culte passionné que je vous ai voué. Vous êtes devenue pour moi comme un être intermédiaire entre ce qui est divin. Depuis que je vous connais, c'est à vous que j'ai toujours reporté mes meilleurs instincts, parce qu'ils sont toujours venus de vous: en mêlant votre nom, votre pensée à de généreuses actions, ce n'était pas une flatterie que je vous adressais, c'était un de vos droits que j'acquittais.
--Vous aviez pourtant d'autres souvenirs que le mien à invoquer,--lui dis-je pour changer le cours de cet entretien, qui commençait à m'embarrasser,--l'homme admirable qui vous a élevé dans de si nobles sentiments...
--Mon père...? il avait pressenti ce que vous seriez... il avait espéré nous unir l'un à l'autre,--me répondit gravement M. de Rochegune.--C'est penser à lui que de penser à vous... son souvenir auguste et sacré plane au-dessus de l'attachement que j'ai pour vous... Ainsi, rassurez-vous; ne me croyez surtout pas capable de vous dire des galanteries, de vouloir, comme on dit vulgairement, vous faire la cour... Vous faire la cour! On ne fait pas la cour à une femme comme vous... dès qu'on la connaît, on l'aime comme elle mérite d'être aimée. C'est ce que j'ai toujours fait.
--Monsieur de Rochegune...
--Cet aveu... ne peut vous offenser, ne doit même pas vous étonner...
--Cependant...
--Et bien plus, lorsque vous saurez ce que je veux être pour vous, ce que je voudrais que vous fussiez pour moi, vous me saurez gré de cet aveu.
--Vraiment, monsieur?--lui dis-je, ne pouvant m'empêcher de sourire de sa vivacité.
--Et il se pourra même que vous en soyez heureuse.
--Heureuse?
--Et fière...
--Et fière? Voilà qui est charmant; je vous écoute.
--Rien de plus simple. Vous êtes une courageuse femme, aussi jalouse de votre honneur qu'un homme l'est du sien. Vous êtes incapable de commettre une faute, autant par solidité de principes que parce que cette faute aurait l'air d'une lâche représaille, et de donner l'ombre d'une excuse à l'indigne conduite de votre mari. Est-ce vrai?
--Cela est vrai, je n'ai jamais pensé autrement.
--Vous le voyez, je fais une large part à l'élévation de vos sentiments. Je les comprends, car je les partage. Mais vous avez vingt ans à peine; devant vous une vie isolée, sans famille, sans liens. A cette heure, l'amitié de madame de Richeville vous suffit encore, vous êtes dans un état de transition, vous prenez la cessation de la souffrance pour le bonheur. Cet état négatif ne durera pas; votre cœur s'éveillera, vous aimerez...
J'interrompis M. de Rochegune.
--Vous avez,--lui dis-je,--jusqu'ici parlé avec trop de raison et de vérité pour que je tombe d'accord avec vous sur ce dernier point. Je n'aimerai plus... Une fatale... mais violente passion a tué l'amour dans mon cœur.
--Tué l'amour dans votre cœur!--s'écria-t-il;--mais vous n'avez jamais aimé...
--Je n'ai jamais aimé?...
--Jamais.
--Voyons, monsieur de Rochegune, parlons-nous sérieusement, ou bien nous livrons-nous aux folies paradoxales de madame de Semur?
--Je parle sérieusement, je vous le répète, vous n'avez jamais aimé.
--Mais, monsieur...
--Mais, madame... Dieu ne veut pas qu'il dépende du premier misérable venu d'allumer ou d'éteindre à jamais dans un cœur tel que le vôtre le plus divin de tous les sentiments, celui qui demande l'emploi des plus rares, des plus magnifiques facultés de l'âme!
Je regardai M. de Rochegune avec étonnement, et je repris:
--Comment... je n'ai pas aimé! Mais qu'ai-je donc éprouvé, alors? Pourquoi cet anéantissement du cœur? pourquoi cette mort de toutes mes espérances?
--Vous avez pris l'épuisement de la douleur pour l'anéantissement du cœur!... Est-ce que le cœur s'anéantit? Est-ce qu'on renonce à toute espérance quand on n'a rien à regretter?...
--Rien à regretter, monsieur...
--Non, vous avez beaucoup à déplorer, mais heureusement vous n'avez rien à regretter; aussi l'avenir vous reste-t-il tout entier avec ses horizons sans bornes...
--L'avenir...
--Sans doute l'avenir; pourquoi non? Qui vous le ferme? Dites-moi qu'une passion noble, grande, profonde, généreusement partagée, mais brusquement brisée par un événement surhumain, laisse dans l'âme des regrets éternels, et la ferme à toute espérance, je vous croirai. Oui, ces regrets seront éternels, parce que leur cause sera pure; éternels, parce qu'au lieu de les étouffer on les entretiendra pieusement; éternels, parce qu'on y trouvera l'amère volupté que donne la conscience d'une douleur inconsolable, parce que le bonheur qu'on a perdu est irréparable. Mais cette pieuse fidélité au culte du passé prouvera-t-elle que l'amour est éteint dans le cœur? Au contraire, elle prouvera qu'il n'y a jamais brûlé plus pur et plus ardent... Eh bien... avez-vous ressenti quelque chose de pareil? Non, sans doute; après avoir affreusement souffert, vous avez fui avec horreur les souvenirs de vos souffrances, vous avez remercié Dieu de vous avoir délivrée de votre bourreau, pauvre et malheureuse femme!
--Cela est vrai... Loin de me complaire dans ces souvenirs détestés... je les ai fuis... Mais si fatal, si honteux même, je vous l'accorde, qu'ait été mon amour, je n'en ai pas moins aimé... Je n'aurais pas, sans cela, épousé M. de Lancry.
--Eh mon Dieu! il y a des surprises de cœur comme il y a des surprises de sens; les séduisants dehors de votre mari, ses hypocrites et douces paroles, votre empressement si naturel d'échapper à la tutelle de votre tante, votre confiance ingénue dans un homme que vous croyiez sincère et loyal, votre générosité native, le manque absolu de comparaison, tout vous a poussée à un mariage indigne de vous. Une fois mariée, une fois malheureuse, vous avez pris votre obéissance aveugle au pouvoir de votre mari, votre courageuse observance de vos devoirs, pour le noble dévouement de l'amour; vous avez été vertueuse, résignée... vous vous êtes crue passionnée.
--Mais n'ai-je pas ressenti les tortures de la jalousie?
--Tout s'enchaîne; partant d'une impression fausse, vous vous êtes trompée sur la jalousie comme sur l'amour.
--Je me suis trompée?
--L'ingratitude de votre mari vous a bien plus révoltée que son infidélité.
--Mais pourquoi n'aurais-je pas aimé M. de Lancry?
--Parce qu'il était indigne de vous.
--Comment, vous croyez qu'on n'aime véritablement que les personnes dignes de soi?
--Je crois que vous, Mathilde de Maran, vous ne pouvez aimer, véritablement aimer, qu'une personne digne de vous...
--Mais voyez M. Sécherin, il est aussi bon que sa femme est perverse; elle l'a honteusement trompé, et il l'adore.
--Je ne parle pas de M. Sécherin, je ne généralise pas, je précise. Je vous dis que vous, vous ne pouvez véritablement aimer que quelqu'un digne de vous.
--Mais pourquoi moi plus que toute autre dois-je éprouver ainsi?
--Parce que l'amour doit être pour vous, comme pour les âmes d'élite, je vous le répète, un magnifique échange de généreux sentiments.
--Vos raisons sont spécieuses, et la vanité pourrait venir en aide à la conviction,--dis-je à M. de Rochegune; mais je ne suis pas persuadée.
--Vous le serez.
--Mais pourquoi voulez-vous me donner cette conviction que mon cœur a été surpris, que je n'ai pas véritablement aimé, et que je dois aimer quelqu'un digne de moi?
--Je veux vous donner cette conviction pour vous amener à être heureuse et fière de mon aveu, je vous l'ai dit...
--Expliquez-vous...
--En vous prouvant que vous n'avez jamais aimé, que vous ne pouvez aimer qu'un homme digne de vous, je vous amène nécessairement à avouer que vous aimerez un jour.
--Je n'avoue pas cela du tout... Qui vous dit d'abord que je trouverai cet homme digne de moi; et puis enfin, qui vous dit que je l'aimerai...
--Tout me le dit. Ce sera une des exigences de votre position; mais votre caractère, vos principes sont tels, que lorsque vous aimerez il faudra que non-seulement vous puissiez avouer hautement votre amour, mais vous en glorifier à la face du monde...
--Un tel amour est rare...
--Et les hommes dignes de l'éprouver plus rares encore. Aussi vous dis je que lorsque vous aurez rencontré un de ces hommes, forcément vous l'aimerez, tout vous y poussera, le besoin de votre cœur, la fierté d'être aimée ainsi, les mystérieuses affinités qui rapprochent les âmes supérieures.
--Mais cet homme?
--Cet homme, si vous le voulez, ce sera moi...
--Vous?...
--Moi... Je vous dis cela, parce que je me crois digne de vous.
--De la part de tout autre, cette assurance serait le comble de la fatuité,--dis-je gravement à M. de Rochegune en lui tendant la main;--mais vous, je vous crois... vous aviez raison, je suis heureuse et fière de cet aveu.
--Je vous le disais bien, reprit-il avec une incroyable simplicité.
--J'imiterai votre franchise,--dis-je à M. de Rochegune.--Il se peut que mon cœur s'éveille. Si jamais j'éprouvais pour vous un amour tel que celui que vous peignez, un amour dont vous et moi pussions nous enorgueillir, alors... je vous le jure, je m'y abandonnerais avec bonheur, avec sécurité... Mais, hélas!... l'amour le plus pur, le plus saint... est-il à l'abri des calomnies du monde?
--Je ne veux pas m'établir le champion du monde, mais le mal qu'il fait a presque toujours pour cause la dissimulation ou la faiblesse de ceux qui se plaignent. La conscience est troublée, alors on manque de courage. Si vous éprouviez au contraire un sentiment dont vous pussiez être fière, que vous pussiez avouer à la face de tous, pourquoi le cacheriez-vous? Si vous le faisiez, ce serait une lâcheté, et vous mériteriez d'être calomniée. Vous n'avez rien à vous reprocher! Alors pourquoi recourir à la feinte, à ces réticences qui accompagnent toujours une conduite coupable? Pourquoi donc, après tout, la vertu n'aurait elle pas son audace comme le vice a la sienne? Pourquoi une femme comme vous et un homme comme moi, je suppose, n'imposeraient-ils pas courageusement à la société leur amour loyal et pur, aussi bien que votre mari et Ursule lui imposent leur double adultère? Le monde aime la résolution, la hardiesse, eh bien! que les honnêtes gens soient aussi hardis, aussi résolus que les gens corrompus; à courage égal, le monde préférera les honnêtes gens: j'en suis sûr.
Je fus charmée de l'expression de noble arrogance qui animait les traits de M. de Rochegune.
--Vous avez raison,--lui dis-je, entraînée malgré moi par le courant de sa généreuse pensée,--il serait beau de réduire la calomnie à l'impuissance en dépassant ouvertement le terme que ses malveillantes insinuations oseraient à peine indiquer.
Après avoir un moment réfléchi, je dis à M. de Rochegune:
--Je vais vous donner une preuve de franchise et de confiance, en vous faisant une question étrange. Il y a trois ans, pourquoi ne m'avez-vous pas parlé ainsi?
--Parce qu'il y a trois ans j'étais plus jeune, et pas assez sûr de moi pour oser vous parler ainsi. Mortagne savait mon amour; il me conseilla fortement de quitter la France, de voyager, d'utiliser ma vie en servant une noble cause, jusqu'à ce que j'eusse acquis assez d'empire sur moi-même pour dégager l'or de ses scories, disait-il, pour épurer tellement cet amour, que je pusse venir vous l'offrir sans rougir.
--Et si en arrivant vous m'eussiez trouvée consolée de l'abandon de mon mari et aimant dignement un cœur digne du mien?...
--Les sentiments élevés et désintéressés sont à l'épreuve des durs mécomptes, si douloureux à l'amour-propre; dans une circonstance pareille, je vous aurais dit ce que je vous dis, offert ce que je vous offre, et cela devant la personne aimée... car, aimée par vous, elle eût été capable de me comprendre.
--Et si j'avais aimé un homme indigne de moi?
--Cela ne se pouvait pas; il est des impossibilités morales comme des impossibilités physiques; je vous le répète, vous ne pouviez qu'aimer sans rougir.
--Mais si le contraire arrivait, homme opiniâtre?
Après m'avoir un instant regardée en silence, M. de Rochegune me dit avec une expression solennelle qui donnait une grande valeur à ces mots:
--JE DOUTERAIS DE MOI-MÊME.
* * * * *
Tel fut le singulier et premier entretien que j'eus avec M. de Rochegune.
CHAPITRE IX.
LES CONFIDENCES.
Je restai assez longtemps avant de ressentir, si cela se peut dire, le contre-coup de mon entretien avec M. de Rochegune.
Il y avait en lui tant de franchise et de loyauté, que je n'apportai pas dans nos relations la réserve que son aveu aurait peut-être dû m'imposer.
Je continuai de le voir presque chaque soir chez madame de Richeville, où il venait très-assidûment, ainsi que les autres amis de la duchesse; assez souvent aussi je le vis chez moi le matin.
J'avais une telle confiance en moi et en lui que je me laissais aller sans crainte au charme de cette affection naissante. Je ne le cachais pas, j'étais fière, et, je le crois, justement fière des preuves d'attachement que M. de Rochegune m'avait données et de la noble influence qu'à mon insu j'avais exercée sur sa vie.
Je jouissais de ses succès, qui grandissaient chaque jour. Il parlait rarement à la chambre des pairs, mais son éloquence faisait vibrer toutes les âmes généreuses; l'influence de sa parole était d'autant plus puissante que son indépendance était absolue. Il n'appartenait à aucun parti, ou plutôt appartenait à tous par ce qu'ils avaient de noble et d'élevé; partisan déclaré de ce qui était juste, humain, grand, vraiment national, il était impitoyable aux lâchetés, aux égoïsmes, aux hypocrisies: ne s'inféodant à personne, il s'était fait ainsi une position exceptionnelle, stérile pour les avantages personnels qu'il aurait pu en tirer, admirablement féconde pour les augustes vérités qu'il répandait en France, en Europe.
Le retentissement de son nom et de son beau caractère alla si loin, qu'un souverain du Nord, après avoir résisté à toutes les instances de la diplomatie française au sujet d'une concession qu'on lui demandait, fit remettre à M. de Rochegune une lettre dans laquelle il l'informait que, quoiqu'il ne le connût pas personnellement, il se faisait un plaisir d'accorder à la considération de son nom et des services qu'il rendait à la cause de l'humanité... ce qu'il avait jusqu'alors refusé.
Il y avait, ce me semble, autant de touchante estime que de haute bienveillance dans cet hommage d'un prince qui, n'ayant eu aucune relation avec M. de Rochegune (absolument étranger à la question qui se traitait), et sachant son désintéressement des emplois publics, trouvait pourtant le moyen de lui faire une noble part dans les affaires du pays, en accordant à la seule influence de son caractère une concession des plus importantes.
Je n'oublierai jamais la joie de M. de Rochegune lorsqu'il vint me confier cette bonne nouvelle, ni la grâce touchante avec laquelle il voulut me persuader que, puisant toutes ses nobles inspirations dans ma pensée, c'était à moi qu'il devait rapporter cette faveur insigne dont il était si fier.
Quoique inespérée, cette grâce combla plus qu'elle n'étonna les amis de M. de Rochegune. Sa philanthropie éclairée, son talent d'orateur, les guerres qu'il avait faites, son instruction profonde, variée, en faisaient un personnage très-éminent.
Presque tous les étrangers distingués, soit par le savoir, soit par la naissance, tenaient beaucoup à être reçus chez madame de Richeville; et il était facile de voir que la société de la duchesse aimait à faire montre de M. de Rochegune, qui s'était concilié les plus hautes et les plus flatteuses sympathies.
Et pourtant, une fois dans l'intimité, personne mieux que lui n'avait l'art de faire oublier cette supériorité si éclatante et si reconnue, par une simplicité charmante, par une gaieté douce et communicative. Il avait non-seulement le rare talent de plaire, mais encore celui de donner envie de plaire.
Ses préférences pour moi, et, pourquoi ne le dirais-je pas, mes préférences pour lui, car l'affection qui les dictait n'avait rien qui pût me faire rougir, semblaient si naturelles et étaient tellement avouées par nous dans la société de madame de Richeville, qu'on se serait pour ainsi dire fait un scrupule de priver M. de Rochegune du plaisir de m'offrir son bras ou de se placer à côté de moi; cette bienveillante tolérance, de la part de personnes d'une rigidité connue, prouvait assez combien notre attachement était honorable.
J'avais une tendre amitié pour madame de Richeville; chaque jour elle me témoignait de nouvelles bontés. Je chérissais Emma comme j'aurais chéri une jeune sœur, jamais je n'avais été plus heureuse.
Je passais presque toutes mes soirées chez madame de Richeville, à l'exception de mes jours de Bouffons et de quelques autres jours où je restais seule à rêver.
Le matin, je faisais quelques promenades, des visites intimes, ou bien je me mettais au piano.
Je me trouvais si bien de cette nouvelle vie calme et intime, que je n'avais pas voulu consentir à aller quelquefois au bal.
Un fait peut-être inouï dans les fastes de la société vint montrer sous un nouveau jour le caractère déjà si excentrique de M. de Rochegune.
Pour comprendre ce qui va suivre, je dois dire, ce que j'avais d'ailleurs très-facilement oublié, que M. Gaston de Senneville, neveu de madame de Richeville, s'était occupé de moi, pensant nécessairement que l'évidence des soins de M. de Rochegune et l'évidence non moins grande avec laquelle je les accueillais, constituaient une sorte d'amitié fraternelle qui lui laissait, à lui, M. de Senneville, toutes les chances possibles de m'inspirer un sentiment plus tendre.
Il était fort jeune; il avait, je crois, vingt ans. Madame de Richeville le recevait avec bonté: c'était la nullité dans l'élégance et l'insignifiance dans la bonne grâce la plus parfaite; ayant d'ailleurs des manières excellentes, et suppléant à ce qui lui manquait du côté de l'esprit par un usage du monde si précoce, que ses façons exquisement formalistes faisaient un contraste presque ridicule avec sa jolie figure encore toute juvénile.
Après les enfants savants, les petites filles qui font les madames, je ne sais rien de plus fâcheux que les très-jeunes gens qui remplacent la gaieté, l'étourderie confiante de leur âge par un aplomb sérieux, par un dédain profond de tout ce qui est franchement joyeux et amusant. Certes cette cérémonieuse exagération est encore préférable à l'insouciance ou à la familiarité presque grossière de beaucoup d'hommes de la société; aussi, moi et madame de Richeville, nous ne plaisantions que très-intimement de la fatuité grave et compassée de son neveu.
Je l'avais accueilli avec d'autant plus de bienveillance que je ne lui supposais pas la moindre prétention. Il ne m'avait d'ailleurs rendu que de ces hommages que tout homme bien né doit rendre à une femme; mais, de nos jours, les gens de très-bonne compagnie sont si rares, et les hommes s'occupent si peu des femmes, que les moindres égards deviennent presque compromettants. Ainsi ce qui passait pour du savoir-vivre dans le très-petit cercle de madame de Richeville devait sans doute passer pour une cour très-assidue et très-éclairée dans une société moins restreinte et moins choisie.
Il fallait la scène que je raconte pour m'éclairer sur les intentions qu'on prêtait à M. de Senneville ou qu'il avait manifestées lui-même, mais dont je n'avais jamais eu le moindre soupçon.
Madame de Richeville entra un matin chez moi et me dit en m'embrassant:
--Vous me voyez folle de joie. Vous êtes l'héroïne d'un fait inouï, incroyable; on vous aime, on vous admire au delà de ce qu'on peut imaginer; on veut vous dédommager de tout ce que vous avez souffert. Quand je vous disais que le monde avait du bon... il vous rend justice. Me voici décidément optimiste.
Madame de Richeville semblait si exaltée que je lui dis en souriant:
--Mais expliquez-vous donc, dites-moi donc comment je suis devenue, sans m'en douter, l'héroïne de ce fait inouï, incroyable.
--Je vais vous dire cela et vous faire rougir!... oh! mais rougir de toutes vos forces, car les louanges ne vous ont pas été épargnées; mais ce qu'il y a de charmant, c'est que c'est une sottise de mon neveu Gaston de Senneville qui a inspiré à M. de Rochegune les plus éloquentes paroles... et... Mais je vais tout vous dire. Vous savez qu'hier soir, par hasard, j'ai fermé ma porte pour aller au jeudi de madame de Longpré. Je ne pouvais m'en dispenser: il y avait des siècles que je n'y étais allée. Notre bonne princesse et le prince se faisaient les mêmes reproches. J'étais convenue avant-hier avec eux d'aller les prendre; hier nous arrivons tous trois chez madame de Longpré. Je n'estime pas le caractère de cette femme: avec tout son esprit, elle manque de courage; elle laisserait atrocement déchirer devant elle le plus dévoué de ce qu'elle appelle ses amis intimes, sans autres observations que des... Ah! mon Dieu! que dites-vous là? Je n'aurais jamais cru cela!... Mais est-ce bien vrai?... C'est sans doute exagéré, etc. Le prince d'Héricourt va maintenant si peu dans le monde que son arrivée chez madame de Longpré fut presque un événement. Vous ne sauriez croire, ma chère Mathilde, l'effet imposant que produisit sa présence, et comme elle changea presque subitement l'aspect de ce salon au moment où nous entrâmes. On y parlait si bruyamment que c'est à peine si l'on entendit nous annoncer: lorsque le nom du prince retentit, il se fit tout à coup un profond silence; tous les hommes et même quelques jeunes femmes se levèrent.
--Je pense comme vous,--dis-je à madame de Richeville;--en songeant à ces hommages rendus à un homme aujourd'hui déchu de tant de splendeurs passées, mais qui porte à sa hauteur un des plus beaux noms de France, on se réconcilie avec le monde.
--N'est-ce pas? Mais attendez la fin, vous vous étonnerez bien davantage. Il est inutile de vous dire que madame de Longpré voit tout Paris; sa maison est curieuse, parce qu'on y rencontre les sommités (vraies ou contestées) de toutes les opinions et de toutes les sociétés. Après l'arrivée du prince et de sa femme, madame de Longpré, qui, après tout, fait à merveille les honneurs de chez elle, au lieu d'encourager, selon son habitude, une conversation maligne ou méchante, monta l'entretien sur un ton digne de ses nouveaux hôtes. Quelques moments après arriva M. de Rochegune. Son discours d'avant-hier à la chambre des pairs avait eu un grand retentissement; tous les yeux se tournèrent vers lui. Le prince lui tendit la main et l'accueillit comme toujours, avec cette affectueuse cordialité qui devient une précieuse distinction. D'autres personnes arrivèrent, parmi celles-ci mon cher neveu Gaston de Senneville, superlativement bien cravaté, un ravissant bouquet à sa boutonnière et se présentant, vous le savez, avec cette aisance compassée, cette grâce étudiée qui vous font rire...
--Et qui vous désespèrent.
--Certainement, je suis très-bonne parente, et il y a de quoi se désoler... Il y avait donc grand monde chez madame de Longpré. Il faut que je vous nombre les personnes qui se trouvaient là: vous saurez pourquoi. Il y avait entre autres madame de Ksernika et son sauvage de mari, ce qui m'a ravie: vous saurez encore pourquoi. Il y avait madame l'ambassadrice d'Autriche, ce qui m'a encore ravie dans un autre sens, parce que rien de ce qui est délicat et élevé ne peut lui échapper. Il y avait encore (il arrivait en même tempe que nous) ce grand homme d'État de qui M. de Talleyrand a si merveilleusement bien dit Il impose et repose.
--Impossible de le mieux peindre,--dis-je à madame de Richeville.--Mais n'aimez-vous pas aussi beaucoup le portrait que le prince d'Héricourt faisait de lui l'autre jour:
«Au contraire de presque tous les hommes, il sait se faire aimer par sa mâle fermeté, respecter par sa grâce exquise, séduire par les facultés les plus sérieuses et être populaire par l'illustration de sa naissance.»
--Je trouve ce portrait aussi très-ressemblant,--me dit madame de Richeville,--quoique encore loin de l'original, car il est aussi difficile de rendre les nuances d'un noble caractère que d'une belle physionomie. Que vous dirai-je? on trouvait réunie chez madame de Longpré l'élite de Paris, et je fus ravie de voir ainsi le monde au grand complet être témoin de la scène que je vais vous raconter.
--Dites donc vite, car je meurs d'impatience.
Madame de Richeville continua:
--M. de Rochegune causait près de la cheminée avec madame de Longpré. On vint à parler du dernier concert du Conservatoire, où nous étions ensemble, et l'on me demanda si vous étiez bonne musicienne; c'est à ce propos que la conversation s'engagea sur vous.--Certainement, répondis-je, et il est malheureux pour les amis de madame de Lancry qu'elle soit d'une insurmontable timidité; car elle les prive souvent du plaisir de l'entendre: elle a une excellente méthode et un goût parfait...--La première fois que j'ai entendu madame de Lancry parler,--dit M. de Rochegune,--j'ai été certain qu'elle devait chanter à merveille; le timbre de sa voix est si musical, que le chant chez elle n'est pas un talent, mais une sorte de langage naturel.--Madame de Ksernika, qui ne vous pardonne pas sans doute, ma chère Mathilde, le mal qu'elle a voulu vous faire autrefois, sourit d'un air perfide et dit doucereusement à M. de Rochegune, voulant sans doute l'embarrasser:--Vous êtes un des grands admirateurs de madame de Lancry, monsieur?--Oui, madame, mais je l'aime peut-être encore plus tendrement que je ne l'admire,--dit M. de Rochegune d'une voix si ferme, d'un ton si franc, si respectueux, si passionné, que, malgré sa singularité, cet aveu public sembla la chose du monde la plus convenable.
--Je sais mieux que personne la loyauté de M. de Rochegune,--dis-je à madame de Richeville en rougissant.--Que devant vous et vos amis il ait la franchise de son attachement pour moi, soit; mais devant des personnes dont la bienveillance ne m'est pas assurée...
--Vous êtes injuste, ma chère Mathilde; la fin de ceci vous prouvera que notre ami a au contraire parfaitement agi. Madame de Ksernika releva, bien entendu, le mot de tendrement, et dit à M. de Rochegune en minaudant et pour lui porter un coup dangereux:--Voici qui est au moins très-indiscret. Savez-vous que c'est une espèce de déclaration qui pourra bien revenir aux oreilles de madame de Lancry?--Eh!... croyez-vous, madame, dit M. de Rochegune,--qu'il n'y a pas longtemps que j'ai déclaré à madame de Lancry que je l'aimais passionnément? Madame de Ksernika prit un air étonné, effaré, baissa les yeux, les releva, les baissa encore avec une expression de pudeur alarmée, et dit enfin:--Je suis désolée, monsieur, d'avoir, par une plaisanterie, provoqué une réponse dont les conséquences peuvent être aussi graves pour la réputation de madame de Lancry et...--M. de Rochegune ne la laissa pas achever, et lui dit de l'air du monde le plus naturel:--Et pourquoi donc, madame, la réputation de madame de Lancry souffrirait-elle de ce que j'ai dit? Ne doit-on pas s'enorgueillir de l'admiration et de l'amour qu'on éprouve pour elle? ne se fait-on pas gloire d'être sensible à tout ce qui est noble et grand? faut-il dissimuler son enthousiasme, parce que c'est une femme jeune et charmante qui a une âme noble et grande?--Non, sans doute, monsieur, reprit madame de Ksernika avec son sourire perfide. Seulement, cet enthousiasme pourrait faire supposer aux médisants que la personne qui l'inspire n'y est pas insensible...--Mais tout ce que je désire, c'est que les médisants soient des premiers convaincus que madame de Lancry n'est pas du tout insensible à l'enthousiasme quelle m'inspire, s'écria M. de Rochegune en jetant sur madame de Ksernika un regard de mépris sévère.--Les médisants!... mais si par hasard vous en connaissez, madame, faites-moi donc la grâce de leur dire que madame de Lancry sait le profond amour qu'elle m'inspire, qu'elle a pour moi un attachement sincère, que je la vois chaque jour, et qu'il n'y a pas de bonheur comparable à celui que je goûte dans cette intimité charmante.--M. de Rochegune, en établissant ainsi fièrement et hardiment une intimité que les insinuations de madame de Ksernika voulaient laisser dans un demi-jour perfide, renversait le méchant échafaudage de cette femme; tout interdite, elle voulut appeler à son aide mon neveu Gaston de Senneville, qui s'était, à ce qu'il paraît, déclaré votre adorateur, et avait laissé croire que vous ne repoussiez pas ses prétentions.
--Mais M. de Senneville ne m'a jamais dit un mot qui pût me le faire supposer,--m'écriai-je...--et jamais moi-même...
--Mon Dieu, ma chère enfant, je le sais bien,--me dit madame de Richeville en m'interrompant;--aussi vous allez voir comme mon neveu a été puni de son outrecuidance. Les loyales paroles de M. de Rochegune l'avaient déjà mis très-mal à son aise, comme bien vous pensez. Il devint pourpre. Madame de Ksernika lui dit en le regardant d'un air moqueur:--Eh bien! monsieur de Senneville, que pensez-vous des idées de M. de Rochegune sur la discrétion?--Mon malheureux neveu ne brille pas par l'improvisation. Il fallut pourtant parler, sous peine de passer pour un sot. Vous aller voir qu'il ne gagna pas beaucoup à rompre le silence. Il répondit donc d'un air sentencieux à la question de madame de Ksernika:--Je trouve, madame, que M. de Rochegune ne paraît pas faire cas du mystère en amour, et je ne puis être de son avis; il y a tant de charme dans l'obscurité que... dans le demi-jour que l'on... Et puis ce fut tout; impossible à Gaston d'aller plus loin. Sa voix s'altéra, tous les regards s'attachèrent sur lui, il balbutia, toussa; M. de Rochegune en eut pitié et lui répondit d'abord avec une sorte d'affabilité presque paternelle, puis en s'animant peu à peu:--Je vous assure, mon cher monsieur de Senneville, que je sais tout le prix de l'ombre et du mystère... par exemple, pour une beauté douteuse, ou sur le retour, pour une lâche perfidie, pour un amour menteur ou coupable; mais, voyez-vous, lorsqu'il s'agit d'une beauté aussi pure, aussi éclatante qu'un beau marbre antique éclairé des premiers rayons du soleil (c'est pour madame de Lancry que je dis cela),--ajouta-t-il par une parenthèse moqueuse en regardant fixement madame de Ksernika;--mais lorsqu'il s'agit d'un sentiment qui fait l'orgueil et le bonheur de ceux qui le partagent (c'est de mon amour que je parle ainsi); pour mettre cette beauté, cet amour en lumière, je ne sais pas de jour assez radieux, d'azur assez limpide, de voix assez sonore, d'adoration assez retentissante... Alors, en comparant les divines jouissances que l'on goûte ainsi, le cœur fier, le front haut, l'œil hardi, à de ténébreux plaisirs, honteux et craintifs, je me demande qui a jamais pu comparer l'aigle au hibou, le soldat à l'assassin, l'honneur à l'infamie, ce qui s'avoue à ce qui se cache, ce qui se dit à ce qui se tait; je vous demande enfin à vous-même, madame, si dans ce moment je ne dois pas être mille fois plus heureux de pouvoir prononcer tout haut le nom de la femme que j'aime, que d'être forcé de balbutier en rougissant ce nom chéri ou de le profaner par mon impudence. --Jamais,--s'écria madame de Richeville avec exaltation,--vous ne pourrez vous imaginer, ma chère Mathilde, l'admirable expression des traits de M. de Rochegune pendant qu'il parlait ainsi, le feu de son regard, la puissance, la fierté de son geste, l'accent ému, passionné, de sa voix, son attitude à la fois si calme et si impérieuse! Que vous dirai-je? l'impression qu'il produisit fut électrique; tous ceux qui assistaient à cette scène, Gaston, madame de Ksernika elle-même, partagèrent le chevaleresque enthousiasme de M. de Rochegune durant un de ces moments si rares, si fugitifs, où toutes les âmes montées à un généreux unisson vibrent noblement à de fières et éloquentes paroles. Ce n'est pas tout: la première exaltation apaisée, le prince d'Héricourt, comme pour donner une consécration suprême aux paroles de M. de Rochegune, le prince d'Héricourt dont la voix a tant d'autorité, vous le savez, en matières de principes et d'honneur, s'écria en prenant dans ses mains la main de M. de Rochegune:--Bien, bien, mon ami! qu'une fois au moins il soit bien proclamé et prouvé à la face du monde qu'il est des amours si élevés, si honorables, que ceux qui les partagent peuvent prendre tous les gens de bien et de cœur pour confidents; soyez sûr que la société acceptera cet amour aussi loyalement qu'il est posé devant elle. Il vous appartenait, à vous et à une jeune femme dont je ne prononce le nom qu'avec le respectueux intérêt qu'elle mérite, de faire revivre de nos jours l'une de ces pures et saintes affections qui exaltent les belles âmes jusqu'à l'héroïsme.--Vous avez raison, mon ami,--ajouta la vénérable princesse d'Héricourt.--Au moins une pauvre jeune femme qui a bien souffert saura que si le monde a été malheureusement impuissant à lui épargner d'affreux chagrins, il lui a tenu compte du courage, de la pieuse résignation qu'elle a montrée, et qu'il lui témoigne sa sympathie en respectant les consolations qu'elle cherche dans un sentiment dont les personnes les plus austères se glorifieraient.--Espérons aussi,--dit le prince d'une voix imposante et sévère,--que ce qui s'est dit ici aura un retentissement salutaire... que ces paroles parviendront jusqu'à ceux qui croient que la société n'a ni le pouvoir ni l'énergie de châtier les lâches excès que la justice humaine ne peut atteindre. Qu'une fois au moins, et puisse cet exemple être fécond! la voix publique flétrisse un homme indigne et le punisse en prononçant contre lui une sorte de divorce moral; que cette voix dise à la noble et malheureuse femme de cet homme: «A celui qui vous a abreuvée de chagrins et d'outrages, à celui qui s'est séparé de vous pour se déshonorer par une vie d'un cynisme révoltant, à celui-là vous ne devez rien, madame, rien que de conserver son nom sans tache, parce que son nom est désormais le vôtre... Votre cœur est blessé, pauvre femme; après avoir longtemps souffert et pleuré en silence, vous trouvez de douces consolations dans un attachement aussi dévoué que délicat. Ni Dieu ni les hommes ne peuvent vous blâmer.» Ce sentiment est noble, pur et franc; le monde y applaudit, sa médisance l'épargne! Encore une fois, honneur et gloire à vous, mon ami,--ajouta le prince en serrant avec une nouvelle émotion la main de M. de Rochegune dans les siennes.
--Désormais, au moins, deux cœurs malheureux, et séparés par les lois humaines, pourront sans crainte chercher le bonheur dans un sentiment dont ils n'auront point à rougir... Votre exemple aura été leur guide et leur salut. Si on les calomniait, ils citeraient votre nom, et la calomnie se tairait...
--Mon Dieu!--dis-je à madame de Richeville en essuyant mes yeux, car j'étais profondément émue,--mon Dieu! que je regrette qu'il s'agisse de moi, car je ne puis dire assez combien j'admire ce langage!
--Et encore, ma chère Mathilde, je vous le rends mal, je l'affaiblis, j'en suis sûre; et puis comment vous peindre la majesté de la physionomie du prince, le noble courroux qui fit rougir son front sous ses cheveux blancs, lorsqu'il qualifia l'indigne conduite de votre mari, et l'expression d'ineffable bonté avec laquelle il parla de vous! Encore une fois, chère enfant, il faut renoncer à vous rendre l'effet de cette scène; vous savez que le prince et la princesse personnifient l'honneur, la religion, la dignité, la naissance. Jugez donc, encore une fois, de l'imposante grandeur de cette scène, qui avait pour témoin l'élite de Paris! Maintenant, avez-vous le courage de blâmer M. de Rochegune de son indiscrétion?
--Non, sans doute,--m'écriai-je en prenant la main de madame de Richeville,--car je dois à son indiscrétion un des plus doux moments de ma vie.
--N'est-ce pas?
--Si ce n'était vous qui me racontiez cela, mon amie, j'aurais de la peine à croire ce que j'entends, tant cette scène me semble loin de nos habitudes, de nos mœurs, de notre temps.
--Mais aussi,--s'écria madame de Richeville,--croyez-vous que le prince, que la princesse, que M. de Rochegune soient beaucoup de notre temps?... Je ne parle pas de vous, chère enfant, vous me gronderiez; mais croyez-vous qu'il se rencontre souvent un homme d'une loyauté si reconnue, qu'il vous honore et vous place, pour ainsi dire, plus haut encore dans l'opinion publique par un aveu qui, dans la bouche de tout autre, eût à jamais compromis votre réputation? Comment, l'autorité de ce caractère chevaleresque est telle, la confiance qu'il inspire est si grande, que des personnes qui représentent ce que la société a de plus éminent, de plus vénéré, consacrent l'amour de cet homme pour une femme qui n'est pas la sienne, tant cet amour est sublime, tant cette femme est digne de cet amour!... Ah! Mathilde... Mathilde...--me dit madame de Richeville avec un accent de bonté et de remords qui me navra,--jamais je n'ai mieux senti la distance qui existe entre vous et moi... jamais je n'ai plus amèrement regretté les fautes que j'ai commises...
--Qu'osez-vous dire?--m'écriai-je,--voulez-vous mêler quelque amertume à cet hommage que je mérite si peu?... Qu'ai-je donc fait, mon Dieu! pour être digne de ces louanges, de cet intérêt que je dois à votre constante et ingénieuse amitié? N'est-ce pas vous qui avez mis tout l'esprit de votre cœur à faire valoir ma seule qualité, bien négative, hélas! la résignation? Mon Dieu! est-ce donc si difficile de souffrir? Ai-je seulement lutté? Ai-je seulement prouvé mon amour par quelque trait de dévouement? Non: je l'aurais fait, sans doute, je le crois; mais enfin, l'occasion ne s'est pas présentée. Je n'ai pas montré un de ces caractères énergiques qui se sacrifient courageusement à de nobles infortunes, qui n'hésitent pas entre leur bonheur et celui d'êtres qui méritent l'intérêt et la sympathie des honnêtes gens. Non, non, encore une fois, non; j'ai aimé avec la lâche abnégation d'une esclave un homme indigne de moi, et par cela même mes souffrances ont manqué de grandeur. Ne me comparez donc pas à vous, qui avez su si vaillamment reconquérir mille fois plus que vous n'aviez perdu... Contre quelle séduction ai-je lutté? Cet amour même dont je suis fière, je l'avoue, que m'a-t-il coûté à inspirer?... Rien... Je n'ai eu qu'a me laisser aimer. Ce n'est pas ma fausse modestie qui me donne ces convictions; mais je vous jure, mon amie, que je suis encore à comprendre la passion que j'ai inspirée à M. de Rochegune. Certes, je sens en moi de généreux instincts; mais ce ne sont pas mes pressentiments que M. de Rochegune aime en moi. Enfin, mon amie, on vante la délicatesse, la pureté de cet amour; mais cette délicatesse, cette pureté ne me coûtent pas, je n'ai pas même à lutter contre des ressentiments plus vifs. Si je compare ce que j'éprouve auprès de M. de Rochegune à ce que je ressentais auprès de M. de Lancry avant mon mariage, et pendant les rares moments de bonheur que j'ai goûtés... quelle différence!... Au fond de toutes mes émotions d'alors, si heureuses qu'elles fussent, il y avait toujours de l'embarras, de l'inquiétude; auprès de M. de Rochegune, il n'y a rien de tel. Lorsqu'il est là, j'éprouve un bien-être, une sérénité indicibles; au lieu de précipiter ses pulsations, mon cœur semble battre plus également qu'à l'ordinaire; la présence, la conversation, les aveux mêmes de cet ami bien cher ne me troublent pas; j'éprouve ces épanouissements de l'âme qu'excitent toujours en moi l'admiration de ce qui est généreux et bon, la lecture d'un beau livre, la contemplation d'un noble spectacle ou le récit d'une action héroïque.
Madame de Richeville me regarda d'abord avec étonnement, puis elle secoua la tête en souriant avec tristesse.
--Tout ce que je désire est que ce calme dure, ma chère Mathilde. Je vous connais; lors même que vos principes ne seraient pas ce qu'ils sont, votre amour est maintenant placé si haut à la face de tous, que vous mourrez plutôt que de renoncer à cette gloire unique ou de la profaner.
--S'il faut tout vous dire,--repris-je en rougissant,--je suis quelquefois effrayée de ne pas me sentir plus d'exaltation, plus d'enthousiasme pour M. de Rochegune, quoique j'apprécie mieux que personne ses rares qualités. On dit que l'amour le plus vivace n'est pas celui qui se développe subitement comme ces plantes éphémères qui germent, croissent et meurent en un jour... mais celui qui jette peu à peu ses invisibles racines au plus profond du cœur, mais celui qui croît sourdement et que l'on ne soupçonne pas, parce que ses envahissements sont insensibles... Eh bien! oui, quelquefois je crains que mon calme attachement pour M. de Rochegune ne cache un sentiment plus vif dont je sentirai bientôt peut-être la naissante ardeur... Alors, mon amie... si je résiste à ces entraînements, si j'en triomphe, je serai digne de vos éloges, de ceux que le monde m'accorde; mais à présent... la vertu m'est trop facile pour que je m'enorgueillisse.
* * * * *
CHAPITRE X.
CORRESPONDANCE.
Quelques jours après la conversation que je viens de raconter, je reçus ces deux nouvelles lettres de M. de Lancry par la voie mystérieuse dont j'ai déjà parlé.
Ces lettres, adressées à la même personne inconnue, étaient encore accompagnées d'un bouquet de fleurs vénéneuses, symbole du souvenir de M. Lugarto.
M. DE LANCRY A ***.
Paris, mars 1834.
«Tout m'accable à la fois; c'est à devenir fou de rage et de honte. Voici maintenant que le monde s'imagine de moraliser et de me mettre au ban de certaines coteries prudes et revêches.
«Je me serais complétement moqué de ces vertueuses philippiques si elles n'avaient pas eu quelque réaction sur cette femme qui semble née pour mon malheur et que je ne puis néanmoins m'empêcher d'aimer plus follement que jamais.
«Quand vous lirez ceci au fond de vos bruyères sauvages, vous vous demanderez, j'en suis sûr, si nous revenons au temps des Amadis et des Galaor.
«Je ne sais si vous avez autrefois rencontré dans le monde un marquis de Rochegune, homme assez original, fort riche, aussi philanthrope que l'était son père, bizarrement romanesque, allant en chevalier errant guerroyer çà et là; brave d'ailleurs, ne manquant pas d'esprit, et parlant à la chambre des pairs, aujourd'hui contre ses amis, demain pour ses ennemis, si amis ou ennemis heurtent ses principes. Du reste, homme sans élégance, ne sachant ni jouir ni se faire honneur de sa fortune, car il a plus de trois cent mille livres de rentes et en dépense à peine soixante, dit-on. On prétend qu'il donne beaucoup en aumônes, mais dans le plus grand secret; c'est plus économique. Quant à sa figure, elle est assez caractérisée, mais dure et sans charme. Cependant les femmes sont si singulières, qu'en Italie, en Espagne, et même à Paris, il a eu assez d'aventures pour pouvoir prétendre à des succès moins sérieux que ceux qu'il ambitionne.
«Après un voyage de deux ou trois ans, il est revenu cet hiver à Paris. Ses traits se sont incroyablement bronzés sous le soleil d'Orient. Cet agrément, joint à d'épaisses moustaches brunes et à quelque chose de hautain, d'âpre et de cassant dans ses manières, lui donne la physionomie d'un bravo italien; mais, avec sa stupidité habituelle, le monde, admirant toujours ce qui est nouveau, s'est engoué de ce philanthrope-matamore, de ce soldat-avocassier, de ce millionnaire avare, et à cette heure on ne jure que par lui.
«Si vous me demandez pourquoi je m'étends avec autant de complaisance sur ce portrait, c'est que M. de Rochegune est tout simplement l'amant de ma femme... Ne prenez pas ceci au moins pour du cynisme: en parlant de la sorte, je suis l'écho des gens les plus graves, les plus religieux, qui ont pris ce bel et touchant amour sous leur patronage. Oui, ils ont proclamé madame de Lancry libre de tous liens envers moi; l'unique condition qu'ils ont mise à ce divorce au petit pied est qu'elle garderait mon nom pur et sans tache. Sauf ces réserves, elle est donc parfaitement autorisée à goûter en paix et au grand jour toutes les chastes douceurs de l'amour platonique avec M. de Rochegune: vu que je suis un misérable, et que j'ai abandonné ma femme pour vivre avec ma maîtresse dans un cynisme révoltant.
«Savez-vous qui s'est ainsi porté accusateur public devant la société au nom de ma compagne outragée? c'est le vieux prince d'Héricourt, l'homme pur et honorable, le grand seigneur par excellence. Vous m'avouerez qu'il joue là un singulier rôle, d'autant plus singulier que son réquisitoire moral est venu à propos d'une nouvelle excentricité de M. de Rochegune, qui un beau jour a trouvé charmant de déclarer devant tout Paris qu'il aimait passionnément ma femme, et que celle-ci le lui rendait bien, en tout bien et tout honneur, s'entend...
«Là-dessus le vieux prince et la princesse (une angélique dévote, notez bien cela) se sont mis à crier bravo, à féliciter M. de Rochegune de sa franchise. Enfin l'enthousiasme ou plutôt le ridicule engouement a été tel, qu'une femme du mes amies, qui m'a raconté cette scène, m'a avoué, tout en se moquant beaucoup d'elle-même, qu'un moment elle n'avait pu résister à l'exaltation générale.
«Vous le savez, tout est mode à Paris; aussi est-on pour l'instant affolé de ce qu'on appelle la loyauté chevaleresque de M. de Rochegune. Les femmes en perdent la tête, les hommes le jalousent ou le craignent. Madame de Lancry est citée comme un modèle admirable de vertueuse passion; et pour le quart d'heure, l'amour platonique et ses innocentes consolations font fureur.
«Avec tout ce platonisme-là, je suis quelquefois très-tenté de regarder M. de Rochegune comme le plus grand roué que je connaisse. Il n'y aurait rien de plus commode que cette nouvelle manière de conduire une liaison: on afficherait une femme le plus franchement, le plus vertueusement du monde, et, à l'abri de ce complaisant et chaste manteau, on rirait des niais et des bonnes âmes...
«Pourtant, non, non, je connais ma femme; ou elle est incroyablement changée, ou mon nom est toujours resté sans tache. De son côté, Rochegune est assez original pour trouver du piquant dans cet amour éthéré, dont l'immatérialité durera... ce qu'elle pourra.
«Encore une fois, de tout ceci je me moquerais fort si les paroles sévères et gourmées du vieux prince d'Héricourt n'avaient eu pour moi de dures conséquences; je ne puis le nier, c'est une espèce d'oracle considéré et très-écouté; il a flétri ce qu'il a appelé l'indignité de ma conduite envers ma femme, disant que la société devait venger madame de Lancry en me témoignant une froideur significative. Malheureusement ces paroles ont eu de l'écho: des rivaux qui m'enviaient, des sots dont j'avais blessé l'amour-propre, de jeunes femmes que j'avais trompées, les laides que j'avais dédaignées, ont accueilli ces beaux propos du prince, et je m'aperçois depuis quelques jours qu'on me reçoit dans le monde avec un silence morne, une politesse glaciale, mille fois plus blessantes que l'impertinence, car je ne puis pas trouver le prétexte de me plaindre ou de me fâcher.
«Si le prince d'Héricourt n'était pas un vieillard, je serais remonté à la source de cette misérable ligue, et je l'aurais provoqué; mais il n'y faut pas songer. Il me reste le Rochegune: vingt fois par jour, je suis tenté de me battre avec lui; mais je crains le ridicule: on croirait peut-être que ma jalousie cause ce duel. Pourtant j'aimerais à tuer cet homme, car je l'exècre; de tout temps il m'a été souverainement antipathique: il était l'ami de Mortagne, que je n'ai plus à détester. Avant mon mariage, je le trouvais déjà insupportable par ses affectations de charités obscures, de bienfaits mystérieux; mais au moins il n'avait pas cette physionomie impérieuse, cette attitude insolente qu'il a maintenant.
«L'autre jour, je l'ai rencontré; il était à cheval et moi aussi. Le sang m'a monté au visage; j'espérais qu'il ne me saluerait pas, et peut-être aurais-je été assez fou pour lui chercher querelle. Malédiction! il m'a salué; mais son salut a été un de ces outrages sans nom, sans forme, qu'on ressent jusqu'au vif et dont on ne peut se plaindre: il m'a semblé lire sur ses traits durs et impassibles, dans son regard sévère et perçant, qu'en moi il saluait l'homme dont madame de Lancry portait le nom, ou qu'il saluait peut-être le mari de sa maîtresse; car, après tout, je suis bien sot de croire à la vertu de ma femme! Mais encore non, non, malgré moi, je voudrais la croire coupable quelquefois: il me semble que je respirerais plus à l'aise... que mes torts me seraient moins odieux; mais je ne puis compter sur ses faiblesses: elle n'aura jamais l'énergie de commettre une faute; elle saura pleurer, gémir, mais se venger... jamais. Tout en y réfléchissant j'aime mieux croire à sa vertu: quoique je n'aie aucun amour pour elle, il me serait peut-être plus pénible que je ne le pense de la savoir coupable: ce serait une blessure de plus à mon amour-propre.
«Ce qui m'obsède, ce qui m'irrite au dernier point, c'est de voir que personne ne trouve ce Rochegune ridicule; dans cette circonstance, qui prête tant à la moquerie, vingt autres à sa place auraient été hués. Que devient donc la méchanceté du monde? ou bien quel pouvoir a donc cet homme qui joue avec le feu, qui réussit là où tous les autres échoueraient? Comment fait-il pour se mettre très à la mode en affichant des principes qui réhabilitent, ne fût-ce que pour quinze jours, l'amour platonique, ce rêve caduc et niais des enfants, des pensionnaires ou des vieillards?... Non, non, il est impossible qu'il joue ce jeu-là franchement...
«Et pourtant si c'est une rouerie, ne trouvez-vous pas cet homme plus étonnant encore? Prendre pour dupes, pour complaisants, pour défenseurs, des personnes comme le prince d'Héricourt et sa femme... n'est-ce pas admirable? Tenez... c'est un problème que cet homme! mais quel qu'il soit, je le hais, oh! je le hais jusqu'au sang... surtout depuis quelque temps; je ne sais pourquoi. C'est une haine sourde; c'est comme un pressentiment que cet homme me fera du mal, qu'il me blessera dans ce que j'ai de plus cher...
«Après tout, pourquoi prendre tant de détours avec vous? je vous écris pour épancher ma bile, pour exhaler tous les bouillonnements de mon âme. Eh bien! depuis que, directement ou indirectement, cet homme a été cause du froid accueil qu'on me fait dans le monde, Ursule est devenue intraitable à mon égard. Je ne sais si elle se trouve humiliée des humiliations qu'on m'impose, je ne sais si son amour-propre en souffre pour elle ou pour moi; mais elle a osé me dire que je méritais ce traitement par mon odieuse conduite envers ma femme; elle a osé me dire que la société faisait bien de me flétrir ainsi, et qu'elle devrait user plus souvent de cette sorte de vengeance, qui peut atteindre des vices ou des crimes qui échappent aux lois.
«--Mais,--me suis-je écrié stupéfait de cette audace,--n'êtes-vous pas attaquée comme moi, insultée comme moi?
«--Eh! m'entendez-vous me plaindre?--m'a-t-elle répondu.--Le monde est juste; j'ai voulu, à quelque prix que ce fût (et à quel prix, mon Dieu!), être une femme à la mode, briller à Paris, être l'idole de ses fêtes... Tout cela, je l'ai été. L'on croit que c'est par amour que je vous ai enlevé à votre femme, et l'on me trouve odieuse; on a raison: si l'on savait que je ne vous ai jamais aimé, on me trouverait bien plus odieuse, bien plus infâme encore, et l'on aurait toujours raison.»
«Je vous le demande, n'était-ce pas à la tuer de mes propres mains? Mais elle m'avait, depuis si longtemps, habitué à ses boutades, à ses caprices, que je n'aurais pas attaché beaucoup d'importance à ses duretés, si, depuis quelque temps, son humeur n'était devenue étrangement sombre, taciturne.
«Je n'ose dire, même à vous, les folies que j'ai faites pour la sortir de l'espèce de mélancolie morne où elle est plongée. Tout a été vain; maintenant elle refuse de descendre chez mademoiselle de Maran. Celle-ci, qui a subi la fascination de cette femme, est aussi impuissante que moi à la distraire. Ursule l'accueille tantôt avec indifférence, tantôt avec dédain. Elle passe des journées entières seule à lire ou à rêver; sa femme de chambre, qui est à moi, me dit que sa maîtresse doit être sous l'empire d'un profond chagrin, qu'elle ne la reconnaît plus, qu'elle se promène quelquefois des heures entières dans sa chambre en marchant avec agitation; puis qu'elle tombe, accablée, en se cachant la tête dans ses mains.
«Je la trouve en effet changée; elle maigrit, elle perd ce coloris qui la rendait d'une fraîcheur idéale, elle perd ce léger embonpoint qui donnait tant de charmes à sa taille élancée; ses yeux se creusent: depuis un mois je ne l'ai pas vue rire de ce rire moqueur et hardi, à la fois si redoutable et si séduisant chez elle.
«Par je ne sais quel caprice, elle veut souvent rester dans l'obscurité la plus complète; alors, elle refuse de recevoir personne. Lorsque j'ai vu ces symptômes de tristesse dont j'ignorais la cause, j'espérais que le chagrin détendrait peut-être ce caractère inflexible. Heureuse et gaie, j'avais prodigué l'or pour satisfaire ses moindres caprices; mélancolique et chagrine, j'aurais voulu lui offrir pour consolation des trésors d'amour délicat et passionné, trésors que j'amassais depuis si longtemps dans mon cœur, et que j'avais à peine osé lui dévoiler, tant je craignais ses railleries!
«Je me disais: Enfin, voici le moment où je pourrai la dominer, peut-être, par l'ascendant du dévouement le plus tendre. Eh bien! non, non, elle m'échappe encore... à genoux, à genoux devant elle, baignant ses mains de larmes... car cette femme me fait pleurer comme un enfant; en vain m'écriai-je: «Par pitié, dites-moi ce qui vous afflige; dites-moi vos souffrances, que je les partage; dites-moi que je puis espérer de vous consoler un peu, et vous verrez quelles ressources inouïes vous trouverez dans mon cœur. Oh! non, vous ne soupçonnez pas ce dont je suis capable pour chasser un tourment de votre cœur. Vous vous êtes quelquefois étonnée des prodiges que j'opérais pour combler vos désirs les plus insensés; eh bien! cela n'est rien, rien auprès des merveilles de tendresse que m'inspireraient votre confiance, l'espoir de vous épargner quelques souffrances!»......
«Oh! croyez-moi, ce que je disais là, pleurant aux pieds de cette femme, je le ressentais; j'éprouvais ce que jamais je n'avais ressenti jusqu'alors, une douleur profonde, un affreux brisement de cœur, seulement parce que je voyais Ursule abattue. J'ignorais la cause de ses chagrins; mais elle souffrait et je souffrais... c'étaient de continuels élancements de toute mon âme vers la sienne.
«Je vous le dis à vous, cette fois j'étais sincère; mes prières partaient du fond de mon cœur, mes sanglots du fond de mes entrailles... Mes larmes étaient âcres, brûlantes comme les vraies larmes du désespoir... Eh bien! cette femme restait muette, indifférente et sombre, comme si elle ne m'eût pas compris ou entendu.
«Mais elle est donc stupide ou folle, cette femme, de ne pas voir combien je l'aime! Elle ne sait donc pas, la malheureuse! ce que c'est que d'avoir au moins un cœur sur lequel on puisse à jamais compter! Elle ne sait donc pas combien il est rare d'inspirer une passion telle que celle qu'elle m'inspire! Elle ne sait donc pas que si criminel que soit mon amour, c'est un crime que de le jeter au vent! Elle ne pense donc pas à l'avenir! Elle ne pense donc pas qu'un jour sa jeunesse, sa beauté, ne seront plus qu'un souvenir, et qu'elle sera trop heureuse de trouver cette affection qu'elle dédaigne maintenant, cette affection qui doit être éternelle puisqu'elle a résisté à ses caprices, à ses mépris, à son ingratitude!... Mais, tenez, ceci est affreux. Je deviens fou de rage contre moi et contre elle. Je ne puis continuer cette lettre... La colère et la douleur m'aveuglent.»...
* * * * *
Paris...
«Hier il m'avait été impossible de continuer cette lettre; je la reprends, de nouveaux événements sont arrivés. J'espère éclaircir mes idées en vous écrivant, car ma tête est un tel chaos qu'elles y bouillonnent sans ordre et sans suite.
«Rassemblons les faits et mes souvenirs. Hier, après avoir interrompu cette lettre, j'allai voir Ursule: on me dit qu'elle était souffrante, qu'elle ne recevait personne; par trois fois je me suis présenté chez elle, impossible de franchir la porte de son appartement. J'y suis retourné ce matin; quelle a été ma stupeur lorsque mademoiselle de Maran m'apprit tout émue (elle émue)! qu'Ursule venait de l'informer qu'elle désirait quitter l'hôtel de Maran, et vivre seule désormais! Sans rien écouler davantage, je cours chez Ursule; en vain sa femme de chambre veut m'empêcher d'entrer, je pénètre dans son salon presque de force: je la trouve rangeant quelques papiers dans son secrétaire.
«--Cela est-il vrai?--m'écriai-je dans mon égarement, sans lui dire à quoi je faisais allusion.
«Elle me regarda d'un air sombre et distrait, et me répondit:
«--Que voulez-vous?
«--Mademoiselle de Maran m'apprend que vous quittez cet hôtel... Cela est impossible.
«Elle haussa les épaules et me dit, continuant de mettre ses papiers en ordre:
«--Cela est possible, puisque cela est.
«--Cela ne sera pas!--m'écriai-je hors de moi...--je vous le défends; cela ne sera pas!
«--Vous me le défendez? cela ne sera pas? Et de quel droit me parlez-vous ainsi, monsieur?--reprit-elle en me regardant fièrement.
«--Légitimes ou non, j'ai des droits sur vous, et je les ferai valoir.
«--Et auprès de qui, monsieur, les ferez-vous valoir?
«--Je vous dis que je ne veux pas que vous quittiez cette maison, ou sinon je vous accompagnerai partout où vous irez!--m'écriai-je.
«--Je quitterai cette maison, monsieur, et vous ne m'accompagnerez pas.
«--Tenez, Ursule, ne me poussez pas à bout, ne m'exaspérez pas. Je vais vous dire en deux mots pourquoi vous et moi nous ne pouvons nous quitter désormais; je vous ai sacrifié ma femme, je suis presque déshonoré dans le monde. Vous voyez donc bien que nous ne pouvons pas nous quitter; fatalement nous sommes désormais enchaînés l'un à l'autre. Quel que soit mon sort, vous le partagerez. Vous entendez bien, n'est-ce pas?--lui dis-je en serrant les dents avec rage, car l'impassible sang-froid avec lequel elle m'écoutait me mettait hors de moi.
«Elle me répondit en me regardant jusqu'au fond de l'âme, et sans baisser ses yeux devant les miens:
«--Moi, je vais vous dire en deux mots pourquoi nous ne devons plus rien avoir de commun ensemble. Personne au monde n'a de droits sur moi; je quitterai cette maison quand je le voudrai; et si vous m'obsédez... quoiqu'il n'y ait rien de plus vulgaire que ce procédé, je m'adresserai à qui de droit pour être protégée contre vos poursuites.
«--Vous vous adresserez à l'autorité, à la police, sans doute?--m'écriai-je avec un éclat de rire convulsif; puis, comme dans mon étonnement je regardais machinalement autour de moi, je vis sur un sofa un domino de satin noir.
«Un éclair de jalousie me traversa l'esprit; je me souvins que la veille était le jour de la mi-carême. Saisissant le domino et le lui montrant:
«--Vous avez été cette nuit au bal de l'Opéra,--m'écriai-je,--malgré vos prétendues souffrances, malgré votre mélancolie prétendue?
«--Je suis en effet allée au bal de l'Opéra cette nuit, malgré mes souffrances, malgré ma mélancolie prétendue,--reprit-elle,--c'est ce qui vous prouve, j'espère, que mon désir de m'y rendre était bien violent.
«--Je vois tout, je devine tout,--m'écriai-je;--vous aimez quelqu'un, vous avez une intrigue, un amant; mais, par l'enfer! celui-là que vous voulez aller rejoindre si effrontément ne sortira pas vivant de mes mains... Et d'abord, je m'installe ici, je n'en bouge pas,--m'écriai-je, m'asseyant sur un sofa.
«--A votre aise, monsieur,--me dit-elle,--et, sans paraître s'apercevoir de ma présence, elle continua ce qu'elle avait entrepris.
«Ce sang-froid, cette dureté, cette impudence m'exaspérèrent; je lui arrachai des mains les papiers qu'elle tenait, et je les jetai au milieu du salon.
«Elle me regarda d'un air impassible, haussa les épaules et fit un mouvement pour sortir. Je la saisis rudement par le bras.
«--Vous ne sortirez pas,--m'écriai-je;--vous ne sortirez pas que vous ne m'ayez dit pourquoi vous êtes allée cette nuit au bal de l'Opéra sans m'en prévenir, souffrante comme vous l'êtes... car vous êtes pâle et bien changée... Malheureuse femme!--lui dis-je sans pouvoir vaincre encore mon attendrissement et mes larmes à la vue de son visage amaigri,--quel impérieux motif a donc pu vous conduire à ce bal?... Répondez...
«Sans me dire un mot, elle se dégagea doucement de mon étreinte; j'étais devant la porte, lui barrant le passage: elle s'assit, appuya son coude sur le bras d'un fauteuil, posa son menton dans sa main, et resta ainsi immobile et muette. Je connaissais ce caractère intraitable; la douceur, la prière n'en obtenaient pas plus que les menaces et la violence; je m'humiliai lâchement encore une fois. La résolution qu'elle venait de prendre était si brusque, elle brisait si affreusement mes espérances, que je voulus tenter les derniers efforts pour fléchir cette femme; je lui dis tout ce que peuvent inspirer la passion la plus désordonnée, le dévouement le plus aveugle, le désespoir le plus vrai, le plus douloureusement vrai... prières, sanglots, emportements, tout fut vain, tout échoua devant ce cœur de marbre. Voulant à tout prix la faire sortir d'un silence qui m'exaspérait, j'allai jusqu'à l'injure, jusqu'aux reproches les plus ignobles; rien, rien... pas un mot.
«On eût dit une statue. Elle ne m'entendait même pas. Son esprit était ailleurs. Son regard vague, distrait, semblait suivre je ne sais quelle pensée dans l'espace: par deux fois un faible et triste sourire erra sur ses lèvres, et elle fit un léger mouvement de tête, comme si elle eût répondu à une réflexion intérieure.
«Désespéré, je descendis chez mademoiselle de Maran. Toujours égoïste, cette femme ne voyait dans la détermination d'Ursule que ce qui la touchait personnellement. Elle s'écria, dans un dépit furieux, qu'une fois Ursule partie, l'hôtel de Maran redeviendrait désert; qu'elle s'était habituée à l'esprit d'Ursule, à son enjouement; qu'elle ne pouvait maintenant supporter la pensée d'être séparée d'elle, tant l'isolement l'épouvantait; elle me conjurait d'unir mes efforts aux siens pour retenir Ursule, comme si ce n'était pas mon seul, mon unique désir; enfin, malgré son avarice croissante, mademoiselle de Maran s'écria qu'elle ne regarderait à aucun sacrifice pour garder Ursule auprès d'elle; que si les 40,000 fr. qu'elle me donnait ne suffisaient pas pour rendre sa maison agréable, elle me donnerait davantage, tout ce qui serait nécessaire, dût-elle entamer ses capitaux; il lui restait si peu d'années à vivre qu'elle pouvait faire cette folie, disait-elle...
«J'entre dans ces détails pour vous montrer l'influence d'Ursule: elle pouvait vaincre l'avarice sordide de mademoiselle de Maran, qui jusqu'alors avait honteusement abusé de ma prodigalité et m'avait à grand'peine donné annuellement l'argent qu'elle m'avait promis pour tenir sa maison.
«Nous remontâmes auprès d'Ursule avec mademoiselle de Maran. Celle-ci la supplia, mit en œuvre tout son esprit, toutes ses flatteries pour la décider à ne pas la quitter, Ursule fut inflexible. Mademoiselle de Maran pleura (mademoiselle de Maran pleurer!), s'écria que le sort d'une pauvre vieille femme, seule et abandonnée aux soins de ses valets, était horrible; qu'elle avouait avoir été assez méchante pour s'être fait tant d'ennemis; qu'une fois Ursule partie, personne ne viendrait la voir; que la révolution de juillet avait dispersé les anciennes relations sur lesquelles elle aurait pu compter. Ursule fut inflexible.
«Alors mademoiselle de Maran, entrant dans un accès de rage furieuse, lui fit les plus sanglants reproches, lui parla de son ingratitude, de son inconduite. Ursule sourit, et ne dit pas un mot. Enfin nous lui demandâmes comment elle vivrait; elle nous répondit qu'il lui restait environ trente mille francs de sa dot, et que cela lui suffirait.
«Telle est la cruelle position où je me trouve; je connais assez le caractère d'Ursule pour être certain qu'à moins d'un prodige, elle ne changera rien à ses résolutions. Je l'ai quittée il y a deux heures sans avoir pu en arracher une parole; j'ai beau me torturer l'esprit pour deviner la cause de cette brusque détermination, je n'y parviens pas plus que je ne parviens à pénétrer la cause du chagrin, de l'accablement où je la vois depuis quelque temps.
«Chez elle, cela ne peut être le remords de sa faute. D'abord je l'avais soupçonnée d'éprouver une passion réelle et profonde; mais quoique je l'aie vue en coquetterie avec plusieurs hommes de sa société, quoique j'aie eu souvent des doutes sur sa fidélité, doutes qui ne sont d'ailleurs jamais devenus des certitudes, rien dans ses relations mondaines avec les gens dont j'étais le plus jaloux n'avait eu le caractère de la passion: Ursule était avec eux comme avec moi, inégale, capricieuse, fantasque, hautaine; mais jamais je ne l'avais vue triste et rêveuse comme elle l'est depuis un mois...
«Mais... tenez... une idée... me vient à l'instant: oui... pourquoi non?... Ne riez pas de pitié... Pourquoi la tristesse croissante d'Ursule ne serait-elle pas causée par le regret de m'avoir fait dissiper plus de la moitié de ma fortune?
«Ce qui m'a toujours invinciblement soutenu dans mon amour malgré les caprices et les hauteurs d'Ursule, c'est cette conviction profonde, qu'elle ressentait pour moi un amour bien plus vif que celui qu'elle avouait, dissimulant ainsi et par orgueil, et dans la crainte de me laisser pénétrer l'influence que j'avais sur elle; croyant me dominer plus sûrement par ces alternatives de tendresse, de froideur ou de dédain.
«En quittant si brusquement mademoiselle de Maran sans me dire la raison de ce départ, pourquoi Ursule ne voudrait-elle pas me prouver qu'elle m'aime pour moi-même en renonçant aux splendeurs dont je l'ai entourée jusqu'ici? Dites, pourquoi non? Vaincue enfin par tant de preuves de passion, cette femme n'est-elle pas assez bizarre pour dédaigner maintenant ce luxe qui l'avait d'abord séduite? Peut-être elle rêve une vie obscure et tranquille dans quelque coin éloigné de la France ou dans un pays étranger... Si cela était... si cela était... oh! j'en mourrais de joie. Elle a totalement bouleversé mes goûts, mes habitudes; maintenant je déteste autant le monde que je l'aimais. Mon seul vœu serait de couler mes jours près d'elle au fond de quelque solitude ignorée; au moins là elle serait toute à moi, il n'y aurait pas une minute de sa vie qui ne m'appartînt.
«Ne prenez pas ceci pour de vaines paroles, pour des exagérations. Voilà plus de deux années que dure cette liaison, et j'aime Ursule plus ardemment, plus désespérément encore que le premier jour. Je me connais, je sais les ressources de son esprit si piquant, si original, si imprévu; sa beauté toujours provocante n'est-elle pas pour ainsi dire toujours nouvelle? posséder une telle femme, n'est-ce pas posséder tout un sérail!
«J'ai passé ma lune de miel seul avec ma femme; au bout de quinze jours tout a été dit; ç'a été une monotonie, une lourdeur de tendresse insupportable, aucun élan, aucun entrain... Au lieu qu'avec Ursule... Oh! une telle vie... avec Ursule... ce serait, je vous le répète, à en devenir fou de joie...
«Tenez... tenez... je ne me trompe pas, non, tout m'est expliqué maintenant. Après avoir si longtemps dissimulé, Ursule ne le peut plus; son amour pour moi, trop longtemps comprimé, va éclater enfin. Est-il, après tout, possible, probable, naturel, qu'une femme, si corrompue, si insensible qu'elle soit, ne se laisse pas à la fin toucher par tant d'amour?
«L'orgueil ne m'aveugle pas; je vous fais assez d'humiliants aveux pour que je puisse, d'un autre côté, me relever un peu: je suis jeune, j'ai eu assez de succès, je ne manque ni de monde ni d'esprit; j'ai été aimé, passionnément aimé, de femmes qui, aux yeux du monde, valaient bien Ursule, à commencer par ma femme et par son amie intime madame de Richeville. Pourquoi donc Ursule ne partagerait-elle pas ma passion? Elle a beau dire que, par cela même que je suis très-épris d'elle, elle ne ressent rien pour moi... ce sont des paradoxes dont elle berce son dépit; elle se sent maîtrisée par son amour, et elle ne veut pas en convenir.
«Mais ce domino... Peut-être est-elle jalouse de moi!... Oui... maintenant je me souviens de lui avoir dit, il y a quelques jours, que j'irais à ce bal de la mi-carême. Tout ce qui s'est passé hier m'a empêché d'y aller. Ursule ignorait ces changements dans mes projets; elle aura voulu m'épier. Ces allures sournoises sont quelquefois assez dans son caractère.
«Combien je me réjouis de vous avoir écrit! Je me sens mieux et plus calme en terminant cette lettre qu'en la commençant. Je renais à l'espérance. Oui, plus j'y réfléchis, plus le silence obstiné qu'Ursule a gardé sur ses projets et sur la cause de sa tristesse me paraît d'un bon augure; elle aura craint peut-être de se laisser pénétrer en me répondant. Sa distraction affectée l'a servie à souhait.
«Après deux années d'une liaison souvent troublée par la jalousie et la froideur, je l'avoue, mais enfin suivie, on n'abandonne pas ainsi un homme sans lui donner une raison, n'est-ce pas? Après les immenses sacrifices que j'ai faits pour elle, ce serait ignoble, barbare, insensé...
«Enfin, qui la forçait à revenir à Paris? Son mari était assez amoureux pour la reprendre, après la scène de Maran... J'avais bien songé à un retour à ce mari... cette femme est si bizarre!... Mais non, non... cela est impossible... Sans trop d'orgueil, je puis bien m'estimer fort au-dessus de M. Sécherin.
«Maintenant je me souviens de certaines remarques qui ne m'avaient pas d'abord autant frappé: lorsque je me suis oublié envers elle jusqu'à l'outrage, je n'ai lu dans ses yeux ni colère ni haine. C'était une complète indifférence. Or, Ursule est trop violente, trop fière, pour n'avoir pas ressenti vivement cette insulte. Une puissante raison l'a obligée de dissimuler; or, quelle peut être cette raison, sinon l'intérêt que je lui inspirais? Mon emportement même n'était-il pas une preuve de mon amour?...
«Tenez, encore une fois, je ne puis vous dire combien je me félicite de vous avoir écrit et de vous écrire; en pensant ainsi tout haut et avec confiance, de raisonnement en raisonnement, de conséquence en conséquence, je suis parti d'une impression horriblement triste pour arriver à un espoir presque réalisé.
«Je ferme cette lettre en hâte; répondez-moi courrier par courrier, maudit paresseux, car mes trois premières lettres sont encore sans réponse. Je ne vous en veux pas trop pourtant, car vous jugerez mieux de la position par l'ensemble des faits. Votre longue expérience du monde, votre froid désabusement, votre impartialité dans tout ceci, et surtout votre esprit net et ferme, vous permettront de tout apprécier clairement, de me donner des avis sérieux et surtout de me dire si vous pensez que je vois juste. Tout est là. Mon avenir dépend de cette dernière détermination d'Ursule. Elle m'a d'abord horriblement épouvanté; maintenant, au contraire, je la vois sous un jour si beau, qu'il fait rayonner à mes yeux mille adorables espérances.
«Vous allez me trouver bien lâche; mais, je vous en conjure, ne dissipez pas ces espérances sans me donner pour cela d'excellentes raisons, car vous me trouverez bien opiniâtre dans ce dernier espoir....
* * * * *
«Quatre heures.
«Malédiction sur moi... et sur elle... Oh! sur elle! Je reçois à l'instant une lettre de mademoiselle de Maran. Ursule vient de quitter l'hôtel; on ne sait pas où elle est allée... elle a prévenu mademoiselle de Maran, par un billet, qu'elle ne la reverrait jamais... C'est horrible! Que faire? que faire?... Oh! mes pressentiments... Oh! mes folles et stupides espérances... Maintenant je vois tout... mais je serai vengé. Répondez moi... répondez-moi... Ah! je suis bien malheureux... Rage et enfer... je serai vengé!
«G. DE LANCRY.»
CHAPITRE XI.
LE BAL MASQUÉ.
La lettre dans laquelle M. de Lancry apprenait à l'un de ses amis inconnus la brusque disparition d'Ursule complétait par plusieurs traits frappants l'histoire de l'amour fatal de ma cousine et de mon mari.
Je terminais cette lecture lorsque M. de Rochegune entra chez moi. Je ne l'avais pas vu la veille; ayant passé ma journée à accomplir un pieux pèlerinage avec Blondeau, j'étais restée seule le soir sous une influence mélancolique.
--Eh bien!--me dit-il en me tendant la main,--comment vous trouvez-vous? Hier avez-vous été courageuse!
--Courageuse?... oui, car je n'ai pas craint de me laisser aller à tous les regrets que devait m'inspirer la pensée de l'excellent ami que nous avons perdu... Pourtant, faut-il vous l'avouer? au milieu de mon chagrin, il m'est venu une idée presque pénible, parce qu'elle ressemblait à de l'ingratitude...
--Comment cela?
--C'est que j'aurais peut-être pleuré davantage encore M. de Mortagne si je ne vous avais pas connu.
--Je pourrais m'adresser le même reproche, Mathilde; mais je me rassure: aimer ce qu'aimait notre ami, protéger ce qu'il protégeait, ce n'est pas oublier, c'est être fidèle à son souvenir; seulement quelquefois je me dis tristement: Qu'il eût été heureux et fier de notre bonheur!
--En lui... quel défenseur nous aurions eu, mon ami!
--En avons-nous donc besoin? notre amour n'est-il pas accepté par le monde, qui croit si peu aux sentiments purs et désintéressés?... Notre amour!... si vous saviez le charme de ces mots!... car vous m'aimez... Mathilde... vous m'aimez...
--Oui... oh! oui, je vous aime... Et je suis quelquefois à me demander par quelle transformation insensible cet amour a succédé à l'amitié profonde... presque respectueuse, que j'avais pour vous.
--Écoutez, Mathilde... voulez-vous me rendre très-heureux?
--Parlez... parlez...
--Eh bien! interrogez tout haut votre cœur, que je sache ce que vous éprouvez pour moi, aujourd'hui, à cette heure; bonnes ou mauvaises impressions, dites-moi tout avec la franchise la plus absolue; je vous ferai la même confidence.
--Je trouve cette idée charmante; j'aimerais beaucoup à constater ainsi, de temps à autre, la richesse de notre amour.
--Ce serait constater chaque fois l'augmentation de nos trésors, vrai plaisir de millionnaire.
--Et puis, j'y songe, mon ami, un jour peut-être cette espèce de confession de cœur pourrait nous éclairer sur les dangers que, par faiblesse ou fausse honte, nous voudrions peut-être ignorer... Et, vous le savez, nous devons être pour nous-mêmes d'une implacable sévérité, en songeant à la noble garantie qui protége notre amour.
--Oui, des cœurs moins braves que les nôtres regretteraient presque la hauteur suprême où nous sommes ainsi placés, Mathilde. Mais il en est de certaines positions comme des royautés menacées... on ne peut les abdiquer sans ignominie; plus nous aurons à lutter, plus notre lutte sera honorable.
--Dites donc aussi plus notre bonheur sera grand. Tenez, le prince d'Héricourt racontait l'autre jour un trait qui m'a frappée. Je vous dirai tout à l'heure le rapprochement que j'en veux tirer. Chargé d'une mission d'autant plus difficile qu'il avait à défendre la meilleure des causes, il devait traiter avec des diplomates d'une habileté consommée; au lieu de ruser, il suivit simplement l'impulsion de son noble caractère, et fut d'une franchise véritablement si étourdissante, que ses adversaires furent complétement déroutés et que sa mission eut les plus heureux résultats; aussi me disait-il que dans la vie une ligne irréprochable était non-seulement la plus honnête, mais la plus sûre, la plus avantageuse, et l'on pourrait même dire la plus habile, s'il était possible de faire le bien par calcul.
--C'est ce qu'il appelle la finesse des gens d'honneur,--me dit M. de Rochegune en souriant.--Je suis de son avis. Mais voyons l'application de cette généreuse théorie.
--Un moment encore... Il faut d'abord que je vous prévienne qu'aujourd'hui j'ai disposé de vous.
--Vraiment? Quelle douce surprise!...
--Il est trois heures; j'ai quelques emplettes à faire, il s'agit de bronzes anciens sur lesquels je voudrais avoir votre goût. Il fait un très-beau temps, nous sortirons à pied, vous me donnerez le bras.
--C'est charmant; et...
--Attendez, ce n'est pas tout encore... Ce soir je vous retrouverai chez madame de Richeville, où vous dînez comme moi; nous irons ensuite au concert avec elle, Emma, madame de Semur, la duchesse de Grandval et son mari; puis nous reviendrons prendre le thé chez moi; car j'inaugure cette petite maison, et vous savez seul ce grand secret...
--Tenez, Mathilde, je vous avoue, à ma honte, que maintenant je suis presque indifférent à l'application de la théorie du bon prince.
--Il faut pourtant m'entendre encore. J'ai la plus grande envie de voir les tableaux de l'ancien Musée; vous parlez peinture comme un poëte. Ce n'est pas une épigramme, c'est une louange, et je me fais une fête de faire cette excursion avec vous.
--Et moi donc! j'ai toujours pensé qu'il fallait être amoureux et aimé pour sentir toutes les beautés des chefs-d'œuvre de l'art; on les voit alors à travers je ne sais quel reflet d'or et de lumière qui les fait divinement resplendir... Mais il nous faudra plusieurs jours pour tout admirer.
--Je l'espère bien, mon ami; car nous serons très-paresseux. Nous voyez-vous, mon bras appuyé sur le vôtre, longtemps arrêtés dans notre admiration devant un Raphaël ou un Titien? Quel texte inépuisable de longues et douces causeries!
--Votre esprit est si impressionnable, vous avez si éminemment le sentiment du beau!...
--Et vous, mon ami, je ne sais par quel charme vous trouvez toujours le secret de ramener tout à notre amour; je suis sûre que dans nos bonnes promenades au Musée, vous saurez me prouver que Titien, Véronèse ou Raphaël n'ont produit tant d'œuvres de génie que pour offrir des allusions à notre tendresse... Égoïste que vous êtes!
--Certes, le génie donne à tous et à chacun; il répond à toutes les pensées, comme Dieu répond à toutes les prières...
--Oh! vous ne serez pas embarrassé pour vous justifier; d'ailleurs je crois que je vous aiderai moi-même... Maintenant, voici l'application de la théorie du prince d'Héricourt. Croyez-vous que nous pourrions réaliser tant de charmants projets, vivre sans gêne et sans scrupule dans cette facile et adorable intimité de tous les jours, de tous les instants, si notre amour n'était pas tel qu'il est? Ah! mon ami,--lui dis-je, ne pouvant retenir une larme de bonheur,--il faut être femme pour sentir de quelle tendre, de quelle ineffable reconnaissance nous sommes pénétrées pour celui dont la délicatesse sait nous épargner la honte et les remords de l'amour!
--Et il faut être aimé par vous, Mathilde, pour comprendre qu'il est de célestes ravissements où l'âme semble s'exhaler dans une adoration passionnée; qu'il est enfin des jouissances à la fois si pures et si vives qu'elles fondent nos instincts terrestres dans l'extase ineffable où elles nous enlèvent... Oh! Mathilde... maintenant je crois... aux délices de l'union des âmes.
--Et puis ce qui me ravit encore dans notre amour,--dis-je à M. de Rochegune,--c'est qu'il ne peut être soumis aux phases, aux variations d'un amour ordinaire: dans la sphère élevée où il plane, il échappera toujours aux dangers de la satiété, de l'inconstance. Pourquoi ne durerait il pas éternellement?
--Éternellement? oui, Mathilde, éternellement, car vous avez dit vrai, il est dégagé de tout ce qui lui est ordinairement fatal ou mortel! Vous avez dit vrai, la précieuse liberté dont nous jouissons est une magnifique récompense. Si vous saviez combien la vie ainsi passée près de vous me paraît belle, heureuse!... Si vous saviez tous les plans que je forme!
--Et moi donc, mon ami! vous n'avez pas d'idée de mes projets; quelquefois j'en suis confuse, tant ils enchaînent votre avenir.
--Cela vous regarde, Mathilde; cet avenir est à vous, je ne m'en mêle plus, et votre confusion...
--Ma confusion, c'est l'embarras des richesses; j'ai mille desseins, et je ne m'arrête à aucun. Vous ne savez pas tous les romans dont vous êtes le héros... Pourtant je me suis arrêtée pour cette année à un voyage d'Italie; nous le ferons avec madame de Richeville. Le prince et la princesse d'Héricourt, en revenant de Goritz, nous rejoindront à Florence.
M. de Rochegune me regarda d'un air très-surpris, puis il ajouta en souriant:
--Au fait, pourquoi m'étonner? Je ne désirais pas autre chose au monde. Vous m'avez deviné, il n'y a rien que de très-naturel à cela.
--De très-naturel?
--Oui. Dussiez-vous vous moquer de ma métaphysique, je prétends que d'un sentiment puéril doivent naître des projets pareils; plus ce sentiment sera exalté, plus il sera concentré dans l'imagination, plus ces mystérieuses sympathies de volonté seront fréquentes et normales. Pardonnez-moi cet horrible mot.
--Je vous le pardonne en faveur de votre système: quoique très-fou, il me plaît beaucoup. Ainsi donc, mon voyage d'Italie...
--M'enchante. Songez donc... parcourir avec vous cette terre promise des arts!
--Peut-être même nous établirions-nous quelque temps dans ce pays... Un hiver à Naples ou à Rome... qu'en diriez-vous? Madame de Richeville serait ravie d'un pareil séjour.
--Je ne dis rien, Mathilde, je ne veux rien, je ne pense rien. Vous avez ma vie, disposez-en...
--Eh bien! ainsi nous passons l'hiver à Naples; puis nous revenons de l'Italie par l'Allemagne, afin de voir les bords du Rhin dans toute leur parure particulière. Peut-être même nous arrêterions-nous quelque temps dans un des vieux châteaux qui dominent ce beau fleuve.
--Encore un de vos désirs, Mathilde, qui aurait droit de me surprendre, tant il m'est sympathique; la même idée m'était venue. A mon retour de Rome, j'avais loué le château d'Arnesberg; il est situé dans une position ravissante; j'y ai passé trois mois... Vous le reconnaîtrez, j'en suis sûr; vous l'avez si longtemps habité avec moi... Mais voyez donc quel adorable avenir, Mathilde... quel bonheur de vivre avec vous dans cette intimité de voyage plus étroite encore, d'échanger chaque jour nos impressions, nos joies, nos rêveries, nos tristesses.
--Nos tristesses?
--Oui, car enfin le vœu de mon père aurait pu se réaliser.
--Soyez raisonnable, mon ami. Ne devons-nous pas remercier Dieu du bonheur inespéré qu'il nous accorde?
--Oh! Mathilde, il n'y a pas d'amertume dans ce regret, c'est un regret plein de mélancolie. Figurez-vous un homme souverainement heureux sur la terre... mais rêvant le bonheur des cieux.
--Mais voyez un peu comme nous voilà loin de notre examen de cœur; je ne vous en tiens pas quitte.
--Voyons, Mathilde, que ressentez-vous pour moi à cette heure? Je vous écoute avec l'orgueilleux recueillement d'un poëte qui entend lire son œuvre... car enfin votre amour est mon ouvrage.
Après quelques moments de réflexion, pendant lesquels je m'interrogeais sincèrement, je répondis à M. de Rochegune:
--Il y a une différence très-grande entre ce que je ressentais pour vous il y a quelque temps et ce que je ressens maintenant... Je ne pourrais guère vous expliquer cela que par une comparaison. Nous parlions tout à l'heure de voyages, d'un château romantique situé sur les bords du Rhin. Eh bien!... moi, touriste... qu'un site à la fois majestueux, pittoresque et charmant me frappe d'admiration, ma pensée s'y repose avec bonheur, je me dis qu'il serait doux de passer sa vie au milieu de cette solitude animée par la vue des grands spectacles de la nature: tout me séduit, les lignes sévères des montagnes, la fraîcheur des riantes prairies, la profondeur mystérieuse des ombrages, la pureté des eaux, l'aspect chevaleresque des hautes tourelles; j'admire... et cette contemplation n'est pas sans amertume, parce qu'il s'y joint une secrète envie... Mais que, par un heureux caprice de la destinée, toutes ces magnificences naturelles m'appartiennent... mais que j'aie la certitude de vivre à jamais dans cet Éden, alors mon admiration devient exclusive, alors ces beautés deviennent miennes; alors je m'en glorifie, je m'en pare; alors c'est MON château.
--Bonne et tendre Mathilde... puisse au moins la sûreté, la sécurité de ce cette possession... vous dédommager de toutes les magnificences qui lui manquent pour être digne de vous!
--Oh! ma sécurité est entière... mon ami... Ce n'est pas confiance déplacée; je ne serai jamais jalouse de vous, parce que vous ne pourrez jamais éprouver pour aucune femme le sentiment que vous éprouvez pour moi.
--Ni celui-là, ni aucun autre, je vous le jure.
--Mon ami, parlons de ce qui est probable et possible. Il est de ces vœux éternels qu'on ne peut exiger que d'une femme, et qu'une femme seule peut être certaine d'accomplir.
--Écoutez-moi, Mathilde, je ne veux rien exagérer. Non-seulement je vous parle avec sincérité, mais j'ai justement et heureusement à vous citer un fait à l'appui de ce que je vous dis.
--Vraiment? quel à-propos!
--Sérieusement, Mathilde, depuis que je sais que vous m'aimez, il n'y a plus pour moi d'autre femme que vous; vous êtes un point de comparaison auquel je ramène tout, et tout me devient indifférent. J'en ai la preuve, vous dis-je, une preuve toute récente.
--Quelle preuve? faites vite cette confidence,--dis-je en souriant,--que je voie si je suis aussi peu jalouse que je le dis.
--Avant-hier, en sortant de chez madame de Richeville, où nous avions passé la soirée ensemble, je rentrai chez moi; je trouvai un billet à peu près conçu en ces termes:
«Une personne bien malheureuse, qui a quelques droits à votre pitié, vous supplie de lui accorder un moment d'entretien; mais les circonstances sont telles que cette personne ne peut vous rencontrer que cette nuit... au bal de l'Opéra.»
A ces mots de M. de Rochegune, je ne sais quelle folle, quelle funeste pensée me traversa l'esprit.
M. de Lancry, dans la lettre que je venais de lire, parlait de reproches adressés à Ursule à propos du bal de la mi-carême où elle était allée secrètement; je m'imaginai que ma cousine était l'héroïne de l'aventure que M. de Rochegune me racontait.
Mon saisissement fut tel, que je m'écriai:
--Au bal de l'Opéra... dans la nuit d'avant-hier!
M. de Rochegune attribua cette exclamation à une autre cause.
--Cela vous semble étrange, Mathilde; mais vous oubliez que la nuit de jeudi à vendredi était la nuit de la mi-carême. Je trouvai ce rendez-vous assez bizarre: mon premier mouvement fut de n'y pas aller; mais je me ravisai en réfléchissant qu'après tout une véritable infortune n'osait peut-être se révéler à moi qu'à l'abri de ce masque de fête: j'oubliais de vous dire qu'on devait m'attendre devant l'horloge depuis minuit jusqu'à quatre heures du matin. Cette preuve de patience opiniâtre confirma presque mes soupçons. J'allai donc à ce bal; malheureusement pour ce rendez-vous, je fus pris en entrant par madame de Longpré, que je ne reconnus qu'au bout d'un quart d'heure de conversation; puis par une autre femme très-gaie, très-moqueuse, que je n'ai pu reconnaître, et dont le babil m'aurait beaucoup amusé, si je n'avais pas songé que peut-être j'étais attendu avec anxiété; enfin j'arrivai devant l'horloge; deux heures et demie sonnaient.
--Eh bien?...--dis-je à M. de Rochegune en tâchant de sourire pour cacher mon anxiété.
--Eh bien! je vis debout, au pied de l'horloge, une femme en domino de satin noir. Sa tête était baissée sur sa poitrine. Sans doute, absorbée par une méditation profonde, elle ne m'aperçut pas. Voulant voir si cette personne était bien celle que je devais rencontrer, je m'approchai d'elle et lui dis:--«Si vous attendez quelqu'un, madame, celui-là est à la fois bien heureux et bien coupable.»--Mon domino tressaillit, releva vivement la tête, et me dit d'une voix émue:--Monsieur, je vous en prie, sortons du foyer.--Il y avait beaucoup de monde; nous restâmes quelques minutes avant de pouvoir traverser une foule épaisse dont les oscillations me rapprochèrent parfois assez de cette femme inconnue pour que, lui donnant le bras, je pusse sentir son cœur battre avec une force qui décelait une violente agitation.
--Et cette femme était-elle grande?
--Un peu plus grande que vous, Mathilde, très-mince, et elle me parut avoir une taille charmante. Pour échapper à la foule, nous montâmes dans le corridor des secondes loges. Cette femme était toute tremblante. Je lui proposai de s'asseoir.--Non, non,--s'écria-t-elle d'une voix émue, en me serrant le bras avec un tressaillement convulsif,--c'est la première fois que je puis m'appuyer sur ce noble bras... ce sera aussi la dernière... Marchons, je vous en prie, marchons...
--Mais enfin cette femme, que vous dit-elle, que voulait-elle?
--Me parler de vous.
--De moi?
--Avec une admiration profonde.
--Elle voulait vous parler de moi, de moi, de moi?--m'écriai-je, toujours persuadée que ce domino mystérieux n'était autre qu'Ursule.
--Oui, me parler de vous, Mathilde, et dans des termes que je lui enviais. Jamais votre cœur, votre esprit, vos malheurs, n'ont été appréciés, n'ont été vantés avec une éloquence plus touchante. J'étais dans le ravissement en écoutant cette femme inconnue; j'étais séduit par l'admiration passionnée avec laquelle elle me parlait de notre amour, de notre bonheur. Vraiment, Mathilde, pour comprendre l'élévation de ces sentiments, il fallait qu'elle fût presque capable de les éprouver...
--Vous croyez, mon ami?...
--Je n'en doute pas. Que vous dirai-je? une fois cet entretien commencé, pour ainsi dire, sous l'invocation, sous le charme de votre nom, je vis avec chagrin arriver le moment de le terminer. Jamais je n'ai rencontré un esprit plus vif, plus prompt, plus incisif. Après l'admiration de notre amour vinrent les sarcasmes contre les gens qui l'enviaient. Ou je me trompe beaucoup, ou cette femme est douée d'un caractère d'une rare énergie, car, par un étrange contraste, autant, lorsqu'il était question de vous et de moi, sa voix était douce, pénétrante, autant elle était impérieuse et âpre lorsqu'il s'agissait de nos ennemis ou de nos envieux. Je n'oublierai de ma vie le portrait qu'elle a fait de votre mari et de votre infernale cousine.
--Elle vous a parlé d'Ursule?... m'écriai-je.
--Oh! bien longuement, et avec quelle verve d'indignation! avec quel mépris! Elle et M. de Lancry ont été immolés sans pitié. Votre cousine a peut-être encore été plus maltraitée que votre mari; notre amie inconnue semblait prendre une joie cruelle à flétrir la honteuse conduite de cette femme. Son esprit satirique s'est aussi cruellement exercé sur mademoiselle de Maran, et tout cela avec un entrain, un brillant, une puissance qui me confondaient... Autrefois, et c'est là que j'en veux arriver, Mathilde, autrefois j'aurais eu la tête tournée de cette inconnue, j'aurais été fou de cet esprit audacieux, presque cynique lorsqu'il s'agissait d'attaquer le vice et la bassesse, rempli de charme et de sensibilité lorsqu'il voulait louer ce qui était noble et beau. Eh bien! ces contrastes si remarquables dans cette femme m'ont beaucoup frappé dans le moment, mais ils m'ont laissé depuis fort peu curieux et fort indifférent, tandis qu'autrefois, je vous le répète, j'aurais tout fait pour pénétrer le caractère réel de cette créature mystérieuse... Mais c'est tout simple, Mathilde, tout ce qui n'est pas vous m'est antipathique; vous m'avez rendu très-difficile; vous avez, si cela peut se dire, épuré, divinisé mon goût et mon cœur. Oui, à cette heure, je suis comme ces fanatiques de l'art qui ne peuvent détourner leurs yeux du type auguste et idéal que nous a légué l'antiquité; une fois arrivé à cette religion du beau, une fois habitué à le contempler dans sa majestueuse sérénité, à l'adorer dans sa grandeur, à l'aimer dans sa simplicité, on prend en dégoût, en aversion, la fantaisie, le caprice, le joli, le maniéré, enfin on déteste tout ce qui diffère de cette magnifique unité qui semble procéder de Dieu... Vous voyez, Mathilde, si j'avais raison de vous dire que ce qui n'était pas vous n'existait pas...
--Et cette femme, la croyez-vous belle et jeune?
--Belle, je ne sais pas; mais jeune, la fraîcheur de sa voix, la finesse de sa taille, la souplesse de sa démarche me portent à le croire... Que dis-je? je n'en doute pas; j'oubliais que j'ai vu sa main nue; et si je n'avais vu la vôtre, j'aurais trouvé la sienne la plus jolie du monde; mais du moins sa blancheur, ses contours ronds et polis annonçaient certainement la jeunesse.
--Et comment finit cet entretien? que voulait-elle, enfin, cette femme?
--Avoir,--me dit-elle,--la seule conversation qu'il lui fût possible d'avoir avec moi, juger par elle-même si ce qu'on lui disait de moi était vrai... et m'exprimer les vœux qu'elle faisait pour notre bonheur. Et puis enfin... Mais vous allez vous moquer de moi et de mon inconnue... et vous aurez bien raison...
--Dites, dites,--je vous en prie.
--D'abord, Mathilde, je dois vous prévenir que j'ai été surpris... D'honneur, je ne m'attendais à rien moins qu'à cette preuve plus que bizarre de son admiration.
--Dites, dites: je vous assure, mon ami, que je ne me moquerai pas de vous.
--Eh bien! au moment de me quitter, cette femme singulière me tendit cordialement sa main; je la pris... Alors... Mais en vérité, il est aussi ridicule de raconter cette niaiserie que de la commettre.
--Je veux tout savoir.
--Préparez-vous donc à rire.--Eh bien! alors mon inconnue porta ma main à ses lèvres sous la barbe de son masque avec un mouvement de soumission craintive, de servilité passionnée... qui me confondit de surprise... Elle avait la tête baissée; une larme tomba sur ma main, et mon domino disparut brusquement dans la foule....
* * * * *
Sous un prétexte frivole, je remis au lendemain la promenade que je devais faire ce jour-là avec M. de Rochegune et je restai seule.
CHAPITRE XII.
LE RÉVEIL.
J'avais été souvent sur le point d'apprendre à M. de Rochegune quel était le mystérieux domino qu'il avait rencontré à l'Opéra; mais craignant d'agir légèrement, je voulus me réserver le temps de la réflexion.
Je connaissais le cœur et le caractère de M. de Rochegune; il devait éprouver pour Ursule autant de mépris que d'aversion; pourtant la séduction de cette femme était puissante... J'en avais des preuves fatales.
En amenant adroitement mon éloge, elle avait su d'abord se faire écouter favorablement de M. de Rochegune, lui plaire, l'intéresser, exciter vivement sa curiosité, l'entraîner. Je n'étais pas sûre d'effacer toutes ces impressions en lui nommant ma cousine; en ne la lui nommant pas, il oublierait peut-être cette mystérieuse entrevue.
Dans sa lettre à un ami inconnu, M. de Lancry parlait de la sombre tristesse qui accablait Ursule depuis quelque temps, du changement extraordinaire qui s'était opéré dans les habitudes de cette femme.
Elle, jusqu'alors si insouciante, si légère, était résolue, disait-il, à quitter le joyeux et brillant hôtel de Maran, et elle avait accompli cette résolution.
En rapprochant ces faits de l'aventure du bal de l'Opéra, je me demandai si une passion violente, impérieuse pour M. de Rochegune, qu'elle connaissait de vue, et dont tout le monde parlait, n'avait pas envahi l'âme d'Ursule...
Je me rappelais ce passage de son insolente lettre à mon mari, où elle lui peignait avec une si brûlante éloquence l'amour qu'elle devait peut-être ressentir un jour pour l'homme qui la dominerait despotiquement.
Enfin cette femme m'avait déjà frappée dans de bien chères affections; ne pouvait-elle pas persévérer dans sa haine et vouloir me frapper encore?
Je ne pouvais douter de M. de Rochegune, je ne me rabaissais pas par une fausse modestie; mais... je pressentais vaguement quelque nouveau malheur, quelque coup inattendu...
Je ne me trompais pas: ce malheur arriva, ce coup me fut porté... sinon par Ursule, du moins par son influence, comme si cette influence devait toujours m'être funeste.
Ce qui me reste à avouer est une analyse si délicate, d'une psychologie si déliée, qu'il m'a fallu bien longuement interroger mes souvenirs les plus intimes pour renouer ces fils presque insaisissables qui aboutissent cependant à l'un des plus importants, à l'un des plus douloureux incidents de ma vie.
Je me suis promis de tout dire, honteuses faiblesses ou lâches erreurs; je ne faillirai pas devant un aveu, si pénible qu'il soit, devant une explication, si étrange qu'elle paraisse.
Sait-on ce qui me frappa le plus dans l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune? Sait-on ce qui me fit ressentir une commotion profonde, inconnue? Sait-on ce qui domina toutes mes pensées, ce qui me bouleversa tout à coup? Sait-on enfin ce qui causa la première rougeur qui me soit montée au front, la première honte qui me soit montée au cœur, qui me fit douter de moi, de mon courage, de ma vertu, de mes droits à la haute estime dont on m'entourait? Le sait-on?
...Ce fut le baiser qu'Ursule donna sur la main de M. de Rochegune...
Cela paraît fou, impossible; cela est misérable, je le sais, car à ce moment encore, où j'écris ces lignes dans la solitude, je baisse les yeux comme si mon trouble et ma confusion éclataient à tous les regards...
Oui... lorsque M. de Rochegune parla de ce baiser... mes joues s'empourprèrent, je ressentis comme un choc électrique; une émotion inconnue, à la fois ardente et douloureuse, me causa je ne sais quel frémissement de colère... tout mon sang reflua vers mon cœur... malgré moi, tandis que M. de Rochegune parlait... Mes regards ne purent se détacher de sa main... comme s'ils y eussent cherché avec angoisse la trace du baiser de flamme que lui avait donné Ursule.
Pour la première fois je m'aperçus... ou plutôt je me plus à remarquer que cette main était d'une beauté parfaite... Pour la première fois j'éprouvais un sentiment de jalousie cruelle dont je n'osais entrevoir ni la source ni les conséquences.
Tel puéril que soit ce ressentiment, il m'épouvantait comme symptôme.
Si mon amour avait été aussi pur, aussi éthéré qu'il le paraissait, ce baiser m'eût été presque indifférent. Cette nouvelle preuve du cynisme d'Ursule m'eût peut-être indignée... elle ne m'aurait jamais troublée...
Hélas! je ne veux pas dire que sans cette circonstance de l'entrevue de M. de Rochegune et d'Ursule, j'aurais pour toujours échappé à ces émotions.
Peut-être n'avais-je fait que devancer ce moment fatal où je devais reconnaître la vanité de mes nobles desseins, la faiblesse de mon caractère, l'irrésistible puissance d'un amour coupable... Mais, je le jure par tout ce que j'ai souffert, ce fut pour moi une cruelle révélation que celle-là.
Ceux qui ont longtemps, orgueilleusement compté sur eux-mêmes, sur la solidité, sur l'élévation de leurs principes, qui les mettait si fort au-dessus du vulgaire, ceux-là comprendront mon chagrin.
Je ne m'abusais pas. De même qu'il suffit d'une étincelle pour allumer un incendie, il suffit de cette impression pour m'éclairer tout à coup sur la nature de mon amour.
Quelle serait ma vie désormais?
Si j'étais assez courageuse pour résister à ce penchant ainsi devenu criminel, que de luttes, que de douleurs cachées, que de larmes brûlantes, honteuses, dévorées en silence!... Quel supplice de chaque moment ne m'imposerait pas alors cette intimité jusque-là si facile! quelle contrainte! veiller, veiller sans cesse sur ce malheureux secret, qu'une inflexion de voix, qu'un regard pourraient trahir!
Flétrir, dénaturer par la crainte, par la réserve, cette affection jusqu'alors si confiante, si loyale et si sainte!...
Et puis, pour comble d'amertume et de misère, avoir été la première sans doute à profaner cet amour par la pensée... et le laisser soupçonner peut-être... Oh! non, non,--m'écriai-je,--plutôt mille fois la mort que ce dernier terme de l'abaissement...
Et si j'étais assez malheureuse pour succomber, non-seulement je justifiais l'abandon de mon mari, mais j'abusais ignominieusement de la plus vénérable protection.
Seule, abandonnée, brisée par le désespoir, en butte aux plus odieuses calomnies, des amis étaient venus à moi, m'avaient généreusement tendu la main, m'avaient défendue, entourée de soins, de dévouement; bien plus, prenant en pitié mes malheurs passés, voyant la préférence que j'accordais à un homme digne de moi, ces amis m'avaient dit: «Vous avez, bien souffert, votre cœur a été déchiré; mais courage, espérez des jours meilleurs; pour vous, si longtemps privée d'affections, ce n'est pas assez de la tendre amitié que nous vous témoignons: un sentiment plus vif, mais aussi pur qu'il est ardent, remplira votre vie; nous avons en vous et en l'homme que vous aimez une foi si entière, que nous prendrons avec fierté ce noble amour sous notre sauvegarde.»
Et moi, moi, indigne de ce rôle, unique peut-être dans les fastes du monde, je serais assez infâme pour abuser de cette sublime confiance! A l'abri de ces austères garanties, j'aurais la lâcheté de cacher un amour coupable!
Grand Dieu!... ne serait-ce donc pas me rabaisser encore au-dessous d'Ursule? Elle a au moins maintenu l'effrayant courage de ses fautes; elle foule aux pieds les lois du monde, mais elle brave les vengeances du monde, tandis que moi j'y échapperais par l'hypocrisie la plus odieuse... Non! non, m'écriai-je encore, plutôt mille fois la mort que ce dernier terme d'abaissement!
Tel était pourtant l'avenir que m'avait fait une seule pensée, brûlante et rapide comme la foudre...
D'abord je me révoltai contre ces idées, je voulus les chasser de mon esprit; elles revinrent incessantes, implacables. Je ne pouvais m'empêcher de songer aux traits de M. de Rochegune, aux grâces de sa personne, moi qui jusqu'alors avais été indifférente, ou plutôt inattentive à ces avantages; moi qui n'avais admiré en lui que son caractère, que ses grandes qualités.
Encore à cette heure je suis à comprendre comment le léger incident que j'ai cité pouvait causer en moi un tel bouleversement; il fallait qu'à mon insu j'eusse depuis longtemps le germe de ces pensées, et qu'il n'attendît que le moment d'éclore...
Oh! je ne saurais dire mon effroi en contemplant l'avenir, mes sombres prévisions, mes vagues épouvantes!
Il faut tout avouer... hélas! dans mon désespoir, je regrettai d'être si haut placée dans l'opinion du monde! je ne pouvais en déchoir sans paraître doublement coupable.
Oui, quelquefois j'ambitionnais la condition commune; si j'avais failli à mes devoirs, le monde, disais-je, n'aurait pas été pour moi plus intolérant que pour tant d'autres femmes, l'odieuse conduite de mon mari m'eût encore excusée.
Que faire, me disais-je, que faire? Fuir... abandonner ce que j'aime... mais c'est m'isoler encore, mais c'est me vouer encore aux larmes, au désespoir... Non, non, je suis lasse de souffrir. Et puis quitter des amis si bons, si dévoués; et puis enfui le quitter, lui... car je l'aime... je sens que je l'aime avec passion... avec idolâtrie.
Hélas! en était-il donc de cet amour comme de tous les amours, dont l'irrésistible puissance se révèle aux premiers chagrins?...
Pour la première fois il me coûtait des larmes... pour la première fois j'en reconnaissais toute l'immensité......
* * * * *
J'attendais avec une anxiété cruelle le moment de vérifier si mes alarmes étaient fondées. Peut-être mon imagination avait-elle exagéré mes ressentiments.
Si, lors de ma première entrevue avec M. de Rochegune, je ne m'apercevais d'aucun changement dans mes impressions, je devais être rassurée.
Vers les six heures, je montai chez madame de Richeville. M. de Rochegune y dînait avec moi ce jour-là, et nous devions aller ensuite au concert.
--Eh bien! ma chère Mathilde,--me dit la duchesse,--vous avez profité de cette belle journée de froid pour aller faire vos emplettes. Que pense M. de Rochegune de ces bronzes anciens? il est si connaisseur, que j'aurais une foi aveugle dans son goût.
Pour la première fois je me sentis rougir en parlant de lui.
Je tâchai de répondre d'une voix ferme:
--Je ne suis pas sortie; j'ai eu un peu de migraine.
Madame de Richeville sourit, me menaça du doigt, et me dit:
--Oh! la paresseuse, elle se sera oubliée au coin de son feu à causer avec son ami, et les bronzes auront été sacrifiés.
--Mais non, je vous assure... je...
--Entre nous, vous avez bien raison; il est si difficile de s'arracher au charme d'une tendre causerie... Ah çà! j'espère que vous ne l'avez pas retenu trop tard?... Le concert commence par une symphonie de Beethoven que je voudrais bien ne pas perdre.
--M. de Rochegune m'a quittée de très-bonne heure...
--Il fallait donc qu'il y eût quelque bien grand intérêt pour ne pas finir, selon son habitude, sa matinée avec vous... En vérité, ma chère Mathilde, quelquefois je crois rêver en pensant qu'une telle intimité existe entre une femme de vingt ans et un homme de trente sans que les médisants osent dire un seul mot, car le monde a cela de bon qu'il s'enthousiasme de tout ce qui est nouveau; aussi je ne répondrais pas que vos imitateurs ne fussent aussi heureux que vous... sans compter qu'il serait très-difficile de trouver deux personnes qui réunissent les garanties que vous et M. de Rochegune pouvez opposer aux calomnies ordinaires.
Ces paroles de madame de Richeville, qui la veille m'eussent été, comme toujours, très-agréables, m'embarrassèrent et me firent de nouveau rougir; heureusement pour moi, madame de Richeville changea le sujet de l'entretien, et ne s'aperçut pas de mon émotion.
--Ah! les hommes de cœur et d'honneur sont si rares!--reprit-elle,--je ne puis m'empêcher de faire cette réflexion quand je songe qu'un jour il faudra marier Emma...
--Qu'avez-vous à craindre, mon amie? que lui manque-t-il pour trouver un homme digne d'elle?
--Si l'amour maternel ne m'aveugle pas, il ne lui manque rien; mais, hélas! ma chère, mériter, est-ce obtenir?
--Pensez donc combien elle est belle et merveilleusement douée?
--Oui, mais sa naissance!--dit la duchesse en soupirant.--Je serai sans doute forcée de lui chercher un mari dans une classe au-dessous de la nôtre. Cette crainte ne vient pas de mon orgueil, mais de ma tendresse; il y a mille délicatesses de savoir-vivre pour ainsi dire traditionnelles et presque générales dans notre monde, qui se trouvent bien rarement ailleurs. Or, plus le caractère d'Emma se développe... plus je reconnais qu'il lui serait impossible de supporter certaines manières, certaines façons; oui... je suis presque fâchée qu'elle soit d'une susceptibilité si impressionnable; c'est une véritable sensitive... Mais puisque nous parlons de cette chère enfant... il faut que je vous dise une chose que je vous ai tue jusqu'ici.
Je regardai madame de Richeville avec étonnement.
--Probablement je me serai trompée,--reprit-elle,--puisque la remarque que j'ai faite ne vous a pas frappée... vous qu'elle intéresse particulièrement.
--Moi? Expliquez-vous, je vous en prie.
--Eh bien!--continua madame de Richeville avec une légère hésitation,--ne vous êtes-vous pas aperçue, depuis quelque temps, d'aucun changement dans la conduite d'Emma envers vous?
--Non, en vérité; ou plutôt si, si, il m'a semblé qu'elle redoublait de soins et de prévenances... Bien plus, j'avais oublié de vous parler de cet enfantillage qui prouve encore son tendre attachement: il y a huit à dix jours, la voyant rêveuse, comme elle l'est souvent maintenant: je lui dis:--Emma, à quoi pensez-vous?... Je pense que je voudrais m'appeler Mathilde comme vous,--me répondit-elle.--Pourquoi cela? le nom d'Emma n'est-il pas charmant?--Oui, mais je préfère celui de Mathilde.--Mais encore, repris-je, pour quelle raison?--Je le préfère parce qu'il est le vôtre. Je crois qu'en effet cette chère enfant ressent cette préférence... puisqu'elle le dit, car cette âme angélique n'a jamais, je ne dirai pas menti, mais seulement hésité dans sa sincérité.
--Vous avez raison, Mathilde, je l'ai bien étudiée, la franchise est chez elle involontaire, spontanée, ce qui m'a expliqué beaucoup de ses bizarreries apparentes, oui: Emma sait si peu feindre, elle a un tel besoin d'expansion, qu'elle révèle ses idées à mesure qu'elles lui viennent, et sans savoir même le but où elles tendent. En un mot, cette chère enfant ressent pour ainsi dire tout haut, et la cause et la tendance de ses ressentiments lui échappent souvent... Quelquefois je crains que cette singulière disposition d'esprit ne soit une faiblesse de jugement...
--Pouvez-vous croire cela, lorsqu'au contraire Emma vous étonne, vous et nos amis, par sa prodigieuse facilité à tout apprendre, par la grâce charmante de ses réponses? Non, je trouve, moi, qui ai souvent, hélas! abusé de l'analyse, je trouve qu'il n'y a qu'une âme d'une pureté angélique, d'une candeur exquise, presque idéale, qui puisse dévoiler ainsi sans crainte et sans examen les impressions qu'elle reçoit... parce que son instinct lui dit que ses impressions ne peuvent être que nobles et généreuses. Vraiment ne trouvez-vous pas, au contraire, beaucoup de grandeur dans un esprit qui bien souvent dédaigne de se demander le pourquoi et le terme de ses pensées?
--Oui, vous avez raison, vous me rassurez; votre cœur la devine; vous l'aimez comme une sœur, et la pauvre enfant vous a voué les mêmes sentiments; vous ne sauriez croire l'espèce de culte qu'elle a pour vous. Elle m'a priée de la laisser vous imiter, c'est-à-dire se coiffer elle-même et de la même manière que vous; cela ne m'a pas surprise, votre coiffure vous sied à merveille. Elle m'a aussi demandé d'être mise comme vous, autant que cela pouvait s'accorder avec sa position de jeune personne.
--Chère Emma! elle m'aime tant! vous l'avez habituée à s'exagérer si follement ce que vous appelez mes avantages, que, dans sa naïveté, elle ne croit pouvoir mieux me prouver son admiration qu'en m'imitant.
--Vous avez peut-être raison, ma chère Mathilde; pourtant il y a une chose qui m'a frappée.. c'est...
A ce moment Emma entra dans le salon...
Madame de Richeville me fit signe de rester attentive.
CHAPITRE XIII.
LE CONCERT.
Emma s'approcha de madame de Richeville, qui la baisa au front... puis, selon son habitude, après avoir embrassé sa mère, elle vint vers moi; mais tout à coup elle s'arrêta comme frappée d'une réflexion subite; son charmant visage et son cou d'albâtre se colorèrent d'un rose vif; elle attacha un moment sur moi ses grands yeux avec une expression indéfinissable, puis les abaissa sous leurs longues paupières, tandis que sa figure se nuançait d'un carmin plus vif encore.
Sa mère me fit un signe comme pour me dire d'examiner Emma.
Celle-ci, après un moment de silence, posa ses deux mains sur son cœur, et dit avec un accent de candeur charmante:
--Mon Dieu! comme mon cœur bat encore...--et elle ajouta en regardant sa mère:
--Je ne sais pourquoi je ne puis maintenant m'empêcher de rougir en voyant madame de Lancry; je me sens si émue que j'hésite un moment avant que de l'embrasser.
Et, comme si elle eût triomphé d'une lutte intérieure, qui se peignit par une sorte de contraction de ses traits, elle me sauta au cou en me disant avec une grâce enchanteresse:
--Ah! heureusement cela passe... mais pendant un moment cela fait bien mal.
Madame de Richeville me jeta un nouveau coup d'œil, et dit à Emma:
--Mais enfin, mon enfant, qu'éprouvez-vous? pourquoi ce mouvement?
--Je ne sais,--reprit-elle en secouant sa jolie tête d'un air d'innocence angélique;--j'arrive toute joyeuse; mais tout à coup, à l'aspect de madame de Lancry, mon cœur bat, se serre douloureusement... Mais cette impression s'évanouit bien vite, et tout mon bonheur revient en l'embrassant.
Et Emma m'embrassa de nouveau.
--Et depuis quand, chère enfant, éprouvez-vous cela?--lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes.
--Je ne sais; cela est venu peu à peu. Et ce que je ne comprends pas, c'est que chaque jour ma peine et mon plaisir augmentent. Et encore, non,--ajouta-t-elle en ayant l'air de s'interroger,--non... c'est plus que du plaisir que j'éprouve après l'instant de peine que votre présence m'a causée...
--Qu'est-ce donc?--lui demanda sa mère comme moi intéressée au dernier point.
--C'est,--dit-elle en hésitant,--c'est comme la conscience d'une bonne action que j'aurais faite... c'est comme si j'avais triomphé d'une méchante pensée.
--Mais cette pensée méchante... quelle est-elle? lui dis-je.
--Je ne sais, je crois que je n'en ai jamais eu,--me répondit-elle;--mais il me semble que cela doit faire le même mal.
Madame de Richeville et moi nous nous regardâmes en silence.
On annonça successivement madame de Semur, le duc et la duchesse de Grandval.
La conversation se généralisa, on n'attendait plus que M. de Rochegune.
Il arriva bientôt.
Après avoir serré la main de madame de Richeville, il vint à moi; involontairement et contre mon habitude, mon premier mouvement fut de refuser la main qu'il me tendait. Voyant son étonnement, je me hâtai de la lui donner...
Je ne sais s'il la trouva brûlante ou glacée, je ne sais s'il s'aperçut de ma rougeur et du léger tressaillement qui m'agitait, je ne sais s'il devina l'émotion dont j'étais navrée; mais il garda ma main dans la sienne une seconde de plus peut-être qu'il n'était convenable de la garder, je la retirai brusquement.
--Comment vous trouvez-vous? votre migraine est-elle passée?--me dit-il avec intérêt.
--Je vous remercie mille fois, monsieur; je souffre toujours un peu.
Ma réponse causa un nouvel étonnement à M. de Rochegune; notre familiarité était si ouvertement avouée dans le très-petit cercle de madame de Richeville, que je ne lui disais jamais monsieur. Il ne me disait non plus jamais madame.
Pour la première fois, je fus confuse de cette preuve d'intimité. On annonça à la duchesse qu'elle était servie; M. de Grandval offrit son bras à madame de Richeville, comme étant plus âgé que M. de Rochegune; celui-ci m'offrit le sien, je lui dis tout bas presque d'un ton de reproche:
--Et madame de Semur?
Il était trop tard; madame de Semur, passant devant nous, avait pris gaiement le bras d'Emma.
Maintenant que je me rappelle une à une toutes ces maladresses, ou plutôt tous ces aveux involontaires, je ne puis que les attribuer à mon trouble cruel, à mon manque absolu de dissimulation. Sans me croire coupable, j'avais déjà perdu la sérénité de ma conscience; je répugnais à jouir des doux priviléges dont je me sentais alors moins digne.
Si la réflexion ne m'eût pas bien vite convaincue de la portée de mes imprudences, l'expression des traits de M. de Rochegune, l'inflexion de sa voix (il était placé à côté de moi à table), m'en eussent avertie.
--Mon Dieu, qu'avez-vous donc depuis tantôt?--me dit-il d'un ton doux et triste...
Ces paroles me rappelant à moi-même, pour la première fois je compris la nécessité de feindre; à tout hasard, quitte à trouver plus tard le moyen de justifier ma réponse, je répondis en souriant à M. de Rochegune:
--Je n'ai rien, c'est un enfantillage que je vous expliquerai; et puis je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se passer...
Rassuré par ces mots, M. de Rochegune se mêla à la conversation avec son entrain ordinaire; je me remis tout à fait.
Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois le regard d'Emma qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pensée.
D'abord, je soutins ce regard en souriant; mais sa physionomie resta impassible comme un masque de marbre, et son coup d'œil devint d'une fixité si pénétrante, que je finis par en ressentir du malaise et par l'éviter.
Je fus sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma devinait les pensées qui m'agitaient; mais par un nouvel effort, par un nouvel élan de volonté, je m'élevai au-dessus de ces préoccupations.
Puis, à ce mouvement de contrainte succéda je ne sais quel entraînement auquel je ne pus résister: au lieu d'avoir honte de l'émotion que j'éprouvais auprès de M. de Rochegune, je m'y livrai aveuglément, et je sentis sur mes joues une légère chaleur fébrile; ma réserve se dissipa complétement, je devins très-causante, et plusieurs fois madame de Richeville et nos amis s'exclamèrent sur ma gaieté, qui m'étonnait moi-même.
Le dîner fut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le concert; j'acceptai, cette fois, très-bravement le bras de M. de Rochegune.
Je pris une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive pendant cette soirée tout entière passée auprès de M. de Rochegune; je ne changeai rien à mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me refuser à aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près de lui.
Une fois bien convaincue que mes craintes étaient fondées, je prendrais fermement une détermination.
Nous arrivâmes au concert.
J'étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame de Grandval; les hommes de notre société étaient derrière nous.
Je ne sais si mes émotions, combattues, refoulées, jointes à l'espèce d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prédisposèrent mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'éprouvai d'ineffables ravissements, et mon âme enivrée se noya dans les flots d'harmonie qui me transportaient.
Je me souviens surtout d'un moment où, par une bizarre coïncidence, tout concourut à m'exalter encore.
Rubini chantait délicieusement son air de la Somnambule; madame de Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la main en me disant:
--Mon Dieu! que cela est sublime!...
Derrière moi était placé M. de Rochegune. Il s'était un peu avancé pour mieux entendre Rubini; son souffle léger effleurait mon épaule nue et courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir... enfin, en écoutant ces chants si adorablement passionnés, j'aspirais le parfum pénétrant d'un magnifique bouquet de roses et de stéphanotis, don chéri d'une main bien chère.
Non, non, de ma vie je n'oublierai ce moment de bonheur si complet... Avoir à ses côtés sa meilleure amie, sentir près de soi l'homme que l'on adore, être bercée par des accents enchanteurs en s'enivrant de la senteur embaumée des fleurs qu'un amant vous a données... n'est-ce pas absorber l'ivresse du plaisir par tous les sens?
Je ne reculerai devant aucun aveu, je l'ai dit:
Je reconnus avec une sorte de voluptueuse angoisse que jusqu'alors je n'avais rien ressenti de semblable. Jamais la présence de M. de Rochegune ne m'avait aussi violemment agitée, aussi délicieusement émue. Je reconnus enfin que le changement qui s'était opéré dans mon amour, changement si coupable qu'il fût, donnait à toutes mes impressions, naguère si douces et si sereines, je ne sais quel mordant à la fois amer et brûlant qui me charmait et m'épouvantait à la fois...
Enfin à ce moment, moi toujours si peu glorieuse, je me sentis orgueilleusement belle. Il fallut que ma physionomie me trahît, car, après le morceau de Rubini, m'étant, ainsi que madame de Richeville retournée du côté de M. de Rochegune, la duchesse me contempla un instant en silence, puis elle dit à voix basse à notre ami:
--Mais regardez donc Mathilde... jamais je ne l'ai vue aussi jolie.
Lui, attacha ses yeux sur les miens d'un air à la fois étonné... ravi; il tressaillit légèrement et par un signe de tête expressif témoigna qu'il partageait l'admiration de madame de Richeville.
--Vraiment!--dis-je tout bas à celle-ci,--vous me trouvez jolie?... Eh bien! je serais ravie que cela fût, ajoutai-je en regardant fixement M. de Rochegune;--je n'aurais jamais été plus heureuse d'être belle.
M. de Rochegune me regarda aussi fixement pendant une seconde.
Il est impossible de dire la puissance électrique de ce regard, qui remua jusqu'aux dernières fibres de mon cœur... Dans un espace qui échappe à la pensée, je ressentis des enivrements, des défaillances, des extases, des épouvantes qui m'arrachèrent au présent, au passé, à l'avenir... Enfin dans ce regard d'une seconde qui répondait au mien... je vis s'allumer tout à coup les feux de la passion la plus ardente...
Le concert continua.
M. de Rochegune retomba comme accablé en appuyant son front dans ses deux mains. Plusieurs fois je détournai un peu la tête pour l'apercevoir; il était toujours dans la même position.
Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J'y invitai quelques personnes de notre société que je rencontrai au concert.
Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de Rochegune. Celui-ci fut taciturne, préoccupé.
Je demandai à Emma si la musique lui avait fait plaisir.
--Non, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup souffert,--me dit-elle doucement;--j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer: il m'a semblé que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une tristesse navrante.
Nous arrivâmes chez moi.
En passant devant une glace, je fus frappée de l'expression de mon visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité?
Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup plus jolie qu'à l'ordinaire... Je me souviens que je portais une robe de moire bleu de ciel très-pâle, garnie de dentelles et de nœuds de rubans roses; des camélias de la même couleur étaient placés dans mes cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes épaules.
Fendant ce moment rapide où je me contemplai avec une sorte de complaisance, il me sembla que ma taille était plus souple, mes yeux plus brillants, mon teint plus transparent, mes lèvres plus vermeilles, ma démarche plus décidée; je me sentais comme animée, dominée par une force supérieure: c'étaient en moi des rayonnements, des espérances de bonheur qui arrivaient à l'idéal lorsque je rencontrais le regard amoureux et inquiet de M. de Rochegune.
Je me plaisais à admirer sa noble physionomie si mâle et si hardie; je m'étonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était beau de cette beauté fière qui est aux hommes ce que la grâce est aux femmes; chacun de ses regards m'arrivait au cœur et me bouleversait.
Oh! non, non, je ne pouvais plus me tromper, cette fatale expérimentation me dévoila toute l'étendue, toute la profondeur de ce ressentiment passionné.
Cette soirée passa comme un songe; chose singulière! malgré mes préoccupations, je fis à merveille les honneurs de chez moi; en me quittant, madame de Richeville m'embrassa et me dit:
--Je vais vous répéter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour votre visage, il n'a jamais été plus charmant que ce soir.
Malgré ma tendre affection pour madame de Richeville, je désirais de la voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusqu'alors soutenue m'abandonner.
A peine la duchesse m'avait-elle quittée, qu'épuisée par les émotions de la journée, je me sentis défaillir; bientôt je tombai presque sans connaissance entre les bras de ma pauvre Blondeau.
L'épreuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour pur, héroïque, était un rêve, une chimère...
Ma faiblesse, l'ardeur de la jeunesse avaient-elles fait évanouir ces admirables illusions? ou bien un tel amour est-il une de ces dangereuses utopies, un de ces funestes mirages qui cachent un abîme? Je ne savais...
D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent équilibre entre la froideur et l'entraînement? Était-il des caractères assez fermes des vertus assez hautes, pour étouffer jusqu'au timide et secret désir? Je l'ignore...
L'amour platonique enfin était-il possible entre deux jeunes gens qui s'aiment avec tous les chaleureux instincts de leur âge? Je l'espérais, je le croyais; j'aimais mieux douter de moi que de douter des autres et de porter atteinte à une idéalité morale et consolante...
Ce qui m'effrayait, c'était la rapidité avec laquelle les mauvaises idées envahissaient mon âme; c'était de voir quels pâles reflets elles jetaient déjà sur le calme attachement qui, la veille encore, suffisait à mon cœur.
Alors comme il me semblait terne et glacé! avec quelle barbare ingratitude je dédaignais déjà les jours passés où j'avais goûté de si nobles jouissances!
Ce brusque changement était et est encore un problème pour moi.
J'aurais oublié mes devoirs pour M. de Rochegune,--me disais-je, que ses paroles ne seraient pas plus tendres, ses prévenances plus charmantes, ses soins plus délicats, ses empressements plus vifs.
Y aurait-il donc dans une faute, dans les remords qu'elle cause un attrait fatal? Y aurait-il dans les violentes agitations d'une conscience troublée une sorte de charme cruel et irrésistible? Ou bien enfin croyons-nous n'avoir absolument prouvé notre amour qu'en lui faisant le plus douloureux des sacrifices... celui de notre vertu, celui du repos de notre vie entière?
* * * * *
J'étais encore amèrement humiliée en pensant que notre affection était peut-être profanée par moi seule, que M. de Rochegune aurait assez de volonté, assez de raison pour dompter ses passions, pour préférer un bonheur pur et durable aux angoisses d'un amour coupable et sans doute éphémère et méprisable.
Oui, méprisable, oui, éphémère... car la conscience d'une première faute a cela d'horrible, qu'elle fait germer le doute et la défiance de soi.
On a failli une fois aux résolutions les plus nobles, pourquoi n'y faillirait-on pas de nouveau?
On a cru d'abord à la domination de l'âme sur les sens, l'on s'est trompé... pourquoi ne se tromperait-on pas aussi sur la durée, sur la constance de l'amour qu'on éprouve?
Oh! encore une fois, il n'y a rien de plus horrible que l'idée de cette dégradation successive, pour ainsi dire logique, qu'une première déviation de la vertu doit fatalement entraîner.
CHAPITRE XIV.
L'AVEU.
L'on s'étonne peut-être de ce qu'alors je raisonnais comme si j'eusse été déjà coupable. C'est que je prévoyais que si M. de Rochegune était aussi faible que moi, je n'aurais pas la force de résister à mon penchant.
A ce moment donc les conséquences morales de cette faute vénielle étaient les mêmes; je faisais peu de différence entre la certitude de la commettre et le remords de l'avoir commise.
Je ne pouvais plus compter que sur la délicatesse, que sur l'honneur de M. de Rochegune; je ne songeai donc qu'à lui cacher à tout prix ce que j'éprouvais... Si j'étais devinée, j'étais perdue.
Je m'attendais à voir M. de Rochegune le lendemain de ce concert.
Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma porte.
Je le trouvai pâle, triste, accablé; ses traits avaient une expression de langueur touchante que je ne lui avais jamais vue.
Il s'agissait pour moi d'un moment décisif; ma destinée tout entière allait dépendre de ma résolution.
Je rassemblai toutes mes forces, j'appelai à mon aide toute la dissimulation dont j'étais capable, afin de composer mon visage et de paraître insouciante et gaie.
Je me hâtai de dire presque étourdiment à M. de Rochegune:
--Vous m'avez trouvée bien maussade hier matin, n'est-ce pas? Après vous avoir demandé votre bras pour sortir, je vous ai renvoyé; avouez que je suis horriblement capricieuse!
M. de Rochegune garda un moment le silence; puis il me dit:
--Mathilde, vous me croyez honnête homme?...
--Mon Dieu!... quel grave début, mon ami!...
--Grave, en effet, bien grave... et il doit l'être.
--Et pourquoi cela?
Après un nouveau silence, il reprit:
--Mathilde, je n'ai jamais menti. Hier je vous ai juré de vous confier toutes mes pensées... bonnes ou mauvaises... je ne croyais pas devoir tenir si tôt ce serment...
--En vérité, mon ami, vous m'effrayez presque... quel changement subit!
--Mathilde, ceci me paraît un songe. Expliquer ce que j'éprouve est impossible... Je cède à je ne sais quel charme fatal qui depuis hier a bouleversé mes idées les plus arrêtées, mes principes les plus solides; je ne me reconnais plus... je ne vous reconnais plus vous-même.
--Que dites-vous?
--Depuis hier j'ai vu en vous une femme que je n'avais pas encore vue.
--Je... je.. ne comprends pas,--dis-je en tâchant de sourire,--je ne sais comment, depuis hier, j'ai pu vous apparaître sous un jour si différent.
--En vain j'ai voulu m'expliquer la cause de cette transformation, je ne l'ai pas pu. En vain je me suis demandé pourquoi votre vue m'a causé hier une émotion que je n'avais jamais ressentie. Votre physionomie n'était plus la même... Madame de Richeville s'en est aperçue comme moi, sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n'aviez été plus jolie... Cela était vrai... Votre regard, ordinairement si doux, si calme et si limpide, était tout à tour brillant ou chargé de trouble et de langueur; votre voix était plus vibrante, votre teint plus animé, votre sourire plus éclatant... Penché sur votre épaule, j'ai cru la voir frissonner sous mon souffle... Vous étiez entourée de je ne sais quelle atmosphère magnétique qui m'attirait, qui m'enivrait... Non, ce n'est pas une illusion. Vous étiez, vous êtes maintenant plus belle que vous ne l'avez jamais été... ou plutôt vous êtes belle d'une beauté de plus.
--Allons, mon ami, vous êtes encore plus poëte que d'habitude; vous voulez essayer de nouvelles flatteries... Peut-être, hier, étais-je mise à mon avantage... Voilà tout le mystère de ce changement... Ce qui n'a pas changé, ce sont les sentiments que vous a voués votre amie... votre sœur...
--Ma sœur... ma sœur! Je ne vous ai jamais aimée comme une sœur... je vous l'ai dit... Seulement jusqu'ici j'ai eu du courage, jusqu'ici j'ai eu de la volonté... jusqu'ici j'ai cru que l'on pouvait impunément aimer une femme comme vous... jusqu'ici j'ai cru que l'intimité dans laquelle nous vivions me suffirait, et j'ai cru que la sublimité d'un amour idéal, que l'admiration qu'il m'inspirait me raviraient à toute humaine passion... Eh bien, Mathilde, je n'ai plus ce courage, je n'ai plus ces croyances: serments, vœux, promesses, tout est oublié... Ma passion, si longtemps comprimée, éclate à la fin... Mathilde... Mathilde, je l'avoue, il n'y a qu'un lâche... c'est moi... qu'un coupable... c'est moi; mais au moins pitié, pitié pour un amour brûlant... insensé... qui égare ma raison!
Je frémis du péril que je courais. En me retraçant ses émotions, M. de Rochegune me disait les miennes.
Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d'orgueil en me voyant si follement aimée; mais je rappelai bientôt mon courage: je me sentis plus forte en voyant M. de Rochegune si faible... Je me dis qu'il serait beau à moi de remonter cette grande âme à sa hauteur et de me sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s'il le partageait.
Après un moment de silence, je lui répondis d'un ton affectueux mais calme et sérieux:
--Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d'abord répondu légèrement; vous me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je vous en remercie.
Et je lui tendis la main avec dignité. La réserve de mon langage le frappa; je repris:
--Quoiqu'il y ait sans doute de l'exagération dans ce que vous m'avez dit, cela ne m'étonne pas, je m'y attendais.
--Vous, Mathilde!
--Oui... mon ami; souvenez-vous de notre conversation d'hier... Ne m'avez-vous pas dit: «L'intimité dont nous jouissons ne nous est acquise qu'au prix de nos sacrifices; plus ils seront grands, plus ils nous seront comptés!»
--Mathilde,--s'écria-t-il avec exaltation,--ne me parlez pas du passé, un abîme sépare hier d'aujourd'hui!
--Alors donc, mon ami,--lui dis-je en souriant doucement,--alors, comme la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je vous prendrai par la main, et je vous ramènerai dans notre région céleste, toute rayonnante de pureté, de noblesse et d'honneur, où, comme par le passé, nos deux âmes planeront encore fières et radieuses de leur élévation.
Malgré le sourire que j'avais aux lèvres, mon cœur était navré; M. de Rochegune semblait douloureusement affecté de mes paroles. Il resta quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce, accablée, presque craintive:
--Vous avez raison, Mathilde; le passé a été tel que vous le retracez. J'ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations; je vous ai aimée ainsi. Mon caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole sacrée, mon cœur vaillant et hardi. Par quel phénomène inexplicable tout a-t-il changé? Je ne le sais... Oui... cela est vrai; hier encore, je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouissais près de vous, je ne voyais que la réalisation du dernier vœu de mon père. Eh bien! en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au délire; mais cette ambition ne m'a pas fait déchoir dans ma propre estime... Elle m'a élevé...
--Que voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas profaner notre amour que...
Il ne me laissa pas achever, et reprit d'un air grave et pénétré:--Le profaner... oh! non, Mathilde, non; ne voyez pas dans ce que je vais vous dire une subtilité sacrilége ou l'hypocrite excuse d'un amour coupable... Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la jeunesse que je vous exprime ici... non, j'exprime encore le vœu le plus noble que Dieu ait mis au cœur de l'homme, le vœu de ce bonheur de tous les instants que l'on ne peut goûter que dans la douceur enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez, Mathilde; en vous j'adorerais peut-être plus encore l'épouse... que la maîtresse... Vous êtes à la fois si belle et si sainte... que l'ivresse que vous inspirez devient chaste et sérieuse... Il suffit de votre pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le caractère sacré d'une union solennelle...
--Eh bien, mon ami... je vous en conjure au nom de ces sentiments que vous m'accordez, calmez votre exaltation.
--Non, non! le bonheur dont je jouis près de vous ne me satisfait pas, parce qu'il est incomplet; ce n'est plus la liberté de vous voir maintenant que je veux... c'est passer ma vie entière près de vous... Entendez-vous, Mathilde! oui, je veux entre nous des liens indissolubles pour vous être à tout jamais enchaîné: je veux tous les droits pour vous prouver tous les dévouements; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes les reconnaissances!
--Mais jusqu'ici, mon ami, n'avez-vous pas été pour moi plein de dévouement et de bonté?
--Et! qu'est-ce que cela auprès de cette vie intime, concentrée dans sa propre félicité, où l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumulés sur ceux qu'il aime, où l'on se repose d'une adoration par une idolâtrie, où la beauté morale rend plus précieuse encore la beauté physique: car si Dieu a voulu qu'une belle âme eût une belle enveloppe, c'est pour que ces deux charmes se confondissent en un seul; les séparer, c'est outrager la nature!
--Ah! ce langage...
--Contraste avec celui que je tenais hier: soit; mais hier comme aujourd'hui j'ai parlé vrai.
--Mais ce changement si brusque?
--Il me confond, il m'accable, Mathilde. Pour l'expliquer, il faut avoir recours à cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d'eau qui fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes décident des événements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix, eussent fait éclater toutes les violences de cette passion longtemps comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me servais pas d'un vain terme. Mais l'héroïsme a des bornes. Et puis une pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente à mon esprit: ce serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Mathilde... Ah! si vous vouliez...--Et il s'interrompit, craignant d'avoir trop dit.
Je ne le comprenais que trop; le même désir m'était déjà venu: il fallait encore que mes lèvres continuassent de démentir ma pensée. A ces élans passionnés, dont, malgré moi, je ressentais le choc jusqu'au fond du cœur, il fallut répondre par de froides, par de sévères paroles...
--En vérité, mon ami,--lui dis-je,--je ne vous reconnais plus... C'est vous... vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances, tous les devoirs; de tromper l'amitié, la confiance de nos amis... Songez-y... de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas! Les rendre complices de notre faute, les vouer à d'amères railleries, parce qu'ils ont une foi aveugle en notre honneur... tenez, soyez franc et répondez... Si je consentais à fuir avec vous... que penseraient de nous le prince d'Héricourt, sa femme, qui ont si loyalement protégé notre amour?...
Cette question interdit M. de Rochegune: il hésita quelques moments de parler; j'étais désolée de la lui avoir faite, car il me semblait, hélas! que nous ne pouvions y répondre.
Dans cet entretien, malgré la réserve apparente de mes paroles, je me sentis plus troublée, plus éprise que jamais... J'étais, hélas! j'ose l'avouer, peut-être encore plus de l'avis de M. de Rochegune qu'il n'en était lui-même, mon amour pour lui atteignait son paroxysme; à chaque instant j'étais sur le point de lui dire: Fuyons...
Il reprit tristement:
--Je n'ai jamais menti, Mathilde... je ne mentirai pas en cette occasion... Si vous consentiez à me suivre... j'irais trouver le prince et je lui dirais tout...
--Et quels reproches n'aurait-il pas le droit de vous faire, lui, lui!...
--Eh! après tout,--s'écria M. de Rochegune avec une impatience douloureuse,--qu'importent le prince, les jugements du monde! voulons-nous les braver? En disparaissant de la société, ne nous condamnons-nous pas; ne renonçons-nous pas à son estime, à son intérêt? Que veut-on de plus? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser de cette confiance qu'on nous témoignait, est-il donc si difficile de tromper des yeux prévenus!
--Ah! vous et moi étions incapables d'une telle infamie!
--Je le sais; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardiment à la haute position que nous nous étions faite; tant que nous y sommes restés, n'en avons-nous pas été dignes? Une chute houleuse ne nous en ferait pas démériter; ce serait une renonciation libre, volontaire. A l'admiration du monde, nous aurions préféré notre bonheur; il n'y a là ni lâcheté ni trahison... Je le dirais à la face de tous... comme j'ai dit...
--Hélas! mon ami,--lui dis-je en l'interrompant,--cesserions-nous d'être coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet aveu ne serait plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah! croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous cacher comme des criminels.
--Oh! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n'aura été plus fier... plus justement fier!
--Pouvez-vous parler ainsi! et la honte... et le déshonneur pour moi?
--Le déshonneur! n'êtes-vous pas libre? Le monde n'a-t-il pas lui-même prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari? Votre position peut-elle être comparée à celle d'aucune autre femme?
--Oui, aujourd'hui, à cette heure encore, je ne puis être comparée à personne; mais que j'oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant d'autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l'insolente audace de me poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de cet orgueilleux piédestal au milieu des mépris universels...
--Et où vous atteindront-ils, ces mépris? Venez... oh! venez, Mathilde, mon amour vous en défendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le monde et par le monde peut le redouter; qui vit par soi et pour soi dans la retraite le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir, j'ai tout oublié; je ne vis que pour une seule pensée, que pour un seul désir... vous, vous, toujours vous.
--Mais votre carrière, mais votre avenir, mais tant d'infortunés qui n'existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si souvent utile?
M. de Rochegune haussa les épaules.--Rêveries creuses et sonores, stériles utopies que toute cette vaine politique. Quant à mes malheureux, c'est différent: du fond de cette retraite nous veillerons sur eux, nous serons leur mystérieuse Providence; ils n'y perdront rien... Est-ce qu'un amour comme le nôtre ne suffirait pas à nous rendre généreux et bienfaisants si nous ne l'étions déjà?... Vous me regardez avec surprise, Mathilde... vous êtes étonnée de m'entendre parler ainsi, moi naguère si jaloux de ce que je dédaigne aujourd'hui... Moi aussi je m'étonne et je m'en réjouis...
--Que dites-vous?
--Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre influence sur moi augmente encore.
--Autrefois j'étais fière de cette influence, elle vous inspirait les plus nobles actions; aujourd'hui j'en rougis, elle ne vous inspire que des résolutions indignes de vous.
--Et qui vous dit cela? et qui vous dit que de nos tumultueuses passions ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dévouement sublime? Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais ce n'est pas en vain que Dieu nous a rapprochés. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque résurrection magnifique; deux âmes comme les nôtres ne peuvent se rencontrer dans un véritable, éclatant et profond amour, sans laisser après elles quelque souvenir de majesté; oui, une voix, qui ne m'a jamais trompé, me dit que, malgré les reproches, l'éloignement peut-être momentané de nos amis, ils nous reviendront, par la force des événements, plus dévoués que jamais, parce que jamais nous n'aurons été plus dignes d'eux...
--Comment?
--Je ne sais, mais j'en suis sûr; encore une fois, Mathilde, je vous dis que quoi qu'il paraisse, cet amour est noble et grand s'il en fut jamais; je vous dis que l'avenir le prouvera.
L'accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans ce qu'il disait, je me sentais aussi moi-même si fatalement persuadée que notre amour devait avoir de brillantes destinées, que malgré ma résolution de rester froide et réservée, je ne pus résister à un mouvement d'entraînement, et je m'écriai:
--Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites là, je le sens, il me semble que vous traduisez les plus secrets mouvements de mon cœur!
--Mathilde!...--s'écria-t-il en tombant à mes genoux et en prenant mes mains dans les siennes avec un mouvement d'adoration passionnée,--oh! venez... Fuyons alors... Venez... venez... mon amie, ma sœur, ma maîtresse, ma femme...
Ces mots, les regards enivrés de M. de Rochegune, tout me rappela à moi-même; je me levai brusquement...
--Mathilde,--s'écria-t-il en cachant son visage dans ses mains,--pardonnez-moi... je suis insensé!
Quelques minutes me suffirent pour calmer mon émotion. Je lui dis le plus froidement qu'il me fut possible:
--Vous êtes insensé en effet de croire que je m'exposerai jamais à rougir de vous et de moi.
Il jeta sur moi un regard désolé; puis il s'écria d'un ton déchirant:
--Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura.
Je l'avoue, ô mon Dieu! si j'eus la force de ne pas le détromper, de ne pas lui dire que je partageais sa folle passion... ses idées justes ou injustes, élevées ou coupables, c'est qu'en ce moment même je prenais la résolution de fuir avec lui si, après une dernière et courageuse épreuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entraînement.
Pour me réserver toute liberté d'agir, je devais alors lui ôter tout espoir et le rendre ainsi à son insu mon auxiliaire dans la lutte suprême que je voulais tenter.
--Je ne vous aime pas?--lui dis-je.--Pouvez-vous me faire ce cruel reproche! N'est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j'ai le courage de vous épargner, ainsi qu'à moi, des remords éternels?
Il se leva et se mit à marcher avec agitation en essuyant ses yeux.
Je fus mise encore à une rude épreuve. Quelques boucles de sa chevelure s'étant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu'il avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il était tombé dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.
La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d'années durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui cacher ce que j'éprouvais me devint plus pénible encore.
Il s'arrêta tout à coup devant moi et me dit:
--Mathilde, croyez-vous qu'il me soit possible de cacher aux yeux de nos amis les émotions qui m'agitent?
--Je crois qu'en réfléchissant aux suites cruelles que...
Il m'interrompit:
--La réflexion, la volonté sont,--dit-il,--impuissantes à contenir, à dissimuler un sentiment aussi violent... A chaque instant d'ailleurs ne remarquera-t-on pas entre nous une contrainte, une réserve affectée, qui ne contrastera que trop avec notre abandon habituel?
--Peut-être... mon ami, et en vous observant bien... Et puis laissez-moi espérer... que cette exaltation passagère se calmera, que vous, si courageux, vous vaincrez ce fol enivrement.
--C'est parce que mon caractère était ferme et courageux, Mathilde, que je sens mieux encore l'irrésistible puissance du sentiment qui me domine... mais c'est aussi parce que je suis ferme et courageux...
Puis il hésita.
--Parlez, mon ami... parlez...
--Eh bien! c'est parce que je suis courageux que j'aurai la force de prendre le seul parti qui puisse nous sauver tous deux!
Puis, les lèvres contractées par le désespoir, il dit d'une voix altérée:
--J'aurai la force de vous quitter.
Ce coup était si terrible, j'y étais si peu préparée, que je m'écriai en joignant les mains:
--Me quitter! mais c'est impossible!... Mon Dieu!... vous n'y pensez pas!
--Mais que voulez-vous donc que je fasse, alors, malheureuse femme?... Cesser de vous voir, c'est éveiller mille soupçons, provoquer les questions de nos amis, qui seront d'autant plus pressantes que nous ne devons avoir rien à cacher... Vivre auprès de vous comme autrefois, je vous dis que cela m'est impossible. Je prétexterai donc un voyage; je partirai.
--Vous ne partirez pas... je ne le veux pas... Je vous aime, moi... j'ai mis en vous tout l'espoir... tout l'avenir de ma vie. Il est impossible que vous m'abandonniez ainsi! vous n'aurez pas cette cruauté!
--Mais que faire alors? que résoudre?
--Je ne sais... mais, au nom du ciel... par la mémoire de votre père... ne me quittez pas... Je n'y pourrais pas survivre... J'ai été déjà si malheureuse... mon Dieu! que je n'aurai plus la force d'endurer de nouvelles douleurs.
--Écoutez, Mathilde... Vous ne me croyez pas capable de vous menacer de mon départ pour vous forcer à me suivre... Je ne parle, je n'agis jamais légèrement... Après avoir tout considéré, je vois qu'il ne me reste qu'à partir... Je partirai donc... Que Dieu me soit en aide!
--Ciel! vous m'épouvantez,--m'écriai-je, frappée de la sinistre expression de ses traits.
Il me comprit et me répondit:
--J'ai sur le suicide des idées qui ne changeront jamais: c'est une lâcheté..... Je ne serai jamais lâche... C'est parce que je ne pourrai pas me tuer, que je serai désormais le plus misérable des hommes.
Et il cacha encore sa figure dans ses mains en sanglotant.
Vaincue par ses larmes, j'allais tout lui avouer, renoncer à une dernière lutte, lui dire combien je l'adorais, lorsqu'après un moment de silence il releva la tête et me dit:
--Après tout, nous sommes des insensés de vouloir décider en une heure du destin de toute notre vie entière... Mathilde... pas un mot de plus... Nous sommes sous le coup d'impressions trop vives pour continuer cet entretien. Je pars aujourd'hui; je reviendrai dans quinze jours avec les mêmes idées que j'emporte... je vous en préviens... Mais vous... vous aurez eu le loisir de réfléchir mûrement à la proposition que je vous ai faite. Je reviendrai donc pour vous consacrer ma vie tout entière ou pour vous dire un éternel adieu. Je ne vous écrirai pas... je vous laisserai seule à vous-même. Tout mon espoir est que le passé vous parlera de moi... et que l'avenir... vous parlera pour moi...
Puis, me tendant la main avec une triste solennité, il me dit d'une voix profondément émue:
--Dans quinze jours...
Je serrai sa main en répétant:
--Dans quinze jours.
Il me quitta.
CHAPITRE XV.
UNE VISITE.
Après le départ de M. de Rochegune, je me mis à fondre en larmes; je me reprochai mon apparente insensibilité; je craignis de l'avoir désespéré, d'avoir risqué peut-être de l'éloigner de moi.
Je regrettai amèrement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement, qui me disait de tout abandonner pour le suivre; s'il me quittait... la froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour dans lequel j'avais concentré tout le bonheur, toutes les espérances de ma vie?
Au milieu de ces perplexités poignantes, je me demandais si je ne résistais pas plus par orgueil que par devoir; je tâchais de me convaincre de cette pensée afin d'avoir un prétexte de céder aux vœux de M. de Rochegune.
Alors je rêvais avec délire à la vie qui m'attendait près de lui; la sûreté de son caractère, son esprit, sa tendresse exquise, tout me présageait l'existence la plus fortunée.
Je reconnaissais de plus en plus la vérité des paroles de M. de Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il été, en effet, une surprise de cœur? je n'avais pour ainsi dire, en aucune raison sérieuse de l'aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grâce de son esprit, m'avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l'épouser, malgré les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y avait eu plus de parti pris, plus d'étourderie, plus de désir d'échapper à mademoiselle de Maran que de passion réfléchie; plus tard, lorsque les torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l'aimer par habitude, par héroïsme de souffrance et d'abnégation, et surtout par suite de cette influence presque irrésistible que prend toujours sur une jeune fille le premier homme qu'elle aime.
Au milieu de mes chagrins j'avais haï cet amour sans nom, j'en avais rougi comme d'une mauvaise action; et pourtant en aimant ainsi mon mari, je remplissais un devoir sacré. Enfin lorsque, poussée à bout par une dernière trahison qui m'avait coûté mon enfant, j'avais échappé à l'épouvantable domination de M. de Lancry, je n'avais conservé pour lui qu'un mépris glacial...
Quelle différence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour M. de Rochegune! Son généreux dévouement pour moi, l'admiration que m'inspiraient ses rares qualités avaient d'abord jeté dans mon cœur, et presque à mon insu, les profondes racines de cet amour; puis lorsque je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes preuves de l'affection la plus constante et la plus noble: alors à mon admiration pour lui, sentiment sévère et imposant, se joignit une amitié affectueuse et tendre... puis l'amour pur et idéal... puis enfin la passion brûlante.
La gradation constante de ce sentiment n'en assurait que trop la durée.
Ainsi que toutes les choses grandes, puissantes et humainement éternelles, cet amour avait une base profonde, inébranlable. Comme le chêne que la foudre brise et ne déracine pas, cet amour avait lentement, imperceptiblement grandi....; l'orage ou les saisons pouvaient effeuiller ses verts et frais rameaux, mais jamais l'arracher au sol où il était né.
En un mot, telle était la différence de ces deux amours:--en aimant mon mari, en me dévouant pour lui avec l'abnégation la plus aveugle, j'avais éprouvé une sorte de honte, j'avais été la plus malheureuse des femmes; et me résignant avec courage, mes souffrances avaient à peine intéressé; ma résignation avait semblé stupide.
Au contraire, j'étais heureuse et fière de mon amour pour M. de Rochegune; le monde m'approuvait, je me sentais enfin élevée, grandie par ce sentiment, qu'une inflexible morale aurait pu réprouver.
Tantôt ces réflexions me semblaient toutes-puissantes en faveur de M. Rochegune, tantôt j'y puisais une nouvelle force pour lui résister... Notre position, à tous deux me semblait si magnifique, que je ne pouvais me résoudre à la perdre.
Mais alors je comparais malgré moi les enchantements d'une vie amoureuse et ignorée aux sacrifices que m'imposaient cette brillante couronne de pureté, cette souveraineté de vertu, cette éclatante majesté du renoncement.
Oh! alors il me semblait insensé de préférer un vaste et froid palais de marbre et d'or que l'on occupe seule... à une délicieuse retraite où l'on cache un amour heureux au milieu de la verdure et des fleurs...
Hélas! il faut être femme pour comprendre ces terribles luttes de la passion et du devoir.
Les hommes ne les subissent jamais; leurs cruelles alternatives se réduisent à obtenir ou à ne pas obtenir... tandis que ce n'est souvent qu'après de douloureuses anxiétés, qu'après d'affreux tourments, que nous accordons ce que nous désirons le plus d'accorder.
Les hommes ressentent ces terribles angoisses lorsqu'il s'agit de leur honneur, jamais lorsqu'il s'agit du nôtre.
M. de Rochegune était le type des hommes de cœur, de courage et de loyauté chevaleresque. Il n'avait pourtant pas hésité un moment entre son amour et l'éloignement de ses amis... entre sa passion et ma honte....
* * * * *
Ces résolutions, tour à tour faibles et héroïques, avaient duré plusieurs jours.
Le départ de M. de Rochegune m'accablait, m'ôtait beaucoup de ma force. Cette absence me donnait une douloureuse idée de ce que serait ma vie sans lui.
J'en étais déjà venue à ne plus admettre cette hypothèse, j'aurais consenti à tout plutôt que de le perdre: j'espérais seulement obtenir de lui d'essayer encore de vivre près de moi comme par le passé, de tacher de se vaincre, dussions-nous pendant quelque temps renoncer aux douceurs de notre habituelle intimité.
Une fois placée dans l'alternative de le perdre ou de le suivre, que résoudre? le désespérer... lui toujours et depuis si longtemps dévoué... lui que j'aimais, que j'aimais de toutes les forces de mon âme... Le désespérer... lorsque d'un mot, d'un seul mot, en faisant le bonheur de sa vie... je réalisais l'idéal de la mienne... Non... non... jamais... Et j'étais sur le point de lui écrire... Venez... venez... partons...
Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrésolutions; peu à peu elles affaiblirent mon courage: bientôt... funeste symptôme, je n'osai plus interroger mon cœur, tant j'étais sûre de le voir me répondre en faveur de M. de Rochegune....
* * * * *
M. de Rochegune avait donné à madame de Richeville une explication toute naturelle de son départ, en lui annonçant que quelques affaires importantes l'appelaient dans une de ses terres. J'avais prétexté moi-même une migraine violente pour rester seule le soir.
Un jour madame de Richeville, à qui j'étais allée faire ma visite habituelle, me dit qu'Emma, indisposée depuis quelques jours, se trouvait très-souffrante, elle était beaucoup plus absorbée qu'à l'ordinaire. Je demandai à la voir; elle reposait, je ne voulus pas la réveiller.
J'envoyai plusieurs fois Blondeau savoir de ses nouvelles, la journée se passa assez paisiblement.
Le lendemain de très-bonne heure, madame de Richeville entra chez moi; je fus frappée de l'altération de ses traits.
--Grand Dieu... qu'avez-vous?--lui dis-je.
--Emma m'inquiète au dernier point,--me répondit-elle;--j'ai passé la nuit près d'elle... Tout à l'heure, elle vient de s'assoupir un peu: je profite de ce moment pour venir... pour venir pleurer auprès de vous!--s'écria-t-elle en ne pouvant plus contenir ses larmes,--car devant elle je n'ose pas...--Et la pauvre mère se mit à sangloter.
--Mais rassurez-vous,--lui dis-je,--il ne peut y avoir rien de sérieux dans l'indisposition d'Emma. Hier que vous a dit votre médecin? Il n'en est pas de plus habile et de plus sincère...
--C'est justement parce qu'il est très-habile, et qu'il m'a avoué son ignorance au sujet de la maladie d'Emma, que je suis horriblement effrayée; il ne trouve aucune cause apparente à la langueur qui accable de plus en plus cette malheureuse enfant... Il lui trouve une fièvre lente et nerveuse; mais il avoue que d'un moment à l'autre... une crise violente peut éclater.
--Mais Emma souffre-t-elle?
--Non; elle le dit du moins, peut-être de crainte de m'affecter.
--Mais cette nuit qu'a-t-elle éprouvé? Pourquoi êtes-vous plus inquiète ce matin?
--Cette nuit elle a été très-agitée... Hier soir, je me suis établie près d'elle... elle allait mieux. Son visage était pâle, mais calme; elle ne dormait pas. Je lui ai proposé de lui lire une méditation de M. de Lamartine, elle m'a tendrement remerciée; après m'avoir écoutée, elle m'a dit avec cette grâce naïve qui n'appartient qu'à elle: «Mon Dieu, quelle douceur dans ces vers admirables! Merci! oh! merci, je me sens mieux... il me semble que je suis moins oppressée; mais puisque le langage de l'âme me fait tant de bien... c'est donc l'âme que j'ai malade?»
--Pauvre enfant!--dis-je à madame de Richeville,--cela est étrange.
--Oui, bien étrange, Mathilde, et ces paroles ont éveillé en moi une crainte affreuse...
--Et quelle crainte?
--Toute la nuit une cruelle pensée m'a poursuivie, lorsque l'agitation d'Emma est revenue avec son accès de fièvre, lorsque plusieurs fois ses regards brillants se sont attachés sur les miens... Oh!... Mathilde, il m'a semblé y voir un secret reproche.
--Mais expliquez-vous, mon amie; je ne vous comprends pas...
--Eh bien, sans pouvoir deviner comment elle pourrait être instruite de ce fatal secret... je tremble quelle ne sache que je suis sa mère... Oh, Mathilde! cette âme est si candide que pour elle ce coup serait mortel...
Je regardai madame de Richeville avec étonnement; cette idée me frappa d'autant plus, qu'elle m'expliquait les rêveries et la triste préoccupation d'Emma. Je ne doutai pas non plus que la révélation de ce mystère ne fût fatale pour cette jeune fille, qui éprouvait une horreur insurmontable pour les actions honteuses ou criminelles. Cette angélique et précieuse ignorance avait été soigneusement entretenue par sa mère, et les enseignements qu'Emma trouvait dans l'entretien des amis de madame de Richeville avaient encore exalté son excessive délicatesse.
Qu'on juge donc de la terrible perturbation qu'une pareille découverte aurait apportée dans l'esprit d'Emma, quelle lutte effrayante se serait engagée entre la susceptibilité outrée de ses principes et l'attachement profond qu'elle ressentait pour madame de Richeville.
N'apprendre que celle-ci était sa mère... que pour être forcée de la mépriser...
--Eh bien!--reprit la duchesse avec angoisse,--n'est-ce pas, Mathilde, que mes craintes sont fondées?... C'est affreux...--s'écria-t-elle avec désespoir.--Elle sait tout... elle sait tout... Je n'oserai plus la regarder sans honte... Ah! c'est une terrible punition que celle-là... rougir devant son enfant... La vengeance de Dieu n'est pas encore satisfaite... Oh! je suis bien loin d'avoir tari ma coupe d'amertume,--dit-elle avec abattement.
--Ne croyez pas cela,--lui dis-je,--par cela même que je partage vos craintes, que je connais le caractère d'Emma et l'effet que produirait sur elle une révélation pareille... je crois qu'elle a des soupçons, peut-être... mais non pas une certitude... qui aurait causé en elle une secousse violente.
--Mathilde, vous voulez me rassurer; au nom du ciel parlez-moi franchement.
--Ma pauvre amie, je m'adresse à votre raison. Vous connaissez comme moi le cœur d'Emma; nous avons, naguère encore, analysé cette franchise si impérieuse chez elle, qu'elle épanche toutes ses impressions à mesure qu'elles lui viennent, sans même prévoir où elles tendent. Et bien! croyez-vous qu'il lui soit possible de vous cacher un secret d'une telle importance, de dissimuler les agitations qu'elle en ressentirait?... Et, tenez, maintenant je vais plus loin: il se pourrait que l'instinct de son cœur eût suffi pour éveiller en elle de vagues soupçons qu'elle ne s'explique pas encore...
--Mais, il n'importe; pour être éloigné, le danger n'en est pas moins menaçant!--s'écria madame de Richeville.--Si ce secret n'appartenait qu'à vous et à moi ou à M. de Rochegune, je n'aurais aucune crainte; mais mon mari, mais cet infâme Lugarto, mais cette femme indigne qui le lui a vendu, le possèdent, ce secret; d'un moment à l'autre ce coup peut m'atteindre?
--Ne prévoyez pas le malheur de si loin, mon amie; vous allez me trouver bien optimiste, mais, en y réfléchissant davantage, je pense qu'il vaut mieux que ces vagues soupçons se soient peu à peu éveillés dans l'esprit d'Emma; peut-être notre salut est-il là. Sans doute alors on pourra, on devra peut-être lever avec ménagement le voile qui couvre sa naissance, et prévenir ainsi une brusque révélation qui... je le crains, et je dois vous l'avouer, mon amie... serait dangereuse pour elle.
--Mathilde, vous êtes mon ange tutélaire; vos paroles, remplies de tendresse et de raison, vont à la fois à l'esprit et à l'âme... Je crois votre avis plein de sens... Oui, il serait peut-être possible, avec la plus grande circonspection, de la préparer à cet aveu et d'en amortir l'effet. Alors, oh! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire, ma fille... Oh! mon Dieu! Mais non... non... une telle félicité ne peut m'être réservée...--ajouta tristement la duchesse; cela serait trop de bonheur. Il faut que j'expie la naissance d'Emma...
--Mais ne l'avez-vous pas déjà expiée par vos chagrins, rachetée par votre vie exemplaire?
--Ma crainte est d'adopter trop aveuglément votre avis, j'y suis trop intéressée... Tenez, dès que M. de Rochegune sera de retour, nous en causerons avec lui; s'il partage votre opinion, nous aviserons aux moyens de faire connaître la vérité à Emma. Bonne... mille fois bonne et sincère amie,--s'écria madame de Richeville en serrant mes mains dans les siennes...--Ah! vous méritez bien tout le bonheur dont vous jouissez enfin... Ah! à propos de bonheur... et encore non... car le malheur des méchants ne peut pas être un bonheur pour vous... Savez-vous ce qui arrive à mademoiselle de Maran?
--Non? qu'est-ce donc?
--Depuis quelques jours, elle est atteinte d'une attaque de paralysie; elle était déjà inconsolable de la disparition de votre infernale cousine, et ce dernier coup doit lui être bien cruel. Du reste, elle est si universellement détestée que personne au monde ne va la voir; on s'affranchit même à son égard de la plus simple politesse, ou encore à peine s'informe-t-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonnée aux soins de ses gens.
--Et je la plains, car son principal et plus ancien serviteur a été l'épouvante de mon enfance,--lui dis-je.--Je vois encore cette physionomie sinistre, rendue plus repoussante encore par une horrible tache de vin.
--Quant à votre cousine, on croit qu'elle a quitté Paris; toutes les recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit qu'il s'est mis à jouer avec fureur pour se distraire de l'abandon d'Ursule.
Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l'aventure du bal masqué et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de Rochegune y avait rencontré Ursule; mais à cette aventure se rattachaient mes irrésolutions présentes: ne voulant y faire aucune allusion et ne prendre conseil que de moi-même, je me tus.
--Et M. de Lancry?--demandai-je à madame de Richeville.
--Il avait d'abord soupçonné Ursule d'être allée rejoindre son mari; il s'est aussitôt rendu mystérieusement à Rouvray, et a acquis la certitude que cette odieuse femme n'y était pas retournée auprès de M. Sécherin. Tout le monde s'accorde à dire qu'elle est allée secrètement retrouver en Italie lord C..., qui s'en est beaucoup occupé cet hiver. Cela me paraît probable, car lord C... est puissamment riche.
J'aurais voulu, comme madame de Richeville, croire à l'absence d'Ursule; mais malgré moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n'était pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalité auprès de M. de Rochegune; je redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait dédaignée, ce qui devait nécessairement arriver si elle avait l'audace de se faire connaître à lui.
--Je désire que vous soyez bien informée et qu'en effet Ursule ait quitté Paris,--dis-je à la duchesse.--Mais voulez vous que nous allions voir Emma? j'attendrai chez vous qu'elle soit éveillée; aujourd'hui je vous remplacerai auprès d'elle, cette nuit surtout, si elle est encore souffrante...
--Non... non... ma chère Mathilde, vous êtes vous-même indisposée.
--Je me sens mieux déjà; si vous voulez me guérir tout à fait, laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez à cette chère enfant; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacité; j'observerai, j'étudierai, j'interrogerai Emma bien attentivement: cela pourra nous servir et nous guider dans le cas où nous croirions toujours une révélation opportune.
--Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde pour me forcer d'accepter cette nouvelle preuve de dévouement... Eh bien donc! je l'accepte comme vous l'offrez... avec bonheur.
--Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement... vous me rendez confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitterai-je jamais!
--Mathilde!
--Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me rendre un service de mère, et que je vous ai accueillie avec sécheresse... avec dureté... que j'ai osé insulter à ce qu'il y avait d'admirable dans votre démarche... Oh! tenez, mon amie, de ma vie je ne me pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords éternel.
--Et pour moi aussi, chère enfant, car si vous m'aviez écoutée... vous seriez aujourd'hui madame de Rochegune... Je sais que le sort a fait que vous êtes bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mortagne nous avions rêvée pour vous; mais, ma noble et courageuse Mathilde... je sais aussi l'immense différence qui existe entre l'amour tel que vos devoirs, votre fermeté, vous l'imposent, et la vie enchanteresse qui vous attendait auprès de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez l'apprécier comme moi, mieux que moi,--ajouta-t-elle en souriant,--avouez qu'il est surtout l'homme de l'intimité; n'est-ce pas que c'est là seulement qu'on peut connaître tout le charme de son caractère, de son esprit? car c'est seulement dans l'intimité qu'il consent à user des merveilleux avantages dont il est doué. Est-il alors une conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus universel, plus modeste et plus piquant dans son expression? Et que de talents variés! Et surtout quel caractère! en est-il un plus doux, plus égal, plus gai, de cette gaieté qui exprime la sérénité d'une belle âme? Enfin, en lui que de ressources! Avant votre retour, j'ai quelquefois passé des heures entières avec lui et Emma; il nous laissait encore plus émerveillées à la fin de l'entretien qu'au commencement: on passerait des jours, des années près de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un moment d'ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l'intérêt qu'il inspire... Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il parlait sans cesse de vous et nous disait gaiement: «Je ne cause jamais mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de Lancry; et comme elle est presque toujours au fond de ma pensée, vous me comprenez à demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la même langue.»
--Je le reconnais bien là,--lui dis-je en rougissant,--et vous aussi, mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la bienveillance et du dévouement... Mais allons-nous voir Emma?--ajoutai-je,--car je pouvais à peine contenir mon émotion.
--Venez, j'espère qu'elle sera éveillée,--me dit madame de Richeville.
Je la suivis, encore toute troublée de l'étrange à-propos avec lequel elle venait de me peindre si ravissemment le bonheur qu'on devait goûter dans l'intimité de M. de Rochegune.
Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu'Emma dormait encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voulûmes pas le troubler.
J'étais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu'un valet de pied, que j'avais nouvellement, vint me prévenir qu'un homme, qui avait à me parler d'une affaire très-importante, m'attendait chez moi, sachant que j'étais chez madame la duchesse de Richeville.
--C'est sans doute un de vos gens d'affaires,--me celle-ci.--Allez, ma chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsque Emma sera éveillée.
Je revins chez moi.
Qu'on juge de mon saisissement, de ma frayeur.
Dans mon salon, assis et lisant auprès de la cheminée, je vis M. de Lancry... mon mari.
CHAPITRE XVI.
L'ENTREVUE.
Frappée de stupeur, je restai immobile à la porte du salon, une main posée sur un meuble pour me soutenir; mon autre main semblait vouloir comprimer les battements de mon cœur.
M. de Lancry se leva, posa tranquillement son livre sur une table, et se plaça devant la cheminée en m'invitant d'un geste à venir auprès de lui...
L'expression de sa physionomie était dure, sardonique, et trahissait je ne sais quelle secrète satisfaction.
Je n'osais pas avancer; je croyais rêver: M. de Lancry vint à moi.
--Quel accueil après une si longue séparation!--me dit-il en voulant me prendre la main.
Je me reculai brusquement; il sourit d'un air ironique.
--Ah çà! mais... c'est donc tout à fait de l'aversion... ma chère!
Ces mots excitèrent à la fois mon indignation et mon courage; je m'avançai d'un pas ferme au milieu du salon:
--Que désirez-vous, monsieur?
--Oh! je désire beaucoup de choses; mais comme cela serait fort long à vous expliquer... veuillez d'abord vous asseoir...
--Monsieur...
--A votre aise... restez debout...
Et il s'assit.
Après quelques moments de silence réfléchi, il releva la tête et me dit:
--Avouez, ma chère amie, que je suis un mari commode et peu gênant.
--Vous n'êtes pas venu ici pour railler misérablement, monsieur... Vous avez sans doute un grave motif pour m'imposer une entrevue si pénible... Veuillez l'abréger.
--Attendriez-vous M. de Rochegune, par hasard?
La rougeur me monta au front; je ne répondis pas.
--Je serais d'ailleurs,--reprit-il,--enchanté de le revoir, et lui aussi serait charmé de cette rencontre. Voilà ce qu'il y a d'agréable dans les positions franches! voilà l'avantage des relations vertueuses et platoniques; personne n'est embarrassé, ni la femme, ni l'amant, ni le mari.--Puis, jetant un regard autour de lui, il ajouta:--Mais savez-vous que vous êtes parfaitement établie ici? c'est tout à fait solitaire et mystérieux.
--Encore une fois, monsieur, puis-je savoir ce que vous désirez de moi?
Sans me répondre, M. de Lancry m'examina attentivement et dit:
--Vous êtes fort en beauté, votre condition de femme abandonnée vous sied à merveille; il me paraît que vous avez pris votre parti. Pas le moindre attendrissement, pas la moindre émotion, pas même l'expression de la haine, pas un reproche... Un impatient mépris, voilà tout ce que ma présence vous inspire après plus de trois ans de séparation.
--S'il en est ainsi, monsieur, vous sentez que j'ai hâte de finir cet entretien, dont je ne comprends ni le but ni le motif.
--Je conçois parfaitement cet empressement, quoiqu'il soit aussi peu flatteur que peu... moral et... conjugal; car enfin, ma chère amie... vous êtes ma femme... n'oubliez pas donc cette circonstance, tout insignifiante qu'elle vous semble peut-être.
--Grâce au ciel, monsieur, je l'ai oublié; il faut votre présence pour me le rappeler.
--Et il suffira de mon absence pour effacer de nouveau cet importun souvenir, n'est-ce pas?... Fort bien, je comprends votre silence. C'est une réponse comme une autre; mais heureusement, madame, je n'ai pas les mêmes facultés oblitatives: excusez ce barbarisme. Moi, je me souviens parfaitement que je suis votre mari, surtout en vous voyant si charmante; aussi je viens vous demander pardon de vous avoir négligée si longtemps....
--Il est inutile, monsieur, de me demander pardon d'un abandon que je ne ressens pas, que je n'ai pas ressenti...
--Sans doute; aussi mon excuse est-elle seulement un acquit de conscience, un moyen d'amener la grâce que je viens solliciter de vous...
--Je vous écoute, monsieur... Mais jusqu'ici vous parlez en énigmes.
--Vraiment,--dit-il en me jetant un regard d'une profonde méchanceté,--vraiment, je parle en énigmes? Eh bien, voici le mot de celle-ci: il m'est impossible de vivre plus longtemps sans vous... et je vous prie de mettre un terme à cette trop longue séparation. Je haussai les épaules de pitié sans dire mot.
--Vous croyez peut-être que je plaisante?
--Je n'ai rien à vous répondre, monsieur...
--Je vous dis, madame, que je vous parle sérieusement.
--Je vous dis, monsieur, que cet entretien a trop duré; il est incroyable que vous veniez chez moi me tenir de pareils discours...
--Chez vous?... comment, chez vous?--reprit-il avec un éclat de rire sardonique.--Ah çà! vous perdez donc la tête... Ce serait déjà beaucoup si, comme chef de notre communauté de biens, à titre universel, notez bien cela... à titre universel... je vous permettais de dire chez nous... car vous êtes ici chez moi.
--Mais, monsieur...
--Mais, madame, avez-vous lu le Code civil?... non, n'est-ce pas? Et bien, vous avez eu tort: car vous sauriez quels sont mes droits.
Je crus comprendre l'odieux but de cette visite; j'en rougis d'indignation.
--C'est de l'argent, sans doute, que vous voulez, monsieur?--lui dis-je avec un regard plein de mépris écrasant.
Il se leva vivement, les traits contractés par la colère.
--Madame, prenez garde...
--Et vous venez sans doute mettre à prix votre absence... Je regrette plus que jamais que vous m'ayez ruinée, monsieur... car il ne me reste malheureusement pas assez d'argent pour acheter de vous cette inestimable faveur...
--Ah! vous faites des épigrammes... malheureuse que vous êtes!--s'écria-t-il l'œil enflammé de rage et de haine,--mais vous ne savez donc pas que vous êtes dans ma dépendance? que je suis ici chez moi, que vous êtes ma femme, entendez-vous?... toujours ma femme! que je dispose de vous, que je puis faire de vous ce que bon me semble, que vous n'avez pas un mot à dire, que j'ai la loi pour moi, et que demain, qu'aujourd'hui je puis m'établir ici ou vous emmener chez moi!
--Je sais, monsieur, que vous voulez m'effrayer en me menaçant ainsi, et certes la menace est bien choisie; il y aurait de quoi mourir d'effroi à cette pensée, que je pourrais être condamnée à vivre auprès de vous; mais vous ne songez pas, monsieur, que le scandale de votre conduite a été tel, que vous avez perdu tous vos droits sur moi!
--Vraiment, j'ai perdu mes droits sur vous?
--Quant à votre visite, monsieur; comme elle ne peut avoir d'autre but que celui de me demander de l'argent, et que malheureusement, vous m'avez à peine laissé de quoi vivre, je vous répète que vous n'avez rien à attendre de moi.
--Tenez,--ajouta-t-il avec un sombre sang-froid plus effrayant que l'accès de colère auquel il s'était laissé emporter,--si j'étais encore susceptible de quelque pitié, vous m'en inspireriez, pauvre folle!!! Écoutez-moi; ce bavardage me fatigue. En parlant du scandale de ma conduite, vous faites allusion à mon amour pour Ursule et à ma liaison avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, aux termes de la loi, je puis avoir dix maîtresses sans que vous ayez le plus petit mot à dire, pourvu que je ne les aie pas introduites dans le domicile conjugal; or, je vous défie de prouver qu'Ursule ait mis le pied chez moi.
--Monsieur... il ne s'agit pas seulement d'Ursule!
--Bon! voulez-vous parler de mes prodigalités, de mes dissipations? Je vous répéterai ce que je vous ai dit autrefois, à propos de votre imagination d'hospice, qu'aux termes de la loi à moi seul appartient l'emploi de nos biens. Que cet emploi soit bon ou mauvais, personne n'a le droit de le contrôler... je n'ai de compte à rendre à personne. Voilà, j'espère, ma position assez clairement établie et mes droits suffisamment prouvés.
--Très-clairement, monsieur, et...
--Finissons; ma volonté est que vous reveniez désormais avec moi. Je vous donne quarante-huit heures pour faire vos préparatifs. C'est aujourd'hui vendredi; dimanche matin je viendrai vous chercher... Je pourrais vous emmener ce soir... à l'instant même; mais cela n'entre pas dans mes arrangements... Seulement, comme vous pourriez prendre subitement la fantaisie de voyager d'ici à dimanche, quelqu'un de sûr ne bougera pas d'ici et vous suivra partout, afin que je sache où vous retrouver... Quant à votre platonique amant, vous pourrez lui dire de ma part que je le dispense de ses visites... à moins qu'il ne veuille m'en faire une à moi... personnellement... et alors... alors... le reste ne vous regarde pas.
--Vous parlez à merveille, monsieur... je tacherai de vous répondre aussi nettement. Soyez tranquille, je ne prendrai pas la peine de fuir, mais jamais je ne vous suivrai volontairement. Pour m'y contraindre, il vous faudra employer la force. Un magistrat seul peut ordonner l'emploi de la force; or, dès que la justice interviendra entre vous et moi, la question sera immédiatement décidée.
--Ah! ah! ah! vous êtes sans doute un très-habile et très-subtil avocat, madame; mais je crains fort que vous ne perdiez votre première cause... Vous voulez dire sans doute que vous demanderez votre séparation? j'y ai pensé. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est qu'il ne suffit pas à une femme de vouloir une séparation pour l'obtenir... Au pis-aller... nous plaiderons... soit... Vous me direz Ursule, je vous répondrai Rochegune. La voix publique m'accusera, elle vous accusera aussi... et l'on nous renverra plus mariés que jamais, vu l'égalité de nos positions.
--Monsieur, ne poussez pas l'injure jusqu'à cette comparaison.
--Ah çà! mais elle est charmante... Comment, parce qu'un vieillard à peu près en enfance, sa bigote de femme, ou une vestale de la force de madame de Richeville, viendront attester de la pureté de vos relations avec Rochegune, vous vous imaginez que cela suffira? Eh bien! moi, je me donnerai aussi comme un héros du platonisme, et, au besoin, mademoiselle de Maran et ses amis viendront témoigner en masse de l'angélique pureté de mes relations avec Ursule; sur ma parole, ce sera un procès très-divertissant. Tout ceci est pour l'avenir, bien entendu... Quant au présent, en attendant l'issue du procès, un magistrat, autrement dit un commissaire de police, vous enjoindra provisoirement d'avoir à regagner immédiatement le domicile conjugal, chère petite brebis égarée.
--Je ne le crois pas, monsieur.
--Ah bah! et par quel philtre puissant, par quel charme magique attendrirez-vous M. le commissaire?
--Par un moyen très-simple, monsieur, en mettant sous les yeux de ce magistrat les preuves positives de votre liaison criminelle avec madame Sécherin, et du coupable emploi que vous avez fait de ma fortune.
--Des preuves? Une attestation du prince d'Héricourt, sans doute, ou un certificat de cette belle duchesse repentie?
--Mieux que cela, monsieur.
--Alors ce sera quelque doléance de ce pauvre M. Sécherin ou de madame sa mère, la femme de ménage de la Providence? comme disait mademoiselle de Maran.
--Prenez garde, monsieur,--m'écriai-je,--prenez garde: il peut y avoir en effet quelque chose de providentiel dans la triste destinée de cette famille...
Je ne pouvais m'empêcher de songer à ces menaces de mort que M. Sécherin avait prononcées contre M. de Lancry.
--En effet, il doit y avoir quelque chose de providentiel, car ce pauvre M. Sécherin me semble singulièrement prédestiné...--me dit mon mari en souriant de cette grossière plaisanterie.
--Monsieur, je ne sais ce qui l'emporte de l'indignation ou du dégoût. D'un mot je veux terminer cette scène: les preuves au nom desquelles je demanderai de me retirer provisoirement au couvent du Sacré-Cœur en attendant qu'on prononce notre séparation...
--Les preuves, madame... voyons.
--Ces preuves, monsieur, sont les lettres écrites de votre propre main à un de vos amis de Bretagne sur votre liaison avec Ursule.
Ce fut au tour de M. de Lancry à me regarder avec stupeur. La colère, la honte, la rage, la haine, bouleversèrent ses traits. Il me prit les bras et s'écria d'une voix terrible:
--Malheur à vous... si vous avez lu ces lettres... malheur à vous...
Je sentis mon courage se monter à la hauteur de la circonstance. Je répondis en me dégageant de la brutale étreinte de M. de Lancry:
--J'ai lu ces lettres, monsieur!
--Vous les avez lues!... Et où sont-elles? où sont-elles?
--En ma possession.
--Oh!...--s'écria-t-il en jetant un regard autour de lui comme pour découvrir où elles pouvaient être...--Oh! ce serait une infâme trahison! et il la payerait de sa vie.
Puis portant ses deux mains crispées à son front avec une expression de fureur effrayante et frappant violemment du pied, il s'écria:
--Tenez... ne me répétez pas que vous les avez lues, ces lettres, ou je ne réponds plus de moi...
Je sonnai précipitamment. Mon valet de chambre entra.
--Restez dans le petit salon,--lui dis-je d'une voix ferme;--j'aurai tout à l'heure quelques ordres à vous donner.
Ces mots rappelèrent M. de Lancry à lui-même... Il fit quelques pas avec agitation et revint vers moi...
--Mais comment avez-vous ces lettres en votre possession?... Par l'enfer, il faut que je le sache à l'instant même.
--Peu vous importe, monsieur, de savoir de qui je les tiens... Ce qui est certain, c'est qu'elles sont entre mes mains. Si vous m'y forcez, j'en ferai usage.
--Et vous les avez déjà montrées sans doute,--s'écria-t-il avec une bonté désespérée;--vous les avez colportées dans votre société pour montrer jusqu'à quel point Ursule me bafouait et me rendait malheureux, n'est-ce pas? Oh! comme vous avez dû triompher, vous et vos imbéciles amis! Vous et eux avez bien ri de ces plaies saignantes de mon âme, n'est-ce pas? Ç'a été un amour bien ridicule, bien niais que le mien, n'est-ce pas? Me ruiner pour une femme qui se moquait de moi... Voyons,--ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif,--combien vous et Rochegune en avez-vous fait de copies? combien y en a-t-il en circulation à cette heure?
Cet ignoble soupçon me révolta.
--J'ai le malheur et la honte de porter votre nom, monsieur; cette punition est assez humiliante pour que je ne l'augmente pas encore.
--Cela n'est pas répondre. Les lettres, qui vous les a remises? depuis quand les avez-vous?
--Après tout, je ne vois, monsieur, aucun inconvénient à vous apprendre comment je les possède. Les deux premières ont été apportées chez moi dans un carton qui renfermait un bouquet de fleurs pareilles à celles que M. Lugarto m'avait autrefois offertes par votre entremise. J'ai donc tout lieu de croire que c'est lui qui m'a fait parvenir ces lettres. Comment se les est-il procurées, je l'ignore... Quant à la dernière, elle m'est arrivée par la poste.
--Plus de doute, Lugarto est secrètement ici,--s'écria-t-il,--on ne m'avait pas trompé... on l'avait vu... Pourtant c'est un de mes gens en qui j'avais toute confiance qui a mis ces lettres à la poste... et bien plus, la personne à qui je les écrivais m'a répondu comme si elle les avait reçues.
--Ce ne serait pas la première fois que M. Lugarto aurait contrefait votre écriture et corrompu vos gens.
--Oui... oui... c'est cela, par l'enfer; mais pourquoi se cache-t-il?... Oh! si je le découvre... Quant à son but... s'il a été d'augmenter jusqu'à la haine la plus impitoyable l'aversion que j'avais déjà pour vous, il a réussi, entendez-vous... réussi au delà de ses vœux... Mortel enfer! et dire que vous... vous... vous avez ainsi lu dans mon cœur mes plus honteuses, mes plus secrètes pensées: et vous me l'avouez encore! Mais vous ne réfléchissez donc pas que mon exécration augmente en raison de l'avantage que vous donnent ces lettres sur moi? Ces lettres... vous dis-je, ces lettres, il me les faut à l'instant!
--Vous oubliez, monsieur, que vos menaces me les rendent plus précieuses encore...
--Tenez, Mathilde, ne me poussez pas à bout! puisque vous les avez lues, vous avez dû y voir que mon âme était noyée de fiel Eh bien! cela était presque de la mansuétude auprès de ce que j'éprouve à cette heure. Encore une fois, ne me poussez pas à bout...
--Vivons comme par le passé, monsieur, séparés l'un de l'autre, et ces lettres resteront ignorées.
--Je vous dis qu'il faut que vous veniez habiter avec moi; que maintenant il le faut plus que jamais... m'entendez-vous?
--J'emploierai tous les moyens possibles pour échapper à l'épouvantable sort dont vous me menacez...
--Mais je vous dis que vous êtes folle, que malgré ces lettres vous serez d'abord obligée de me suivre et d'attendre chez moi l'issue de ce procès.
--Nous verrons, monsieur; si, en présence d'une telle présomption contre vous, on ne me permet pas de me retirer dans un asile neutre... dans un couvent... eh bien! monsieur, je subirai mon sort.
--C'est votre dernier mot?...
--C'est mon dernier mot... Cependant, dans votre intérêt et aussi dans le mien, car j'ai horreur, je vous l'avoue, de remuer toute la fange de votre passé!... écoutez-moi bien: je vous le répète, l'insistance que vous mettez à vous rapprocher de moi ne peut être qu'une menace, qu'un moyen de me faire consentir à quelque proposition intéressée; peut-être voulez-vous que je renonce à la pension que vous m'avez reconnue, et que vous avez déjà réduite... Si cela est... pour vous épargner la honte du rôle odieux que vous jouez, je consens...
Il m'interrompit avec une nouvelle violence.
--Je serais réduit à la dernière misère et vous me couvririez d'or... entendez-vous... que je ne renoncerais pas à exercer le droit que j'ai sur vous; et sans la circonstance impérieuse qui m'en empêche... ce ne serait pas après-demain, entendez-vous?... ce serait à l'heure même que je vous emmènerais.
--Mais c'est une démence féroce!...--m'écriai-je;--il est impossible que nous soyons jamais rapprochés... Vous venez de me le dire encore... vous me haïssez au moins autant que je vous méprise... que voulez-vous donc de moi?... Il y a là quelque horrible mystère... mais, Dieu merci, je ne suis plus seule, j'ai des amis maintenant; ils sauront me défendre...
Trois heures sonnèrent.
--Trois heures, déjà trois heures,--dit-il avec impatience.--Puis il ajouta:--Il faut que je parte; une dernière fois, vous refusez de venir après-demain habiter avec moi?
--Je le refuse.
--Prenez garde!
--Je refuse, je ne céderai qu'à la force.
--Vous voulez de l'éclat... du scandale?
--Je ne sais pas, monsieur, ce que vous voulez faire de moi... et maintenant--ajoutai-je avec terreur,--je vous crois capable de tout...
--Eh bien!... oui... oui,--s'écria-t-il avec égarement,--je serai capable de tout pour vous forcer à me suivre... parce qu'il y va de plus que ma vie...--Puis, comme s'il craignait d'avoir trop dit, il ajouta en souriant avec amertume:--Parce qu'il y va de mon bonheur... de mon bonheur intérieur... ma douce Mathilde; car de bien beaux jours nous attendent; ainsi donc, à dimanche midi.
Il sortit violemment......
* * * * *
Après son départ, la force factice et fébrile qui m'avait soutenue me manqua tout à fait; je restai quelque temps inerte, incapable de réunir mes idées.
Cette scène foudroyante les avait brisées; il me fallut quelques moments de calme et de réflexion pour les rassembler et envisager froidement les conséquences des menaces de M. de Lancry, et jusqu'à quel point il pourrait les exécuter...
Quant aux raisons qu'il pouvait avoir de se rapprocher de moi, je ne pouvais les pénétrer; mais elles devaient être sinistres... Cela d'ailleurs m'inquiétait peu, résolue que j'étais de ne jamais retourner auprès de lui.
Restait la question de savoir s'il pourrait m'y forcer.
Souvent mes gens d'affaires m'avaient instamment engagée à demander ma séparation, ne doutant pas que je ne l'obtinsse facilement; j'y avais toujours répugné par horreur du scandale: mais jamais il n'était venu à leur pensée ni à la mienne de supposer que M. de Lancry aurait un jour l'audace de me sommer de revenir habiter avec lui.
Il me semblait impossible qu'à la vue des lettres que j'avais en ma possession on me forçât de rester, même temporairement, avec M. de Lancry. D'un autre côté, la loi était souvent si singulièrement injuste envers nous autres femmes, que je n'étais pas complétement rassurée.
J'écrivis donc sur-le-champ à un jurisconsulte très-distingué qui s'était occupé des intérêts de madame de Richeville, en le priant de venir le plus tôt possible causer avec moi.
Après de mûres et profondes réflexions, l'issue de cette scène terrible fut pour moi presque heureuse. Elle fixa mes incertitudes au sujet de M. de Rochegune.
M. de Lancry venait de se montrer à moi sous un aspect si repoussant, ses prétentions étaient à la fois si odieuses et si effrayantes, que je fus indignée d'avoir pu mettre un moment en parallèle ma conduite et la sienne.
Il y avait désormais entre lui et moi une si grande distance, que je finis par avoir pitié de mes scrupules.
La marche que j'avais à suivre et que je résolus de suivre était bien simple: plaider en séparation de corps et de biens contre M. de Lancry; cette séparation obtenue, suivre les vœux de mon cœur et m'en aller dans quelque retraite ignorée, attendre M. de Rochegune et lui consacrer le reste de ma vie.
Une séparation légale, complète, était une sorte de divorce; je me considérais comme absolument libre.
Sans doute il eût été plus héroïque de continuer le rôle d'abnégation sublime auquel je m'étais condamnée; mais, en définitive, je me trouvais stupide de pousser à ce point l'exagération de mes devoirs.
Jamais je n'aurais de moi-même provoqué une séparation; et ainsi peut-être j'aurais éternisé mes scrupules; mais M. de Lancry me mettait dans cette extrémité: bien qu'elle me fût pénible sous certains rapports, je l'accueillis cependant avec joie; car je lui devrais, après tout, le bonheur du reste de ma vie, je lui devrais ce radieux avenir que j'avais été sur le point de sacrifier.
Jamais je ne me sentis l'esprit plus ferme, plus net, plus calme, plus décidé qu'après cette violente secousse; jamais je n'avais pris une détermination plus prompte.
Je ne m'aveuglai sur rien, je ne reculai devant aucune prévision si désolante qu'elle fût.
Je me supposai forcée d'habiter avec M. de Lancry jusqu'au moment de mon procès; j'étais sûre de supporter fermement cette épreuve, soutenue par la certitude du bonheur qui m'attendait ensuite.
J'allai plus loin, je supposai mon procès perdu, et M. de Lancry maître de mon sort.
Mais alors cette injustice était si flagrante, le jugement de la société, résumé par ce verdict, était d'une partialité si révoltante, que je ne me croyais plus tenue à aucun respect, à aucun devoir envers cette société si monstrueusement partiale... je confiais mon avenir et ma vie à la tendresse de M. de Rochegune.
Cela sans remords, cela sans crainte, cela à la face et sous l'invocation de Dieu, appelant du jugement des hommes à son tribunal suprême, dernier refuge, dernier espoir des opprimés.
Quoique je fusse bien certaine de ma résolution; autant pour m'engager irrévocablement envers M. de Rochegune que pour avoir son conseil et son appui dans des circonstances si graves, je lui écrivis ces mots à la hâte:
--Revenez... revenez vite... mon tendre ami... cette fois ce sera pour toujours et à tout jamais à vous... ma vie vous appartient.
Je demandai Blondeau et lui dis:
--Tu vas aller à l'hôtel de Rochegune, tu remettras cette lettre à l'intendant, en lui disant de ma part de renvoyer à l'instant à son maître par un courrier.
A peine Blondeau était-elle sortie, qu'une des femmes de madame de Richeville entra chez moi tout en larmes, toute éperdue:
--Au nom du ciel! madame!--s'écria-t-elle,--venez... mademoiselle Emma se meurt; madame de Richeville est dans le délire.
FIN DU TOME CINQUIÈME.
MATHILDE
MÉMOIRES D'UNE JEUNE FEMME PAR EUGÈNE SÜE.
TOME SIXIÈME.
PARIS
PAULIN, ÉDITEUR,
RUE RICHELIEU, 60.
1845
CHAPITRE PREMIER.
UNE CONSULTATION.
Quel douloureux spectacle, mon Dieu, s'offrit à ma vue!
Les moindres détails de cette scène sont à jamais gravés dans ma mémoire. La tenture de la chambre d'Emma était de mousseline blanche, ainsi que ses rideaux et les draperies de son lit; les volets à demi fermés ne laissaient parvenir qu'un faible jour dans cet appartement. C'est à peine si l'on distinguait, au milieu de la blancheur des voiles qui l'entouraient, le pâle et angélique visage d'Emma, encadré de ses bandeaux de cheveux blonds un peu humides; ses grands yeux presque sans regard étaient à demi fermés sous leurs longues paupières qui jetaient une ombre transparente sur ses joues déjà creusées par la maladie: quelquefois ses lèvres s'agitaient faiblement; elle tenait ses deux petites mains croisées sur son sein virginal dans une attitude pleine de grâce et de modestie.
Je n'avais pas vu Emma depuis deux jours; je fus épouvantée du changement de ses traits.
Madame de Richeville, agenouillée à son chevet, la serrait dans une étreinte convulsive et couvrait de larmes et de baisers ses yeux, ses joues, son front, ses cheveux.
Une de ses femmes, étouffant ses sanglots, était à demi penchée sur le lit, tenant une tasse à la main.
--Grand Dieu! qu'y a-t-il?--m'écriai-je en courant à madame de Richeville et m'agenouillant près d'elle.
Elle ne répondit rien et redoubla ses caresses.
Je saisis la main d'Emma, elle était sèche et brûlante; sa respiration haute semblait pénible, oppressée, et causait surtout les alarmes de madame de Richeville.
--A-t-on envoyé chercher le médecin?--dis-je tout bas à la femme de chambre.
--Hélas! non, madame; la crise de mademoiselle a été si brusque que tout le monde a perdu la tête.
--Donnez-moi cette tasse, et allez tout de suite faire demander M. Gérard,--lui dis-je.
Cette fille sortit précipitamment.
--Emma... Emma, mon enfant! tu ne m'entends donc pas?... Mon Dieu! tu ne me vois donc pas?--s'écria madame de Richeville à travers ses sanglots,--je t'en supplie... bois un peu...
Et se retournant pour prendre la tasse, elle m'aperçut:
--Ah! je vous le disais bien!--murmura-t-elle en me montrant sa fille d'un regard désespéré...--Perdue... perdue... Je ne lui survivrai pas!...
--Silence... par pitié pour elle et pour vous, silence!
--Elle ne vous reconnaît plus, elle ne veut rien prendre de ma main... Cette potion la sauverait peut-être...
Et elle approcha une cuiller des lèvres de la jeune fille, qui détourna doucement la tête...
--Je vous le disais... elle sait tout... elle me méprise... elle me hait... O mon Dieu! elle va mourir en maudissant sa mère...
Et, perdant complétement la raison, madame de Richeville se tordit les bras de désespoir; ses sanglots devinrent convulsifs, puis ils cessèrent tout à coup; ses larmes s'arrêtèrent, elle s'affaissa sur elle-même et fut bientôt en proie à une horrible attaque de nerfs.
Je sonnai ses femmes; elles la transportèrent chez elle, et je restai auprès d'Emma.
Le docteur Gérard arriva presque aussitôt.
Il se fit rendre un compte exact de la nuit, qui avait été très-agitée. Le matin, Emma s'était un peu assoupie. En se réveillant, elle avait longtemps regardé madame de Richeville; puis elle avait dit quelques mots inintelligibles pendant le délire de son accès de fièvre. Cette crise passée, elle était retombée dans l'état de torpeur, d'insensibilité où nous la voyions.
M. Gérard s'approcha du lit, considéra quelque temps Emma et écouta sa respiration avec attention.
J'observai les traits du médecin avec anxiété: ils étaient soucieux et sombres. Après s'être un moment recueilli, il me dit:
--Madame, je désirerais rester un moment seul avec vous, puisque madame la duchesse de Richeville n'est malheureusement pas en état de m'entendre...
Je fis un signe; les deux femmes sortirent.
--Mon Dieu! monsieur,--m'écriai-je,--qu'y a-t-il donc?...
--Le danger est grand... très-grand...
--Au nom du ciel, monsieur... tout espoir est-il donc perdu?
--Je le crains, madame... La science est malheureusement impuissante à combattre des causes purement morales, qui produisent des réactions physiques toujours renaissantes. En vain on lutte contre les effets du mal... lorsque le foyer du mal nous échappe. Aussi... en présence de l'état si grave de mademoiselle Emma... je dois... il faut...
Voyant l'hésitation de M. Gérard:
--Monsieur,--lui dis-je,--je suis la meilleure amie de madame de Richeville, j'aime Emma comme une sœur. Je puis répondre à toutes vos questions...
--Aussi vous ai-je priée, madame, de renvoyer les femmes de madame la duchesse. Ce que je dois vous dire est tout confidentiel.
Après une nouvelle pause, il continua:
--J'ai donné mes soins à mademoiselle Emma, soit au Sacré-Cœur, soit ici. Son caractère m'a toujours semblé d'une exaltation concentrée, son imagination très-vive, son esprit très-impressionnable, sa candeur profonde... Je ne sais si je me suis trompé.
--Nullement, monsieur;... seulement, avec madame de Richeville et avec moi, Emma est toujours d'une franchise, d'une expansion pour ainsi dire involontaire, tant elle est chez elle impérieuse...
M. Gérard réfléchit quelques instants et reprit:
--C'est aussi ce que m'a souvent dit madame de Richeville; et cette assurance, de la part d'une personne qui connaît si bien mademoiselle Emma, avait suffi pour écarter jusqu'ici certains soupçons qui m'étaient venus, et que je regrette amèrement de ne vous avoir pas plus tôt confiés.
--Comment cela, monsieur?
--J'aurai bientôt l'honneur de vous dire pourquoi... Madame, selon moi, la cause de la maladie de mademoiselle Emma est toute morale: ses rêveries plus fréquentes, son état de langueur datent depuis assez longtemps; mais ces symptômes ont un caractère plus sérieux depuis quelques semaines, subitement grave depuis quelques jours, et sérieusement alarmant depuis hier... Maintenant, ce qui me reste à vous dire, madame, est très-délicat; mais il y va presque de la vie de cette enfant.
--Monsieur, de grâce!
--Eh bien!... madame... vous qui voyez chaque jour mademoiselle Emma, vous qui vivez dans son intimité, n'avez-vous aucune raison de lui soupçonner... un penchant... une inclination contrariée?
--A Emma?... non, monsieur... aucune... Mais qui peut vous le faire croire?
--Je vous le répète, madame, les symptômes de sa maladie ont tout le caractère de ces affections de langueur causées par de secrets chagrins du cœur. Souvent j'ai été sur le point de vous exprimer mes doutes; mais madame la duchesse et vous, madame, en me parlant sans cesse de l'extraordinaire franchise de cette jeune personne, vous avez éloigné cette idée...
Après avoir de nouveau réfléchi, ne trouvant véritablement rien qui pût justifier les soupçons de M. Gérard, je lui répondis:
--Non, monsieur, je ne puis supposer à Emma aucun amour contrarié; et je m'étonnerais même que cette pensée vous fût venue, si, comme moi, vous saviez qu'Emma est d'une candeur, d'une ignorance pour ainsi dire enfantines. D'ailleurs il lui eût été impossible de cacher un tel secret, soit à madame de Richeville, soit à moi.
--Cette candeur, cette ignorance enfantines, madame, loin de détruire mes convictions, les augmenteraient encore.
--Comment donc cela, monsieur?
--Peut-être ignore-t-elle elle-même le penchant qu'elle ressent. En vous rappelant ses confidences, ses révélations, madame, ne vous souvenez-vous pas de quelques circonstances en apparence insignifiantes qui, expliquées, interprétées de la sorte, pourraient nous éclairer?
--Non, plus j'y songe, monsieur,--lui dis-je après un nouveau moment de réflexion,--plus j'y songe, moins cette supposition me paraît acceptable... Pourtant, sans m'expliquer entièrement sur un secret qui ne m'appartient pas, et en vous demandant grâce pour ma réserve, je dois vous dire que madame de Richeville et moi nous avons craint qu'Emma n'eût fait une découverte d'une très-grande importance pour elle... une découverte relative à sa famille... et que cette pauvre enfant n'en eût été, n'en fût vivement affectée.
M. Gérard semblait de plus en plus embarrassé, ce que je venais de lui dire ne parut lui faire aucune impression; il secoua la tête d'un air de doute, alla de nouveau près d'Emma, écouta sa respiration, qui semblait un peu apaisée, tâta son pouls, et me dit:
--Elle est mal, bien mal... une cause morale occasionne tous ces ravages, on ne pourrait donc compter que sur une guérison morale... Il est des exemples merveilleux de personnes rappelées à la vie par la seule présence de l'être qu'elles regrettaient ou qu'elles désiraient voir... Et... je ne vous le cache pas, madame, il faudrait un miracle de ce genre pour sauver mademoiselle Emma.
--Ah! monsieur, vous m'épouvantez!--m'écriai-je en voyant la funeste expression de la physionomie du médecin.
--Cela n'est que trop certain,--reprit-il,--et je tiens d'autant plus, madame, à vous convaincre de l'imminence du danger qu'elle court... que cette considération seule peut surmonter ma répugnance à vous entretenir d'une communication bizarre, qui m'a été faite d'une manière fort désagréable.
--Que voulez-vous dire, monsieur?... de quelle communication voulez-vous parler?
--Ce matin, un commissionnaire inconnu a apporté chez moi un petit coffre renfermant dix billets de mille francs et une lettre que je dois vous montrer, quoi qu'il m'en coûte.
M. Gérard lut ce qui suit:
«Ces dix mille francs sont à vous, si vous vous chargez d'apprendre à madame de Lancry que mademoiselle Emma de Lostange se meurt d'amour pour M. le marquis de Rochegune...»
...Il en est de certaines émotions morales comme de certains faits physiques: un coup violent vous frappe à la tête, vous renverse; on ne ressent rien d'abord qu'une profonde commotion... un vertige douloureux pendant lequel toute pensée s'éteint. Vous tombez en ayant seulement la vague conscience d'un grand péril...
Il en fut ainsi pour moi de cette foudroyante révélation.
Je reçus au cœur un coup affreux, mes idées se troublèrent dans un pénible étourdissement; pendant une seconde je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien.
L'appartement était si obscur que le médecin ne s'aperçut pas de l'altération de mes traits; il continuait de parler:
--Je n'ai pas besoin de vous dire, madame, que les dix mille francs ont été immédiatement envoyés aux hôpitaux; mais enfin, à des yeux prévenus, ne pouvais-je pas sembler servir je ne sais quel intérêt mystérieux en révélant soit à madame de Richeville, soit à vous, madame, un fait ou du moins une grave présomption que je partageais depuis quelque temps, et que les raisons que je vous ai dites, madame, m'avaient fait taire jusqu'à présent!... Encore une fois ma conviction était formée quant au sentiment que devait éprouver mademoiselle Emma, mais non pas quant à l'objet de ce sentiment, car je n'ai l'honneur de connaître M. de Rochegune que de nom. Enfin, madame, vous croirez à la parole d'un honnête homme: je n'aurais pas reçu ce matin cette étrange communication, que ce matin j'aurais fait part de mes craintes, ou plutôt de mes convictions, à madame la duchesse de Richeville, tant l'état de mademoiselle Emma est alarmant. Maintenant, madame, croyez-vous que le penchant ignoré ou contrarié qu'éprouve mademoiselle Emma ait M. de Rochegune pour objet? le voyait-elle souvent?
--Oui, monsieur... il la voyait presque chaque jour...
--Et pensez-vous que M. de Rochegune partage cette affection, ou du moins qu'il en fut instruit?
--Je ne le pense pas, monsieur... non, je ne le pense pas.
Après un moment de silence je dis tout à coup au docteur d'une voix altérée et d'un ton solennel:
--Ainsi... cette enfant est en danger de mort... monsieur, et c'est une passion concentrée qui la tue?
--Je le crois, madame, sur mon honneur je le crois; et s'il reste une seule chance de salut à cette malheureuse jeune fille... elle est dans l'espérance qu'on pourrait éveiller en elle en lui disant que son amour est partagé par M. de Rochegune. Avant tout il faut la sauver...
--Maintenant, monsieur, dans l'intérêt du salut d'Emma... il me reste à vous demander un service de la plus haute importance...
--Madame, parlez...
--Veuillez me remettre cette lettre, et me donner votre parole de ne jamais dire à personne... personne... que vous l'avez reçue.
M. Gérard se consulta un instant afin sans doute de ne pas agir légèrement, et reprit:
--Ma conscience n'a rien à me reprocher, les pauvres profitent des dix mille francs, la révélation que je vous ai faite est d'accord avec ma conscience, je ne vois aucun obstacle à vous donner ce billet et la parole que vous me demandez, madame.
--Je vous remercie, monsieur.
--Songez bien, madame,--me dit le docteur Gérard d'un ton grave, imposant, en retournant près du lit d'Emma,--songez bien que vous vous chargez d'une grave responsabilité... les moments sont précieux; je viens de voir madame la duchesse, elle est hors d'état de s'occuper en ce moment de sa jeune parente... Le sort de cette jeune fille repose entièrement sur vous... Si vous avez à lui donner quelque espoir, que ce soit le plus tôt possible... avec les plus grands ménagements. Son accès de fièvre a diminué,--ajouta-t-il en lui tâtant le pouls,--elle s'est un peu assoupie, peut-être le délire aura-t-il cessé... Si alors elle peut vous entendre, si le cerveau n'est pas encore tout à fait pris, il reste quelque chance de salut.
--Vous avez raison, monsieur,--lui dis-je avec amertume,--c'est une grande... bien grande responsabilité que la mienne... terrible en effet...
Après avoir de nouveau considéré Emma, le docteur me dit:
--Il me semble voir une larme sous ses cils... c'est une preuve de détente, une faible amélioration... Dès qu'elle pourra vous entendre, parlez-lui de M. de Rochegune, avec réserve d'abord; vous examinerez bien attentivement l'effet que ce nom produira sur elle... sur sa physionomie...
--Oui, monsieur... oui... j'observerai.
--Puis, si vous voyez que ce nom éveille en effet en elle quelque émotion, si légère qu'elle soit, vous pourrez l'entretenir de l'espoir de le voir bientôt... est-il ici?
--Non... non, monsieur, il est absent depuis plusieurs jours.
--Et c'est justement depuis plusieurs jours que l'état de mademoiselle Emma s'est aggravé... Ce départ aura fait éclater cette dernière crise... Vous pourrez donc parler à mademoiselle Emma du prochain retour... de M. de Rochegune; lui dire qu'il la reverra avec plaisir... peut-être même qu'il a deviné ses sentiments et qu'il les partage... l'important est de la sauver d'abord...
--Sans doute, monsieur... il faut la sauver,--dis-je presque machinalement.
--Ainsi, par exemple, si vos paroles ramenaient quelque résultat inespéré, vous pourriez peut-être, pour porter un coup décisif, lui faire entrevoir l'espérance de se marier avec M. de Rochegune... Encore une fois, elle est en danger de mort, il s'agit de la sauver... Si cette union est impossible, on le lui apprendra plus tard, peut-être avec moins de danger: on n'éprouve pas deux fois des crises pareilles.
--Vous croyez, monsieur?
--Sans aucun doute... Si par miracle elle revenait à la vie, on la laisserait dans cette confiance jusqu'à son rétablissement, nécessairement très-prompt. Le bonheur est un si grand sauveur! dans les maladies morales, il opère souvent des merveilles. Allons, madame, je n'ose vous dire d'espérer... mais courage... Sans doute votre responsabilité est grande; mais personne mieux que vous ne peut tenter cette épreuve, qui exige tant de délicatesse, tant de tact et tant de dévouement: vous êtes l'amie intime de madame de Richeville, presque la sœur de cette pauvre enfant; la dernière chance qui la rattache à la vie ne peut être confiée à des mains plus sûres et plus dévouées... A ce soir donc, madame, je reviendrai.
Après avoir ordonné quelques prescriptions, il sortit.
Une des femmes de madame de Richeville vint me prévenir que la duchesse était toujours dans un état nerveux déplorable.
Je lui dis de retourner auprès de sa maîtresse, qu'Emma sommeillait.
Et je restai seule...
Seule avec cette malheureuse jeune fille, qui, dans son innocence, me portait le coup le plus cruel qui pût m'atteindre...
O mon Dieu, vous le savez, je tombai à genoux auprès de ce lit funèbre, je vous suppliai avec ferveur de chasser de moi les détestables pensées, les instincts homicides... oui, homicides... car quelquefois on tue par la parole ou par le silence, comme on tue avec le fer.
Seigneur, Seigneur! vous à qui rien n'échappe, vous avez alors pu découvrir dans les plus secrets replis de mon cœur... de ces ressentiments qui sont déjà presque des crimes...
CHAPITRE II.
RÉVÉLATION.
J'étais là seule... seule avec Emma, attendant son réveil... attendant un moment lucide de son agonie pour interroger son cœur... pour lui révéler un amour qu'elle ressentait et qu'elle ignorait peut-être...
Moi... moi... lui révéler cet amour!
Et cet amour... elle l'éprouvait.
Une fois cette terrible voie ouverte à ma pensée, j'y marchai avec une effrayante rapidité; je ne pouvais concevoir mon aveuglement passé.
Je m'expliquai certaines bizarreries de la conduite et des paroles d'Emma. Mille ressouvenirs me frappèrent alors... ainsi, entre autres, elle éprouvait une émotion pénible en voyant tomber de la neige... et la neige avait failli servir de linceul à M. de Rochegune.
Enfin dernière preuve, fatale preuve! depuis quelque temps n'éprouvait-elle pas, à son insu sans doute, un vif sentiment de jalousie contre moi?
Ce premier mouvement de répulsion que je lui inspirais, auquel Emma cédait d'abord en rougissant, puis qu'elle surmontait ensuite, ne démontrait-il pas la force de son amour?
Et d'ailleurs cet amour n'était-il pas probable, inévitable?... cette enfant voyant chaque jour un homme tel que M. de Rochegune, n'entendant que ses louanges, pouvait-elle s'empêcher de l'aimer?
Un moment j'accusai amèrement madame de Richeville d'imprudence... Pauvre malheureuse mère!...
Ensuite ce fut sur M. Lugarto que tomba tout le poids de mon exécration.
Oh! il se vengeait du mal qu'il m'avait déjà fait... il s'en vengeait d'une manière bien atroce...
Mais comment, lui qui ne voyait jamais Emma, avait-il pénétré un secret que madame de Richeville et moi nous ignorions, un secret que le docteur Gérard soupçonnait seulement?
La duchesse se croyait sûre de ses gens; mais M. Lugarto n'avait-il pu en corrompre quelques-uns? et d'ailleurs comment ses gens mêmes avaient-ils lu dans le cœur d'Emma mieux que sa mère, mieux que moi?
En y songeant, cela ne se concevait que trop... J'étais constamment préoccupée de mon amour, madame de Richeville portait elle-même un vif intérêt à cet amour; certaines remarques, certaines évidences avaient dû nous échapper: le soupçon de la passion d'Emma était à mille lieues de notre pensée...
Emma avait-elle donc une confidente parmi les femmes de madame de Richeville? Cela n'était pas dans son caractère, et ces femmes semblaient toutes dévouées à sa mère. Quant à ce dévouement... l'or est, hélas! un puissant corrupteur... et M. Lugarto était bien riche.
Ces réflexions paraissent calmes, froides, presque puériles, en présence du coup dont j'étais menacée; mais elles ne m'empêchaient pas d'être en même temps assaillie de terreurs bien déchirantes.
Comme l'œil de Dieu embrasse à la fois toutes choses, j'embrassais en un instant et d'un seul regard tous les mondes de la douleur... tous les espaces du désespoir... depuis les causes les plus formidables jusqu'aux effets les plus infimes.
D'autres fois je ne pouvais pas moralement croire à cet anéantissement foudroyant de mes espérances.
Cela me paraissait surnaturel. C'était le contraire des miracles; si palpable que fût la réalité... je me refusais d'y croire.
J'opposai à l'évidence des faits des raisons qui me semblaient aussi puissantes, aussi immuables que les lois de la nature.
--Non... non... me disais-je, Emma ne peut pas aimer M. de Rochegune; elle ne le peut pas: cet amour causerait ou sa mort ou mon malheur éternel... et je ne veux pas la mort de cette jeune tille, et je ne veux pas être éternellement malheureuse.
Il est impossible que je renonce à mon amour, que je retourne auprès de M. de Lancry; il est impossible que j'aie touché de si près le bonheur pour le voir ainsi s'abîmer à mes yeux... il est impossible que je me voue à un avenir aussi affreux que serait le mien...
L'accomplissement de ces craintes m'eût semblé un rêve monstrueux. Cette accumulation de malheurs sur une seule créature ne passait-elle pas les bornes du possible?
Dieu ne pouvait pas vouloir cela; c'était damner trop sûrement et trop facilement une âme... Je me révoltais contre cette implacable persécution de la destinée... Je demandais ce que j'avais fait... moi, pour que le sort me fût si fatal!
Alors je ne sais quelle voix à la fois sévère et paternelle me répondait:
«Et cette enfant, cet ange qui agonise, qu'a-t-elle fait? et elle meurt... Son âme est si pure, qu'elle ignore même l'amour qu'elle ressent... Elle ne l'a dit à personne... elle a langui... elle a souffert, elle ne s'est jamais plainte, elle ne se plaindra jamais, et elle meurt!...
«Comme les fleurs qui se flétrissent quand le soleil leur manque, et qui ignorent ce que c'est que le soleil... elle a senti l'amour qui ferait sa vie lui manquer... et elle s'est flétrie... Elle n'avait pas besoin... elle... de sophismes, de subtilités, pour justifier son amour... Elle était jeune et libre... Elle a aimé un homme jeune et libre comme elle... Son amour a été selon les lois de Dieu et des hommes... Elle a seize ans, et elle meurt...
«Ferme à jamais les yeux, pauvre enfant; ton amour virginal sera enseveli avec toi... Ne crains rien... tout le monde l'ignorera comme toi. A voir tes deux petites mains pâles et amaigries croisées sur ton sein, on dirait que ton pudique instinct veut cacher cet amour, comme si on pouvait le deviner à travers la limpidité de ton âme... Dors... dors du sommeil éternel... Pauvre enfant.»
Et alors je me sentais attendrie malgré moi. Je jetais des yeux humides sur la douce et mourante figure d'Emma... La nuit était proche; son beau visage, blanc comme l'albâtre, semblait resplendir au milieu des ombres qui envahissaient son alcôve.
Elle sommeillait légèrement; sa pauvre figure, endolorie, abattue, avait en ce moment une magnifique expression de résignation et de souffrance candide...
--O mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je en tombant à genoux, elle est bien affreusement malheureuse! Mais au moins elle ignore la cause de ses maux; elle mourrait sans regrets... et moi, je ne vivrais pas dans un désespoir éternel...
Puis songeant à ce que ce vœu avait d'horrible, comprimant mes sanglots, je demandais pardon à Emma.
Dans mon remords d'avoir conçu cette criminelle pensée, je m'exaltais jusqu'à l'héroïsme. J'entendis de nouveau la voix mystérieuse, elle faisait vibrer presque malgré moi les plus généreuses cordes de mon âme.
«Courage... courage... pauvre femme...--me disait-elle,--ta croix est lourde; courage, un pas encore, et tu auras gravi la dernière cime de ton calvaire...
«Alors... de là... du haut de ton renoncement sublime, comme le Christ du haut de sa croix, placée entre les hommes et Dieu, tu contempleras au-dessous de toi cette enfant que tu auras sauvée, sa mère qui te bénira.. Quant à l'homme si digne de toi, que tu aimais si dignement... tu diras en cachant tes larmes... S'il savait...
«Courage... oh! il faut une résolution plus qu'humaine pour ceindre ainsi volontairement la couronne saignante d'un martyre ignoré. Mais aussi quel baume épandront sur tes blessures les ineffables, les maternelles consolations de ta conscience!
«Oh! tu ne sais pas encore, pauvre femme, ce que c'est que d'avoir acquis, à force de sacrifices, le droit de pleurer sur soi!
«Oh! tu ne sais pas la pieuse douceur de ces larmes saintes et fécondes... Tu ne sais pas avec quel miséricordieux orgueil on les sent couler en sachant que d'autres les verseraient, mais plus âcres, mais plus brûlantes encore...
«Tu ne sais pas les religieuses voluptés de la douleur! Tu ne sais pas comme on souffre et comme on jouit à la fois, en se disant, le cœur brisé, les yeux noyés de larmes, les lèvres tressaillantes de sanglots:--«Je suis bien malheureuse, oh! bien affreusement malheureuse! mais au moins ils sont heureux... ceux-là pour qui je souffre tant...
«Oh! oui... sois fière de cet amour, au nom duquel tu vas t'immoler... Sois-en fière... c'est ton premier, ton seul, ton noble amour. Vois les pensées qu'il t'inspire, vois ce que tu ressens, au lieu d'une jalousie grossière comme celle qui autrefois t'animait contre Ursule...
«Qu'éprouves-tu pour Emma? Les plus hautes, les plus touchantes aspirations... Elle meurt d'amour pour celui que tu chéris... tu vas arracher ce pudique secret à ses lèvres défaillantes... tu renonceras toi-même en sa faveur à ton rêve d'or, à ton ciel... et tu n'as pour Emma que des larmes de tendresse et de pitié.
«Oui... oui... Mathilde, ton amour est grand, ton amant te le disait...--De cet amour doivent jaillir un jour de magnifiques dévouements, de sublimes exemples.
«Autrefois tu n'as su que passivement souffrir pour une cause indigne... l'heure est venue de souffrir et d'agir pour la plus sainte des causes. Garde ta divine auréole de vertu; ne déchois ni à tes yeux, ni aux yeux de ceux que tu aimes; sacrifie-toi pour une enfant innocente et pure, sauve-la de la mort... travaille à son bonheur... Courage... Dieu te voit.. Dieu te sourit dans son éternité.».....
* * * * *
Et, ainsi qu'on cherche à résister à une fascination coupable, à l'entraînement de honteux conseils, je tâchais de fermer mon cœur aux accents de cette voix généreuse.
J'étais lasse de souffrir.
Pourquoi donner à cette malheureuse enfant une espérance que M. de Rochegune ne réaliserait jamais? car il m'aimait, moi... il m'aimait éperdûment, et mon épouvantable sacrifice serait vain pour le bonheur de cette jeune fille.
Au milieu de ces réflexions si poignantes, Emma fit un léger mouvement, tourna languissamment la tête de mon côté, ouvrit les yeux en soupirant, et me regarda.
Oh! je le vois encore, ce regard profond, à la fois si doux, si triste, si résigné...
Il me sembla qu'il m'implorait, qu'il me demandait la vie, le bonheur...
Après m'avoir un instant contemplée avec étonnement, elle ferma ses longues paupières; deux larmes roulèrent sur ses joues, qui se colorèrent un instant d'un rose pâle.
--Emma, qu'avez-vous?--lui dis-je doucement,--vous pleurez!... souffrez-vous?
--Oui,--me dit-elle d'une voix faible sans ouvrir les yeux,--je vous aime... et pourtant votre présence me fait mal... Ne m'en voulez pas... il faut avoir pitié des mourants.
--Que dites-vous!... n'ayez pas de pareilles idées, pauvre enfant, vous affligeriez et moi et votre bonne amie.
--Je sais bien que je vais mourir... dans mon rêve, Dieu me l'a dit.
--Quel rêve?
--Oh! un rêve étrange,--continua-t-elle tenant toujours ses yeux fermés,--je n'ose pas vous le dire.
--Emma, je vous en prie...
--Je me sentais mourir; je sentais en moi comme une grande force qui voulait m'enlever aux cieux... et puis... il m'a semblé entendre une voix qui disait: Faut-il quelle meure, faut-il qu'elle meure?
--Et à qui parlait cette voix, mon enfant?
--Oh! c'est la fièvre... qui me donnait ces idées... Elles sont folles.
--Mais à qui cette voix disait-elle: Faut-il qu'elle meure?
--Elle le disait... à une femme... à une femme dont je ne voyais pas la figure...--se hâta de dire Emma.
Je compris... la malheureuse enfant me trompait; c'était moi qu'elle avait vue en songe.
--Et cette femme?--lui dis-je.
--Elle n'a rien répondu, et la voix a dit:--Emma, il faut mourir!
Puis se reprochant sans doute en elle-même d'avoir été impressionnée contre moi par ce rêve, et revenant à son doux et charmant naturel, elle ouvrit les yeux, et me regarda cette fois avec une expression de tendresse, de repentir, si ingénue, que je ne pus retenir mes larmes.
Elle se pencha vers moi, prit ma main dans les siennes, la porta à ses lèvres, hélas! froides, bien froides... puis elle la posa sur son sein en me disant:
--Il me semble que la chaleur de votre main va réchauffer mon cœur, qui s'était glacé tout à l'heure...
--Emma, vous m'aimez donc bien?
--Maintenant... oui... après ma seconde mère... je n'aime rien au monde plus que vous...
--Vous n'aimez personne autant que moi... mon enfant?
--Personne... J'aurais voulu vous ressembler en tout... être vous-même...
--Et pourtant quelquefois... vous me haïssez,--dis-je assez vivement.
Elle fit un brusque mouvement, pressa davantage encore ma main sur son cœur: je sentis ses faibles battements s'accélérer un peu.
Emma reprit en souriant douloureusement:
--Voyez quel mal vous me faites en me disant cela... Je vous assure que je vous aime... Ces mouvements... que je pouvais quelquefois réprimer en vous voyant, j'ai découvert ce que c'était...--et elle tâcha de sourire encore...
--Vraiment... Et qu'était-ce?...
--C'était l'instinct de mon cœur qui m'avertissait qu'à mon insu je vous avais causé quelque chagrin... Alors j'osais à peine m'approcher de vous, j'éprouvais comme un remords de ma faute; mais votre tendre bonté le faisait bien vite évanouir, et je me jetais dans vos bras.
Comment n'aurais-je pas été attendrie en entendant Emma s'efforcer d'interpréter ainsi cette jalousie qu'elle se reprochait, et dont elle ne pouvait s'expliquer la cause?...
--Vous me croyez, n'est-ce pas?--ajouta-t-elle...--Je vous jure que je ne vous hais pas... Au moment d'aller devant Dieu, je ne voudrais pas mentir.
--Vous parlez toujours de mourir, mon enfant... Heureusement il n'en est rien... Ne seriez-vous donc pas désolée de quitter ceux qui vous aiment, de quitter la vie?...
--Oh!... oui, je serais désolée de quitter madame de Richeville, vous; mais la vie... je ne la regrette pas.
--Et pourquoi cela?
--Parce que... sans raison... oh! sans aucune raison, je me sentais chaque jour plus malheureuse... Tout devenait sombre autour de moi... toutes mes pensées se brisaient contre un obstacle invisible.
--Mais avant d'être ainsi malheureuse?
--Oh!--dit-elle en joignant ses deux mains et en levant au ciel ses beaux yeux rayonnants d'une sorte d'extase, de ressouvenir;--oh! avant cela il me semblait que je devais vivre toujours; le temps passait comme un songe béni, j'avais les idées les plus riantes... J'étais si heureuse... si heureuse, qu'il me semblait qu'un jour... je retrouverais ma mère... quoique je susse qu'elle était morte...
--Et au couvent étiez-vous aussi heureuse, chère enfant?
--Au couvent c'était un autre bonheur: c'était l'amitié de mes compagnes, la bonté de madame de Richeville; ce bonheur-là, ainsi que mes chagrins d'alors, je me l'expliquais... L'autre bonheur... bien plus vif, bien plus grand, je le ressentais sans me l'expliquer... non plus que les chagrins qui l'ont suivi.
--Mais... c'était peut-être la joie d'être sortie du couvent qui vous rendait si contente?
--Non... j'ai regretté mes compagnes, et, au couvent, je voyais madame de Richeville comme je la vois maintenant.
--Tâchez de vous rappeler à peu près quand a commencé pour vous cette félicité qui a presque changé l'aspect de votre vie... qui a donné un but à votre existence... qui a jeté sur tout, n'est-ce pas? comme une clarté plus brillante et plus belle.
--Oui... oui... c'est bien cela... que j'ai ressenti...
Après un mouvement d'indécision terrible, j'ajoutai d'une voix tremblante, altérée:
--Ce bonheur... n'a-t-il pas commencé peu de temps après le retour... de M. de Rochegune à Paris, alors que vous le voyiez tous les jours?
Elle me regarda avec une expression de candeur et de céleste ravissement.
Je sentis son cœur battre plus vite qu'il n'avait encore battu, et elle me dit avec une sorte de joie à la fois étonnée, reconnaissante, et passionnée:
--Oui... oui... c'est vrai... Oh! mon Dieu!... c'est vrai!
--Et votre malheur! votre malheur!! n'a-t-il pas commencé peu de temps après mon arrivée... à moi?
Hélas! le désespoir donna sans doute à mes paroles, à ma physionomie, un accent de reproche à la fois effrayant et cruel; car Emma, se levant à demi, se précipita dans mes bras en fondant en larmes, et cacha sa tête dans mon sein en s'écriant d'une voix déchirante:
--Pardon!... pardon!...
Puis, après m'avoir étreinte avec une force convulsive, je la sentis défaillir...
Épouvantée, je la replaçai sur son oreiller et je courus prendre un flacon.
Elle était d'une pâleur mortelle, ses joues livides... ses mains froides comme du marbre.
Les sels que je lui fis respirer ne la ranimèrent pas; je mis ma main sur son cœur, il ne battait plus.
J'approchai ma joue de ses lèvres entr'ouvertes... je ne sentis pas un souffle...
Je crus l'avoir tuée.
Ce fut un moment horrible; je tombai à genoux en m'écriant:
--Pardon! pardon! mon Dieu! rappelez-la à la vie; je fais vœu de me sacrifier pour elle, d'employer tout ce qu'il me restera de force à travailler à son bonheur, comme si elle était ma sœur... ma fille... Seigneur, je vous le jure... je me sacrifierai... dût-il m'en coûter la vie! mais faites que je ne l'aie pas tuée... Mon Dieu! faites que je ne l'aie pas tuée!...
Après quelques minutes d'effrayantes angoisses pendant lesquelles, penchée sur Emma, j'épiais son moindre souffle, son moindre mouvement, Dieu m'exauça...
Elle soupira légèrement... la circulation du sang, un moment suspendue, reprit son cours. De livides, ses joues redevinrent pâles... Elle vivait... Dieu avait entendu mon serment...
Je devais me dévouer... tout était consommé, tout était fini pour moi... tout...
De ce moment il fallait ensevelir mon amour, mon pauvre et triste amour, au plus profond de mon cœur comme dans un sépulcre... Il me fallait éclairer cette malheureuse enfant, tâcher de la rattacher à la vie par l'espérance...
Je n'en pouvais plus douter, l'infortunée se mourait d'amour et de jalousie.
Mais lui... lui, pour qui elle se mourait... comment le détacher de moi?... comment l'intéresser à l'amour d'Emma? comment le lui faire partager?
Alors, je l'avoue... la pensée me manquait... il me restait à peine assez de force pour instruire Emma de ce qui pouvait la sauver... Avant tout il fallait la sauver.
CHAPITRE III.
LE SALUT.
Le médecin m'avait laissé un cordial d'un effet puissant... me recommandant d'en user s'il était nécessaire de soutenir, de remonter le moral d'Emma pendant quelque temps.
Profitant de sa faiblesse, je présentai à ses lèvres une cuillerée de cette potion; elle but machinalement.
Quelques minutes après, une faible rougeur colora ses joues, et elle ouvrit des yeux étonnés, comme si elle sortait d'un songe.
Ne voulant pas laisser revenir sa pensée sur la douloureuse impression qui avait causé son évanouissement, voulant frapper un coup décisif, je m'écriai:
--Réveillez-vous donc, paresseuse! M. de Rochegune vient d'arriver; il est là avec madame de Richeville.
A peine le nom de M. de Rochegune avait-il été prononcé, que le cœur d'Emma recommença de battre avec une force qui m'effraya.
Elle me regarda d'un air surpris, radieux, mais sans la moindre confusion.
--M. de Rochegune est de retour?--murmura-t-elle.
--Oui... oui...--lui dis-je d'une voix entrecoupée, fébrile, sentant que chaque mot tuait une de mes espérances.--Oui... il vient avec de grands projets qui vous concernent... et dont je m'entretenais toujours avec lui... je l'aimais de tout l'amour qu'il vous portait, mais nous ne pouvions encore rien vous dire... il y avait des obstacles... de grands obstacles... à ce qu'alors vous fussiez instruite de ses desseins... Oui, nous ne pensions qu'à vous... et vous croyiez que je ne pensais qu'à lui... qu'il ne pensait qu'à moi... C'est pour cela que vous aviez quelquefois contre moi de ces ressentiments que vous ne compreniez pas... C'était de la jalousie, entendez-vous, pauvre enfant! de la jalousie bien injuste, car M. de Rochegune vous aime autant que vous l'aimez sans vous rendre compte de cet amour... Oui... il vous aime... il vous aime... maintenant vous ne pouvez plus douter ni de vous ni de lui; les obstacles qui existaient n'existent plus... Il vous demande en mariage à votre seconde mère; elle y consent. Ainsi vous passerez désormais votre vie avec lui; mais il faut bien vite ne plus être malade, reprendre vos jolies couleurs roses... Eh bien, parlerez-vous encore de mourir maintenant?...
Il faut renoncer à exprimer les mille gradations par lesquelles cette pauvre figure si souffrante et si décolorée passait à mesure que je parlais; la surprise, la joie, la stupeur, la crainte, le ravissement, l'extase se peignirent sur ses traits avec une vivacité, une énergie qui m'effrayèrent.
Pourtant j'avais prévu que, dans cette circonstance décisive, les ménagements, les préparations, les réticences, n'opéraient pas la révolution profonde, fulgurante, que l'on devait avant tout rechercher dans une révélation d'un effet aussi héroïque.
Emma fut sauvée... Mais je n'eus pas d'abord cette heureuse créance; la secousse fut terrible. Pendant plusieurs heures j'eus des transes mortelles.
A de nouvelles défaillances succéda un accès de délire pendant lequel Emma prononça des phrases sans suite, mais où je distinguais surtout mon nom accompagné de ces mots: «Pardon, ange tutélaire!»
Par un étrange oubli, ou plutôt par un puissant instinct de chaste délicatesse, elle ne prononça pas une fois le nom de M. de Rochegune.
Cette crise fiévreuse se termina heureusement, non par une pénible torpeur, mais par un bienfaisant sommeil.
Le médecin revint au moment où Emma commençait à s'endormir.
A mon tour j'étais accablée, défaillante.
--Hé bien, madame?--me dit-il avec anxiété.
Sans lui répondre, je lui montrai Emma d'un coup d'œil, et je cachai ma figure dans mes mains en pleurant.
Au bout de quelques secondes, passées sans doute à s'assurer de l'état de la jeune fille, M. Gérard s'écria avec une expression de joie indicible:
--Elle est presque sauvée. Vous lui avez parlé... Ah, madame! c'est une résurrection, un miracle! C'est admirable! Peut-être vous devra-t-elle la vie... Cette violente secousse a opéré le résultat le plus salutaire. Voyez... elle dort... elle dort profondément, et depuis cinq jours son repos n'était qu'une lourde somnolence. Mais comment lui avez-vous fait cette révélation, madame?
Je racontai tout au médecin, excepté ce qui me concernait.
Quand je lui eus dit de quelle manière j'avais appris à Emma le prétendu retour de M. de Rochegune, d'abord il frémit; puis il se rassura, en me disant:
--Vous avez eu, madame, plus de courage, plus de raison que je n'en aurais eu. Cette jeune fille était perdue, une crise violente pouvait seule la sauver. Des ménagements n'auraient pas amené ce résultat inespéré... Il y a tout lieu de penser qu'elle entrera rapidement en voie de guérison. Maintenant, madame, pour terminer votre ouvrage, vous comprenez qu'il est de la dernière importance que vous assistiez à son réveil... Elle croira d'abord avoir été le jouet d'un songe; ce sera à vous de la rassurer par de nouveaux détails, de donner de la vraisemblance au récit que vous avez été obligée de lui faire: et surtout, madame, empêchez-la de soupçonner que ceci n'est qu'une feinte; une rechute s'ensuivrait, et une rechute serait mortelle. M. de Rochegune n'est pas ici... il faudrait le prévenir... il est fait pour comprendre toute l'importance de son prompt retour.
Je songeai à la lettre que je lui avais envoyée par un courrier, en lui disant de revenir en hâte... et je dis:
--M. de Rochegune est prévenu, monsieur; il sera ici après-demain sans doute...
--Déjà prévenu, et prévenu par vous!--s'écria M. Gérard.
Étonnée de cette remarque, je lui dis:
--Il ne pouvait l'être que par moi, monsieur.
--Vous avez raison, madame; allons, encore un peu de courage!
--J'ai peur que la force ne me manque, monsieur.
--Vous la trouverez, madame... en songeant que, si vous ne la trouviez pas, tout serait perdu; cette crise si salutaire, si miraculeuse, aurait été inutile. A son réveil, mademoiselle Emma interrogerait peut-être une des femmes de chambre de madame la duchesse; vous ne pouvez les mettre dans ce secret: ainsi tout serait dévoilé.
--Mais madame de Richeville... monsieur?
--Je viens de la voir... J'avais ordonné un calmant, elle dort. Elle a d'ailleurs passé trois nuits de suite auprès de mademoiselle Emma. Elle était brisée de fatigue. Il n'y a donc rien à craindre de ce côté, si vous jugez toujours à propos de ne pas la mettre dans la confidence.
--Moins que jamais, monsieur; je vous en conjure, que ce secret soit entre vous et moi.
--Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu'à sa complète guérison, empêcherez-vous mademoiselle Emma de parler à madame de Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? une fois parfaitement rétablie, on pourra peu à peu éloigner cette promesse; mais jusque-là...
--Tenez, monsieur...--lui dis-je en l'interrompant,--je n'ai qu'une crainte... c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps la raison... Vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai enduré aujourd'hui... Ma tête n'y résistera pas... Quels sont les symptômes de la folie... monsieur?... Est-ce quand on sent les artères des tempes battre à se rompre? Les miennes battent ainsi, monsieur.
--Madame...
--Est-ce quand on sent son intelligence vaciller comme la flamme d'un flambeau qui va s'éteindre? C'est qu'en ce moment j'éprouve cela... monsieur.
M. Gérard m'a dit plus tard qu'il avait été un instant effrayé de l'égarement, de la concentration de mes traits, et que, sachant ce qu'il savait, il avait réellement craint que je n'eusse pas la force morale nécessaire pour accomplir mon œuvre de dévouement.
--Madame, remettez-vous,--me dit-il,--calmez-vous, veuillez vous appuyer sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des fenêtres de cette chambre; la soirée est magnifique, quelques bouffées d'air pur et doux ne peuvent qu'être salutaires à notre pauvre malade...
Le médecin ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Nous étions à la fin du mois de mars, la soirée était tiède, c'était un commencement de printemps, la lune brillait au milieu des étoiles.
J'aspirai avec avidité cet air vivifiant; j'exposai mon front brûlant à cette brise douce et fraîche. Peu à peu je me calmai... Je levai les yeux au ciel avec une résignation pleine de douleur et d'amertume.
En contemplant l'immensité du firmament, il me sembla qu'une mystérieuse communication se rétablissait entre moi et Dieu; il me sembla entendre de nouveau cette voix qui m'avait conseillée, soutenue:
«--Courage,--me disait-elle,--courage, noble femme, tu t'es élevée jusqu'aux plus sublimes régions du sacrifice... de la douleur sainte et grande... Tu ne peux souffrir davantage, ne laisse donc pas ton œuvre incomplète; confie-toi en Dieu... il t'inspirera, il te donnera les moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent insurmontables... Jamais il n'abandonne les cœurs généreux... Entre tous ceux qu'il chérit, les plus souffrants sont ceux qu'il chérit le plus... son esprit les guide... sa lumière les éclaire... sa force les soutient.»
Ces pensées me firent du bien... Elles furent à mon âme accablée ce que la brise était à mon front brûlant.
--Vous êtes mieux, n'est-ce pas, madame?--me dit le médecin après un long silence.
Il me sembla que sa voix était émue; la lune éclairait en plein sa figure grave et sévère. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues.
--Qu'avez-vous, monsieur?--m'écriai-je.
Il me regarda quelque temps sans me répondre, puis il me dit d'une voix attendrie:
--Vous m'avez demandé le silence, madame... vous avez ma parole... mais heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est là-haut,--ajouta-t-il en levant le doigt vers le ciel.
M. Gérard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'ignorais.
C'était, d'ailleurs, un homme très-peu du monde, en ce qui concerne ses bruits ou ses médisances.
Il avait donc pu, jusque-là, parfaitement ignorer ce qui rendait mon sacrifice si pénible.
Après quelques nouvelles recommandations au sujet d'Emma, il me quitta...
Je restai encore seule avec Emma, attendant son réveil... Mais cette fois tout était accompli......
* * * * *
Après trois heures d'un profond sommeil Emma s'éveilla.
Si, pour me consoler, il m'eût suffi de savoir que j'avais arraché cette malheureuse enfant à la mort, j'aurais dû être satisfaite; il s'était opéré pendant le paisible sommeil d'Emma un changement véritablement si extraordinaire, qu'elle n'était plus reconnaissable: l'espérance l'avait sauvée; elle se savait, ou plutôt elle se croyait aimée autant qu'elle aimait...
Hélas! je frémissais en songeant aux funestes conséquences que pouvait avoir le mensonge que j'avais été obligée de faire... Je fermai les yeux devant l'abîme, et j'attendis tout de Dieu.
En s'éveillant, Emma, après avoir cherché à rassembler ses idées, s'écria:
--Est-il bien vrai? Mon Dieu! cela est-il bien vrai? C'est vous...
--Oui, oui... c'est moi, mon enfant; ce que je vous ai dit est la vérité... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous?
--Maintenant je me sens faible... Mais j'éprouve le besoin de vivre... comme tout à l'heure j'éprouvais le besoin de mourir.
--Vous êtes donc bien heureuse?
--Oh! oui... je vois que c'était à M. de Rochegune que je devais ces moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que désormais je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...
Elle resta un moment pensive, son front appuyé dans ses mains; puis elle reprit:
--Cela est étrange comme la révélation que vous m'avez faite me montre le passé sous un autre jour... Pourtant je remarquais bien que lorsqu'il était là mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas à lui attribuer cette émotion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je le retenais; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitôt. Il me semblait que j'avais en moi l'écho de son âme... Quand je l'entendais louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait.. Quand je l'accompagnais au piano, j'étais bien sûre de jouer mieux que d'habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'être intimidée, les pensées, les paroles me venaient plus aisément que jamais.
--Et comment n'avez-vous jamais dit cela à madame de Richeville ou à moi?
--C'est vrai... Pourquoi?--dit-elle en réfléchissant.--Sans doute c'est parce qu'il en avait été ainsi dès le premier jour où j'avais vu M. de Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pût en être autrement. Cela me semblait si naturel, que je n'en parlais pas... Être heureuse auprès de lui... c'était pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir... comme sentir... Enfin j'étais comme quelqu'un qui aurait joui des bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand mon bonheur était troublé par quelque crainte ou par quelque souvenir, je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant je m'explique mes larmes involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune avait manqué de périr sous la neige...
Mais, avant mon arrivée, il parlait quelquefois de moi avec madame de Richeville, n'est-ce pas?
--Oh! toujours, il vous citait sans cesse comme la personne la plus accomplie, celle qu'il aimait le plus: c'est pour cela que je vous aimais déjà tant avant de vous connaître. Et puis j'ai été bien heureuse de vous voir... M. de Rochegune attendait votre retour avec tant d'impatience... Cependant...
--Dites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez...
--Cependant, sans me l'expliquer... dès que je vous vis si souvent près de lui, je me sentis rêveuse, triste... Oh! alors, je voulus mourir...--Mais se reprenant, elle ajouta avec effusion:--A quoi bon me rappeler ces chagrins passés... cet éloignement involontaire dont maintenant surtout je dois rougir... Oh! par pitié, laissez-moi oublier cela... soyez bonne et généreuse comme toujours.
--Oui... oui... oublions le passé, oublions... c'est aussi mon vif désir.
--Mon Dieu, c'est pourtant la vie que je vous dois!--s'écria-t-elle.
--A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chère enfant.
--Comment cela?
--En m'accordant la plus aveugle confiance... en écoutant mes avis, en suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir que votre bonheur.
--Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout.
--A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu bientôt... peut-être même plus tôt que vous n'auriez pu l'espérer. Des obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levés; mais vous avez été si souffrante, vous êtes encore si faible, qu'il ne faut pas songer à le revoir avant quelques jours; sa vue vous causerait une émotion dangereuse.
--Oh! non... non... il me semble qu'elle me guérirait tout à fait.
--Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si changée! car c'est surtout depuis son départ que votre maladie a fait de rapides progrès.
--Oui... quand il est parti, il m'a semblé que je recevais le dernier coup, que tout s'éteignait autour de moi... j'ai fermé les yeux et j'ai demandé à Dieu de me rappeler à lui... mais dans sa miséricorde il m'a envoyé un de ses bons anges pour veiller sur moi.
Et elle me baisa les mains avec tendresse.
--Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas un vif chagrin à M. de Rochegune.
--Moi, mon Dieu...
--Sans doute; en voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il se reprocherait de les avoir causées par son silence. Je ne veux donc pas que vous le receviez avant d'être redevenue fraîche et jolie comme par le passé... Il est encore une chose très-importante, ma chère Emma, dont il faut que je vous entretienne... Madame de Richeville est votre seconde mère, elle désire vous unir à M. de Rochegune; mais ignorant ce que vous éprouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune... elle n'a pas jugé à propos de vous instruire encore de ses projets... Elle me les avait confiés, à moi... en me priant surtout très-instamment de vous les cacher... Le désir de vous apprendre une bonne nouvelle qui pouvait avoir une heureuse influence sur votre santé, m'a fait connaître une grave, une très-grave indiscrétion. Il ne faut pas, chère enfant, que vous m'en fassiez repentir; ainsi, vous me promettez de ne pas parler à votre bonne amie de ce que je vous ai confié... Elle ne tardera pas d'ailleurs à vous en instruire; mais il ne faudra pas même alors paraître savoir ses projets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richeville n'aura pas à me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout privée du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos vœux et les siens...
--Je ferai ce que vous désirez... ce sera la première fois que j'aurai dissimulé quelque chose. Mais mon désir de vous obéir m'empêchera d'être indiscrète.
--Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma,--dis-je en tachant de sourire,--je vais vous condamner à bien d'autres dissimulations.
--Comment cela?
--M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richeville... si elle ou vous n'aviez aucune objection à faire contre ce mariage, qu'il désire ardemment; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air d'ignorer complétement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre époux, vous me garderez le même secret sur ce que je vous confie aujourd'hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il sût que je vous ai fait son aveu... avant lui...
--Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce sera notre secret à nous deux...--ajouta-t-elle avec une joie naïve.
--Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manière d'être avec M. de Rochegune.
--Mais maintenant que je sais que je l'aime... qu'il m'aime... comment le lui cacher?
--Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chère enfant; soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui plaire. Si quelque événement que je ne puis prévoir... me forçait de m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques conseils à me demander... en attendant que madame de Richeville vous parle de ses projets, vous pourrez m'écrire par ma bonne Blondeau, que je vous enverrai de temps à autre... je vous répondrai par le même moyen.
--Sans en prévenir madame de Richeville?--me dit-elle d'un air étonné, comme si ce mystère eût répugné à son âme droite et sincère.
--Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richeville ne sait rien, ne doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour être bien sûre que je ne vous engage pas à une action mauvaise...
--Oh! mon Dieu, pouvez-vous le penser?... Je serai au contraire si heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maintenant ma vie! Mais vous partirez donc bientôt, et pour longtemps?
--Non... je ne le crois pas.
--Oh! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous doit tout... Oh! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainsi l'aspect du passé, changent-elles le passé lui-même?
--Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu qui vous l'envoie...
Le jour allait paraître, bientôt Emma s'endormit de nouveau.
Vaincue moi-même par la fatigue, par tant d'émotions diverses, je cédai au sommeil.
Le lendemain je fus réveillée par Blondeau, il était environ midi; elle me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant:
--M. le marquis n'était pas à Rochegune, madame, il était à sa propriété près Fontainebleau. C'est là qu'on lui a porté votre lettre, il vient d'arriver chez lui.
J'ouvris la lettre en tremblant et je lus ces mots:
«Notre destinée s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles, comme la prière... Quand j'ai reçu votre lettre, je suis tombé à genoux et j'ai pleuré... A quelle heure vous verrai-je?»
Je répondis à la hâte:
«A une heure je vous attends.»
A une heure M. de Rochegune entra chez moi.
CHAPITRE IV.
LE RETOUR.
En entrant chez moi, le premier mouvement de M. de Rochegune fut de se jeter à mes pieds, de prendre mes mains, de les couvrir de larmes de bonheur... lui, toujours si maître de lui, semblait en proie à une joie folle. Jamais je n'avais vu ses traits pour ainsi dire éclairés par ce rayonnement intérieur que donnent les joies immenses et inespérées.
Mes yeux étaient secs, brûlants; j'avais usé mes pleurs, je me sentais stupide: je ne prévoyais pas ce que j'allais répondre à M. de Rochegune, lorsqu'il me demanderait compte du renversement subit de ses espérances.
Sa première émotion passée, il me regarda fixement; alors il s'aperçut seulement des ravages que la douleur avait laissés sur mes traits.
Après m'avoir un instant contemplée avec l'expression de l'intérêt le plus touchant, il me dit tristement:
--Je le vois... cette résolution vous a coûté beaucoup... je le conçois... je suis fier d'avoir triomphé dans cette lutte... Oh! par combien de tendresses je vous ferai oublier ces larmes... les dernières que vous verserez jamais, Mathilde.
--Je voulais...
--Oh! non,--dit-il en m'interrompant avec la volubilité du bonheur,--ne me dites rien, ne me parlez pas... laissez-moi vous contempler, vous admirer avec la jalouse, avec la sauvage convoitise de l'avare pour le trésor qu'il possède enfin... laissez-moi savourer à longs traits cette idée... que cette femme qui est là... que cette femme est à moi... que c'est l'épouse idéale de mes rêves d'enfance et de jeunesse... Laissez-moi me dire... celle que les hommes, que les événements, que sa volonté, semblaient à jamais séparer de moi... elle est là... elle m'appartient... Oh! je ne l'ai pas cru... là-bas... Non, je ne veux le croire que maintenant, pour que vous ne perdiez rien de l'ivresse que vous avez causée; et pourtant quelquefois je sentais que la force irrésistible de notre amour nous vouait au bonheur, que ce n'était plus qu'une question de temps. Tantôt je craignais vos scrupules; tantôt, au contraire, je me désespérais. Oh! tenez, ces jours passés loin de vous... dans cette attente, dans ce doute mortel... ont été affreux... Vous ne pouvez pas savoir les idées horribles, insensées, qui ont traversé mon esprit lorsque je pensais que dans quelques jours je pouvais être réduit à vous dire, Mathilde... adieu... et pour toujours adieu... Oh! je veux que vous ignoriez ce que j'ai souffert... vous vous reprocheriez trop de m'avoir rendu malheureux.
--Croyez que j'aurai toujours des remords en pensant aux chagrins que je vous ai causés,--dis-je machinalement.
--Mais aussi je ne suis pas généreux, Mathilde; je ne vous dis pas que si dans ma solitude j'ai eu d'affreux jours de doute, j'ai eu aussi de bien ravissantes espérances... c'est pendant un de ces moments que je me suis plu, avec un plaisir d'enfant, à faire l'esquisse d'une retraite délicieuse, que j'ai rêvée pour nous à Castellamare... Puisque vous aimez tant l'Italie... autour de nous des fleurs, sur notre tête des arbres séculaires, à nos pieds la mer, à l'horizon le Vésuve... que dites-vous de ce cadre pour notre amour?
--Mon ami, je...
--Pardon, pardon, Mathilde, je déraisonne, c'est vrai; n'avons-nous pas mille intérêts plus graves que ceux-ci... mille résolutions à prendre? que dirons-nous à nos amis? Partirai-je avant ou après vous?... Qui prendrez-vous pour chaperon dans ce voyage?... Mon Dieu! ma pauvre tête, si ferme ordinairement, tourne au vent de toutes les félicités humaines... ce n'est pas ma faute si je suis si étourdi; c'est un ouragan de bonheur qui me jette ici à vos pieds... Mais, mon Dieu!... quel air triste, accablé... Mathilde... ne soyez pas aussi folle que moi, je le veux bien... mais, au moins, que je voie un sourire sur vos lèvres, un tendre regard dans vos yeux... En vérité, Mathilde... plus je vous regarde... Mais je ne vous ai jamais vu cet air sombre... presque sinistre... Qu'avez-vous à m'apprendre?
--Oh! de bien sombres, de bien sinistres choses...
--Je ne vous comprends pas... que peut-il s'être passé?... Votre lettre ne me disait-elle pas: Venez... venez!...
--Assez, de grâce... Oh! par pitié... ne me rappelez pas cette lettre.
--Que je ne vous rappelle pas cette lettre?... Et pourquoi?...
--Depuis que je vous ai écrit... cette lettre,--répondis-je les yeux baissés et fuyant son regard,--j'ai vu M. de Lancry.
--Votre mari!... et où cela?
--Chez moi. Ici!
--Ici?... il a osé venir chez vous... Et pourquoi?... Pour quelque méchanceté nouvelle, sans doute... Mais qu'importe votre mari?... Vous êtes à tout jamais séparée de lui... Que peut-il être dans notre vie maintenant?... Vous avez pour lui... la haine et le mépris qu'il mérite... Que signifie sa venue?... c'est une nouvelle preuve de son cynisme, voilà tout.
Je me sentais mourir... le moment était venu de frapper un coup terrible, d'ôter à M. de Rochegune non-seulement tout espoir pour le présent, mais aussi pour l'avenir; de tuer d'un mot l'amour qu'il avait pour moi.... sans cela mon sacrifice était inutile.
Pour épouser Emma, il fallait qu'il ne m'aimât plus, qu'il ne conservât aucun espoir d'être aimé par moi...
O mon Dieu!... je vous implorai; grâce à vous, j'eus du courage...
--Mais, encore une fois, Mathilde,--reprit M. de Rochegune,--qu'importe la visite de votre mari?... Peut-être vous serez-vous laissé intimider par ses menaces?...
--Des menaces?... Non... j'aurais mieux aimé qu'il m'eût fait des menaces.
--Comment?... que voulez-vous dire?
--Il est au contraire venu à moi... tremblant... malheureux... avec des paroles remplies de repentir, de tendresse...
--Et vous avez pu croire à ce retour hypocrite!... vous avez peut-être senti s'éveiller en vous quelques scrupules? Vous avez été dupe de cette comédie?
--Je vous assure que M. de Lancry parlait sincèrement... avec tous les ménagements, avec tout le respect possible. Il a avoué ses torts passés, il a mis dans cet aveu tant de généreuse franchise, que, sans l'excuser, on pourrait peut-être les lui pardonner.
M. de Rochegune me regardait avec surprise.
La mesure bienveillante avec laquelle je parlais de mon mari le confondait. Puis il secoua la tête, et me dit d'un ton touchant et pénétré:
--Allons, allons, je devine; votre âme généreuse croit à ce repentir, si impossible qu'il soit, pour n'avoir plus l'occasion de haïr... Eh bien! comme vous, je trouve que maintenant nous ne devons plus haïr ni mépriser... Oublions: l'oubli est le dédain, la vengeance des cœurs heureux.
--Ce n'est pas seulement pour m'exprimer son profond chagrin de m'avoir méconnue que mon mari est venu... il m'a dit... il a prétendu... que comme nous n'étions séparés par aucun acte légal... je devais...
M. de Rochegune m'interrompit vivement. Hélas! pour comble de regret, il eut la même pensée que j'avais eue, et s'écria:
--Eh bien! tant mieux, après tout... il a raison; votre position, la mienne, seront ainsi plus nettes; la séparation de corps et de bien équivaut presque à un divorce... vous serez ainsi à jamais débarrassée de votre mari.--Puis il s'arrêta et me dit:--Oh! maintenant je conçois votre tristesse; vous craignez avec raison le scandale d'un procès... non pour vous... mon Dieu, vous ne pouvez que gagner à voir votre conduite exposée au grand jour; mais vous songez que la mauvaise conduite de l'homme dont vous portez le nom sera honteusement dévoilée dans ces tristes débats... cela est vrai, mais il faut bien à la fin que justice se fasse... vous vous êtes assez longtemps sacrifiée. Songez qu'une fois cette formalité remplie, la liberté de votre avenir est légalement assurée. Les derniers doutes que vous pouviez conserver sur votre droit moral seront ainsi levés...
Ma torture devenait intolérable. Je rassemblai toutes mes forces, et je dis à M. de Rochegune d'une voix brève, saccadée:
--Il m'est impossible de vous laisser plus longtemps dans l'erreur où vous êtes... je vous ai écrit une lettre; dans cette lettre je vous disais de revenir... que j'acceptais l'avenir que vous m'offriez... à peine cette lettre partie, M. de Lancry se présenta chez moi.
--Eh bien!...
--Alors... je vous l'avoue... touchée de ses remords... de sa tendresse... de ses malheurs... de ses protestations... émue par tant d'anciens souvenirs... malgré... moi... je... je... lui ai promis de ne plus le quitter.
J'avais jeté ces paroles comme si elles m'eussent brûlé les lèvres, sans oser regarder M. de Rochegune, et avec des palpitations inouïes.
Au bout de quelques secondes, alarmée de ne pas l'entendre, je relevai la tête. Il semblait prêter l'oreille à mes paroles, non pas avec stupeur ni désespoir, mais avec une inquiète curiosité...
Lorsque j'eus parlé, il me dit très-froidement:
--J'ai parfaitement entendu... ce que vous venez de me dire; je vous sais incapable de faire une si funeste plaisanterie dans un moment aussi grave; votre voix est tremblante, votre figure bouleversée, votre émotion effrayante; et pourtant, ma chère Mathilde, vous devez voir, à l'expression de mes traits, que je ne crois pas un mot de ce que vous venez de dire.
--Vous ne croyez pas?
--Cela est impossible à croire, parce que cela ne peut pas être, parce que cela n'est pas.
--Je le sens, une âme comme la vôtre doit regarder une telle faiblesse comme impossible; mais...
--Je n'analyse pas, je ne compare pas. Je vous dis simplement que cela ne peut pas être, que cela n'est pas. Ce qui m'inquiète, c'est votre agitation... votre pâleur. Quant à la cause qui vous fait tenir ce langage, je ne la devine pas maintenant... mais je la devinerai.
--Ne dois-je pas être émue, tremblante, désespérée, lorsque, victime d'un sentiment que je ne puis maîtriser, je réponds ainsi à votre amour?
M. de Rochegune haussa les épaules, et me dit avec un sang-froid qui me bouleversa:
--Nécessairement, Mathilde, il faut que vous ayez de bien puissants motifs pour m'accueillir par une telle révélation... Heureusement ma foi en vous est à l'épreuve... j'ai assez étudié mon propre cœur pour connaître celui des autres, le vôtre surtout. Il ne s'agit que de me souvenir de ce que vous m'avez dit mille fois avant mon départ. Ce n'étaient pas là de vains mots; cela était vrai... senti...
--Mais...
--Mais... ma chère Mathilde, en vingt-quatre heures une femme comme vous ne se dégrade pas. La preuve que je ne vous en crois pas capable, c'est que je suis en cet instant ce que j'étais en entrant chez vous; je ne crois pas un mot de la fable de la visite de votre mari. Vous le méprisez, vous le haïssez au moins autant et plus que vous ne l'avez jamais haï; voilà la vérité.
--Vous me croyez capable de mentir...
--Oui, certes, pour quelque but grand et glorieux... et je suis sûr maintenant qu'il y a là-dessous quelque dévouement mystérieux, oui, bien noble, bien beau, sans doute; car, pour exposer ce que vous risquez, il faut de hautes compensations. Mais, heureusement, vous n'êtes plus seule dans la vie, Mathilde; le soin de votre bonheur m'appartient, c'est à moi de veiller sur mon bien, sur ma femme, et je vous défendrai contre vous-même. On m'accorde assez de perspicacité... avant vingt-quatre heures, ma pauvre Mathilde, votre secret sera découvert.
J'étais à la fois ravie jusqu'aux larmes et épouvantée de me voir ainsi devinée. A tout prix cependant il fallait absolument détacher M. de Rochegune de moi, lui ôter tout espoir, surtout l'empêcher de croire que je me dévouais pour quelqu'un.
Si j'avais seulement attribué aux convenances, à la pitié, mon rapprochement de M. de Lancry, M. de Rochegune se serait toujours cru aimé de moi, et aurait rendu plus impossible encore mon dessein de le marier à Emma.
Il fallait donc que j'eusse le courage de feindre un amour passionné pour M. de Lancry, afin d'ôter à M. de Rochegune toute illusion sur moi.
Ma position était à la fois si cruelle et si difficile, parce qu'il s'agissait aussi d'Emma, de cette malheureuse enfant, à qui je devais alors compte des promesses que j'avais été obligée de lui faire.
Ma conduite était donc d'une simplicité, d'une logique effrayante: tuer absolument l'amour que M. de Rochegune avait pour moi, et, une fois son cœur libre, l'amener à soupçonner, à reconnaître l'amour d'Emma.
Ainsi seulement je rendais mon sacrifice grand et profitable: Emma était heureuse; M. de Rochegune était heureux aussi; car il ne pouvait manquer d'apprécier cette angélique nature, et moi, je jouissais au moins d'une sorte d'amère consolation.
Sinon, si je ne réussissais pas, mon stérile sacrifice faisait le malheur des deux personnes que j'aimais le plus au monde... Hélas! ces réflexions prouvent assez que j'étais obligée de feindre pour M. de Lancry un amour aussi odieux qu'inexplicable.
Je dis donc à M. de Rochegune:
--Votre incrédulité ne m'étonne pas; ma conduite est tellement coupable à vos yeux, que vous ne pouvez pas même l'accepter comme possible... Pardonnez-moi de parler encore du passé: lorsque dernièrement vous êtes parti si chagrin, si inquiet; lorsque, dans votre solitude, vous passiez alternativement de l'espoir au désespoir, vous admettiez pourtant la possibilité... d'une séparation... que vous m'aviez vous-même proposée.
--Sans doute... et malgré votre lettre si pressante... Mathilde, à mon retour, je vous aurais trouvée irrésolue, changée même au sujet de cette détermination... que je l'aurais compris... j'aurais compté sur le temps, sur mon influence, pour vous ramener à vos promesses... Mais que je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous êtes de nouveau et subitement éprise de M. de Lancry pendant mon absence, je vous croirais plutôt capable d'avoir vingt amants que de commettre une pareille lâcheté.
--Et pourquoi donc serait-ce une lâcheté? n'est-il pas mon mari? S'il se repent des chagrins qu'il m'a causés, n'est-il pas généreux à moi de lui faire grâce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgré mon penchant... malgré mon affection pour vous... je restais obstinément attachée à mes devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frère; vous ne m'inspiriez qu'une vive amitié... mon premier amour mal éteint faisait toute ma vertu.
M. de Rochegune était bien au-dessus des autres hommes et par son caractère et par ses rares qualités; et pourtant, ainsi que le vulgaire des hommes, il ajouta plus de créance à cette dernière raison, ou plutôt il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait profondément son amour-propre.
--Ah! ce serait à douter de son père!--s'écria-t-il avec un mouvement d'horreur qu'il ne put vaincre.--Vous, vous... parler ainsi... Et cela s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrésistibles... de ces passions fatales, qui ont à tout jamais enchaîné des anges de noblesse et de pureté aux côtés d'hommes débauchés et perdus... Mais non, non,--reprit-il par un mouvement d'indignation,--non, il n'y a pas de fascination, il n'y pas de fatalité, ce sont là des mots inventés par la faiblesse, par la lâcheté ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme, à moins d'être aussi perverse, aussi perdue que lui.
Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour la vraisemblance de mon triste rôle, je devais à mon tour défendre et mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-même.
Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donné la force de cacher jusque-là à M. de Rochegune l'amour ardent, passionné... que depuis longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait deviné, si je le lui avais avoué, comment aurais-je pu, sans mourir de confusion, lui dire que la présence de M. de Lancry avait fait naître en moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'eût pas cru cette indignité, et je n'eusse jamais tenté de la lui persuader...
Il marchait à grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hâte d'abréger cette scène si pénible.
--Vous êtes injuste,--lui dis-je,--de m'accuser de perversité parce qu'un amour fatalement placé, je le veux, mais, après tout, légitime, se réveille en moi: ne suis-je pas restée des années entières sous le charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifié à cet homme, dont la présence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la présence a sur moi une puissance irrésistible... Jusqu'au moment où je l'ai revu, j'ai été digne, courageuse... Mais dès que je l'ai su malheureux, dès que je l'ai vu repentant à mes pieds, dès que j'ai entendu sa voix, dès que j'ai rencontré ses regards... oh! alors, dignité, courage, chagrins, j'ai tout oublié, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chaînes.
--Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme à avouer une si honteuse influence. Vous êtes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire.
--Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle avec une entière franchise: je ne cherche pas à colorer ce rapprochement par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai à nos amis... que la pitié pour les malheurs, pour les remords de mon mari, que l'exagération de mes devoirs, me font agir ainsi; mais à vous je dis ce qui est, à vous je dis la vérité, si brutale qu'elle soit... Eh bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit... mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.
--Mais cela est infime, madame... Mais je vous aime, moi... mais vous m'avez dit que vous m'aimiez...
--Et qui vous dit que je ne vous aime pas? qui de vous ou de moi a voulu porter atteinte à la pureté des relations qui nous unissaient? N'est-ce pas vous? Et parce que, dans un moment de faiblesse, de compassion, je vous ai écrit imprudemment: Venez... était-ce une promesse irrévocable? Ne m'avez-vous pas dit que si, au retour de vos voyages, vous ne m'aviez pas trouvée séparée de mon mari, vous m'eussiez proposé loyalement l'attachement que vous aviez pour moi... Rien n'a donc changé, mon affection pour vous est toujours aussi dévouée, aussi pure, aussi fraternelle. Après tout, qui aurait le droit de me blâmer? Nos amis eux-mêmes, dans leur austérité, ne pourront que m'applaudir d'avoir oublié les torts de mon mari, et d'être revenue à lui lorsque je l'ai vu malheureux et abandonné.
--Eh bien! au moins dites cela... Il est temps encore... de ne pas m'éloigner de vous à jamais. L'humanité, dites cela, et je comprendrai que l'humanité est ainsi faite qu'elle trouve le moyen d'abuser même du dévouement le plus admirable par une ambition insensée... je croirai que les âmes les plus nobles peuvent, dans une fatale erreur, tout sacrifier au besoin d'être admirées... à la rage de l'héroïsme... Dites que c'est par un sentiment d'austère pitié que vous retournez à votre mari... je vous croirai... vous serez toujours pour moi la femme entre toutes les femmes, celle à qui j'ai voué ma vie. Que voulez-vous? vous avez l'exagération de vos vertus... comme tant d'autres ont l'exagération de leurs vices... Mais, par pitié pour vous et pour moi, ne me dites pas qu'un amour irrésistible vous jette dans les bras de cet homme; ne venez pas me dire qu'il est votre mari! il ne l'est plus: son ignoble conduite a mis entre vous et lui une barrière insurmontable... Vous pouvez avoir pour lui de la pitié, de la clémence, de la bonté, tous les sentiments enfin, excepté de l'amour.
--Et c'est pourtant le seul ou plutôt le plus vif de ceux qui me ramènent à lui,--m'écriai-je pour mettre un terme à cette scène cruelle.--Oui, dussiez-vous me mépriser... en lui j'aime le premier homme qui ait fait battre mon cœur; en lui j'aime... mon mari... en lui j'aime mon amant... oui, mon amant, et c'est pour cela que je veux retourner auprès de lui.
M. de Rochegune cacha son front dans ses main et resta longtemps silencieux.
Puis il dit à demi-voix et comme s'il s'était écouté penser:
--Cela est étrange! je me l'étais toujours dit... mais je ne l'aurais jamais cru... Il fallait voir ce que je vois.
--Qu'avez-vous?--m'écriai-je, effrayée de son air presque égaré,--qu'avez-vous?
--Un phénomène bizarre se passe en moi, Mathilde,--continua-t-il en se parlant à lui-même.--Oui... oui.. mes espérances, mes convictions tombent lentement... une à une... Elles tombent comme les feuilles mortes d'un arbre... et cela sans déchirement, à chaque blessure... Au lieu d'une douleur vive... c'est un froid engourdissement... Ce ne sont pas les violences de la colère, du désespoir... non, c'est un dédain amer, mêlé de compassion douloureuse... Tout le passé de ma vie... que je croyais inaltérable, s'écroule, s'amoindrit et s'efface. Allons... j'ai pris pour le marbre impérissable la neige qui fond aux premières ardeurs du soleil... Encore une fois, cela est étrange... Tout à l'heure... en pensant que je pouvais être forcé de renoncer à cette femme si adorée, cette seule supposition me semblait un abîme que je ne pouvais contempler sans vertige... Voilà que maintenant... au lieu de ce grandiose, de cet effrayant abîme... je ne vois plus qu'une espèce de bourbier dont j'ai hâte de détourner les regards... Et pourtant c'est moi... c'est bien moi... moi dont cet amour avait été le pôle, l'idée fixe, unique... moi qui depuis dix ans n'avais pas été un jour, une heure, sans donner une pensée à cet amour; moi qui, soutenu, porté par cet amour, ai tenté, accompli de grandes choses... moi qui courais hier comme un enfant... moi qui tout à l'heure ressentais une de ces joies insensées, divines, parce que je touchais au terme inespéré de mes rêves... Eh bien! maintenant, subitement... rien... rien... plus rien... à ce point, que je cherche la place de ce gigantesque et sublime édifice jusqu'alors élevé dans mon âme avec une si sainte ardeur, pensée à pensée, souvenir à souvenir... Rien... rien... plus rien... un souffle a tout fait disparaître, mais disparaître sans laisser même une ruine, un débris, une trace... Dites, dites... cela n'est-il pas étrange, Mathilde?...
Oh! rien ne m'était plus affreux que de l'entendre analyser ainsi le renversement de son espoir et de sa croyance en moi...
Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais, combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lâcheté? ce fut l'espèce de résignation méprisante de M. de Rochegune qui causa mon découragement passager...
Et pourtant ce mépris de sa part devait servir mes projets.
Son désespoir m'eût donné une nouvelle force, en me prouvant que j'étais toujours aimée... et il fallait que je ne fusse plus aimée.
Il continua en s'adressant à moi:
--Cela serait incompréhensible de la part de tout autre que moi... Mais mon caractère est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide, n'est pas plus mortel que ne l'est mon mépris lorsqu'il atteint mes affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.
Puis il se leva brusquement:
--Après tout,--dit-il,--l'humanité est l'humanité... pétrie d'or et de boue. Je devrais avoir pitié de votre égarement en pensant aux qualités qui le rachètent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du néant dix années d'affection sainte et grande... dix années d'idolâtrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinité ou une femme vulgaire... Tant que vous avez été élevée sur votre piédestal, je vous ai adorée... Maintenant vous en descendez honteusement... maintenant vous êtes comme les autres femmes... Je renie mes adorations passées.
--Ainsi,--lui dis-je avec amertume,--si je vous avais écouté lorsque vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mépris sans doute eût payé ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez renié vos adorations passées... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon piédestal... Je cède à un penchant légitime... et vous me méprisez... mais si j'avais cédé à un penchant coupable!...
Cette réflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'écria avec une violence à peine contenue:
--Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous... je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et de tous... Oui... malheur à vous qui avez bouleversé toutes mes notions du bien et du mal... malheur à vous qui pouvez inspirer l'aversion en accomplissant un devoir sacré... malheur à vous qui pouvez être pervertie en obéissant à un amour légitime... oui, je méprise moins encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.
Et il sortit violemment.
C'en était fait... il me méprisait... il me haïssait...
De ce moment mon sacrifice fut entièrement accompli...
Je sentis que son cœur m'échappait... il m'avait fait cruellement assister à l'agonie, à la mort de son amour et de son estime pour moi; je n'avais plus aucun doute, son cœur était vide... Qui l'occuperait?
A ce moment une pensée infernale me traversa l'esprit...
--Et Ursule!--m'écriai-je,--si elle allait essayer ses séductions sur lui? Maintenant qu'il est libre, aigri, maintenant qu'il croit au mal, puisqu'il doute de moi... ne se trouve-t-il pas dans la seule disposition d'esprit peut-être où il puisse ressentir la fatale influence de cette femme?
Et Emma... cette enfant à qui j'ai promis cet amour, et Emma qui meurt sans cet amour, pourra-t-elle jamais lutter contre Ursule... surtout si Ursule aime passionnément?
Et moi je renoncerais volontairement à mon amour pour voir cette odieuse femme... occuper le cœur de M. de Rochegune?
Je l'avoue, les événements s'étaient tellement pressés, que je n'avais pas songé un instant à l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune au bal de l'Opéra.
Si cette idée me fût venue... j'aurais peut-être eu la cruauté de sacrifier Emma plutôt que de risquer de voir Ursule aimée de M. de Rochegune.
CHAPITRE V.
LES ADIEUX.
Ma résolution une fois arrêtée, j'avais écrit à M. de Lancry qu'après avoir réfléchi au désir qu'il m'avait témoigné, je consentais volontiers à retourner auprès de lui. Je craignais qu'il ne voulût oser d'une violence légale, et qu'il ne compromît ainsi tous mes projets en faisant douter de mon empressement à le rejoindre.
Après le départ de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Richeville et Emma.
Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait son rétablissement comme certain. La duchesse, tout à fait remise, me remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donnés à sa fille.
Lorsque j'annonçai brusquement à madame de Richeville mon désir de retourner auprès de M. de Lancry, désir que j'attribuais à la pitié que m'inspiraient ses malheurs et son repentir, la duchesse me crut folle et me fit toutes les observations, toutes les instances, tous les reproches possibles; rien ne m'ébranla. Le prince d'Héricourt et sa femme se joignirent à mon amie pour me faire envisager l'absurdité de ma conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Ils me répondirent que non, que c'était une louable exagération sans doute, mais qu'elle serait d'un funeste exemple, et qu'il était déplorable de voir prodiguer au vice et à la corruption de pareilles marques de dévouement.
En vain je prétextai du malheur et du repentir de mon mari; ils me répondirent que son malheur était mérité, que son repentir n'était nullement prouvé. Plusieurs années d'une conduite irréprochable auraient à peine mérité la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.
Mieux que personne je sentais la vérité de ces remontrances, mais trop d'intérêts étaient maintenant en jeu pour que je pusse hésiter un instant dans la marche que je m'étais tracée.
Néanmoins, je le reconnus avec tristesse, le prince et sa femme éprouvèrent pour moi du refroidissement; je perdis beaucoup dans leur esprit; ils me trouvèrent faible, sans dignité. Ils souffraient véritablement et avec raison de me voir renoncer à leur intimité protectrice, qui m'avait été d'une si grande consolation, pour aller retrouver un homme qu'ils méprisaient, qu'ils haïssaient de tout le mal qu'il m'avait fait, et dont ils m'avaient pour ainsi dire moralement séparée. Enfin ils regrettaient de s'être intéressés à des chagrins que j'oubliais moi-même si promptement.
Ainsi qu'à ces amis à la fois justes et sévères, je dis à madame de Richeville que la pitié seule me rapprochait de M. de Lancry...--Hélas! c'était seulement aux yeux de l'homme que j'aimais et que je respectais le plus au monde que j'avais dû feindre un honteux amour pour mon mari.
En vain la duchesse me supplia de rester chez elle et de continuer d'habiter mon pavillon, dût-elle surmonter l'aversion que lui inspirait le voisinage de M. de Lancry; je refusai; mes relations avec mon mari eussent été surveillées de trop près, et l'on eût bien vite reconnu mon mensonge.
Je ne saurais dire les larmes, la désolation de madame de Richeville; dans la franchise de son amitié, dans l'emportement de son chagrin, elle me fit de cruels reproches... Je les dévorai en silence; ils me prouvaient la force de son affection pour moi, et à ses yeux je les méritais.
Pour la première fois de ma vie, je sentis l'espèce de jouissance amère que l'on éprouve en se voyant méconnue, blâmée, et en se disant, d'un mot je pourrais changer ces blâmes en adorations...
Il me sembla beau d'accomplir ainsi seule, accusée par tous, une œuvre que tous auraient admirée.
Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes, acharnées, que certaines personnes engagent contre la société sans autres ressources que leur intelligence, autre force que leur volonté.
Seule dans la position difficile où je me trouvais, il me fallait amener M. de Rochegune à épouser Emma, malgré les intrigues et les séductions qu'Ursule mettrait nécessairement en jeu, si elle aimait M. de Rochegune.
Je ne veux pas le cacher, mon désir ardent d'arriver aux fins de cette entreprise, l'exaltation que donne une conviction généreuse, remontèrent mon moral, surexcitèrent mon énergie, et m'empêchèrent de rester écrasée sous le poids de mon sacrifice.
Oh! ce fut encore à ce moment que je reconnus la différence énorme qui existait entre mon amour pour M. de Rochegune et celui que j'avais autrefois ressenti pour M. de Lancry.
Autrefois j'avais été abattue, accablée; je n'avais su que souffrir... sans agir... A cette heure au contraire, je souffrais autant, mais je ne voulais pas que ma souffrance fût stérile; cette fois mes larmes devaient être fécondes; jusque dans mes chagrins je voulais être digne de l'homme que j'adorais.
Oh! comme j'étais fière de cet amour, de cette perle de mon cœur, conservée sans souillure... Si quelquefois je me sentais faiblir dans ma résolution, je me souvenais de ces paroles que Dieu m'avait inspirées au chevet d'Emma mourante: S'IL SAVAIT!
Oui, je me disais: Que demain je révèle tout à M. de Rochegune, ne sera-t-il pas à mes pieds? son amour ne reviendra-t-il pas plus passionné que jamais?
Pourtant, comme je le chérissais toujours et plus que jamais, j'avais des moments d'abattement cruel, d'affreux désespoir...
Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine pendant cette nuit fatale... Courage... pauvre femme... tu ne sais pas ce que c'est d'avoir acquis, à force de sacrifices, le DROIT DE PLEURER SUR SOI... Et en effet, je trouvais dans ces larmes une triste volupté!
Et puis enfin,--me disais-je,--si je réussis dans mes projets, une fois le bonheur d'Emma bien assuré, car M. de Rochegune ne restera pas insensible à cet amour si vif et si ingénu, et l'appréciera en le partageant, qui m'empêchera de me séparer légalement de mon mari, de retourner vivre auprès de madame de Richeville, et peut-être de tout dire à M. de Rochegune, alors l'époux d'Emma? Sûre de lui et de moi, je pourrai sans crainte lui dévoiler ce mystère et lui prouver que je n'ai jamais cessé d'être digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il jouit auprès d'Emma. Pour moi quelle douce récompense de tant de chagrins soufferts en silence!... Combien alors ma vie serait paisible et heureuse, ainsi passée près de ceux que j'aime tant......
* * * * *
J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon départ, j'allai voir Emma une dernière fois; elle était seule. Pendant notre court entretien, je lui renouvelai toutes mes recommandations au sujet du secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Rochegune et madame de Richeville. Je lui promis de lui écrire par Blondeau, l'engageant à me répondre par le même moyen.
En apprenant mon retour auprès de mon mari, la pauvre enfant ne put cacher un mouvement de joie involontaire, malgré son attachement bien réel pour moi. Je n'en accusai pas son cœur, mais l'instinct de son amour.
Je lui promis de venir souvent la voir, bien décidée de tenir cette promesse si nécessaire à mes desseins.
Le dimanche matin, M. de Lancry se présenta chez moi, ainsi qu'il me l'avait annoncé.
J'ai oublié de dire que, depuis l'abandon d'Ursule, sans doute, mon mari, absorbé par ses poignantes préoccupations, avait poussé l'incurie de ses vêtements et de sa personne jusqu'à une négligence presque sordide: ses traits étaient dévastés par le chagrin, par les veilles, et depuis peu par les excès de toutes sortes dans lesquels il avait cherché à étourdir sa folle et implacable passion; ses yeux rougis, sa figure couperosée, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauque et dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la misère (j'appris bientôt que cette misère était réelle).
Et c'était là l'homme que quelques années auparavant j'avais vu dans tout l'éclat de son élégance et de ses succès...
Il me dit en entrant:
--Je vous fais compliment, madame, sur votre bonne volonté, quoiqu'il me semble que cette soumission subite cache quelque arrière-pensée; mais il n'importe... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce que je veux... je le veux.
--Quand partons-nous, monsieur?
--A l'instant, madame, à l'instant... Mais n'avez-vous pas de tendres adieux à adresser à votre ami intime? me dit-il avec ironie;--n'avez-vous pas à échanger quelques larmes? Que je ne vous gêne pas... j'ai cinq minutes à votre service pour ces touchantes embrassades.
--J'ai fait mes adieux ce matin à madame de Richeville, monsieur. D'ailleurs, j'espère la revoir bientôt.
--Oh! quant à cela... vous verrez qui vous voudrez, la liberté ne vous manquera pas... à moins que... à moins que plus tard... je ne pense autrement...
--Monsieur, quand vous voudrez, je vous suivrai.
--Un instant; je dois vous avertir, ma chère amie, que l'appartement que j'habite n'est pas brillant; c'est un simple pied-à-terre... que j'ai pris depuis que j'ai licencié ma maison... pour des raisons que vous devinez sans peine... Je n'ai donc pas eu le temps de m'occuper des détails d'intérieur; je vous préviens que vous serez beaucoup moins bien établie là qu'ici.
--Je me contenterai, monsieur, de ce dont vous vous contenterez... pourvu que j'aie seulement une chambre pour moi et une tout auprès pour Blondeau... Je ferai prendre ici les meubles qui me seront nécessaires.
--Et je ferai vendre le reste, car je dois vous avouer, madame, que je suis singulièrement gêné... Cela vous étonne? C'est pourtant ainsi. Vous connaissez maintenant mes peines de cœur... Je n'ai donc rien à vous cacher... Eh bien! dernièrement... pour m'étourdir... j'ai joué... j'ai beaucoup joué... et j'ai beaucoup perdu. Vous avez sans doute quelques économies?
--Il me semble, monsieur, que nous pourrions plus tard parler d'affaires.
--Vous avez parfaitement raison, madame... Voulez-vous mon bras?
Nous partîmes.
Je montai en fiacre avec M. de Lancry; Blondeau me suivit dans une autre voilure, avec quelques paquets indispensables; j'ordonnai à mon valet de chambre de venir, le soir même, m'apporter différentes choses dont j'avais besoin.
Une fois en voiture, M. de Lancry me dit:
--J'ai gardé un domestique... C'est du luxe, mais ce garçon m'est attaché, il nous suffira... avec votre madame Blondeau. Comme je ne dînerai jamais chez moi, vous pourrez faire venir vos repas de chez un restaurateur voisin; la portière de la maison aidera Blondeau à faire votre ménage.
--Il y a six ans, monsieur, à peu près à cette époque, nous revenions de Chantilly, vous me faisiez aussi l'état de la maison que nous devions avoir... Les temps sont changés.
--Très-changés, madame, ce qui prouve la vérité de cette maxime: que les jours se suivent et ne se ressemblent pas... Ah çà, mais vous me paraissez en veine épigrammatique, le sang des Maran se montre... A votre aise... je suis bon prince... pas toujours cependant... Mais nous voici arrivés...
Nous nous arrêtâmes devant une vieille maison de la rue de Bourgogne...
Nous traversâmes une cour sombre, humide et triste; arrivés au second étage, une porte nous fut ouverte par le valet de chambre de M. de Lancry, celui-là même qui m'avait accompagnée lors de la fatale nuit de la maison isolée.
La figure de cet homme était sinistre.
Une petite antichambre, encombrée de malles en désordre, un salon à peine meublé; à droite, la chambre de mon mari; à gauche, la mienne avec un cabinet pour Blondeau, tel était l'appartement que je devais partager avec M. de Lancry.
Les papiers étaient malpropres, il n'y avait pas de rideaux aux fenêtres, les boiseries étaient enfumées, les parquets presque boueux; à peine le jour arrivait-il au fond de cette cour humide...
D'abord mon cœur se serra douloureusement, et puis j'eus peur...
Cet appartement me semblait désert, isolé; je regardais autour de moi avec inquiétude.
Ma pauvre Blondeau ne me quittait pas et se serrait contre moi toute tremblante.
--Vous trouvez sans doute ce logement ignoble?...--me dit M. de Lancry d'un air ironique...--Mais le temps des hôtels est passé, ma chère; nous avons mangé notre pain blanc le premier.
--Je m'accommoderai de tout, monsieur. Seulement je ferai faire ici quelques réparations indispensables.
--A votre aise... Je ne vous ferai pas les mêmes reproches qu'à Maran sur le bruit insupportable des ouvriers; car je sors de grand matin, et je rentre fort tard... quelquefois même je ne rentre pas du tout. Vous ferez donc ici ce que vous voudrez.
--Alors, monsieur, je vous demanderai de garder mon valet de chambre, il couchera dans cette antichambre. C'est un homme de confiance. Je ne connais pas cette maison, et je suis très-peureuse...
--Si vous avez de quoi payer ce domestique, arrangez-vous. Fritz couche en haut.
Blondeau sortit.
--Maintenant, madame, je dois vous déclarer, avec cette franchise qu'on se doit entre époux... qu'il me reste pour tout avoir environ mille écus... Vous avez des diamants, des bijoux; il faudra en faire ressources... Je vous ai, jusqu'à l'année passée, servi une pension de vingt mille francs. Vous ne devez pas avoir dépensé tout cela... car à Maran vous viviez en ermite...
--Mais, monsieur,--lui dis-je épouvantée,--il est impossible que vous soyez réduit à ces extrémités.
--Lorsque Ursule a disparu, il me restait environ deux cent cinquante mille francs de notre fortune. Autant par désespoir que pour m'étourdir et par besoin de tenter le sort... j'ai joué... et, comme je vous l'ai dit, j'ai très-malheureusement joué, puisque j'ai tout perdu... Ceci une fois bien entendu, n'en parlons plus; je ne me souviens jamais de l'argent que j'ai dépensé avec plaisir... à plus forte raison de celui que j'ai perdu au jeu...
--Mais alors, monsieur,--m'écriai-je,--c'est donc pour me faire partager cette horrible existence que vous me forcez à revenir près de vous? A quoi, puis-je vous être utile? Vous n'êtes jamais ici, dites-vous. Quel est donc votre but?--m'écriai-je effrayée et regrettant presque de m'être ainsi volontairement livrée entre les mains de M. de Lancry.
Mais ces regrets étaient tardifs et superflus; il fallait subir toutes les conséquences de ma démarche, rester pendant quelque temps enchaînée au destin de cet homme, ou renoncer aux projets qui seuls me donnaient la force de supporter mon sort.
Il ne m'était même plus permis de me plaindre à personne, de demander conseil ou assistance à qui que ce fût.
Aux yeux de tous, j'étais allée librement, volontairement, retrouver M. de Lancry; je ne pouvais donc que paraître heureuse du parti que j'avais pris.
Mon mari répondit ainsi à mes questions:--Vous me demandez, ma chère amie, quel est mon but en vous rappelant auprès de moi; d'abord, celui de jouir de votre aimable compagnie... Et puis... cela ne vous regarde pas...
--Mais vous avez donc, monsieur, de bien odieux projets, que vous ne pouvez pas les avouer?
--Il ne s'agit pas de mes projets; j'ai le droit de vous garder chez moi, et je vous garde. Quant aux velléités que vous pourriez avoir de vous échapper de mes mains, soit à présent, soit plus tard, sous le fabuleux prétexte d'une séparation, je vous engage, pour vous distraire, à méditer à ce sujet une consultation dont voici la copie. Elle est rédigée par les plus fameux jurisconsultes de Paris, et m'a bien coûté cinquante louis, s'il vous plaît... C'est une folie dans ma position, mais je ne pouvais payer trop cher l'assurance de passer ma vie près de vous.--Et il me remit un papier.--Vous verrez que, sur la question de savoir si vous avez la moindre chance d'obtenir une séparation, les trois avocats ont unanimement déclaré que non, la voix publique nous attribuant des torts réciproques... C'était leur avis particulier, qui ne préjugeait en rien celui de la justice; mais ils croyaient pouvoir affirmer qu'aucun tribunal ne voudrait même donner suite à votre demande en séparation s'il était formellement prouvé que vous êtes revenue de votre libre volonté au domicile conjugal... cette démarche de votre part devant être regardée comme une amnistie générale du passé, quelque graves que fussent mes torts envers vous. Ne m'attendant pas, je vous l'avoue, à vous trouver d'aussi bonne composition... je me contentais donc de l'avis de mes trois conseillers, et j'allais tenter auprès de vous une dernière voie de conciliation (dont je sentais toute l'importance) avant de vous envoyer un huissier. Jugez donc de mon étonnement, de ma joie, lorsque j'ai reçu ce charmant petit billet de vous, par lequel vous me disiez qu'ayant mûrement réfléchi, vous ne voyiez aucune raison pour vivre plus longtemps séparée de moi.
Je ne pus retenir un mouvement de désespoir en songeant à cette fatale imprudence; ce mouvement n'échappa pas à M. de Lancry.
--Vous n'aviez pas songé à cela,--reprit-il,--je le vois, vous regrettez ce malencontreux petit carré de papier satiné et parfumé,--dit-il avec une cruelle ironie en me montrant ma lettre,--qui rive à tout jamais votre chaîne... qui ne sera pas toujours de fleurs, je le crains fort... Sur ce... je vais m'habiller, car aujourd'hui, par extraordinaire, je tiens à me faire très-beau.
Et M. de Lancry me laissa stupéfaite et épouvantée.
Je n'avais cru engager que le présent... j'avais irrévocablement engagé l'avenir.
Ainsi je voyais à jamais détruit mon espoir de retourner un jour vivre auprès de madame de Richeville, et de jouir enfin de la récompense de tant de sacrifices, en dévoilant à M. de Rochegune tous les motifs de ma conduite.
Ce moment fut affreux.
Ce que m'avait dit M. de Lancry n'était que trop vrai: cette lettre fatale me perdait, ou elle restait du moins comme une terrible présomption contre moi... Quelle raison invoquerais-je pour obtenir désormais une séparation, lorsque mon mari avait entre les mains une preuve écrite de ma libre et volontaire soumission à ses désirs?...
Hélas! c'est ainsi que le cercle de fer de ma position m'enfermait et se resserrait de tous côtés...
Un dernier coup vint, sinon m'accabler encore, du moins me prouver que mes craintes étaient fondées en ce qui regardait Ursule.
Le soir... au moment où je faisais avec ma pauvre Blondeau quelques préparatifs pour passer sans trop de frayeur ma première nuit dans ce lugubre appartement, on me monta une lettre ainsi conçue:
«Madame,
«Un de vos meilleurs amis, qui depuis quelque temps se fait un plaisir de vous tenir au courant des plus secrètes pensées de votre mari, veut être le premier à vous apprendre que c'est Ursule qui a ordonné à M. de Lancry de vous rappeler près de lui, afin de rompre votre liaison avec M. de Rochegune... dont elle est passionnément éprise.
«Ursule n'a pas vu votre mari; elle lui a écrit que le seul moyen qu'il eût de la faire consentir à lui accorder encore quelques entretiens était de vous reprendre chez lui et de vous y garder... Bien entendu que les promesses d'Ursule seront vaines, et que ce pauvre Lancry ignore qu'il sert ainsi à merveille la passion d'Ursule en vous séparant de Rochegune.
«On a vu dans les mains d'Ursule l'original d'une consultation signée de trois fameux jurisconsultes, et la copie d'une lettre de vous dans laquelle vous annoncez avec la meilleure grâce du monde que vous êtes prête à retourner auprès de M. de Lancry.
«Cette nouvelle, jointe à l'avis que vous a donné le docteur, complique singulièrement la question. De tout ceci il doit résulter:
«1º Qu'Emma mourra de chagrin... ce qui ne manquera pas d'être quelque peu sensible à madame de Richeville, et à vous, qui vous serez inutilement sacrifiée;
«2º Que Rochegune succombera aux séductions de votre amie Ursule, ce qui ne vous sera pas non plus indifférent;
«3º Et que vous ne quitterez plus votre mari... lors même qu'il verra qu'Ursule s'est jouée de lui. On lui donnera d'autres motifs de vous garder... ce qui devrait vous épouvanter assez si vous avez le don de lire dans l'avenir...»
Je ne pouvais en douter, cette lettre était de M. Lugarto.
Tels étaient les obstacles que j'avais à vaincre... Tels étaient les dangers que j'avais à courir.
CHAPITRE VI.
CORRESPONDANCE.
Lorsque, plus calme, j'envisageai raisonnablement ma position, j'en désespérai moins; sachant pour quel motif M. de Lancry avait exigé mon retour près de lui, je fus un peu rassurée.
La lettre anonyme (sans doute l'œuvre de M. Lugarto) me montrait l'avenir sous un jour menaçant, mystérieux; mais les préoccupations du présent me distrayaient de ces craintes futures.
Je faisais, je crois, injure au caractère de M. de Rochegune en le supposant capable de former même la liaison la plus éphémère avec Ursule; cette femme m'avait causé trop de chagrins, il avait pour elle trop de haine et d'aversion.
Une difficulté presque insurmontable était d'amener le mariage d'Emma, et surtout de ne pas laisser soupçonner à M. de Rochegune que j'étais instruite de l'amour de cette pauvre enfant... J'attendis tout de l'inspiration, qui m'avait déjà soutenue, guidée...
Je n'avais aucune idée de la vie misérable à laquelle me condamnait le désordre de M. de Lancry, j'appréciai plus que jamais la prévoyance de M. de Mortagne; ma terre de Maran avait été rachetée sous le nom de madame de Richeville: cette propriété m'assurait bien au delà du nécessaire.
Par suite de mon étrange position, j'étais forcée de partager la gêne de mon mari; car je ne paraissais rien posséder en propre. Je n'exagère pas en disant que je me résignai à cette vie presque pauvre avec assez d'indifférence; je la pris comme une épreuve, comme un essai.
Grâce aux soins de Blondeau, mon triste appartement fut habitable. Je voyais à peine M. de Lancry. A quelques accès de gaieté grossière ou de tristesse sinistre, je devinais qu'Ursule avait encouragé ou ruiné ses dernières espérances; j'espérais que du moment où elle ne lui ordonnerait plus de me garder près de lui, il consentirait à une séparation.
Mon séjour forcé auprès de mon mari n'augmentait donc pas beaucoup mes chagrins, ils roulaient tout entiers sur la perte de l'affection de M. de Rochegune et sur les craintes que m'inspirait l'avenir d'Emma.
Le surlendemain de mon installation, madame de Richeville était venue chez moi, ayant eu la précaution de s'assurer de l'absence de M. de Lancry.
Elle fondit en larmes en voyant la pauvreté de ma demeure.--Cette pauvreté,--me dit-elle,--lui expliquait mon dévouement. Emma se rétablissait rapidement; sa mère ne conservait plus aucun doute sur sa guérison.
Je demandai en tremblant à madame de Richeville des nouvelles de M. de Rochegune; jusqu'alors elle n'en avait aucune. Prévoyant son chagrin, elle avait envoyé s'informer de sa santé; il lui avait fait répondre qu'il était un peu souffrant.
Madame de Richeville m'apprit que ma conduite était diversement jugée dans le monde; les uns me blâmaient cruellement, les autres me louaient outre mesure. J'avoue que dans cette circonstance j'avais en moi de quoi balancer tous les jugements du monde.
Le lendemain je reçus cette lettre de M. de Rochegune.
Paris...
«J'ai été envers vous injuste, brutal et cruel, parce que j'ai été vaniteux. L'orgueil est au fond de tous nos mauvais sentiments: vous ressentiez pour un autre ce que vous ne ressentiez pas pour moi; mon amour-propre s'est révolté, mon bon sens s'est obscurci; dans votre mari je n'ai pas vu un homme digne ou indigne de votre amour, j'ai vu un rival.
«Tout ceci est logique: je suis sorti de la sphère des sentiments élevés, je suis tombé dans les sentiments bas et jaloux, le paradoxe a remplacé la raison; pouvais-je toujours rester dans cette sphère? Non: l'amour platonique est impossible entre deux jeunes gens; tôt ou tard l'un ou l'autre succombe. C'est un piége dangereux. Il apparaît plein de charme et de grandeur. Si votre amour mal éteint pour votre mari n'eût pas soutenu votre vertu, vous eussiez succombé comme moi! Quand le cœur est pris, on n'échappe pas à la contagion du désir.
«J'ai bien réfléchi, je me suis fait vous pour vous juger au point de vue absolument moral: vous êtes irréprochable. Pour moi, cela est cruel; il ne m'est, pour ainsi dire, pas permis d'avoir des regrets.
«Vous dévouer ma vie, cacher notre bonheur dans la solitude, parce que les grandes passions sont solitaires, ainsi pour moi l'avenir était complet et magnifique! Que me reste-t-il? Rien, ni l'amour de frère ni l'amour d'amant. Depuis qu'en vous j'ai vu la femme... la sœur a disparu.
«La femme, par une brusque préférence, m'a témoigné sa répugnance... la femme n'existe plus pour moi... Vaincre ou braver une répugnance m'a toujours été aussi impossible que d'oublier que je l'ai inspirée.
«Il en est des impressions comme des jours, on ne fait pas qu'ils n'aient point été. Je ne puis pas plus redevenir votre frère que rétrograder à l'âge de vingt ans; notre position est brisée, à tout jamais brisée.
«Votre retour à votre mari a rompu tout équilibre, bouleversé toute prévision. Ce retour aurait eu lieu quand j'étais encore votre frère, que rien n'eût été changé entre nous; je vous aurais blâmée ou approuvée avec désintéressement.
«J'ai trente ans; depuis l'âge de dix-huit ans, je crois, je vous ai aimée, je vous l'ai prouvé.
«Mais le passé est fatal pour les mauvais comme pour les bons souvenirs.
«Si mon affection pour vous est morte après s'être successivement transformée, il m'en restera toujours la mémoire.
«On doit honorer religieusement ceux qui ne sont plus.
«Oui... ce que j'éprouve pour vous à cette heure est le culte mélancolique et sacré qu'on a pour ceux à qui l'on survit.
«Mes regrets seront éternels... éternels... Une fois réduits en poussière, nos débris forment des cendres inaltérables... Telle est, telle sera l'immutabilité de mes sentiments pour vous.
«Je ne vous fais pas de reproches, Mathilde; on ne reproche pas aux gens de mourir... on les pleure.
«Ces images sont lugubres; je les emploie pour vous faire comprendre que le passé ne m'est pas cruel, odieux, insupportable; il est glacé comme le sépulcre... il est MORT... il n'est pas oublié, il est TUÉ.
«Aussi ma vie sera-t-elle misérable. Je flotte entre vingt partis sans me résoudre à aucun. Votre perte a renversé tout l'échafaudage de mon existence. C'est à recommencer. L'âge avance; je suis fatigué de la route.
«J'avais pourtant cru être près du terme... il va falloir marcher... marcher encore... et dans quel désert aride et sans fin, mon Dieu!»
Paris.
«Hier, j'ai eu un accès de rage et de haine que je voulais assouvir... j'étais fou... Je suis sorti pour aller provoquer votre mari et le tuer.
«Je dis cela parce que j'étais sûr de le tuer. Il est des pressentiments qui ne trompent pas.
«Et puis cette conviction m'a effrayé; j'ai eu peur d'être un assassin...
«La preuve que je suis complétement détaché de vous et que je n'oublierai jamais que vous m'avez préféré un être pervers et misérable, c'est qu'en voulant tuer votre mari, je réfléchissais parfaitement que si vous deveniez ainsi veuve, je mettais pour l'avenir une barrière insurmontable entre vous et moi.
«Cette pensée seule ne m'eût pas arrêté une seconde... demain vous seriez libre que je refuserais les restes d'une vie que, par deux fois, vous avez été mettre aux pieds de cet homme... Jamais! jamais...»
De ces deux lettres de M. de Rochegune, ce fut la dernière qui me fut la plus pénible.
Elle me prouvait combien le coup que j'avais frappé avait été douloureux et sûr; jamais il ne m'avait exprimé d'une manière aussi énergique, aussi dure, ce détachement complet sur lequel le temps ne pourrait rien.
Ces ressentiments me parurent, sinon faire faire un grand pas à mes projets pour Emma, du moins détruire tout obstacle dont j'aurais pu être le prétexte.
Ursule m'inspirait toujours une crainte vague. Mais, encore une fois, comment M. de Rochegune, qui la connaissait, consentirait-il seulement à l'écouter?... N'accueillerait-il pas ses avances avec le dernier mépris? J'étais absorbée par ces pensées, lorsque je reçus cette lettre de M. Lugarto, ou de l'un de ses émissaires, car je ne connaissais pas cette écriture.
On juge de l'effroi qu'elle me causa.
Paris.
«L'ami inconnu à qui vous devez déjà beaucoup de renseignements à la fois agréables et précieux sur la vie intime de votre mari continuera sa tâche avec d'autant plus de plaisir, que les événements le servent à souhait, et deviennent de plus en plus intéressants pour vous.
«Maintenant l'on va vous instruire de ce qui regarde Ursule, parce que dans cette fantasmagorie vous verrez très-incessamment apparaître la figure de M. Rochegune, et on a lieu de croire que cette apparition vous plaira infiniment. Voici ce qu'est devenue Ursule depuis sa disparition de l'hôtel de Maran. On vous cachera seulement l'indication positive de la retraite de votre charmante cousine, parce qu'il est superflu que vous la connaissiez: elle habite l'un des faubourgs les plus isolés, les plus reculés de Paris.
«Ursule a depuis deux ans une femme de chambre qui lui est profondément attachée et en qui elle a la confiance la plus absolue. Mademoiselle Zéphyrine (c'est son nom) a été chargée par sa maîtresse, quelque temps avant la nuit du bal de la mi-carême, de chercher et de louer dans un endroit retiré un modeste appartement ou (si faire se pouvait) une petite maison bien isolée.
«Mademoiselle Zéphyrine, fille pleine de zèle, d'intelligence et surtout de fidélité, trouva au fond d'une impasse qui aboutissait à une rue déserte d'un des faubourgs les moins fréquentés de Paris, une véritable cellule de trappiste. Le surlendemain du bal de la mi-carême, votre belle rivale, abandonnant tout ce qu'elle possédait à l'hôtel de Maran, partit lestement dans un fiacre avec mademoiselle Zéphyrine et gagna sa retraite cénobitique, d'où elle ne sortit pas pendant quinze jours, lesquels quinze jours M. de Lancry passa à battre Paris et ses environs sans pouvoir rattraper sa fugitive.
«Maintenant on va mettre sous vos yeux quelques fragments des plus secrètes pensées d'Ursule, écrites par elle dans un album a fermoir dont elle seule a pourtant la clef.
«Vous conclurez de cette indiscrétion, sans vous tromper beaucoup, que mademoiselle Zéphyrine, pendant les promenades de sa maîtresse, trouve le moyen d'ouvrir l'album, d'y copier ce qui lui semble curieux, et de communiquer ces renseignements à son maître invisible, qui se fait un plaisir de vous en faire part.
«Le commencement de ces fragments du journal d'Ursule remonte environ à deux ans; les derniers mots en ont été écrits il y a très-peu de jours. On ne doute pas que ces notes ne vous causent des émotions douces et salutaires.»
JOURNAL D'URSULE.
J'ai en ce soir un moment de triomphe. J'ai vu Mathilde aux Italiens; son mari est venu me rejoindre. Je l'ai maltraité! Elle a dû s'en apercevoir... Lui enlever Gontran, c'était une vengeance; l'humilier devant elle... c'était un plaisir.--M. de Senneville passe pour être irrésistible. C'est un de ces hommes sur lesquels on a toujours des projets quand on ne les connaît pas. Je l'ai trouvé d'une élégance niaisement sérieuse. Il doit se cravater avec solennité et mettre ses gants avec méditation. Son ramage est aussi charmant qu'insupportable, car il gazouille délicieusement toujours le même air.--Son plus grand défaut, à mes yeux, est d'être trop joli. Ce n'est pas ainsi qu'un homme est beau; aussi M. de Lancry ne m'a jamais plu.--Ce sont là de plates figures de pacotille que la nature jette dédaigneusement dans son moule:--JOLI nº 1, ne voulant pas se donner la peine de leur donner un cachet original...--Lord C*** est mieux, plus accentué; mais il a l'air par trop Anglais: comme presque tous ses compatriotes, c'est l'embarras dans l'arrogance, et la morgue dans la gaucherie; et puis au moral ces gens-là sont comme au physique, ils n'ont pas d'épiderme; on dirait qu'ils ressentent tout à travers leur flanelle.
§
Où trouverai-je donc cet homme rude, impérieux, passionné, qui de sa main robuste me fera plier comme un roseau?--Que je méprise ce Gontran! Ses prévenances sont de basses servilités, son dévouement un honteux valetage... Il m'aime en laquais qui craint d'être chassé.--Qu'attendre d'un misérable qui vole sa femme? Car c'est la voler, ignoblement la voler... que de se ruiner pour moi.--Et elle... oh! je la hais. Elle n'a pas l'air malheureux! Je le crois bien, sotte que je suis! je l'ai débarrassée de son mari...
§
Inspirer certaines passions est très-flatteur... les dédaigner est plus flatteur encore.
§
M. de Volanges (l'un des plus nouveaux adorateurs) s'est imaginé de me reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amèrement de ce que depuis deux mois... je l'accueille à ravir.--Est-il quelque chose au monde de plus benêt que ces récriminations? Voilà un homme qui se plaint de ce que pendant quelques semaines je l'ai reçu avec grâce, avec prévenance, avec préférence même.--N'est-ce pas déjà reconnaître très-généreusement ses soins que de les agréer?--N'est-ce pas faire mille fois plus qu'il ne mérite?--En s'indignant contre notre mauvaise foi, en parlant de ce qu'ils appellent si grotesquement leurs droits, les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement scélérats que ces voleurs qui se croient sincèrement volés lorsqu'après des prodiges de patiente adresse ils ont forcé... un coffre vide...
§
En théorie et en pratique, j'ai toujours considéré les hommes comme nos ennemis implacables.--Il y a de la haine jusque dans leur amour le plus passionné, ou plutôt dès qu'il y a passion il y a haine. Le mari de Mathilde m'idolâtre, mais il m'exècre; il subit mon joug, mais en frémissant de rage. Il m'aime... parce qu'il ne peut pas faire autrement que de m'aimer.--Je le torture sans pitié, parce que je sais le secret de ma domination et que ce secret est ignoble.--Il y a plus... Mon hostilité contre Mathilde est excessive; j'éprouve pourtant une certaine satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a rendue si malheureuse...
§
Si nous dédaignons leurs vœux, les hommes nous détestent; si nous les écoutons, ils nous méprisent.--Ils ne pardonnent jamais ni la vertu ni la faiblesse.--Lorsqu'ils s'occupent de nous, ils se mettent à l'œuvre avec tout un attirail d'odieuses arrière-pensées: c'est la vanité, c'est le mensonge, c'est la jalousie; et puis viennent la défiance, l'hypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas réussir.--De leur part ce n'est pas de l'amour, c'est à peine un goût, un caprice; avant tout c'est l'orgueil de mettre à mal un cœur honnête ou de triompher de leurs rivaux.--Il n'y a peut-être pas un homme qui, s'occupant de la beauté la plus à la mode de la saison, ne préfère paraître heureux aux yeux de tous que de l'être à la condition du plus profond secret.--Ils sont bien plus satisfaits du sacrifice apparent de notre réputation que du sacrifice ignoré de nos principes.--A position égale ou plutôt relative, combien d'hommes risqueraient pour une femme ce que risque une femme en commettant une faute? Ainsi que j'ai lu dans un livre moderne:--«Si une liaison coupable pouvait être facilement surprise et punie d'une amende qui enlèverait un quart de la fortune de l'homme aimé, quel est celui qui s'exposerait aux dangers d'être aimé si chèrement?...»
--Je m'endurcis donc en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes que le mal qu'ils voudraient nous faire.
§
L'aspect de ce comédien m'a singulièrement frappée.--Il m'a fait comprendre les élans de la passion.--Il était résolu, violent, désordonné.--Il a joué ce rôle avec une énergie et une fierté sauvages.--Quand il a pris cette femme par les épaules... quand de sa main puissante il l'a jetée à genoux, il a été superbe... Son front était bien menaçant, sa jalousie bien inexorable...--Et puis sa voix mâle, un peu rauque, avait un vibrement profond, presque léonin. Cette mièvre princesse de Ksernika était avec moi dans l'avant-scène; elle s'est écriée en ricanant qu'il avait l'air de rugir.--L'imbécile! elle veut sans doute que le lion roucoule.
§
Dans la scène d'amour, ce comédien a eu un moment d'admirable expression: il n'a pas sournoisement larronné le baiser qu'il prend à la jeune fille; il l'a enlevé en maître, avec audace... avec une fougue presque brutale...
§
En sortant, comme je louais beaucoup Stéphen (c'est le nom de ce comédien), tandis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut attaquer, la pauvre femme, M. de Lancry ne s'est-il pas avisé de me faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je défendais peut-être Stéphen un peu chaudement...--J'ai regardé fixement M. de Lancry de mon regard noir...--Il a compris sa faute...--Il était trop tard... J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant coquettement sur son bras, je lui ai dit tout bas... bien bas, que j'écrirais le lendemain matin à Stéphen pour lui demander de me donner des leçons de déclamation, l'envie d'apprendre à jouer la comédie m'étant venue subitement.--(Je n'en veux rien faire, bien entendu.) Comme le mari de Mathilde, abasourdi de cette cruelle confidence, s'est échappé jusqu'à s'écrier, dans son douloureux étonnement, que ce nouveau caprice était au moins bizarre, j'ai redoublé la douceur de mon sourire, et je l'ai prévenu qu'il irait le surlendemain me chercher lui-même une loge pour voir jouer Stéphen dans la même pièce, et que je voulais qu'une petite salle de spectacle fût immédiatement construite dans le jardin de l'hôtel de Maran.
§
Ces ordres seront exécutés; je n'en doute malheureusement pas... Ce Gontran est assez lâche et assez sot pour ne jamais me donner la distraction d'un refus ou d'une impossibilité. Il ressemble à ma jument Stella... elle est si insupportablement bien dressée, que sa docilité m'irrite... Je la bats de colère... de n'avoir pas de raison pour la battre...
§
L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de salles de spectacle; je ne les ai pas trouvées assez riches.--Je veux quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du château de Versailles, et surtout que cela soit construit tout de suite.--La nuit porte conseil: tantôt j'ai dit au mari de Mathilde qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au théâtre de Stéphen, il la louerait pour six mois afin d'avoir le droit de la faire arranger, car ce petit théâtre du boulevard est horrible, et je compte y aller quelquefois;--meubles, glaces et tentures seront en place demain. Gontran a trente-six heures d'avance; pour lui, l'homme aux surprises magnifiques, c'est plus de temps qu'il n'en faut.
§
Je reviens de l'ambassade; ce bal était merveilleux; je me sentais très en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr... Que ces hommages dont on m'accable sont insipides et monotones!--Et puis... se dire qu'on n'a qu'à vouloir pour enlever tous ces empressés à leurs maîtresses ou à leurs femmes... c'est repoussant de facilité.--Pour donner du piquant, du montant à une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des obstacles...--Hélas!... je suis réduite aux obstacles... Mais pour en rencontrer... je suis trop à la mode, et les hommes sont trop grossièrement, trop facilement infidèles à leurs amours.--Oh! si je pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en triompher!
§
Cette pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue... J'étais nerveuse... agacée... J'ai fait plusieurs exécutions féminines et masculines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Décidément elle raffole de moi.--Notre haine commune contre Mathilde nous a pour toujours soudées l'une et l'autre; et puis je l'égaie...--Elle vieillit; elle aurait horreur de la solitude, où sa méchanceté la reléguerait nécessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour... si mon destin m'appelle ailleurs.
§
Le mari de Mathilde s'est surpassé, j'ai trouvé cette loge arrangée à merveille; tout le fond était occupé par une immense jardinière (utile précaution à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les pieds dans cette salle... mes illusions sont détruites... A la seconde représentation, Stéphen, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue, m'a paru détestable, laid, vulgaire... Où avais-je donc l'esprit et les yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette première impression, si différente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et je suis enchantée de jouer la comédie.
§
Je viens de jouer Célimène.--Cette petite salle était charmante.--Selon notre public, j'ai dit à merveille et avec un très-grand air. C'est très-amusant. Il paraît que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet, j'ai fait tourner toutes les têtes... par mon effronterie provocante...--Que les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de cynisme doit être à leur intention et à leur profit.--Ils ne comprennent donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins qu'on risque davantage en leur présence!--Après cette petite pièce, le mari de Mathilde est venu à moi d'un air glorieux, croyant probablement que le choix de ce rôle était de ma part une déclaration de principes à son usage; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est allé honteux et confus.
§
La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui; cependant, aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence plus fortunée que la mienne.--J'ai enfin joui de ce luxe, de cette renommée d'élégance que j'ambitionnais tant.--Je suis une femme à la mode dans toute l'acception du terme.--Je règne sur une fraction de la meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes pieds; mes rivales me redoutent et m'exècrent.--Je leur suis assez supérieure pour pouvoir être toujours très-bonne femme avec elles.--Je finis de les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles m'envient, et en les défiant de porter atteinte à une fidélité dont je me raille.--Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute seule ce que je suis;--d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole d'élégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la mode, mes moqueries le noient à jamais.--Quand j'arrive dans un bal, toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs en laisse, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends que chuchotements aigres ou reproches courroucés...--Mais qu'une fleur de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs cordes et se précipitent pour la ramasser... à la plus grande mortification d'une infinité de belles dames, qui rappellent en vain ces ingrats effarés.--Tout cela est charmant... Pourtant il me manque quelque chose... ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais aimé... Oh! que je voudrais aimer!...
§
--Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers roulements de la foudre annoncent la tempête... mais, hélas! cet espoir a été aussi vain... que ma comparaison est ridiculement ampoulée.--Cependant, un homme pareil à celui dont je me souviens... eût compris comment je voulais être aimée, que j'aurais tout abandonné pour lui...--Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans les larmes; il m'aurait battue, trahie, chassée... mais au moins j'aurais aimé, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me serais sentie relevée à mes propres yeux.
§
Relevée! Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu... la douleur purifie?--Serait-ce donc une réhabilitation que je chercherais dans l'amour?--Non... non... je n'ai pas de remords... je ne dois pas, je ne veux pas en avoir.--Une seule fois je me suis apitoyée sur Mathilde... je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été cruellement punie.
§
--Comment ne haïrais-je pas M. de Lancry?--Quelquefois malgré moi (ce sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme que je dois la vie splendide que je mène.--En vain j'ai fait des compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait rien de plus immatériel que les plaisirs dont je jouissais,--en vain j'ai traité le mari de Mathilde comme un misérable, du jour où il a osé m'offrir autre chose que des fleurs et des sérénades... Oh! il est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de fiel...
§
--Cette fois, je suis frappée au cœur... oh! bien au cœur... Je veux écrire ici cette date.--Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou malheureuse, ma vie aimante va commencer.--Enfin j'ai trouvé l'homme de mes rêves!--Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni son nom, ni ce qu'il est; mais fût-il le premier ou le dernier des hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui appartiens.--Quelle physionomie haute et fière!... Quelle démarche à la fois leste et hardie!--Et ce teint basané, et ces lèvres rouges, et ces sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber à genoux en disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.--Et cet inconnu, qui peut-il être?
§
Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle j'obéis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté sur moi, et je me sens soumise, dominée!...--Mon angoisse profonde me dit que ma destinée s'accomplit.
§
Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je traversais les Tuileries à pied. Arrivée dans l'un des quinconces, je vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa tournure, m'avaient déjà paru remarquables; il se retourna comme s'il se fût trompé de chemin par distraction. Alors, oh! alors... A son aspect, je n'ai pu m'empêcher de m'arrêter.--Il ne m'a pas aperçue... il s'est éloigné.--Il n'était plus là que je le contemplais encore.
§
Quel est cet homme?--Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le monde.--Il n'importe... je sais qu'il existe...--Le reverrai-je jamais?--Oui... oui, je ne l'aurais pas rencontré sans cela.--Il existe; cela explique, cela justifie mes mépris pour tous les hommes. Oui, pour tous... ceux-là même qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas ceux que j'ai le plus abreuvés de dédains et d'outrages?--Ont-ils eu, non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon cœur, sur mon âme ou sur mon esprit?--Certaines insouciances ne sont-elles pas le comble de l'indifférence et de l'insulte?--Le mari de Mathilde l'a dit et l'a prouvé.--Un homme n'est pas un esclave.
§
Misère du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de Rochegune!
Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est arrivé depuis quelques jours, et que j'étais si curieuse de connaître,--c'est lui... c'est lui...--Il aime Mathilde... elle l'aime...--Oh! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit d'exécrer cette femme!--Voilà donc le secret de la haine implacable que je lui porte depuis son enfance!--Mon instinct me disait qu'elle aimerait un jour l'homme qui serait ma destinée tout entière...
§
Elle l'aime... elle... elle! mais elle en est indigne; n'a-t-elle pas aimé, passionnément aimé son insipide et misérable Gontran?--Oh! que je suis fière... moi... de n'avoir au contraire rien aimé jusqu'ici!--que je suis fière d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d'avoir connu mon maître, mon despote!--Et je me plaignais! mais c'est à genoux, à deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a rendue insensible.
§
J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure.--Maintenant, je le sens, je suis une malheureuse créature dégradée.--Jamais un tel homme ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi; c'est à cette heure que je mesure la profondeur de l'abîme de fange et d'infamie où je suis tombée.--Jamais je ne pourrai laver cette souillure.--De quels stupides paradoxes me suis-je bercée?... me croire digne de lui... moi... moi!... O profanation!--Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...--Ah! maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!
§
Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.--Ce luxe me révolte;--je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux.--Pour jouir de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme.--Les malheureuses que le besoin conduit a leur perte sont des anges auprès de moi.--Je hais la lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité, je sens moins mon ignominie.--Comme il l'aime... comme elle l'aime!--Quelle générosité! quelle fierté! quel courage! Quelle auréole d'honneur, de patriotisme, de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!--A cette seule pensée je suis éblouie.--Et Mathilde, comme on l'aime aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer autant!--Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique! que leur amour est pur et grand!...--Et ce Gontran... ce Gontran qui les raille... le misérable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci, il ne les comprend pas...
§
Je suis folle.--Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais à soutenir son regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;--je ne trouverais pas un mot à balbutier.--Depuis plus d'un mois j'ai abandonné toute société;--à peine je descends chez mademoiselle de Maran, où je suis pourtant bien sûre de ne pas le rencontrer.--J'ai attendu longtemps à sa porte; il est sorti à pied.--Je l'ai fait suivre par la voiture, où j'étais toujours cachée.--Il est allé chez Mathilde; il y est resté jusqu'à six heures.--Oh! qu'elle est heureuse!--je n'ai plus la force de l'envier, de la haïr: je ne sais que souffrir.--Malgré moi, je suis obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.
§
Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de rage... Va... meurs de désespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour. Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.
Pourtant, si j'avais vu plus tôt cet homme, ma vie eût été tout autre... Elle eût été aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et désordonnée.--Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:--il ne me connaîtra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il a allumée en moi aura purifié ma vie.--Aujourd'hui, j'ai pris mes dispositions pour quitter l'hôtel de Maran;--je n'ai plus rien, je serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et digne de penser à lui...--Penser à lui... oh! cela impose de grands devoirs...
§
Toute mon énergie s'est réveillée.--Demain, j'abandonnerai cette maison; mais cette nuit... je lui parlerai.--Oui, j'aurai ce courage.--Une idée m'a frappée,--c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra; je lui donnerai un rendez-vous; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il s'agit de quelque timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je la force de l'aborder? je ne sais.--A cette seule idée, ma faiblesse, mes doutes reviennent.--Ah! je suis lâche, j'ai peur, je tremble.--Avec quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris maintenant! Il me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je retrouverai mes souvenirs presque vivants.--Que je suis heureuse de pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi aujourd'hui... à cette heure!
§
Je lui ai parlé... mon Dieu! je lui ai parlé;--il a senti le battement de mon cœur; j'ai appuyé mon bras au sien.--Mes lèvres ont craintivement baisé sa main, sa noble main;--mes larmes l'ont mouillée.--Il a bien voulu me répondre avec bonté.--Jamais faveur souveraine n'a été reçue avec une reconnaissance plus passionnée...--jamais paroles royales n'ont été écoutées, dévorées avec un recueillement à la fois plus avide et plus tremblant;--le masque m'a rendu mon courage: à figure découverte, je n'aurais pas trouvé une parole...--J'avais la fièvre, mes joues étaient empourprées.--Il prenait plaisir à m'entendre, parce que je lui faisais l'éloge de Mathilde... Cet éloge me brûlait les lèvres; mais je suis devenue éloquente pour la louer davantage encore.--Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion quand j'ai prononcé mon nom.--Pour lui plaire encore, j'ai flétri avec indignation l'infamie de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions assez amères pour m'accuser...--Oh! cette amertume désespérée, je la ressentais; jamais je n'avais plus douloureusement mesuré la distance infranchissable que le passé mettait entre moi et cet homme sublime.
§
Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce qu'il détestait, il paraissait si heureux...--Oh! en ce moment, il m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aimée.--Et lui, que d'esprit! que de grâce! que de génie! quelles pensées fières!--Ce caractère hardi applique aux vertus rares et difficiles l'audace aventureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent aux vices faciles et vulgaires:--il m'a fait comprendre les exaltations les plus pures et les plus saintes;--il m'a conféré je ne sais quelle haute noblesse de l'âme, comme un roi qui octroie la chevalerie.
§
J'ai abandonné l'hôtel de Maran.--Je ne reverrai plus M. de Lancry.--Je suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui m'étouffait.--Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure pour tous les palais du monde.
§
M. de Rochegune ne me verra jamais,--je n'entendrai plus jamais sa voix;--jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la femme qu'il déteste, qu'il méprise le plus au monde.--Pourtant je lui serai pour toujours aussi passionnément fidèle... aussi amoureusement dévouée... que s'il m'avait permis de l'aimer.--Oh! oui... oui... je comprends bien la pureté de leur amour,--je la comprends mieux que Mathilde peut-être.--Oui, plus qu'elle peut-être je serais maintenant capable des sacrifices qu'un tel amour impose.--Chez elle, une vertueuse résolution n'est que la conséquence de ses principes... Y faillir un jour ne serait pour elle que manquer à ses devoirs.--Moi, désormais je n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur, cet homme m'a tout révèle, tout donné, et que ce serait lui et non la vertu qu'il faudrait oublier.
§
Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.--Oh! s'il connaissait mon amour, il aurait pitié de moi.--Oui, je suis sûre qu'il m'aimerait, qu'il me préférerait à Mathilde.--Après tout, quelle influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!--Elle était honnête et pure; elle est restée honnête et pure.--Moi, j'étais dépravée, j'étais perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue aussi pure, aussi honnête que Mathilde.--Et encore qui sait? Est-elle restée pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien il serait plus fier de son influence sur moi!--De Mathilde... vertueuse, il n'aurait fait qu'une femme coupable;--de moi coupable, il aurait fait une femme vertueuse!--Cela ne serait-il pas plus beau?--cela ne serait-il pas plus digne de sa grande âme?--Lui qui aime tout ce qui est généreux et grand, serait-il insensible à la transformation qu'il a faite?...
§
Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que jusqu'ici je n'avais pas eus.--Ma conduite envers mon mari m'apparaît dans toute son horreur.--Mon cœur s'est brisé en pensant à cet être si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai abandonné pour un homme que je méprisais.
§
Autrefois je n'aurais pas un instant hésité de prendre la résolution que je viens de prendre.--Eh bien!... pendant deux jours, j'ai lutté... j'ai combattu, oh! douloureusement combattu;--mais l'intérêt de mon amour l'emporte;--cet amour est ma vie maintenant.--Ce n'est pas de l'égoïsme, de la cruauté; c'est de l'instinct de conservation... J'ai un moyen sûr de séparer M. de Rochegune de Mathilde:--Je vais écrire à Gontran sans lui dire où je suis; je lui promettrai de le revoir s'il peut décider Mathilde à revenir habiter avec lui.--Je le sais, je risque de pousser leur passion à l'extrême... de les forcer à fuir peut-être pour échapper à M. de Lancry; mais je ne peux pas être plus malheureuse que je ne le suis;--je ne puis rien perdre, je puis tout gagner.
Gontran ne résistera pas à cette demande; mon influence sur lui est absolue, j'en suis certaine.--Mais une fois Mathilde au pouvoir de M. de Lancry, que ferai-je, moi?... Oserai-je affronter les regards de celui dont la seule pensée me trouble, m'impose, me consterne et m'enivre?--N'aime-t-il pas Mathilde avec passion?--S'il peut seulement soupçonner que c'est moi qui ai causé son retour auprès de son mari, quelle horreur, quelle haine je lui inspirerai!--Eh bien! il ne me haïra pas plus qu'il ne me hait maintenant!--Oh! c'est un abîme!... un abîme!...--Il n'importe... je risque ma dernière, mon unique espérance...
§
Quel prodige! Est-ce un rêve?--Il y a quatre jours à peine que j'ai écrit à M. de Lancry, et je reçois de lui, à l'adresse que Zéphyrine lui a indiquée, non-seulement l'assurance que Mathilde habitera désormais avec lui, mais encore une lettre de celle-ci, dans laquelle elle prend librement, volontairement, cette résolution que je croyais devoir lui coûter plus que la vie...--Encore une fois, est-ce un rêve?--J'ai envoyé Zéphyrine, qui connaît un des gens de M. de Rochegune, s'informer...
§
Zéphyrine vient de revenir.--Je tremble, j'ai peur.--Il est des bonheurs si soudains, si foudroyants, qu'on ne peut y croire; ils épouvantent.--Depuis quatre jours, M. de Rochegune, absorbé dans un violent chagrin, n'est pas allé chez Mathilde!--Elle est redevenue folle de son mari.--C'est le bruit public.--Cela est-il possible? mon Dieu!... Non, je ne puis encore le croire... Si cela était... si cela était, je pourrais tout espérer.
CHAPITRE VII.
LE RENDEZ-VOUS.
Après cette lecture, qui m'initiait aux plus secrètes pensées d'Ursule, je restai un moment accablée... sans pouvoir continuer la lettre de M. Lugarto.
J'étais frappée de la sincérité, de la violence de la passion de ma cousine pour M. de Rochegune.
Était-ce bien la même femme qui dans les premières pages de ce journal avait écrit tant d'aveux cyniques et hardis?
Selon mon habitude d'exagérer toutes mes craintes, je ressentis cruellement plusieurs observations d'Ursule. Ce qu'elle disait de la salutaire influence de M. de Rochegune sur elle ne me parut que trop vrai. Peut-être s'intéresserait-il au changement merveilleux qu'il avait opéré en elle.
Et puis, si odieusement paradoxale que fût la comparaison que faisait Ursule en disant que j'avais aimé M. de Lancry, tandis qu'elle ne l'avait pas aimé, en disant qu'elle n'avait rien aimé avant de voir M. de Rochegune, je trouvais quelque réalité à ce raisonnement en me mettant au point de vue de ma cousine, qui jusqu'alors n'avait eu aucun principe et pour qui certaines fautes n'avaient pas existé, tant on avait pour ses devoirs de criminelle insouciance...
Mes anxiétés redoublèrent en songeant aux sentiments de défiance et de scepticisme que ma conduite avait dû inspirer à M. de Rochegune.
Après une telle déception, une lois dans un milieu d'idées pénibles et amères, ne serait-il pas accessible aux séductions d'Ursule? ne verrait-il pas dans une liaison avec elle une sorte de vengeance contre moi, qui le rendais si malheureux, une sorte de raillerie sanglante contre la destinée qui se jouait si cruellement de ses plus chères espérances?.....
* * * * *
Voulant, connaître mon sort tout entier, je poursuivis la lecture de la lettre de M. Lugarto, qui continuait en ces termes:
«Ici s'arrêtent les fragments du journal d'Ursule que votre ami inconnu juge à propos de vous faire connaître. Ce qu'Ursule a pu y ajouter depuis votre libre réunion à votre mari ne consiste qu'en réflexions, qu'en pensées plus ou moins brûlantes au sujet de son amour.
«D'après ce qu'on sait de ses projets, elle s'occupe maintenant de rechercher les moyens d'obtenir un rendez-vous de M. de Rochegune.
«Comme elle aime passionnément, ainsi que vous l'avez pu remarquer, comme il y a toujours une irrésistible séduction dans un véritable amour, comme Rochegune est furieux contre vous en particulier et contre toutes les honnêtes femmes en général, votre chère cousine, qui n'est pas sotte, comprend que son heure est venue et que ses consolations arriveront dans un excellent moment... Aussi s'écrie-t-elle:--Je puis tout espérer!
«Les hommes sont si bizarres, que le Rochegune se laissera nécessairement prendre dans les filets de votre cousine... Eh!... eh! vous voyez que ça tourne au haut comique... Tous les héroïques sacrifices qu'on vous a imposés par la révélation du docteur Gérard aboutissent à la plus grande satisfaction de madame Ursule...
«A propos de cette révélation de l'amour d'Emma, amour qui, selon l'usage éternel de tous les amours, avait justement échappé aux soupçons de madame de Richeville, de M. de Rochegune, et aux vôtres, vu que les personnes les plus intéressées à connaître d'un sentiment sont nécessairement celles qui en ignorent le plus complétement; à propos de cet amour,--dis-je,--il n'avait pas absolument échappé à un de vos amis. Il en parla comme d'une idée très-vague; ce fut un trait de lumière. Vraie ou fausse, cette révélation, combinée avec la maladie d'Emma, devait horriblement vous troubler dans votre amour et jeter une pomme de discorde entre vous, Emma et peut-être madame de Richeville... Une bonne partie de ces prévisions se sont réalisées.
«--Maintenant résumons-nous... Aussi bien je parlerai en mon nom, car vous avez dit me reconnaître à l'intérêt que je vous porte.--Voyons le fort et le faible de votre position.
«Je puis tout contre vous.--Vous ne pouvez rien contre moi.--A toutes les issues par lesquelles vous pouvez m'échapper, vous me trouverez debout et implacable...
«Voyez plutôt.--Si, éperdue de vous avoir ainsi pénétrée; si, redoutant l'influence que peut prendre Ursule sur M. de Rochegune, vous avouez à celui-ci la cause de votre sacrifice:--1º Emma meurt, c'est clair comme le jour;--2º vous ne pouvez pas échapper à votre mari pour rejoindre votre platonique ami après la mort d'Emma. Légalement votre lettre vous empêche de jamais espérer une séparation. Quant à fuir en cachette, vous êtes surveillée; votre mari en serait instruit à l'instant, et on lui a créé depuis peu d'excellentes raisons de ne jamais vous abandonner.
«Que dites-vous de la trame inextricable où vous vous êtes jetée?--Tenez, je vais vous faire une comparaison dont vous reconnaîtrez certainement la justesse.
«Il me semble qu'au moment où vous lirez ces lignes, vous vous ferez l'effet d'une pauvre petite mouche tombée au milieu d'une toile d'araignée. Chacun de ses efforts pour sortir de l'homicide réseau ne fait que l'y enlacer davantage... Pour comble d'horreur, au milieu de cette toile infernale, elle aperçoit la hideuse araignée, qui, toute repue de meurtre, se tient immobile, couve de ses yeux sanglants sa nouvelle victime et se plaît à jouir de ses mortelles angoisses avant que de la dévorer...»
A ce passage de cette exécrable lettre, je ne pus m'empêcher de pousser un cri d'effroi, tant cette comparaison me parut juste, tant je me sentais en effet enlacée de toutes parts par je ne sais quelle puissance invisible...
Un danger palpable, si formidable qu'il eût été, m'aurait moins épouvantée que ces machinations mystérieuses, souterraines, dont j'étais menacée et dont l'expérience m'avait déjà révélé le danger.
Je terminai cette lecture, craignant à chaque instant de voir ma raison m'échapper, tant j'étais épouvantée.
--«Savez-vous, ma chère Mathilde, que je serais un grand écrivain, sans m'en douter, si, justement au passage de ma lettre que vous venez de lire... vous aviez ressenti une de ces terreurs pareilles à celles que m'inspiraient dans mon enfance les beaux endroits des romans d'Anne Radcliffe?... Eh!... eh!... cela ne serait point impossible, au moins; car enfin vous lisez ceci probablement toute seule dans ce triste et sombre appartement de la rue de Bourgogne, que j'ai visité, bien entendu, avant que vous ne vinssiez l'occuper... Pour vous donner une preuve de ce que j'avance... regardez bien le lambris à gauche de la cheminée: y êtes-vous?...»
Je m'interrompis de lire, et je regardai machinalement ce lambris.
Quoique je ne visse rien qui pût m'effrayer, je frissonnai en me rappelant la maison isolée.
Je continuai de lire avec un horrible battement de cœur:
«Maintenant, approchez-vous; pesez avec force sur la moulure de la boiserie qui touche à la cheminée, et vous verrez quelque chose qui vous surprendra...»
Éperdue, j'appelai Blondeau.
--Jésus, mon Dieu... madame... qu'avez-vous?--s'écria-t-elle.
Sans pouvoir presque lui répondre, je lui montrai le panneau de boiserie d'un regard effrayé.
--Mais encore, madame, qu'avez-vous? vous me faites peur.
Rassurée par sa présence, je pesai sur la moulure de la boiserie; elle céda...
Je jetai un cri... Blondeau, aussi effrayée que moi, m'imita.
La boiserie, mue par un ressort, s'écarta doucement.
Je vis une cachette assez grande pour contenir une personne; un conduit, communiquant au tuyau de la cheminée, y donnait suffisamment d'air pour qu'on pût y respirer...
--Mon Dieu! mon Dieu! madame, qu'est-ce que cela signifie?--s'écria Blondeau en pâlissant.
--Silence... silence... referme cela... et pas un mot à personne.
Elle ferma ce panneau; je continuai cette lettre, doutant si je veillais ou si je rêvais.
«Eh bien! vous avez vu ma cachette? vous avez dû avoir joliment peur!--Jugez donc de toutes celles que je possède autour de vous... si je vous découvre celle-là aussi facilement.
«Allons, voyons, rassurez-vous, je n'en ai pas d'autres... croyez-le, entendez-vous? croyez-le, ça vous aidera à dormir tranquille; vrai... ceci n'est qu'une plaisanterie faite dans l'espoir de vous donner des rêves affreux, des cauchemars à vous faire mourir de peur.
«Vous allez vous figurer que cette maison (qui m'appartient) n'est que trappes et chausse-trapes, ni plus ni moins qu'à l'Opéra ou dans les romans de Ducray-Duminil... Ce qu'il y a de charmant, c'est que si vous vous avisez de demander à votre mari de changer de logement, il vous traitera de visionnaire...
«Eh!... eh!... vous allez avoir de jolies nuits! Comme ça vous reposera agréablement de vos chagrins diurnes... Je vous conseille de faire monter la garde par votre fidèle Blondeau... Oui... mais les soporifiques... vous souvenez-vous des soporifiques?... Eh! eh! vous allez n'oser toucher à rien de ce qu'on vous apportera de votre modeste restaurateur, qui est peut-être aussi un homme à moi. (A propos, quelle chute!!! pour une femme qui avait la meilleure maison de Paris!)
«Avouez pourtant que c'est une jolie chose que le pouvoir de l'argent... Je serais Satan en personne que je ne vous tourmenterais pas davantage. Vous allez être assiégée de terreurs continuelles, votre sommeil sera troublé par d'horribles rêves; dans le jour, ce seront les diaboliques complications de votre position... enfin... ni le jour ni la nuit vous n'aurez un seul moment de repos; sans compter que l'avenir est chargé de nuages si sombres, si noirs, si orageux, que vous ne pouvez avoir que les plus funestes prévisions...
«Eh! eh! eh!... tout ceci n'est pas couleur de rose, au moins! Mais aussi comme j'ai habilement profité de toutes mes chances! Aussi... c'est que la haine et la soif de la vengeance doublent les facultés. En conscience, c'est un peu de votre faute: souvenez-vous de cette nuit où devant vous j'ai été insulté, souffleté, où j'ai crié grâce à genoux, les mains jointes!... Vous deviez bien vous attendre à ce que je me vengerais... et je commence...
«Mais maintenant j'ai de l'expérience, je ne joue qu'à coup sûr, et j'ai surtout du bonheur... Voyez Mortagne! J'étais à cinq cents lieues quand il va se prendre de querelle avec un spadassin que je n'ai vu ni d'Ève ni d'Adam, et qui m'en délivre. Vraiment, ces choses n'arrivent qu'à moi.
«A cette heure je vous défie même de faire usage de cette lettre... Vous adresserez-vous aux lois? D'abord je ne suis pas à Paris; puis où est le corps du délit? Pures affaires d'amourettes plus ou moins platoniques, dans lesquelles la justice n'a rien à démêler.--Et pourtant, comme c'est drôle... ces affaires d'amourettes sont pour ainsi dire grosses de larmes, de désespoirs, peut-être même de meurtres, de suicides, que sais-je?
«Sur ce, bonne et paisible nuit je vous souhaite... vrai sommeil d'enfant endormi sur le sein de sa mère...
«Un ami inconnu ou un ennemi connu, à votre choix.»
La lecture de cette lettre me laissa un étourdissement douloureux; mes idées bouillonnaient dans mon cerveau sans trouver d'issue.
M. Lugarto, avec une infernale sagacité, répondait d'avance à toutes mes objections, éveillait toutes mes craintes.
En songeant qu'Ursule pouvait plaire à M. de Rochegune, mon désespoir n'eut plus de bornes... Si Emma doit être perdue,--m'écriai-je,--que je ne sois pas au moins victime d'un sacrifice inutile!
Un moment je fus sur le point de tout dire à M. de Rochegune; j'allais lui écrire, lorsque cette voix divine qui venait toujours soutenir mes résolutions chancelantes me dit:
«--Courage.. courage... ne te laisse pas abattre; détourne tes yeux de l'abîme qu'un monstre t'a fait entrevoir pour te causer un affreux vertige et ébranler tes nobles déterminations...
«--Ne regarde pas à tes pieds, lève les yeux au ciel; mets ton espoir en Dieu, il ne te manquera pas...
«--Si l'homme que tu as cru digne de toi était capable de succomber aux séductions d'Ursule, pourrais-tu regretter son cœur? pourrais-tu envier cette femme?
«--Si Emma doit mourir en voyant qu'on lui préfère une autre femme, que ce ne soit pas toi qui lui portes ce coup fatal... reste-lui au moins pour la consoler; si tu n'y parviens pas, si elle succombe, n'oublie pas sa mère, qui a été pour toi presque une mère...
«--Quant aux mystérieuses menaces de ce monstre, qu'elles ne t'épouvantent pas; chasse de vaines terreurs... sois courageuse, forte; envisage fermement ce qu'il peut contre toi, et tu mépriseras sa vengeance. Courage, encore un pas... peut-être la récompense de tant de sacrifices n'est pas éloignée.»
Ainsi que toujours, ma résolution revint après un abattement passager.
Je me décidai à attendre les événements, à entretenir Emma dans son espérance, et à me garantir par tous les moyens possibles des piéges dangereux et des surprises de M. Lugarto.
Je fis coucher Blondeau dans ma chambre, je visitai les boiseries, et je me rassurai un peu en songeant que si cet homme avait voulu se servir de ses machinations, il ne m'aurait pas avertie. Il voulait sans doute me causer seulement des terreurs sans cesse renaissantes.
Je voyais très-peu M. de Lancry.
Son air sombre, son humeur impatiente et aigrie, me prouvaient qu'Ursule ne tenait pas les promesses qu'elle lui avait faites sans doute, mais qu'elle avait l'art de ne pas le désespérer tout à fait pour le forcer à me garder toujours près de lui.
Sans lui faire part de la lettre de M. Lugarto, je lui montrai la cachette qu'on m'avait indiquée; il haussa les épaules et me fit cette incroyable réponse avec un air sardonique dont je fus effrayée:
--C'est quelque bonne bourgeoise qui avait sans doute ménagé cette armoire à secret pour dérober ses provisions à la voracité de ses domestiques.....
* * * * *
Environ quinze jours après avoir reçu de M. Lugarto la lettre que j'ai citée, il m'adressa le billet suivant:
«Paris, quatre heures.
«Je n'ai rien voulu vous dire avant que d'être bien sûr de mon fait. Rochegune a demain un rendez-vous avec Ursule, non pas chez elle, mais sur les boulevards extérieurs; c'est plus décent pour commencer.
«Ce rendez-vous est pour neuf heures; ils doivent se rencontrer sur le boulevard à gauche de la barrière de Fontainebleau, et en sortant par ladite barrière.»
Bouleversée par cette nouvelle, à laquelle pourtant je ne pouvais croire, le lendemain matin je montai en fiacre; je me rendis au lieu indiqué.
Je vis Ursule... qui attendait.
Quelques minutes après, M. de Rochegune arriva.
Il lui offrit son bras; tous deux disparurent dans un chemin creux qui aboutissait à ce boulevard.
Je n'eus ni la force ni la volonté de les suivre...
Je revins chez moi dans un désespoir indicible.
CHAPITRE VIII.
CONFIDENCES.
Environ six semaines s'étaient passées depuis que j'avais surpris l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune.
J'attendais ce dernier dans le parc de Monceaux, où je l'avais déjà vu quelquefois; il m'avait priée de m'y rendre ce matin-là, ayant quelque chose de très-important à me dire.
Notre conversation résuma les faits importants qui se sont passés pendant un assez long intervalle.
En apprenant ces événements, et surtout ceux que notre entretien fera pressentir, on comprendra que je néglige les intermédiaires pour arriver plus vite à ces pages, qui me consolèrent de bien des tourments, et qu'à cette heure encore je ne puis écrire sans un ressentiment de bonheur mélancolique.
M. de Rochegune m'avait précédée de quelques moments.
--Vous avez été mille fois bonne,--me dit-il,--de venir; il n'y a que vous au monde que je puisse consulter sur ce qui m'arrive.
--A propos... et Ursule?--lui dis-je...
Il fit un mouvement d'impatience dédaigneuse et reprit:
--Toujours la même ridicule poursuite... Elle a encore, m'a-t-on dit, passé la dernière nuit entière dans un fiacre devant ma porte.
--Et cet amour ne vous touche pas?
Il haussa les épaules.
--Ah!--lui dis-je,--je tremble encore... lorsque je songe qu'il y a six semaines... je vous ai vu venir au rendez-vous qu'elle vous avait donné... prendre son bras... et disparaître avec elle...
--Ne connaissez-vous pas l'astuce de cette femme? elle savait que votre nom était un talisman à l'aide duquel on pouvait toujours m'intéresser. Une première fois elle m'écrit et signe l'Inconnue de l'Opéra, disant qu'elle avait des choses des plus importantes à me communiquer... sur vous. J'accours à ce rendez-vous; jugez de ma désagréable surprise en reconnaissant cette femme qui vous a causé tant de chagrins. Je lui ai d'ailleurs si peu dissimulé la répugnance qu'elle m'inspirait qu'elle en a pâli; puis se remettant, elle m'a demandé pardon de m'avoir dérangé en vain. Elle ne pouvait me donner cette fois les renseignements qui vous concernaient et qu'elle m'avait promis; mais si je voulais revenir le surlendemain, elle serait en mesure de me satisfaire... Je ne sais si elle le fit à dessein; mais quelques-unes de ses paroles me laissèrent soupçonner qu'elle attribuait à une cause mystérieuse votre retour auprès de votre mari... Alors, Mathilde, j'avais encore malgré moi conservé quelques lueurs d'espoir; je consentis donc à revoir votre cousine, afin de pénétrer le secret qu'elle possédait peut-être.
--Je comprends son calcul, mon ami... Le premier coup était porté... Vous aviez déjà presque vaincu votre antipathie à son égard... elle comptait sur son adresse ou sur son esprit pour ménager une transition à son amour.
--Son calcul ne manquait pas d'adresse... car vous ne savez pas tout encore...
--Comment cela?
--Veuillez m'écouter. Une seconde, une troisième entrevue furent aussi vaines que la première; mais en remettant chaque fois à me donner ces prétendus renseignements qui vous intéressaient ainsi que moi, disait-elle, votre cousine trouva moyen de me ramener incessamment à cette cruelle vérité: que vous étiez plus éprise que jamais de votre mari... La connaissance qu'elle avait de lui et de vous ne donnait malheureusement que trop de vraisemblance à ses assurances; s'il m'avait été possible de conserver la moindre illusion à ce sujet, Ursule l'eût à jamais détruite... Je ne sais pourquoi ce dernier coup, pourtant si prévu, me fut horriblement cruel et ranima toute ma colère contre vous... mais je dois rendre cette justice à votre cousine, elle ne m'a jamais parlé de vous qu'avec respect.
--Elle savait que vous n'auriez pas toléré un autre langage,--dis-je à M. de Rochegune.
Il me regarda d'un air singulier, et me dit après quelques moments de silence:
--Peut-être... J'étais si malheureux... toutes les blessures de mon cœur venaient de se rouvrir.
--Comment? vous eussiez permis à Ursule de m'attaquer... vous, mon ami! je ne le crois pas.
--Tout ceci est passé maintenant, Mathilde; je puis vous avouer ma faiblesse... ma lâcheté.
--Expliquez-vous, de grâce.
--Eh bien, lorsque, dans ma dernière entrevue, elle m'eut bien convaincu de votre redoublement de passion pour votre mari, je ressentis contre vous presque un mouvement de haine; en vous comparant, vous si pure, à Ursule si corrompue, je me disais:--Peut-être que si je l'avais aimée, cette femme, malgré sa dépravation, m'aurait causé moins de chagrin que Mathilde.
--Ah! mon ami, quel blasphème!
--Je vous dois la vérité tout entière, ce sera ma punition... J'étais sous le coup de l'indignation que me causait votre abandon; je me disais encore:--Après tout, le mal qu'Ursule a fait à Mathilde a cessé, puisque celle-ci aime son mari plus passionnément que jamais... Pardonner à M. de Lancry, n'est-ce pas pardonner à Ursule?... pourquoi serais-je envers celle-ci plus sévère que Mathilde?
--Comment... vous, mon ami... avez-vous pu vous abuser par de tels paradoxes?
--Le désespoir est un mauvais conseiller, Mathilde... Que vous dirai-je? une fois dans cette méchante voie, ce fut avec une sorte de satisfaction odieuse que je dis quelques mots de bonté à cette femme, votre plus mortelle ennemie. Je me plaisais à me rappeler la causticité, le brillant de son esprit.
--Et Ursule... a, je pense, répondu à votre attente?--dis-je à M. de Rochegune avec amertume.
--Heureusement,--reprit-il,--je l'ai trouvée stupide.
--Ursule!...
--Oui...
--Elle... si séduisante... si spirituelle... si fine... si rusée... c'est impossible...
--Je vous répète, Mathilde, que je l'ai trouvée stupide... Elle n'avait plus l'ombre de cet esprit qui m'avait frappé au bal de l'Opéra: elle balbutiait des phrases sans suite; rien de plus morne, de plus terne que son entretien dès qu'il n'a plus été question de vous... Elle a voulu se lancer dans de grandes dissertations métaphysiques sur l'amour passionné, sur les charmes de la constance et de la vertu, ce qui était aussi révoltant que grotesque dans sa bouche. C'était, en un mot, à hausser les épaules de dégoût et de pitié; sans compter que, pour une femme dans sa position, rien n'était plus maladroit que ce ridicule étalage de belles maximes... Cela m'indigna, tandis qu'au contraire j'aurais pu peut-être, dans les funestes dispositions où je me trouvais, me laisser étourdir par les saillies d'un esprit cynique, paradoxal, insolent et railleur comme celui qu'on lui prête... J'étais dans un de ces accès de découragement amer où l'on doute de tout ce qui est généreux et grand, où l'on sent vaguement le besoin de fouler aux pieds ce qu'on a vénéré... Pourquoi ne vous le dirais-je pas maintenant? le péril est passé...
--Eh bien!...--lui dis-je, tremblante de ces ressouvenirs.
--Eh bien! Mathilde, j'en conviens en toute honte... à ce moment, la parole audacieuse et perverse d'Ursule aurait pu avoir sur moi une fatale et puissante influence... Et qui peut prévoir les suites d'une première impression?... Mais il aurait fallu pour cela que je rencontrasse une espèce de démon charmant d'esprit, de gentillesse et d'effronterie, une jolie femme attrayante et hardie; et non pas une espèce de sotte pensionnaire psalmodiant de vertueux rébus, avec des yeux rouges, un teint pâle et une physionomie éteinte et flétrie...
--Et ce bouleversement complet dans les manières, dans le caractère d'Ursule,--m'écriai-je malgré moi--ne vous a pas touché?
--Pas le moins du monde, ma chère Mathilde. Ou ce bouleversement était réel, ou il était feint: s'il était vrai, il pouvait prouver de l'amour, soit; mais il est assez peu flatteur d'inspirer même un véritable amour à madame Ursule Sécherin. Il est des préférences et des conversions extrêmement désobligeantes... Si ce trouble, cet embarras étaient simulés, c'était une ignoble hypocrisie... Non, je vous le répète, la seule chance de votre cousine aurait été de se montrer audacieusement ce qu'on dit qu'elle est, un type d'impudence et de perversité... Alors peut-être, encore irrité d'une douloureuse déception,-entraîné par une curiosité chagrine, cherchant de tristes contrastes, j'aurais voulu lire dans ce cœur corrompu... comme on parcourt un mauvais livre, par désœuvrement... Mais une fois cette occasion manquée, tout fut dit pour cette indigne créature; je rougis de ce moment d'égarement. Je revins à moi, et je sentis renaître pour toujours l'aversion qu'elle méritait... surtout pour son atroce méchanceté envers vous...
--Mon ami... il y a là un enseignement... une punition terrible... Cette femme pouvait être dangereuse... pour vous... même pour vous!!! en restant fidèle aux odieux principes qui l'avaient toujours guidée... et Dieu veut que pour la première fois elle ait honte de sa vie passée... qu'elle essaie de balbutier un noble langage... Ce langage est peut-être sincère... mais dans sa bouche il perd toute sa vertu... Ah! la malheureuse femme! comme elle doit souffrir si elle comprend l'effrayante sévérité de cette leçon...
--N'allez-vous pas la plaindre?--me dit M. de Rochegune d'un ton de reproche...
--La plaindre?... non... mais j'ai tant souffert... que je ne puis songer à ceux qui souffrent sans émotion...
--Je m'apitoie moins facilement que vous, Mathilde. Si cette femme souffre, son châtiment est mérité: je ne ferai rien pour l'aggraver; mais, sur mon âme, je ne ferai rien pour l'adoucir... Deux fois encore elle m'a écrit pour me demander un nouvel entretien. J'ai toujours refusé. Maintenant elle se borne à venir faire de temps à autre quelques stations dans ma rue. Je ne puis l'en empêcher... Mais laissons cela, je vous prie; le souvenir de ces vilenies m'attriste encore, et les noires idées viennent aux malheureux... comme l'or... vient aux riches, dit-on,--ajouta-t-il avec un profond soupir.
--Vous êtes donc toujours malheureux, mon ami?
--Vous me le demandez!... Savez-vous quelle vie est la mienne? Savez-vous ce que je souffre... quand je compare... Mais oublions, oublions le passé, il est mort... mort avec la Mathilde d'autrefois... Plus je vais, plus je trouve juste cette funeste comparaison... Oh! oui, je suis bien malheureux... A cette heure rien ne m'attache à la vie... mes jours se passent dans une monotonie désespérante...
--Mais à quoi bon parler de cela?...--reprit-il en soupirant.--Parlons du sujet qui m'amène.--Puis M. de Rochegune reprit après avoir gardé quelques instants le silence:--Ce que j'ai à vous dire, Mathilde, est grave, très-grave... J'ai toujours hésité à vous en parler... même encore maintenant... mais à vous seule je puis confier ce secret, qui, je le crains, n'est pas uniquement le mien.
En entendant ces mots, j'eus peur de me trahir; car depuis quelques jours j'attendais cette confidence.
Pour mieux détourner encore les soupçons de M. de Rochegune, je l'interrompis en lui disant:
--Il faudra que je vous parle aussi d'une chose assez grave qui m'intéresse presque directement... car elle regarde notre meilleure amie...
Il fit un mouvement de surprise et me dit:
--Comment donc? Expliquez-vous, Mathilde.
--Oh! mon Dieu!--répondis-je le plus indifféremment qu'il me fut possible,--voici ce dont il s'agit. Hier M. de Lancry me parlait d'un fils naturel d'un souverain du Nord qui vient d'arriver à Paris; il est fort beau, fort riche; il a, dit-on, le meilleur caractère et les plus charmantes manières du monde. Il sera nécessairement présenté chez madame de Richeville; or, si par hasard il plaisait à Emma, et qu'il fût digne de ce trésor... il me semble que ce serait une excellente occasion de marier cette chère enfant... Ne le pensez-vous pas?
Je l'avoue, je fis ce mensonge avec une assurance qui me surprit.
M. de Rochegune parut frappé de ces paroles et me répondit avec un certain embarras:
--Vous ne croyez pas qu'Emma ait jusqu'ici manifesté... aucune préférence?
--Tant que j'ai habité avec elle et avec sa mère, je n'ai rien remarqué de semblable,--lui dis-je.--Et vous-même... à cette époque?
--Oh! alors, non; certainement... non,--reprit-il.
Il y eut dans ce mot un accent de conviction qui me fut bien précieux.
--Et depuis quelque temps, Mathilde, n'avez-vous rien trouvé de singulier dans la conduite d'Emma?
--Rien... absolument rien... mon ami... Mais, vous le savez, malheureusement pour moi, je vois maintenant beaucoup moins madame de Richeville... Vous seriez-vous donc aperçu qu'Emma eût quelque préférence?--demandai-je d'un air étonné.
M. de Rochegune parut faire un violent effort sur lui-même et me dit:
--Après tout, je suis fou d'avoir des scrupules... Je ne voudrais pas, par une fausse modestie, causer un jour quelque chagrin à notre excellente amie.
--En vérité, je ne vous comprends pas.
--Voici ce qui m'arrive... Mathilde... Depuis que je vous ai perdue... je suis allé presque tous les jours chez madame de Richeville... souvent deux fois dans la même journée; dans mon malheur, je trouvais un cruel plaisir à parler de vous... La duchesse avait la bonté de me recevoir aux heures où sa porte est habituellement fermée... Emma, qui très-rarement quitte sa mère, assistait à nos entretiens... Cette pauvre enfant vous regrette autant que nous. Elle était tellement accoutumée à m'entendre parler de vous comme j'en ai toujours parlé, que je n'avais rien à taire devant elle. Plusieurs fois, je trouvai ses regards attachés sur les miens avec une expression et une fixité singulières... Cela me parut d'abord étrange, mais bientôt je n'y pensai plus... Une fois j'entrai sans être annoncé; elle était seule dans le salon de sa mère; elle poussa un léger cri et devint pourpre. «Emma, je vous ai effrayée?--lui dis-je en souriant.»--Non, oh! non... Tenez,--dit-elle,--voyez comme mon cœur bat... vous verrez que ce n'est pas de frayeur...--Et prenant ma main avec un geste de naïveté charmante, elle la posa sur son sein. Son cœur, en effet, battait violemment.
--Je la reconnais bien là... ses premiers mouvements sont toujours d'une adorable ingénuité... Mais que trouvez-vous d'étrange?...
M. de Rochegune me regarda très-surpris; il croyait sans doute m'avoir mise sur la voie...
--Je ne trouve là rien d'étrange... précisément... quoique ce mouvement... cette rougeur subite...
--Vous le savez... c'est une enfant... elle aura eu peur...
--Sans doute... elle aura eu peur... Néanmoins cette circonstance me rendit plus attentif. J'observai, et je remarquai, par exemple, sa rougeur subite dès que j'entrais chez sa mère, l'espèce de contemplation avec laquelle elle me regardait presque continuellement. Tant que je fus seul à m'apercevoir de ces singularités, je n'y attachai qu'une importance relative; mais lorsque j'eus repris l'habitude de venir le soir chez sa mère, Emma, à mon grand étonnement, a manifesté pour moi, et souvent en présence d'étrangers, des préférences tellement significatives, qu'elles m'ont embarrassé... Enfin, voici ce qui m'a décidé à vous faire cette confidence... Avant-hier, au moment où je sortais de chez madame de Richeville, je trouvai Emma à la porte du salon d'attente. Elle me dit d'un air mystérieux, en me donnant un petit portefeuille:--«C'est aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance; voici ce que j'ai fait pour vous. N'en parlez pas à madame de Richeville! c'est mon secret...»
--Et dans ce portefeuille, qu'y avait-il?
--Mon portrait peint par elle à l'aquarelle, d'une ressemblance frappante, quoiqu'il fût fait de souvenir... Vous comprenez, ma chère Mathilde, que je ne m'abuse pas sur ces apparences, bien qu'elles paraissent significatives; c'est un enfantillage: mais je dois à madame de Richeville, à moi-même, à Emma, dont mieux que personne j'apprécie les inestimables qualités... de mettre un terme à cette folie, et c'est de cela que je veux causer avec vous...
--Je crois en effet qu'il ne s'agit que d'une folle exaltation de jeune fille... Aussi, mon ami, si vous écoutez mon avis, avant que cette exaltation n'ait amené un sentiment plus réfléchi, plus profond, vous vous résignerez à faire un voyage de quelque temps... Peut-être cela contrarie-t-il vos projets; mais vous êtes trop des amis de madame de Richeville pour hésiter... Votre absence calmera la tête de notre Emma. Pendant ce temps-là je saisirai cette occasion de parler à madame de Richeville de ce jeune étranger; s'il est aussi agréable qu'on le dit, s'il est présenté à Emma comme un homme qui peut devenir son mari, il y a tout lieu de croire qu'elle l'acceptera ainsi; alors le sentiment qu'elle a pour vous reprendra son niveau, car je crois qu'il s'agit d'une amitié très-vive que son imagination s'exagère un peu... Que pensez-vous de mon conseil?
--Il me paraît plein de raison... Quoiqu'il m'en coûte beaucoup de le suivre, je le suivrai.
--Qu'avez-vous donc à regretter ici?
--Tout et rien... Maintenant le moindre dérangement m'est pénible, et puis je trouve un charme mélancolique à habiter les lieux où je vous ai aimée. C'est avec un triste plaisir que je parle de vous avec nos amis, je l'avoue... Il me chagrine de renoncer pendant quelque temps à ces dernières consolations.
--Je le comprends, mon ami; mais pouvez-vous balancer? Songez combien Emma est impressionnable; réfléchissez aux funestes conséquences d'un pareil attachement pour elle, s'il prenait de la gravité. Pauvre malheureuse enfant! quel serait son sort?... Tandis que votre absence, peut-être l'espoir d'un prochain mariage, suffiront, je n'en doute pas, pour la guérir de cette exaltation passagère... et puis, je lui parlerai, elle a en moi toute confiance; mais, je vous le répète, mon ami, si pénible que vous soit ce sacrifice... il faut partir.
--Vous avez raison... le repos, le bonheur à venir d'Emma dépendent peut-être de mon départ... Puis-je hésiter quand je songe à tout ce que je dois à sa mère, à tout l'intérêt que cette enfant m'inspire elle-même? Est-il une créature plus angélique, plus digne de bonheur? que ne mérite-t-elle pas!
--Vous avez raison, mon ami, c'est un vrai trésor... et il se peut qu'à votre retour vos vœux pour elle soient comblés. Si les convenances se trouvaient réunies dans le mariage dont je vous ai parlé, il pourrait avoir lieu dans deux ou trois mois; alors vous nous revenez, et vos amis tâchent d'alléger un peu cette vie que vous trouvez si triste et si pesante.
--Ne l'est-elle pas en effet? Que me reste-t-il? quels sont mes liens? quel est mon avenir maintenant? Ah! Mathilde... des parents, des amis, si chers qu'ils soient, ne remplaceront jamais un sentiment qui était toute ma vie; ces succès dont j'étais si fier sont à cette heure pour moi sans attrait; vous étiez au fond de toutes mes ambitions, de tous mes orgueils.--Et il ajouta en tâchant de sourire:--A cet égard, je suis comme ces pauvres femmes qui avaient l'habitude de se faire belles et d'être jolies pour leur amant... Il n'est plus là, elles se demandent à quoi bon la beauté, la parure!
--Jusqu'à ce qu'un nouvel amour leur donne encore l'envie d'être jolies et de se faire belles,--lui dis-je en souriant.
Il secoua la tête et me dit:
--Vous savez bien que tout véritable amour est fini pour moi... Le reste est-il du bonheur?... Et j'ai trente ans, et j'ai peut-être encore une longue vie à parcourir dans cette indifférence morne et glacée. Ces questions... que ferai-je? que deviendrai-je? me sont insupportables; j'accepterais je ne sais quel avenir, pourvu qu'il m'épargnât la stérile fatigue de songer au lendemain... Quelquefois j'envie l'existence machinale des cloîtres, cette obéissance muette et passive qui vous débarrasse d'une volonté dont on ne sait que faire...
--Pouvez-vous parler ainsi, vous, jeune, libre!
--Et c'est justement cette liberté qui m'effraie. Je chercherai vainement à sortir de l'apathie où je suis plongé. Ce seront des agitations inutiles.
Vingt fois je fus sur le point de dire à M. de Rochegune:--Épousez Emma, elle vous aime; votre existence aura un but, un terme.--Mais je craignis de compromettre par trop de précipitation le succès d'une œuvre qui m'avait coûté tant de larmes, tant de soins. Je lui dis:
--Courage! courage! peut-être ce voyage suffira-t-il à vous sortir de cet engourdissement passager. Comptez sur moi; je vous écrirai le résultat de mes observations au sujet d'Emma, et j'espère vous annoncer bientôt que votre absence a eu sur elle l'effet salutaire que nous en espérons........
* * * * *
La veille du jour où j'avais cet entretien avec M. de Rochegune Emma m'écrivait cette lettre, qui résume pour ainsi dire notre correspondance depuis que j'avais cessé d'habiter avec madame de Richeville.
EMMA A MADAME DE LANCRY.
«J'ai suivi vos conseils, mon ange sauveur et tutélaire... Je vais vous raconter ce qui s'est passé depuis ma dernière lettre.
«Vous me dites que bientôt il n'aura plus de raison pour me cacher son amour: je vous crois; j'ai toujours été si bien inspirée de vous croire! vous m'avez révélé tant de choses!...
«Ainsi que vous me l'avez conseillé, je n'ai dissimulé aucune de mes impressions... J'étais heureuse de le regarder... je le regardais... Quand ses yeux rencontraient les miens, je ne les détournais pas, et il devait y lire toute la joie que me causait sa présence...
«Je ne sais si vous m'approuverez, cela est peut-être bien bizarre... mais je lui ai donné le portrait que j'avais fait de lui... de souvenir... vous savez... Ce n'était pas que je m'attendisse à lui causer un grand plaisir en lui donnant sa propre image; mais je pensais que peut-être il verrait dans cette offre une preuve que sa pensée est toujours en moi; et puis je ne sais, mais dès que j'ai eu terminé ce portrait, il m'a semblé qu'il ne m'appartenait plus, que je n'avais plus le droit de le garder, que je devais le lui rendre... Et puis encore j'étais si fière de mon ouvrage! si vous saviez comme il était devenu ressemblant! car j'y ai beaucoup travaillé depuis que vous ne l'avez vu... Il n'y a là rien d'étonnant. Une fois seule devant ma table de dessin, chaque fois que je voulais le voir, je fermais les yeux, et il m'apparaissait; oui, c'était une véritable apparition.
«M. de Rochegune est toujours bien triste quand il parle de vous... il est comme madame de Richeville, comme moi... Nous ne pouvons pas nous consoler de votre départ, nous qui avions la douce habitude de vous voir chaque jour.
«Je m'aperçois bien qu'il m'aime; il ne me traite plus en petite fille. Avant-hier, quand je lui ai donné le portefeuille, il m'a regardée avec une émotion qui m'a fait venir les larmes aux yeux.
«Quand je pense qu'il y a six semaines j'étais à l'agonie! que c'est vous qui m'avez appris quel était le mal dont je me mourais! que c'est vous qui m'avez guérie! Je me jette quelquefois à genoux pour vous bénir, pour vous prier comme une sainte... D'un mot vous m'avez sauvée... ce mot était son nom...
«Il y a une question que je me fais sans cesse. Comment ai-je mérité qu'il m'aimât, qu'il me choisît, moi, parmi toutes celles qu'il pouvait choisir? Cela ne vous semble-t-il pas à la fois bien heureux et bien inespéré pour votre Emma?
«Je voudrais savoir si je l'ai aimé avant qu'il m'aimât... Oh! oui... je l'ai aimé la première... Il me semble que le contraire serait de l'ingratitude de ma part.
«N'allez pas me gronder, me trouver très-importune; mais croyez-vous qu'il soit obligé de garder encore bien longtemps le silence? Quand me dira-t-il qu'il m'aime? vous m'annoncez dans votre dernière lettre que ce sera bientôt. Mais les distances ne sont peut-être pas les mêmes pour nous deux.
«Allons, mon bon ange gardien, je serai patiente, je ne ferai plus de questions indiscrètes. D'ailleurs, maintenant que je puis lui laisser voir combien je l'aime, il y aurait de l'égoïsme de ma part à être impatiente.
«Adieu... adieu... Vous voyez que je suis exactement vos conseils. Venez nous voir; vous savez combien vous êtes toujours chérie par madame de Richeville, par lui et par... votre Emma.»
CHAPITRE IX.
LES FIANÇAILLES.
M. de Rochegune avait écrit un mot à madame de Richeville pour la prévenir de son absence, causée, lui disait-il, par quelques affaires importantes.
Le lendemain de ce départ, j'annonçai à Emma qu'elle devait se résoudre à ne pas revoir M. de Rochegune de très-longtemps peut-être, les raisons de famille qui lui avaient fait jusqu'alors différer la demande de sa main semblant augmenter de gravité... Je dis enfin à cette pauvre enfant que M. de Rochegune était si désespéré de la quitter, qu'il n'avait pas le courage de venir lui dire adieu.
Je m'y attendais; Emma fut douloureusement frappée de ce coup imprévu, qui venait si soudainement briser ses espérances, ou du moins les ajourner presque à l'infini; mais je devais risquer beaucoup pour assurer son bonheur.
Sans être aussi sérieux qu'ils l'avaient déjà été, une partie des symptômes de la première maladie d'Emma se renouvelèrent.
Elle retomba dans ses tristesses mornes et accablantes. Son chagrin, dont elle savait alors la cause, eut une réaction peut-être plus lente, mais plus profonde.
J'avais été obligée de mettre le docteur Gérard dans ma confidence, car je ne voulais pas compromettre trop dangereusement la santé d'Emma.
Il approuva mon dessein, me garda toujours le secret auprès de madame de Richeville, et lui donna encore le change sur la maladie de sa fille.
J'avais souvent écrit à M. de Rochegune afin de le tenir au courant des événements...
Je ne lui cachai pas que la position d'Emma devenait de plus en plus inquiétante; enfin M. Gérard m'ayant avertie qu'il y aurait du danger à prolonger davantage les angoisses de la fille de madame de Richeville, je suppliai M. de Rochegune de revenir à Paris: sa présence seule pouvait opérer une crise salutaire.
Il me répondit en ces termes:
«Je serai à Paris dans la nuit de demain... Ce que vous m'apprenez est affreux... et je ne puis malheureusement pas réparer le mal que j'ai causé involontairement... Emma est un ange de bonté, de beauté, de candeur et de grâce... Elle mérite un cœur qui n'appartienne qu'à elle. Si je ne vous avais pas rencontrée dans ma vie, s'il m'était encore possible d'aimer... son amour eût été mon plus cher trésor... Mais l'épouser par pitié... est-ce digne d'elle? est-ce digne de moi? Tout mon espoir est que vous vous abusez peut-être sur le danger que court cette malheureuse enfant... En tout cas j'arrive... Et sa mère... notre meilleure amie!... Ah! je ne sais quelle fatalité me poursuit!...
«R.»
Quelques heures après l'arrivée de M. de Rochegune, M. Gérard, dont il honorait beaucoup le savoir et le caractère, se présenta chez lui (d'après mon conseil), et l'instruisit de l'état véritablement très-alarmant dans lequel se trouvait Emma.
Pour faire comprendre toute la gravité de cette crise à M. de Rochegune, M. Gérard n'eut qu'à lui exposer les raisons qu'il m'avait déduites lors de la première maladie d'Emma; car la même cause avait reproduit les mêmes effets.
--Eh bien!--me dit-il d'un air accablé...--je quitte M. Gérard. La vie de cette pauvre enfant est en danger!
--Hélas, oui!... J'avais prié le docteur, dont vous connaissez la sincérité, d'aller vous dire en qu'il en était, ne doutant pas que ses paroles ne fussent plus éloquentes que tous les raisonnements.
--Ce qu'il m'a appris... m'a navré... Malheureusement je ne puis que me désoler. Je vous répète, ma chère Mathilde, que je ne sais rien de meilleur, de plus charmant qu'Emma... Vous me connaissez assez pour croire que sa naissance ne serait pas pour moi un obstacle... Encore une fois, je rends justice à ses excellentes qualités; mais je ne l'aime pas... je ne puis pas l'aimer.
--Sans doute, mon ami, cela est fatal; heureusement tout espoir n'est pas encore absolument perdu... Je ne vous avais fait entrevoir... et bien vaguement encore... cette hypothèse de mariage que dans le cas où il deviendrait la seule chance de salut d'Emma... ainsi que cela arrivera demain peut-être... Alors il me semble que pour vous... ce mariage serait presque un devoir.
--Un devoir?...
--Pour vous, dont l'âme est généreuse et grande... oui...
--Cela ne serait un devoir ni pour moi ni pour personne, Mathilde...--me dit-il avec une fermeté qui m'effraya.--Je déplore ce qui arrive, mais je n'y puis rien.
--Vous n'y pouvez rien, lorsque d'un mot?...
--Pour dire ce mot il faudrait aimer.
--Mais elle vous aime, elle!... mais elle se meurt! cette pensée ne peut-elle donc rien sur vous?
--Et qu'ai-je fait, moi, pour éveiller, pour encourager cet amour? Est-ce ma faute si l'imagination de cette malheureuse enfant s'est exaltée sans raison?
--Est-ce sa faute, à elle, si, vous voyant chaque jour, si, entendant chaque jour vos louanges, l'amour s'est peu à peu développé dans son cœur? N'y a-t-il pas de la cruauté à afficher une indifférence... que vous ne ressentez pas... non... non, car l'amour d'Emma doit vous enorgueillir...
--J'en serais fier... oui... j'en serais fier, si j'en étais digne.
--Pourquoi en seriez-vous indigne?
--Parce que je ne partage pas cet amour... parce que je ne pourrai le partager.
--Vous ne le partagez pas à cette heure... soit... mais qui vous répond de l'avenir?... Songez donc à ce que vous me disiez avant votre départ, en me parlant de l'ennui, du dégoût qui vous accablaient!... cette triste disposition d'esprit ne peut qu'augmenter encore... Vous ne m'aimez plus, ou du moins je ne puis plus compter dans votre vie; de mon côté, pourquoi vous le cacherais-je? chaque jour resserre les liens qui m'attachent à M. de Lancry; autant qu'il le peut, il répare ses torts passés: ainsi, vous le voyez, mon ami, nos rêves d'autrefois sont, hélas! devenus ce que deviennent les songes... Ainsi que vous le dites, vous conserverez toujours de moi ce souvenir mélancolique qui survit aux êtres qui ne sont plus... J'aurai toujours pour vous la plus affectueuse amitié... la plus profonde estime... Mais maintenant nos deux existences ont des buts différents, et chaque jour nous séparera davantage... Quel avenir vous reste-t-il donc?
--L'avenir le plus triste... vous le savez.
--Et c'est un pareil avenir que vous hésitez à engager... à sacrifier, si vous voulez, lorsque ce sacrifice peut sauver la vie d'Emma?
--Pour elle, il vaut mieux mourir que d'être enchaînée à une âme flétrie.
--Mais qui vous dit que la généreuse chaleur de ce jeune cœur ne ranimera pas votre âme, que vous croyez à jamais refroidie?
--Cela est impossible, Mathilde, je le sens, je n'aimerai plus.
--Alors,--m'écriai-je avec amertume,--alors Emma doit mourir! c'est sa destinée! Après tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu? Emma réunit, il est vrai, les qualités les plus charmantes et les plus rares... Elle a seize ans... elle est d'une beauté accomplie... elle aime à en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa dédaigneuse indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune fille à l'entraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le tirer de sa léthargie?... Non... non, ce sera à l'ennui, à une lâche et morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera la fille de sa meilleure amie.
--Vous êtes sévère, Mathilde.
--Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous tiendrait-il pas ce langage? J'en appelle à votre loyauté... que vous conseillerait-il de faire?
M. de Rochegune ne me répondit rien, baissa la tête avec une sombre tristesse; mais il parut frappé de mes paroles.
--Ses avis étaient sacrés pour vous... vous n'eussiez pas hésité... Ah! mon ami... rappelez-vous ce que vous me disiez lorsque l'instinct de votre cœur vous révélait que de notre amour jaillirait un jour quelque magnifique exemple de dévouement... Sans doute vous pressentiez ce qui se passe à cette heure... Mon ami, soyez bon, soyez généreux... ne soyez pas impitoyable!
--Mathilde... franchement... M. de Mortagne m'aurait-il conseillé... vous-même, me conseillez-vous d'épouser Emma par pitié? A ce prix... elle refuserait le mariage...
--Est-ce bien vous qui me faites une telle question? Et lors même que vous céderiez seulement à la pitié... le laisseriez-vous jamais deviner à Emma? Non, non, je connais votre cœur; plutôt que de la blesser, vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi, est fière... Vous avez raison, elle mourrait mille fois plutôt que de devoir cette union à votre pitié.
--Mais c'est une folie! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien je vous regrette? ne m'a-t-elle pas toujours entendu parler de vous dans les termes les plus tendres?
--Vous connaissez la droiture et la candeur de son âme. Elle a vu dans notre amour un attachement fraternel... N'étais-je pas mariée?... ce mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrière insurmontable?
--Et vous me verriez épouser Emma avec plaisir?
--Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie à Emma, parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonheur... parce qu'il comblerait d'une joie inespérée ma meilleure amie... Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il vous arracherait à cette apathie que vous n'avez pas la force de combattre... parce que peu à peu vous vous sentiriez renaître à l'influence vivifiante de ce candide amour... parce que vous trouveriez mille charmes dans la douceur du foyer domestique! Votre vie aurait un but, de nouveaux liens peut-être vous y attacheraient encore... Avec l'espoir de voir revivre l'illustre nom que vous a légué votre père, une noble, une généreuse ambition renaîtrait en vous... Et puis,--ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes,--mon ami... vous vous croyez... vous êtes bien malheureux... il vous a fallu oublier vos espérances les plus chères... mais enfin lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il... sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?... Voyez... cette pauvre jeune fille exaltée par l'amour fait un rêve d'une ambition de bonheur si insensé qu'elle meurt... qu'elle meurt... pour avoir seulement osé faire ce rêve idéal... Et vous... d'un mot... vous la rendez à la vie... d'un mot vous réalisez ce rêve... Dites, mon ami, excepté Dieu, qui pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bonté? Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence que de causer de tels ravissements? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que l'homme puisse prétendre? Oh! quel monstre stupide a pu dire que la vengeance était le plaisir des dieux!...
--Mathilde, laissez-moi!--dit M. de Rochegune visiblement ému;--laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses, on n'y cède jamais qu'aux dépens de la raison.
--De la raison? Et la raison la plus austère ne serait-elle pas d'accord avec la paix de votre cœur si vous l'écoutiez? Mon ami... vous êtes ému, je le vois... Ah! soyez généreux! qu'à nos tristes amours ne succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma... pour moi l'affreux regret d'avoir altéré peut-être la beauté de votre âme par les chagrins que je vous ai causés! Oh! non, non, loin de là; faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi j'aurai pardonné à celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour vous...
--Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés!
--Non, non, mon ami, cédez... oh! cédez à ce noble mouvement du cœur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour, le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au cœur... vous me direz: Mathilde, votre langage a été celui d'une amie, bonne et sincère... merci à vous. Je suis bien heureux.--Alors, moi...--ajoutai-je, ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une pénible émotion,--alors moi...
--Qu'avez-vous, Mathilde?--s'écria M. de Rochegune en me regardant avec inquiétude.
Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.
--Je n'ai rien, mon ami,--lui dis-je en tâchant de sourire,--je suis émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutez mes vœux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le disais... moi, heureuse aussi de mon côté... jouissant comme vous de tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout bas:--Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.
--Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi... n'insistez pas. Après tout... moi, je n'ai rien à risquer à cette heure. Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant! pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception!
--Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée!
--Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fiançailles!
--Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami, votre parole!
--Mathilde!
--Au nom de votre père... au nom de l'ami que nous avons perdu et qui joindrait ses prières aux miennes...
--Vous le voulez?...
--Je vous en supplie!
--Que le sort de cette enfant s'accomplisse donc!...
--Oh! merci... à vous le meilleur, le plus généreux des hommes!... Ah! vous ne savez pas... non, vous ne savez pas l'ineffable douceur des larmes que vous me faites verser en cet instant,--m'écriai-je.
Tant de douloureux sacrifices étaient au moins couronnés par le bonheur d'Emma....
* * * * *
CHAPITRE X.
LA DEMANDE.
Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune était sacrée. Avec sa délicatesse ordinaire, il comprit la nécessité de laisser croire à Emma qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande à madame de Richeville.
Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma.
Je renonce à exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je venais faire à madame de Richeville.
Cette chère enfant me promit de paraître très-étonnée lorsque la duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle.
Mon mensonge ne pouvait donc être découvert ni de ce côté, ni du côté de M. de Rochegune.
J'entrai chez madame de Richeville.
--Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux--lui dis-je.
Madame de Richeville secoua tristement la tête.
--Je suis sûre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Gérard cherche en vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette malheureuse enfant ait une peine profonde et secrète qui la tue. En vain je l'interroge... Souvent je viens à penser qu'elle connaît le mystère de sa naissance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient fondées... à ce sujet.
--Votre médecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma était affectée d'une maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces affections est souvent aussi inexplicable que la rapidité de leur guérison...
--Hélas! rien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez: il y a quinze jours, Emma se portait à merveille... et maintenant... quelles inquiétudes ne me donne-t-elle pas!...
--Tous vos amis ont partagé votre anxiété, tous se réjouiront de l'espérance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de vous citer M. de Rochegune; je l'ai vu ce matin.
--Il est arrivé?
--Oui, et il m'a fait part d'une résolution très-importante; c'était pour y réfléchir plus mûrement qu'il était allé passer quelque temps dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est maintenant... bouleversée.
--Hélas! ma pauvre Mathilde! on ne peut vous faire de reproches; vous avez obéi à la voix impérieuse du devoir... Mais M. de Rochegune est bien malheureux.
--Il l'a été beaucoup; à cette heure... il l'est moins. Vous le connaissez... son caractère est faible; il n'use pas sa force à se roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel qu'il doit l'accepter... Il lui est resté pour moi un attachement sincère, mais son amour n'a pu résister à la rude épreuve que je lui ai imposée; souvent il vous l'a dit lui-même...
--Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent répété avec désespoir que votre retour à votre mari avait tué son amour, que la Mathilde d'autrefois était comme morte pour lui.
--Mon amie, M. de Rochegune dit bien rarement de vaines paroles... Dans cette circonstance, comme toujours, il a été sincère... Il est complétement détaché de moi; la preuve de cela... je vais bien vous étonner, c'est qu'il désire se marier.
--Lui! lui! c'est impossible!
--Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de réfléchir plus à loisir à cette grave détermination. Dans quelques années, l'âge mûr commencera pour lui. Il est isolé... l'avenir l'inquiète... lui semble sombre, désert... Il ne m'aime plus d'amour... ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais: ce sentiment est mort en lui... Par cela même que je tenais une grande place dans sa vie, et que je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se créer des liens durables, de chercher le bonheur dans les pures affections de la famille.
--Lui!... se marier... se marier!--répéta madame de Richeville avec surprise;--et c'est à vous, à vous qu'il fait cette confidence?
--Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'instruire d'un projet si important?
--Sans doute... Mathilde... et pourtant vous consulter à ce sujet... vous, qu'il a tant aimée... c'est presque cruel!
--J'ai vu dans cette confidence non de la cruauté, mais de l'affection... Comme lui, j'ai froidement envisagé sa position; que voulez-vous qu'il fasse désormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il songe à l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien heureuse? Vous connaissez la bonté de son cœur, la noblesse de son caractère; et s'il se marie, c'est qu'il se sait capable d'assurer le bonheur de celle qu'il épousera...
--Oh! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrés pour lui.
--Eh bien! alors... pourquoi vous étonner de son désir de se marier?...
--Ah! Mathilde... il n'y avait qu'une femme digne de lui.
--Je ne pense pas tout à fait comme vous, mon amie; mais je crois que M. de Rochegune, à cause même de ses rares qualités... doit être aussi difficile à marier qu'Emma par exemple.
--Ah! Mathilde, à cette heure, je voudrais n'avoir que cette préoccupation.
--Rassurez-vous,--lui dis-je,--vous n'aurez bientôt plus qu'à vous occuper du soin de lui trouver un mari...
--Hélas! vous savez toutes met craintes à ce sujet.
--Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce que vous disiez pour M. de Rochegune: Il n'y a qu'au homme digne d'elle, et c'est lui.
--Qui!... lui?...
--M. de Rochegune.
--M. de Rochegune!
--Certainement.
--M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En effet, ma pauvre Mathilde, vous êtes folle.
--Pas si folle, peut-être.
--M. de Rochegune!
--Mais oui. Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? le croyez-vous homme à s'inquiéter de la naissance d'Emma? le croyez-vous capable de songer à sa fortune?
--Nullement... mais de sa vie il ne pensera, il n'a pensé à Emma.
--Mais enfin supposez qu'il y pense.
--Lui? c'est impossible!
--Supposez-le... Ne seriez-vous pas heureuse, bienheureuse?
--Quelle question!... mais à quoi bon ces rêves?
--Et si ce n'étaient pas des rêves?
--Comment?
--Et si M. de Rochegune, frappé de toutes les adorables qualités d'Emma, qu'il a pu apprécier depuis longtemps, en était épris, non pas peut-être d'un amour violent, exalté, mais d'un amour sérieux, grave, qui n'attend que le mariage pour devenir passionné... mais si M. de Rochegune, enfin, vous demandait sa main, la lui donneriez-vous?
--Mathilde, Mathilde... voici la première fois que vous me causez un sentiment de chagrin... Emma ne me donnerait pas les inquiétudes qu'elle me donne... que cette triste plaisanterie...
--Par le souvenir de ma mère, mon amie, ce que je vous dis est vrai; M. de Rochegune m'a priée de vous demander la main d'Emma, et, si elle y consent, le mariage se fera le plus tôt possible.
Ces paroles étaient sous une invocation si sacrée pour moi, que madame de Richeville fut obligée de me croire.
Je renonce à peindre son saisissement, sa joie, son étonnement redoublés par la joie et l'ivresse d'Emma, qui, du reste, me garda fidèlement le secret.....
* * * * *
Tout était accompli.
Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffiront pour me distraire... Mais arrivée au terme que je m'étais proposé, j'eus un moment d'abattement désespéré.
Ma tâche était accomplie. Emma serait heureuse, M. de Rochegune serait heureux; mais moi... moi...
Je dirai tout...
Tant que M. de Rochegune considéra son mariage avec Emma comme une sorte de sacrifice, tant que je le vis presque malgré lui sous l'influence de mon souvenir, j'éprouvai une sorte de satisfaction mélancolique, mon dévouement me coûtait moins.
Mais lorsque peu à peu il subit le charme irrésistible de cette enfant, qu'il voyait, pour ainsi dire, renaître et revivre sous son regard; mais lorsqu'il découvrit les trésors de cette âme angélique, mais lorsqu'il me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-être qu'une femme au monde capable de le consoler de mon abandon, et que cette femme était Emma... mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans doute oublier un jour... les chagrins que je lui avais causés... oh! alors, je l'avoue, j'eus de bien amers, de bien douloureux ressentiments... J'en avais honte... j'en savais l'indignité, mais je ne pouvais leur échapper......
* * * * *
Bientôt ce mariage fut la nouvelle de tout Paris.
Les uns y virent une preuve de dépit ou d'inconstance de la part de M. de Rochegune; d'autres un tour de force de madame de Richeville, qui était arrivée à ses fins à force de finesse et d'habileté; pour d'autres, ce fut un mariage d'inclination; plusieurs, enfin, affirmèrent que M. de Rochegune, avant tout possédé du besoin de faire parler de lui, n'avait considéré dans cette union qu'une originalité, car il n'était pas supposable que l'on donnât cent mille écus de rente à une pauvre orpheline sans une arrière-pensée quiconque.
Le mariage devait se faire à Rochegune dès que les formalités le permettraient.
CHAPITRE XI.
UN MARIAGE.
Je n'ai pas parlé de ma vie intérieure pendant cette période; les funestes communications de M. Lugarto avaient complétement cessé. Je m'étais familiarisée avec mes premières craintes: Blondeau couchait dans ma chambre. Comme je mangeais fort peu et que je redoutais toujours quelque trahison, elle préparait elle-même mes repas avec des précautions infinies.
J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cachette. On sourira sans doute de mon héroïque résolution, mais j'avais acheté un poignard très-acéré qui restait toujours près de mon lit.
Pendant les premiers temps qui suivirent la réception de la lettre de M. Lugarto, j'eus des rêves horribles; mais peu à peu ils cessèrent: je m'habituai à cette position qui m'avait d'abord semblé effrayante et presque intolérable.
Je voyais rarement M. de Lancry; il avait sans doute perdu tout espoir de retrouver Ursule, malgré la soumission avec laquelle il avait obéi à ses ordres à mon égard.
Si j'avais insisté auprès de mon mari pour obtenir notre séparation, il y aurait peut-être consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend, j'étais obligée non-seulement de rester quelque temps encore dans cette position, mais de paraître l'accepter avec joie.
Ma vie était très-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de Richeville et Emma, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je dessinais, je brodais; puis j'allais faire quelques promenades au parc de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'Héricourt et à sa femme, qui m'avaient conservé leur amitié, tout en me grondant avec bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dévouement si mal placé.
J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune. Alors je comptais me retirer à Maran, que madame de Richeville avait racheté sous son nom; je lui avais aussi confié mes diamants, qui me venaient de ma mère; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille écus. Mon mari avait tout tenté pour me forcer de les lui livrer; j'avais toujours résisté, comptant en faire un jour le prix de notre séparation légale.
S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors que trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'était lassé de la vie que nous menions, et que j'avais été encore une fois dupe de mon dévouement. On ne s'intéresserait pas sans doute à une victime aussi stupide que je l'étais, mais je me consolerais en rompant enfin mon horrible chaîne.
Un fait assez insignifiant en lui-même me fit prendre une résolution qui eut plus tard de funestes conséquences.
Depuis quelque temps rien ne me faisait soupçonner la funeste influence de M. Lugarto, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque dérangement dans le classement d'une assez grande quantité de lettres que j'avais serrées dans un coffret d'écaille dont je portais toujours la clef sur moi.
Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le coffret avait été ouvert en mon absence.
Je ne pouvais mettre un instant en doute la fidélité de Blondeau; mais quoique je n'eusse pas de raison de soupçonner l'autre domestique que j'avais, songeant à la puissance de l'or de M. Lugarto et à ses ressources de corruption, je me décidai à ne garder chez moi aucun de mes papiers importants.
Dans ce nombre il y avait ma correspondance avec Emma, correspondance qui prouvait la part que j'avais eue à son mariage, ainsi que plusieurs lettres de M. de Rochegune, dans lesquelles il me parlait de la maladie d'Emma, du chagrin où il était de ne pouvoir que se désoler, puisqu'il n'aurait épousé cette enfant que par pitié, etc., etc.
Il m'était donc impossible de confier ces lettres à M. de Rochegune ou à madame de Richeville, un hasard pouvant leur découvrir ce que j'avais tant d'intérêt à leur cacher; elle et lui étaient, d'ailleurs, comme moi, l'objet de la haine de M. Lugarto, et ces papiers n'eussent pas, sous ce rapport, été plus en sûreté là que chez moi. Je ne savais à qui les remettre, lorsque je songeai à M. de Senneville.
Je le voyais souvent chez sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur, sûr et secret. Je le priai de me garder ce dépôt...
Il fut convenu avec lui que, lorsque j'aurais quelques papiers à joindre à ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait dans la cassette, dont elle aurait la clef.
M. de Senneville mit la meilleure grâce du monde à me rendre ce léger service. Je craignais tellement l'espionnage de M. Lugarto et le terrible usage qu'il aurait pu faire de cette correspondance, s'il avait su où la surprendre, que je priai M. de Senneville de venir une fois chez moi le soir, afin qu'il pût emporter ce coffret sans être vu.
M. de Senneville eut le tact de ne pas me parler des soins qu'il m'avait rendus autrefois; il sentit qu'il eût été de très-mauvais goût de paraître renouveler ses prétentions à propos de l'obligation que je contractais envers lui.
Je reçus cette lettre de M. de Rochegune quelques jours après son départ pour sa terre, où s'était fait son mariage.
Rochegune, 20 octobre 1836.
«Emma est ma femme; c'est à vous, noble et sincère amie, que je viens rendre grâce de ce bonheur. Il est votre ouvrage, vos prévisions se sont réalisées, je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sûr, devant moi l'horizon s'éclaircit, de jour en jour il devient plus pur. Vos conseils m'ont rattaché à l'existence par des liens sacrés... Avoir des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a toujours été pour moi un sérieux plaisir.
«Je tiens à vous écrire parce que mon mariage doit être un événement dans votre vie. Plus je m'éloigne du temps où vous avez renversé mes espérances, plus la raison reprend d'empire sur moi; plus mon esprit se dégage des basses préoccupations qui l'avaient obscurci, plus je m'applaudis d'avoir suivi vos conseils.
«Vous avez été ce que j'ai aimé le plus au monde; vous êtes, vous serez ce que désormais j'estimerai le plus religieusement. Je vous dois de connaître un bonheur que je ne soupçonnais pas, le bonheur de vivre dans une autre; ou plutôt de faire vivre une autre personne, par cela seulement qu'on vit pour elle.
«J'éprouve pour Emma un attachement tout à part. Elle m'est tellement identifiée, assimilée, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle une influence si directe, pour ne pas dire si vitale, que je suis à la fois heureux, fier et inquiet de mon action.
«Rien de plus attendrissant, de plus charmant que la naïve extase avec laquelle elle considère parfois la vie que je lui ai faite. Vous aviez raison, Mathilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu presque amoureux.
«Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas là... l'amour que je ressentais pour vous... celui-là a été tué tout entier, tout d'un coup. Il est mort sans dépérissement, sans agonie; il a été foudroyé dans sa grandeur et dans sa force.
«Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe; s'ils sortaient par miracle de leur sépulcre, ils revivraient tels qu'ils y sont descendus... Eh bien! il en est de même de mon amour pour vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il était lorsqu'il a été subitement frappé au cœur.
«Non, non, grâce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour Emma, le sentiment qu'elle m'inspire n'est pas composé de débris du nôtre: c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-être pouvait me faire éprouver; car son amour ne ressemble à celui d'aucune femme, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils.
«Je ne puis avancer d'un pas dans la voie généreuse où vous m'avez engagé sans me dire: Mathilde avait raison;--sans me rappeler ces nobles et saintes paroles:--Lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?
«Comme vous le disiez, je suis quelquefois tenté de me croire un peu dieu en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut croire encore à ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux humides de larmes en me disant:--C'est donc bien vrai, ce n'est pas un songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis!--Et puis; quelquefois, malgré moi, elle m'attriste en s'écriant avec effroi:--Cette félicité est trop parfaite, quelque malheur nous menace!
«Je la rassure autant que je le puis, mais elle est superstitieuse comme tous les gens qui ont éprouvé de violents chagrins; sans vous, sans votre insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie où j'étais plongé, moi aussi je serais devenu fataliste...
«Nous avons agité la question de savoir s'il était opportun de préparer Emma à la révélation du secret de sa naissance: je ne le pense pas; la délicatesse et la sensibilité d'Emma sont telles, que je craindrais que cette révélation ne lui devînt une source continuelle de chagrins en occasionnant une lutte douloureuse entre ses principes, qui lui feraient accuser sa mère, et sa tendresse, qui la lui ferait défendre.
«Si la fatalité veut qu'elle apprenne un jour ce secret, ce sera un grand malheur, je le sais, mais à quoi bon le devancer?
«Nous resterons à Rochegune jusqu'au mois de février ou de mars; Emma le désire. Je ne vous dis pas nos regrets en songeant que nous ne nous verrons pas; vous savez, hélas! de qui viennent les obstacles.
«Je me console en pensant que vous êtes heureuse. Je vous connais: la pauvreté vous est de peu; vous êtes même capable d'y trouver des charmes, pour n'avoir pas à la reprocher à votre mari.
«Puisque je vous écris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononcé le mot qui m'unissait pour toujours à Emma, j'ai ressenti un mouvement de poignante amertume. Ce mariage était le dernier pas que je devais faire pour être irrévocablement séparé de vous; jusqu'alors, quoique je n'eusse conservé aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus, moi, du moins, j'étais resté libre.
«Cette émotion douloureuse fut bientôt effacée... je me trouve heureux du présent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne regretterai pas toujours le passé; mais j'ai de précieuses espérances pour l'avenir.
«Je me défierais de mon sentiment pour Emma s'il était plus vif qu'il ne l'est à cette heure; tel qu'il est, il suffit à la joie, au bonheur de cette adorable enfant, et il doit nécessairement grandir encore.
«Ce qui me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une rectitude, d'une élévation qui me rappellent beaucoup ces parties saillantes de votre caractère; et puis, par une imitation enfantine qui a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos habitudes, votre manière de vous coiffer, jusqu'à certaines de vos inflections de voix: vous pensez si cela me charme.
«Adieu, bien tendrement adieu. Il me semble que maintenant nos deux positions sont égalisées, et que je sens renaître pour vous cette affection douce et calme d'autrefois: peut-être même plus calme encore, car malgré moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de l'amour passionné.
«Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres à jamais refroidies.
«Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais causé la mort de cette enfant que j'aime si tendrement à cette heure, mais je traînerais une vie misérable, stérile, et peut-être dégradée: car je ne pense jamais sans effroi qu'il y a eu un moment où j'ai regretté de ne pas trouver à votre infernale cousine son audace et son cynisme habituels.
«Si elle m'était apparue ainsi que je la souhaitais, égaré par mon désespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais peut-être accouplé à cette âme perdue; peut-être j'aurais, comme elle, employé au mal l'énergie et les facultés que Dieu avait mises en moi à d'autres fins.
«Vous le savez, plus on s'éloigne du péril, plus on le considère de sang-froid, plus on juge de son étendue... Eh bien! je vous le répète... je vous l'avoue, ce danger fut grand, très-grand; il a fallu l'absurde préoccupation de cette femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec laquelle j'écoutais ses vertueuses homélies, mon désir de l'entendre me parler un autre langage.
«Oh, Mathilde! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomptable que les écarts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de mépriser ce qu'il a jusqu'alors respecté.
«Tenez, quant je pense à ce qui aurait pu résulter du rapprochement du caractère d'Ursule et du mien, je suis épouvanté; dans ces circonstances, une fois sous l'influence du génie diabolique de cette femme, je ne sais jusqu'où nous ne serions pas allés.
«Me voici bien loin de mon angélique Emma... Pauvre enfant, elle ne pourrait pas croire à Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est calme dans le port qu'on aime à se rappeler les tempêtes qu'on a bravées; c'est parce que l'avenir est riant et paisible que je me plais à me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu être assombri; c'est parce que je suis heureux de bercer sur mon cœur cette enfant candide, que j'évoque la fatale physionomie d'Ursule...»
J'en étais à ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui précédait ma chambre à coucher; et tout à coup je vis entrer M. Sécherin pâle... égaré.
--Au nom du ciel... venez... venez...--s'écria-t-il.--Elle se meurt... elle veut vous voir!
--Qui... se meurt?--lui dis-je épouvantée, ne voulant pas croire qu'il s'agît d'Ursule, malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.
--Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas là... Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie que je perds!
--Ursule! Ursule!--répétai-je en joignant les mains de stupeur et d'effroi.
--Ah! vous êtes impitoyable!... Puisque moi... je suis venu à sa prière... vous pouvez bien venir aussi... vous! Je vous dis qu'elle se meurt.. que les minutes sont comptées... et je ne suis pas là! répétait ce malheureux en cherchant à m'entraîner.
Je pris à la hâte un châle, un chapeau; je le suivis machinalement.
Un fiacre nous attendait, nous y montâmes; il partit rapidement.
M. Sécherin, défait, les yeux rouges, ardents, les traits contractés par les tressaillements du désespoir, semblait à peine s'apercevoir de ma présence; il prononçait des paroles sans suite, ne songeait qu'à accélérer la marche de notre cocher par toutes les promesses possibles.
--Mais quand avez-vous appris cette funeste nouvelle?--lui dis-je,--son état est-il donc tout à fait sans ressource? n'y a-t-il plus d'espoir?
Il me regarda fixement.
--Avec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir!...--s'écria-t-il avec un éclat de rire convulsif.
--Elle s'est empoisonnée... Ursule?
Sans me répondre, il me prit la main avec violence, et me dit d'une voix sourde.
--Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!...
--Ne songez pas à la vengeance... songez à sauver cette infortunée... s'il en est temps encore... Et votre mère?
--Ma mère!--s'écria-t-il,--ma mère est ici... mon Dieu... nous n'arriverons pas!... Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera morte...
--Mais comment avez-vous appris cette funeste nouvelle?
--Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle.--Si je voulais la voir une dernière fois,--me disait-elle,--il fallait accourir à Paris... Ma mère... implacable... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher... quelle lenteur... elle sera morte!
--Hé bien, votre mère?--lui dis-je, pour tâcher de l'arracher à cette pénible préoccupation.
--Oh! ma mère!--reprit-il d'une voix brève, saccadée, dans une sorte de demi-délire effrayant,--oh! ma mère a tout de suite dit:--C'est une comédie qu'elle joue pour obtenir son pardon!--Une comédie!... Cette lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis pas trompé, moi... Je suis accouru de Rouvray... ma mère m'a suivi... Une comédie!... Vous allez voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante! Et puis les derniers vœux des mourants... c'est sacré... Ah! nous approchons... Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma dureté... non pas ma dureté... ma faiblesse... car c'est par faiblesse que j'ai cédé à la haine de ma mère contre elle. Et voilà ce qui arrive!... voilà ce qui arrive... Une pauvre créature fait une faute: au lieu d'être indulgent... au lieu d'être bon... au lieu de la ramener au bien à force de générosité... on la chasse comme une infâme... on la maudit... Alors elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout à fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est resté du cœur... un jour... les remords viennent, la vie lui est à charge... elle s'empoisonne... et alors on dit: Bah!... comédie... comédie!... Voilà ce qu'a fait ma mère par haine... voilà ce que j'ai fait par faiblesse.
--Mais les médecins, que pensent-ils?
--Les médecins?--ajouta-t-il avec ce sourire convulsif et cet air égaré qui m'effrayait,--les médecins... n'ont pas dit comme ma mère: C'est une comédie! Eux... ils ont dit...--C'est une femme morte... Alors j'ai crié à ma mère:--Eh bien! vous voilà contente... vous entendez... C'est une femme morte!... Ah!... nous voici arrivés... C'est ici!--s'écria-t-il.
La voiture s'arrêta.
M. Sécherin descendit précipitamment. Je le suivis en hâte.
CHAPITRE XII.
LA MORT.
Après avoir traversé un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces et du pierres, nous arrivâmes dans une espèce d'antichambre, puis dans une assez grande pièce humide, sombre, triste et meublée avec une parcimonie qui annonçait la détresse...
Là... se mourait Ursule...
Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de haillons lui servait de garde-malade.
Ma cousine la renvoya d'un signe dès qu'elle me vit.
Quel lugubre spectacle, mon Dieu!
Ursule, vêtue d'une robe noire, était étendue sur un canapé; un grand châle couvrait ses pieds et ses genoux. Elle semblait frissonner de froid... De l'une de ses mains elle étreignait convulsivement le coussin qui soutenait sa tête appesantie... De l'autre main elle écartait de son front pâle et glacé les boucles éparses de ses beaux cheveux bruns.
Son visage, affreusement maigri, était livide, ses grands yeux bleus presque éteints.
Lorsqu'elle me vit, son regard se ranima un peu; un douloureux sourire erra sur ses lèvres décolorées; elle joignit ses deux mains avec une expression de profonde reconnaissance.
--Mathilde,--me dit-elle d'une voix affaiblie,--vous êtes bien généreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques instants avec vous...
--Encore! encore!!--s'écria son mari, qui s'était jeté à genoux auprès d'elle en sanglotant.--Non, non, je ne veux plus te quitter maintenant!
Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants.
--Ah! son regard... son doux et beau regard!--s'écria M. Sécherin en contemplant sa femme avec une angoisse déchirante;--le voilà... quoique mourant... je le reconnais... C'est comme cela qu'elle me regardait autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt!...
--Je vous en prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec Mathilde... Mes derniers moments seront à vous... pour vous demander pardon... comme à elle... du mal que je vous ai fait... comme à elle...
--Mon cousin... je vous en supplie,--lui dis-je.--Je n'ai plus le temps de vous faire beaucoup de demandes,--reprit Ursule en tâchant de sourire à son mari...--Par grâce, ne me refusez pas celle-là.
Il se leva brusquement et sortit en cachant sa figure dans ses mains.
--Mathilde...--me dit Ursule avec un pénible effort en me donnant une clef,--dans le secrétaire de ma chambre, vous trouverez une enveloppe remplie de papiers... de lettres... Je désire que tout soit brûlé. Cette découverte eût encore désolé après moi l'excellent homme que j'ai si indignement outragé... L'effet de ce poison a été trop rapide... je n'ai pu moi-même prendre ce soin avant l'arrivée de mon mari...
--Vos désirs seront exécutés,--lui dis-je en détournant la tête pour qu'elle ne vît pas mes larmes.
--Mathilde,--me dit-elle après un moment de silence,--je meurs pour M. de Rochegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous ne l'aimez plus.
--Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres pensées,--m'écriai-je.--Ne savez-vous pas qu'il est marié?
--C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il m'eût toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de me revoir depuis les deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me soutenait... Insensée que j'étais!... quand j'ai su qu'il était marié avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais dû comprendre plus tôt... que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.
--Ah! Ursule... que vous avez fait de mal... à vous... et aux autres!
--Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais donnés pour lui parler de vous... avec quel dédain... avec quelle aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu à ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerçait déjà sur mon cœur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur à moi... malheur à moi!... Les paroles m'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement... moi... toujours si hardie... j'hésitais... je balbutiais... Un mot, un regard de lui, qui eussent approuvé le changement qui se manifestait en moi, m'auraient encouragée... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans suite... Pourtant je n'avais jamais été plus sincère... jamais je ne m'étais senti d'instincts aussi élevés! Hélas!... j'étais sans doute indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce jour-là.
--Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez dû bien souffrir...
--Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort épouvantable?
--Mon Dieu!... parlez... parlez...
--Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez... Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a été fini, lorsque je n'ai plus eu qu'à mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup révélé le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mériter l'intérêt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...
--Comment cela?... Mais à cette heure n'est-il plus temps?
--Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche... Et c'est là, oh! c'est là ce qui rend ma mort affreuse!--s'écria cette malheureuse femme avec une explosion de sanglots.
--Ursule... Ursule... calmez-vous... vous êtes si jeune... tout espoir n'est pas perdu peut-être... Dieu prendra en grâce vos bonnes résolutions...
--Oh! la vie... la vie maintenant... cette vie que j'ai si criminellement sacrifiée! mon Dieu... ce n'est pas pour moi... que je vous la redemande,--s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir,--c'est pour cet homme si bon que j'ai indignement outragé... Et je vous le jure, mon Dieu, à force de dévouement, de soumission, je lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causés.
--Ursule, que dites-vous?... Ces remords!...
--Comprenez-vous... comprenez-vous?... au lieu de terminer mes jours par un crime stérile... j'aurais dû venir repentante... me jeter aux pieds de mon mari... aux pieds de sa mère; ni lui ni elle n'auraient pu rester insensibles à un véritable repentir... J'aurais passé le reste de ma vie à le rendre heureux, et je le pouvais... ou! je le pouvais, j'en suis bien sûre, moi... et un jour... dans bien longtemps, quand j'aurais eu prouvé que j'étais devenue honnête et bonne... j'aurais peut-être osé dire à cet homme dont l'influence m'avait faite ainsi:--J'étais une créature indigne et misérable... je vous ai aimé... vous ne l'avez jamais su... mais cet amour ignoré m'a donné les vertus que je n'avais pas... Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer... même en secret, c'est vouloir être digne de vous... Depuis que votre pensée est venue épurer mon cœur, tout ce qui m'entoure m'aime et me bénit...--Mais malheur à moi... il est trop tard...--s'écria-t-elle,--vous voyez bien, il est trop tard...
--Ah! c'est affreux...--m'écriai-je,--En effet, cette réhabilitation eût été belle et grande.
--Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas... qu'elle eût été belle et grande?--reprit Ursule avec exaltation.--Vous me connaissez, Mathilde... vous savez si j'ai de la volonté, de l'énergie... eh bien! cette volonté, cette énergie, je l'aurais appliquée au bien... j'aurais été capable de tous les dévouements, de tous les héroïsmes... pour refaire à mon mari une vie heureuse et douce... pour mériter un jour l'estime austère de M. de Rochegune, et il me l'aurait accordée... à moi qui, grâce à lui, serais partie de si bas pour arriver si haut.
--Pauvre... pauvre Ursule!--lui dis-je avec un intérêt navrant.
--Oh! que vous êtes généreuse de me plaindre, Mathilde!... N'est-ce pas qu'il est horrible de mourir!... si jeune avec un tel avenir sous les yeux... de mourir abandonnée, méprisée... détestée de tous... lorsqu'on aurait pu vivre aimée, respectée? N'est-ce pas que cela est affreux et que c'est une terrible punition du ciel?
L'infortunée, épuisée par cette dernière émotion, ne put achever, sa voix s'altéra; elle tomba en faiblesse...
Depuis le commencement de cet entretien, mon aversion contre Ursule s'était presque évanouie devant la pitié qu'elle m'inspirait.
L'amour qu'elle ressentait pour M. de Rochegune avait quelque chose de si touchant, de si élevé, il se manifestait en elle par une si haute pensée de réhabilitation, que je ne pouvais que déplorer avec cette malheureuse femme la fatalité qui l'empêchait d'expier ses fautes.
Effrayée de la voir entre mes bras presque sans connaissance, j'appelai son mari, qui entra éperdu.
Ursule respirait avec peine. Sa figure était contractée par une expression de douleur atroce...
Cette crise s'apaisa peu à peu, mais déjà son visage se décomposait par les approches de la mort.
Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle comme si elle eût voulu repousser de sinistres apparitions.
Enfin elle rouvrit les yeux et dit d'une voix éteinte:
--Mathilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait?
--Oui... oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pardonnera en faveur de vos dernières pensées.
--Mon ami... où êtes-vous? Je ne sais, mais il me semble que ma vue s'obscurcit,--dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague...
--Ursule... Ursule... je ne veux pas que tu meures... Ce n'est pas moi qui t'ai chassée sans pitié... non... Oh! ne m'accuse pas... ne m'accuse pas... c'est ma mère qui a été si impitoyable... c'est ma mère... qui l'a voulu!--s'écria-t-il avec angoisse,--c'est ma mère! Malheur à moi!... malheur à elle!
A peine ces funestes paroles étaient-elles prononcées, que madame Sécherin parut à la porte, que son fils avait laissée ouverte...
La figure de cette femme austère était, comme toujours pale, inflexible, menaçante.
Elle s'approcha lentement, avec une sorte de majesté formidable.
--Un fils impie a osé maudire sa mère!--dit-elle d'une voix éclatante et courroucée.
--Madame... ayez pitié de lui!--m'écriai-je,--Ursule se meurt.
--Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crime!...
--Grâce! madame... grâce!--dit Ursule en joignant les mains avec terreur et en se dressant à demi malgré sa faiblesse.
--Pas de grâce pour vous!--reprit madame Sécherin.
Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants que son fils resta frappé de stupeur et d'épouvante... comme si la vengeance divine se fût manifestée à sa vue dans la personne de sa mère.
--Grâce!--dit encore Ursule,--grâce!
--M'avez-vous fait grâce, à moi... quand je vous disais:--Pitié pour mon enfant!!!...
--Oh! je me repens... je me repens!
--Il est trop tard...
--Oh! pardonnez-moi... votre fils m'a pardonné... Mathilde m'a pardonné...
--Pas de pardon pour l'adultère!...
--Oh! mon Dieu!
--Pas de pardon pour l'impie!
--Grâce!...
--Pas de pardon pour le suicide!...
--Ah! je suis maudite!--s'écria Ursule en retombant presque sans mouvement sur son canapé.
M. Sécherin, ayant vaincu sa première stupeur, s'écria d'une voix retentissante d'indignation:
--Ma mère!... ma mère!... vous faites un martyr de cette femme... Dieu la prendra en pitié!
--Et votre martyre, à vous, insensé... et mon martyre, à moi... combien ont-ils duré?
--Mais elle se repent... ma mère... mais elle se repent...
--Elle redoute le châtiment de ses crimes... c'est là son repentir.
--Oui... comédie... comédie... n'est-ce pas, ma mère?
--Oui, comédie... oui... ces vains remords sont une comédie sacrilége... jouée en face de la tombe qui l'attend.--Puis s'adressant à Ursule avec une indignation croissante:--Par terreur d'une punition éternelle, vous vous repentez depuis quelques heures... vous! Et pendant trois ans... ce malheureux, renfermé dans la solitude que vous lui avez faite, n'a pas été un jour... une heure... sans verser des larmes de sang!... Vous vous repentez un jour... vous!... et pendant trois ans... moi qui n'ai que lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu... j'ai partagé ses tortures, parce qu'une mère endure tous les maux dont elle ne peut pas consoler son enfant!... Et parce que vous venez crier--Grâce... tant de tourments seraient oubliés! Comment? les uns auraient vécu de joies mondaines et de plaisirs adultères... pendant que les autres vivaient de pleurs et de désespoirs solitaires... et parce que l'indigne créature qui a causé tous ces maux renierait le passé qui l'épouvante!... bourreaux et victimes deviendraient égaux devant le Seigneur? Non, non, pas de pitié pour vous sur la terre, pas de pitié pour vous dans le ciel!...
M. Sécherin allait répondre.
Ursule lui prit la main et dit en tournant avec peine sa tête du côté de sa belle-mère:
--Hélas! madame! que puis-je faire... sinon me repentir? puis-je vaincre mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu! de vouloir avant de mourir demander pardon à ceux que j'avais offensés? Que peut faire une malheureuse créature que tout abandonne sur la terre, que tout menace... dans l'éternité, si ce n'est d'offrir en expiation... tout ce qu'elle peut offrir... la sincérité de ses remords?... Je vous ai fait bien du mal... madame... et aussi a votre fils... le meilleur des hommes... et aussi à Mathilde, qui avait été pour moi une sœur... ma vie a été bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous... mon père apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis justement punie...
--Oui... oui... justement punie,--répéta madame Sécherin d'une voix dure et légèrement altérée.
--Je ne dis pas cela pour me plaindre... seulement, madame... vous si sévère... mais si équitable... songez... que toute petite... j'ai été confiée à la plus méchante des femmes... Oh! par pitié, songez que pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette femme a développé en moi les plus mauvais penchants; la haine, la jalousie, l'hypocrisie...
--Votre cousine... aussi a été élevée par cette abominable femme... comparez sa vie à la vôtre!
Ursule ne me laissa pas le temps de répondre et reprit doucement, pendant que son mari l'écoutait dans une sorte de douloureuse adoration:
--Mon naturel était aussi mauvais que celui de Mathilde était bon: c'est pour cela que j'aurais eu besoin de nobles exemples... de sévères enseignements. Peut-être mes fautes... sont-elles dues à ma funeste éducation... car, je le sens, j'aurais pu être meilleure que je ne l'ai été,--dit-elle en me jetant un triste regard d'intelligence... Puis elle reprit:
--Ah! si j'avais pu vivre... ce n'est pas par un vain repentir que j'aurais réparé le mal que j'ai fait... mais il est trop tard... trop tard... Cela est vrai... madame.... Dieu a voulu qu'une mort criminelle terminât une vie coupable... personne ne priera pour moi... excepté les deux êtres que j'ai le plus outragés au monde...
Les traits de madame Sécherin semblèrent perdre un peu de leur impassible dureté...
Au lieu de jeter sur Ursule des regards courroucés, elle la contempla pendant quelques instants avec une sombre attention... peut-être émue malgré elle à l'aspect de cette malheureuse femme qu'elle avait laissée dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté, dans toute la fougue de son caractère altier, audacieux, et qu'elle retrouvait luttant contre une si terrible agonie.
Ursule ne put supporter le regard fixe et pénétrant de sa belle-mère, toujours debout et muette à son chevet. Elle prit la main de son mari, qui pouvait à peine étouffer ses sanglots, et lui dit d'une voix de plus en plus affaiblie:
--Ma vie et mes fautes ont causé quelquefois... un refroidissement passager entre votre mère et vous... mon ami; c'est mon plus douloureux remords... Faites... oh! je vous en supplie... que je sois au moins délivrée de celui-là... Je m'en irai moins malheureuse si je vous sais une consolation que jusqu'ici vous avez pu méconnaître... Alors vous voyant redevenu bon et tendre fils comme vous l'étiez, comme vous l'auriez toujours été sans moi, peut-être votre mère ressentira-t-elle un peu de pitié... en pensant à moi, qu'elle n'a pas cru devoir pardonner... à moi qui aurais vu mon heure dernière avec moins d'épouvante... si ses mains vénérables m'eussent bénie!... Mon ami... en ce moment solennel... faites-moi cette promesse sacrée... je vous en supplie...
--Oh! je le jure... je le jure...--dit M. Sécherin, éperdu de douleur.
--Mais cette malheureuse ne peut pourtant pas mourir ainsi!--s'écria tout à coup madame Sécherin, dont les traits exprimaient enfin une pitié si longtemps combattue.--Elle ne peut pas mourir sans prières et sans prêtre!
--L'Église repousse de son sein les suicides... je n'ai pas osé demander un prêtre,--dit Ursule d'une voix basse et tremblante.
Madame Sécherin s'agenouilla lentement près de sa belle-fille; deux larmes sillonnèrent ses joues ridées; elle joignit les mains en disant:
--Seigneur... Seigneur... son repentir égale ses fautes... Je ne me sens plus la force de haïr... Puissiez-vous lui pardonner... comme je lui pardonne!...
--Ma mère... ma mère... oh! ma vie... toute ma vie... je le jure!--s'écria mon cousin.
Et sans pouvoir rien ajouter, il couvrit de larmes et de baisers les mains de madame Sécherin.
La figure d'Ursule rayonna un moment de surprise et de joie... Elle s'écria:
--O mon Dieu! vous aurez pitié de moi... elle m'a pardonné!
--Et je te bénirai, pauvre malheureuse femme! et je prierai pour toi... car on t'a perdue... oui... je veux le croire... je le crois... ton cœur aurait été bon si on ne t'avait pas pervertie si jeune...
Et madame Sécherin prit la tête d'Ursule entre ses deux mains tremblantes, et la baisa au front.
--Oh! permettez-moi... une fois... pour la première et pour la dernière fois... de vous appeler... ma mère... A cette heure... ce mot serait si doux à mes lèvres... Il me semble qu'il m'aiderait à mourir avec moins d'amertume...
--Oui... je suis ta mère... Mon cœur se déchire aussi à la fin!--s'écria madame Sécherin avec une profonde émotion...--Moi aussi j'ai des regrets, et il n'est plus temps... peut-être me suis-je montrée trop inflexible... j'aurais dû te traiter comme ma fille... et ne pas te fermer à jamais la voie du salut par une sévérité trop grande.
--Oh! ma mère... vous avez sauvé mon âme du désespoir... à mon heure dernière.. oh! ma mère... je vous laisse votre fils... digne de votre tendresse...--dit Ursule.
--Oh! oui... ici je le jure... ma vie... ma vie entière sera partagée entre ton souvenir et mon adoration pour ma mère,--s'écria M. Sécherin;--mais Dieu ne permettra pas maintenant que tu meures... il te donnera le temps du réparer tes fautes... de me rendre heureux... il aura pitié de moi, qui ai tant souffert, et de ma pauvre mère, qui a tant souffert aussi. Maintenant que tu es sa fille... qu'elle t'a pardonné... maintenant que nous pouvons être tous heureux, Dieu ne voudra plus que tu meures... n'est-ce pas, ma mère?
Les forces d'Ursule étaient épuisées.
Cette dernière secousse l'acheva.
--Ma mère,--dit-elle d'une voix mourante,--je voudrais... appuyer... ma tête... sur votre... sein...
Madame Sécherin se pencha sur le canapé, souleva un peu les épaules d'Ursule, et la serra dans ses bras.
--Mon ami... votre main... Mathilde... la tienne.
Hélas! elle était glacée, sa pauvre main défaillante. Elle n'eut pas la force de serrer la mienne.
Ursule reprit en s'affaiblissant de plus en plus:
--Maintenant... adieu... et pour jamais... adieu... Pardonnez-moi mes offenses, ma mère... mon ami... Mathilde... Priez pour moi.
--Ma fille... ma fille... je te bénis...--s'écria madame Sécherin d'une voix solennelle en posant ses mains vénérables sur le front d'Ursule.
Ursule mourut.
M. Sécherin, après des transports de désespoir furieux, tomba dans un état d'insensibilité, d'anéantissement complet. Il semblait ne rien voir, ne rien entendre; il agissait machinalement et sans dire une parole.
J'aidai madame Sécherin à rendre à Ursule un dernier et funèbre devoir.
Nous passâmes la nuit en prières auprès de son cercueil.
Le père d'Ursule n'avait jamais voulu la revoir depuis qu'elle avait quitté son mari, et il était parti depuis longtemps pour un voyage en Allemagne.
Voulant, de peur de scandale, ne pas ébruiter cette sinistre mort, et ne sachant à qui m'adresser pour les tristes formalités du décès, je priai le docteur Gérard, dont j'avais déjà éprouvé la discrétion, de se charger de ce pénible soin.
Ainsi qu'Ursule m'en avait prié, je brûlai les papiers que je trouvai dans son secrétaire.
A la dimension de l'enveloppe, il me parut qu'elle devait renfermer aussi les feuillets de l'album sur lequel ma cousine avait écrit quelques détails de sa vie, et dont M. Lugarto m'avait envoyé une copie due sans doute à l'infidélité de la femme de chambre d'Ursule.
Cette fille, créature de M. Lugarto, avait-elle abandonné sa maîtresse depuis ou avant son empoisonnement? je l'ignorais.
Heureusement pour M. Sécherin, il resta dans un complet égarement, absolument étranger à ce qui se passait autour de lui.
Sa mère le conduisit dans la chambre d'Ursule; il s'assit sur son lit les bras croisés, les yeux fixes, et resta ainsi longtemps muet, immobile.
Pourtant il vint plusieurs fois la nuit pendant que nous priions avec sa mère, s'agenouiller comme nous; mais il semblait nous imiter machinalement et ne pas comprendre ce qu'il faisait: son regard était toujours égaré, ou il s'en retournait dans sa chambre sans dire une parole.
Vers le matin, tombant de fatigue et de sommeil, il s'endormit dans un fauteuil.
Usant de son droit avec une rigueur peut-être extrême, l'Église avait refusé de recevoir le corps d'Ursule, qui fut directement conduit au cimetière.
Je ne voulus pas quitter cette triste demeure avant que tout ne fût accompli.
De ma vie... oh! de ma vie je n'oublierai ce tableau déchirant.
C'était au milieu de l'automne, par une matinée sombre, voilée de brouillard.
Une dernière fois, madame Sécherin et moi, nous allâmes prier près de ce pauvre cercueil exposé dans une espèce d'antichambre du rez-de-chaussée obscur et délabré qui s'ouvrait sur le petit jardin inculte.
Il n'y avait là ni prêtre, ni eau sainte, ni chapelle ardente... rien enfin ne voilait l'horrible nudité de cette mort...
Au dehors un silence profond, seulement interrompu par le sifflement du vent qui gémissait à travers les arbres, dont les feuilles jaunies, emportées par de fortes rafales, venaient tomber jusqu'à nos pieds...
Hélas! malgré moi, malgré la lugubre solennité de cette scène, je ne pus m'empêcher de songer que la dernière fois que j'avais rencontré Ursule, ç'avait été dans une fête, où je l'avais vue éclatante de jeunesse et de beauté, ravissante d'esprit, de grâce et de charme..... environnée d'hommages....
* * * * *
Blondeau, que j'avais envoyé chercher, vint nous avertir que la funèbre voiture était arrivée. Je ne pus retenir mes sanglots.
Je baisai pieusement le cercueil, et je rentrai avec madame Sécherin et Blondeau dans l'intérieur de l'appartement.
Nous entendîmes des pas confus... quelques voix grossières... qui se turent un moment... puis une marche pesante, mesurée... et enfin le roulement sourd d'une voiture qui s'en allait lentement...
Je voulus jeter un dernier regard d'adieu aux restes d'Ursule... Je soulevai le coin d'un rideau... Je vis le char mortuaire s'éloigner seul... tout seul... personne ne l'accompagnait...
Il disparut... et puis ce fut tout...
Il y eut un moment horrible... Le bruit sourd de cette funèbre voiture sembla retentir jusqu'au fond du cœur de M. Sécherin... Il sortit de sa stupeur, jeta autour de lui des yeux égarés; puis se rappelant sans doute l'affreuse vérité, il tomba dans les bras de sa mère en poussant un cri déchirant.....
* * * * *
Aucun prêtre ne dit une dernière prière sur la fosse béante qui attendait cette infortunée, et qui fut comblée sur elle...
Malheureuse Ursule... malheureuse victime de l'infernale méchanceté de mademoiselle de Maran, qui avait faussé, perverti cette nature énergique et puissante, afin d'en faire sûrement l'instrument de sa haine contre moi!
Pauvre Ursule!... Oui, car, malgré ses égarements, il y avait en elle de généreux instincts: une âme capable d'éprouver si noblement l'amour ne peut pas être à tout jamais corrompue.
Oh! oui, ce fut un affreux malheur pour elle d'avoir eu la pensée de sa réhabilitation alors qu'il était trop tard pour l'accomplir.
Oui... Ursule eût marché avec sa persévérance et sa fermeté habituelles dans cette voie honorable et élevée; elle eût appliqué au bien tout le charme de sa séduction, toute l'énergie de son caractère. La malheureuse femme le disait bien: «Il n'y a qu'une volonté divine et vengeresse qui puisse faire briller un tel avenir à nos yeux, alors que la tombe va nous engloutir.».....
* * * * *
Ce jour-là, avant de rentrer chez moi, j'entrai à Saint-Thomas-d'Aquin; j'allai à la sacristie; j'y trouvai heureusement un prêtre, je le priai de dire une messe pour le repos de l'âme d'Ursule, et j'y assistai...
Hélas! en sortant de l'église, mes yeux se remplirent encore de larmes à l'aspect du bénitier où Ursule et moi, étant enfants, nous prenions l'eau sainte.
Dans cette église, Ursule avait fait sa première communion avec moi...
CHAPITRE XIII.
LES REGRETS.
M. Sécherin retourna à Rouvray avec sa mère.
Tous deux étaient venus me voir avant leur départ; mon cousin, toujours plongé dans un sombre désespoir, parla peu; en me quittant, il me dit à voix basse et d'un air de farouche inquiétude:
--Pourvu qu'on ne me tue pas votre mari avant la mort de ma mère!... Ah! c'est attendre bien longtemps la vengeance!...
Il ne me laissa pas le temps de lui répondre, et alla reprendre le bras de madame Sécherin.
Toute sa haine s'était concentrée sur mon mari. Cela ne pouvait être autrement: Ursule avait rejoint ce dernier à Paris; aux yeux du monde, comme aux yeux de M. Sécherin, M. de Lancry était le véritable auteur de la perte de ma cousine.
J'ai oublié de dire que mon mari s'était absenté pour un voyage de quelques jours; il ne revint à Paris que le surlendemain de la mort d'Ursule.
Je ne savais pas quelles seraient ses intentions à mon égard lorsqu'il aurait appris ce cruel événement.
Je ne pouvais faire aucun projet; j'étais désormais en sa puissance. Mon retour volontaire auprès de lui avait à jamais rivé ma chaîne; pourtant ses dernières espérances détruites par le suicide d'Ursule, quel intérêt pouvait-il avoir à me garder auprès de lui?
Je comptais d'ailleurs sur un moyen que je croyais presque infaillible pour obtenir ma liberté.
Deux jours après le funeste événement, M. de Lancry entra un matin chez moi.
--Eh bien!--me dit-il,--vous devez être ravie, vengée!
--Pourquoi cela, monsieur?
--Votre ennemie acharnée... Ursule... n'est-elle pas morte?... Ç'a a dû être un beau jour pour vous que celui-là!...
--Je lui ai pieusement fermé les yeux, monsieur... Son repentir m'a fait tout oublier...
--Oh! certes,--dit-il avec un sourire amer,--le pardon des injures, c'est fort édifiant, et votre cousine vous avait donné de quoi exercer votre magnanimité...
Je restai stupéfaite, épouvantée en entendant mon mari parler ainsi d'une femme pour laquelle il avait tout sacrifié...
Ses traits, loin d'exprimer le désespoir, révélaient... oserai-je le dire!... une sorte de sombre satisfaction...
Je n'étais pas à la fin de mes étonnements... Le cœur humain est un effrayant abîme.
Après s'être promené quelques moments en silence, il reprit d'abord avec une ironie sanglante, puis bientôt avec une exaltation croissante et furieuse:
--Morte à vingt-cinq ans... morte... dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté... Ah! moi aussi je suis bien vengé!...
--Ce que vous dites là est horrible... Elle ne m'a jamais fait que du mal à moi... et je l'ai pleurée...
--Vous l'avez pleurée!... Cela fait honneur à votre sensibilité, madame, et prouve de reste que les chagrins que vous affectiez, à propos de mon infidélité, étaient exagérés...
--Ah! monsieur...
--Mais moi qui sais ce que cette femme infernale m'a fait souffrir... mais moi qui n'ai pas votre générosité... je dis:--Ursule est morte... tant mieux!! je suis débarrassé de mon mauvais génie... elle ne sera plus à moi... mais elle ne sera plus à personne!! Je n'aurai plus à endurer les atroces contraintes d'une jalousie que je n'osais pas même exprimer... tant cette femme m'imposait... tant je redoutais l'amertume de ses sarcasmes!... Je ne serai plus tourmenté de cette idée fixe, brûlante, douloureuse... où est-elle?... que fait-elle? je n'aurai plus de ces accès de désespoir frénétique qui me transportaient lorsque depuis ma ruine je me disais:--A cette heure, peut-être, elle se rit de moi avec un rival heureux et riche... à cette heure, au sein du luxe et des plaisirs... elle se moque du niais qui, pour elle, s'est réduit à la misère...--Ursule est morte!! je suis donc enfin délivré d'une préoccupation incessante, odieuse, implacable comme un défi jeté à ma destinée... Oui, car j'aimais cette femme comme j'aimais le jeu!! oui, comme le jeu... elle était pour moi une source inépuisable d'émotions poignantes, désordonnées: la crainte, la rage, la haine, l'espoir, l'orgueil, l'extase du triomphe après des journées d'attente et d'espoir cent fois trompées... C'était comme le jeu... vous dis-je!... Ainsi qu'on risque des monceaux d'or sur une carte, je risquais des sommes immenses sur un de ses sourires! et comme au jeu... jamais les rares joies du gain ne compensaient pour moi les angoisses, les fureurs de la perte!! Ursule est morte!! je suis donc libre, enfin! Sans paraître stupide à mes propres yeux, je pourrai regretter un jour, non ses qualités, mais ses infernales séductions! Ursule est morte... bien morte! Depuis longues années je n'ai éprouvé un pareil épanouissement de l'âme!... C'en est donc fait de cette puissance mystérieuse, inexplicable, qui m'accablait, qui me brisait, qui m'anéantissait, qui me rendait faible, lâche, idiot!... Ursule est morte... je suis libre... je suis libre!... je ne serai plus le stupide et obéissant esclave de cette volonté de fer contre laquelle, moi si ferme toujours, je n'avais ni le pouvoir ni la force de lutter... Je ne m'indignerai plus de ma faiblesse invincible et abhorrée... Ursule est morte!... Il est donc éteint, à jamais éteint! ce regard implacable qui me fascinait, qui ne me laissait que la faculté d'exécuter en tremblant les désirs insensés de cette femme!!... Elle est morte!... Je n'entendrai plus sa voix altière et moqueuse, car cette horrible créature était la raillerie et l'insulte incarnées! Lorsque par ses outrages elle avait mis à vif et à sang toutes les plaies de mon amour-propre et de mon orgueil, lorsque seul je me débattais sous les douleurs atroces de cette torture morale, il me semblait entendre au loin son rire insolent répondre à mes imprécations... Elle est morte, enfin, elle est morte!... Béni donc soit Dieu qui la renvoie aux enfers... car elle fait croire à Dieu en faisant croire au démon!!...
Je n'avais pas pu trouver une parole...
Mon effroi avait augmenté avec les éclats de joie sauvage et féroce qui transportaient M. de Lancry.
Telle devait être la fin de son fatal amour...
Tels étaient les regrets que cette malheureuse femme devait laisser après elle...
Pendant quelque temps encore M. de Lancry marcha avec agitation, puis il s'arrêta devant moi.
--Et quel était le riche heureux... ou l'heureux riche qui vivait avec elle lorsqu'elle est morte?
--Elle est morte pauvre et abandonnée de tous, monsieur.
--C'est qu'elle a voulu être pauvre, car l'argent ne me manquait pas quand elle m'a quitté... Pourquoi, depuis notre séparation, m'a-t-elle écrit souvent pour me donner des rendez-vous... auxquels elle ne venait jamais? se dit mon mari en se parlant à lui-même. Puis il ajouta en s'adressant à moi, avec un sourire dédaigneux:
--Vous voulez sans doute faire l'ennemie généreuse pour rester fidèle à votre rôle de femme supérieure, de femme sublime... Eh bien! pour rendre votre générosité plus méritoire encore, je suis content de vous apprendre qu'Ursule vous haïssait si fort que c'est à son instigation que je vous ai ordonné de revenir chez moi.
--Le motif qui vous avait imposé cette obligation n'existant plus, monsieur, vous me permettrez sans doute maintenant de vivre seule... Si odieuse qu'elle fût, vous aviez au moins une raison pour me retenir près de vous, tandis que maintenant...
--Maintenant j'ai une autre raison de vous retenir,--me dit-il brusquement avec un sourire méchant.
Je crus comprendre où il voulait en venir. Il m'avait plusieurs fois parlé de mes diamants... Bien décidée à les lui abandonner en partie s'il me rendait la liberté avec les garanties suffisantes, c'est-à-dire par une séparation légale, je crus pourtant prudent d'attendre cette demande de sa part, au lieu de la provoquer.
--Je ne comprends pas, monsieur,--lui dis-je,--pour quelle raison vous me garderiez plus longtemps près de vous... Tout à l'heure, en énumérant vos griefs contre Ursule, vous n'avez pas dit que ce funeste amour vous avait rendu envers moi d'une cruauté inouïe. Je ne vous fais pas un reproche, monsieur; je préfère cette indifférence, elle me fait espérer que vous ne mettrez aucun obstacle sérieux à notre séparation.
--Vous vous trompez, madame... je refuse justement de vous laisser libre à cause de mon indifférence à votre sujet... oui, de mon indifférence... pour ne pas dire plus.
--La haine sans doute, monsieur!
--Eh bien, oui, madame, la haine! Au point où nous en sommes, vous devez tout savoir... Oui, maintenant j'ai de la haine contre vous... Cela vous étonne?... Écoutez-moi... vous apprendrez ce que je vous suis, ce que vous m'êtes; alors vous ne me ferez plus de demandes ridicules, alors vous ne vous bercerez plus d'espérances chimériques. Résumons les faits. Vous m'avez apporté une belle fortune, vous étiez un ange de douceur, de résignation et de vertu... je vous ai épousée... sans amour... Il s'agit à cette heure de parler avec franchise.
--Il y a longtemps, monsieur, que vous ne dissimulez plus... Mais à quoi bon?...
--Vous allez le savoir...--me dit-il en m'interrompant.--Je vous ai donc épousée sans amour; vous étiez une riche héritière, j'ai joué mon rôle en vous débitant le phébus qu'on débite en pareil cas. Vous m'avez cru, parce qu'il vous plaisait de me croire; vous étiez charmante, notre lune de miel s'était levée et a duré ce qu'elle a pu durer. L'amour passé... il m'était resté pour vous une forte de douce compassion... vous étiez bonne, soumise, résignée; pour rien vous pleuriez, cela n'était pas gai... mais cela était attendrissant... et me touchait quelquefois si vivement que, lors des obsessions de Lugarto, j'ai tout risqué pour vous délivrer de cet... infidèle ami... Plus tard, lors de vos jalousies contre Ursule, l'état toujours intéressant dans lequel vous vous êtes trouvée, vos larmes, votre profond chagrin, votre amour qui ne faiblissait pas... tout cela m'a encore apitoyé... Vous l'avez vu, j'ai eu quelques bons et honnêtes retours, même quelques vertueuses résolutions; mais alors vous étiez encore riche, mais alors vous étiez toujours humble, toujours tendre et aimante.
--Vous avez tout fait, monsieur, pour anéantir cette richesse et cet amour.
--En effet, vous n'avez plus ni amour ni richesse. C'est là justement où je veux en venir. Les temps ont donc changé: de votre fortune, il ne reste rien; que ce soit de votre faute ou non, il n'importe, le fait existe; vous êtes ruinée. Ce n'est pas tout; non-seulement vous êtes ruinée, mais vous ne m'aimez plus, et vous en aimez un autre; non-seulement vous en aimez un autre, mais vous m'exécrez, mais vous avez ameuté contre moi toutes les prudes de votre connaissance. Or, franchement, à cette heure, qu'êtes-vous donc pour moi? Une femme pauvre, hostile, et d'une vertu au moins douteuse; il vous reste votre beauté, c'est vrai... mais je ne vous ferai pas l'injure de la compter pour quelque chose. Aux termes où nous en sommes maintenant, madame, je vous demande ce que vous pouvez raisonnablement attendre de moi, si, comme cela se doit et se fait... on mesure les égards à la valeur des gens?
--Vous êtes parfaitement logique, monsieur; je terminerai, si vous le voulez, l'exposé de votre situation envers moi... Si j'étais seulement pauvre, soumise et dévouée à vos moindres volontés, vous me feriez peut-être la grâce d'être seulement indifférent à mon égard; mais comme le hasard m'a appris vos bassesses, comme j'ai acquis le droit de vous mépriser ouvertement, votre haine a remplacé l'indifférence.
--Vous déduisez et vous analysez à merveille, madame; je n'aurais pas mieux dit. Oui, quoique ruinée, vous auriez pu obtenir de moi... peut-être de l'intérêt, probablement de la compassion.. et assurément de l'indifférence... mais il fallait toujours rester aimante et résignée.
--Vous êtes généreux... monsieur..
--Non, madame... mais je suis fort original. Je ne vous aimais pas d'amour, soit, mais il me plaisait de me voir adoré par vous; aussi... platonique ou non, votre liaison avec Rochegune, et surtout le choix de cet homme, que j'ai toujours exécré, a fait à mon orgueil une blessure incurable; cette blessure s'est envenimée jusqu'à causer ma haine violente contre vous... Vous me direz que Rochegune s'est outrageusement moqué de vous... son mariage le prouve de reste; mais cela ne me venge pas, moi, et il me reste un terrible compte à régler avec vous, madame.
--Je vous sais gré de cette confiance, monsieur; c'est me dire que je dois de votre part m'attendre à tout.
--A peu près, madame.
--De la sorte, monsieur, les questions les plus délicates peuvent se poser nettement... Selon votre droit, vous avez fait vendre tout ce qui meublait le pavillon que j'occupais chez madame de Richeville, mon argenterie, mes tableaux; vous avez dissipé cet argent, je le suppose, car jusqu'ici j'ai vécu de quelques économies qui me restaient, et qui sont épuisées. Puis-je savoir, monsieur, vos projets pour l'avenir?
--Non, madame.
--Vous persistez à vouloir me garder près de vous?
--Oui, madame.
--Malgré la mort d'Ursule?
--Malgré la mort d'Ursule.
--Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur?
--J'y pourvoirai.
--Vous y pourvoirez!... Comment cela, monsieur?
--Que vous importe, madame!
--Il m'importe beaucoup, monsieur! Il y a des ressources que je ne partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse...
--Madame!!!... mais je me contiens... Pour me parler ainsi dans ce moment, il faut que vous soyez folle...
--Je ne suis pas folle, monsieur; je vais être forcée de vous dire à peu près ce que je vous ai déjà dit lors de notre première entrevue chez moi.
--Si c'est une redite... à quoi bon, madame?
--Je veux au moins essayer de me délivrer de l'horrible chaîne qui pèse sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous êtes souvent informé près de moi de ce qu'étaient devenus mes diamants?
--Oui, madame.
--Mes diamants valent?...
--Cinquante mille écus environ.
--Eh bien! monsieur, la moitié de cette somme est à vous si vous voulez consentir à une séparation égale... le reste me suffira...
--Je vais, comme vous, madame, tomber dans les redites: je ne veux pas de la moitié du prix de vos diamants, et je veux vous garder avec moi.
--Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il faut bien que je vive, moi...
--Vous m'offririez les cinquante mille écus, que je refuserais.
Une idée effrayante me traversa l'esprit.
--Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la présence de M. Lugarto à Paris.
--Après, madame?
--Vous avez mille motifs de haïr cet homme, je le sais... mais vous aimez l'argent... presque autant que vous m'exécrez, monsieur.
--Après, madame?
--Cet homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait!... comme vous, il a un terrible compte à régler avec moi.
--Après, madame?
--Réduit comme vous l'êtes à la détresse, si vous refusez la somme que je vous offre, c'est que vous avez d'autres espérances.
--Après, madame?
Exaspérée par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon effroi, je m'écriai:
--Eh bien, monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M. Lugarto... vous paye pour me garder près de vous... plus cher que je ne puis vous payer pour me délivrer de vous!
M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne trahit pas la moindre émotion.
--Vous ne manquez pas d'une certaine perspicacité, madame... et je vous plains... C'est un don funeste; il nous donne la prévision des malheurs, et non le pouvoir de les éviter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que vos craintes ne soient pas exagérées... Mais que pouvez-vous faire?... Pour vous donner une idée de l'obéissance passive à laquelle vous êtes réduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver à votre porte une berline de voyage: je vous offre mon bras, je vous fais monter en voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre éternelle Blondeau, bien entendu.
--Je refuserais de partir, monsieur, et de me séparer d'une femme dont je connais la fidélité à toute épreuve...
--Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien obligée de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez obligée de me suivre partout où bon me semblera... Continuons la supposition. Nous nous mettons en route: à cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plaît d'en faire mon compagnon de voyage... Qu'avez-vous encore à dire?... La loi limite-t-elle le nombre et le choix de mes amis? La loi m'interdit-elle le pardon des injures? Je vous dis cela dans le cas où, par exemple, il s'agirait de Lugarto... Vous êtes épouvantée... vous n'avez rien à répondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition... Nous sortons de France et nous allons habiter une magnifique villa que possède Lugarto à Florence. Qu'avez vous encore à objecter?... Rien... Il me plaît de m'établir en pays étranger, vous devez me suivre, toujours me suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez donc que vous êtes folle en parlant de vos volontés. Il vous est défendu d'avoir des volontés; vous ne pouvez qu'obéir aux miennes, qui sont votre destinée, telle que l'a voulu la haine de votre tante. Et voyez le hasard... il se trouve justement qu'au moment où mademoiselle de Maran, accablée par l'âge et les infirmités, ne pouvait plus vous poursuivre avec la même énergie, vous avez pris comme à tâche de m'irriter contre vous, et de tout faire pour m'exaspérer! Vous dites que j'aime beaucoup l'argent, madame, et que je suis capable de tout, pourvu que l'on me paye... Vous avez raison: la prodigalité a cela de bon ou de fâcheux, que c'est un vice immortel. J'aurais à cette heure autant de plaisir à mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe, j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec une ardeur d'autant plus dévorante que mon inconcevable passion pour votre infernale cousine m'empêchait de jouir des prodigalités dont je l'entourais: c'était un festin que je donnais et auquel je ne prenais point part; en un mot, celui qui à cette heure me mettrait à même de sacrifier largement à mes idoles chéries, non plus ici, mais ailleurs, car j'ai Paris en horreur; en un mot, celui-là qui, à sa générosité sans bornes, ne mettrait d'autre condition que celle de vous traîner à ma suite, à celui-là je dirais: Oui, oui, mille fois oui, celui là fût-il Lugarto! Tout ceci vous étonne un peu... méditez ce langage à votre aise; consultez même vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez que, quel que soit l'avenir que le sort vous réserve, il faudra vous y soumettre aveuglément... Il est impossible, j'espère, d'agir plus franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une idée agréable, je vous préviens qu'il est fort possible que les susdits projets de voyage se réalisent très-prochainement... après-demain, peut-être...
En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.
CHAPITRE XIV.
LA SAINTE-CLAIRE.
Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causèrent ses menaces, déterminèrent sans doute l'explosion d'une maladie dont le germe existait en moi.
Depuis assez longtemps je souffrais d'une fièvre lente, toujours négligée; les événements s'étaient tellement pressés, j'avais été forcée d'y prendre une part si active, toutes mes facultés avaient été si violemment surexcitées depuis la première maladie d'Emma jusqu'à son mariage et jusqu'à la mort d'Ursule, que je n'avais pour ainsi dire pas eu le temps d'être malade.
Et puis enfin... par cela même que mon sacrifice avait été grand... qu'il me comptait peut-être aux yeux de Dieu, il n'en avait été... il n'en était que plus douloureux... Mon amour pour M. de Rochegune n'avait rien perdu de sa force... ma seule consolation était dans les assurances qu'il me donnait que ce sentiment demeurait unique dans son cœur.
Je devais tôt ou tard me ressentir de tant de chagrins; je sentais déjà sourdre en moi une grande indisposition; je disais à ma pauvre Blondeau, qui s'étonnait de mon courage:--Ne te réjouis pas encore; dès que je n'aurai plus de vives préoccupations, je crains une violente réaction du physique sur le moral; jusqu'à présent je me suis soutenue par mon énergie, j'ai peur que cette force factice ne me manque tout à coup.
Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amenée, non par la cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M. de Lancry.
Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto, où il me disait qu'il créerait à mon mari d'impérieuses raisons de ne pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'épouvanter.
M. de Lancry était sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute beaucoup d'argent pour le forcer à m'emmener avec lui; je n'ose dire toutes mes frayeurs à cette pensée, connaissant la dégradation où était tombé M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout l'atroce méchanceté de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me poursuivait de sa vengeance.
Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causèrent une dernière commotion à laquelle je ne pus résister.
A peine M. de Lancry m'eut-il quittée que je tombai dans d'horribles convulsions suivies d'une violente fièvre cérébrale.
Je fus, à ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Gérard, pendant quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le surlendemain du jour où j'étais tombée malade, en laissant une lettre pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.
Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'étonna ni ne m'affecta.
Ma pauvre Blondeau avait écrit à madame de Richeville l'état alarmant dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue à Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer à me transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame de Richeville s'y établit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec elle passer à Maran le temps de ma convalescence.
Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, jusqu'à ma complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres attentions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma me prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.
Ma fièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la fin de l'hiver.
Vers le milieu de l'été de 1837, j'habitais donc cette terre; j'étais sinon complétement rétablie, du moins hors de convalescence. Il me restait une grande pâleur, beaucoup de faiblesse et une extrême sensibilité nerveuse. Le docteur Gérard avait regardé comme absolument indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le Midi.
J'étais revenue à Maran avec de bien tristes ressouvenirs; j'y avais tant souffert! Mais depuis ma convalescence, madame de Richeville y habitait avec moi. M. de Rochegune et Emma vinrent nous y rejoindre plus tard, et ces tendres attentions suffirent pour adoucir l'amertume des pensées qui de temps en temps venaient m'assaillir.
Il me fallut pourtant du courage, de la force, de la résignation, pour comprimer la triste impression que me causait quelquefois malgré moi l'affectueux attachement de M. de Rochegune pour Emma. Ce mariage avait été le but de tous mes désirs, j'aurais été la plus malheureuse des femmes de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empêcher d'éprouver de cruels, d'amers regrets.
Hélas! aigrie par tant de chagrins, je perdais sans doute mon élévation première; la vue du bonheur d'Emma, de madame de Richeville, auquel j'avais tant contribué, me ravissait toujours, mais il me faisait aussi songer à la vie malheureuse à laquelle j'étais réduite.
Je ne pouvais m'empêcher de faire souvent un douloureux retour sur moi-même, en contemplant les gens heureux, non pour les jalouser, grand Dieu! mais pour pleurer ma misère, hélas!... oui... ma misère, car pour être cachée, pour être morte à tous les yeux, ma passion n'en était pas moins profonde... J'aimais... j'aimais toujours M. de Rochegune.
Nous devions célébrer entre nous, à Maran, la Sainte-Claire, fête de madame de Richeville, le 12 août 1837.
On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette journée.
Il était onze heures du matin, il faisait un soleil radieux; je me promenais dans une des allées du parc les plus touffues; elle aboutissait à l'aile du château où se trouvait l'appartement de madame de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard; j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la fête à sa mère, et lui porter un gros bouquet de roses et de pervenches, ses deux fleurs de prédilection, que nous devions cueillir nous-mêmes.
Je vis venir M. de Rochegune, je lui tendis la main.
--Quel beau jour pour la fête de notre amie!--lui dis-je en souriant;--puis lui montrant les fleurs que je tenais à la main, j'ajoutai:--Le bouquet d'Emma est-il aussi beau que celui-ci?
--Elle finit le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit parterre... Il n'y a rien de plus charmant que de la voir s'escrimer ainsi au milieu de ce massif de rosiers du roi tout trempés de rosée.
--J'espère que vous lui avez fait à ce propos un délicieux madrigal? Et encore non,--lui dis-je,--l'incarnat de ses joues est si fin, que ce serait faire injure à Emma que de la comparer à une rose du roi. Cela serait dire rougeur au lieu de délicate fraîcheur; une rose thé du Bengale... à la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle puisse accepter.
--Et vous, ma pauvre Mathilde,--dit-il en me regardant avec intérêt,--quand pourra-t-on vous comparer à autre chose qu'à un beau lis? quand votre pâleur se nuancera-t-elle d'un peu de carmin?
--M. Gérard compte beaucoup sur mon séjour dans le Midi pour me remettre tout à fait, et j'y compte aussi, mon ami.
Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tête:
--Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous à qui nous devons la félicité dont nous jouissons?
--Mon ami, quelle idée! Ma pâleur n'est-elle pas naturelle après une longue maladie?...
--Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles.
--Il écrit généralement très-peu... et puis le service des postes d'Italie se fait mal, dit-on...
--Ah! Mathilde... Mathilde...--ajouta-t-il en soupirant.--J'en reviens toujours là... comment a-t-il pu vous quitter au moment où vous étiez tombée si gravement malade? Il n'y a pas d'affaire d'intérêt qui puisse motiver une pareille conduite!
--Mon ami, je vous le répète, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une créance considérable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre position actuelle, devient fort importante: je dis notre position, puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vôtre, j'ai caché à M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses idées de prodigalité ne lui reprennent; une fois que je le verrai corrigé par l'adversité, je lui avouerai que nous avons cette ressource. A cette heure, il ignore que nous la possédions; il est donc tout simple qu'il se soit occupé très-activement de cette affaire.
M. de Rochegune secoua la tête d'un air incrédule.
Je mentais mal sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre prétexte au départ de M. de Lancry.
Laisser pénétrer à M. de Rochegune dans quels termes j'en étais avec mon mari pouvait éveiller ses soupçons et le mettre sur la voie de mon dévouement pour Emma, ce que je voulais éviter à tout prix depuis que j'avais sagement renoncé à mon dessein de tout révéler à M. de Rochegune.
--Il faut bien vous croire,--reprit M. de Rochegune avec un soupir,--vous me répondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de Lancry; mais je ne sais pourquoi il me semble que sa conduite envers vous cache quelque mystère!... Je crains que vous ne soyez pas heureuse... non, vous n'êtes pas heureuse... vous avez été dupe de votre noble cœur, comme votre mari peut-être a été dupe de ses bonnes résolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincèrement repenti, mais ses anciennes habitudes auront repris le dessus, et il aura mieux aimé sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse que de vivre obscurément auprès de vous... Et puis... Mais, tenez, Mathilde... ne parlons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que je pense... je me trompe sans doute et je vous affligerais.
--Vous avez raison, mon ami, ne parlons plus de cela... n'ayez aucune inquiétude... Quelquefois seulement, bien que je connaisse la paresse habituelle de M. de Lancry, je m'inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles... voilà ce qui m'attriste. Pour chasser ces vilaines idées, parlons de vous et d'Emma, de vos projets.
--Parlons de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons tant!... Quant à moi, jamais ma vie n'a été plus calme, plus douce, plus sereine; et puis Emma est si heureuse... de si peu!!! Quelquefois, pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez faire pour elle... je suis presque confus de la voir si satisfaite et contente.
--En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous êtes comme les grands poëtes, qui trouvent tout simple de faire très-facilement des œuvres magnifiques, et qui s'étonnent de voir l'admirable influence de ces ouvrages qui leur coûtent si peu.
--Non, je vous assure, Mathilde; j'ai l'air de tout donner, et je reçois beaucoup plus que je ne donne. Je suis très-heureux; je ne me sens pas vivre. Si je sors par hasard de ce délicieux état de calme et de confiante sécurité pour faire quelque projet, c'est pour y revenir bientôt avec un nouveau plaisir. Que vous dirai-je! cette vie n'a peut-être pas le grandiose, l'enthousiasme, les sublimes élancements de la passion, mais elle est paisible et riante. Après la vie que j'avais rêvé de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agréable que celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je désirais qu'un sentiment plus vif se développât en moi, maintenant je le regretterais; il ôterait à l'attachement que j'ai pour Emma ce caractère qui fait qu'il ne ressemble à aucun autre.
--Vous avez raison, mon ami; l'espèce de culte profond qu'Emma ressent pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour galant. Que votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si bons qu'ils soient, n'aiment pas de la même manière qu'ils sont aimés.
--Ah! Mathilde!--me dit-il en riant,--je sens la griffe de mademoiselle de Maran sous cette divinisation moqueuse.
--Je vous estime trop pour exagérer vos louanges... Avouez qu'il y a du vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que peut l'être une comparaison.
--Je ne nie pas la folle idolâtrie d'Emma pour moi, il faudrait être aussi aveugle qu'ingrat; je nie seulement que je la mérite... Ou plutôt... tenez, je vais bien vous étonner, j'accepte votre comparaison tout entière, surtout à cause de ma divinisation...
--C'est très-heureux,--lui dis-je en souriant.
--Je l'accepte non comme une louange, mais comme un blâme rempli de justesse et de raison.
--Voyons, mon ami, expliquez-moi ce blâme, qui était bien loin de ma pensée, je vous assure.
M. de Rochegune reprit d'un ton sérieux:
--Vous jugez de mon cœur mieux que moi-même... Ces vagues reproches que je me faisais de ne pas faire assez pour Emma, n'ont pas d'autre cause que cette espèce de divinisation dont vous me pariez et à laquelle je me suis prêté... Je me laisse aimer... je vis trop en sultan... je suis comme ces faux dieux, qui, à force d'être adorés, finissent par croire à leur puissance et se persuadent qu'ils font beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idolâtrer... Sérieusement, Mathilde, vous m'éclairez; vous épargnez peut-être bien des larmes à Emma... Un jour elle aurait pu voir dans l'indolence de mon bonheur, ou de l'égoïsme, ou de la froideur, et j'aurais un remords éternel de causer le moindre chagrin à cet ange de bonté.
--C'est maintenant moi qui pourrais vous reprocher d'être aussi méchant que mademoiselle de Maran,--dis-je en souriant;--je vous dis non un compliment, mais une chose vraie, et vous en faites une épigramme contre vous.
--A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est complète maintenant?--me dit M. de Rochegune;--mon vieux valet de chambre Stolk a été, je ne sais plus à quel propos, voir Servien, le maître-d'hôtel de votre tante. Il paraît que lui et tous ses gens la traitent indignement; ce qu'elle est obligée de supporter en enrageant, personne ne s'intéressant à elle...
Notre conversation fut interrompue par Emma. Elle tenait un bouquet de roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres qu'elle remit à son mari en lui disant:
--Le courrier vient d'arriver. Voici vos lettres, mon ami.
M. de Rochegune lui dit, en mettant les lettres dans sa poche:
--Madame de Richeville peut-elle nous recevoir, ma chère Emma?
--Sans doute, voilà plus d'une demi-heure qu'elle cause avec le bon abbé Dampierre.
--Votre curé, dame châtelaine,--me dit M. de Rochegune.
--Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curés de campagne,--lui dis-je;--vous ne pouvez vous faire une idée de cette charité, de ce caractère vraiment évangéliques.
--Et comme il parle simplement et noblement!--dit Emma.--L'autre dimanche, à l'église, j'étais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait était à la portée de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu être tout aussi bien prononcé devant un roi et sa cour.
--C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicité,--dit M. de Rochegune.--Je ne sais pas un homme d'une raison plus saine, d'un jugement plus sûr que ce bon abbé Dampierre. Ce que dit Emma est très-vrai: son langage serait partout remarquable, et il ne s'en doute pas; il s'ignore complétement... C'est l'un des hommes dont je fais le plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie!... C'est comme la grâce et la beauté dans la candeur... Bien entendu que je ne dis pas ceci pour vous, Emma; notre sœur Mathilde ne me le pardonnerait pas; elle est jalouse de toutes les louanges qu'on vous adresse... quand elles ne sont pas d'elle.
Pendant que M. de Rochegune parlait, Emma ne le quittait pas des yeux; ce n'était pas de l'amour, c'était une adoration passionnée de tous les moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui.
Presque toujours après ces moments d'extase contemplative, pendant lesquels elle semblait aspirer le bonheur à longs traits, elle me jetait un regard de reconnaissance ineffable.
Lorsque M. de Rochegune eut parlé, elle lui prit la main, et lui dit avec un accent enchanteur:
--Notre sœur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me flatter d'une manière ravissante.
--Vraiment... mieux que moi?
--Mais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au contraire me parle de vous... et me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas me louer au delà de toute expression?
--J'accepte ceci en ce sens que lorsque Mathilde me dit que vous m'aimez... elle me loue aussi au delà de toute expression....
Emma secoua sa jolie tête blonde et dit en souriant:
--Oh! ce n'est pas la même chose... rien n'est plus simple que de vivre... on ne vous félicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse......
* * * * *
Nous passâmes une heureuse matinée avec madame de Richeville. Je priai M. l'abbé Dampierre de venir dîner avec nous pour célébrer cette petite fête de famille.
Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper à ma porte.
Je fus surprise de sa pâleur et de la sombre expression de sa physionomie; il tenait une lettre ouverte à la main.
--Mathilde... on m'écrit d'Italie... je vous en prie,--me dit-il,--lisez ceci...
Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me présentait.
Voici ce que je lus...
«...A mon arrivée à Naples on ne s'entretenait que du luxe effréné que Lugarto avait déployé dans cette ville, de ses débauches et de quelques abominables méchancetés dont le retentissement avait été tel que le roi l'avait chassé de ses États quelques jours avant mon arrivée, sans que le chargé d'affaires du Brésil eût fait la moindre réclamation, sachant parfaitement ce que valait, ce que méritait son indigne compatriote, qui est, du reste, généralement exécré et justement méprisé de ses nationaux. Ceci ne m'étonna pas du tout, car je connaissais Lugarto de longue date; mais ce qui me renversa... mais ce que je n'aurais pu croire, si notre ambassadeur ne me l'avait certifié, c'est que l'ami intime, le compagnon de débauche de Lugarto était le vicomte de Lancry, qui s'était autrefois battu pour un motif très-sérieux que l'on m'a raconté, car je n'étais pas à Paris à cette époque. On dit M. de Lancry complétement ruiné et absolument dans la dépendance de son ancien ennemi. Ils ont quitté Naples sur un bateau à vapeur affrété par Lugarto. Il n'y avait, dit-on, qu'une voix dans toute la ville pour leur souhaiter la réunion de tous les accidents qui peuvent rendre une traversée funeste.»
Je laissai tomber la lettre sur mes genoux sans oser regarder M. de Rochegune.
--Ah! Mathilde!... vous m'avez trompé,--me dit-il avec un accent de profond reproche.--L'intimité de M. de Lancry avec ce monstre m'en dit plus que je ne voudrais en penser.
--Eh bien!... oui.. je voulais vous le cacher... Ainsi que vous l'avez deviné, les bonnes résolutions de mon mari n'ont pas duré. Son retour avait été sincère... mais il s'est lassé de cette vie obscure et paisible... Je crois maintenant, comme vous, que la raison qu'il m'avait donnée pour s'en aller en Italie était un prétexte.
--Et sa liaison avec ce monstre qui autrefois vous a tant poursuivie de sa haine,--s'écria-t-il,--comment la qualifierez-vous?
Hélas! je n'osais, je ne pouvais lui dire les preuves récentes que j'avais encore eues de la haine opiniâtre de M. Lugarto, tant ces événements étaient liés à mon sacrifice pour Emma.
Je ne répondis rien.
--Ainsi,--s'écria M. de Rochegune avec une explosion de douloureuse indignation,--voilà pour quel homme vous m'avez sacrifié... Voilà pour quel homme vous avez renoncé au bonheur que je vous offrais, en m'engageant... à.
Je l'interrompis.
--Pas un mot de plus à ce sujet,--lui dis-je avec une fermeté qui lui imposa.--Ce n'est pas vous... vous qui oseriez maintenant exprimer un seul regret sur le passé... Ce serait horrible pour Emma, qui vous rend si heureux, ce serait outrageant pour moi... Que mon mari se conduise désormais bien ou mal envers moi, ce n'est pas la question. L'attachement que j'ai eu pour lui s'évanouirait demain, que je mourrais mille fois plutôt que d'oublier mes devoirs... je vous le jure par la mémoire de ma mère... Quant à vous... vous êtes incapable de laisser jamais supposer à cette malheureuse enfant que vous regrettez de l'avoir épousée. Vous connaissez son caractère... Songez-y, vous la tueriez... elle mourrait de désespoir...
--Ah! c'est affreux,--dit-il en cachant sa tête dans ses mains. Et il sortit violemment.
Je fus moins épouvantée en apprenant la réunion de M. de Lancry et de M. de Lugarto que de l'impression que cette nouvelle devait faire sur M. de Rochegune.
Je le croyais incapable de laisser penser à Emma qu'il regrettait peut-être de l'avoir épousée, mais je tremblais qu'il ne se trahît malgré lui...
Cette journée, si heureusement commencée, s'annonçait d'une manière fatale. Quelle triste fin elle devait avoir!
CHAPITRE XV.
L'ABBÉ DAMPIERRE.
M. de Rochegune avait été assez maître de lui pour ne rien laisser pénétrer des émotions qui l'agitaient.
Nous étions réunis après dîner dans le petit salon d'été, M. l'abbé Dampierre, madame de Richeville, Emma et moi.
L'abbé Dampierre était un vieillard à cheveux blancs, d'une physionomie imposante; sa voix pleine, sonore, donnait un accent de gravité à ses moindres paroles.
Je vois encore cette scène.
Au fond du salon, madame de Richeville, assise sur un divan, avait l'abbé auprès d'elle; j'étais séparée d'Emma par la table sur laquelle on servait le café.
M. de Rochegune venait de sortir pour répondre à quelques lettres; la malle-poste de Tours à Paris passait à neuf heures du soir, on pouvait ainsi répondre courrier par courrier aux lettres reçues le matin.
Stolk, le vieux valet de chambre de M. de Rochegune, entra et dit à Emma en lui présentant une lettre sur un plateau:
--C'est une lettre que M. le marquis a reçue ce matin avec les siennes, et qu'il avait oublié de remettre à madame la marquise.
--Une lettre pour moi?--dit Emma en riant,--c'est la première que je reçois ici... une lettre de Paris encore!--dit-elle en regardant l'enveloppe. Elle était sans doute avec celles que j'ai apportées ce matin à M. de Rochegune, je n'y aurai pas fait attention.
--Voyons vite... votre correspondance, chère enfant,--dit en souriant madame de Richeville.
--Vous permettez, monsieur l'abbé?--dit Emma.
L'abbé Dampierre s'inclina.
Emma décacheta la lettre, parcourut les premières lignes et nous dit:
--C'est une demande de secours.
--Lisez-la tout haut, mon enfant,--dit madame de Richeville.--Nous nous associerons ainsi à votre bonne œuvre.
Emma lut ce qui suit:
«Madame,
«C'est une infortunée qui vient à vous avec espoir et confiance, bien sûre que vous accueillerez la prière d'une malheureuse femme victime de sa faiblesse et de son cœur, et qui n'a d'excuse que dans la force de la passion coupable qui l'a égarée.»
Emma s'interrompit et regarda madame de Richeville et l'abbé.
--Peut-on trouver une plus pauvre excuse!--dit celui-ci en haussant les épaules;--autant se plaindre des ravages du feu lorsque l'on a soi-même allumé l'incendie... N'est-ce pas, madame la duchesse?
--Sans doute, monsieur l'abbé,--répondit madame de Richeville un peu embarrassée; car, malgré son expiation, elle était restée d'une susceptibilité très-douloureuse à l'égard de tout ce qui pouvait faire allusion à sa conduite passée.--Puis s'adressant à Emma:--Continuez, mon enfant.
Emma continua.
«Mes parents m'ont mariée très-jeune à un homme qui m'a rendu la vie bien malheureuse. Ses défauts et ses mauvais traitements ont seuls causé mon affreuse inconduite, madame, je puis vous le jurer devant Dieu.»
--Oh!--s'écria l'abbé avec indignation,--quel sacrilége! invoquer le nom de Dieu pour attester sa honte!...
--C'est vrai, monsieur l'abbé,--dit ingénument Emma.--Comment ose-t-on faire un tel aveu? Et puis est-ce que quelque chose au monde peut excuser l'inconduite?--demanda-t-elle à madame de Richeville.--Il me semble que, si mon mari avait des torts envers moi, au lieu de l'imiter je tacherais de le ramener à force de résignation et de tendresse... Et puis au moins quelqu'un pourrait prier Dieu de lui pardonner ses fautes, si les prières des cœurs purs sont toujours écoutées.
--Ah! madame!--dit l'abbé avec émotion en s'adressant à madame de Richeville et lui montrant Emma,--voilà votre ouvrage, voilà le fruit de l'éducation que vous avez donnée.
Madame de Richeville rougit et ne répondit rien, mais son regard me disait combien cet entretien lui devenait pénible.
Je le sentais aussi, mais je ne savais comment rompre la conversation.
Emma continua la lecture de cette lettre:
«Mon mari m'a abandonnée depuis quatre ans, madame, et depuis ce temps je ne sais pas ce qu'il est devenu; pourtant, madame, j'ose à peine tracer ces mots, tant ma confusion est grande... C'est pour une malheureuse petite créature qui vient de naître, et qui n'est pas sa fille, que j'ose réclamer vos bontés.»
--Ah! c'est infâme!--s'écria l'abbé.
Emma ne prononça pas un mot, mais elle fit un geste de mépris et douloureux de dégoût si profond en jetant la lettre à ses pieds, que son silence et l'expression de sa physionomie furent aussi significatifs que les paroles les plus acerbes.
Jamais, mon Dieu! jamais je n'oublierai l'émotion déchirante que madame de Richeville ne put cacher, sa rougeur, sa honte.
Ses yeux rencontrèrent les miens... elle me montra Emma du regard...
Je la compris.
La malheureuse mère se voyait flétrie par sa fille, au nom des excellents principes qu'elle lui avait donnés.
Madame de Richeville ne put s'empêcher de vouloir dire indirectement quelques mots pour sa défense.
--Mon enfant,--reprit-elle tristement,--il faut avoir un peu de pitié pour les coupables... peut-être cette pauvre mère... si blâmable qu'elle soit, est-elle à plaindre?
--Madame...--dit l'abbé Dampierre d'une voix ferme,--je suis prêtre... je suis vieux... vous me permettez de vous parler avec sincérité?
--Sans doute... monsieur l'abbé, je vous en prie,--dit madame de Richeville en sentant augmenter sa confusion.
--Eh bien! madame, il est à regretter que des personnes comme vous, comme ces dames, qui peuvent s'appuyer de l'autorité de leurs vertus et d'une vie exemplaire pour condamner sévèrement le vice, lui soient au contraire indulgentes par une pitié mal entendue! Vraiment, madame, est-il juste d'accorder à des malheurs honteux, mérités, presque autant d'intérêt qu'à de nobles et touchantes infortunes?
--M. l'abbé a raison,--dis-je effrayée de la tournure que prenait la conversation.--Ramassez cette lettre, Emma; nous ferons demander des renseignements sur cette femme; c'est peut-être une ruse pour abuser de vos bontés: ne parlons plus de cela.
--Je vais toujours terminer de lire sa lettre,--reprit naïvement Emma.--Mais, je l'avoue, ce que M. l'abbé vient de me dire me désintéresse complétement de cette femme, qui ose blâmer la conduite de son mari, lorsqu'elle se dégrade autant et peut-être plus encore que lui.
--Vous êtes bien sévère, Emma,--dit la malheureuse duchesse en tâchant de cacher une larme qui lui vint aux yeux.
Emma répondit en lui souriant, avec une candeur extrême:--Cela est vrai, mais vous m'avez élevée dans des idées si généreuses, vous m'avez donné de tels exemples, que je ne puis m'empêcher de ressentir une horreur insurmontable pour tout ce qui est bas ou criminel... Combien de fois ne m'avez-vous pas dit que la vertu était aux femmes ce que le courage était aux hommes! Et, je l'avoue... je déteste les lâchetés.
Emma continua de lire:
«Quoique dans l'infortune, je n'ai pas mérité mon sort: mon éducation, ma naissance semblaient me présager une autre destinée; j'ose croire que ces dernières considérations vous intéresseront en ma faveur; et puis enfin, madame, mon enfant, ma pauvre petite fille, ne doit pas être, ne peut pas être responsable de la faute de sa mère. Si je mérite le blâme... mon enfant mérite l'intérêt; si l'on a le droit de m'accuser d'inconduite, moi j'aurai le droit d'accuser d'insensibilité ceux qui n'auraient pas pitié de mon enfant...»
L'abbé Dampierre ne put contenir un nouveau mouvement de généreuse colère, il s'écria:
--Malheureusement, cette misérable répète là tout ce que disent ses pareilles; et, comme ses pareilles, tout ce qu'elle invoque pour elle doit être invoqué contre elle.
--Son éducation surtout ne la rend-elle pas impardonnable?--dit Emma en s'adressant à madame de Richeville.--Ne peut-on pas appliquer à cette femme ces paroles vraies que vous m'avez bien souvent répétées, et que je n'ai jamais oubliées? On disait jadis: Noblesse oblige... maintenant on doit dire la même chose de l'éducation... les fautes augmentent de gravité en raison de la culture de l'esprit... ajoutiez-vous encore.
--Madame la duchesse avait cent fois raison...--s'écria l'abbé;--mais ce n'est pas tout: voyez comme le vice se trahit toujours par un langage stupide, hypocrite et cruel! parce qu'elle s'écrie dans sa lettre... ma fille ne doit pas être responsable de la faute de sa mère, cette femme se croit absoute d'un des plus grands crimes qui affligent l'humanité, celui de marquer à tout jamais du sceau de la réprobation universelle... une pauvre créature innocente.
--Ah!... c'est affreux!--s'écria madame de Richeville en me regardant avec désespoir.
L'abbé Dampierre, croyant cette exclamation arrachée à la duchesse par l'approbation qu'elle prêtait à son discours, reprit avec chaleur:
--Et je ne dis pas assez; non... madame... car j'enveloppe dans le même anathème et la mère qui tue son enfant et celle qui le dévoue à une vie de honte et de douleur.
--Ah! monsieur!--s'écria madame de Richeville.
--Oui, madame... une femme criminelle est encore une mauvaise mère; ne sait-elle pas que par une terrible nécessité morale et sociale son enfant est responsable du crime maternel! Ne sait-elle pas qu'il est mis hors la loi commune! qu'il n'a ni nom ni famille! que ses lèvres ne prononceront jamais ce mot béni, ma mère! ou bien que s'il connaît le crime secret de sa naissance... c'est pour être forcé de mépriser malgré lui ceux que Dieu veut qu'il respecte et qu'il chérisse!
--Oh! oui,--s'écria Emma,--c'est épouvantable... Une mère qui expose son enfant à la mépriser un jour... ne lui fait-elle pas maudire la naissance qu'elle lui a donnée par un crime?... Être obligée de mépriser sa mère... mépriser sa mère!... mon Dieu!!! mais en effet... la mort est mille fois préférable...
--Oh! Emma!--m'écriai-je.
Elle me regarda avec étonnement.
--Que voulez-vous, mon amie?...--me dit-elle.
Madame de Richeville, qui avait été sur le point de se trahir, parvint à surmonter son émotion; mais elle était pâle.
--En vérité, ma chère enfant,--dis-je à Emma,--vous mettez une chaleur dans cette discussion... Et puis, ces idées sont pénibles; tenez, parlons d'autre chose. Je trouve comme vous que la manière dont on implore votre pitié dans cette lettre ne doit guère vous intéresser; la soirée est magnifique, je me sens un peu de migraine, allons faire un tour de promenade dans le parc.
Emma, par une étrange fatalité, s'opiniâtra à vouloir finir de lire cette lettre.
Je craignis que mon insistance à vouloir l'en empêcher ne lui parût singulière; d'ailleurs, rassurée par un regard de madame de Richeville, qui s'était tout à fait remise, je la laissai continuer.
--Il n'y a plus que quelques lignes,--m'avait-elle dit,--ce sera bientôt terminé...
Elle reprit donc ainsi qu'il suit:
«Plus que personne, madame, vous devez d'ailleurs compatir à mon infortune... ou plutôt à celle de mon enfant.»
--Pourquoi donc moi... plus que toute autre dois-je m'intéresser à cette malheureuse?--nous demanda Emma en nous regardant d'un air étonné.
--Laissez cela... Je vous dis, mon enfant, que cette femme est folle,--m'écriai-je.
Poussée par un inexprimable pressentiment, je me levai pour prendre cette lettre des mains d'Emma.
Il était trop tard.
Elle avait continué de lire.
Ses yeux, toujours attachés sur cette lettre fatale, s'agrandirent d'une manière effrayante.
Ses lèvres s'agitèrent convulsivement, elle devint pâle comme une morte; puis, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle se jeta aux pieds de madame de Richeville en s'écriant d'une voix déchirante:
--Si vous êtes ma mère... oh! pardon... pardon... ne me maudissez pas!...
Peindre cette scène est impossible.
La duchesse, foudroyée par ces mots, resta muette... immobile.
L'abbé Dampierre se leva brusquement, et joignit les mains avec une expression douloureuse.
Emma, sanglotant, cachait sa tête sur les genoux de sa mère.
Après quelques minutes d'un profond silence, madame de Richeville, écartant doucement sa fille, la prit par la main, la fit se mettre debout, comme elle se mit elle-même, et dit à l'abbé Dampierre avec un mélange admirable de résignation et de dignité: